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Victimation et insécurité en Europe

De
197 pages
Les enquêtes sur la victimation et l'insécurité constituent aujourd'hui un des moyens principaux de mesurer et d'étudier la délinquance. Cependant, leurs réalisations et leurs usages sont très variés dans les différents pays européens. Cet ouvrage compare les expériences des différents pays européens, dresse une cartographie de la situation et identifie les bonnes - comme les mauvaises - pratiques.
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Victimation et insécurité en Europe

iD L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://\V\\\V.librairieharmattan.com diffusion. harmattal]i(~\\ anadoo. fr harmattan l 'a\\anadoo.fr ISBN: 978-2-296-06665-6 EAN : 9782296066656

Sous la direction de

Renée ZAUBERMAN

Victimation et insécurité en Europe
Un bilan des enquêtes et de leurs usages

L'Harmattan

Contributions de Mike Hough, Lieven Pauwels, Stefaan Playsier, Joachim Obergfell-Fuchs, Amadeu Recasens i Brunet, Philippe Robert, Giovanni Sacchini, Rossella Selmini, Renée Zauberman

Cet ouvrage est le produit d'un séminaire organisé dans le cadre de l'action de coordination Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe (CRIMPREV, www.crimprev.eu) financée par la Commission européenne (contrat 028300 dans le cadre du 6ePCRDT) et coordonnée par le Groupe européen de recherches sur les normativités (GERN, Centre national de la recherche scientifique, CNRS).

Mise au point éditoriale de Bessie Leconte (GERN)

LES AUTEURS

Mike Hough dirige l'Institutefor criminalpolicy research à la School of Law, King's Collège, à Londres. Cet institut comprend quinze membres et mène des recherches sur les politiques publiques pour le gouvernement, la justice pénale et des financeurs indépendants. Mike Hough a une vaste expérience dans la mesure de la délinquance et les méthodes de recherche quantitatives, en particulier des enquêtes sur grands échantillons comme le British Crime Survey. Ses publications couvrent un large champ de questions criminologiques, comprenant la mesure de la délinquance, la prévention et la sécurité locale, les incivilités, la probation et les drogues. Son livre le plus récent (Surveying Crime in Twenty First Century) qu'il a dirigé avec Mike Maxfield a été publié en 2007 par Willan Publishing. Joachim Obergtell-Fuchs est psyhologue et dirige le Kriminologischer Dienst du Justizvollzugsschule du Land de Bade-Wurtemberg. Ses domaines de recherche sont l'évaluation du système pénitentiaire, les délinquants sexuels, la détermination de la peine, la prévention de la délinquance et la médecine légale. Ses principales publications sont:

. Ansatze

und

Strategien

kommunaler

Kriminalpravention

Begleitforschung im Pilotprojekt Kommunale Kriminalpravention in Baden-Württemberg anhand der Stadt Freiburg im Breisgau, Freiburg, 2001, edition iuscrim. . Nationale und internationale Entwicklungen in der Kriminologie. Festschrift für Helmut Kury zum 65. Geburtstag, Frankfurt/Main, 2006, Verlag fiir Polizeiwissenschaft (avec M. Brandenstein, coéditeur). .Sexualkriminalitat, in Schneider H. J. (hrsg.), Internationales Handbuch der Kriminologie. Band 1: Grundlagen der Kriminologie, Berlin, 2007, De Gruyter Recht (avec H. Kury), 613-666.

Victimation et insécurité en Europe

Lieven Pauwels est docteur en criminologiede l'Université de Gand. Il enseigne l'étiologie de la délinquance, la méthodologie quantitative et l'analyse des données au Département de droit pénal et de criminologie de l'Université de Gand. Il est membre du groupe de recherche sur l'analyse sociale de la sécurité. Il a publié sur l'écologie sociale de la délinquance, les causes de la délinquance des adolescents, l'étude des erreurs de mesure dans les enquêtes et la recherche quantitative comparée. Parmi ses publications récentes:
+How

Serious is the Problem of item nonresponse in scale constructs of

delinquency and key social mechanisms? A cross-national inquiry of two classrooms PAPI-Self Report Studies in Antwerp and Halmstad, European Journal of Criminology 2008, 5, 3, in press (avec R. Svensson). +Geweld in groepsverband onder Antwerpse Jongeren: de roI van schoolcontext en leefstijl, Tijdschrift voor Criminologie, 2008, 50, 1, 316. Stefaan Pleysier est chargé de cours en méthodologie de recherche statistique et chercheur au Expertisecentrum Maatschappelijke Veiligheid, KATHO University College. Chercheur associé à l'Institut de criminologie de l'Université catholique de Leuven (KUL), il prépare un doctorat sur la conceptualisation et la mesure de la peur du crime. Il est membre du conseil consultatif et du groupe de travail technique du Moniteur de sécurité belge et ses publications portent sur la peur du crime, les questions de mesure et l'évaluation de la qualité dans des grandes enquêtes comme le moniteur de sécurité. Il a publié récemment: +Assessing cross-cultural validity of fear of crime measures through comparisons between linguistic communities in Belgium, European Journal ofCriminology, 2005, 2, 2, 139-159 (avec L. Pauwels). +Cross-cultural invariance and gender bias when measuring 'fear of crime', International Review of Victimology, 2004, 10, 3, 245-260 (avec G. Vervaeke et J. Goethals).

6

Les auteurs

Amadeu Recasens I Brunet est professeur associé à l'Université de Barcelone. Il enseigne également dans les universités de Bologne, Modena-Reggio-Emilia et Porto. Chercheur associé au CESDIP et membre du GERN, il travaille sur la sécurité, la police, les politiques publiques et la peine. Il a récemment publié: . La violencia entre jovenes en espacios de ocio nocturno; un studio comparativo europeo, Barcelona, Atelier, 2007 .La seguridad y sus politicas, Barcelona, Atelier, 2007. Philippe Robert est sociologue, directeur de recherche émérite au CNRS. Il a fondé et dirigé le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), le principal centre de recherche français sur la délinquance. Il a également dirigé le Groupe européen de recherches sur les normativités (GERN), un réseau scientifique européen. Au sein de l'action coordonnée CRIMPREV, il codirige le programme dont ce volume est l'un des produits. Ses domaines actuels de recherche sont la sociologie du crime, la mesure de la délinquance, les enquêtes de victimation et l'insécurité. Il a publié récemment: .Sociologia do crime, Petropolis, Vozes, 2007 [www.editoravozes.com.br ]. .Sociologie du crime, Paris, La Découverte, Coll. Repères, 2005 [www.editionsladecouverte.fr] . . Bürger, Kriminalitat und Staat, Wiesbaden, VS Verlag rur Sozialwissenschaften/GmbH, 2005 [www.vs-verlag.de ].

. El ciudadano,

el delito

y

el Estado,

Barcelona,

Atelier,

2003

[www.atelierlibros.es] . . L'insécurité en France, Paris, La Découverte, ColI. Repères, 2002 [www.editionsladecouverte.fr] . .0 cidadào, 0 crime e 0 estado, Lisboa, Editorial Noticias, 2002 [www.editorialnoticias.pt ]. Giovanni Sacchini est sociologue, responsable des activités statistiques du Service de la sécurité urbaine à la Région Émilie-Romagne. Il enseigne les éléments de criminologie à l'Université de Ferrare. 7

Victimation et insécurité en Europe

Ses principaux travaux portent sur l'analyse quantitative du sentiment d'insécurité et la diffusion de la délinquance, en utilisant à la fois les statistiques officielles et les enquêtes de victimation. Il a récemment publié:
+Motivi

che aiutano a violare le norme. Alcuni suggerimenti ricavati da

un'indagine tra gli studenti bolognesi, Metronomie, 2007, XIV, 34-35. +La sicurezza nelle opinioni dei cittadini, Quaderni di Città sicure, 2006,
XII, 32, 29-56.

della criminalità in Italia, in Selmini R. (ed.), La sicurezza urbana, Bologna, il Mulino, 2004, 199-215. Rossella Selmini est professeure de criminologie à l'Université de Macerata et directrice du Service des politiques de sécurité et de police locale à la Région Émilie-Romagne. Elle a notamment publié: +La sicurezza urbana, Bologna, II Mulino, 2004. +Towards Città sicure? Political action and institutional conflict in contemporary preventive and safety policies in Italy, Theoretical Criminology, 2005, 9, 3, 307-323. Renée Zauberman est chargée de recherches au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP/CNRS). Elle a travaillé sur la gendarmerie française et ses recherches actuelles portent sur les enquêtes sur la victimation et l'insécurité. Elle a récemment publié: +Enquêtes de victimation et statistiques de police: les difficultés d'une comparaison, Déviance et Société, 2004, 3, 285-316 (avec H. Lagrange, M.-L. Pottier et Ph. Robert). +Police, Minorities and the French Republican Ideal, Criminology, 2003, 41,4, 1065-1100 (avec R. Lévy). +La répression des infractions routières, le gendarme comme juge, Sociologie du travail, 1998,40, 1,43-64.

+L' andamento

8

PRÉFACE

Philippe

Robert

- Renée Zauberman

Dans le cadre du 6e PCRDT, la Commission européenne a financé une action coordonnée Assessing Deviance, Crime and Prevention in Europe (CRIMPREV). Cette action coordonnée comprend six axes (workpackages) thématiques dont l'un est consacré à des problèmes de Méthodologie et bonnes pratiques.
L'axe

Méthodologie et bonnes pratiques

Il s'agit de recenser les mises en œuvre les plus significatives d'instruments de connaissance de la délinquance et les usages qu'on en fait. On doit donc

- dresser

ropéenne. Le dernier demi-siècle a vu apparaître de nouveaux et puissants instruments de connaissance de la délinquance. Leur particularité consiste à s'affranchir des données institutionnelles dans lesquelles l'étude du crime s'était traditionnellement enfermée.
Non seulement ces instruments ont renouvelé

- identifier les bonnes - mais aussi les mauvaises - pratiques, - spécifier les éléments de comparaison à l'intérieur de la zone eu-

une cartographie de la situation en Europe,

- au

moins partiel-

lement - la connaissance scientifique que l'on avait de la délinquance, mais encore ils peuvent constituer des outils importants d'aide à la déciSlOn. Pour autant, leur introduction s'est faite de manière très variable dans les différents pays d'Europe. En outre, la maîtrise de ces instruments est assez inégalement répartie dans la mesure où le nombre de spécialistes confirmés est restreint; en conséquence, les usages qu'on en fait sont plus ou moins pertinents. Enfin, les utilisateurs non scientifiques n'ont souvent qu'une connaissance limitée des potentialités de ces outils. De la sorte, il y a place dans CRIMPREV pour un axe (workpackage) dédié à recenser les mises en œuvre les plus significatives de ces méthodes dans les principaux pays européens et l'usage qui en a été fait. .. dans l'espoir de mettre au point et de diffuser à la fois des états du savoir et des catalogues de bons usages. La responsabilité de l'axe est partagée entre un pôle scientifique, le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), un réseau européen de collectivités locales en matière de

Victimation et insécurité en Europe

sécurité, le Forum européen pour la sécurité urbaine (FESU), et un organisme régional de coordination des programmes locaux de sécurité, Città sicure, afin de bien le situer à l'interface du monde scientifique et de celui des utilisateurs. Quatre méthodes ont été sélectionnées l'insécurité, - les enquêtes en population générale sur la délinquance autoreportée, - la confrontation des données d'enquêtes et de celles provenant de sources institutionnelles comme les statistiques de police, -la recherche d'évaluation des politiques de sécurité. Pour chacune de ces méthodes, on procède selon le même protocole en cinq phases. - Phase 1 : élaboration d'une grille de rapport, choix d'un rapporteur général chargé de synthétiser les informations recueillies et de rapporteurs - une demi-douzaine par thème - chargés de dresser l'état des savoirs et des usages dans différents pays où la méthode est suffisamment développée. Bien entendu, on ne parvient pas à les couvrir tous, compte tenu des problèmes de disponibilité des experts pressentis. On ne vise pas l'exhaustivité, mais plutôt de présenter une sélection raisonnablement représentative de ce qui se fait dans la zone européenne, notamment dans les principaux pays. - Phase 2 : rédaction par chaque rapporteur d'un bilan concernant le pays ou la zone dont il est chargé, et circulation de ces documents. - Phase 3 : présentation des rapports et discussion au cours d'un séminaire réunissant les promoteurs de l'axe, le rapporteur général et les rapporteurs. - Phase 4 : rédaction par le rapporteur général d'une synthèse des rapports et des débats. - Phase 5 : validation de ce document par les promoteurs de l'axe et diffusion sous forme d'un fascicule de 50 pages en anglais et en françaIS. L'atelier consacré aux enquêtes l'insécurité sur la victimation et

-

les enquêtes

en population

générale

sur la victimation

et

Nous présentons ici la synthèse des travaux dédiés au premier volet, celui qui concerne les enquêtes sur la victimation et l'insécurité. L'équipe constituée pour ce premier atelier comprenait: - Mike Hough (King's College, London) pour l'Angleterre et Galles, 10

Préface

- Lieven Pauwels (RijksUniversiteit Gent) et Stefaan Pleysier (Expertisecentrum Maatchappelijke Veiligheid KATHO University College associated to the Katholieke U. Leuven) pour les Pays-Basi et la Belgique, - Joachim Obergfell-Fuchs (Kriminologischer Dienst BadenWürttemberg) pour la République fédérale d'Allemagne, - Amadeu Recasens i Brunet (Universitat Barcelona) pour l'Espagne et le Portugal, - Giovanni Sacchini (Città Sicure) et Rossella Selmini (Città Sicure e Università degli studi di Macerata) pour l'Italie, - Philippe Robert (CNRS/CESDIP), pour la France. - Renée Zauberman (CNRS/CESDIP) comme rapporteure généraIe. Les rapporteurs nationaux ont reçu du groupe de pilotage de l'axe une lettre de commande en juillet 2006 et remis leur rapport au début de 2007. Puis un séminaire a réuni promoteurs, rapporteure générale et rapporteurs nationaux pendant trois jours afin de présenter les rapports, de les discuter et d'en tirer des enseignements transversaux propres à nourrir le rapport de synthèse. On trouvera dans cet ouvrage le rapport de synthèse de Renée Zauberman2 et les différents rapports nationaux. Cet ouvrage a fait l'objet d'une première publication en anglais3.

I Un rapport spécifique était prévu pour les Pays-Bas, qui n'a pu être réalisé, le rapporteur pressenti ayant fait défaut au dernier moment. Nous remercions Lieven Pauwels et Stefaan Pleysier qui ont accepté malgré le très court délai, de prendre également en compte la situation néerlandaise. 2 Lequel a fait l'objet d'une diffusion séparée bilingue par le Forum européen pour la sécurité urbaine (Zauberman, 2008a). 3 Zauberman, 2008b.
11

LES ENQUÊTES

SUR LA VICTIMA TION EUROPE Renée Zauberman

ET L'INSÉCURITÉ

EN

I - Origines

et développement des enquêtes et l'insécurité

sur la victimation

Quand la délinquance commence à se constituer comme problème social - dans l'Europe de la fin de l'Ancien Régime, mettons dans la
deuxième partie du XVIIIe siècle

- le problème

de sa mesure émerge im-

médiatement et on le traduit spontanément en termes de comptage de l'activité des tribunaux. Dès la période de l'absolutisme des Lumières, l'archiduc Pierre-Léopold prescrit une enquête sur l'activité des tribunaux toscans avant l'adoption de la Leopoldind ; le conseiller Montyon en réalise une autre sur les condamnations dans le ressort du Parlement de Paris2... mais c'est au tout début du XIXe que ces comptages deviennent systématiques. On entreprend, plus ou moins vite selon les pays, de dénombrer les condamnations les plus graves, puis toutes les condamnations, puis les poursuites, enfin les emprisonnements. Le Compte général français de l'administration de la justice3, publié régulièrement à partir de 1827, deviendra, tout au long du XIXe siècle, la référence des débats européens sur la mesure de la délinquance. Cette production statistique a servi à la fois à compter l'activité des tribunaux et à mesurer la délinquance4. Dès le début, cependant, on s'est interrogé sur la pertinence du second usage: toutes les situations susceptibles d'une qualification pénale parvenaient-elles à la connaissance du juge chargé de déterminer quels cas concrets correspondaient aux incriminations abstraites du droit? Manifestement pas, pour de multiples raisons. Comment se contenter alors de données qui se bornaient à recenser les cas connus par le juge ou par ses auxiliaires, parquet ou police, chargés de l'approvisionner? On s'est longtemps borné à supposer que les comptages disponibles 'représentaient'5 raisonnablement bien l'ensemble des cas qui, pour une raison ou une autre, avaient échappé au juge.
1

2 Lecuir, 1974. 3 Perrot, Robert, 1989 ; Robert, 1993.
4

Da Passano, 1995.
Coll., 1998.

5

Au sens où une population restreinte "représente"une population-mèrequand elle en

reproduit de manière suffisamment fidèle les caractéristiques les plus spécifiques. Dans les années 1840, Quetelet (1848, réed. 1984) a prétendu établir sous certaines conditions cette représentativité des statistiques pénales par rapport à la délinquance commise.

Victimation et insécurité en Europe

Tout au plus a-t-on progressivement tenté de s'attacher en priorité aux données situées les plus à l'amont possible du processus institutionnel, au motif qu'elles étaient les plus proches de la commission du délit, donc que la déperdition y était moindre. Les enregistrements policiers plutôt que les comptages judiciaires sont devenus, selon le conseil de Thorsten Sellin (1931), la source par excellence de connaissance de la délinquance. Les doutes persistants sur la suffisance de ces comptages institutionnels pour connaître la délinquance ont cependant conduit à leur chercher des termes de comparaison dans des enregistrements non-pénaux des mêmes événements. Ainsi a-t-on comparé les comptages policiers des homicides à la statistique des causes de décès dont disposent les services sanitaires de tous les pays développés; ou les statistiques des vols à l'étalage aux calculs de la démarque inconnue, c'est-à-dire de la différence entre un inventaire physique et un inventaire comptable... Cet effort pour trouver dans d'autres secteurs des termes de comparaison aux statistiques pénales a atteint son point culminant dans les travaux sur les coûts du crime, déjà encouragés par la National Commission on Law Observance and Enforcement (1931) dite Commission Wickersham. Cependant, malgré toute l'ingéniosité ainsi déployée, le remède ne pouvait s'appliquer que dans le nombre limité de cas où il s'avérait possible de trouver des termes de comparaison. En outre, il ne permettait souvent que des rapprochements très approximatifs, entre des ordres de grandeur globaux. Pendant ce temps, les statistiques pénales demeuraient le principal outil de connaissance de la délinquance; mais les doutes sur leur pertinence enflaient à un moment où les politiques publiques de sécurité perdaient pied face à une montée en puissance sans précédent de la petite délinquance de prédation, concomitante à l'entrée dans la société de consommation6. Schématiquement, on s'était rendu compte que les chances d'enregistrement d'un événement dépendaient de la propension des victimes à informer les services officiels (reporting ou renvoi), de la priorité que ceux-ci accordaient à sa découverte et de la facilité ou de la difficulté de cette entreprise (visibilité de l'auteur et/ou de son acte), enfin de la disposition et de la capacité de ces institutions à traiter effectivement cette affaire7... de sorte que l'aptitude des comptages officiels à "représenter" les comportements commis est matière empirique et d'ailleurs
6 Sur cette crise des politiques de sécurité, voyez Robert, 1999. 7 Voyez par exemple Bottomley, Coleman, 1976; Robert, 1977 ; Bottomley, Coleman, 1981. 14

Les enquêtes sur la victimation

et l'insécurité

en Europe

variable8. Il apparaissait de moins en moins satisfaisant de construire des savoirs sur la délinquance sur des bases si incertaines. Aussi s'est-on finalement résolu à produire des données au lieu de se borner à emprunter celles des gestionnaires. Comment réaliser des enquêtes à grande échelle sur la délinquance? Schématiquement, deux démarches ont été successivement tentées: d'abord, interroger des échantillons de population pour savoir qui avait commis telle ou telle infraction; plus tard, à l'inverse, demander qui en avait été victime. Cette méthode-ci d'enquête, les Victimisation Surveys ou enquêtes de victimation9, a été inaugurée, au cours des années 1960, par des expériences réalisées par Al Biderman, Philip Ennis et Al Reiss Jr pour une Commission présidentielle d'enquête sur le crime, dite Katzenbach (The President's Commission... 1967)10.Sa fortune a été ensuite extraordinaire. Aucune autre sorte de recherche sur le crime n'a mobilisé, et de manière durable, autant de spécialistes, de crédits et d'ingéniosité méthodologique. Pour la première fois, la science du crime construisait à grande échelle des base~ de données autonomes. Routinisée aux Etats-Unis depuis les années 1970, en Angleterre et Galles une décennie plus tard, la production d'enquêtes de victimation s'est aussi intensifiée, à une cadence moins systématique néanmoins et à des degrés variables, dans différents pays de l'Ouest européen... Il existe également, depuis la fin des années 1980, un ambitieux programme d'enquêtes internationales de victimation (ICVS) lancé par Jan Van Dijk, Patricia Mayhew et Martin Killias11.Cette sorte d'enquête n'est pas utilisée seulement au niveau national ou supranational. La tendance à la localisation des politiques publiques de sécurité a conduit encore à les mettre en œuvre à des paliers plus locaux. Les nouvelles techniques d'enquêtes ont été mises à contribution pour nourrir les différents "observatoires" locaux, nationaux, voire internationaux. Ceci dit, la pratique des enquêtes sur la victimation et l'insécurité n'est pas du tout homogène en Europe de l'Ouest; elle varie, au contraire, considérablement, d'un pays à l'autre, en quantité mais aussi
8 Voyez par exemple Robert, 1991.
9

En français, on doit éviter l'anglicisme victimisationqui est mal construit et lui préfé-

rer le néologisme victimation (déjà utilisé La. par Balzac dans Le Père Goriot sous la forme victimer). 10Cantor, Lynch, 2000. 11Van Dijk, Mayhew, Killias, 1990; Frate, Zvekic, Van Dijk, 1993; Van Dijk, Mayhew, 1992; Mayhew, Van Dijk, 1997; Van Kesteren, Mayhew, Nieuwberta, 2000; une version spécifiquement européenne a été développée en 2005 par l'Institut Gallup avec un financement de la Commission européenne (voyez Van Dijk, Manchin, Van Kesteren, Nevala, Hideg, 2007). 15

Victimation et insécurité en Europe

en qualité. Quand bien même il existe de telles enquêtes, l'usage que l'on en fait montre aussi des différences considérables d'un cas à l'autre. Il y a donc une utilité à comparer, à ces deux points de vue, la situation dans un certain nombre de pays européens. Nous ne pouvions pas les retenir tous et tous ne présentent pas le même intérêt pour le sujet étudié. Nous cherchions par ailleurs des situations contrastées par rapport au recours aux enquêtes sur la victimation et l'insécurité. Nous voulions aussi retenir une gamme de pays correspondant à différentes traditions juridiques et institutionnelles. Nous avons finalement retenu le bloc des pays fondateurs de la CEE à quoi l'on a ajouté l'Angleterre et Galles - où le recours à ces enquêtes est ancien et très développé - et les pays ibériques. Les huit pays examinés forment un ensemble d'un seul tenant qui représente 62% de la population de l'Union dans son format actuel. Ils représentent aussi les quatre cinquièmes des (dix) pays dont des centres de recherche participent à l'action coordonnée. Nous regrettons seulement de n'avoir pas réussi à introduire dans cette gamme de pays au moins une nation scandinave en raison du développement ancien des enquêtes de victimation dans certaines d'entre elles, ainsi en Suède. En nous inspirant de la grille d'analyse proposée aux rapporteurs nationaux, nous allons nous attacher d'abord à décrire la pratique des enquêtes sur la victimation et l'insécurité dans sa diversité. Ensuite, nous parlerons des usages qui en sont faits par les différentes catégories d'utilisateurs. Il - Les pratiques des enquêtes sur la victimation et l'insécurité

On peut rendre compte de la diversité des pratiques et des leçons qu'il faut en tirer en s'attachant successivement à trois questions: - le champ couvert, des victimations au sentiment d'insécurité; - le caractère concentré ou dispersé du dispositif; - le degré de robustesse des enquêtes.

1 - Le champ
La situation est très contrastée selon que l'on s'attache aux victimations ou au sentiment d'insécurité. A

- Les victimations

Pour celles-ci, la gamme des événements couverts est plus ou moins la même partout: atteintes aux véhicules, des vols aux dégradations, cambriolages, vols, agressions, vandalisme. 16

Les enquêtes sur la victimation

et l'insécurité

en Europe

La plupart des enquêtes s'accordent pour distinguer parmi eux, ceux qui atteignent tous les membres d'un ménage ou d'une unité de vie (atteintes aux véhicules, cambriolages) et ceux qui sont plus personnels (vols et agressions) ; toutefois cette distinction a surtout de l'importance pratique pour celles qui prévoient d'interroger plus d'un individu par ménage~ Evidemment, ces sortes d'événements sont couverts de manière plus ou moins détaillée: . si la plupart des enquêtes distinguent les vols de véhicules de ceux d'objets ou d'accessoires12, tous en revanche ne s'attardent pas aux dégradations; certaines explicitent le cas des deux roues, dans d'autres cas, on ne sait pas clairement s'ils sont pris en compte. . Des enquêtes se limitent aux cambriolages du domicile, d'autres incluent ceux en d'autres lieux (comme la résidence secondaire ou le local professionnel). . Certaines distinguent une grande variété de vols généralement selon le lieu de sa survenance tandis que d'autres sont plus succincts. . Enfin, le vandalisme n'est pas toujours pris en compte ou seulement partiellement. . Les agressions constituent la catégorie qui pose le plus de problèmes en raison de la grande diversité des situations que l'expression peut recouvrir; le problème essentiel est celui des agressions sexuelles13 ou de celles par un proche qui peuvent être passées sous silence, incluses explicitement dans le questionnement sur les agressions ou bien encore faire l'objet d'interrogations autonomes. Avec une question générale sur la victimation violente, on ne sait jamais si les enquêtés prennent en compte ces violences particulières. Un questionnement spécifique, en revanche, donne le plus de chances de les voir apparaître. Les réticences qui accompagnent souvent leur confession entraînent parfois l'adoption de dispositifs particuliers: l'enquête téléphonique est souvent présentée comme plus discrète que celle en face-à-face sauf à user pour cette dernière d'une procédure CAS! (l'enquêteur donne son ordinateur à l'enquêté en lui demandant de noter lui-même la réponse). Ces variations ont d'importantes conséquences: les événements que l'enquête essaie de saisir sont souvent d'importance mineure et situés dans un passé plus ou moins lointain; l'expérience a montré que leur remémoration est davantage stimulée par des interrogations détaillées que par des questions trop générales. Cependant, un excès de détails fac12

Ce n'est toutefois pas le cas des enquêtes nationales ftançaises sur les conditions de

vie des ménages. 13Évidemment, les enquêtes spécialisées dans les violences faites aux femmes détaillent généreusement les sortes de victimations à dimension sexuelle.

17

Victimation et insécurité en Europe

tuels lasse l'enquêté et diminue la fiabilité de ses réponses. Par ailleurs, le souci de la taille optimale du questionnaire oblige souvent à restreindre les interrogations sur les répercussions subjectives des victimations qui fournissent pourtant une information précieuse, ou encore celles sur le cadre de vie dont on a souvent noté l'importance pour comprendre le niveau des victimations et leurs répercussions. Toutefois - outre qu'on observe un mouvement de standardisation des questions de victimation14 - la gamme des événements susceptibles d'entrer dans ce type d'enquête ne peut être beaucoup étendue. Certes, quelques rapports mentionnent des tentatives pour étudier les vols dans les petits établissements commerciaux, certaines fraudes, des victimations touchant la consommation ou la vie des affaires, sans omettre les multiples incidents de la vie scolaire que les enquêtes spécialisées détaillent généreusement... mais ces essais d'élargissement - qui se heurtent parfois à de sérieux obstacles de formulation - ne vont pas très loin. On se heurte vite à une double barrière difficilement franchissable : - il faut pouvoir formuler les victimations dans un langage qui ait des chances d'être compris par tous les enquêtés à peu près de la même manière; - surtout, il faut que quelqu'un soit susceptible de se considérer comme directement victime de l'infraction, ce qui n'est pas le cas pour la délinquance sans victime ou à victimation indirecte15. Si l'étendue des cas de victimations susceptibles d'entrer dans les enquêtes est à peu près claire, si la standardisation de ces interrogations n'est pas hors d'atteinteI6, en revanche, la situation est beaucoup plus confuse pour l'insécurité. B - l'insécurité Toutes les enquêtes de victimation comprennent aussi des questions sur l'insécurité, mais il existe, dans la plupart des pays sous examen17, beaucoup d'autres sondages spécialement dédiés à ce dernier thème. Ils sont moins compliqués à bâtir que les premières, moins coûteux aussi; enfin, ils ne concurrencent pas les formes traditionnelles de
14Voyez par exemple le rapport Obergfell-Fuchs (2008) pour l'Allemagne.
15

Ni d'ailleurs quand la victimation fait disparaître la victime comme dans le cas de

l'homicide réussi. 16 Toutefois, la balance entre questions de fait et questions d'opinion peut beaucoup varier au sein d'un même module de victimation, selon que l'on s'intéresse davantage à 'mesurer' en détail ou à analyser le vécu des victimations pour les victimes. 17Voyez par exemple les rapports Sacchini, Selmini (2008) pour l'Italie, Robert (2008) pour la France, ainsi que Recasens (2008) pour les deux pays ibériques. 18

Les enquêtes sur la victimation

et l'insécurité

en Europe

mesure de la délinquance et ne suscitent donc pas de réticences de leurs gestionnaires. Pour autant, cette abondance n'est pas synonyme de richesse d'information. La plupart des rapporteurs ont émis des appréciations très critiques sur ces investigations. D'une part, les questions utilisées sont très peu standardisées et l'on peine souvent à peser leur signification. D'autre part, même pour les questions standardisées, la réflexion sur l'insécurité n'a pas progressé suffisamment pour que l'on soit au clair sur le sens des réponses obtenues. Au Royaume-Uni, des travaux conséquents18 ont récemment remis à plat tout ce domaine et l'on peut relever encore d'importantes recherches aux Pays-Bas et en Belgique19et une vive controverse en Allemagne2o. Un énorme effort doit être accompli si l'on veut qu'à la multitude des sondages sur l'insécurité corresponde un réel effet de connaissance. 2 - Un dispositif concentré ou dispersé

Bonne image de la diversité des situations en Europe, les pays examinés disposent parfois d'un dispositif dominé par l'hégémonie d'une enquête, parfois au contraire un tableau beaucoup plus éclaté, enfin une série de cas intermédiaires. Les Pays-Bas, la Belgique et l'Angleterre et Galles représentent bien une extrémité de cette palette. Si le rapporteur anglais mentionne bien quelques expériences locales21 - dont les répercussions ont souvent été notables tant dans le débat public que dans l'avancement des connaissances scientifiques - elles sont peu nombreuses, souvent anciennes et la British Crime Survey (BCS) du ministère de l'Intérieur (Home Office Research, Development and Statistics Directorate) occupe une position de plus en plus hégémonique. Aux Pays-Bas, deux dispositifs nationaux celui du Bureau central des statistiques qui a succédé depuis 1980 aux expériences du service de recherche du ministère de la Justice et surtout l'énorme Politiemonitor Bevolking (PMB) du ministère de l'Intérieur, né
en 1993

- dominent

d'autant plus le champ qu'ils sont déclinés à tous les

niveaux du national au local. Leur fusion ,programmée va vraisemblablement encore renforcer leur hégémonie. A une moindre échelle, la si18Voyez par exemple dans une très longue liste Ditton, Farrall (2000) ou Jackson, 2005.
19

Jackson, 2005; Pauwels, Pleysier, 2005; Pleysier, Pauwels, Vervaeke, Goethals,

2005; Vanderveen, 2006. 20Rapport Obergfell-Fuchs (2008) pour l'Allemagne. 21 Sparks, Genn, Dodd, 1977; Smith, Gray, 1985; Kinsey, 1984; Jones, Maclean, Young, 1986. 19