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ANTONI GAUDÍ

322 pages
En 2002 l'architecte Antoni Gaudí est mondialement connu. Tout étranger en visite à Barcelone a admiré la Maison des Os, la Pedrera et la Sagrada Família. Mais que sait-on de l'homme ? Il vécut seul, mourut sans descendance, n'écrivit aucun texte, ni technique ni théorique. L'homme Gaudi reste un mystère. Aussi les Paroles et Ecrits de Gaudi, livre Catalan édité en 1981, qui recueille les propos de l'architecte, nous permet de " deviner " l'homme derrière l'architecte, un homme dont la passion suprême fut de mettre l'Art au service de la Vérité que seule la Beauté pouvait révéler .
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ANTONI GAUDi

PAROLES ET ÉCRITS

Nous remercions M. Joan Bassegoda Nonell, Directeur de la Càtedra Gaudi à Barcelone, pour l'aide qu'il nous a apportée avec une grande amabilité afin que ce projet puisse être mené à terme. Les traducteurs

Copyright de la traduction: Annie Andreu-Laroche et Carles Andreu Copyright de Gaudi, le scandale: Caries Andreu Maquette: J. Serrano

ANTONI GAUDi

PAROLES ET ÉCRITS
Réunis par /sidre Puig Boada Précédé de Gaud~ le scandale par Carles Andreu

Traduit du catalan par Annie Andreu-Laroche et Carles Andreu

L'Harmattan

cg L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3405-7

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AVANT-PROPOS

Qui n'a vu ou n'a entendu parler de l'œuvre de Gaud!, « l'architecte génial» qui construisit à Barcelone quelques uns de ses plus surprenants édifices et surtout entreprit, en homme seul, à l'aube du XXe siècle, de bâtir ce qui était jusqu'alors l'œuvre conjointe d'un peuple, du temps, de la foi, une cathédrale, la Sagrada Faffillia ? Nous connaissions l'architecte, nous ne savions rien de l'homme. Aussi est-ce avec émotion que nous avons découvert ses pensées, recueillies et notées par les proches collaborateurs auxquels il se confia, souvent en déambulant dans le quartier gothique de Barcelone. Fruit d'échanges oraux, elles ne constituent pas un corpus structuré et élaboré de positions théoriques ou artistiques; au rythme de la marche, sans recherche stylistique, se construit une œuvre de pensée précieuse pour l'œuvre de pierre. Nous savions que Gaud! était un architecte original, nous découvrons un homme dont la pensée est profondément originale. Quel que soit le domaine abordé lors de ces échanges, nous surprend en effet une pensée toujours soute-

nue non par une recherche systématiquede l'originalité - ce
qu'aborrhait Gaud! - mais par le besoin impérieux de remonter à l'origine, c'est à dire à la nécessité. Rien, chez Gaud!, n'est laissé au hasard ni à l'improvisation. Tout est subordonné à un travail constant, acharné, opiniâtre. Pour chacun de ses projets, Gaud! prend en compte tous

les paramètres - dont certes se soucie tout architecte-l'emplacement, le voisinage, les matériaux du lieu, les moyens à disposition, le coût, la fonction de la construction, l'esthétique et le plus haut mérite du constructeur est non seulement de réussir la synthèse de toutes les données concrètes - « l'ar-

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chitecte est homme de synthèse» répète Gaud! - mais d'atteindre aussi la synthèse entre les œuvres du passé et celles du présent, entre les acquis des générations précédentes et les possibilités qu'offre le progrès. Toute construction, fût-elle simple gare de campagne ou la plus humble des maisons, doit prétendre à la Beauté qui ne sera jamais atteinte par l'imitation de formes reconnues comme belles mais par la « mise en relation des choses entre elles» que seul l'architecte peut concevoir. L'architecte est donc un gouverneur de même que le gouverneur est un « constructeur de peuples ». Il est investi d'une mission qu'il ne pourra assumer s'il ne possède des qualités humaines aussi nécessaires à sa vocation que son talent et ses compétences. La synthèse que recherche Gaud! n'est ni mécanique ni simplement fonctionnelle, elle est sagesse c'est à dire art. Dans la Passion créatrice de Gaud{ les mots basculent, mettent à bas l'équilibre de sens auquel nous étions habitués pour, touche après touche, construire un équilibre nouveau. Ses colonnes inclinées, ses parois courbes défient la stabilité, ses pensées, les idées toutes faites. Gaudi, profondément convaincu de la prééminence méditerranéenne, répète à l'envie que seuls les

Méditerranéens - hommes du milieu de la terre, hommes du
juste milieu - sont équilibrés. Pour atteindre l'équilibre il se sert, si cela est juste et nécessaire, de l'excès baroque. Pour atteindre la stabilité il déstabilise et incline. Parce que le fond doit être préféré à la forme, il invente des formes inouïes. Sa pensée toujours en mouvement, pour laquelle la paresse, l'autosatisfaction et le nihilisme figurent parmi les plus grands ennemis, déconstruit les certitudes pour atteindre la vérité. Son œuvre architecturale casse, brise, invente de

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nouveaux points d'appui, de nouvelles lignes de force pour créer le mouvement - car l'immobilité est la mort, le mou-

vement la vie - et atteindre la vérité.
Des équivalences nouvelles se construisent: la pierre devient dentelle, la céramique soierie, la ligne droite se fait courbe s; la richesse génère la complication, la pauvreté porte à l'élégance, l'eau unit, la terre sépare, l'art et le commerce se correspondent car « ils ont en commun une perception globale des choses dont ils s'occupent », les œuvres de pierre qui méritent l'immortalité sont œuvres de la parole car la parole est le temps. Gaudi, profondément religieux, qui voit dans le Temple la construction par excellence - parce que, dédiée à la divinité, elle est spirituellement supérieure aux autres - affIrme que « l'art est fait par l'homme pour l'homme et qu'il se doit d'être rationnel ». Gaudi homme de paradoxes? Il ne cultive jamais le paradoxe pour le plaisir du bel esprit. Gaudi homme attaché au passé et à la tradition? Iconoclaste il mélange les styles pour atteindre la vérité. Gaudi homme du futur? Il s'imprègne des œuvres du passé. Gaudi conservateur? Il innove avec audace. Gaudi réactionnaire? Son oeuvre s'avère progressiste. Gaudi, homme de foi et d'humilité, possède l'orgueil immense de l'être dont la vie est tout entière soumise à la recherche de la perfection artistique. Gaudi, démiurge qui domine les lois physiques pour ériger l'impensable, unir concavité et convexité, simplicité et complexité, continuité et discontinuité, ombre et lumière. L'artiste n'a qu'une exigence: atteindre la nécessité qui

est la vérité - car « sans vérité il n'y a pas d'art» - et cette

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vérité s'incarne dans une œuvre dont l'ultime mystère transcende les surprises architecturales. Plus Gaud! se consacra à sa cathédrale, plus il se voua à la pénitence, à l'ascèse, à la contrition, plus son œuvre rayonne. Plus la souffrance s'imposa à lui, plus son œuvre se dresse, figure, représente ce que lui dicte son désir: donner à voir l'irreprésentable. Annie ANDREU-LAROCHE

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GAUD/, LE SCANDALE I Mais qui a peur d'Antoni Gaudi ? Vous sortez du village, pour vos 7 ans l'on va vous acheter vos premiers pantalons à Barcelone et voilà qu'en sortant de la station Paseig de Gràcia vous vous trouvez soudain face à la Casa Batlla, nez à nez avec ces formes insolites sur la façade d'un édifice, vous ne pouvez vous empêcher de demander: « C'est quoi cette maison? » La tante, qui vit à Barcelone et vous accompagne avec votre mère, parce qu'elle s'y connaît en courses, la tante répond: « C'est la Casa dels àssos de GaudL » La Maison des Os ! C'est le nom que les gens donnèrent ipso facto à l'édifice dès que les échafaudages furent levés et il est vrai que du premier coup d'œil vous percevez des os, des tibias énormes, des orbites géantes, vides de tout œil, qui font office de balcons et au premier étage, dans « l'appartement noble », en guise de baies vitrées d'énormes gueules ouvertes si menaçantes qu'elles semblent prêtes à vous avaler d'une seule bouchée. Et cette toiture en forme d'échine de dragon, là-haut, immense, avec ses écailles colorées brillant de tous leurs feux, un monstre accroupi au beau milieu de la rue ! Pour moi ce fut un choc esthétique brutal semblable à celui ressenti par l'architecte japonais Tokutoshi Torii. Il nous conte que la Maison des Os le prit tellement au dépourvu et lui procura une émotion si intense qu'elle le laissa sans ressources pour s'émouvoir devant la fabuleuse Casa Milà, surnommée La Pedrera, toute proche. C'est dire! Ce jour-là Torii décida de se mettre à l'étude de Gaudi et de cet exercice d'intelligente admiration est sorti, 9 ans plus tard, le livre magnifique Le Monde énigmatique de Gaud{ dans lequel il nous montre que le Gaudile plus libre et le plus novateur s'est forgé lors d'un séjour à Tanger où il devait réaliser un grand projet qui ne vit pas le jour mais qui orienta fortement le sens de sa recherche, ce qui fait de notre génie l'artiste

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méditerranéen par excellence dont l'œuvre synthétise l'esprit artistique des rives du Mare Nostrum. La chrétienté comme clé de voûte de l'art égyptien, grec, romain, byzantin, islamique. Cette première vision de l'œuvre de Gaudi m'éblouit et cette lumière qui aujourd'hui encore m'illumine favorisa la naissance d'un enfant à l'émotion que procure l'œuvre d'art. De fait une longue épopée esthétique commença pour moi en cet instant où la Maison des Os me fixa de ses orbites béantes, faisant surgir un questionnement que Gaudi, homme du peuple, allait à jamais relier pour moi, fils du peuple, à une préoccupation éthique. Lorsque, plus tard, je visitai l'entrée de l'immeuble, je restai une fois encore bouche bée à découvrir, dans la cage d'escalier, le traitement de la couleur des faïences qui va du bleu le plus sombre en haut au bleu le plus clair en bas. Ce dégradé qui permet à la cage d'escalier de récupérer dans les étages inférieurs le maximum de lumière est d'une grande ingéniosité et d'une délicatesse raffinée. C'est le plus beau des puits de lumière! Ce n'est que plus tard que j'appris que la lumière était une des préoccupations essentielles de Gaudi, la lumière et le mouvement. Afin de réussir les plus vivants des vitraux à la cathédrale de Majorque, notre architecte eut l'idée d'utiliser trois

verres; plaçant un verre transparent avec des motifs peints des
deux côtés entre deux verres aux couleurs primaires, un verre bleu et un jaune par exemple, il obtenait du vert et selon l'intensité de la lumière, la saison, le jour et l'heure, les tons variaient, mettant les spectateurs devant une fabrique de jeux de lumière. « Je défie quiconque de réussir, sans utiliser trois verres, l'effet de soleil mourant glissant sur ce cheval blanc. » pariait-il. À Montserrat, la montagne sacrée des Catalans, Gaudi réalisa le premier mystère de gloire d'un rosaire monu-

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mental tandis que d'autres architectes participaient à la réalisation d'autres mystères. Joan Bassegoda Nonell, directeur de la Chaire Gaud!, précise que tous les travaux avaient des traits communs, néo-gothiques ou néo-byzantins sauf un, celui de Gaud!. Le sien était le fruit d'un autre concept de l' architecture et de la monumentalité. Il n'était pas composé de moulures, colonnes ou chapiteaux mais avec la texture des rochers, la lumière du soleil, le parfum des plantes, la couleur des fleurs, les chants des oiseaux. Une architecture sans architecture. Dans une grotte Gaud! plaça les trois Marie et l'Ange annonciateur de la résurrection de telle sorte que le jour de Pâques, lors de l'équinoxe de printemps, le premier rayon de soleil touchât le sépulcre puis le Christ. Voici la nature mise au service de l'art. Art sacré, ici fils de la vision mystique de Gaud! pour qui la lumière naturelle ne pouvait être que le reflet de la lumière spirituelle, elle-même pur reflet de la lumière divine. L'utilisation de la peinture dans ses édifices n'est qu'une autre façon de traiter le problème de la lumière, au point qu'il se proposait de peindre une grande partie de la Sagrada Fanulia afin de se servir du soleil comme d'un peintre, le seul à pouvoir travailler patiemment, inlassablement, siècle après siècle, la couleur. La nature peintre! Il faut prendre en considération cette vision: peindre un édifice en tenant compte du travail de l'astre diurne et songer à utiliser les intempéries qui patiemment transforment la matière et sa couleur, voilà une idée artistiquement révolutionnaire. Ce détail nous donne déjà la dimension à laquelle aspire Gaud! : cosmologique. Il tutoyait les éléments de la nature afin de converser avec Dieu qui finit par être son unique client, un client exigeant qui lui avait demandé une belle cathédrale et qui, comme disait l'architecte, « n'était pas pressé ». Le sort a voulu que, accolée à la Casa dels àssos, se

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trouve une autre très belle création, la Casa Ametller d'un des grands architectes modernistes, Josep Puig i Cadafalch. On pourrait se demander si elles ne furent pas placées côte à côte afin qu'on puisse les comparer. Et, précisément, tout le monde les compare. En effet il suffit d'observer les regards des visiteurs qui vont de l'une à l'autre. Pour moi, dès le premier regard, la Casa dels àssos ne fut pas seulement belle comme l'était sa voisine, elle m'apparut vivante et porteuse d'une histoire que je ne parviendrais à déchiffrer que plus tard. Je sentis que la force d'attraction instantanée provenait du fait que cette maison était une sorte de légende faite pierre, la légende de Saint Georges patron de la Catalogne, qui transperçait de sa lance le dragon en train de dévorer les bons chrétiens dont on pouvait apercevoir les restes. L'~tilisation insolite des matériaux, l'ondulation de la matière et l'irisation des couleurs suaves de la façade communiquaient à l'édifice comme la vibration infime d'une peau, une palpitation qui lui conférait l'aspect d'un être vivant blessé à mort qui n'en semblait pas moins capable de bondir le long du Paseig de Gracia pour nous pourchasser, nous, les badauds. Tout en allant de boutique en boutique, car la tante avant d'acheter se devait de palper avec délice tous les tissus, de les faire crisser entre ses doigts expérimentés et de comparer avec passion tous les prix de Barcelone, tout en marchant donc résonnait dans ma tête la façon dont la tante avait prononcé le nom de Gaudi ; on eût dit qu'il s'agissait de quelqu'un de farfelu que tout le monde connaissait ou se devait de connaître et ainsi l'avait compris ma mère qui avait immédiatement repris: « Ah oui Gaudi ! » Avait-elle entendu parler de lui? C'est possible, en tout cas personne à la maison n'avait jamais prononcé son nom qui en catalan veut dire jouir ! Gaudi connaissait parfaitement la signification de son nom. « Je m'appelle Gaudi, avec accent tonique sur la demiè-

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re syllabe, c'est un mot d'origine latine qui signifie «jouir» qui pour moi se réfère au plaisir que me procure l'amour pour ma profession. » Le nom de certaines personnes peut se révéler prémonitoire et, outre Gaudi, l'on dirait que celui de certains artistes catalans fut taillé sur mesure: Dali (Salvador), évoque le désir, l'état désirant et, frénétiquement, il désira toute sa vie jusqu'à espérer, rageusement, l'immortalité, au contraire de Gaudi qui attendait la mort comme une libération, comme un salut. Miro (Antoni) signifie regarder, et ce peintre fut l'homme qui regarde, l'œil implacable qui pouvait rester des heures à fixer une tache sur le mur pour découvrir la subtile frontière entre « l'au-dedans et l'en-dehors ». Tàpies ( Antoni ), qui signifie mur en catalan, n'a-t-il pas «muré» la peinture? Mais le plus curieux était le ton de voix employé par la tante pour parler de l'architecte. Dans ce ton on pouvait entendre un sentiment d'admiration et une pointe d'orgueil d'avoir chez soi un créateur comme Gaudi mais aussi un brin d'ironie, de moquerie. Pourquoi une telle attitude chez une personne du commun? De quel droit se la permettait -elle? Cette attitude, je la retrouverai plus tard chez des gens cultivés, des gens de pouvoir, des créateurs. Encore maintenant Gaudi n'occupe pas la place qui lui correspond dans le monde de l'art. Ni en Catalogne ni en Europe. On ne lui reconnaît pas, pour des raisons extra-artistiques, sa position axiale entre tradition et modernité d'où à son égard une attitude fausse, ambivalente. Cette ironie de la tante en était une manifestation comme l'était la question que me posa un ingénieur du son français ayant travaillé à Barcelone: « Est-ce vrai que Gaudi construisait de façon plus ou moins improvisée? », « Ses édifices pourtant tiennent debout. » ajouta-t-il, comme pour s'excuser d'avoir dit, peut -être, une bêtise. Voilà qu'un étranger avait succombé à l'état d'esprit

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ambiant qui prédominait dans les milieux cultivés à Barcelone où l'on affectait de croire que Gaud! avait bâti ses oeuvres à la va-vite, au hasard, en apprenti sorcier. C'était comme si la question que se posait le recteur de l'Université au moment de donner son diplôme d'architecte au jeune étudiant Antoni Gaud! : « Je ne sais pas si je donne ce diplôme à un fou ou à un génie. » n'avait pas encore reçu de réponse quelque cent vingt cinq ans plus tard! Il suffit pourtant de s'informer pour savoir qu'il travaillait avec un soin infini; je n'en veux pour preuve que la magnifique invention de la maquette « stéréostatique », astucieuse fabrication qui à l'aide de plombs et de cordelettes lui permit de visualiser de façon inversée la forme globale du projet de la grandiose église expressionniste de la Colônia Güell, maquette que l'on peut admirer dans la crypte de la Sagrada Farm1ia. Elle coûta au maître dix ans de labeur et témoigne du zèle avec lequel il s'adonnait à sa tâche. Il est vrai que Gaudf ne travaillait pas comme les autres architectes; pour atteindre la liberté créatrice désirée il devait inventer sa propre méthode, il ne se fiait pas aux plans, ils n'étaient pour lui qu'un guide à minima qui lui laissait une marge au moment de la réalisation concrète de ses idées, de ses formes. Pour lui les plans exacts d'un édifice devraient être

établis une fois celui-ci achevé. Georges R. Collins - le redécouvreur nord-américain de Gaudf dans les années 60 précise qu'il ne faut jamais oublier que: « Les édifices de Gaud! sont toujours complètement rationnels, fonctionnels, pratiques et utilitaires». Plus qu'un théoricien Gaudf était un artiste doublé d'un artisan qui affmnait avoir appris à manipuler les superficies complexes, hyperboloïdes, hélicoïdales, paraboloïdes, hyperboliques et conoïdales en regardant son père artisan chaudronnier travailler le métal, marteler les plaques de cuivre et d'acier, les courber, les plier, obtenant ainsi le miracle du volu-

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me. Cette connaissance lui permettait de créer des formes insolites, une architecture martelée, courbée, pliée au service d'une vision organique qui exigeait d'accueillir en son sein la complexité des formes de la vie et la poussée du phénomène vital. Il inventa une sorte d'architecture fractale avant le mot pour laquelle il dut concevoir sa propre géométrie. De là vient que sculpture et architecture, que structure et ornementation sont intimement imbriqués dans son œuvre. Oui, ses édifices nous apparaissent de prime abord tels des organismes autonomes, tels d'imposantes sculptures-habitacles faites à la main par un gigantesque artisan. Vivez donc en plein dans la forme au creux de la matière, là où niche l'esprit semblent-elles nous enjoindre! Plus encore! Si jamais s'achève la Sagrada Fann1ia telle qu'il la concevait, elle sera une impressionnante peinture à l'air libre et les tours clochers seront des tubes d'orgue par où la musique des orgues et des cloches tubulaires - mues par la

pression de l'air et reliées à un clavier conçu par le Maître se mêlera à la musique des cloches traditionnelles accordées en do, sol et la et à celle des divers carillons pour faire vibrer toute la ville. Au point culminant de la cathédrale un puissant gyrophare surveillera continuellement le bon fonctionnement de l'ensemble. Gaudi inventeur des spectacles son et lumière! Ses œuvres sont parfaitement et artistiquement pensées et achevées, des souterrains jusqu'aux toits avec leurs théâtrales cheminées qui s'interpellent par dessus la ville et même dans les parties invisibles au public, comme les combles de divers édifices ou la merveilleuse citerne sous la colonnade dorique de l'esplanade du Park Güell où l'on peut découvrir un surprenant Gaudi minimaliste. À part deux oeuvres très fonctionnelles peu connues, l'école et l'ouvroir, toutes deux sises dans l'enceinte de la Sagrada Fann1ia, les créations gaudiniennes sont idéologiquement assumées. Elles nous racontent

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les histoires et légendes de la geste catalane, elles illustrent la liturgie et les prières de l'église catholique, elles commentent et prolongent l'histoire de l'art depuis qu'il naquit dans les grottes, elles dissimulent une signification symbolique complexe, un sens ésotérique occulté afin d'atteindre une fonctionnalité syncrétique entre l'art, la pensée et la religion. Il faut en finir avec cette pose ironique que d'aucuns affectent lorsqu'ils évoquent la façon de travailler de Gaudi qui serait un improvisateur chanceux alors qu'il était un homme totalement responsable, travaillant nuit et jour, avec une idée absolument précise de ce qu'il faisait et de ce qu'il voulait, mû par le désir de questionner l'art depuis l'origine. «Etre original c'est revenir à l'origine. » Telle était sa devise. Le philosophe Francesc Pujols avait raison de dire au peuple catalan incrédule: « Nous n'avons pas encore compris qui il est et ce qu'il représente parce que lui tout seul (...) se suffit en tant que manifestation et symptôme vivant de la poussée de la plénitude d'un peuple car les génies comme Gaudi n'apparaissent pas sans raison, sans avoir une relation avec la terre

qui les a vus naître et qui les a formés. » L'avons-nous compris aujourd'hui? La querelle autour de l'œuvre et surtout autour du personnage qui se poursuit toujours semble donner une réponse négative. Et Pujols d'ajouter: « La vision de Gaudi est digne d'être comparée aux visions védiques de l'Inde, homériques de la Grèce, gothiques de l'Europe médiévale qui ont fait éclore les cathédrales sur notre continent». Son désir d'originalité était aussi puissant que celui des avant-gardistes les plus novateurs mais il ne pouvait l'assouvir qu'en poursuivant la quête du sens de la tradition, dans un voyage en marche arrière, et ce parce qu' il lui fallait construire les fondations visibles de la Renaissance de son peuple. Gaudi ne pouvait être que charnière entre passé et présent mais qui pourrait nier que frémit dans son œuvre l'exaltante

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présence du futur? En Espagne, ce phénomène ne pouvait se passer qu'en Catalogne qui après avoir pâti de quelques siècles d'une décérébrante solution de continuité historique s'apprêtait, après la phase intermédiaire que représenta le Modernisme, à se jeter dans les bras de la modernité avantgardiste avec armes et bagages. Un danger guettait. À partir en avant dans la révolution artistique qui s'annonçait sans repriser le tissu déchiré de la tradition n'y avait-il pas un risque de déchirure de l'identité nationale? Gaudf veilla tout au long de sa vie à ce que ce danger fût désamorcé. Cette phrase d' Hanna Arendt: « Chaque peuple(...) a un passé dont on ne peut pas faire qu'il n'ait pas été. », était chevillée au corps de Gaudf. En effet, conscient de la poussée imparable de la sécularisation de la vie en général et de l'art en particulier et des conséquences qu'elle entraînait pour la vie familiale et pour la bataille sociale et politique, il n'hésita pas à se lancer dans une périlleuse aventure afin de reconstruire les fondations nationales, parcourant tout le long chemin de la tradition. Sa force réside non dans le fait de ne pas s'être contenté de retisser les fils rompus de la tradition mais dans son effort désespéré pour remettre en selle la pratique d'un art lié à une vision transcendante. Voici le credo de Gaudf : « La Beauté est l'éclat de la Vérité. Puisque l' Art est Beauté sans Vérité il n'y a pas d' Art. L'amour de la Vérité doit être par dessus tout autre amour. La Création continue et le Créateur utilise ses créatures afin de la poursuivre. Ceux qui cherchent à connaître les lois de la nature pour réaliser leurs œuvres collaborent avec le Créateur». Pour atteindre son but Gaudf se dépouilla de toute ambition personnelle, il vécut comme le proposait aux artistes le peintre hollandais Bram Van Velde: sans savoir, sans vouloir, sans pouvoir. Il considérait qu'aucun savoir n'était acquis

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pour toujours dans le domaine artistique, il ne voulait rien pour lui-même et se tenait à bonne distance de tout pouvoir. Il se sentait investi d'une mission à laquelle il ne voulait pas se dérober même si le sacrifice qu'elle exigeait de lui ne pouvait

être que cruel. Il affirmait: « L'artiste doit être un moine non
un frère». La découverte des œuvres de Gaudi nous procure d'intenses jouissances qui, nous le savons maintenant, ne tariront pas. Ces œuvres nous chatouillent les sens et questionnent nos stratégies mentales, nos croyances intimes. D'autres artistes, certes, nous produisent cette sensation. Van Gogh, par exemple. Ces deux artistes, « suicidés de la société» chacun à sa manière, se consument pour nous en un incendie prodigieux, dans un effort d'une honnêteté surhumaine. Il est facile d'observer à quel point jouissent les visiteurs qui contemplent leurs œuvres. Notez la brillance de leurs yeux. D'où vient tant d'énergie, tant de sensibilité, tant de sensualité semblent-ils se demander. Pourquoi les blés de Van Gogh sont-ils le blé par antonomase? Pourquoi la crypte Güell estelle le parangon de toutes les cryptes? Mystère. Et c'est cette capacité à donner une expression vivante au mystère - qui ne

se retrouve pas dans toutes les œuvres d'art - qui aimante les
regards des spectateurs. Le défi de Gaudi : re-ancrer l'art dans la transcendance afin d'empêcher qu'il ne devînt un produit parmi d'autres et que la conceptualisation ne vînt remplacer la foi et ce, chez lui, sans aller convaincre le monde à Paris, alors la Mecque de l'art, était très difficile à gagner. Ce défi était sa réponse aux mouvements avant-gardistes, aussi bien politiques qu' intellectuels et artistiques, qui s'apprêtaient à déclarer l'art activité profane et par voie de conséquence à détruire les valeurs par Gaudi vénérées. Sa cathédrale, son Temple, la Sagrada Farmlia, serait l'objet artistique et idéologique qu'il lancerait

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contre vents et marées à la vue du monde entier, ultime provocation qui ne manquerait pas d'innerver la société progressiste jusqu'à nos jours. Il était conscient de son défi, écoutonsle : « Les créations religieuses sont esclaves d'une idée profane, l'art. » et « . ..le Temple ne se donne plus comme objectif de montrer comment le sacrifice non sanglant devint invin-

cible. » Dans cette bataille son temple semble être devenu
invincible, en effet. Son œuvre, fortement idéologique, s'édifie sur deux colonnes: la colonne mystique, qui soutient le monde catholique, apostolique et romain mais aussi le monde ésotérique, et la colonne historique, création temporelle sur le corps sacré de la Catalogne. Après avoir visité son œuvre maintes fois, après avoir beaucoup lu sur l'homme et ses créations, je restais insatisfait et cherchant à mieux connaître le personnage je découvris l'existence d'un livre dans lequel Isidre Puig Boada, architecte qui connut Gaudi et dirigea les travaux de la Sagrada Falll11ia,réunit quelques écrits de jeunesse du Maître et ses paroles que maints de ses collaborateurs et un groupe de jeunes architectes qui avaient pris l'habitude de lui rendre visite en sa cathédrale vers la fin de sa vie nous ont laissées dans leurs mémoires éditées ou inédites. Et Gaudi qui n'était pas un grand causeur, qui vivait dans une grande solitude et souffrait de voir les travaux de son grand œuvre souvent paralysés même s'il acceptait tout ce qui lui arrivait comme l'expression de la divine providence - « Venez demain, nous ferons de jolies choses. » demandait-il à son assistant avouant implicitement qu'il ne pouvait pas en entreprendre

d'importantes - Gaudi se mit à parler volontiers à cesjeunes
diplômés de son idée de l'art et de sa conception de la vie comme s'il avait désiré laisser quelque chose de plus que son œuvre de pierre. Ses archives dans la crypte de la Sagrada

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FaIll11iaayant été entièrement détruites en 1936, il ne nous reste, pour connaître sa personnalité et son idéologie, que ce livre intitulé La Pensée de Gaudî édité en 1981 par le Collège des Architectes de Barcelone que tous les spécialistes de Gaudf connaissent et citent abondamment. De ce livre épuisé en catalan depuis longtemps, curieusement jamais réédité ni jamais traduit en castillan, il n'existe qu'une traduction intégrale en italien et quelques extraits en anglais. S'il est vrai qu'il faut tenir compte du fait que ces paroles ont été rapportées par des témoins très divers et qu'il convient de ne pas les prendre comme la « Parole du Maître », elles n'en permettent pas moins de se faire une idée de l'homme et de la genèse de l'œuvre. Une question se pose: pourquoi ce livre n' a-t-il pas été réédité et ce même en cette année de célébrations du cent cinquantième anniversaire de la naissance du génie? Essayant de trouver une réponse à cette question, je me suis aperçu que Gaudf restait, 75 ans après sa mort, aussi scandaleux que de son vivant et qu'il continuait à diviser la société catalane ce qui donne la mesure de l'énergie que dégage son œuvre, de sa capacité de mobilisation. Elle a introduit une division irréductible au sein de la société catalane; le peuple, peu à peu, s'est imprégné de l' œuvre et a adopté l'auteur; la hiérarchie ecclésiastique tente de le récupérer entièrement et définitivement en posant une demande de béatification au Vatican et l'élite qui n'aime pas le personnage et réfute une partie de son œuvre, spécialement la Sagrada Fanulia, se sent l'héritière responsable de son œuvre qu'elle commercialise sans états d'âme et sans s'occuper d'y voir vraiment clair dans cette aventure. Force nous est de constater qu'il semblerait que tenter de comprendre et de situer Gaudi à la place qui lui revient dérange. Est-ce parce que la société moderne et avant-gardiste barcelonaise a toujours résisté à accepter qu'un artiste

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« réactionnaire» soit le génie représentatif de la Catalogne? Est -ce parce que le constat que fait le critique d'art Robert Huyghes, catalan d'adoption et auteur d'un beau livre sur Barcelone: « Gaud! domine Barcelone comme le Bernin domine Rome. » est irrecevable par les tenants de la politique culturelle? C'était un homme pieux, un saint, clament ceux qui, ne craignant le ridicule, visent à le béatifier, oubliant la complexité psychique du personnage; c'était un homme bon, pauvre et honnête, un travailleur acharné qui malgré son talent n'a pas cherché à s'enrichir, qui est resté humble pensent les gens du commun; c'était un homme du passé, un réactionnaire, un dévot archaïque, un troglodyte traditionaliste, arriéré, anti-modeme, anti-avant-gardiste, il n'était pas un homme de progrès et peu nous chaut ce qu'il pensait s'exclament les instances au pouvoir. Ils oublient ce conseil de l'écrivain

Josep Pia: « Toute contribution à la connaissance de cette
figure (Gaudf), toute information que l'on puisse apPOrterfût-elle très modeste - est un travail positif ». Je fus surpris de voir que Tàpies, avec toute son autorité, abondait dans le sens négatif et cherchait à lui trouver, en vain, quelqu'un de taille à le remplacer. J'en parlerai plus tard ainsi que de la lutte qui oppose les trois parties en ce qui concerne l'achèvement de la Sagrada Fam1lia, lutte qui résume à elle seule toute l'épopée de Gaud! au sein de la nation catalane. Et si je dois expliciter de quel droit ou de quelle position je parle, je répondrai en empruntant la figure dont parle Georges Steiner: je parle de la position du spectateur engagé.

II - Quelle était la mission de Gaud{ ? Gaud! naquit en 1852. Quelques années auparavant,en

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1838, l'Ode à la Patrie de CarIes Bonaventura Aribau fit sonner les trompettes qui allaient ébranler les murailles de la cité annonçant le début du combat de la renaissance catalane, la « Renaixença» C'est connu: le chant des poètes annonce toujours le premier la vibration psychique qui précède à l'éveil de l'esprit d'un peuple. En 1854 les remparts qui contenaient la vitalité de la population barcelonaise tombaient enfin et en 1860 fut posée la première pierre de l'Eixample, nom que l'on donna à la nouvelle urbanisation, c'est-à-dire l'Ampliation. On assista alors à un puissant phénomène d'expansion urbaine qui libéra l'énergie débordante du peuple catalan, mouvement si puissant que, malgré nombre de vicissitudes historiques catastrophiques, ses effets persistent de nos jours encore. La Diagonale, cet axe qui coupe toute la ville moderne en deux et qui devait atteindre la mer, n'y arrive que de nos jours. Elle aura mis plus de 130 ans pour y parvenir! Se produisit alors aussi, grâce à l'arrivée massive des immigrés de toutes les régions d'Espagne en quête de travail, une explosion démographique qui allait avoir une importance transcendante dans la société catalane avec le démarrage d'une nouvelle étape très importante vers une société multiculturelle. La Renaixença se caractérisa par une explosion créative dans laquelle l'art architectural, le plus lent à réagir car il nécessite des infrastructures plus lourdes et coûteuses que les autres arts, surtout lorsqu'il s'agit de faire surgir une vision artistique, prit peu à peu la place prédominante tout simplement parce que bâtir la nouvelle cité était devenu une nécessité vitale mais aussi parce que l'architecture peut contenir et symboliquement et réellement les autres arts, sculpture, peinture, théâtre, musique... Tous les talents furent sollicités et il suffit de se promener dans Barcelone - nez en l'air - pour se rendre compte que des talents, il y en eut à revendre! Et comme il arrive souvent dans les moments d'effervescence dynamique lors d'une poussée identitaire généralisée, le sen-

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timent exaltant de renaissance fit s'éclore un génie lequel, comme tous les génies, allait synthétiser le passé et anticiper le futur de son peuple, fût-ce de façon paradoxale. Gaudi vécut en plein dans l'euphorie de cette nouvelle situation, dans cette frénésie de construction qui souleva les Catalans et permit de satisfaire une vraie fringale de création. Tout était à faire et à refaire et bien sûr la langue, cette architecture psychique d'un peuple, récupéra son antique vitalité et réussit à se normaliser. L'époque était réellement propice: une bourgeoisie enrichie se faisait construire de luxueuses demeures pour se mettre en valeur, affirmer son pouvoir politique, économique et culturel et la rencontre entre cette bourgeoisie marchande et industrielle et les architectes et artisans dont une grande partie - ô miracle - s'avéra être de grands artistes tient du conte de fées. Écoutez ce qu'en dit Gaudi : « Le commerce a été toujours le protecteur des beaux-arts. La Grèce, pays au goût artistique le plus raffiné qui ait jamais existé, fut un peuple éminemment commerçant. Les antiques républiques de Venise et Gênes, patries de navigateurs qui parcoururent les mers, concentrèrent le commerce de tout le monde connu, virent naître de grands artistes et l'Italie possède des monuments superbes qui suscitent l'admiration universelle. À Barcelone nous possédons une preuve des bonnes relations qu'ont toujours entretenues l'art et le commerce. Les commerçants au XVIIIe siècle créèrent la Chambre de Commerce et installèrent dans leur local de la Llotja (la Bourse) l'école des Beaux-Arts qui y est encore et dont l'enseignement artistique, placé sous la même protection que l'enseignement commercial, coexista de nombreuses années avec celui-ci ». La Catalogne tout entière, mais particulièrement Barcelone, devint un grand chantier. La vieille cité comtale au complexe architectural médiéval imposant exigeait pour la

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nouvelle ville une vision artistique, mais laquelle? Le plan élaboré pour l'Eixample par l'ingénieur Ildefons Cerdà, auteur d'une Théorie Générale de l'Urbanisation parue en 1856, « Probablement la première étude urbaine qui s'appuie sur des considérations sociologiques et démographiques. » écrit l'architecte et essayiste Oriol Bohigas, était audacieux. Il s'agissait, en contraste total avec le dédale des vieilles rues de la cité antique, d'un damier de rues droites tirées au cordeau avec des édifices coupés en chanfrein aux quatre angles de façon à offrir une ouverture à chaque croisement, ouvrant de vraies fausses places qui permettent des respirations visuelles pour ainsi dire. Un plan tellement ambitieux qu'il prévoyait d'installer, au cœur des immeubles, des jardins privatifs dont la jouissance aurait été réservée aux heureux habitants. Bien sûr la spéculation eut raison de ce rêve auquel la municipalité, paraît-il, tente de redonner vie aujourd'hui. Des milliers d'édifices étaient à construire mais quel style adopter? La réponse, c'est normal, consista à regarder vers le passé; le futurisme, le fonctionnalisme, le Bauhaus, 1' avant-garde n'étaient pas encore de ce monde. Je pense à la phrase de Fernand Braudel: « La condition d'être c'est d'avoir été. » La Catalogne avait un brillant passé, littéraire, artistique, politique, elle avait été, elle pouvait donc être à nouveau, pour cela il fallait interroger le temps où s'étaient créés les fondements nationaux et s'en inspirer afin de créer de toutes pièces une continuité historique mise à mal. Gaudi, comme les autres architectes, s'y est attelé corps et âme mais en portant l'interrogation bien au-delà, en se demandant ce que construire veut dire. Gaudi sentait que le moment était venu de montrer au monde de quoi son pays était capable. Il prit le problème à la racine et il fut bien le seul à avoir l'envergure nécessaire pour s'atteler à une tâche aussi grandiose. Il va de pair interroger l'histoire de l'architecture

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et celle de la Catalogne pour se centrer finalement sur la culture artistique et historique du monde méditerranéen. D'instinct Gaudi travaille à l'instar de Braudel qui affirmait que l'histoire se fait sur de grandes périodes en de longs cycles qui ne s'ouvrent et ne se referment qu'aux moments propices, dussent-ils attendre des siècles et des siècles avant d'éclore. Braudel distinguait trois forces qui façonnèrent la Méditerranée et qui sont toujours à l'oeuvre: la chrétienne, l'orthodoxe et l'islamique, trois forces séculaires qui, depuis la fin de l'empire romain, se combattent pour imposer leur hégémonie sur les rives de la Méditerranée. Et précisément, après l'étude de la culture classique, ce sont ces trois mondes qui alimentèrent l'inspiration de Gaudi. Il étudia l'art byzantin afin de perfectionner l'art gothique, l'art de l'Islam de façon à repenser entièrement le rôle de l'ornementation et l'art chrétien occidental qu'il connaissait, pourrait-on dire, char-

nellement, pour renouer avec la forme basilicale qui lui apparaissait comme étant la meilleure: « La forme de la basilique
qui suit la tradition méditerranéenne est parfaite. » Alors que le gothique était pour lui non abouti. «Je suis venu reprendre l'architecture là où l'avait laissé l'art byzantin. (oo.). Je suis venu perfectionner l'art gothique. » affmnait-il. Et tout cela sous les auspices de la Grèce, l'unique civilisation que l'on puisse dire « classique» selon Gaudi qui était convaincu de faire ce que les Grecs auraient fait s'ils avaient pu continuer! Du philosophe et écrivain Ramon Llull (Raymond Lulle) « Le Docteur Illuminé» du XIIIe siècle à Gaudi qui, comme l'affirme Josep PIa, est son continuateur, se déroule un cycle historique de six siècles. Le rêve de Llull, démontrer par la controverse oratoire l'excellence de la religion chrétienne et construire par l'écriture le Temple Universel, rêve moyenâgeux où le politique, le philosophique et le reli-

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gieux ne feraient qu'un, Gaudi le réalisera à sa manière par la pierre. Telle était la mission historique de Gaudi : achever un cycle afin que la Renaixença, ce nouveau départ de son peuple, fût consolidé. Là où Llull voulait convaincre philosophiquement et religieusement, Gaudi veut convaincre esthétiquement et religieusement, persuadé que seule la majuscule Beauté et non pas la Raison pouvait vaincre et convaincre. Il fallait fermer le sépulcre de Llull, bras régulier de la chrétienté et celui des Almogavares, bras séculier, bras armé de la Catalogne qui au XIIIe siècle, épée en main, ouvrit le chemin de 'la Méditerranée et étendit le naissant empire catalan jusqu'à Valence, Murcie, les lIes Baléares, la Sicile, la Sardaigne, Naples, le duché de Néopatrie et d'Athènes. ..Un temps la Méditerran~e tendit à devenir un lac catalan régi par la première compilation de lois et coutumes maritimes, le fameux Livre du Consulat de Mer (Llibre del Consolat de Mar).. Fermer le sépulcre de Llull, comme l'écrivain et économiste aragonais Joaquin Costa exigeait que l'on fermât en Castille le tombeau du Cid, après la perte de Cuba, Puerto Rico et Philipines, derniers lambeaux de l'Empire, en 1898. Fermer ces tombeaux requérait un changement complet de mentalité car cela signifiait abandonner toute ambition impérialiste, tout rêve de grandeur. Si pour la Catalogne bien que le désir d'empire fût bel et bien mort et entelTé ce n'était pas une tâche aisée, pour l'Espagne ce fut un déchirement tragique d'où jaillit le fanfaronnesque débat, ultime avatar de l'orgueil démesuré de l'aventure impériale: faut-il européaniser l'Espagne ou espagnoliser l'Europe? Si certains artistes tels Picasso, Gris, Gargallo, Miro, Dali, Bufiuel.. .réussirent à « espagnoliser et catalaniser l'Europe », à lui apporter quelque vision, celle-ci a réussi vers la fin du XXe siècle à européaniser décisivement l'Espagne par le tourisme de masse d'abord, en l'intégrant

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dans le système démocratique ensuite. Gaudi, lui, qui possédait une capacité extraordinaire à traiter les mythes, les légendes et l'histoire, resta délibérément chez lui pour éduquer son peuple. Il ne voulait pas laisser aux seuls historiens et pédagogues la responsabilité de les expliquer parce qu'il était conscient que le déphasage historique du peuple catalan était tel que l'enseignement, le livre, l'étude n' y suffiraient pas, qu'il était impératif de créer une manifestation sensible, exposée à la vue de tous et pour toujours. C'est le magnifique rôle de la pierre! L'histoire en pleine rue, offerte à tous! C'est pourquoi il va recréer avec ardeur l'épopée des pionniers de l'identité catalane, celle du monde grécoromain (colonnade et cariatides du park Güell) celle des premiers chrétiens (crypte de la Colonie Güell) celle des rois catalano-aragonais (Bellesguard) celle des navigateurs, commerçants et guerriers almogavares (la Pedrera) celle de la légende de Saint Georges (Casa Battl6) celle de l'esprit patricien style Renaissance italienne (Palais Güell) celle de la bourgeoisie en son désir d'exhiber son bien-être (Casa Calvet, Casa Vicens, Park Güell) et celle de la chrétienté moderne aux prises avec l'esprit révolutionnaire qui soufflait de toutes parts (Sagrada FaIll11ia). En effet, dans la deuxième partie de sa vie, il œuvra à travers sa cathédrale à la restauration du christianisme menacé à l'époque par les idées socialistes, communistes, anarchistes dans le domaine politique, avant-gardistes dans le domaine artistique et culturel, par la philosophie matérialiste dans le domaine intellectuel. C'est que, comme nous dit Hanna Arendt: « Le danger de perdre la continuité historique en tant que telle, ainsi que les trésors du passé était manifeste. » La mort de Dieu ne venait-elle pas d'être annoncée? Cette entreprise peut, de nos jours, paraître obsolète, d'arrière-garde, mais Gaudi vécut l'arrivée de la modernité avant-

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gardiste comme un danger mortel pour son peuple qui jamais plus n'aurait l'occasion de « raccommoder» son récit et il refusa d'obtempérer. Le miracle ce fut que son génie et son dévouement à la cause, son intransigeance même, le poussèrent à livrer un combat singulier dont nous ne pouvons qu'admirer le résultat. Ce que nous dit son œuvre transcende l'expression d'une simple et banale position réactionnaire car il sut échapper à la problématique du XIXe siècle dont parle Hanna Arendt: « L'absence de style du siècle dernier (XIXe) en matière d'architecture - ses efforts absurdes pour imiter tous les styles du passé - n'était que l'un des aspects de ce qui était réellement un phénomène nouveau, baptisé culture. » C'est bien par la tentative de création d'un style « moderne» que Gaudi tente de répondre à ce ph~nomène de remplacement du monde religieux par le monde culturel. De 1883 à 1888 Gaudi réalise la villa El Capricho et la Casa Vicens avec lesquelles il anticipe l' Art Nouveau que les spécialistes font débuter 10ans plus tard à Bruxelles avec une maison de Victor Horta. Cet art, né d'une relecture du passé, est un mouvement européen qui prendra divers noms, Art Nouveau, Tiffanys, Secession, Arts and Crafts...et Modernisme à Barcelone. Ainsi, très jeune et tout seul, Gaudi innove sans aucune référence, ni externe ni interne. Et c'est pour cette raison sans doute que, très vite, il a la chance de trouver un mécène en la personne d'Eusebi Güell, patricien d'origine genevoise par sa mère, aux ambitions aristocratiques et qui a la hauteur de vues nécessaire pour que son ambition, être anobli, se réalise. C'est pourquoi Güell, après avoir admiré à l'Exposition Universelle de Paris de 1888 un simple présentoir réalisé par Gaudi pour un fabricant de gants de Barcelone, demandera au jeune architecte d'une trentaine d'années de remodeler sa propriété, la Finca Güell puis, satisfait du résultat, le chargera en 1885 de lui construire un palais,

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le fameux Palais Güell, au beau milieu de la vieille ville. Outre ces créations Gaudi s'est vu confier depuis 1883, à l'âge de 32 ans, le projet de la Sagrada Familia commencée par l'architecte Francisco de Paula del Villar pour qui Ie temple ne devait être qu'une simple église néo-gothique parmi d'autres pour un quartier modeste et excentré. Güell passera encore bien d'autres commandes à Gaudi, les celliers de Garraf, l'église de la Colània Güell et le fameux Park Güell où l'architecte s'installera avec son père et sa nièce. On dirait que, artistiquement, il va aller de miracle en miracle. Et, aujourd'hui, nous pouvons dire que ce fut le cas. Écoutons Oriol Bohigas : « La grande qualité expressive du park Guëll tient précisément dans la fabuleuse continuité et complexité de l'espace intérieur, dans la merveilleuse compénétration de l'architecture et du paysage, la Pedrera représente un pas fondamental dans l'œuvre de Gaudi et par extension pour l'évolution de l'architecture moderne, la crypte Guëll est l'œuvre la plus importante du Maître et peut-être une des œuvres fondamentales de l'architecture du XXe siècle. Jamais aucune œuvre n'avait atteint un tel dynamisme organique. Bellesguard est une œuvre admirable... ». Et puisqu'on parle de miracle n'en est-ce pas un que, de la fin du XIXe siècle jusqu'aux années 30, les corporations de tous les métiers aient été encore très vivantes à Barcelone et que les artisans, les amoureux du travail bien fait aient pu se révéler être de grands créateurs avant de disparaître? Si cela fut vrai pour tous les mouvements d'art nouveau, ce fut spécialement vrai pour la Catalogne. Oriol Bohigas remarque que « dans le Modernisme le « revival» artisan et le progrès technique sont liés. » Les artisans d'art élèveront un chant à la beauté, inspirés directement par le mystère de son omniprésence dans la nature, convaincus de travailler pour une œuvre totale sans se douter un instant que le sens de la beauté allait

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très bientôt changer radicalement, sans percevoir que le Modernisme était un mouvement qui œuvrait à la charnière entre modernisation de la tradition et avant-gardisme libérateur et que celui-ci allait lui claquer la porte au nez. Ces artistes voulaient créer un univers entièrement beau, depuis la rue jusqu'à l'intimité du foyer, en passant par les espaces publics, les monuments officiels et, pour Gaud!, depuis les souterrains jusqu'aux greniers, aux terrasses, aux toits et aux cheminées. Dans un tel contexte il n'est point étonnant que l'architecture, qui dans l'esprit de Gaud! était comme un opéra de pierre, ait véhiculé l'idée d'une œuvre totale capable d'accueillir tous les arts en son sein. Gaud! fut comparé à Richard Wagner en son temps mais si cette comparaison a un sens par rapport à l'envergure des deux artistes, l'idéologie du premier était nettement moins dangereuse que celle du second.

Aujourd'hui, avec son syncrétisme, il nous apparaît bien plus
proche d'Olivier Messiaen.

III - Mais qui était Antoni Gaudi ? Originaire d'une famille du Camp de Tarragone dont l'arbre généalogique remonte jusqu'à 1634, date à laquelle un Auvergnat émigré du nom de Antoine Gaud! épousa Joana, il eut pour ancêtres, aussi bien dans la lignée maternelle que paternelle, hormis quelques paysans, des artisans, chaudronniers pour la plupart. D'honnêtes travailleurs qui, comme Gaud!, n'avaient qu'une loi: accomplir leur devoir, travailler à la perfection. Mais il y avait au sein de la famille Gaud! un destin menaçant qui ne manqua pas de s'accomplir et qui dut jouer un rôle déterminant dans la structure psychique du jeune homme. Cette famille qui remontait si loin dans le passé était condamnée à disparaître en quelques années. La mère de

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Gaudi mourut lorsqu'il avait 24 ans. Jeunes mourront la sœur et les frères, Maria à 2 ans, Francesc à 5 ans, un autre frère qui reçut ce même prénom à 21 ans, Rosita à 35 ans et la fille de celle-ci, prénommée Rosita également et qui habitait chez son oncle Antoni, à 36 ans. Seul le père mourut âgé et la lignée s'éteignit à la mort de l'architecte lequel après avoir été éconduit par une jeune fille resta célibataire et ne connut que « la sexualité des anges» que nous pouvons contempler à l'œuvre dans ses créations car c'est bien elle qui donne à ses constructions une sensualité à la fois charnelle et spirituelle propre à l'univers mystique. Ainsi sa mort fut une vraie fin de règne; voilà un lignage disparu après l'accomplissement d'une tâche magnifique promue à un destin glorieux. Gaudi vécut donc dans un état de deuil perpétuel, avec la présence constante de la mort qui dut le perturber comme fut perturbée sa nièce Rosita, dont on a commenté l'alcoolisme. Ce trouble intérieur ne pouvait qu'influer fortement sur sa vie psychique et explique, certainement, le grand changement qui s'opéra en lui. Si, jeune, il fit preuve d'une certaine ambition et réussit très vite à se faire ouvrir les portes de la bonne société, si, élégamment vêtu, il fréquenta le théâtre et l'opéra et alla même jusqu'à partager un moment l'anticléricalisme courant de l'époque (Josep PIa raconte que dans le cénacle de la rue Pelai il se montrait « passionnément anticlérical») assez vite il se retira de la vie mondaine pour finir cloîtré dans sa cathédrale ressemblant, peu à peu, plus à un anachorète mendiant qu'à un architecte de renom, « dans un pays où les gens ne pensent qu'à l'argent» écrit PIa. Pauvre il fut mais libre. Pour Gaudi, Élégance ne pouvait être que fille de Pauvreté. Je pense à Fernando Pessoa, autre génie, celui du Portugal moderne, pays lui aussi en quête de renaissance, qui décida de rompre avec sa bien-aimée afin de vivre seul et de

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se consacrer uniquement à sa recherche de démultiplication de la personnalité, de spatialisation du moi, transposant la phrase célèbre des grands navigateurs: « Vivre n'est pas nécessaire mais il est nécessaire de naviguer! » en « Vivre n'est pas nécessaire mais il est nécessaire d'écrire! » Gaudi aurait pu s'exclamer: «Vivre n'est pas nécessaire mais il est nécessaire de construire! » De même il aurait pu reprendre à son compte ces vers célèbres du poète lisboète : « Je ne suis rien. Jamais je ne serai rien. Je ne peux vouloir être rien. Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. » les transposant ainsi: « Cela dit, je porte en moi toute la construction du monde ». Au lieu de se rebeller contre Dieu devant le sort tragique que connaissait sa famille, il mit sa destinée entre ses mains, fit don de sa personne à l'église et à son peuple et se dépouillant de tout désir matériel, il se donna les moyens d'accomplir sa tâche. Il aura mené une vie ascétique pour jouir d'une vie spirituelle tendue vers une vision mystique. Tel était Gaudi, synthèse de sainte Thérèse la mystique entreprenante, la bâtisseuse et de saint Jean de la Croix, le mystique contemplatif. Cette foi de charbonnier « l'adorable foi de l'enfance» dont parle le poète César Vallejo mais « que le destin blasphème» chez la plupart, était restée vivace chez Gaudi et le sauva d'un orgueil démesuré qui aurait pu l'anéantir en tant qu'homme et artiste et qui se manifestait par les éclats incontrôlés d'un caractère coléreux: « Je suis par tempérament un lutteur, je me suis toujours battu et j'ai tout surmonté sauf mon mauvais caractère ». Éros, sublimé dans la création, réussit à tenir à distance Thanatos mais l'ire gisait en son cœur et il dut livrer une âpre lutte pour ne pas perpétrer le pêché capital du suicide lorsque, à l'âge de 42 ans, il entreprit un jeûne si extrême qu'il le conduisit aux portes de la mort. Seules les prières conjuguées