Andrea Mantegna et la Renaissance italienne

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Andrea Mantegna (1431 Isola di Carturo – 1506 Mantoue)
Mantegna, humaniste, géomètre, archéologue, homme d'une grande intelligence et d'une puissante imagination, domina la scène de l'Italie septentrionale grâce à sa personnalité impérieuse. Cherchant à produire des illusions d'optique, il parvint à maîtriser la perspective. Il se forma à la peinture auprès des maîtres de l'école de Padoue, que Donatello et Paolo Uccello avaient fréquentée plus tôt. Dès sa prime jeunesse, les commandes affluèrent, telles les fresques de la chapelle des Ovetari de Padoue. En un laps de temps très court, Mantegna s'imposa en tant que moderniste, grâce à l'extrême originalité de ses idées et l'utilisation de la perspective dans ses oeuvres. Son mariage avec Nicolosia Bellini, la soeur de Giovanni, lui ouvrit la voie vers Venise. Mantegna atteignit sa maturité artistique avec son Pala San Zeno. Il demeura à Mantoue et devint l'artiste de l'une des plus prestigieuses cours d'Italie – celle des Gonzague. La Chambre des époux est considérée comme la plus achevée de ses oeuvres. L'art classique était né. En dépit de ses liens avec Bellini et Léonard de Vinci, Mantegna refusa d'adopter leur usage novateur de la couleur ou de renoncer à sa propre technique de gravure.

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Date de parution 15 septembre 2015
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EAN13 9781783108435
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

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Auteur : Joseph Manca
Traduction : Elisa Simonot-Kahan

Mise en page :
Baseline Co Ltd,
61A – 63A Vo Van Tan Street.
e4 étage
District 3, Hô Chi Minh-Ville
Vietnam

© Confidential Concepts, worldwide, USA
© Parkstone Press International, New York, USA

ISBN : 978-1-78310-843-5

Tous droits d’adaptation et de reproduction réservés pour tous pays.
Sauf mention contraire, le copyright des œuvres reproduites se trouve chez les photographes qui en
sont les auteurs. En dépit de nos recherches, il nous a été impossible d’établir les droits d’auteur dans
certains cas. En cas de réclamation, nous vous prions de bien vouloir vous adresser à la maison
d’édition.Joseph Manca



Andrea Mantegna
et la Renaissance italienne





S o m m a i r e


Introduction : Mantegna, artiste révolutionnaire
Les Débuts d’un prodige : premières années de Mantegna à Padoue
Mantegna, peintre de cour à Mantoue
Piété et passion dans les œuvres religieuses de la maturité de Mantegna
Les Triomphes de César et autres visions de l’Antiquité
Mantegna et la fabrication des gravures
Mécène et peintre : le Studiolo d’Isabelle d’Este
La Place de Mantegna dans l’Histoire
Bibliographie
Liste des illustrations
Notes1. La Sainte Famille avec sainte Elisabeth et saint Jean-Baptiste enfant, v. 1485-1488.
Tempera et or sur toile, 62,9 x 51,3 cm. Kimbell Art Museum, Fort Worth.



Introduction : Mantegna, artiste révolutionnaire


L’œuvre d’Andrea Mantegna (né en 1431 environ, mort en 1506) suscite depuis longtemps une
profonde admiration. Du brillant illusionnisme de ses premiers travaux (fig. 4) à la puissance
narratrice de ses œuvres tardives (fig. 2), la peinture de Mantegna est restée vivante et héroïque,
théâtrale et chargée d’émotion. On y retrouve d’étonnants détails : petits cailloux, brins d’herbe,
veines, cheveux sont représentés avec un soin extrêmement méticuleux. D’autres éléments banals de
la vie quotidienne apparaissent même dans ses grandes œuvres narratives, comme une lessive qui
sèche sur un fil ou des maisons décrépites. Mantegna s’est fortement intéressé à la nature humaine et
aux problèmes de la pensée morale. Mais ce qui frappe sans doute le plus dans son œuvre, ce sont les
einnombrables références à l’Antiquité. Aucun peintre du XV siècle n’a aussi bien assimilé et si
abondamment représenté dans son œuvre les costumes, les plis de draperies, les inscriptions,
l’architecture, les sujets et l’attitude morale de la civilisation classique. Mantegna voyait le passé
gréco-romain comme un héritage vivant et familier, porteur d’une certaine nostalgie, et cette vision
s’est opposée à celle du classicisme froid des siècles suivants. L’Antiquité était pour lui proche et
palpable, et il a constamment cherché à la faire revivre en couleur dans ses toiles. C’est sa passion
pour ce passé classique disparu qui lui a valu d’être reconnu à son époque, car son œuvre était
vivement appréciée par ceux de ses contemporains de la Renaissance qui partageaient sa quête
visionnaire d’un renouveau des qualités morales et du naturalisme caractéristiques de l’art antique.
Mantegna a occupé une place de premier plan dans la rénovation culturelle qui s’est opérée à son
eépoque et qu’on appelle la Renaissance. Au XV siècle, l’Antiquité offrait tout un univers à
redécouvrir. Elle permettait de se démarquer du monde médiéval, reclus dans sa pensée scolastique et
sa théologie chrétienne. Le classicisme signifiait à l’époque la libération de la pensée et les joies de
l’étude littéraire. Les écrivains et artistes gréco-romains avaient pu librement jouir des plaisirs
matériels, liberté que prônaient Mantegna et nombre de ses contemporains. Les hommes de la
Renaissance avaient trouvé des ancêtres spirituels qui partageaient leurs idées sur le vice et sur la
vertu, et dont la sensibilité profane appréciait un art naturaliste, idéalisé dans sa perfection formelle et
ses proportions harmonieuses. Mantegna peignait ses visions classiques pour des hommes et des
femmes enthousiastes, des dilettantes au sens premier du terme qui découvraient avec délices ces
nouveautés. Sa vie et son œuvre ont contribué à l’atmosphère d’exaltation et de satisfaction qui a
caractérisé en grande partie la culture de la Renaissance.2. La Descente aux Limbes, v. 1490.
Tempera sur bois, 38,2 x 42,3 cm. Collection privée.


Des érudits modernes évitent d’utiliser le mot « Renaissance », et plutôt que de voir dans cette
période une ère de confiance en l’homme et la glorieuse renaissance de certaines valeurs, ils décrivent
la culture italienne des années 1400 à 1600 comme soumise à des intérêts conflictuels, comme un
monde d’indécisions et de contradictions dans lequel hommes et femmes « négociaient »
prudemment leur place dans la société. Certains écrits de l’époque révèlent cependant une mentalité
moins hésitante et moins craintive que les recherches modernes pourraient nous le faire croire.
Certes, la Renaissance a connu des crises politiques et des divisions sociales. Il faut cependant garder
à l’esprit le contexte de l’époque : les grands mécènes, les intellectuels et les artistes italiens avaient
le sentiment de vivre une ère de renouvellement et s’appliquaient énergiquement à faire évoluer les
esprits. Dans le domaine des arts visuels, les écrivains d’art de la Renaissance tels que Lorenzo
Ghiberti, Leon Battista Alberti, et Giorgio Vasari, voyaient le Moyen Age comme une période
sombre et considéraient en revanche leur époque comme celle de la connaissance et du progrès
humain. Ils admiraient les travaux des Grecs et des Romains, et en appelaient non pas à imiter
banalement l’Antiquité, mais à embrasser les idéaux et les valeurs (la raison comme l’acceptation
d’une loi naturelle et la modération de la morale) qui avaient fait toute la grandeur des sociétés
antiques avant le déclin culturel qui leur succéda. Le renouveau de l’art pictural a été un des
principaux aspects de la Renaissance. Les tableaux de Mantegna, qui témoignent d’un réalisme
poignant et d’une vaste connaissance de l’Antiquité, incarnent ce renouvellement de l’art du début de
ela Renaissance sans doute mieux que n’importe quelle œuvre du XV siècle. Ce statut de peintre
emblématique est exceptionnel, si l’on considère qu’il est né, a vécu et a été formé dans les villes
relativement provinciales que sont Padoue et Mantoue, loin des centres culturels florissants que
représentaient Florence, Venise et Rome. Mantegna a pourtant eu le génie de cerner les idées
intellectuelles avant-gardistes de son époque et s’est forgé un style qui le démarque de ses
contemporains. Son plus grand accomplissement a été de ne pas se conformer à la tradition médiévale
qui dictait l’art à son époque ; il s’y est au contraire opposé. Les peintres gothiques de l’ancienne
egénération en vogue au début du XV siècle s’accrochaient à la vision douce, onirique et docile
eassociée au monde médiéval tardif. La plupart des peintres du XV siècle qui se réclamaient de la
Renaissance avaient également choisi de se conformer à cette tradition de l’idyllique et de l’élégance.
Fra Angelico, Alessandro Botticelli, Pietro Perugin et Léonard de Vinci ont ainsi continué à
incorporer dans leurs tableaux certains aspects élégants et décoratifs de la manière gothique.
Mantegna, lui, s’est opposé au style médiéval et s’est employé dès ses débuts à rompre avec
l’ancienne tradition pour en définir une nouvelle. Les formes douces et les mouvements langoureux
ont laissé place à des contours plus prononcés et à une action plus virile.3. Sandro Botticelli, Saint Augustin dans son cabinet d’étude, 1494.
Tempera sur bois, 41 x 27 cm. Musée des Offices, Florence.


Mantegna n’a pas été le seul à adopter cette attitude révolutionnaire ; certains peintres l’avaient
déjà précédé. Masaccio, Piero della Francesca, et Andrea del Castagno figurent parmi les principaux
artistes italiens qui, les premiers, se sont tournés vers un style plus rude, plus monumental. De tels
peintres ont eux aussi réagi à la douceur du Gothique, et Mantegna fut grandement redevable à
plusieurs maîtres de l’ancienne génération de lui avoir ouvert une nouvelle voie. Mais parmi les
peintres du Quattrocento (années 1400), c’est Mantegna qui s’est le plus consacré à l’étude
archéologique et à la renaissance de l’idéal gréco-romain. Cette attitude « historienne » a rendu son
œuvre aussi marquante pour ses contemporains qu’elle l’est aujourd’hui pour nous. Mantegna ne
négligeait aucun détail, et ses tableaux sont le fruit d’une érudition profonde et enthousiaste. Le jeune
peintre de Padoue a créé une manière propre au début de la Renaissance, caractérisée par un réalisme
plausible, un puissant style narratif et un effort minutieux pour rappeler le monde gréco-romain. Son
œuvre unique de peintre de l’Antiquité a fait l’objet de nombreuses louanges, notamment de la part
d’observateurs comme Giovanni Santi, le père du peintre Raphaël, qui déclara à propos de Mantegna :
« Parmi les successeurs déclarés de l’ère antique dont il fait partie, personne n’a jamais manié le
pinceau, ou autre crayon, avec autant de vérité. »[1]
Pourquoi Mantegna, parmi les peintres révolutionnaires de son époque, tenait-il tant à imposer
une nouvelle vision artistique ? Il serait difficile de retracer les origines du style de nombreux
peintres de la Renaissance, car nous manquons d’informations ou de documents biographiques. Nous
en savons cependant assez sur la personnalité de Mantegna, sur sa formation artistique ainsi que sur
sa vie sociale, pour formuler une hypothèse sur le contenu de son œuvre. On sait par exemple que
Mantegna était ergoteur, possessif et parfois cruel. Le monde sec, rude et quelquefois violent créé par
l’artiste est sans nul doute approprié à un tel tempérament. On imagine mal que Mantegna ait pu se
conformer à la narration languissante et au lyrisme doux qui restaient en vogue dans de nombreux
edomaines au XV siècle. Dans l’ensemble, son art était à l’image de sa personnalité : tranchant et
agressif. Le public de la Renaissance qui recherchait des tableaux plus élégants, moins détaillés, ou
comportant moins de références historiques, n’avait qu’à se tourner ailleurs, et Mantegna ne comptait
sûrement pas que des admirateurs. Les anges gracieux avec leurs joues roses, les longs cheveux
blonds et les expressions pieuses et insipides ne l’intéressaient pas. Son œuvre est rarement
charmante, et ceux qui affectionnaient l’élégance suave d’Alessandro Botticelli ou la douce piété de
Pietro Perugin ne devaient sans doute pas apprécier grand chose chez Mantegna. Contrairement à
certains peintres d’Italie du Nord employés à la cour de Ferrare, il n’a pas développé de style
extravagant ni emprunté, ses tableaux sont bien plus directs et plus naturalistes. Mantegna, avec sa
volonté de fer et son esprit déterminé, a su éviter le naturalisme prosaïque de Domenico Ghirlandaio
et rompre avec la manière doucereuse ou fantastique pour créer un style original, marqué par un
traitement narratif fulgurant et un classicisme renouvelé. Il ne fait aucun doute que Mantegna était un
artiste intellectuel, sinon au sens académique du terme, du moins parce qu’il était curieux des choses
littéraires et visuelles. Il côtoyait des professeurs et des écrivains, et ces relations ont influencé son
art poétique et très documenté. Toute sa vie il fut attiré par les mots, se consacrant avec plaisir à
l’étude des inscriptions romaines et faisant apparaître dans ses tableaux les lettres des alphabets grec
et hébraïque. Son art s’épanouit à un moment propice et trouva facilement des adeptes dans l’Italie du
Quattrocento, où il reçut le soutien de ses contemporains, partisans du renouveau de la culture
classique. Autre point important, Mantegna avait un penchant pour les récits allégoriques et
historiques. Il était capable de respecter des programmes littéraires, ce qui lui permit d’illustrer les
histoires avec brio et d’éviter cette maladresse qu’on retrouve chez de nombreux artistes de la
Renaissance qui s’inspirèrent de sources détaillées mais orales. Mantegna réussit à concilier les
mondes de l’écriture et de la peinture.4. Saint Marc, v. 1448-1449.
Tempera à la caséine sur toile, 82 x 63,7 cm. Städelsches Kunstinstitut, Francfort-sur-le-Main.


Enfin, si l’on veut chercher la source de son talent dans sa personnalité, il n’est pas vain de
rappeler que Mantegna était extraordinairement ambitieux et qu’il travaillait beaucoup. Son
dévouement à son art et son énergie physique lui ont permis d’étudier, d’apprendre, et d’emprunter
des idées d’autres artistes de l’Antiquité ou d’artistes européens de son époque. Ce n’était pas à
proprement parler un artiste éclectique, mais il sut assimiler et tirer parti de différents styles pour
créer le sien propre. Mantegna possédait la volonté et l’énergie néccessaires pour créer l’esthétique
fulgurante qui a capté l’attention de ses contemporains. Il avait aussi un professeur réputé qui
s’intéressait lui-même à l’Antiquité et qui transmettait à ses élèves des idées progressistes. La
Renaissance, époque où les valeurs séculières se répandaient dans toutes les sphères de la société,
représentait un défi pour la tradition chrétienne. Il ne semble pourtant pas exister de contradiction
entre les pensées chrétienne et laïque dans l’esprit de Mantegna. Les œuvres sacrées constituent la
quasi-totalité de sa production artistique et illustrent ses observations judicieuses sur le monde
naturel ainsi que son intérêt pour une Antiquité païenne : les sculptures, l’architecture, les vêtements
et les figures qui peuplent ses tableaux religieux participent de son approche historique. Les opinions
eétaient partagées dans l’Italie du XV siècle, et les hommes de clergé comme les profanes restaient
perplexes à l’idée qu’on puisse vouloir posséder un tableau de Mars et de Vénus, ou qu’on ait la
prétention de réaliser un autoportrait. Mantegna travaillait pour différents commanditaires, chacun
ayant ses propres besoins et ses propres attentes. Certains d’entre eux refusaient le renouveau de la
culture classique et l’expansion de la pensée temporelle, mais pour sa part, Mantegna a librement
évolué du sacré vers le laïque. Son attitude libérale finit par l’emporter, et au terme de sa longue
existence, c’est une coexistence pacifique qui prédominait. C’est ce fusionnement presque parfait du
sacré et du profane qui a constitué l’un des principaux aspects de la culture renaissante italienne.
Dans les pages qui vont suivre, nous explorerons la vie et l’art de Mantegna. Bien que nous
possédions peu d’informations concernant sa jeunesse, les années de maturité de Mantegna sont
mieux documentées, et nous en savons davantage sur lui que sur aucun autre artiste de la Renaissance
italienne avant Léonard de Vinci. Nous pouvons retracer ses relations avec ses mécènes, le public, ses
amis, ses détracteurs, ses professeurs et ses collègues plus facilement que pour la plupart des autres
epeintres du XV siècle. Nous pouvons explorer le contexte dans lequel son talent s’est épanoui et
identifier l’arrière-plan historique et la nature d’un art qui a su perdurer.5. Carte d’Italie, v. 1450.
Bibliothèque de l’Université du Texas, Austin.



Les Débuts d’un prodige : premières années de
Mantegna à Padoue


Andrea Mantegna vécut en Italie à une époque marquée par des changements sociaux et culturels. Le
maintien des institutions – l’Etat, l’Eglise, la famille – avait masqué ces évolutions socio-culturelles
qui eurent lieu en Italie pendant les siècles précédant l’époque de Mantegna. Dès le Quattrocento, au
lieu d’une société statique et agraire, c’est une économie urbaine qui florissait, basée sur le
ecommerce et les petites entreprises. L’Italie du XV siècle était alors davantage dominée par les
banquiers, les fabricants, les marchands et les avocats que par les propriétaires terriens. Cette
mutation vers une société urbaine et mercantile a eu pour effet de dynamiser la structure sociale
italienne, donnant lieu à une concurrence directe entre les individus et les familles. Il fallait s’adapter
à un monde toujours changeant et qui promettait rarement un statut social systématique ou une
prospérité durable. Cette mutation se faisait déjà sentir dans des grandes villes comme Florence et
Venise, mais se manifestait également dans de plus petites bourgades et cités-Etats où le pouvoir
politique était exercé par une seule famille qui devait opérer dans le respect d’un équilibre dynamique
entre diverses puissances politiques et survivre dans un monde fragmenté.
Cette atmosphère changeante et concurrentielle donna lieu à un nouveau comportement plus
pragmatique chez les Italiens. Les gens se mirent à observer davantage, à mesurer, décrire et admirer
le monde qui les entourait ; une nouvelle culture prit naissance, de plus en plus basée sur les sciences,
le commerce et l’exploration. Cette attitude tournée vers le monde mena d’ailleurs à la découverte de
enouvelles terres et de nouveaux peuples en Afrique, en Asie et en Amérique. L’historien du XIX
siècle, Jacob Burckhart, a qualifié avec justesse la Renaissance d’ère de la « redécouverte du monde
et de l’homme ». Celle-ci entraîna de grands changements intellectuels qui se répercutèrent dans tous
les aspects des sciences et des humanités. Les Italiens s’intéressèrent de plus près à ce qu’on pourrait
appeler la psychologie, à l’analyse du rôle de l’individu dans la famille et la société, et commencèrent
à se passionner pour les questions d’anthropologie. L’étude de la philosophie politique fut également
abordée d’une manière plus réaliste. On peut d’ailleurs voir dans les conseils pratiques et parfois
cyniques de Niccolò Machiavelli en matière d’habileté politique, un signe des temps, une réponse
réaliste aux vicissitudes d’une fortune toujours changeante. Le nouveau naturalisme impliquait une
attention croissante portée à l’expérience personnelle, ce qui donna naissance à une nouvelle forme
d’individualisme. La littérature, les lettres et autres archives documentant la Renaissance témoignent
d’un niveau d’introspection et de conscience de soi jamais égalé depuis l’Antiquité.
eLes artistes du XV siècle comme Mantegna répondirent à l’intérêt croissant pour le monde du
réel par un naturalisme de plus en plus présent dans leur peinture et leur sculpture. Le développement
d’une perspective réaliste, la représentation de scènes urbaines et rurales, et l’essor de l’art du portrait
esont autant de techniques qui ont évolué au XV siècle. De nombreux peintres cherchèrent
consciemment à reproduire la nature, même si certains d’entre eux se laissaient encore aller à recourir
à des effets artificiels et à un idéalisme fantastique. Mantegna, lui, faisait partie d’un groupe d’artistes
connus à l’époque pour leur réalisme frappant. Parallèlement à l’engouement grandissant pour
l’existence matérielle, un autre aspect important de cette nouvelle recherche absolue de l’univers
temporel fut la redécouverte de l’Antiquité, notamment de l’ancienne civilisation romaine, dont
l’Italie a hérité de tant de monuments et de textes littéraires. Le début du Quattrocento vit se
développer en Italie un intérêt quasi-obsessionnel pour tout ce qui touchait au classique : statues,
poésie, inscriptions et pièces de monnaie étaient précieusement collectées et étudiées, et l’architecture
ancienne était admirée comme jamais depuis la chute de l’Empire romain près de mille ans
auparavant. Ces deux points marquants de la culture renaissante, la fascination pour le monde réel(l’homme et la nature) et la puissante influence exercée par l’art et la civilisation classiques, furent au
centre de la production artistique d’Andrea Mantegna.
Le Moyen Age n’avait gardé qu’un faible intérêt pour les arts visuels des civilisations grecque et
romaine. L’art romain classique n’était que modestement connu, même en Italie, et l’on était peu
enclin à fouiller les restes d’une civilisation païenne déchue. Un incident se produisit vers 1340 à
Sienne, dans le centre de l’Italie, qui peut témoigner de l’attitude ambivalente des Italiens de l’époque
médiévale envers leur passé classique : une statue de marbre représentant la déesse romaine Vénus fut
découverte par hasard et exposée sur la place de la ville. Le public fut d’abord intéressé, et au moins
un peintre en dessina quelques copies. Mais quelque temps plus tard, les Siennois commencèrent à
s’inquiéter et certains prétendirent que la ville s’attirerait le désastre si elle continuait à s’intéresser à
cette idole nue et barbare. Les Siennois, qui étaient en guerre avec les Florentins, brisèrent la
sculpture et profitèrent de la nuit pour s’introduire en territoire florentin où ils enterrèrent les
morceaux, pensant que leurs ennemis subiraient les foudres des dieux du simple fait que les
morceaux étaient sur leur terre !
eCette attitude superstitieuse changea rapidement au début du XV siècle. La situation était alors
bien différente l’année de la mort de Mantegna, lorsque le Laocoon fut redécouvert près de Rome.
Cette sculpture de l’ancienne Grèce, représentant un grand prêtre de Troie et ses fils étranglés par un
serpent envoyé par un dieu vengeur, fut universellement admirée lors de son exhumation en 1506.
Une grande parade fut organisée pour célébrer l’entrée de la sculpture dans la ville ; on lança une
pluie de fleurs à son passage et l’on fit sonner les cloches de l’église, malgré le caractère profane du
sujet et la nudité des personnages. Les Italiens s’étaient mis à vénérer tout ce qui touchait au
classique, et Mantegna, avec ses représentations réalistes du monde antique, fut un des principaux
acteurs du renouveau de la culture gréco-romaine qu’on nomma la Renaissance. Le vie intellectuelle
edu début du XV siècle fut également marquée par le progrès important de la pensée humaniste. Il
existe aujourd’hui plusieurs acceptions et connotations pour le terme « humaniste ». A l’époque de la
Renaissance, un humaniste était quelqu’un qui se consacrait principalement à l’étude littéraire, et
particulièrement aux textes de la Rome et de la Grèce antiques. Si ces textes étaient partiellement
connus au Moyen Age, ils étaient surtout étudiés pour leur grammaire, leur logique et leur
vocabulaire, mais on se méfiait de leur paganisme sous-jacent.6. Francesco Squarcione, Polyptyque de Lazara, 1449-1452.
Tempera sur bois. Musei Civici, Padoue.7. Le Martyre de saint Christophe, v. 1448-1457.
Fresque. Chapelle Ovetari, église des Eremitani, Padoue.


e eAu XIV et de plus en plus au XV siècle, les textes antiques étaient très recherchés par les érudits
et les riches mécènes. L’humaniste florentin Poggio Bracciolini, dit le Pogge (mort en 1454), avait
parcouru toutes les bibliothèques des monastères suisses médiévaux et redécouvert des manuscrits de
Cicéron et de Tertullien, autant de textes précieux et de piles de parchemins tombés dans l’oubli
depuis des siècles. Le savant Niccolò Niccoli (mort en 1437) avait lui aussi redécouvert plusieurs
œuvres littéraires gréco-latins, et possédait son propre cabinet de statuaires et de camées romains. A
l’époque de la naissance de Mantegna, le renouveau de la littérature et des idéaux classiques battait
son plein et la passion pour l’Antiquité était entretenue par un groupe d’humanistes résolus et
passionnés. Cet engouement sortit bientôt du milieu fermé des érudits humanistes pour s’étendre
erapidement à l’ensemble de l’Italie du XV siècle. Les gens de tous âges et de tous milieux se
joignirent à la découverte d’un nouveau monde laïque jusqu’à présent largement inconnu. En sa
qualité de peintre, Mantegna réalisa les désirs d’un public épris d’art à la fois sacré et séculier, en
reproduisant les civilisations lointaines et vénérées de l’Antiquité. Mantegna débuta sa carrière
artistique dans la ville de Padoue, située au nord de l’Italie (fig. 5). Padoue avait été autrefois la ville
eromaine de Patavium, et au XV siècle elle comptait quelques ruines antiques qui existent encore de
nos jours. En plus de posséder cet héritage architectural de la civilisation romaine, Padoue était une
ville empreinte de l’esprit antique, du fait des passions qui s’y étaient développées pour la littérature
classique. La cité fut l’un des creusets de la pensée humaniste dans l’Italie de la Renaissance ; son
université constituait le plus grand établissement d’enseignement supérieur de toute la République
vénitienne (à laquelle Padoue fut assujettie à partir de 1405), et un grand nombre de ses professeurs
s’étaient distingués dans l’étude des textes grecs et latins. La plupart des humanistes de Padoue
étaient de fervents chercheurs d’inscriptions antiques, et Mantegna montra jusqu’à la fin de sa vie un
grand intérêt pour l’alphabet romain. Certains de ces humanistes devinrent des admirateurs et des
conseillers de Mantegna, comme son ami Ulisse degli Aleotti ou l’érudit Giovanni Marcanova,
professeur à l’université de Padoue. Mantegna entretint des relations amicales avec des conseillers
instruits, et sa conversion précoce à l’esprit du renouveau antique fut largement due à l’atmosphère
humaniste qui régnait à Padoue, où les mécènes comme les érudits de la ville partageaient le goût de
la culture gréco-romaine.8. Saint Jacques baptisant Hermogène (détruit), v. 1448-1457.
Fresque. Chapelle Ovetari, église des Eremitani, Padoue.


Le monde des humanistes et des mécènes épris de classicisme représentait une élite. Les parents de
Mantegna, qui étaient de souche modeste et qui habitaient un village de province, ne savaient sans
doute pas grand-chose de ce renouveau littéraire exaltant ni de l’apparition d’un genre artistique
renaissant. Le père de Mantegna était menuisier à Isola di Cartura, une petite bourgade située à
quelques kilomètres de Padoue. Andrea avait passé une partie de son enfance à faire le berger près du
village familial, mais il avait dû montrer quelque intérêt ou talent précoce pour le dessin, car en
1442, alors qu’il avait probablement environ dix ou onze ans (l’âge normal à l’époque pour entrer en
apprentissage), son père le conduisit dans la ville prospère de Padoue pour y rencontrer un certain
maître de peinture nommé Francesco Squarcione (env. 1394-1468) à qui il demanda de loger et de
nourrir son fils, et de lui apprendre à devenir peintre professionnel. Si le nom de Francesco
Squarcione n’est plus vraiment connu aujourd’hui, l’artiste n’en était pas moins à son époque une
grande figure de la peinture italienne. Les archives qui documentent sa profession d’artiste et de
professeur relatent certains des épisodes les plus pittoresques de l’histoire de l’art renaissant.
Squarcione avait commencé sa carrière comme tailleur et brodeur, et ne s’était tourné vers la peinture
que sur le tard. L’étendue de sa propre production artistique est contestée, mais on s’accorde
généralement à dire que deux de ses tableaux ont survécu : un petit retable (fig. 6) et un panneau
représentant une Vierge à l’Enfant. Bien que témoignant d’un goût certain et d’un sens profond du
détail, ces œuvres montrent que le peintre était plus compétent que talentueux. Son atelier fut
pourtant toujours rempli d’apprentis et d’élèves, et constitua une nouvelle forme d’institution. Bien
que, d’après les guildes, son école fût considérée comme un atelier, Squarcione l’appelait le studium,
ou studio d’art, et on peut affirmer que ce fut la première école d’art professionnelle d’Italie et même
d’Europe. De 1431 jusqu’à sa mort en 1468, Squarcione forma plus de 130 jeunes artistes, parmi
lesquels figure Andrea Mantegna.9. Masolino, La Guérison de l’infirme et la Résurrection de Tabithe, 1426-1427.
Fresque, 255 x 588 cm (fresque entière).
Chapelle Brancacci, église Santa Maria del Carmine, Florence.


Les jeunes gens ne venaient pas que pour aider à réaliser des œuvres à la manière du maître, mais
aussi pour apprendre plus généralement l’art de la peinture et du dessin, en étudiant les moulages en
plâtre d’anciennes statues grecques et romaines, et en copiant quelques-unes des centaines de
reproductions d’œuvres antiques réalisées par Squarcione lors de ses voyages à l’étranger. Squarcione
passait pour être allé en Grèce (chose rare pour un artiste de l’époque), où il avait reproduit par le
dessin de remarquables œuvres d’art, dessins dont il se servait pour instruire ses élèves. Il prenait
parfois ces derniers à part pour leur enseigner un certain aspect de la peinture tel que la perspective.
Squarcione introduisit donc une nouvelle notion dans le domaine de l’art, celle qui conduit les élèves
à être davantage que de simples apprentis. Il traitait ces derniers comme des étudiants au sens large du
terme et leur enseignait toutes les qualifications nécessaires pour devenir des maîtres à part entière.
Un maître peintre pouvant éviter de payer des frais de guilde s’il travaillait avec des membres de sa
famille, Squarcione adopta légalement plusieurs de ses élèves. Andrea Mantegna fut l’un de ces fils
adoptifs, et se fit appeler « Andrea Squarcione » jusqu’en 1466, alors qu’il était déjà adulte et artiste
accompli. Mantegna vécut avec Squarcione en tant qu’élève et collaborateur d’environ 1441 à 1448,
et le maître eut très certainement une influence majeure sur la formation artistique du garçon. De fait,
un document juridique rapporte que Squarcione se vanta un jour d’avoir « fait de Mantegna ce qu’il
était ».10. Le Jugement de saint Jacques (détruit), v. 1448-1457.
Fresque. Chapelle Ovetari, église des Eremitani, Padoue.


Bien qu’il ait été proche de lui et légalement adopté, Mantegna dut intenter un procès à Squarcione
pour obtenir que sa collaboration avec le maître soit mieux rémunérée. De nombreux apprentis de
Squarcione avaient également le sentiment que ce dernier bénéficiait excessivement de leur travail en
tant qu’élèves. Ils l’aidaient à finir des commandes et en échange, Squarcione les logeait, les
nourrissait, et leur offrait certes son instruction ainsi qu’un salaire, mais les élèves estimaient que ce
salaire était insuffisant. L’un d’eux lui intenta un procès pour n’avoir pas été capable d’enseigner ce
qu’il avait promis. Néanmoins, il est clair que la proto-académie des arts de Squarcione était une
institution novatrice et que l’on pouvait s’attendre à des querelles concernant les conditions
d’organisation des cours, ou les contrats selon lesquels on était censé aider le maître. Pour sa part,
Mantegna régla sans doute à l’amiable son différend avec Squarcione, car les deux artistes
continuèrent à entretenir quelques relations professionnelles jusqu’à ce que Mantegna quitte
définitivement Padoue à la fin des années 1450. Les moulages en plâtre tirés des sculptures antiques
grecques et romaines utilisés par Squarcione représentaient une part importante de son enseignement,
et le goût de Mantegna pour la statuaire et la civilisation classiques trouve en grande partie son
eorigine dans une telle instruction. Au début du XV siècle, la plupart des érudits de Padoue
encourageaient la redécouverte de la culture classique, et la fascination intellectuelle pour l’Antiquité
était partagée par de nombreux habitants de la ville ; de plus en plus de citoyens éminents se mettaient
à collectionner les statues, les camées et les pièces de monnaie de la Rome antique. Il n’est donc pas
étonnant que le studium de Squarcione destiné à la formation des peintres ait reçu l’approbation des
hommes éclairés de Padoue. Un des principaux humanistes de la ville, Michele Savonarola, fit les
louanges de cette école de peinture padouane, signalant son érudition et rendant hommage à ses
artistes qui savaient créer la perspective. C’est de ses années de formation dans le studio de
Squarcione que Mantegna a définitivement puisé sa technique de perspective rigoureuse et parfois
brutale. Mantegna surpassa bientôt Squarcione dans son traitement de la profondeur et du relief, et en
sut bientôt davantage en matière d’Antiquité que son maître. Il s’intéressait plus particulièrement à
l’abondant héritage architectural romain de l’Italie du Nord, si bien que lorsqu’il se rendit à Rome
pour la première fois dans ses années de maturité, il était déjà passablement familiarisé avec les
ruines de la civilisation classique. En bref, tout concourait à faire de Mantegna un passionné de
l’histoire et de l’art gréco-romains : sa formation auprès de Squarcione, son désir reconnu et érudit
pour un renouveau visuel dans l’architecture et l’art classiques, et sa possibilité de les étudier sur
place en Italie du Nord. Nous verrons que ses tableaux contenaient des reproductions réalistes et fort
documentées de costumes, d’architecture et de sculptures de l’ancienne Rome.11. Niccolò Pizzolo, Saint Grégoire dans sa cellule (détruit), v. 1448-1453.
Fresque. Chapelle Ovetari, église des Eremitani, Padoue.


De nombreux élèves de Squarcione comme Mantegna, Giorgio Schiavone, et Marco Zoppo ont
développé certains traits communs dans leur peinture, tels la clarté des couleurs, la justesse des
contours marqués, la profusion des détails, une certaine énergie fougueuse et une libre utilisation
d’éléments classiques comme les guirlandes de végétation ou les éléments d’architecture. Il ne fait
aucun doute que c’est dans le studium de Squarcione que Mantegna tira l’essence de son œuvre. Mais
l’artiste était aussi précoce et très indépendant, et son art progressa rapidement au-delà de
l’enseignement de son maître. En plus de son rôle de professeur d’atelier, Squarcione dut être un bon
conseiller pour Mantegna dans sa recherche de sources d’inspiration. Le maître n’étant pas l’artiste le
plus progressiste, Mantegna tira certainement parti de l’étude d’œuvres de plusieurs maîtres
florentins se trouvant à Padoue ou à Venise.
eC’est à Florence au début du XV siècle que sont apparues la plupart des caractéristiques du style
renaissant : le réalisme saisissant, l’utilisation de la perspective linéaire, la narration explicite et la
représentation éloquente des émotions. Ce style marquait une rupture avec la manière gothique,
douce et élégante, qui s’était épanouie dans l’Italie du Nord jusqu’à l’époque de Mantegna. Stefano
da Zevio compte parmi les principaux représentants du style gothique tardif. Sa Vierge et l’Enfant
avec Dieu le père dans un jardin symbolise ce style élégant et décoratif, avec son arrière-plan fleuri,
ses silhouettes gracieuses et éthérées, ses visages inexpressifs et sa lumière délicate qui glisse comme
du vif-argent sur les surfaces. Cette peinture incarne la tradition médiévale qui allait bientôt laisser
eplace au style plus ferme et plus terre à terre qui domina le début du XV siècle. Loin d’une telle
esthétique, Mantegna eut l’occasion d’étudier des œuvres de la Renaissance florentine à Venise,
comme les saints d’Andrea del Castagno à San Zaccaria, représentatifs d’un idéal brut, naturaliste et
monumental de la figure humaine. Certains reliefs en bronze et statues réalisés par le sculpteur
florentin Donatello, et qui furent exécutés pour l’église Sant’Antonio de Padoue peu après 1443,
montrent un traitement de la profondeur et une narration dramatique qui furent repris par Mantegna
dans sa propre production artistique. Donatello séjourna la plupart du temps à Padoue pendant les
onze années qui précédèrent 1453, et il est vraisemblable que Mantegna l’ait connu personnellement.
L’inspiration suscitée par l’art florentin permit aux artistes de l’Italie du Nord, y compris Mantegna,
de rompre avec la rêverie gothique héritée du Moyen Age pour embrasser un style plus sec, plus froid
et plus axé sur le classicisme.12. Etude pour Saint Jacques conduit au supplice, v. 1448-1457.
Plume et encre brune sur papier, 15,5 x 23,4 cm. British Museum, Londres.


Grâce à une formation progressiste en art pictural et à son talent enviable, Mantegna débuta très
tôt sa carrière professionnelle. Dès 1448, il peignit un retable pour le maître-autel de l’église Santa
Sofia de Padoue. Il n’avait alors que dix-sept ans, mais son travail reçut les louanges de la critique.
Malheureusement ce retable est aujourd’hui perdu. Vers l’âge de dix-huit ans, il reçut sa deuxième
grande commande et se mit à peindre une série de fresques dans une chapelle de l’église des Eremitani
à Padoue. Les fresques furent commandées par Antonio degli Ovetari, un membre d’une riche et
puissante famille padouane. Après la mort d’Ovetari en 1448, sa femme, Imperatrice, utilisa l’argent
légué dans le testament d’Ovetari pour terminer le projet. La chapelle, qui représente une petite partie
de l’église bien plus vaste, fut recouverte de fresques dépeignant la vie de saint Jacques et saint
Christophe. Il est impossible de séparer les motifs religieux des raisons profanes qui poussèrent les
mécènes à commander des travaux d’une telle envergure, mais on peut affirmer qu’au-delà de la
dévotion religieuse d’Antonio, il y avait le désir de glorifier sa famille et lui-même en demandant que
soit exécutée une si grande œuvre d’art. De fait, les fresques réalisées dans des chapelles privées
étaient essentiellement des monuments publics symbolisant le raffinement et la dévotion des habitants
du lieu ; les visiteurs de toute l’Italie et de l’Europe se rendaient à Padoue pour admirer les fresques
de l’église des Eremitani. Aujourd’hui, les chapelles familiales d’Italie constituent des musées
vivants, témoins de l’esprit religieux de l’époque et de la fierté des mécènes.