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Une vie d'Afghanistan

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Description

A travers le parcours exceptionnel d'un homme, c'est tout un pays que l'on découvre. Des années 1950 aux élections législatives de 2005, l'histoire de l'Afghanistan est retracée de manière originale et accessible. Les caractéristiques géographiques, ethniques et socio-économiques du pays sont exposées avec clarté. Ce livre permet de comprendre pourquoi l'Afghanistan a été et demeure une des pièces stratégiques de l'échiquier régional et mondial.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2006
Nombre de lectures 187
EAN13 9782336267265
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Mazar-i-Sharif, 1974 © J.-C. Touati
Une Vie d'Afghanistan

Zalmaï Haquani
TABLE DES SIGLES
CENTO Organisation du traité central CIA Central Intelligence Agency CNUCED Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement DAFA Délégation archéologique française en Afghanistan ECHO Office d’aide humanitaire de la Commission européenne FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture FLN Front de libération nationale FMI Fonds monétaire international FNI Forces nucléaires intermédiaires HCR Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés ISAF Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan ONG Organisation non-gouvernementale ONU Organisation des Nations unies ONUDI Organisation des Nations unies pour le développement industriel OPEP Organisation des pays exportateurs de pétrole OSCE Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe OTAN Organisation du traité de l’Atlantique nord PAM Programme alimentaire mondial PEAT Programme élargi d’assistance technique des Nations unies PNUD Programme des Nations unies pour le développement PRT Equipe de reconstruction provinciale RFI Radio France internationale SDN Société des Nations UNAMA Mission d’assistance des Nations unies à l’Afghanistan UNESCO Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture URSS Union des républiques socialistes soviétiques USAID United States Agency for International Development
Les graphies utilisées dans cet ouvrage sont celles employées communément en France.
www.librairieharmattan.com diffusion . harmattan@wanadoo . fr harmattan1 @wanadoo . fr
© L’Harmattan, 2006
9782296007178
EAN : 9782296007178
Sommaire
Page de titre TABLE DES SIGLES Page de Copyright AVANT-PROPOS PREFACE Première partie - KABOUL-PARIS : UN CHEMINEMENT INATTENDU
CHAPITRE 1 - Enfance et adolescence dans l’Afghanistan des années 1950-1960 CHAPITRE 2 - Souvenirs d’un étudiant afghan en France 1966-1978 CHAPITRE 3 - L’invasion soviétique ou l’impossible retour au pays, 1979-1991 CHAPITRE 4 - Face à la guerre civile, 1992-2001 CHAPITRE 5 - Monsieur l’Ambassadeur, 2002-...
Deuxième partie : - L’AFGHANISTAN, UN ENJEU MONDIAL
CHAPITRE 6 - Le poids de l’Occident CHAPITRE 7 - Les préoccupations mondiales CHAPITRE 8 - Un contexte régional particulier
Troisième partie : - RECONSTRUIRE L’AFGHANISTAN
CHAPITRE 9 - Sortir du terrorisme CHAPITRE 10 - Relancer l’économie CHAPITRE 11 - Instituer à nouveau la démocratie CHAPITRE 12 - Apaiser la société
ANNEXES ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE PUBLICATIONS DE ZALMAI HAQUANI Remerciements
AVANT-PROPOS
Afghanistan, 2006. Qui pense encore à ce pays si longtemps stigmatisé par la guerre ? Et le pays est-il alors condamné à être réduit à un mot : « Opium » 1  ?
Après l’élection présidentielle et la mise en place d’une nouvelle constitution, les élections législatives de 2005 ont marqué, une certaine « normalisation ». Mais ce mot signifie aussi une nouvelle plongée dans l’ignorance occidentale : le pays retombe dans le silencieux sanctuaire international de ses majestueuses montagnes. Comme avant l’occupation soviétique : qui sait ou se souvient par exemple qu’il y eut, il n’y a pas si longtemps, un roi d’Afghanistan ?
L’heure de la résistance sur les rives du bloc communiste (1979-1986), l’heure d’une guerre chaude et dure aux temps de la Guerre froide finissante fit certes émerger le pays dans la conscience des démocraties occidentales de la fin du XX e siècle. Mais elle a aussi tracé la voie plus large et mieux armée à un fondamentalisme musulman anti-occidental extrême et sans frontières définies, prêt aussi bien à assassiner Massoud, l’un des signes les plus visibles de cette résistance à l’occupation soviétique, qu’à jeter plusieurs bombes aériennes et humaines contre des symboles de l’hyper puissance et de sa démocratie exportée, où la distinction entre l’idée de « civilisation » et un christianisme volontiers militant n’est pas toujours bien assurée. L’intervention occidentale de 2001 a mis fin au régime taliban (1996-2001) : une période marquée notamment par l’influence pakistanaise et la très médiatique et scandaleuse destruction des Grands Bouddhas de Bâmyân. ; des années moins anti-modernes peut-être que de reconstruction imaginaire de valeurs communautaires avoisinant, aux yeux d’un Occidental non spécialiste, la barbarie.
Après la vaine quête du Saoudien Oussama Ben Laden, après aussi quelques soubresauts liés à ladite « normalisation » et aux élections, l’intérêt très circonstanciel pour l’Afghanistan est retombé.
Alors ce livre arrive à son heure. Après le temps des chars et des bombes, il faut aussi expliquer la normalité d’un pays complexe.

Situé au cœur de l’Asie, et pour moitié au dessus de 2000 mètres d’altitude, ce pays partage ses frontières au nord avec le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, à l’est et au sud avec le Pakistan et à l’ouest avec l’Iran. Reflet d’une histoire de carrefour et de frontières « récentes », Pachtounes, Tadjiks, Hazaras, Ouzbeks, Aimaks, Turkmènes, Baloutches... peuplent un territoire un peu plus grand que la France mais de densité deux fois moindre (46 habitants au km 2 ).
L’Afghanistan est un pays ambivalent à propos duquel tout jugement hâtif est souvent et particulièrement dangereux. Et le miroir occidental est, au minimum, souvent simpliste. Il est encore l’un des cinq pays les plus pauvres du monde et un lieu de violence politique et mafieuse (un mot européen) — rien d’étonnant après plusieurs décennies de guerre ; mais, dans un pays qui affiche une croissance à deux chiffres (15%), il n’est pas question non plus de famines et le mot d’ordre est, à bien des égards, celui de « reconstruction ». S’il vit avec un budget national de 4,8 milliards de dollars, plus des neuf dixièmes proviennent de l’aide internationale (2004-2005), ce qui n’empêche pas les dépenses de développement de rester très insuffisantes. Le Produit intérieur brut (PIB) officiel est réduit à moins de 6 milliards de dollars ; mais l’économie informelle représenterait quelque 90% du Produit national brut... Le sous-sol du pays est peu exploité ; il recèle cependant hydrocarbures, charbon, cuivre. En surface, une agriculture encore largement traditionnelle représente la moitié du PIB ; sauf que la production d’opium, d’héroïne et de morphine 2 intègre le pays aux réseaux commerciaux mondiaux les plus actuels, si ce n’est les plus modernes... Et, si elle enrichit surtout les trafiquants de toutes nationalités, la part illicite contribue notablement au revenu de quelque 9% de la population nationale (selon l’ONU), à commencer par les paysans, auxquels il est difficile voire illusoire de proposer des cultures de substitution nettement moins rémunératrices. Commerçant formellement surtout avec ses voisins (Pakistan, Iran, Inde) mais aussi avec les Etats-Unis (bénéfice de la tête de la présence internationale locale), et informellement avec une grande partie de la planète, l’Afghanistan n’est pas seulement l’un des cœurs de la géopolitique des drogues, sa position stratégique entre la Russie, ses anciennes marges impériales et l’Asie du Sud, entre Moyen et Extrême Orient, pourrait en faire aussi, par exemple, une voie de transit du pétrole de la Caspienne...

L’histoire de ce livre mérite enfin d’être contée.
Une promotion de l’Institut d’Etudes Politiques de Strasbourg décide en 2003 de se placer sous la bannière du commandant Massoud. Très logiquement, le directeur de « Sciences Po Strasbourg », Yves Gautier, invite à la cérémonie de remise des diplômes l’Ambassadeur d’Afghanistan en France, Zalmaï Haquani. Dans les débats qui suivent les solennités, l’ambassadeur me fait part du manque de bibliographie sur l’Afghanistan contemporain. Je lui réponds que sa trajectoire d’Afghan né au pays puis formé en France, devenu professeur de droit dans l’université française, puis ambassadeur d’un Afghanistan souverain, mériterait récit. Zalmaï Haquani répond qu’il y a déjà pensé, mais que le temps a manqué et manque encore. Pour employer la litote, le gouvernement afghan n’a pas les moyens d’entretenir à Paris une « grosse » équipe diplomatique et l’ambassadeur - qui n’a pas délaissé sa carrière universitaire - a fort à faire (y compris pour sauvegarder le superbe hôtel particulier qui, sur les rives du très chic square du Ranelagh, héberge une ambassade qui longtemps abrita mal ses hôtes des intempéries) : il est ambassadeur en France mais aussi en Suisse, en Espagne, au Portugal et au Maroc. On en conviendra, ces tâches multiples laissent peu de temps pour se consacrer à la rédaction d’éventuels impressions, souvenirs, ou pour décrire à un public choisi ce qu’il pense de l’Afghanistan actuel.
L’enseignant-chercheur soucieux de fournir un matériau sérieux de réflexion pour ses étudiants 3 , attentif plus encore à donner chaque fois que possible un peu de concret à la formation que l’université leur propose 4 , mais aussi l’éditeur que je suis, saisit la balle au bond : il propose de choisir quelques étudiants pensant à une carrière de journaliste ou de chercheur en relations internationales, de les rassembler et de mettre au point avec eux, sous forme d’entretiens, l’ouvrage qu’un ambassadeur très sollicité n’a pas le temps de construire.
La forme du dialogue permet sans doute de balayer plus de domaines qu’une simple étude ; et elle s’avère ici très agréable à la lecture. Pour l’historien curieux et attentif que j’essaie d’être ou de demeurer, avoir vu ainsi s’entrecroiser lentement, sur la trame d’une mémoire réfléchie, le fil d’un parcours individuel avec ceux de l’histoire des pays d’origine et d’accueil est un réel bonheur. Rappelons enfin qu’une part essentielle de la philosophie occidentale, née aux confins orientaux de l’Occident, nous a été léguée sous cette forme depuis l’Antiquité et que cette modalité traditionnelle de transmission de la sagesse, antécédente à l’écriture, paraît tout à fait adaptée, non seulement à l’initiation à des cultures où l’oralité tient encore une place de choix, mais à la compréhension interculturelle.

Aussi tôt dit, presque aussitôt commencé, avec les trois auteurs de ces entretiens dont il faut ici saluer la persévérance et la qualité remarquable du travail : réalisé avec le temps et la précision nécessaires, ce livre, portrait d’un homme et d’un pays, augmenté de documents essentiels à la compréhension des enjeux contemporains, consacre aussi leur formation pluridisciplinaire.
Mais je salue d’abord ici la patience et la sagesse de Zalmaï Haquani, exceptionnel médiateur entre deux cultures si différentes, qui a permis de faire aboutir ce beau projet : avec cet exposé d’un itinéraire très singulier d’un homme discret, avec cette initiation au cœur battant de l’Asie à travers les yeux d’un ambassadeur sensible, en ces temps de violence exacerbant les stéréotypes les plus médiocres, c’est une voie d’intelligence de l’Afghanistan qui s’ouvre aux cultures européennes.
Ce vaste pays carrefour mérite infiniment mieux que le traitement grossier qui lui est habituellement donné par les médias : l’une des dernières marges de la Guerre froide, de fait vouée il y a peu aux gémonies internationales dans les poussières du World Trade Center , demeure cloué au pilori de senteurs opiacées et sombre dans l’oubli lorsque la guerre n’y fait plus assez de bruit...
La route de la soie a traversé parfois de longues nuits rêches sous le ciel plombé des clameurs de la guerre. Ce livre a souvent la saveur d’espoir de l’aube. N’en demandons pas plus et ouvrons-le ici.
Denis Rolland coordinateur Institut Universitaire de France Institut d’Etudes Politiques-Strasbourg URS Centre d’histoire, Sciences Po (Paris)
PREFACE
Finally Nazrullah said : « I tell you these things only to explain the terrible burdens under which Afghanistan has laboured. Our major cities have been destroyed so many times. Do you know what I expect... seriously? When a thousand men like me have rebuilt Kabul and made it as great as the City once was, either the Russians or the Americans will corne with their airplanes and bomb it le rubble ».
L’écrivain américain James A. Michener a attribué cette prédiction à un intellectuel afghan, personnage de son remarquable roman Caravans écrit dans la décennie 1950 et dont il situe l’action quelques années auparavant.
N’est-il pas étrange que l’Afghanistan pose au monde d’aujourd’hui le même problème tragique que la disparition de civilisations nord et sud-américaines, que les drames de l’Afrique entre l’esclavage et les séquelles de la décolonisation dont elle ne parvient pas à s’affranchir, que les sanglants épisodes des Etats de l’Indochine, que les combats de l’Algérie qui ont tourné à la guerre civile ? Et il n’est pas contradictoire d’établir ces rapprochements pour un des rares pays qui n’ait jamais été colonisé, les Anglais puis les Russes sachant ce qu’il en coûte d’avoir essayé.
Plus de quinze siècles avant notre ère, la civilisation des Aryana, les nobles du sanscrit, s’était établie au nord et au sud des vallées de l’Amou et du Syr Daria, comme l’ont révélé les fouilles entreprises par des archéologues français depuis les années 1920 à Aïn Khanoun et à Tillya Tepe dans le nord de l’Afghanistan actuel, et celles que les archéologues russes et italiens ont commencées en 1998 au Turkménistan redevenu, lui, indépendant.
Puis, au sixième siècle avant Jésus-Christ, l’Empire achéménide s’impose de l’Egypte au Pendjab, suscitant déjà en Afghanistan une résistance « nationale » contre le Premier des Darius. Et lorsque Alexandre le Grand vient à son tour, il impose un pouvoir éphémère mais il instaure aussi une nouvelle culture qui accroîtra le glorieux héritage du pays ; de cette rencontre entre les Grecs et les Indiens naquit ce merveilleux métissage gréco-bouddhique. Et les Indiens Maurya qui conquièrent à leur tour le pays jusqu’à l’Indou-Kouch, convertis au Bouddhisme, réalisent ce qui deviendra le douloureux emblème de l’Afghanistan meurtri aujourd’hui : les Bouddhas de Bâmyân. Après eux, c’est un renouveau gréco-afghan avec la Bactriane suivi d’un nouvel élan des Perses Sassanides qui installent l’Etat de Avagana, première mention historique de l’Afghanistan.
Au septième siècle, la vague de l’islam fonde un nouvel ordre culturel concrétisé par les superbes réalisations architecturales, mosquées et tombeaux des dynasties successives ou juxtaposées des Ghaznévides, les mécènes du célèbre poète-historien Ferdowsi, des Ghurides. Quand Gengis Khan envahit l’Afghanistan, il paya cher sa conquête : plus de quarante mille cavaliers mongols furent tués par les Afghans. S’il se vengeât cruellement, en particulier en massacrant toute la population de la ville forte de Bâmyân d’où était partie la flèche tuant son petit-fils préféré, il respecta les Bouddhas. Le prince turc qui lui succéda, Tamerlan, fonda la dynastie des Timourides qui, du quatorzième au seizième siècle, s’honore de réalisations magnifiques dont la Mosquée Bleue de Mazar-I-Sharif.
Puis c’est de Kaboul que partit Babur pour fonder en 1530 l’empire des Indes qui disparaîtra en 1857 lorsque l’Angleterre déportera en Birmanie son dernier héritier, le vieil empereur Bahar Shah. Turc de naissance, persan de culture, musulman de religion, Babur resta toujours attaché à sa patrie, l’Afghanistan : il repose dans un tombeau superbe et discret, à Kaboul.
En 1747 s’installe la première dynastie qui finit par unifier le pays. Pendant deux siècles, elle en conservera l’indépendance dans le « Grand Jeu » de Rudyard Kipling entre l’Angleterre et la Russie. L’Afghanistan entre en 1934 à la Société des Nations dont les Etats-Unis n’ont jamais voulu faire partie et, dès 1946, à l’Organisation des Nations Unies.
Quand le roi Amanullah, à partir de 1919, voulut moderniser son pays, il reçut la collaboration de l’URSS, de l’Allemagne, de la France, de la Turquie, de l’Iran. En particulier, la France ouvrit deux lycées, pour les garçons et pour les filles, et prit en charge les facultés de droit et de médecine de l’Université de Kaboul. Monsieur l’Ambassadeur Zalmaï Haquani est la remarquable illustration de cette symbiose culturelle, linguistique et universitaire entre la France et l’Afghanistan.
Ce rappel historique permet de s’interroger sur la présence de forces armées étrangères dans un pays qui a, depuis trois millénaires, assumé son destin, sa culture, son développement et garanti sa paix intérieure.
Plutôt que de chercher à imposer des régimes copiés tantôt sur le marxisme-léninisme, tantôt sur des traditions institutionnelles gréco-romaines ou thermidoriennes revues et corrigées au son du dollar, de l’euro ou des bombes prédites par James A. Michener, peut-être serait-il plus conforme à l’interprétation intelligente de l’histoire de rendre enfin à l’Afghanistan tout simplement « la Liberté ».
Je ne terminerai pas cette présentation historique de l’ouvrage très actuel d’entretiens avec M. Haquani, Ambassadeur d’Afghanistan en France, sans saluer le mérite essentiel de ce livre issu de la collaboration d’un grand diplomate et d’étudiants de haut niveau, avec la médiation d’un de leurs enseignants : celui de compléter très intelligemment et agréablement notre modeste information en Occident sur ce pays lointain mais central, d’un point de vue géopolitique notamment. Une lecture qu’on ne peut donc que chaleureusement recommander.
Roland Barraux 5
Première partie
KABOUL-PARIS : UN CHEMINEMENT INATTENDU

Mazar-i-Sharif © DR
CHAPITRE 1
Enfance et adolescence dans l’Afghanistan des années 1950-1960
Quels sont vos souvenirs de l’Afghanistan des années 1950 ?

Il y a deux sortes de souvenirs. Il y a d’une part les souvenirs personnels : la vie familiale, la vie du quartier, la vie à l’école, la vie sociale. Et puis il y a, d’autre part, les souvenirs de l’environnement politique et intellectuel qui m’entourait.
Nous étions trois enfants : j’avais une petite sœur, puis est venu un petit frère au début des années 1960. J’ai eu une vie familiale tranquille avec une mère au foyer et un père très actif. Il fut président de la Cour de Cassation puis vice-ministre et ministre de la Justice. Parallèlement, il était professeur à la faculté de droit de Kaboul. Il enseignait différentes matières juridiques, notamment le droit musulman, dont il était un très grand spécialiste. Mon père était surtout marqué par le souci de concilier l’islam avec le modernisme. Il disait toujours que l’islam n’était pas incompatible avec le progrès et la modernité : il suffisait de l’interpréter différemment. L’ambiance familiale était bonne. C’était aussi une vie familiale avec beaucoup de va-et-vient. Notre maison était une terre d’accueil non seulement pour les parents qui venaient nous visiter, mais aussi pour les amis de mon père. Il recevait également beaucoup d’étudiants à la maison.
Mon père était pachtoune de Kandahar. Il avait appris le dari à Kaboul. Ma mère, quant à elle, était de Kaboul. Certains membres de ma famille parlaient pachtou parce qu’ils étaient de Kandahar, comme mes tantes et mon oncle paternels. Ma mère ne parlait pas cette langue, mais elle fréquentait ses belles sœurs pachtounes . Je n’ai donc jamais senti dans cette maison, dans cette famille, le moindre problème linguistique, régional ou encore ethnique, pour la simple raison que le mari était de Kandahar et la femme de Kaboul. De plus, nous recevions à la maison des personnes d’origines diverses. C’est la raison pour laquelle il m’est extrêmement difficile d’admettre que, plus récemment, des conflits ethniques, linguistiques et religieux se sont produits en Afghanistan.
Dans cette vie familiale, les voyages étaient très fréquents, à l’intérieur de l’Afghanistan comme à l’étranger. Jeune homme, j’étais très marqué quand j’allais à l’Est ou à l’Ouest de l’Afghanistan. J’allais souvent, et surtout l’hiver, dans la ville natale de mon père, Kandahar, où j’avais mes tantes paternelles. Je suis également allé dans le Nord de l’Afghanistan. Et puis à l’étranger. A l’époque, je n’avais pas encore eu la chance de voyager en Europe ; mais j’ai eu l’occasion d’aller en Inde et à Moscou.
En ce qui concerne l’école, j’étais dans un lycée où, jusqu’à la classe de sixième, on étudiait toutes les matières en dari , l’une des deux langues officielles. La langue dari est une langue très élaborée et élégante. C’est la même langue qui est parlée en Iran, simplement le dari est plus pur que le persan actuel. C’est une langue très poétique, avec beaucoup de nuances. La seconde langue en Afghanistan est aussi une langue indo-européenne. C’est le pachtou , dont la grammaire est très difficile. En pachtou , on différencie le féminin du masculin alors que le genre n’existe pas en dari . L’enseignement primaire se faisait en pachtou dans les zones pachtounes et en dari dans les zones dari . Mais l’apprentissage de l’autre langue était obligatoire, dans les deux zones.
A partir du collège, on commençait à apprendre le français comme langue étrangère et, à partir de la troisième, les matières scientifiques étaient enseignées en français par des professeurs français. J’ai donc commencé en première année du collège à apprendre cette langue. Mais c’était un français rudimentaire qui ne me permettait pas de comprendre, par exemple, quand je voyais Les Trois Mousquetaires au cinéma de notre école ou quand je lisais des livres écrits dans un français plus élaboré. L’ambiance entre les élèves du lycée était bonne. Les parents avaient en général fréquenté ce lycée ; certains connaissaient la France, ou les professeurs de français. De manière générale, beaucoup d’enfants afghans étudiaient dans les lycées anglophones. Le lycée français était plus difficile, le niveau y était plus élevé. J’ai obtenu un baccalauréat mathématique en 1965. J’étais major de la promotion et c’est la raison pour laquelle le proviseur du lycée, qui était français, m’a dit que j’avais droit à une bourse d’études pour étudier en France. J’ai hésité un peu entre la France, les Etats-Unis, et même l’Union soviétique car elle offrait aussi des bourses. Mon choix s’est finalement porté sur la France.
J’ai de très bons souvenirs de mes professeurs afghans, dont certains étaient très compétents, compréhensifs et humains. En général, dans ce lycée, les choses se passaient bien. Quand j’ai commencé à fréquenter des professeurs français, j’ai découvert la rigueur, la précision et aussi le sens de la logique. Avec les Français, on devait faire des plans très clairs et développer des argumentations précises. C’est à partir de cette époque que j’ai commencé à me familiariser avec cette méthode de travail. Avec le recul, je m’aperçois que c’est la meilleure. Je n’ai pas eu de problèmes avec mes professeurs français car je travaillais bien. D’ailleurs, l’un de ces professeurs est toujours vivant. Il s’appelle M. Laurent et habite dans la région de Bordeaux, à Cadillac. Je l’ai vu en 2003 et il se souvenait encore de moi. Il m’a même reçu, avec le Maire de Cadillac, pour une conférence sur l’Afghanistan en mai 2004.
Quand j’étais lycéen, il y avait un centre culturel français à Kaboul ; des films français y étaient projetés. La France envoyait aussi des livres, chaque année, pour les meilleurs élèves. J’ai donc commencé à lire des romans français, non sans mal, et à mieux connaître la culture française. Les générations précédentes traduisaient des pièces en dari , elles étaient ensuite jouées au théâtre à Kaboul. Par exemple, j’ai eu l’occasion de voir, étant jeune, Le Bourgeois gentilhomme et L’Avare . Ces deux pièces m’avaient énormément marqué dans leur interprétation en dari . L’adaptation était remarquable.
Pouvez-vous détailler l’orgaraisation du système scolaire ? Y avait-il un système privé/public ?

En Afghanistan, toutes les écoles étaient publiques. Il n’y avait pas d’écoles privées. La particularité de mon lycée était le niveau plus élevé, comme celui d’un autre lycée réservé aux jeunes filles.
Le système de l’enseignement libre trouve maintenant sa place en Afghanistan, avec la nouvelle constitution de janvier 2004.
Ce lycée était-il réservé à l’élite sociale ?

Il n’était pas officiellement réservé à l’élite sociale mais, dans la pratique, c’étaient les enfants de cette élite qui y allaient. La plupart des élèves étaient des enfants de hauts fonctionnaires, de grands hommes d’affaires, de proches de la famille royale. Le roi lui-même était francophile et francophone. Il avait fait sa scolarité à Paris, au lycée Janson de Sailly. Ceci dit, il y avait aussi des gens modestes dans ce lycée. Il n’était pas réservé seulement aux Pachtounes ou aux Tadjiks. J’avais des camarades de toutes origines.
Avez-vous un souvenir précis des programmes scolaires ? Y avait-il notamment une tentative d’unification nationale par l’histoire ?

A cette époque, l’histoire qu’on nous enseignait était l’histoire officielle, qui ne correspondait pas forcément à l’histoire réelle. Mais c’était l’histoire définie par le régime, parce que nous ne vivions pas encore, à l’époque, dans un régime démocratique respectant la libre expression des auteurs. J’ai le souvenir de certains auteurs qui souhaitaient écrire des réalités différentes de l’histoire officielle et à qui on interdisait de publier. Certains étaient même envoyés en prison simplement pour délit d’opinion. L’histoire qu’on nous apprenait au lycée était donc celle des régimes royaux successifs, bons et acceptables, celle de la résistance afghane contre les Anglais, ou encore d’un régime en place faisant tout pour le bonheur du peuple. Mais, à côté de cela, nous apprenions aussi l’histoire comparée. Nous avions un professeur remarquable qui nous enseignait, en dari , l’histoire de la Révolution française. Le régime laissait faire cela. Cette histoire nous avait beaucoup marqués.
Receviez-vous également un enseignement religieux ?
Nous avions en fait deux enseignements religieux obligatoires au lycée. Il y avait d’une part une matière où nous apprenions à lire le Coran en arabe et, d’autre part, une matière qui s’appelait « Science de la religion » et où nous étudiions les préceptes de l’islam.
En parallèle, aviez-vous un enseignement scientifique ? Appreniez-vous, par exemple, la théorie de l’évolution ?

Non, nous n’apprenions pas cette théorie. En revanche, nous étudiions les mathématiques, la physique et la chimie. En première et en terminale, « la logique » et « la psychologie » s’ajoutaient à ces enseignements. Elles n’étaient pas enseignées par des Afghans mais par un père dominicain français. « La psychologie » était en même temps un cours de philosophie puisqu’on nous enseignait Aristote, Platon, etc.
Avez-vous des souvenirs précis de vos salles de cours. Y avait-il des portraits du roi, des signes religieux ?

Dans les classes, il n’y avait pas de signes religieux, ni de portrait du roi. La photo du roi, ainsi que celle du Premier Ministre (qui était soit l’oncle soit le cousin du roi) se trouvaient dans le bureau du proviseur, et dans les livres d’histoire, évidemment.
En dehors de l’école, quels étaient vos loisirs ? Quel genre de films voyiez-vous, quel genre de musique écoutiez-vous... ?

Quand j’étais très jeune, j’écoutais uniquement de la musique afghane. Pas de la musique ancienne mais de la musique moderne. A partir de la classe de sixième, j’ai commencé aussi à écouter des chansons françaises. La première que j’ai entendue était une chanson d’Enrico Macias : « Ô, mon pays » et puis « Les gens du Nords ». Ensuite, j’ai découvert d’autres chanteurs français, par exemple Charles Trenet. J’aimais aussi la musique classique qui passait sur les ondes de la radio de Kaboul, entre 21h et 22h.
En ce qui concerne le sport, au lycée, on faisait du volley-ball ou du football. On avait un grand terrain, où je jouais avec mes camarades. Le week-end, on pratiquait aussi le sport favori des Afghans, le cerf-votant. Il y avait aussi d’autres sports comme la lutte et la boxe que je n’ai personnellement jamais pratiqués.
Voyait-on plutôt des films américains, soviétiques, ou d’autres pays ?

A l’époque, il n’y avait pratiquement pas de films soviétiques. Les films projetés étaient à 80% des films indiens. On avait aussi des films américains, mais très peu de films français. Nous adorions les westerns. Les films étaient tous en langue originale, de temps en temps sous-titrée. Les doublages ne sont arrivés que dans les années 1960-1970 en Afghanistan. La production de films en Iran ou en Afghanistan a quant à elle débuté bien plus tard.
Les loisirs étaient-ils accessibles à la majorité de la population ?

Le cinéma était relativement accessible. Evidemment, les gens aisés avaient de meilleures places. Ils étaient dans les loges, beaucoup plus confortablement installés que ceux qui achetaient les billets moins chers et devaient se précipiter autour des guichets. Beaucoup de jeunes ne faisaient pas la queue. Ils sautaient par derrière pour avoir le plus rapidement les billets. Les films indiens attiraient beaucoup de monde du fait des scènes de danse et de musique. Il y avait moins de monde pour les films américains qui étaient davantage destinés à des personnes d’un certain niveau culturel et linguistique.
Avez-vous des souvenirs de sorties nocturnes, de cafés ?

Quand j’étais très jeune, je n’avais pas le droit d’aller seul dans les cafés. Mais j’y allais en bande, avec mes camarades. A Kaboul, dans les années 1950, on commençait à avoir de très bons restaurants. Avec mes parents, on allait parfois dîner à l’hôtel de Kaboul qui était une table réputée. Quelques années auparavant, il n’y avait pas autant de restaurants et de cafés à Kaboul. Mais dans les années 1950-1960, la ville était en pleine expansion; l’économie et la société étaient en mutation.
Comment peut-on caractériser la vie politique, économique et sociale de l’époque ?

La vie politique était figée. Tout ce qui ne correspondait pas à la position officielle était pratiquement interdit. Les journaux étaient des publications officielles contrôlées par le gouvernement. La vie politique était donc très limitée. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de contestation politique. A partir des années 1950, des mouvements contestataires se sont développés de manière beaucoup plus importante que ce qu’on avait pu voir dans les décennies précédentes. Dans les années 1920 et 1930, les mouvements de contestation s’étaient surtout répandus dans les milieux afghans à l’étranger, par exemple en France et en Allemagne. En Afghanistan, au début des années 1950, il y avait un mouvement qui s’appelait « Les Jeunes Eveillés », en pachtou « Wouish Zalmian ». Un de mes oncles, Bénawa, en faisait partie. Cet oncle était un très grand poète afghan. Il est devenu, plus tard, ministre de la Culture. La contestation n’avait rien à voir avec des mouvements révolutionnaires ou anarchiques. Ces gens-là demandaient simplement la liberté d’opinion et un cheminement vers la démocratie. Mais le pouvoir en place à l’époque a répondu très durement. Certains ont été emprisonnés, y compris mon oncle. La vie politique était donc figée. Bien sûr, il y avait un gouvernement, une Assemblé nationale, un Sénat mais cela n’avait rien à voir avec des assemblées élues. Les membres de ces assemblées étaient des chefs locaux nommés par le pouvoir. Cette situation s’est poursuivie jusqu’en 1964. A cette date, le roi lui-même s’est aperçu que le développement du pays nécessitait qu’on procédât à une évolution. On s’est donc progressivement acheminé vers un régime démocratique.
Au niveau de la vie sociale, on était frappé par l’absence de classe moyenne. Il y avait une minorité de personnes aisées mais la quasi-totalité de la population était très pauvre. Cette pauvreté était répandue à Kaboul et dans les campagnes. Malgré cela, on ne peut pas dire que l’Afghanistan était un pays dans la misère. Les gens, par exemple, n’étaient jamais sans abri et personne ne mourrait de faim. Quant à la vie syndicale ou patronale, évidemment elle était inexistante. Il n’y avait pas de vie sociale animée, et les jeunes ne manifestaient pas encore. Les seules manifestations auxquelles j’ai moi-même participé étaient liées aux événements extérieurs. Je me souviens qu’en 1956, il y eut une manifestation à Kaboul en faveur du mouvement d’indépendance de l’Algérie. Je me souviens aussi avoir manifesté devant l’ambassade du Pakistan. C’était à la fin des années 1950 et les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan étaient tendues. Mais il ne s’agissait pas de manifestations spontanées ; elles étaient provoquées par le pouvoir.
Quel était le niveau de développement du pays à l’époque ?

Le développement du pays commençait à peine. Au début des années 1950, dans tout Kaboul, il y avait deux avenues asphaltées. Mais à partir de 1955, sous l’impulsion du Prince Daoud, Premier ministre, de nouvelles routes, de nouveaux ponts ont été construits. Petit à petit, les infrastructures ont été renouvelées. Il y eut aussi de nouveaux bus, plus de taxis. Les charrettes tirées par les chevaux ont commencé à disparaître. On a aussi construit de nouvelles usines de réparation d’automobiles, des usines de conserves pour les fruits ; une industrie du textile est apparue. Grâce à l’aide de la Suisse, l’Afghanistan s’est mis à produire des chaussures puis, plus tard, du fromage industriel. Le développement de l’industrie correspond à une période où l’aide internationale commençait à arriver en Afghanistan. Mais il se faisait surtout dans les villes, pas dans les campagnes.
Pouvez-vous décrire l’habitat de l’époque, les magasins, les voitures... ?

Il n’y avait pas beaucoup d’immeubles à Kaboul. Ce n’est qu’à partir des années 1950 que l’on a construit des immeubles modernes dans lesquels les gens louaient des appartements. L’habitat traditionnel, qui était en terre crue, résistait mieux aux tremblements de terre que les maisons en béton armé. Nous avions au début une maison traditionnelle, puis une maison moderne en béton armé et en briques cuites. Dans les campagnes, les paysans avaient leurs maisons individuelles. Par la suite, avec la démographie galopante, on eut recours à la construction de HLM, ce qui n’existait pas dans les années 1950.
Evidemment, le niveau de vie général était très bas. Les Afghans s’habillaient traditionnellement, excepté les fonctionnaires et les enfants allant à l’école qui étaient vêtus à l’occidentale. La friperie, qui venait surtout des Etats-Unis, se développait aussi beaucoup à cette époque.
Les voitures provenaient à l’origine essentiellement des Etats-Unis ou d’Allemagne. Lorsque la coopération avec les Soviétiques s’est accrue, les voitures made in USSR ont commencé à arriver, à partir du milieu des années 1950. On avait alors des Volga , des Poupega et des Moskvitch . Même les fonctionnaires avaient ces voitures. On achetait désormais plus de voitures soviétiques qu’américaines car elles étaient moins chères. En Afghanistan, à l’époque, l’importation des voitures, comme celle du carburant ou encore des cigarettes, faisait l’objet d’un monopole d’Etat. On ne pouvait pas importer et vendre librement.
Il y avait surtout des petits magasins et énormément de boutiques. Les grandes chaînes de magasins ne se sont développées qu’à partir des années 1960. Quand j’étais écolier, il n’y avait qu’un seul magasin sur plusieurs étages, où j’allais acheter mes fournitures scolaires.
Est-ce qu il y avait déjà la télévision à cette époque ?

Non, elle n’arriva en Afghanistan qu’en 1973-1974. Par contre, il y avait la radio. Mais la seule radio afghane était la radio gouvernementale. Sur les ondes courtes, on pouvait écouter des radios étrangères qui faisaient parfois de la propagande contre le gouvernement. Leurs émissions étaient susceptibles de causer quelques ennuis à ceux qui les écoutaient.
Vivait-on en sécurité. à Kaboul et dans le reste du pays ?

Oui, totalement. Dans les années 1950-1960, la sécurité était presque totale. A l’âge de quinze ans, j’ai fait tout seul la route Kaboul - Kandahar en toute sécurité. Bien sûr, il y avait de temps en temps des bandits de grand chemin qui pillaient. Ils étaient sanctionnés très durement, et parfois condamnés à mort.
Le régime semblait autoritaire voire dictatorial. Quel était le degré de liberté de la population ?

Les gens étaient libres dans leur vie privée. Evidemment, on ne pouvait pas boire d’alcool en public, et les femmes devaient faire attention à leur habillement. Ma mère sortait d’abord voilée, jusqu’à ce que le cousin du roi, le Premier Ministre Daoud, arrivé au pouvoir en 1958, décide que les femmes des fonctionnaires ou celles allant dans les universités pourraient sortir dévoilées.
Pouvez-vous revenir sur la place des femmes dans la société afghane ?

Il convient de revenir quelque peu en arrière. Dans les années 1920, le roi de l’époque, Amanullah, s’inspirant d’ Atatürk 6 , voulut moderniser le pays. Mais l’Afghanistan n’était pas prêt. Ce roi a, pour la première fois, envoyé des jeunes filles afghanes faire des études en France ou dans d’autres pays européens. Lui-même est venu en visite en France, en 1928, avec la reine Soraya qui était dévoilée. Cette évolution s’arrêta d’un seul coup parce qu’il y eut une réaction suivie d’une période d’anarchie à partir de 1929. C’est le Premier ministre Daoud qui, prudemment, a dévoilé les femmes. Mais cela a suscité des réactions. Par exemple, en 1958, à Kandahar, il y eut une manifestation des religieux. Ces réactions n’ont pas bloqué le mouvement. Dans les années 1960, les femmes allaient à l’université dévoilées. Désormais, une femme pouvait devenir fonctionnaire, médecin, etc. Cette évolution ne s’est arrêtée, finalement, qu’en 1992, quand la Résistance afghane a pris le pouvoir contre le régime communiste à Kaboul.
La religion était-elle très présente dans l’Afghanistan de votre enfance ? Y avait-il des différences importantes entre sunnites et Chiites ?

La religion a toujours tenu une place importante en Afghanistan car les Afghans sont très pieux, très attachés à l’islam. En même temps, les Afghans sont très ouverts, très tolérants vis-à-vis des étrangers et des autres religions. Par exemple, les minorités de juifs et de sikhs étaient très bien acceptées. En Afghanistan, la majorité de la population, environ 80%, était sunnite, et il y avait une minorité chiite. De temps en temps, des tensions apparaissaient. Mais elles n’aboutissaient jamais à des confrontations armées comme on a pu en voir dans la période postcommuniste. Les gouvernements successifs ont fait très attention, en essayant de respecter les équilibres entre les communautés. Mais il y avait parfois des méfiances à l’égard de certaines communautés, notamment des chiites. Par exemple, on évitait qu’il y ait des chiites dans la haute hiérarchie militaire. Cela n’a néanmoins pas dégénéré en affrontements.
Après avoir parlé des aspects strictement internes de la politique afghane dans les années 1950 et 1960, essayons maintenant d’élargir la réflexion à des problématiques internationales. Comment le positionnement de l’Afghanistan pendant la Guerre froide transparaissait-il dans la vie quotidienne ?

En 1953, Richard Nixon, alors vice-président des Etats-Unis, a fait un voyage en Afghanistan pour demander au gouvernement de participer à l’alliance CENTO, le pacte de défense liant l’Iran, le Pakistan, la Turquie, l’Irak et les Etats-Unis. L’Afghanistan a refusé, et le voisinage de l’URSS n’était pas sans rapport avec ce refus. L’Afghanistan voulait rester neutre et était présent à Bandoeng 7 . Les Américains ont, en conséquence, refusé de lui apporter une aide massive comparable à celle qu’ils apportaient au Pakistan ou à l’Iran. Les Soviétiques ont très bien profité de cette situation. Immédiatement, ils ont offert leur aide. En 1955, je me souviens que tous les écoliers sont descendus dans les rues de Kaboul avec des drapeaux afghans et soviétiques, pour accueillir Khrouchtchev et Boulganine 8 . L’année afghane a alors commencé à acheter des équipements soviétiques puis des officiers afghans sont allés faire leurs études en URSS. Ce sont d’ailleurs ces officiers qui, en 1978, ont fomenté des coups d’Etat communistes en Afghanistan.
Mais les gouvernants américains se sont rendu compte du déséquilibre qui était en train de se créer en Afghanistan et ont tenté d’inverser la tendance...

Exactement ! L’Afghanistan a su profiter de la Détente. Aux investissements soviétiques en Afghanistan répondaient des investissements américains, et ainsi de suite. La Détente a créé un véritable cercle vertueux dans le pays. Par exemple, dans le nord, une route a été construite par les Soviétiques. Immédiatement, la route Kaboul - Kandahar a été faite par les Américains. Puis, la route de Kandahar jusqu’à la dernière grande ville de l’ouest, Herat, a été construite par les Soviétiques. On constatait réellement que la coexistence pacifique profitait à l’Afghanistan. Des bourses étaient accordées à la fois par les Soviétiques et par les Américains. Les Soviétiques construisaient une école polytechnique à Kaboul, les Américains finançaient un autre lycée ! Les bâtiments de l’université de Kaboul ont aussi été construits par les Américains.
Il y eut aussi une visite du président Eisenhower...

Oui, il est venu quelques heures en 1958. Je m’y suis rendu. Il a été accueilli avec beaucoup de faste par le roi. Mais le Premier ministre de l’époque n’était pas pro-américain et s’est beaucoup rapproché des Soviétiques.
Cette position de balancement entre l’Est et l’Ouest a pris le nom de « neutralisme positif »...

Oui, le « neutralisme positif ». Mais je le répète: officiellement, le pays faisait partie des non-alignés. Le président Daoud et le roi ont participé aux conférences des non-alignés au même titre que Tito, Nasser et Soekarno.
Le non-alignement a-t-il eu un impact sur la manière dont les grands événements internationaux, comme la crise de Suez ou celle de Cuba, étaient perçus ?

La crise de Suez était relatée en montrant que les Egyptiens étaient des victimes. Nasser était un héros en Afghanistan ! Pour l’Algérie, c’était la même chose : les Afghans ont pris fait et cause pour les Algériens contre la présence française. Là aussi, il y a une anecdote très intéressante. En 1959, un film a été produit en Egypte. Ce film — dont le titre est Djemila — mettait en scène une résistante algérienne agissant contre la présence française et qui était torturée par les soldats français. Ce film a été projeté à Kaboul et est devenu très populaire, au prix même d’un petit incident diplomatique entre le chargé d’affaires français et le gouvernement afghan, alors que normalement les relations étaient très bonnes entre la France et l’Afghanistan.
J’ai aussi un souvenir précis de l’assassinat de Kennedy. J’étais lycéen quand j’ai appris cette nouvelle. Chez les jeunes, Kennedy avait une très bonne image. Tout le pays était triste, d’autant plus qu’il était le premier dirigeant américain à avoir accueilli le roi et la reine d’Afghanistan à Washington.
Avant cela, il y eut aussi la fameuse crise des missiles à Cuba qui fut perçue en Afghanistan comme la veille de la troisième guerre mondiale.
Mais si je peux faire une remarque globale, l’Afghanistan était très heureux à l’époque de s’ouvrir sur le monde et, surtout, il était heureux que le monde vienne à lui. Avant, l’Afghanistan était resté un pays relativement fermé.
Au milieu des années 1960, vous-même alliez profiter de l’ouverture de l’Afghanistan sur le monde. A l’époque, qu’est ce qui vous faisait le plus rêver : Moscou ou New York ?

Moscou, non, pas tellement. Vous savez pourquoi ? Parce qu’un Afghan, et surtout un jeune Afghan, est très épris de sa liberté de mouvement. A l’âge de quatorze ans, j’avais eu l’occasion d’aller à Moscou. J’habitais chez des Afghans, dans la famille de quelqu’un de l’ambassade. Et je percevais moi-même les restrictions des libertés. Dans l’immeuble diplomatique où j’habitais, il y avait toujours un policier qui nous surveillait. Et puis, pour sortir de Moscou, il fallait un visa supplémentaire.
New York en tant que tel ne me faisait pas trop rêver non plus. Mais l’Amérique, avec sa société de consommation, évidemment, m’attirait ! Quand je me suis interrogé sur le fait d’aller en Amérique ou en France, ma première tentation a été d’aller vers les Etats-Unis. Mais finalement j’ai choisi la France, sur suggestion de mon père, et je n’ai jamais regretté ce choix.
CHAPITRE 2
Souvenirs d’un étudiant afghan en France 1966-1978
Pourquoi votre père désirait-il que vous fassiez vos études en France ?

S’il voulait que je choisisse la France, c’était d’abord parce que j’étais dans un lycée francophone. La deuxième raison, c’est que mon père était convaincu qu’en France, le niveau universitaire était élevé.
Votre père était francophile ?

Il n’était pas particulièrement francophile, mais il avait une très grande connaissance de la culture française. Même sans être francophone, il était possible, en Afghanistan, de récolter des éléments de la culture française. C’est ce que faisait mon père. Il avait, par exemple, dans sa bibliothèque, L’Esprit des Lois de Montesquieu, en dari . Il s’intéressait également beaucoup à l’histoire et à l’évolution politique de la France.
Dans quelles conditions s’est déroulé votre départ ?

Mon départ était quelque peu organisé. Le service culturel de l’ambassade de France à Kaboul avait fixé une date précise pour celui-ci et m’avait demandé de réserver mon billet d’avion pour ce jour-là. Je suis parti de Kaboul le 10 octobre 1966. J’ai d’abord pris un vol de la compagnie nationale afghane Ariana de Kaboul à Téhéran puis un vol de KLM de Téhéran à Amsterdam, et enfin un dernier avion à hélices d’Amsterdam au Bourget. A l’aéroport, j’ai été accueilli par un ami afghan qui faisait son doctorat à Paris. Il m’a conduit à l’hôtel, puis est resté avec moi pour que je ne me sente pas trop seul.
Au moment de votre arrivée, quelles étaient vos intentions ? Aviez-vous un projet précis, saviez-vous combien de temps vous alliez rester en France ?

Ah, l’aventure commence à partir de là ! Dans un premier temps, je devais faire des études scientifiques, parce que j’avais obtenu un baccalauréat mathématique et que les autorités afghanes et les responsables français s’étaient entendus sur ce point. Mais, peu de temps après mon arrivée, mon père m’a téléphoné de Kaboul pour me demander de commencer des études de droit. Il arguait du fait qu’il possédait une bibliothèque de dix mille livres juridiques et que le droit afghan était très inspiré du droit français. Je redoutais de m’engager dans des études juridiques, car j’estimais mon niveau de français insuffisant. La première surprise fut donc un changement d’orientation. La seconde fut un changement de destination. Initialement, je devais être inscrit à l’Université d’Amiens mais, une fois au CNOUS [Centre national des œuvres universitaires et scolaires], un responsable m’a présenté l’opportunité d’aller dans une nouvelle université, à Nice. Le climat m’y convenait mieux et, venant d’un pays sans littoral, j’étais heureux d’aller dans une ville côtière. C’est comme ça que je me suis retrouvé à Nice, qui comptait d’ailleurs une poignée d’autres étudiants afghans.
J’avais décidé de consacrer une année à perfectionner mon français avant d’entreprendre ces études de droit. Par curiosité, je suis quand même allé assister à un cours de droit constitutionnel de première année à la faculté. Je suis entré dans un amphithéâtre, où un grand professeur français, Louis Trotabas — qui était le Doyen de la faculté de droit de Nice — donnait un cours magistral. Une heure après, je suis sorti horrifié, parce que je n’avais rien compris ! J’étais très inquiet, et je pensais ne jamais pouvoir réussir. J’ai tout de même suivi des cours de français pendant six mois, puis à la rentrée suivante, en octobre 1967, je me suis inscrit en première année de droit. J’ai finalement fait dix années d’études en droit, en sciences politiques et en lettres.
Auriez-vous pu faire ces études à Kaboul dans les mêmes conditions ?

Le niveau de l’Université de Kaboul était bon. Elle avait été créée en 1945 et, outre les professeurs afghans, des professeurs turcs, français et américains y enseignaient régulièrement. J’aurais pu faire des études de droit à Kaboul, mais pas au-delà de la licence. Ce qu’on appelait licence, c’est l’équivalent de la maîtrise actuelle, c’est-à-dire quatre années d’études après le bac. Si j’avais fait ma licence à Kaboul, j’aurais donc été obligé de venir en France pour faire mon doctorat. J’ai préféré venir tout de suite après le baccalauréat et je pense que ce fut un bon choix. Cela m’a permis de me familiariser avec la langue avant d’avoir à me spécialiser et à écrire une thèse. A l’époque, j’ai rencontré plusieurs Afghans qui avaient fait leur licence à Kaboul et qui venaient pour leur doctorat en France ; ils avaient beaucoup de mal à rédiger leur thèse. Avant, il y avait une facilité qui n’existe plus maintenant : il y avait trois sortes de doctorat — doctorat d’université, doctorat de spécialité et doctorat d’Etat. Le doctorat d’université était réservé à ces étrangers qui faisaient juste un petit mémoire en guise de thèse. De nombreux Afghans optaient pour un doctorat d’université parce qu’ils n’arrivaient pas à faire une thèse de doctorat d’Etat en droit. Je pense que, si j’ai réussi à obtenir un doctorat d’Etat, c’est parce que je suis venu en France juste après le baccalauréat.
Vous êtes arrivé début octobre à Paris ; et à Nice ?

Je suis resté trois semaines à Paris, puis je suis allé à Nice. C’était une belle découverte : le soleil brillait, la ville était belle et je n’étais pas habitué à la proximité de la mer. Et, effectivement, nous avons trouvé une petite communauté afghane à Nice, ce qui nous permettait à la fois d’avoir l’ambiance du Sud de la France et d’être entre Afghans. L’inconvénient était que l’on parlait dari , ce qui était très mauvais pour notre français. Nos amis Français nous disaient : « Il faut que vous vous mêliez avec les Français, parce que si vous restez entre vous tout le temps, vous n’apprendrez jamais le français, surtout le français de tous les jours ».
Les Français, vous ont-ils bien accueilli ?

A Paris, mes premiers contacts avec les Français ont été corrects, cordiaux mais pas extrêmement chaleureux. En revanche, quand je suis arrivé à Nice, l’accueil à l’université et au CROUS a été très sympathique, presque familial. Certains professeurs s’occupaient remarquablement bien de nous. Je me souviens particulièrement d’un professeur qui venait nous voir à l’intercours, qui nous demandait quelles étaient nos difficultés, et qui nous invitait chez lui, alors que nous étions de simples étudiants. Et quand nous allions au CROUS , ils essayaient de résoudre tous nos problèmes, parfois des problèmes affectifs, parfois des problèmes matériels. Donc de ce côté, vraiment, nous n’avons eu aucun problème. Nous nous sentions chez nous, dans des conditions extrêmement agréables. Et puis les gens, à Nice, étaient très gentils. Nous avons pu nouer des liens d’amitié forts avec certaines personnes. A la faculté, nous avions des camarades adorables dont certains sont toujours en relation avec nous. Non seulement ils nous invitaient chez eux, dans leur famille, avec leurs parents mais en même temps ils nous passaient leurs cours. Comme nous avions parfois du mal à suivre les cours, lorsque quelqu’un tapait à la machine il faisait une copie pour nous, et quand ils écrivaient à la main, nos camarades mettaient un papier carbone et nous donnaient le double.
C’était vraiment des relations amicales, que nous avons gardées après pendant très longtemps et, pour certains, jusqu’à aujourd’hui. En 2003, alors que j’étais devenu ambassadeur, la secrétaire de l’ambassade a reçu un coup de téléphone : c’était un de mes camarades de l’Université de Nice ! Nous avions fait six années d’études de droit ensemble, puis il était allé en Corse faire une carrière d’avocat. Depuis vingt-cinq ans, je n’avais pas eu de nouvelles. Il a appelé à l’ambassade, sans savoir que j’avais été nommé ambassadeur, parce qu’il m’avait aperçu brièvement à la télévision la veille et s’était dit que le personnel de l’ambassade me connaissait peut-être. C’est ainsi que nous avons renoué contact. Il est venu me rendre visite à Paris avec son épouse — qui était également étudiante à Nice — et je suis récemment allé en Corse avec ma femme pour les voir.
Un jour, alors que j’étais devenu professeur, un de mes collègues m’a demandé si je n’avais jamais été discriminé en raison des mes origines, si j’avais déjà rencontré une quelconque forme de racisme en France. J’ai répondu « Jamais ! » Je n’ai jamais senti que je pourrais être discriminé, que ce soit en raison de mes origines afghanes ou de mes opinions. Au cours de mes études, j’avais des enseignants de gauche et de droite, d’autres étaient communistes, et j’avais même des professeurs d’extrême droite, mais jamais quelqu’un nous a fait sentir ses opinions dans son cours, ou quand il nous interrogeait. La neutralité de l’enseignement en France n’est pas qu’une belle parole ; on la constate vraiment dans la réalité. C’est la grandeur des professeurs français que de ne pas faire sentir aux élèves leurs opinions politiques. Egalement, tout au long de mon cursus, quand j’ai eu des difficultés en raison de la situation en Afghanistan, les Français, que ce soient des professeurs ou des étudiants, m’ont toujours réconforté et soutenu.
L’image que vous aviez de la France avant d’arriver était-elle conforme à ce que vous avez vu ? Vous étiez déjà allé en URSS, mais là c’était votre premier voyage en Europe de l’Ouest... Etait-ce un choc de découvrir la Société de consommation, un régime démocratique, etc. ?

Quand je vivais en Afghanistan, je ne souffrais pas de l’absence de démocratie, parce que je n’étais que lycéen. J’exerçais toute la liberté que l’on peut exercer quand on est lycéen. Donc de ce côté, en Afghanistan, je n’avais pas de problème. Je n’étais pas persécuté, pas mis en prison pour mes opinions — peut-être que je n’en avais pas beaucoup, je ne sais pas. Néanmoins, quand je suis arrivé en France, j’ai très vite été marqué par la diversité des opinions, la diversité des partis, leur ancienneté, leur aspect novateur aussi. La deuxième chose qui m’a beaucoup frappé en France, c’est l’acceptation de critiques, parfois même de critiques virulentes. En Afghanistan, même au lycée, nous n’avions pas l’habitude de pouvoir exercer notre esprit critique. Ce que nous disait le professeur au lycée, nous devions l’accepter tel quel. Nous ne pouvions pas contester. Et en dehors du lycée, il n’y avait pas non plus d’esprit de contestation. On pouvait critiquer en privé mais il n’y avait pas d’esprit de critique publique comme en France. J’ai tout de suite été séduit par cet esprit critique et je pensais qu’il fallait que le régime afghan évolue vers une plus grande tolérance à l’égard des différents courants de pensée. Mais je n’ai pas ressenti un véritable choc en arrivant en France parce que, dans le fond, mes modes de vie en France et en Afghanistan n’étaient pas très différents. Il est vrai que l’abondance, la société de consommation n’existaient pas en Afghanistan, même dans la capitale. Vous savez, à Kaboul, en hiver, vous ne pouviez pas toujours trouver des œufs. La viande était rare parce qu’en raison de l’hiver et de l’état des routes, les moutons n’arrivaient pas jusqu’à Kaboul. En France, j’ai découvert l’abondance et la consommation de masse. Mais je n’ai pas eu de vraies difficultés d’adaptation.
J’ai également pu comparer la France avec l’URSS que j’avais visitée plus jeune. Le point positif à Moscou à cette époque-là, c’était la richesse, le développement : les larges avenues, les grands bâtiments, les gratte-ciel, etc. Mais d’un autre côté, on avait une ambiance un peu policière. C’est-à-dire que partout où vous alliez, vous voyiez des agents qui vous observaient. Ce sentiment, je ne l’ai pas eu à Paris. Sauf peut-être un soir, parce qu’à l’hôtel où on habitait à Paris, le troisième ou le quatrième jour, il y eut une descente de police. Il y avait un problème avec d’autres personnes. Les policiers sont arrivés. On ne savait pas pourquoi ils étaient là, si c’était nous qu’ils voulaient interroger. Mais finalement, ils sont partis quelques minutes après. Ils ont trouvé la personne qu’ils cherchaient et celle-ci criait. Cet épisode m’a marqué mais globalement, le degré de liberté en France est vraiment très appréciable. Si j’étais parti étudier à Moscou, j’aurais eu besoin d’un autre visa pour pouvoir me déplacer sur le reste du territoire soviétique. En France, je pouvais me déplacer librement : je n’ai pas eu besoin de visa pour aller de Paris à Nice. Vous savez, cela fait maintenant plus de trente ans que je vis en France et pendant toutes ces années, je ne me suis fait contrôler que trois ou quatre fois par la police. En trente ans ! Et à chaque fois, ça s’est très bien passé. J’ai peut-être eu de la chance mais je parle de mon expérience personnelle et j’apprécie vraiment la liberté dont on jouit en France.
Cette liberté vaut également sur le plan de la religion...

Mon père était lui-même religieux, c’était un grand savant de la religion musulmane, et surtout c’était un grand spécialiste du droit musulman. Quand je suis arrivé en France, je n’ai pas eu de problème au niveau de la religion. Il y avait déjà beaucoup de musulmans dans le pays. Mais je ne fréquentais pas la mosquée et je ne portais pas de signes extérieurs d’appartenance religieuse. Si je faisais la prière, c’était dans ma chambre, tout seul. J’étais tout à fait libre de pratiquer ma religion et on me posait très peu de questions à ce sujet. Au moment de la révolution en Iran, en 1979, certains Français m’ont demandé si j’étais chiite ou sunnite, parce qu’ils se sont aperçus que l’un et l’autre étaient différents. A partir de là, certains ont commencé à me poser des questions, mais avant, personne ne m’avait jamais demandé si j’étais musulman, athée ou chrétien. Je n’ai jamais souffert parce que je n’avais pas, et n’ai toujours pas une vision figée, extrême de la religion. Je crois que l’extrémisme n’est pas propre à l’islam, qu’on peut le constater dans d’autres religions.
Vous avez donc très bien vécu votre arrivée en France...

Oui, bien. Sauf l’inquiétude de ne pas savoir si je réussirais, si mes études fonctionneraient. Mais sur le plan de la vie tout court, je n’ai eu aucun problème. J’ai même rencontré ma femme en France. Elle était afghane mais je ne la connaissais pas avant de venir à Nice. Elle est arrivée la même année que moi, quelques semaines plus tôt. Elle devait faire ses études à l’Université de Toulouse mais elle a eu le mal du pays. Elle est alors allée à l’ambassade d’Afghanistan, à Paris, pour demander à être renvoyée à Kaboul. Le responsable, qui était un homme intelligent, lui a proposé de venir d’abord habiter une quinzaine de jours à l’ambassade dans sa famille, pour faire le point. Et durant ces deux semaines, la famille du responsable de l’ambassade, notamment ses filles, a essayé de la familiariser un peu avec la vie parisienne. En même temps, le responsable a essayé de chercher une autre ville que Toulouse, où ma future femme — que je ne connaissais pas encore — pourrait faire des études entourée d’autres Afghans. Et c’est dans ces circonstances qu’elle aussi est venue à Nice. Petit à petit, j’ai fait sa connaissance et, en 1974, nous nous sommes fiancés officiellement à Kaboul. L’année suivante, en 1975, nous nous sommes mariés à l’ambassade d’Afghanistan, à Paris, dans le bureau que j’occupe maintenant comme ambassadeur. Voilà comment je l’ai connue. Elle était donc étudiante en droit, et elle avait un an de retard pour sa thèse. J’ai soutenu ma thèse en juin 1977, elle l’a soutenue à la fin du mois de mars 1978. Et, entre-temps, le 28 février 1977, nous avons eu notre premier enfant, une petite fille.
Votre future femme et vous-même faisiez des études de droit. Le fait d’entreprendre un cursus juridique en France vous a-t-il fait changer de point de vue sur le régime afghan ?

Oui, tout à fait. Il y eut une évolution dans ma pensée. Quand j’étais jeune, en Afghanistan, mon père exerçait des fonctions ministérielles. Je pensais donc que le régime monarchique afghan était un bon régime. Je le pensais d’autant plus que la monarchie était devenue constitutionnelle en 1964, et qu’en tant que jeunes lycéens, nous appréciions la liberté, le droit de manifester, l’existence d’un Parlement élu, etc. Je suis venu en France avec cette idée. Et puis, plus mes études à la faculté de droit progressaient, plus mes idées évoluaient : je suis devenu davantage partisan d’un régime démocratique, sans pour autant remettre en cause la monarchie. Je pense que la monarchie n’est pas incompatible avec la démocratie. Il peut y avoir des monarchies démocratiques, tout comme il peut y avoir des républiques dictatoriales. Ma pensée à l’époque était que le régime afghan devait se démocratiser, sans nécessairement abandonner sa forme monarchique. Après le coup d’Etat du 17 juillet 1973, quand le cousin du roi a renversé la monarchie et instauré la république, j’étais très réservé, dans l’expectative. En 1973, j’étais en DES [diplôme d’études spécialisées] de sciences politiques, et j’avais écrit un mémoire sur l’Afghanistan dont le titre était L’Afghanistan, terre de coexistence pacifique . Je voulais mettre l’accent sur la coopération des Soviétiques et des Américains, des Occidentaux et des pays de l’Est en Afghanistan. Sur le plan interne et devant la réalité du moment, je souhaitais pour mon pays un régime républicain modéré, à la fois socialisé et islamisé.
Avez-vous continué à vous rendre régulièrement en Afghanistan avant et après le coup d’Etat de 1973 ?

Oui, tous les étés, depuis mon arrivée en France en 1966 jusqu’à la veille du coup d’Etat de 1978, je rentrais en Afghanistan pour une période d’un à deux mois. De cette façon, je n’ai jamais été coupé de mon pays. Et pendant l’année universitaire, je gardais contact avec ma famille par téléphone ou par courrier.
Mis à part voir votre famille, aviez-vous d’autres activités particulières lorsque vous rentriez à Kaboul ?

Non, seulement voir mes camarades, mes amis, sortir, aller au cinéma, être invité, inviter. Cependant, je rencontrais aussi parfois des membres du gouvernement, le roi ou le président.
Aviez-vous un statut particulier quand vous rentriez en Afghanistan ?

Non, pas du tout. J’avais un statut d’étudiant. Pour les étudiants, le gouvernement afghan donnait à l’époque non pas un passeport ordinaire, mais un passeport de service. Quand j’allais en Afghanistan je rendais mon passeport, et un mois et demi plus tard, pour sortir du pays, je reprenais mon passeport sur lequel il y avait toujours le visa français. Les étudiants avaient une carte de séjour valable un an, renouvelable. Je la renouvelais tous les mois d’octobre, ce qui était une démarche particulière et assez longue.
L’instauration de la république a-t-elle eu un impact sur la vie de votre famille ?

Vous savez, le coup d’Etat de 1973 n’était pas une Révolution comme celle de 1789 en France. Les choses n’ont, en fait, pas radicalement changé. Le roi se trouvait sur une île près de Rome où on lui prodiguait des soins médicaux, et Daoud a profité de son absence pour prendre le pouvoir. Le roi est resté en exil, avec quelques proches, mais l’administration est restée la même. Elle s’est reconvertie immédiatement en administration républicaine, tout simplement. Et même des gens très proches du roi sont devenus ensuite très proches du président Daoud parce que, comme les deux étaient cousins, ils se connaissaient. Le président Daoud avait été pendant dix ans le Premier ministre du roi, entre 1953 et 1963.
Pour ma famille, tout s’est bien passé jusqu’à l’arrivée du gouvernement communiste en 1978. Mes frères ont pu faire des études mais, malheureusement, ils ont dû les interrompre en raison du coup d’Etat communiste. Avant, le service militaire n’était pas un fardeau. On le faisait dans des conditions normales parce qu’il n’y avait pas la guerre. Mais quand le régime communiste s’est installé et qu’immédiatement après la guerre a commencé, toutes les familles avaient peur que leurs enfants restent à Kaboul. En effet, pendant le service militaire, il y avait de fortes chances qu’ils soient tués ou blessés. Les gens faisaient tout pour faire sortir, même au milieu de leurs études, les enfants de Kaboul ou d’Afghanistan. Bien sûr, ma famille n’était pas étrangère à cette préoccupation. En dehors de cela, jusqu’à cette époque, dans ma propre famille, tout allait relativement bien, il n’y avait pas de problème. Mon père a pris sa retraite. Ma mère ne travaillait pas. Ma sœur a terminé ses études ; elle est devenue professeur au lycée. Mais le problème s’est posé pour mes frères. C’est la raison pour laquelle mon père a précipitamment quitté l’Afghanistan : sa première préoccupation était de sauver ses jeunes enfants. Avant 1978, chaque fois que j’allais à Kaboul, mon père me demandait de terminer au plus vite mes études et de rentrer, car il avait besoin de moi là-bas. Mais, après l’instauration du régime communiste, il ne souhaitait plus mon retour parce que la situation à Kaboul était devenue trouble.
L’Afghanistan a-t-il toujours été au centre de vos préoccupations, en France ? Est-ce que vos projets étaient en Afghanistan, votre vie en Afghanistan ?

Absolument. Tout ce que je faisais en France, c’était dans la perspective de ce que j’allais faire en Afghanistan. Non seulement j’avais des projets individuels — comme la traduction de livres de droit du français en dari — mais aussi des projets collectifs avec des camarades. Nous avions pour objectif de fonder un centre de recherches à Kaboul. Tout était conditionné par ce que j’envisageais de faire plus tard en Afghanistan. Je n’avais aucune intention de rester éternellement en France. La preuve, c’est que, quand ma femme a terminé son doctorat, nous avons immédiatement acheté un véhicule dont l’argent venait de la publication de ma thèse par les Nations unies. Nous voulions rentrer à Kaboul sans plus attendre. Nous voulions y aller au mois de mai, mais le régime afghan a changé au mois d’avril. Nous sommes donc restés en France. Nous avions, un an auparavant, envoyé tous nos livres à Kaboul. J’avais acheté des encyclopédies, divers ouvrages ; nous avions tout expédié par la route en Afghanistan dans l’espoir qu’un an après, nous partirions aussi. Mais tout s’est arrêté. J’ai donc commencé une nouvelle vie après mes études en France ; j’ai tout recommencé de zéro.
En France, rencontriez-vous souvent des étudiants ou des intellectuels afghans exilés ?

A Nice, vous savez, il n’y avait pas beaucoup d’Afghans, seulement une vingtaine. Notre communauté, c’était la communauté des jeunes Afghans. Les intellectuels afghans, surtout ceux qui étaient exilés, qui faisaient de la politique ou militaient dans différents mouvements, étaient surtout à Paris, en région parisienne, ou à Lyon. Mais, de temps en temps, nous voyions des exilés. Pendant la guerre en Afghanistan, je résistais à ma façon. Je venais à Paris pour savoir un peu ce qui se passait, pour discuter, pour participer à des conférences, à des séminaires, à des manifestations.
La communauté afghane était-elle bien intégrée en France ?

De manière générale, les Afghans étaient bien intégrés en France. Vous savez pourquoi ? Parce qu’en France, surtout à l’époque, ne venaient que des francophones. Ne venaient que ceux à qui la culture française, la langue française étaient déjà familières, même s’ils ne parlaient pas parfaitement le français. C’était plus facile.
Nous avons évoqué la manière dont vous perceviez les grands événements de la vie politique afghane alors que vous étiez étudiant en France. Nous aimerions maintenant inverser le point de vue : comment le jeune étudiant afghan que vous étiez percevait-il les moments forts de la vie politique française de l’époque ?

La première chose qui nous a marqués, mes camarades afghans et moi-même, c’était la personnalité du général de Gaulle, son envergure. C’est un homme qui a fait en partie l’histoire de France, un homme qui œuvrait pour le rayonnement de la France. Vous savez que c’est le général de Gaulle qui a, en 1965, invité le roi d’Afghanistan officiellement en France. Et c’est à partir de cette visite que les relations entre la France et l’Afghanistan se sont renforcées, puisque dès l’année suivante, en 1966 a été signé un accord de coopération culturelle, scientifique et technique avec l’Afghanistan. Et nous faisions partie de cette première vague d’étudiants qui venaient en nombre important compléter leurs études en France. Pour nous, le général de Gaulle était une haute personnalité, que nous admirions. Quand nous sommes arrivés en France, nous avons été surpris : nous pensions que le général de Gaulle faisait l’unanimité parmi les Français, et l’on s’est aperçu qu’en fait il devait faire face à une opposition principalement socialiste et communiste. Mais notre position n’a pas changé pour autant : nous avions toujours de l’admiration, de l’estime, du respect pour le général de Gaulle, surtout le général de Gaulle qui s’est prononcé contre la guerre du Vietnam, qui a fait en novembre 1967 son fameux discours de Phnom Penh dans lequel il affirmait le droit des peuples asiatiques à construire leur avenir et à exercer leur souveraineté. Par conséquent, on se sentait assez proche de la politique étrangère de Charles de Gaulle.
Sur le plan de la politique intérieure, c’était tout autre chose. J’étais en première année de droit quand le mouvement étudiant de 1968 a débuté. Nous étions au courant des occupations d’universités, à Nanterre puis ailleurs. Nous découvrions des gens que nous ne connaissions pas, comme Daniel Cohn-Bendit qui était très actif contre la politique gouvernementale. En même temps, nous voyions le gouvernement résister. Le général de Gaulle n’a pas annulé sa visite en Roumanie, tandis que Georges Pompidou, qui était son Premier ministre, a maintenu son voyage en Afghanistan. C’était la première visite d’un chef de gouvernement français en Afghanistan. Par la suite, j’ai appris que Georges Pompidou avait été obligé d’écourter son voyage pour retourner à Paris, compte tenu de la tournure des événements dans la capitale française. A la fin du mois de mai, il y eut des manifestations violentes, des heurts entre policiers et étudiants, avec des dizaines et des dizaines de blessés. Nous étions un peu en marge de l’agitation puisque nous vivions toujours à Nice et que, là-bas, la situation est restée relativement calme. Au mois de juin on a annoncé que les examens n’auraient pas lieu, comme dans le reste du pays. Mais le Doyen de la faculté a obtenu que ceux qui voulaient passer les examens le puissent réellement. Je me suis inscrit en premier car je comptais retourner à Kaboul pour les vacances d’été. Effectivement, j’ai passé les examens et je les ai réussis !
J’ai pris l’avion à Nice le 20 août, et je suis arrivé le 22 à Kaboul. Entre l’aéroport et ma maison, on m’a annoncé l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du Pacte de Varsovie. C’était aussi un choc, parce qu’on avait suivi le Printemps de Prague depuis la France, et qu’on s’intéressait beaucoup à la politique de Dubcek. Je me souviens aussi de cet étudiant qui avait mis fin à ses jours par le feu sur une place à Prague. Voilà ce qui m’a marqué.
Quelle était notre attitude face à la politique intérieure française en général ? Ce qui était pour nous original, c’était la découverte de l’opposition. C’est-à-dire la découverte d’une véritable vie démocratique, même si parfois il y avait dans les paroles, dans les débats, de la violence verbale de part et d’autre. Nous ne rations aucun débat télévisé : par exemple, il y avait à la télévision un débat mensuel qui s’appelait « A armes égales » . Nous étions très attentifs et regardions cette émission jusqu’à la fin. Nous écoutions à la fois les arguments de la gauche et ceux de la droite, ce que nous ne pouvions faire en Afghanistan car toute opposition politique était considérée comme une opposition au régime. Pour nous c’était une première de découvrir le débat politique et de pouvoir suivre ce débat dans les journaux, à la radio, à la télévision. C’était très enrichissant. Il était également intéressant de voir que, même dans nos manuels de droit constitutionnel, la contestation était possible. Certains auteurs étaient favorables à la Cinquième République, d’autres étaient contre. Je me souviens, par exemple, d’un manuel de Maurice Hauriou, qui était très critique à l’égard de la Cinquième République. C’était pour nous une source d’enrichissement, et chaque fois que nous nous réunissions, nous comprenions la nécessité qu’il y ait,