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Apogée de déclin de la modernité

De
272 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 136
EAN13 : 9782296274099
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APOGÉE ET DÉCLIN DE LA MODERNITÉ
Regards sur les années 60 Collection "Logiques Sociales"
Dirigée par Dominique DESJEUX
Dernières parutions:
Alter N., La gestion du désordre en entreprise, 1991.
misères du patronat, 1991. Arniot M., Les
Barrau A., Socio-économie de la mort. De la prévoyance aux fleurs du cimetière,
1992.
Belle F., Etre femme et cadre, 1991.
Blanc M. (textes présentés par), Pour une sociologie de la transaction sociale, 1992.
Langues en conflit, 1991. Boyer H.,
Boyer H., Langage en spectacle, 1991.
Calogirou C., Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé,
1991.
Castel R. et Lae J.F. (sous la direction de), Le revenu minimum d'insertion. Une dette
sociale, 1992.
Chauvenet A., Protection de l'enfance. Une pratique ambigus, 1992.
Chauvière M., Godbout J.T., Les usagers entre marché et citoyenneté.
Dayan-Herzbrun S., Mythes et mémoires du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand
Lassalle, 1991.
Denantes J., Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991.
Dourlens C., Galland J.P., Theys J., Vidal-Naquet P.A., Conquête de la sécurité,
gestion des risques, 1991.
Duclos D., L'homme face au risque technique, 1991.
Dulong R., Paperman P., La réputation des cités HLM, 1992.
Duprez D., Hedli M., Le mal des banlieues? Sentiment d'insécurité et crise
identitaire, 1992.
Ferrand-Bechman D., Entraide, participation et solidarités dans l'habitat, 1992.
Filmer R. (Sir), Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes
(sous la direction de P. Thierry), 1991.
Genard J.L., Sociologie de l'éthique (préface de C. Javeau), 1992.
Gosselin G., Ethique des sciences sociales, 1992.
Gras A., Joerges Scardigli V., Sociologie des techniques de la vie quotidienne, B.,
1992.
Green A., Un festival de théâtre et ses compagnies, 1992.
© L'Harmattan, 1993
ISBN 2-7384-1705-1
ISSN: -0993-8591 COLLECTION LOGIQUES SOCIALES
dirigée par Dominique Desjeux
Gilles BOUSQUET
APOGÉE ET DÉCLIN DE LA MODERNITÉ
Regards sur les années 60
Préface de Michel Maffesoli
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris Ce livre a été écrit en partie grâce à une bourse de la
Fondation Camargo et au soutien de la Graduate School de
l'Université du Wisconsin à Madison.
Je tiens à remercier tout particulièrement Michel Maffesoli de
l'intérêt qu'il a manifesté pour la présente étude ainsi que
William J. Berg pour ses conseils dans l'élaboration du texte. A Deborah, Michael et Natalie Préface
Alors qu'il est, souvent, de bon ton de dénigrer cette
période d'effervescence que furent les années soixante, et plus
précisément la révolte étudiante de 1968, en France; alors
qu'il est fréquent d'en dénier l'importance dans la vie sociale;
alors que ceux-là mêmes qui en furent les protagonistes sont,
selon la formule ironique, "passés du col mao au rotary club",
il n'était pas inutile d'en montrer, avec précision, minutie et
générosité, les caractéristiques essentielles. C'est à quoi
s'emploie le professeur G. Bousquet dans son livre.
Je n'entends pas, dans cette courte préface, reprendre
ou résumer son propos, il suffit d'indiquer l'esprit, et de
montrer l'intérêt de son entreprise. En la matière, "mai 68"
inaugure une autre manière d'être-ensemble, à savoir un lien
social (éthos) naissant à partir de l'émotion partagée, ou du
sentiment collectif. Tout ce qui a trait à la "poiésis et la
théorie révolutionnaire", "l'éros", la symbolique de la
révolution, est une bonne généalogie de ce que pour ma part
j'ai appelé "l'orgie" j. En son sens étymologique: la passion
commune.
G. Bousquet montre bien que celle-ci n'est nullement
une frivolité à usage de quelques uns, avant-garde ou bohême
intellectuelle ou artistique, mais est, au contraire, un des
facteurs essentiels de la vie sociale, facteur qui reprend une
importance considérable dans les sociétés contemporaines.
C'est ainsi qu'il faut comprendre ce que l'auteur
appelle "l'Histoire réenchantée". Celle-ci est caractérisée par
le fait, qu'à l'encontre d'un individualisme de commande, ou
encore à l'opposé des divers "prêt à porter" intellectuels sur la
renaissance du narcissisme, l'individu n'est pas, ou n'est plus,
1. M. Maffesoli, L'ombre de Dionysos, contribution à une
sociologie de l'orgie, (1982), nouvelle édition Le Livre de
Poche, 1991. maître de lui. Bien au contraire, et c'est cela que l'on peut
retenir du "printemps étudiant", tout un chacun se sent
entraîné par "l'ambiance" frémissante de la masse comme par
une force qui lui est extérieure, force indifférente à son être
et à sa volonté individuels.
C'est cela la leçon des "68" français et européens.
D'une manière paroxystique, ils ont épiphanisé ce qui, depuis,
se vit, en mineur, dans l'ensemble de la vie sociale. Peut-être
pourrait-on rapprocher cela de ce que M.Scheler, d'une
manière prémonitoire, appelle "l'éthique de la sympathie".
Celle-ci est une "forme" englobante, matricielle. Et, à la
lecture de G. Bousquet, on peut reprendre et donner une
force nouvelle à cette hypothèse. Suivant le balancier des
histoires humaines, après avoir été minorisée durant la
modernité, la passion commune retrouverait une jeunesse
nouvelle.
La sympathie englobante privilégie la fonction
émotionnelle et les mécanismes d'identification ou la
participation qui lui sont subséquents. Ce que M.Scheler
appelle la "théorie de l'identification de la sympathie" permet
d'expliquer les situations de fusion, ces moments d'extase qui
peuvent être ponctuels, mais qui peuvent également
caractériser le climat d'une époque.
Cette théorie de l'identification, cette sortie de soi
extatique, que "mai 68" a accentuée d'une manière exacerbée,
est en parfaite congruence avec le développement de l'image,
avec celui du spectacle (du spectacle stricto sensu aux
"parades" politiques) et naturellement avec celui des foules
sportives, des foules touristiques, ou tout simplement des
foules de badauds. Dans tous ces cas on assiste à un
dépassement du "principium individuationis" qui était le
nombre d'or de l'organisation et la théorisation sociales
modernes.
Il y aurait, il y a, certes, d'autres lectures possibles, du
livre de G. Bousquet. Je me permets de privilégier celle-ci, car
elle montre l'aspect pertinent et prospectif de 'l'effervescence"
soixante huitarde, en ce qu'elle montre bien qu'il existe, à
8 certains moments, au sein des sociétés, une force quasi
animale qui transcende les trajectoires individuelles, ou plutôt
qui fait que celles-ci s'inscrivent dans un vaste ballet dont les
figures, pour aussi stochastiques qu'elles soient, n'en forment
pas moins, en fin de compte, une constellation dont les divers
éléments s'ajustent en système sans que la volonté ou la
conscience y soient pour quelque chose. C'est cela l'arabesque
de la socialité.
Est-ce une "nouvelle humanité" qui s'esquisse après
"68" ? Les esprits chagrins dont j'ai parlé plus haut, bien sûr
rejettent cette hypothèse. Dans le cadre de la "circulation des
élites" chère à V.Pareto, étant devenus "califes à la place des
califes", ils préfèrent oublier leur folle jeunesse. Laissons les
à leur frilosité, à leur pensée menue et autres petitesses de la
même eau. Il suffit de voir, et la lecture de ce livre nous y
incite, que si l'Utopie, en majuscule, celle de 68, n'est plus à
l'ordre du jour, elle s'est capillarisée dans l'ensemble du corps
social, et a donné le jour à une série d'utopies interstitielles,
qui, tout en étant plus vécues que pensées, n'en irriguent pas
moins, en profondeur, la vie sociale en cette fin de siècle.
C'est cela que le livre de G. Bousquet nous permet de penser.
Michel Maffesoli
Professeur à la Sorbonne
9 Avant-propos
Il peut paraître incongru de s'attarder encore, vingt-
cinq ans après, sur un mois et demi d'agitation étudiante et
lycéenne, de grèves et de manifestations, sur ces quelques
jours où vacille le pouvoir gaulliste, sur ce remue-ménage
social, politique, idéologique et intellectuel que l'on nomme
communément Mai 68. Incongru, en effet, car depuis, les
visages célèbres, les héros éponymes des barricades, bien
implantés dans les allées des divers pouvoirs, semblent avoir
épuisé, par avance, le sujet, par leurs écrits, déclarations,
émissions et autres entretiens. Quant à la foule contestatrice,
anonyme celle-là, elle aura su, dans le même temps, se ranger,
tourner la page, s'effacer même, disparaître, comme le montra,
qui s'attachait à ces il y a quelques années, un livre sobre 1
vies autrefois militantes, et depuis en porte-à-faux. Incongru
un tel retour en arrière, enfin, puisque la décennie quatre-
vingt, découvrant dans les "sixties" - comme on l'écrivait, il y
a peu - son passé récent, eut à coeur de refaire à satiété
(d'immortaliser, voire d'embaumer ou de cryogéniser) l'histoire
de la subversion soixante-huitarde, soucieuse de mettre le
projet révolutionnaire d'antan au goût d'une mode libérale,
individualiste et postmoderne.
Mais nous ne souhaitons pas polémiquer, ni souscrire
à ce ton allusif et bon entendeur qui est le propre de tant
d'ouvrages consacrés à Mai, n'ayant de compte à régler avec
personne. Trop d'incertitudes entoureut encore Mai 68.
L'événement, pourtant, est à une croisée des chemins. Dans
l'histoire des "trente glorieuses", tout d'abord, période de
croissance "la plus régulière, la plus intense, la plus longue"'
en un siècle et demi, affranchissement de fatalités millénaires,
fin de la rareté, "naissance d'une nouvelle humanité"' , à en
croire économistes et statisticiens, dans ce profond
bouleversement d'après-guerre, les années autour de Mai 68
marquent un tournant et scellent un destin inédit pour ce pays
de petits propriétaires indépendants solidement ancrés dans un monde rural pluri-séculaire. Il suffira de rappeler que plusieurs
courbes s'infléchissent vers 1965, comme l'a bien noté H.
Mendras 4, qui poursuit, dans le même ouvrage: "Mai 1968,
restitué par rapport à 1965, apparaît comme l'expression
symbolique d'une transformation profonde en cours depuis
trois ans" 5; par ailleurs, de 1968 à 1975, bien des tendances
socio-économiques et culturelles d'une modernisation effrénée
s'accélèrent et accentuent encore les traits de nouveaux modes
de vie et d'une nouvelle logique de développement. En second
lieu, avec le Printemps étudiant - et le projet révolutionnaire
dont il est porteur, la pratique insurrectionnelle et
contestatrice qu'il manifeste - se nouent plusieurs questions
portant sur l'histoire des générations et des mentalités, sur le
devenir d'une pensée révolutionnaire (dans l'atonie du
marxisme officiel, dans le débordement et le renouveau des
marxismes-léninismes, dans la cristallisation de théories-
pratiques d'avant-garde). Sur la scène philosophique (et
critique), enfin, apparaît une rupture décisive: dans le sillage
de la "révolution structurale", notamment dans cette inversion
des références qui fait que, comme le déclare M. Foucault en
1970: "Toute notre époque, que ce soit par l'épistémologie,
que ce soit par Marx ou par Nietzsche, essaie d'échapper à
Hége1" 6 . Et si en 1945, les avant-gardes intellectuelles
militantes se voulaient des "chasseurs de sens" dans le cours
d'une modernité hégélienne, en 1968, la structure comme
"machine à produire le sens incorporel", débouche sur
Nietzsche qui "mène ses découvertes ailleurs, dans l'aphorisme
et le poème, qui ne font parler ni Dieu, ni l'homme" '.
Davantage, tandis qu'une "pensée de l'homme" jette ses
derniers feux, c'est vers 1968, commme le rappelle M. Frank,
que se constitue un néo-structuralisme ("pensée sous les
conditions de la post-modernité" 8): "c'est à cette époque",
poursuit-il, "que devait se rompre, chez les intellectuels
parisiens, le lien qui rattachait le structuralisme conservant
l'idée de clôture du système au néo-structuralisme qui la
rejeta. Il y a donc une certaine énergie révolutionnaire dans
l'anarchie des néo-structuralistes..." 9. Mai 68, seuil d'une
12 postmodernité, expérience de la fin de l'histoire, hétéronomie,
règne d'une mémoire lisse, d'un présent perpétuel, constitue
une hypothèse séduisante mais qui n'est pas sans écueil,
comme nous le montrerons plus loin.
Il reste qu'un des enjeux les plus décisifs de la période
(qu'elle hérite en partie de la décennie précédente) porte sur
l'idée de modernité, concept que l'on retrouve aussi bien chez
les technocrates, que chez divers penseurs du moment, en
politique et en sociologie: référence magique pour invoquer la
croyance aux bienfaits d'une modernisation accélérée sous les
effets conjugués de la technique et de la prospective; fuite en
avant, promesse d'un avenir, tandis que le présent se défait;
tentative de connaissance et de critique de cette "conscience
exaltante-exaltée du monde nouveau" (H. Lefebvre); univers
d'objets miraculeux et hallucinants, d'un retournement de la
vie sociale en ses signes, dans le simulacre (Baudrillard 10);
socle, enfin, d'un savoir que le présent invalide lentement et
qui fut le nôtre, à partir du tournant épistémique des XVIII
et XIXè siècles. De Mendès France à Foucault, en passant par
Lefebvre, Baudrillard ou Morin, c'est la modernité qu'on
invoque, sous ses diverses acceptions, que l'on traque ou que
l'on met en question. Quel est précisément cet enjeu auquel
Mai 68 est associé ? Dans les multiples usages de la
modernité, c'est la question de l'histoire qui revient au
premier plan: présent historique; histoire à faire, à infléchir,
à inventer; histoire-poiésis; histoire-mythe philosophique,
historicité comme mode d'être fondamental des choses, dans
la reconfiguration du savoir héritée des Lumières et de la
Révolution.
D'une manière générale, autour de Mai 68, les
références à l'histoire se chargent d'une gravité qui dépasse le
cadre des polémiques habituelles. La remarque acerbe de
Sartre à la sortie de son ouvrage Les Mots et les choses en
pourrait être l'illustration: "Foucault apporte aux gens ce dont
ils avaient besoin: une synthèse éclectique où Robbe-Grillet,
le structuralisme, la linguistique, Lacan, Tel Quel sont utilisés
tour à tour pour démontrer l'impossibilité d'une réflexion
13 (Foucault en a mesuré les implications lorsqu'il historique" 11
évoque le reproche qui lui est fait sans cesse d'assassiner
l'Histoire 12). Procs d'intention sur le structuralisme, querelle
d'école - et peut-être, davantage encore, de générations ?
Certes, mais en assimilant idéologie technocratique,
cybernétique et structuralisme, les polémiques laissent
transparaître de profondes inquiétudes dont les fantasmes d'un
totalitarisme technicien, d'un langage-pensée-machine, d'une
société programmée sont révélateurs. Toutefois, de telles
prises de position sur l'histoire n'ont pas pour toile de fond un
conservatisme ou un immobilisme, mais précisément l'inverse,
à savoir, un excès de devenir, une évolution massive, et en
profondeur, auto-engendrée, un élan irrésistible, bref, un
vertige. Tout se passe comme si, dans l'immense
chambardement socio-économique et culturel dont est témoin
la République gaullienne, l'histoire se dissolvait en une ivresse
de devenir, et si, en lieu et place d'une banale réalité,
surgissait une hyper-réalité, un monde métamorphosé,
immortalisé en ses signes. Et c'est ici que Mai 68 prend un
relief particulier: Mai 68, comme reconstitution (dans la
décennie qui précède) et paroxysme d'une théorie, d'un désir,
d'un imaginaire de révolution, manifeste un ré-investissement
de l'histoire, implique, pour ce qui est de la pratique-théorique
de la contestation, un sujet aux yeux de qui la question du
sens a été provisoirement résolue dans l'annonce
révolutionnaire. La révolution coïncide avec l'histoire; elle est
aussi, "histoire de...lieu et moyen du développement du sujet
social" 13, en somme non seulement l'histoire, mais notre
histoire.
Tout l'intérêt de Mai 68, à nos yeux, réside dans cette
conjoncture complexe où s'entrecroisent ces différents plans:
d'une part, un chambardement socio-économique, culturel,
générationnel sans précédent, dans les années de la
République gaullienne; d'autre part, l'acuité de pratiques, de
propositions et d'une foi révolutionnaire; enfin, une rupture
philosophique - structuralisme, post-structuralisme - et les
implications politiques qui en découlent. C'est par référence
14 à cette conjoncture embrouillée, et dont on sent l'importance
pour le contemporain (à titre de mémoire, de contre-exemple,
de récit des origines) que nous souhaitons interroger les
pratiques et les idées qui se font jour en mai-juin 68, les
enjeux de la pensée française autour de Mai 68, ainsi que la
recomposition enivrante, brutale et traumatique d'une société
qui rompt sur bien des points avec les fondements de son
identité.
Quant au présent, outre la dimension polémique, en
Mai 68 - en amont et en aval des événements de mai-juin
proprement dits - se noue le destin de toute une génération
d'hommes et de femmes. Dans l'itinéraire de quelques uns se
révèle et se joue le trajet de nombreux autres, chacun
reflétant et trahissant vérités, désirs, enthousiasmes que tous
et toutes ont cru partager. Mai 68, figure clé d'une histoire
insaisissable, reste un point de repère flottant, une référence
commune et contradictoire. Faut-il mettre au compte de la
nécessité de débrouiller les fils d'une telle intrigue (voire, d'en
recomposer une), la passion d'écrire dont témoigne l'écrasante
production écrite sur Mai 68 ? Peu nombreux ont été, pendant
près de vingt ans, les ouvrages qui revenaient aux sources, qui
confrontaient les témoignages et les écrits aux documents et
aux archives disponibles. Nous touchons ici à un point
essentiel concernant Mai 68: en dépit de plus de 500 ouvrages
- chroniques, témoignages, essais, études...-, sans compter les
innombrables articles, numéros spéciaux de revues et de
magazines commis sur le sujet, notre connaissance des
événements, du comportement des différents groupes, des
théories fondatrices du Mouvement et des idées élaborées au
coeur de l'action n'a pas progressé en rapport avec la masse
de ce qui s'est écrit. "Circularité du commentaire" ? Surdité
réciproque des analyses ? Bavardage satisfait d'anciens
soixante-huitards nostalgiques, reconvertis ou franchement
renonçants ? Quoi qu'il en soit, à en croire différents
historiens, l'exploitation méticuleuse de la masse d'archives
concernant le mouvement étudiant n'a pas même commencé.
A l'exception de rares monographies sur tel ou tel aspect du
15 Mouvement, l'on connaît très insuffisamment le détail des
grèves ouvrières, la population contestatrice - les grandes
figures mises à part -, le déroulement circonstancié des
manifestations, leur impact réel sur les biens et les personnes,
la réaction, dans la capitale et dans différentes villes de
province, de ceux et celles qui ne furent que spectateurs et
spectatrices - partie cruciale du pays, puisque n'est-ce pas à
l'idée d'une "majorité silencieuse" et réprobatrice que l'on doit
un prompt retour à l'ordre scellé par les élections plébiscitant
le pouvoir en place ? Enfin, il faudrait s'attacher à inventorier
et soumettre à un examen critique la masse d'écrits -tracts,
manifestes, déclarations, recueils d'écriture murale -
aujourd'hui encore dispersée. Les conservateurs de la
Bibliothèque nationale le reconnaissent volontiers: rares sont
les personnes qui demandent à consulter la remarquable
collection de tracts recueillis par les soins de documentalistes
zélés au plus chaud des manifestations d'alors. Et pourtant,
n'est-ce pas là qu'il nous faudrait tenter de retrouver la voix
inaltérée du Printemps étudiant ? Se pose, par conséquent, en
tout premier lieu - et à moins de mettre au rebut une somme
impressionnante de textes - la question de l'écriture de
l'histoire, d'une historicisation à chaud, des formes et des
enjeux d'une ré-élaboration décalée de l'événement dans des
textes censés l'éclairer, en débrouiller les fils, en examiner la
portée.
Ce sera là notre entrée en matière, à la fois état de la
recherche et réflexion sur la nature et la fonction des écrits
sur Mai 68. En effet, si une grande partie des ouvrages
composés depuis vingt ans ne s'appuie que de loin sur les
documents existants, ne relève d'aucune méthodologie précise,
et certes pas d'une démarche historique, quelle logique
d'écriture la constitue donc ? A partir de quelles prémisses, de
quelle position d'énonciation, de quelle perspective d'ensemble
s'élaborent les différentes catégories de textes relatifs à Mai
68 ? Nous nous proposons de montrer que ré-élaboration,
capture et détournement de l'événement, au fil des années,
participent d'un véritable "travail du récit" (et non d'une
16 démarche historiographique). En l'absence d'un corpus solide
de travaux historiques sur le mouvement de Mai, ce sont
différentes stratégies d'écriture qui commandent l'accès aux
événements, conditionnent notre lecture et confèrent au
Phénomène 68 ses caractéristiques principales. Plusieurs mises
en textes du Printemps étudiant, permettront d'illustrer cette
proposition.
Glose à répétition, redites, radotage, remarquent en
substance divers commentateurs à propos de la production
écrite. Mai 68 relèverait-il d'une parole facile ? Rien n'est
moins sûr. La textualisation immédiate de l'événement, celle
qui se fait "à chaud" et dans les quelques semaines qui suivent
le déclenchement de la contestation montrerait plutôt le
contraire. Dans ces écrits, l'événement est reçu comme
incertitude, bouleversement et énigme. Tout un registre
sismographique et topologique est mobilisé pour signifier un
glissement généralisé des positions théoriques, un affaissement
du socle de la culture. Ainsi, les premières lectures et
interprétations du mouvement de Mai s'élaborent à partir de
la double figure de la nécessité d'écrire et de témoigner, d'un
côté, et, de l'autre, de l'impossibilité de comprendre, d'ajuster
l'avant et l'après, de trouver une langue adéquate lorsque
l'événement a entraîné un "dangereux déboîtement de ce qui
se dit et de ce qui se fait", comme l'écrit M. de Certeau, dès
l'été 68. "Cette révolte, avec quels concepts la penser ?",
poursuit-il. La perception de l'événement comme énigme et
de l'analyse comme herméneutique est toujours d'actualité.
Après avoir parlé d'un "Mai-sphinx" (E. Morin), les études
actuelles font état d'un "mystère 68", d'opacité spécifique et
d'incertitude à propos du mouvement de Mai. Mais cette
écriture autour d'une énigme est loin d'être la seule
élaboration de l'événement. Il est possible de relever, dans
d'autres écrits du moment, le code inverse, à savoir,
l'expression d'une parole prophétique augurant un futur
révolutionnaire indubitable, voix tout aussi fortement
entendue dès l'été 68, notamment chez les dirigeants des
groupuscules organisés et dont Vers la guerre civile, d'Alain
17 Geismar, nous permettra d'apercevoir certaines modalités.
Une troisième textualisation, enfin, retiendra notre attention.
Nous montrerons, en effet, comment la voix de la personne,
dans différents degrés de l'autobiographie, conditionne une
grande partie des écrits relatifs à Mai 68 par l'intermédiaire
des témoignages, chroniques, mémoires ou analyses. Le
commentaire sur l'événement, même lorsqu'il s'appuie sur des
documents historiques, garde fortement l'empreinte du récit de
vie. Cette dimension est souvent déterminante dans la
connaissance de l'événement. Comme le souligne un analyste
contemporain, lui-même ancien acteur de Mai 68, évoquant
l'inintelligibilité des récentes parutions: "Je défie quiconque
n'aurait pas pris part aux événements d'y comprendre quoi que
ce soit". C'est là une caractéristique essentielle de l'objet Mai
68, prémisse sans doute fort contestable et que met bien en
lumière l'écriture de différents ouvrages clés. Contestables, ces
détours le sont au regard d'un désir d'histoire qui s'exprime
aujourd'hui et de la méthodologie qui l'accompagne. L'examen
de ces ré-élaborations quasi-fictionnelles des récits de vie et
des aventures d'une génération demeure indispensable comme
préliminaire à une réflexion sur le statut épistémologique
(possible) de Mai 68.
"Les trente glorieuses" nous retiendront ensuite, au
chapitre II. Par ce "calembour historique" (M. Winock), J.
Fourastié célèbre une civilisation nouvelle et rien d'autre que
la naissance d'une nouvelle humanité. Métamorphose sans
douleur, "Révolution invisible", transformation magique,
articulée sur un scénario d'une nouveauté sans mémoire, d'un
présent sans antécédent et dont nous montrerons le caractère
schizophrénique. La modernisation précipite une société en
devenir accéléré dans l'ivresse de la nouveauté. Si les
transformations impérieuses qui métamorphosent le corps
social prennent le visage de l'épopée, la conscience "exaltante-
exaltée du nouveau" (Lefebvre) est toutefois mêlée du
soupçon d'un déficit de réalité, d'un simulacre, d'une
simulation où le réel est déjoué et rejoué, auquel seul un
18 appel à l'invention révolutionnaire peut mettre fin. Ivresse
d'un monde qui se vide de sa substance à mesure qu'il regorge
d'objets, de signes, d'une perfection immobilisée, et dont un
long commentaire du roman de G. Perec Les choses, nous
permettra de voir le fonctionnement. "Une cloison toujours
plus mince, translucide et dure, nous sépare du possible....la
révolution a pris des ailes et s'est envolée...La Révolution est
à réinventer...La Révolution, comme l'amour, est à ré-inventer",
déclare H. Lefebvre 14. Et la révolution, déjà proclamée en
terre africaine, renaît: à Cuba, dès 1960, bientôt sur tout le
continent d'Amérique latine, plus tard en Asie. Ce qui
parvient à toute une fraction de la jeunesse, guetteur exalté
d'une insurrection rêvée, à l'étroit sur ce "foyer
révolutionnaire éteint" (Mao) qu'est l'Europe, en ce début des
années soixante, dans les paroles des témoins (dont Sartre),
dans les écrits innombrables (dont ceux de Debray), c'est une
figuration légendaire qui parle aux imaginations européennes
et ranime la foi en un renversement joyeux d'un monde usé,
corrompu, matérialiste et oppresseur. Certes, l'apparition,
entre 1962 et 1968, dans le paysage extrêmiste français de
groupuscules (JCR, PCMLF, UJCm1, entre autres) n'est pas
à minimiser. Mais à rendre compte de la liesse et de la
créativité soixante-huitarde, de tels groupes n'y suffisent pas.
Au-delà du gauchisme et de l'extrémisme, le désir de
révolution, la vision d'une lutte révolutionnaire et d'un monde
renversé et remis sur ses pieds ressortit moins à une logique
politique et militante qu'à une recherche fervente, à un vécu
exalté, à une contagion, à une circulation de la parole et à une
sociabilité extatique et marginale, bref autant de traits que
nous proposerons de rattacher à une "mystique de la
révolution".
Au creux des années soixante, la quête des uns côtoie
les audaces théoriques des autres. Mai 68 participe de ces
deux forces puissantes et aux multiples visages. Si l'on se
penche tant soit peu sur les manifestes, tracts et inscriptions
diverses encore accessibles, l'on est frappé par la formidable
richesse d'idées et de propositions qui circulent en Mai 68.
19 Dans cette intense période de créativité figurent des traces
marxistes-léninistes, trotskystes, maoïstes, mais aussi
situationnistes, anarchistes, conseillistes, l'influence directe de
plusieurs mouvements, Socialisme ou Barbarie, par exemple,
de revues, comme Arguments, de différents auteurs, Marcuse,
Reich, mais aussi Sartre, Rimbaud, Lautréamont et bien
d'autres. Par rapport à ce formidable bouillon de culture, une
question se pose aujourd'hui avec insistance: que représentent
ces idées, propositions et fragments théoriques dans le
contexte de la production d'idées et de théories des années
soixante ? A un moment d'une incontestable nouveauté,
notamment dans les sciences humaines où s'affirment
différents structuralismes, quelle logique d'ensemble et quels
paradigmes caractérisent le monde des idées soixante-huitard
? C'est là l'objet du chapitre III. La parole révolutionnaire est
à cet égard exemplaire: prise, reprise, libérée, elle représente
l'ambition du Mouvement tout entier, en théorie comme dans
la pratique quotidienne. Elle participe plus encore d'une vision
du monde où les individus-sujets dépossédés de leur parole
par l'aliénation-réification d'une société spectaculaire et
marchande apparaissent porteurs d'une authenticité née des
luttes qu'ils engagent. Le monde soixante-huitard est celui de
l'affrontement libérateur. Il est dialectique mais aussi
profondément historique. Il se glisse dans la trame des grands
événements qu'il rejoue sur la scène révolutionnaire. Mai 68,
dans son ensemble, interpelle des sujets qu'il ré-inscrit dans
l'Histoire, à partir du retournement-détournement de la vie
quotidienne en vie créatrice. Révolution culturelle et avant-
garde sont les points les plus avancés d'une critique de la
société dite moderne. Et non, comme on l'a cru longtemps, le
tapage idéologique des groupuscules constitués. A bien des
égards, s'il fallait un frontispice au mouvement, c'est vers la
Critique de la raison dialectique de Jean-Paul Sartre qu'il
faudrait se tourner. Le philosophe, nous le rappellerons, est
le seul théoricien établi invité à s'exprimer dans la Sorbonne
occupée. N'y a-t-il pas là pourtant un certain archaïsme, au
moment où les nouvelles couches sociales, adeptes du
20 structuralisme, de la cybernétique et du management, assurent
le triomphe de Les Mots et les choses ? Mai-Juin 68 est-il le
paroxysme et dernier acte d'un drame révolutionnaire promis
à l'abandon ?
Ceci n'est pourtant qu'un versant du phénomène 68:
l'adret, où est inscrit le projet révolutionnaire biséculaire
hérité des Lumières. Sur l'autre versant, Mai 68 est un tout
autre paysage. Ce n'est pas le réel-rationnel que le
mouvement creuse mais plutôt l'imaginaire et le nocturne.
L'horizon utopique qui ne cesse de s'exprimer dans les
journées étudiantes déconstruit l'espace-temps et approfondit
le réel qu'il évide. Mai 68 n'est pas qu'une myriade d'idées.
C'est aussi un Mouvement, terme qu'il faut prendre dans son
sens premier et concret. L'imagination révolutionnaire
soixante-huitarde travaille dans l'espace comme dans son
matériau privilégié. La contestation s'y épanouit: défilés,
occupations, déplacements innombrables, Mai 68 est tout
entier un mouvement. Inversement, les manifestations donnent
naissance à tout un imaginaire de l'espace, une profondeur du
monde oubliée: "Sous les pavés, la plage", n'est pas qu'un
slogan poétique, c'est aussi une méditation sur une ville
nouvelle, si chère aux situationnistes et aux disciples de
Lefebvre. L'espace ainsi ouvert réveille maintes inquiétudes.
Autour du mouvement circulent sans arrêt des rumeurs: la
pègre envahit la ville, dit-on; des milliers de prolétaires
descendent de Belleville sur Paris endormi ("la chienlit !"
s'exclamera de Gaulle). De plus, Mai 68 ne cesse de
convoquer différents épisodes des légendes révolutionnaires,
dont il emprunte le langage, les gestes et dans lesquels il se
fond. L'omniprésence de "La Commune" n'est-il pas
exemplaire ? Mai 68 manifeste une des constantes
anthropologiques du phénomène révolutionnaire: la
manipulation du temps. La révolution fracture le temps du
quotidien, linéaire et accumulé, retrouve le temps inaugural et
fondateur. Se délivrant de la pesanteur du monde, elle permet
de régénérer l'être collectif qui s'épuisait au quotidien.
L'imaginaire du temps dans la révolution est intimement lié au
21 projet politique. Il débouche sur "l'extension du champ des
possibles" (Sartre, le 20 mai 1968, en Sorbonne occupée). Le
présent s'ouvre sur l'imagination d'un avenir autre. Au coeur
d'un monde qui se croyait rationnel et technique, le
mouvement de Mai 68 déploie u-chronie et u-topie.
Nous aurions pu tout aussi bien intituler la recherche
des grandes lignes théoriques du mouvement de Mai 68,
"Pensée 68". C'est à cette expression, largement utilisée depuis
le livre de Luc Ferry et Alain Renaut 15, qu'est consacré le
chapitre IV. Le choix de l'expression a été, croyons-nous, un
geste malheureux et par certains côtés aberrant. (Ce qui
n'enlève rien au mérite d'un livre par ailleurs remarquable sur
l'anti-humanisme contemporain, sous-titre et sujet réel de
l'ouvrage.) En effet, "la pensée 68", telle que les auteurs
l'entendent, expulse paradoxalement la quasi-totalité de ce
qu'il faut bien appeler les théories ou fragments théoriques,
souvent contradictoires et kaléidoscopiques qui forment le
réseau de pensée de la contestation du mois de Mai-Juin, ainsi
que maints points de départ des expérimentations politiques,
sociales et culturelles dans les années qui suivent.
Qu'entendent-ils par "pensée 68" et quelles raisons nous
poussent à objecter à cette expression ? "Par pensée 68",
écrivent-ils, "ou, si on nous permet l'expression, par
philosophie française des années 68, nous visons exclusivement
une constellation d'oeuvres chronologiquement proches de
Mai et, surtout, dont les auteurs se sont reconnus, le plus
souvent explicitement une parenté d'inspiration avec le
mouvement". Ces auteurs sont Foucault, Bourdieu, Derrida,
Lacan et Althusser. L'idée est intéressante. Le détail de
l'argumentation, par contre, bien décevant, puisque "la parenté
d'inspiration" n'est en aucun point établie. L'argumentation
repose sur des indices extérieurs à la substance du texte "les
Fins de l'homme" de Derrida et sur un entretien de 1977 de
Foucault où le philosophe reconnaît, bien après coup, que Mai
68 a conféré une acuité nouvelle à ses recherches. C'est là
justement tout l'intérêt de la question et ce qu'il reste à
22 établir. Nous entreprendrons tout d'abord une critique serrée
de l'argumentation de Ferry et Renaut pour montrer ensuite
que l'édifice théorique soixante-huitard manifeste une logique
opposée à celle de l'anti-humanisme ou des variations
structuralistes.
Enfin, au chapitre V, nous nous proposons de reprendre la
proposition de Ferry et Renaut - à savoir l'existence d'une
parenté entre le mouvement de Mai et la "pensée 68"- pour
l'expérimenter à l'oeuvre de Foucault. La nouvelle génération
philosophique qui s'affirme au creux des années soixante
regarde vers le travail de Lévi-Strauss dont les paradigmes
sont système et structure. Le structuralisme prend alors de
multiples formes et féconde anthropologie, linguistique,
philosophie et théorie critique de la littérature. Une question
centrale reste donc posée: quels rapports peut-on établir entre
les fragments théoriques de Mai 68, les formes du Mouvement
et les courants intellectuels et critiques qui émergent autour
des années 68 ? Plutôt que de penser, comme le font Ferry et
Renaut, que les théoriciens appartenant à ces courants
trouvent en Mai une confirmation de leurs thèses, ne faut-il
pas imaginer qu'il existe plutôt, entre les thèses de la
contestation étudiante et ces pensées, un mouvement de va-et-
vient, un rapport de transformation réciproque ? Plutôt que
de généraliser, nous préférerons examiner cette question sur
l'oeuvre d'un des penseurs mentionnés par Ferry et Renaut,
quitte plus tard à étendre ces analyses à d'autres. Le travail de
M. Foucault autour des années 68 se construit d'une part a
contrario d'analyses centrées sur la notion de sujet, de
continuité du devenir et de l'unité de l'oeuvre; d'autre part, ce
travail fait apparaître, en opposition, le socle inconscient du
savoir dans la découpe des systèmes de discours, autonomes,
dispersés, ayant leurs propres modalités de constitution et de
fonctionnement. Ce geste théorique met en question, entre
autres, l'articulation de la conscience, de l'histoire et du savoir.
Depuis Hégel un rapport intime s'était établi entre le devenir
où le sujet était inscrit et qu'il pouvait déchiffrer dans un
23 mouvement de totalisation, et ce même sujet. Dans la pensée
de la modernité hégélienne, conscience, sujet et histoire
avancent simultanément. Dès lors, la question se pose de
savoir comment un ensemble de pensées des fins de l'Homme,
de la discontinuité historique, de la fragmentation de la vérité
peut-il être lié en quoi que ce soit à un projet politique
révolutionnaire ? A la lumière d'une analyse d'un texte de
Foucault paru précisément en mai 68 dans la revue Esprit
(intitulé "Réponse à une question"), où il est demandé au
philosophe de s'expliquer sur la productivité politique de sa
pensée, nous dirons combien il n'y aurait pas de parenté
d'inspiration entre le travail foucaldien (et, en particulier,
l'analyse archéologique des discours) et un ré-investissement
massif d'un projet révolutionnaire. Nous indiquerons, dans le
même temps, quels déplacements théoriques essentiels, quant
au politique, ont lieu dès L'Ordre du discours (1971), esquisse
encore timide d'une analyse d'un sujet de parole inscrit dans
le jeu du pouvoir et du désir: "Qu'y a t-il de si périlleux dans
le fait que les gens parlent ?", se demande Foucault. A partir
de là, il devient possible de penser et de déchiffrer le politique
d'une manière nouvelle (micro-pouvoirs, assujetissement,
combinaisons multiples pouvoir-savoir-individus, monde
disciplinaire). On le sait, l'oeuvre ultérieure de Foucault,
Surveiller et punir (1976) en particulier, montre magistralement
comment la théorie naît dans et par la pratique des luttes
politiques et sociales. Nous sommes aux antipodes du
détachement structuraliste des années 68.
La dernière partie de notre travail sera consacrée au
Phénomène 68 dans la perspective postmoderne. En effet,
l'évolution de la démarche foucaldienne se dessinait sur fond
des expérimentations sociales de l'après-mai, du gauchisme, au
régionalisme en passant par le féminisme, l'écologie et
l'autogestion. Or, de ce continent, nous en sommes
aujourd'hui séparés. L'archipel que nous habitons est celui de
la postmodernité, dit-on, c'est-à-dire, de l'incrédulité, de
l'éclectisme, de l'hétérogène et de l'individualisme. Quel sort
24 est ici réservé au projet soixante-huitard ? Ou plutôt cette
question sera examinée par rapport à la culture, qui n'a cessé
d'être l'horizon et le champ implicite dans lequel le présent
travail a été entrepris. Une double perspective est à la base de
ce qu'on va lire: tout d'abord, la conviction qu'un regard
réflexif sur une société, des discours, des mentalités, des
représentations, un imaginaire, des faits de pensée se doit
d'être pluridisciplinaire. On a donc procédé par corrélation-
confrontation d'un ensemble de données relevant du politique,
du social, de l'économique et du théorique. Ainsi espère-t-on
proposer de phénomènes connus par ailleurs une lecture
sensiblement différente, en les déplaçant, par rapport à l'axe
des disciplines établies. Le présent travail rôde autour de
l'histoire, passe par une sociologie de l'imaginaire, séjourne sur
des terres philosophiques, s'arrête sur des idées, des pratiques,
des rêves, pressé qu'il s'est senti par une société dont il a
repéré le désarroi sous l'exaltation. Mais cette société, n'est-ce
pas aussi la nôtre, ces années que l'on scrute, un passé
immédiat, un souvenir insistant ? Du moins l'était-ce: car faire
glisser telle ou telle question implique un regard qui se loge
ailleurs d'où il était et qui s'éprouve, dans le travail d'analyse
du donné culturel, observateur-observé. L'étude qui suit
souscrit en partie (en tout cas, elle s'y expose) à ce que
M. Augé nomme: "Une ethnologie de soi devenu autre". C'est
en cela, sans doute, que l'acception plus ancienne de Culture
(au sens de "Civilisation"), fresque de hauts faits, tissée
d'Universel, ordonnée selon un progressisme de la raison
est difficilement tenable aujourd'hui, après tout un
ensemble de travaux dans d'autres disciplines (essentiellement
anthropologie, ethnologie, histoire, analyse des discours). Il est
indispensable que le sujet (social, du discours, d'une
recherche) reconnaisse (prenne conscience de/et délimite) sa
position, le lieu à partir duquel ce discours se tient, la place
vide (la nôtre, celle d'occidentaux, la mienne propre, la vôtre
peut-être) qui attend en silence, et la position infiniment
variée - correspondant aux visages de ceux et celles qui
parlent, qui écrivent - et en même temps nécessaire, qui
25 signale les conditions d'existence de ce même discours. Faut-il
le rappeler, tout fait de culture est le fait d'une culture, pour
paraphraser C. Lévi-Strauss; en même temps, toute étude de
culture ne pose-t-elle pas, aujourd'hui en particulier, la
question de l'Autre et du Semblable ?
Et il serait difficile de passer sous silence le malaise sur
lequel s'ouvre cette fin de siècle, où un exercice de la culture
qui, dans l'accès à la connaissance ouvrait sur une pensée
libre, a pu se volatiliser dans l'univers marchand et médiatique.
Mai 68, "révolution culturelle", paroxysme de la modernité (au
sens meta-narratif, du moins) est à la fois le dernier archaïsme
révolutionnaire et le premier chaînon d'un univers multiple et
individualiste. Ou plutôt, il y a bien eu révolution dans la
culture, à savoir autant de mutations précipitées qui
arracheront à A. Finkielkraut une véhémente dénonciation de
l'équivalence généralisée (d'une médiocrité) sous les dehors de
culture. Avec Mai 68 s'éteint également une série de
paradigmes, socles d'une pratique culturelle, théorique et
politique, propre à la modernité française. Le silence ou pire,
le caractère illusoire ou inopérant de l'engagement, le lent
effacement du mode d'intervention intellectuel progressiste -
un temps figure exemplaire d'une quête de la vérité fondée
sur la raison, dans le cadre des institutions républicaines, sur
fond d'une démocratie de la parole - n'a pas fini d'inquiéter.
C'est par rapport au fonctionnement de la culture (ou plutôt
de ce qui en tient lieu) dans les sociétés occidentales qu'il faut
sans doute interroger une telle aphonie. Les contestations
étudiantes de la fin des années soixante, après avoir secoué la
planète, figurent aujourd'hui au rayon des souvenirs. Tandis
que la révolution culturelle "vit son purgatoire", comme l'écrit
joliment Alain Touraine, avant que l'histoire ne s'empare
définitivement des faits, il nous a paru urgent de repérer,
inscrite au coeur de la "révolution" du Printemps 68, une
magistrale ouverture au drame de la Modernité.
26 Notes
1. E. Salvaresi, Mai en héritage, Paris, Syros/Alternatives, 1988.
2. M. Parodi, "Histoire de l'économie et de la société françaises, 1945-1970", in G.
Duby (Sous la direction de), Histoire de la France, Paris, Larousse, 1988, p. 333.
3. Des expressions omniprésentes chez J. Fourastié, auteur des 'Trente glorieuses",
dans le livre du même titre. cf. infra, chapitre 2.
4. H. Mendras, La Seconde Révolution française, Paris, Gallimard, 1988, pp. 17-24.
5. Ibid., p. 21.
6. M. Foucault, L'Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 74.
7. G. Deleuze, Logique du sens, Paris, Minuit, 1969, p. 90.
8. M. Franck, Qu'est-ce que le néo-structuralisme ?, Paris, Editions du Cerf, 1989, p.
22.
9. Ibid, p. 28.
10. Le sens et la fonction de "modernité" ont varié au fil des ouvrages de Baudrillard.
Nous faisons référence ici aux livres des années soixante. Sur ce point, cf. D. Keilner,
Jean Baudrillard, Stanford U.P., 1989, p. 9 et p. 68; ainsi que l'article "Modernité",
dans Encyclopaedia Universalis, signé J.B.
11. "Jean-Paul Sartre répond", Arc, n° 30, 1966.
12. Sur ce point, cf., en particulier, le texte de l'entretien (controversé), paru dans La
Quinzaine littéraire, 15-31 mars 1968, p. 22.
13. E. Sledgewsky, Révolutions du sujet, Paris, Messidor, 1988, p. 197.
14. H. Lefebvre, Introduction à la modernité, Paris, Minuit, 1962.
15. L. Ferry, A. Renaut, La pensée 68, Paris, Gallimard, 1985.
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