Shit!
320 pages
Français

Shit!

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Description

Un livre à faire tourner sans modération !





Ancien fumeur, Bruno Blum se livre ici à une enquête poussée sur la culture, au sens large, du cannabis : son histoire, ses rapports avec les grandes civilisations, de l'Antiquité à nos jours, en passant par la naissance du taoïsme ou celle du mouvement rasta, ses liens indissociables avec les grands mouvements musicaux du XXe siècle (jazz, rock, hip hop et bien sûr reggae) et ses applications thérapeutiques aujourd'hui reconnues dans plusieurs pays.



Ce livre vous aidera à comprendre les enjeux de la dépénalisation en France comme ailleurs : de l'addiction à la désintoxication, en passant par le trafic, les lois, la surpopulation carcérale et les positions des politiques sur le sujet. Des faits, du sens, des chiffres, des anecdotes : des informations sérieuses et dépassionnées où l'on apprend que le shit concerne plus de dix millions de Français, et qu'un ado sur deux en fume régulièrement.




Pas besoin d'être pour ou contre pour apprécier cette odyssée dans l'histoire et les enjeux de la consommation du cannabis en France et dans le monde.





The Doc Reggae Experience
Botanique et haschisch
Histoires
Prohibition
Musiques
Santé publique
Trafic
Com & opinion publique
Prises de positions des politiques






Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 avril 2013
Nombre de lectures 27
EAN13 9782754053112
Licence : Tous droits réservés
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

couverture

SHIT !
TOUT SUR LE CANNABIS

Bruno Blum
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À feu Pierrot Caccia

La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.

Article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme

THE DOC REGGAE
EXPERIENCE
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Comment ça, « dépendant de l’herbe » ?

 

C’est ridicule ! Je n’étais pas accro « à l’herbe ». Pas seulement à l’herbe, en tout cas.

 

Je suis dépendant tout court. Je l’étais des années avant d’avoir vu un joint en peinture. C’est en moi. Peu importe sur quel objet se fixe ma consommation.

 

Ce n’est pas ce que l’on consomme qui fait la dépendance, mais l’inverse : la plupart des gens boivent de l’alcool mais tous ne deviennent pas alcooliques. C’est donc bien qu’ils étaient dépendants avant de boire.

 

On ne peut pas être « dépendant de l’herbe » seule, si ? Ça existe ? J’aimerais bien. Mais en ce qui me concerne, cette dépendance est en moi. Elle ne vient pas d’une substance ou d’un objet à l’extérieur de moi. Je la promène avec moi où que j’aille, comme une maladie chronique et incurable, indissociable de moi comme une névrose ou un grain de beauté. Elle essaie en permanence de se fixer à tout ce qui me permet de fuir la réalité. Comment occuper mon esprit afin de ne pas faire face à la réalité ? À quel spectacle, à quelle distraction vais-je me soumettre pour ne pas me mettre à travailler sur ce livre, par exemple ? Maintenant que je ne fume plus, qu’est-ce que je vais inventer aujourd’hui comme compulsion qui va m’éloigner de mon job, de mes responsabilités ? Ça fait quand même plus de vingt ans que j’ai tout arrêté, mais la dépendance est toujours là, tapie dans l’ombre. Elle attend son heure pour que je me jette sur un paquet de gâteaux, sur France Info, sur un coup de phone, sur un site Internet qui vont m’écarter de mon objectif.

 

Je ne peux que raconter ma propre expérience. Je n’ai pas de leçons à donner, je vous donne ma version sans foutaises. On ne va pas s’appesantir sur mon enfance, rassurez-vous, mais il faut simplement que j’explique comment tout ça s’est développé. Comment ça se manifeste. Allez savoir pourquoi je porte cette foutue dépendance en moi ? Par une sorte de manque affectif structurel peut-être ? Est-ce en raison de la télé allumée en permanence, qui me coupait de ma famille, de toute communication et de toute intimité avec elle, ou par haine de l’école qui me brimait, moi l’enfant surdoué perpétuellement le plus jeune de la classe ? Ou les deux ? Ou quoi d’autre encore ? Quelle importance, d’ailleurs. Ce qui est sûr, c’est que je me sentais – et me sens encore – différent. Infiniment inférieur, ou infiniment supérieur, selon les moments, mais différent. Pas égal. Pas pareil. Pas sûr de moi. L’école n’a rien arrangé. Je ne voulais pas y aller. Je voulais rester avec maman, je suppose.

 

En fait, peu importe pourquoi c’est arrivé. Pour vous faire une idée, je n’avais pas le droit de sortir seul et très vite, je me suis isolé, planqué dans ma chambre. J’accumulais les bandes dessinées dans mon refuge. J’ai enfin compris qu’il y avait de la vie sur terre, que le monde n’était pas juste une télé, une école et de la blanquette de veau le dimanche après le tennis, que je détestais aussi. Saint Gaston Lagaffe m’a ainsi montré La Voie vers le Salut. Il m’en fallait toujours plus : la collection complète ! Bientôt j’étais accro aux billes, que je rachetais aux copains avec mon argent de poche car je jouais comme une brêle. Ma vie n’avait aucun sens si je n’avais pas dans mon cartable un gros sac de billes brillant de mille feux des calots multicolores. Un junkie des billes, voilà ce que j’étais. Très vite, ce fut l’escalade fatale. À 10 ans, je lisais assez vite, et malgré les stocks de Pieds Nickelés et de Bibi Fricotin de ma grand-mère, j’étais déjà en manque de BD fraîche. Il me fallait ma dose à tout prix.

 

Je prenais le 58 seul pour aller piquer les Johan et Pirlouit qui me manquaient à la grande librairie Dupuis, devenue depuis la librairie du 4 boulevard Saint-Germain. Le cœur battant, dans les affres des sueurs froides, la peur au ventre, je fourrais trois albums dans mon cartable après les avoir longuement compulsés et je sortais au bord de la syncope, shooté à l’adrénaline. Oui, je l’avoue, je me conduisais déjà avec les BD comme je me conduirais un jour avec la came : en dépendant. C’était déjà une obsession. Tenir entre mes mains La Pierre de Lune et classer le volume à sa place sur l’étagère, bien en place dans la collection complète, me procurait un intense sentiment de plénitude, comme un accomplissement final de mon Destin Réel sur la Planète. Accumuler des BD, tel était désormais mon but. L’école ? Un sacerdoce, mais pas pour moi, je fuguais et séchais dès que possible. « Ton devoir est de ne jamais te consumer dans le sacrifice, ton véritable devoir est de sauver ton rêve », écrivait Modigliani.

 

Franquin n’était-il pas un plus grand génie que Picasso ? Bien sûr que si. J’étais un amateur d’art, je dégustais le trait vif des Voleurs du Marsupilami en connaisseur, et l’art n’a pas de prix, voyons. Peu à peu, cette kleptomanie juvénile me fournissait même les indispensables bonbons.

Mon pote Didier et moi étions des fans absolus du Pilote de Goscinny, le plus grand hebdo de BD de la voie lactée. Je cultivais le personnage de Chaprot, le cancre de Gotlib qui expérimentait toute la panoplie du mauvais élève endurci. J’avais enfin trouvé mon modèle et à l’âge de 12 ans, j’ai monté mon tout premier canard de BD, Le Petit Cancre illustré (trois numéros) qu’on dessinait ensemble. Tout sauf plaire à ces salauds du lycée. Le surgé m’avait confisqué mon bien le plus précieux au monde, le futur album encore inédit Le Cosmoschtroumpf découpé avec soin page par page chaque semaine dans Spirou et reconstitué avec du scotch. Si le lycée était capable de faire ça, ils pouvaient bien tous crever, ces chacals puants, et je les vomirai de haine et de frustration jusqu’à la fin des temps.

 

Un jour, j’aurai la plus belle collection du monde et ils verraient bien. Mais finalement, nos vols à l’étalage ont mal fini. On s’est fait piquer. J’ai bientôt repris le vol occasionnel de BD, et me suis consacré au refus de l’autorité. Mai 68 était un exemple édifiant quand on habitait à six stations de la Sorbonne, et un vent de libération, de rébellion soufflait en moi.

 

Il y avait déjà eu Dutronc, Nino Ferrer et surtout « Les Élucubrations » d’Antoine. Un sublime ton moqueur que je dégustais parallèlement et concomitamment à Gaston Lagaffe. Précoce, je partageais avec mes nouveaux copains les délices du rock psychédélique. Ten Years After, Led Zeppelin, Johnny Winter, Jimi Hendrix, à 12-13 ans, pendant que les autres gamins regardaient les plans pouêt pouêt à la télé, je m’envoyais « I’m Coming On » et « Sunshine of Your Love » à fond dans les portugaises sur la chaîne stéréo de papa. Il se passait enfin quelque chose de vraiment génial.

J’ai commencé à être accro aux disques de rock. Et ça n’a pas raté, on a commencé à en piquer. Au début, on allait chez Lido Musique aux Champs-Élysées et on tirait des imports. Hendrix, Canned Heat, Jerry Lee Lewis, il me les fallait tous. L’éclate totale, la défonce absolue. L’épanouissement ado avait commencé. Ainsi, il y avait vraiment de la vie sur terre ? On avait une méthode géniale pour chouraver les 33 tours : penché sur les bacs à disques, en un clin d’œil on fermait la boucle de notre ceinture sur une sélection. La pile de disques restait accrochée sur le ventre, on laissait l’anorak et l’écharpe cacher ce qui dépassait du larcin. Imparable. On en a piqué des centaines comme ça. On n’avait peur de rien. La collectionnite me tenait. Mal accepté au nouveau lycée Émile Verhaeren guindé, bourgeois, je me sentais de plus en plus libre du jugement de l’institution et de ses menaces.

 

Le reste de la classe restait dans le rang, ou au moins gardait les apparences. Mais ma voie à moi était de mieux en mieux tracée : je serais dessinateur de BD comme Gotlib, je me foutrais de leur gueule comme Reiser, et je serais enfin dédommagé de ces turpitudes, de l’ennui des cours de maths et du prof de gym. On a monté un nouveau canard de BD amateur, Le Potache. Et on dévalisait tous les disquaires de Paris. Aucun magasin ne nous résistait. Nos parents, absents et assommés par le boulot, n’y voyaient que du feu et on vivait notre adolescence comme une libération, un feu d’artifice rock and roll, un îlot de liberté de pensée cerné par un océan de conformistes prévisibles, d’accordéonistes à paillettes, de bouffeurs de pâté, de ploucs poulet-frites, de Guy Lux et de Raymond Poulidor. On tenait enfin notre revanche. La seule chose qui m’intéressait au lycée, c’était les filles mais comme je n’en touchais pas une, je me tapais des tubes de Chocorêve praliné qu’on trouvait au distributeur du hall. Très vite, mon tube de Chocorêve est devenu quotidien, indispensable. J’obsédais sur la pause chocolat pendant les cours. La bière était aussi notre amie. Gilles me rendait visite à Saint-Cloud le mercredi après-midi, on s’envoyait une bière et au moins une tablette de Milka Suchard aux noisettes chacun. Le cocktail adrénaline du vol de disques / chocolat / bière / rock and roll était devenu un rituel.

 

Je donnais mes scénarios de Tonton et Moulu à Gilles, on se montrait nos dessins, nos BD, et on se goinfrait de chocolat et de bière braquée dans la réserve, à la cave. Le chocolat a été une forte addiction chez moi. Aujourd’hui encore, il exerce un pouvoir terrible sur ma volonté. Dès que je commence, je ne peux plus arrêter. En fait, c’est un peu comme ça pour tout ce qui est sucré. Pas (encore) besoin de fumer de l’herbe pour avoir ce comportement.

 

Je ne raffolais pas de l’alcool, mais j’en buvais aussi. Comme le tabac, il était un rituel d’adultes, alors j’ai fait pareil. À force de soûler mon père pour qu’il m’autorise à boire, il m’a filé un verre plein de whisky pour m’apprendre la vie et j’ai pris ma première cuite à 15 ans. Avec mon grand pote Gilles, une première arrestation pour non présentation d’un billet de train de banlieue nous a valu une nuit au poste. Notre camp était choisi : on était des anars, des lecteurs de Hara-Kiri, des fans de Charlie Hebdo, de Cabu, Reiser, Jackie Berroyer, Cavanna, du professeur Choron, Delfeil de Ton, Wolinski… La subversion, c’était notre truc dès la quatrième. Je me suis fait virer du lycée, et me voilà redoublant ma seconde au lycée technique Auguste Renoir, à Paris, où je faisais enfin du dessin. J’ai commencé à fumer des clopes dans le train de banlieue, le matin. J’ai vite été accro, mais je le cachais à mes parents, qui pourtant fumaient comme des saumons. Une heure de transports, premier cours à 8h30… Ça s’est très mal passé et j’ai été viré au bout d’un trimestre pour retards et indiscipline. Accro aux BD, je rêvais de suivre des cours de BD, bien sûr. Les Arts Appliqués à République en proposaient avec Georges Pichard, le dessinateur de Paulette sur des scénarios de Wolinski dans Charlie Mensuel ! Jacques Lob, le scénariste de Ténébrax et du génial Délirius de Druillet, y donnait aussi des cours, tout comme Yves Got, créateur du Baron Noir avec Pétillon ! Argh !

 

J’ai demandé à quel cours de BD je pourrais assister. Lob ou Pichard ? Vous ne vous rendez pas compte. Mézières et Jean Giraud (alias Mœbius, le dessinateur de Blueberry en personne, quoi) avaient étudié là. C’était enfin la consécration ! La gloire ! L’entrée dans le vrai monde ! Dans le club des génies ! Alors, quand la dirlo m’a annoncé que je n’entrais qu’en seconde et que les cours de BD étaient réservés aux terminales, toute l’injustice du monde m’est tombée sur la tête. J’ai cru que j’allais l’insulter.

 

Et me voilà l’âme en peine, échouant en milieu d’année en cours de dessin technique, où l’on dessinait des projections de moteurs sur carte à gratter. Je n’y ai été que deux fois. C’était le vendredi après-midi. De l’autre côté du couloir, Pichard donnait son cours de BD et il autorisait les élèves à venir avec une chaîne stéréo. On entendait le Velvet Underground Live 1969 à travers la porte. Au bout de deux semaines, je suivais assidûment le cours de BD en face, tu parles. Pichard s’en foutait : il ne demandait rien à personne et enseignait à qui venait. J’adorais. J’ai suivi les cours de Got, aussi. Il m’a appris à faire des crobards sans arrêt. Je n’ai pas arrêté depuis. Mais cinq mois plus tard, j’étais exclu des Arts Appliqués parce que je séchais les cours de dessin technique. On avait quand même eu le temps de monter un nouveau canard, Klaus (on trouvait le prénom rigolo) avec toute la bande du cours de BD. Ça commençait à avoir de la gueule. À 16 ans, j’avais une belle équipe de dessineux âgés au minimum de deux ans de plus que moi.

On a fait trois numéros de Klaus, mais j’étais incapable de les vendre, de les distribuer. Le commerce, ça ne s’apprend pas en écoutant Jimi Hendrix, ni en lisant Barbarella. Le canard s’est planté. J’ai déçu tous mes potes. Mes parents s’étaient séparés. C’était le psychodrame à la maison. Un voyage linguistique dans une famille près de New York m’a permis de découvrir les festivals de rock et un premier joint, fumé à Washington Gardens, à Manhattan.

 

Aucune information n’était disponible sur le chanvre en ce temps-là. Aucune. Tout ce qu’on savait, c’est que la plupart des musiciens qu’on aimait se défonçaient du matin au soir. Je suis devenu coursier dans la boîte de mon père et six mois plus tard, je revendais du shit à tous les zonards de Saint-Cloud. Le jour, je dévalisais les disquaires : Stanley Clarke, Bob Marley, Hawkwind, Frank Zappa, Druillet, Gainsbourg, Hendrix et Reiser… J’étais déjà parti très loin dans ma tête. On vivait totalement la nuit à 16-17 ans. Il faut dire que c’était quand même sacrément délicieux, le shit, au début, quand il était associé à un bon disque et/ou une jolie fille. On ne parlera jamais assez de la magie sensorielle de la bonne musique sous l’effet du THC. C’est l’extase pure. L’orgasme auditif. Les transports vers une autre dimension. L’herbe, c’est fait pour ça. « A Rainbow in Curved Air » défoncé au népalais, ça vous marque un ado. Bien plus intéressant que l’alcool, si vulgaire, une came pour footballeurs. Moi, j’avais été le rédac chef de Klaus, « journal de BD esthète », attention.

 

J’étais un rédac chef raté, mais le frère de Gilles, lui, voulait devenir dealer et il y est arrivé. J’étais dans tous les plans de Philippe. Je continuais à dessiner à fond, mais pour qui ? Personne ne voulait de mes dessins, évidemment. Mes vieux s’en foutaient, la plupart de mes copains aussi. Alors, les journaux… On a tout de même été proposer des BD à Actuel, à Pilote, à Charlie, mais on était bien trop jeunes et trop mauvais. Mon cousin Jean-Gilles est parti étudier à New York, et il m’a prêté sa basse électrique avant de partir. J’ai appris « Bitch » des Stones et « Love Like a Man » de Ten Years After.

 

Mon père vivait au Canada avec une jolie blonde. Mes sœurs allaient mal, ma mère très mal. On habitait dans un magnifique pavillon en banlieue ouest, à Vaucresson. La baraque était en plein délire. Un vrai film de Jodorowsky… J’ai volé une Fender Stratocaster dans un magasin, la même que Jimi Hendrix, et je me suis mis à jouer de la guitare. On a commencé à voler des chaînes stéréo, des autoradios, puis d’autres guitares. On vivait la nuit, on volait le jour, on se déchirait la gueule et on emmerdait tout le monde.

 

J’ai pris mon premier LSD avec un paumé SDF des Beaux-Arts d’Orléans qui avait essayé de vendre Klaus au porte à porte, et qui squattait chez moi. L’acide, c’était fabuleux en ce temps-là. Un truc psychédélique inimaginable, d’une puissance démentielle. Le cosmos est entré dans ma tête sous forme d’hallucinations plus vraies que nature. Les amphétamines (lire Flash des nuits entières sous speed, un trip mental de première), le sirop à la codéïne et l’héroïne. Mais tout ça était bien trop bon pour durer bien sûr. Les emmerdes sont arrivées. La boîte de mon père a fait faillite. Sa blonde l’a planté et il a fait une dépression carabinée. Mes jeunes frangines étaient larguées comme moi, et tout est parti en vrille. J’ai fait une overdose de LSD à 17 ans, un sale moment à passer. Dix heures avec des hallucinations auditives et visuelles tellement violentes que je ne voyais ni n’entendais plus la réalité. J’étais plongé dans un monde kaléïdoscopique de fusées par millions, de musiques mélangées, de cosmos en trois dimensions et d’angoisse de mort plein pot pendant des heures et des heures à tomber dans un vide couvert de clignotants. Un cauchemar absolu. Un conseil : fais gaffe à la dose avec ce truc-là, ou mieux, va plutôt au cinéma.

 

Et puis bien sûr, les flics ont commencé à nous coincer. On s’est fait piquer à voler des disques. J’ai pris du sursis pour vol de disques avec récidive. Nos copains dealers sont tombés. La moitié de mes potes s’est retrouvée à Fleury pour vol de voiture. Les premières ruptures sont arrivées aussi. Ça ne marchait jamais longtemps avec les filles, et avec le reste non plus : la BD ne suffisait plus pour évacuer la réalité. Heureusement, associé au rock, le shit était devenu ma cure quotidienne. La panacée pour traverser tout ce chaos. J’étais un terrain propice à l’abus. Mais j’ai eu beaucoup de chance : je préférais le haschisch à l’alcool et au reste. Ceux qui carburaient à la bibine légale, ceux dont la drogue de choix était le whisky ou le cognac ont tous très mal tourné physiquement – et mentalement. Sans parler des poudrés.

FUITE GÉOGRAPHIQUE

Au bout d’un an, j’ai bien vu que ça n’allait pas. Je risquais la prison pour récidive caractérisée de vol de disques et je continuais quand même à en piquer. Je ne pouvais pas m’en empêcher. La kleptomanie procure un sentiment de défiance, de puissance, j’avais l’impression que tout était à ma portée tellement je me sentais plus malin que les types de la sécurité des grands magasins que j’arrivais à berner. J’étais accro, impuissant devant cette dépendance.

 

Je passais mes nuits à faire des dessins animés sur des carnets. Un réalisateur de dessins animés, Oscar Grillo, m’a proposé de le rejoindre à Londres pour un stage d’apprenti. Il voulait me former au métier de la réalisation de films d’animation. Je suis parti me consacrer au dessin. Et puis, les disquaires anglais ne laissaient pas les disques à l’intérieur des pochettes. Résultat, je piquais des pochettes vides, ce qui était beaucoup moins tentant. Je me contentais des concerts de rock, un régal à Londres en 1976-1977 : Patti Smith, Iggy, Zappa, Jeff Beck, Kraftwerk, Lou Reed, Bob Marley, Dr. Feelgood, Kraan, Canned Heat… J’étais devenu super branché pour un gamin. Je lisais Best et Rock & Folk en plus de la presse musique anglaise.

 

J’ai pris une deuxième peine avec sursis. Mais le juge m’a prévenu : encore une connerie et c’est la taule. Ça m’a beaucoup calmé. Restait la fumette. Fini les vols à l’étalage, je me suis laissé embarquer dans une histoire de deal à Amsterdam. Les flics nous ont serrés mais n’ont pas trouvé la came. On a eu pas mal de chance. Je suis reparti à Londres, où le mouvement punk prenait son envol et où j’avais une piaule.