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Architecture des systèmes urbains

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271 pages
Alors qu'ils sont confrontés à des problématiques de plus en plus complexes, tous les acteurs de la ville connaissent d'importantes transformations de leurs environnements. Diagnostiquer ces difficultés, contribuer au débat théorique sur les mutations méthodologiques et instrumentales qui s'imposent aux professions concernées, et les confronter à des démarches scientifiques. Voici un ensemble de contributions au débat actuel sur l'émergence des nouvelles compétences nécessaires au développement des villes de demain.
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ARCHITECTURE

DES SYSTEMES URBAINS

(Ç)L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4625-X

ARCHITECTURE

DES SYSTEMES URBAINS

Actes de colloque Université de Technologie de Compiègne 5 juillet 2001

Frédéric Seitz Jean-Jacques Terrin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

AVERTISSEMENT

L'Université de Technologie de Compiègne a ouvert, en septembre 2000, le département «Génie des Systèmes Urbains» - GSU - au sein duquel sont formés des ingénieurs destinés aux métiers de la ville et de l'architecture. A l'occasion de la création de GSU et à l'issue de la première année de son fonctionnement, l'UTC a souhaité organiser une manifestation pour contribuer à l'actuel débat sur l'émergence des nouvelles compétences nécessaires au développement des villes de demain. Alors qu'ils sont confrontés à des problématiques de plus en plus complexes, tous les acteurs de la ville connaissent d'importantes transformations de leurs environnements. Diagnostiquer ces difficultés, contribuer au débat théorique sur les mutations méthodologiques et instrumentales qui s'imposent aux professions de la ville, de l'architecture, et les confronter à des démarches scientifiques, présentées par des chercheurs et des praticiens provenant d'autres disciplines, telles étaient les ambitions de ce colloque. Cette rencontre entre théoriciens, praticiens de la ville et scientifiques, a été articulée autour de trois ateliers: - Architecture de systèmes urbains, - Logique du flou, - Ingénieries de la cohérence. Ces thèmes ont été volontairement choisis pour leurs références communes aux deux milieux en présence, pour leur capacité à faciliter un débat sur les différences constatées, mais aussi sur d'éventuels rapprochements.

INTRODUCTION

VIEUX DEBAT OU PROBLEMATIQUE CONTEMPORAINE? Jean-Jacques Terrin

La création du département «Génie des systèmes urbains» à l'Université de Technologie de Compiègne a suscité au sein de l'établissement des débats animés entre ingénieurs, designers industriels, urbanistes et architectes. Au travers de nombreuses rencontres, à l'occasion de confrontations pédagogiques et de séminaires de recherche, des tentatives de rapprochement ont été tentées entre tenants de démarches scientifiques et techniques d'une part, représentants de cultures architecturales et urbaines de l'autre. La volonté affichée par les deux parties de collaborer de façon transdisciplinaire sur des sujets aussi variés que la conception de matériaux et de procédés constructifs, la modélisation et la conception d'espaces bâtis, la perception et la mesure d'ambiances architecturales et urbaines ou encore la gestion de projets complexes, s'est parfois heurtée à des difficultés tant méthodologiques qu'instrumentales, sans compter les disparités terminologiques rendant le dialogue parfois difficile. La ville est un domaine d'action qui impose des démarches spécifiques à caractère le plus souvent heuristique, proclamaient les uns; les méthodes scientifiques ont fait la preuve qu'elles peuvent aborder et gérer des complexités au moins aussi importantes que celle des systèmes urbains, répondaient les autres. Révélation d'une profonde incompréhension ou simple méconnaissance de la démarche et du vocabulaire de l'autre? Sans doute un peu des deux. Compte tenu de 9

l'intérêt des échanges provoqués par l'intégration d'urbanistes et d'architectes dans un milieu profondément scientifique, le vieux débat entre ingénieurs et professionnels de la ville et de l'architecture, qu'on aurait pu croire dépassé, méritait d'être actualisé. Telle était l'ambition de la journée organisée le cinq juillet 2001 par le département GSU à Compiègne que d'alimenter ce dialogue animé et de tenter d'ouvrir de nouveaux champs de recherches transdisciplinaires. Les textes qui suivent reflètent bien les exposés et les débats de cette journée et démontrent si nécessaire la pertinence et la contemporanéité des problématiques qu'elle a permis de développer. On aurait pu craindre en effet le réveil d'une vieille et stérile polémique, tant les historiens nous ont souvent décrit les anciennes et tumultueuses relations entre science et ville dont certains font remonter les origines communes au Timée de Platon. On pourrait prendre la figure du Labyrinthe, à la fois objet architectural et représentation d'un processus scientifique, comme symbole de cette origine duale et comme image des difficultés de communication à laquelle elle nous a conduit. Peut-on pour autant séparer la pensée scientifique et la pensée architecturale d'un Vitruve ou d'un Alberti? Le second, empruntant au premier, n' a-t-il pas déclaré que l'architecte se doit de posséder des connaissances aussi approfondies en droit, en latin qu'en physique et en mathématiques? En réalité, la pratique architecturale européenne est restée fidèle à la tradition vitruvienne jusqu'au milieu du dixhuitième siècle. Le début de la divergence entre science et architecture se situe sans doute entre le déclin de l'époque classique et le début de l'ère industrielle. En France, les étapes de cette rupture sont bien connues. Le cours proposé par Jean-François Blondel à l'Académie d'Architecture, édité en 1775 et pensé dans la continuité des la livres de Vitruve, préfigure le modèle à venir d'un enseignement de l'architecture qui sera confirmé par la création de l'école des 10

Beaux-arts en 1806. Aux règles positives de l'architecture antique, succèdent sans rupture celles de Claude Perrault en France ou de Christopher Wren en Angleterre, tous deux architectes et scientifiques accomplis. Cet enseignement perdurera jusqu'au milieu du vingtième siècle: la collaboration entre architectes, peintres et sculpteurs en constitue un des piliers essentiels. La création presque simultanée de l'école Polytechnique en 1794 et de l'école des Ponts et chaussées en 1801, émanation du corps des Ponts et chaussées lui-même créé en 1747, institutionnalise la différence - et la séparation? - entre ingénieurs et architectes comme un prolongement des deux visages millénaires de la maîtrise d'œuvre: l'artiste et le constructeur. N'est-ce pas au sculpteur Phidias que Périclès demande de réaliser le Parthénon, l'architecte Ictinos tout comme le philosophe Anaxagore formant équipe avec celui-ci? Convenons pourtant qu'à l'heure de l'ingénierie concourante, de l'intégration des technologies d'information et de communication dans les systèmes urbains et de la montée des enjeux environnementaux, la nécessité d'adopter des approches plus globales rend cette fracture largement dépassée. Rompre cette séparation avant tout institutionnelle tout comme restaurer une complémentarité entre les deux démarches est nécessaire pour retrouver ce qu'Alexandre Tzonis a intitulé une intelligence de la forme, et au-delà, une intelligence des processus. C'est pour tenter de répondre à cette problématique, que les travaux du séminaire ont été centrés sur trois questions.

Le savoir architectural et urbain entre-t-il dans le champ des connaissances scientifiques? Dès son origine, la ville s'est donné des références scientifiques, euclidiennes en premier lieu. Le temple dont Il

Salomon eut la révélation n'est-il pas décrit dans la Bible par des mesures géométriques précises? L'étude comparée des théâtres grecs et romains entreprise par Michel Ecochard, les tracés du Panthéon à Rome ou ceux de Sainte-Sophie à Byzance sont là, parmi d'autres, pour nous en convaincre. Les urbanistes grecs l'ont affirmé, Vitruve l'a confirmé et après lui les théoriciens de la Renaissance et de l'âge classique: Alberti, Palladio, Blondel... Dans la géométrie des cités idéales, dans celles des villes construites, de Millet à Barcelone, de Palma Nova à la ville de Chaux de Ledoux, de Bagdad à New York en passant par Delft, l'usage de la géométrie et des proportions matérialisent le cadre cosmologique des actions humaines. Des recherches sur un registre euclidien constitueraient-elles pour autant la base éventuelle d'une solution aux problèmes urbains contemporains? Certains exemples érigés non loin de nous tendent à démontrer le contraire. La ville s'est ensuite voulue galiléenne. Les théories développées par ce dernier dans son Dialogue sur les deux systèmes du monde, a démontré de façon définitive que les proportions n'ont rien à voir avec la construction. Les travaux des débuts de la Renaissance sur l'optique, la perspective, ceux des ingénieurs militaires sur la mécanique, les travaux de Galilée lui-même et de ses successeurs sur la résistance des matériaux, les étroites relations qui se sont tissées à partir du dix-septième siècle entre paysagistes et hydrauliciens, les préoccupations des hygiénistes du siècle dernier, jusqu'aux performances des ouvrages contemporains de travaux publics peuvent en témoigner. Cette recherche de la performance, si souvent assimilée à l'idée de progrès, a été incontestablement le moteur des épopées de l'ingénierie qui a permis aux ponts d'enjamber des portées toujours plus grandes et à l'architecture d'engendrer certains bâtiments mythiques de l'ère contemporaine. Elle ne constitue pourtant plus une réponse en soi aux grandes questions urbaines d'aujourd'hui. 12

La ville a également voulu être cartésienne. Depuis Vitruve, architectes et ingénieurs ont tenté de rationaliser leurs savoirs et leurs savoir faire. Bien que Descartes ait peu parlé de ville, on se doit de le citer lorsqu'on aborde les recherches de rationalisation que tant de théoriciens ont entrepris. Citons parmi d'autres: Alberti, Palladio, Le Muet, Philibert Delorme. Claude Perrault pour l'Académie d'architecture, J.L. Durand dans son cours pour l'école Polytechnique, ont voulu raisonner les connaissances architecturales et urbaines, pour «maîtriser savoir et savoir sur le faire» comme l'écrira T. Paquot dans sa conclusion. Plus près de nous, Chermayeff, Alexander, puis d'autres, ont tenté de pousser la rationalité en modélisant des problématiques urbaines complexes. L'ordinateur s'en est mêlé, montrant à la fois ses possibilités et imposant ses limites. Nous verrons plus loin comment Bill Hillier et Albert Dupagne s'inscrivent dans cette logique. Mais s'il s'agit de rationaliser les interfaces, les dialogues, les conflits, les contrôles, les évaluations exigés aujourd'hui dans tout processus de projet urbain, ces démonstrations sont-elles toutes définitivement convaincantes? Quelle y est la part de l'instinct, quelle y est celle de la raison? La ville est-elle systémique? Ses concepteurs sauront-ils compléter leur approche analytique par une vision analogique? A l'heure où, comme l'indique plus loin S. Hamot, ce que H. Rechlin appelle «le paradigme de l'architecte» attire les chercheurs scientifiques et les ingénieurs, il n'est pas certain que les responsables de la ville aient pris toute la dimension de ce fondement de la pensée contemporaine. Les annonces de demandes d'emploi publiées dans Le Monde recherchent indifféremment des architectes « bâtiment» aussi bien que des architectes de réseaux, de produits, de systèmes financiers. . . y a-t-il un noyau méthodologique commun à certaines démarches scientifiques et urbaines? Ces méthodes partagées sont-elles plutôt orientées «produits» ou plutôt orientées «processus»; ou 13

bien les deux approches sont-elles indissociables? Et pour commencer, comment tout simplement prendre en compte la pluralité de définitions et de mises en œuvre de ces démarches, ce qui n'en simplifie sans doute ni la compréhension ni la communication?

La gestion des incertitudes d'un projet urbain peut-elle faire appel à des méthodes scientifiques? Les informations liées à l'élaboration d'un projet urbain se constituent progressivement. Les démarches heuristiques utilisées par les créateurs pour préciser ou représenter les différentes phases de leurs réflexions sont souvent bien éloignées des modèles scientifiques. La comparaison des documents issus de la conception du musée Guggenheim de Bilbao par Franck Gehry et ceux que propose Renzo Piano pour la fondation Bayeler convaincra par ailleurs qu'en terme de création architecturale et urbaine il n'y a guère de conduite homogène. Les incertitudes, les incohérences, les ruptures relationnelles, spatiales et temporelles, voire les incompétences, se reflètent dans un jeu de représentations multiples. La gestion de ces incertitudes se fait souvent par métaphores. Ainsi le terme circulation utilisé pour la première fois par Viollet-le-Duc en 1870 pour décrire les fonctions de déplacement dans un bâtiment et expliquer le passage de l'architecture d'un système de structure à un système de distribution fait référence aux travaux de son époque sur la biologie. Elles sont parfois analogiques comme en témoignent les innombrables allusions de Le Corbusier
aux voitures

- la maison

Citrohan - aux paquebots, aux avions

et aux outils industriels les plus divers. Ces modes de représentation sont destinés à imager une solution, un processus, une attitude, un concept, bien plus qu'un produit et 14

ne nécessitent pas une connaissance scientifique bien approfondie pour remplir leur rôle. Dans ce contexte, références et méthodes scientifiques sont souvent utilisées, mais aussitôt détournées et déformées pour justifier ces analogies. Aujourd'hui les urbanistes sont tentés par des démarches inspirées d'approches mathématiques. Les citations de Mandelbrot sur la longueur de la côte de Bretagne ou ses références pas toujours pertinentes sur l'échelle de l'opéra de Paris y sont-elles étrangères? Elles restent souvent aussi approximatives que les métaphores de Viollet-le-Duc. Comment travailler de façon analogique, comment créer de nouveaux processus, comment établir des règles de performances, comment exploiter des connaissances, comment vérifier des hypothèses, valider des solutions? L'incertitude, cette période de flou inhérente à tout projet peut-elle se nourrir impunément de détournements dont les dangers sont régulièrement stigmatisés? De réels transferts méthodologiques entre le monde scientifique et les milieux de l'urbanisme sont-ils possibles pour prendre en compte et réduire cette incertitude?

Les processus de conception urbaine appel à des techniques et des scientifiques?

peuvent-ils faire instrumentations

Les projets urbains sont l'objet de processus de transformations de plusieurs ordres: ils transforment la nature en une sphère de signification qui tire son sens dans sa capacité à accueillir les langages et les usages humains. Ils se déroulent selon des temporalités dont les logiques s'affrontent parfois en termes violents, depuis la formulation d'une demande jusqu'à l'obsolescence du produit conception, réalisation, gestion, démolition, recyclage ne constituent pas les phases d'un cycle de vie harmonieux et 15

intégré; ils sont tiraillés entre responsabilités individuelles et risque collectif, éclatés entre de nombreux acteurs aux cultures, aux démarches et aux intérêts différents, voire divergents. Pourtant, la ville comme mode de production est technologique. Les architectures qui la composent sont autant de réponses techniques à des messages économiques et sociaux souvent très élaborés. Des villes comme Venise ou Hong-Kong en sont peut-être les exemples les plus extrêmes. Peut-on dans ces conditions tirer des enseignements des expériences technologiques en matière de recherche de cohérence et de réduction du risque? Peut-on adapter des méthodes et des instrumentations développées dans ces domaines scientifiques aux milieux urbains qui les ont globalement mal reconnues ou ignorées jusqu'ici? Les interventions et les débats du premier atelier Architecture des systèmes urbains ont permis de réfléchir à la première question: l'architecture des systèmes urbains a-telle pu ou peut-elle se doter de fondements scientifiques? Stéphane Hamot a introduit cet atelier en spécifiant les caractéristiques propres à la discipline architecturale. Nadège Troussier lui a répondu en définissant la rationalité relative des outils méthodologiques de l'ingénieur mécanicien qu'elle rebaptise pour la circonstance «architecte produit» avec une feinte naïveté. Mais tandis que S. Hamot s'appuie sur les théories de H. Rechlin et Maier pour tenter de montrer que les notions d'architecture et les méthodes heuristiques qu'elles inspirent pourraient s'étendre à d'autres systèmes complexes, N. Troussier décrit des démarches analytiques d'ingénierie et s'interroge sur la possibilité d'y introduire « la dualité qui existe entre représentation globale et représentation locale ». La question de la transdisciplinarité est ainsi posée et l'intérêt de chaque partie pour les démarches méthodologiques de l'autre clairement exprimé. Bill Hillier décrit ensuite sa technique de reconnaissance de formes urbaines. Dans les nombreux projets présentés, il met 16

en avant les effets qu'il attribue à ces fonnes sur le fonctionnement social des villes. Il ne fait guère de doute à l'issue du débat qui a suivi que, si la question est bien posée, les réponses nécessiteront une poursuite du dialogue: s'agitil de démarches méthodologiques illustrant une capacité réelle de transfert entre deux milieux qui raisonnent différemment ou d'un simple exercice tenninologique cachant des difficultés profondes? Les débats qui ont fait suite aux exposés ont sans doute démontré une volonté de rapprochement mais aussi la nécessité d'établir auparavant un glossaire méthodologique commun. Les interventions du deuxième atelier Les logiques du flou ont pennis de poursuivre sur la question de l'incertitude. Tandis que Philippe Madec s'insurgeait contre ces récupérations et détournements, faisait appel à des notions telles que la crise de l'objet, la perte du contour, les discontinuités pour expliquer le changement en cours et laissait entendre l'importance de la dimension temporelle dans la pensée de la ville, Zyed Zalila ouvrait des perspectives méthodologiques intéressantes en décrivant la place de la logique floue dans la résolution de problèmes complexes. A l'entendre, on se laissait tenter par l'idée d'appliquer ses méthodes dans le domaine de la ville. Robert Prost lui répondait d'ailleurs aussitôt en décrivant « l'extraordinaire laboratoire du flou» que constituait le projet urbain, tout comme Dominique Boullier qui mettait en écho l'accent sur la fécondité propre à l'incertitude du projet urbain. Il y a, sans aucun doute, dans cette confrontation matière à développements dont les intervenants ont instantanément pris conscience et on se prend à espérer sur les suites qui seront données à ces échanges. Le troisième atelier Les ingénieries de la cohérence était introduit par Albert Dupagne. Celui-ci a engagé le sujet en identifiant les notions de risque et de conflit qui sont propres au projet urbain. Il différencie clairement pour cela le projet urbain qui gère la diversité et les conflits d'intérêt et le 17

projet de construction urbaine, processus contractuel qui conduit à la fabrication de la ville. Les méthodes de régulation qu'il propose et les fonctions qui en découlent sont à mettre en regard de celles que décrit Bruno Ramond lorsqu'il met en œuvre des projets d'ingénierie coopérative entre des équipes dont la culture, la langue et les moyens techniques sont différents pour ne pas dire contradictoires. Ina Wagner a ensuite décrit une méthode de conception basée sur une approche morphologique intitulée « Open planning ». Issue d'un travail commun entre des architectes et des scientifiques, celle-ci propose un processus de décision progressive basée sur des objets analogiques proches du mode de pensée de l'architecte. En conclusion de cet atelier, Jacques Rilling et Souheil Soubra ont décrit le projet « Environnements virtuels enrichis» du es TB constitué d'un ensemble d'outils d'aide à la conception des ambiances architecturales et urbaines. La différence entre ces approches, malgré leurs objectifs communs, a certainement démontré la diversité des points de vue et, comme Thierry Paquot l'a souligné dans sa conclusion, permis de constater qu'il n'existe, dans ce domaine, ni procédure unique ni recettes immuables. En conclusion provisoire, et en introduction à l'exposé des interventions de ce colloque, je souhaiterais simplement dire qu'à mon sens cette journée a démontré que la poursuite du dialogue était souhaitable, l'ouverture désirée. Toute l'équipe du département GSU s'emploiera dans les années qui viennent à les rendre possibles.

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DES INGENIEURS POUR HUMANISER LES VILLES Frédéric Seitz

L'Université de Technologie de Compiègne a ouvert, en septembre 2000, un nouveau département "Génie des systèmes urbains" - GSU - au sein duquel sont formés des ingénieurs destinés aux métiers de la ville et de l'architecture. Il faut, pour bien comprendre les raisons de cette initiative, revenir quelque peu en arrière.

Du gigantisme de la période de la croissance... La période des trente glorieuses a favorisé une extension des villes souvent excessive et l'on constate aujourd'hui les conséquences désastreuses des plans, des schémas d'aménagement ambitieux et des grandes réalisations architecturales - de logements ou d'équipements décidés et élaborés par des structures étatiques et bureaucratiques qui y voyaient le moyen de maîtriser la croissance des populations, d'ordonner des parties entières de notre territoire et de résoudre les problèmes de la vie urbaine. Ces politiques - dont les effets ont été largement aggravés par les contrecoups de la crise économique et sociale qui s'est développée à partir du début des années 1970, à la suite des chocs pétroliers - sont sans doute la cause majeure de la ségrégation spatiale de nos villes et, par là, des problèmes des banlieues1. Elles ont permis de créer des lieux
1. Cf. à ce sujet Pierre Bourdieu, Le Monde, 14 janvier 1992. 19

de "non-vie" - notamment les "grands ensembles" - dont les premiers occupants - salariés de tous les secteurs d'activités ont progressivement cédé la place à des populations vivant dans des conditions de précarité très difficiles.
... aux tentatives de réparations récentes Face à cette situation, les pouvoirs publics tentent, depuis quelques années, des remèdes divers. Le premier a pris la forme d'une politique réparatrice des quartiers concernés. A partir de 1977 - sous l'appellation "Habitat et vie sociale" - puis à partir de 1981 - sous la forme d'un "développement social des quartiers" - des dispositifs ont été mis en place pour remettre ces quartiers en état par le biais de simples actions techniques sur le bâti et de quelques interventions sociales. Les promoteurs de ces politiques ont cru que le dégagement des moyens financiers nécessaires à ces actions suffirait à résoudre des problèmes urbains dont ils n'avaient, de toute évidence, pas pris la dimension. L'inefficacité de ces dispositions a incité les pouvoirs publics à les remplacer par une politique dite des "contrats de ville" - qui doit favoriser une réflexion conjointe de l'Etat et des collectivités territoriales - et une procédure dite des "Grands projets urbains" - GPU - qui, sur des aires d'interventions relativement vastes, doivent faciliter la réhabilitation de logements dégradés, la construction de logements neufs, la restructuration de centres commerciaux de proximité, l'installation d'entreprises dans des quartiers d'habitat, l'amélioration des services publics, le désenclavement des quartiers par des transformations des systèmes de voiries, l'aménagement de places et d'espaces publics, l'amélioration des transports en commun, etc. Mais la complexité due à la multiplicité des intervenants et des sources de financement rend difficile la mise en œuvre de ces grands projets. 20

En 1995, le ministère de l'Aménagement du territoire, de la Ville et de l'Intégration ajoute à ces dispositifs - qu'il ne supprime pas - les Pactes de relance pour la ville et institue des zones où sont concentrés les efforts de l'Etat: les zones de redynamisation urbaine - ZRU - et les zones franches urbaines - ZFU - où les entreprises et les commerces bénéficient d'avantages fiscaux. Ce "zonage" pose "le redoutable problème de savoir s'il est pertinent de créer, pour des raisons sociales ou économiques, de nombreuses exceptions territoriales aux règles juridiques et fiscales. Déclarer que l'impôt s'applique à tous sauf sur tel ou tel périmètre du territoire national, c'est tout autre chose que de moduler l'impôt selon la situation objective et vérifiable de chaque contribuable"2. Ces tentatives seront prochainement remplacées par le dispositif des zones urbaines sensibles -

zus.
La succession de toutes ces mesures montre le désarroi des pouvoirs publics face à une question qu'ils ne peuvent - ne savent?, ne veulent? - manifestement pas régler. Cette incapacité à apporter des solutions efficaces à l'un des problèmes majeurs auxquels sont confrontées nos sociétés contemporaines risque de favoriser l'augmentation, dans un avenir proche, du nombre de quartiers de villes transformés en "ghettos", lieux de concentration de toutes les difficultés de la vie liées à une mauvaise qualité de l'habitat et du cadre de vie, à la misère, à l'insécurité, à la drogue, etc. La destruction de ces" ghettos", prônée et engagée depuis plusieurs années par le secrétariat d'Etat au Logement3, apparaît comme une solution inefficace parce
2. Jean-Pierre Sueur, Changer la ville, Pour une nouvelle urbanité, Paris Editions Odile Jacob, 1999, p. 42 3. Cette politique se poursuit: le 1er juillet 2001, deux tours de la cité du Val-Fourré à Mantes-la-Jolie, dans les Yvelines, ont été détruites par foudroyage, en présence de Marie-Noëlle Lienemann. En dix ans, six tours ont été détruites dans cette cité (cf. Le Monde, 3 juillet 2002). 21

qu'elle est une suite d'opérations spectaculaires non programmées sur la base d'études préalables sérieuses et approfondies.

Des temporalités qui s'opposent Cette absence d'études explique le véritable "glissement sémantique" que connaît le discours politique sur la ville depuis plusieurs années: ce qui était naguère appelé "crise sociale" se dit désormais "crise urbaine", les violences sociales sont des violences urbaines et la politique de la ville tient lieu de politique sociale"4. Hanté par le constat que les modèles existants ne suffisent plus, dans un certain nombre de situations, à assurer un minimum de paix sociale, les pouvoirs publics développent, dans une urgence uniquement liée au temps du politique, des thèmes qui occultent la réalité urbaine. De sorte que la confusion est aujourd'hui complète. Ce désordre est au demeurant renforcé par le contexte en perpétuelle évolution dans lequel il intervient. L'incertitude, qui fait partie de la vie dans nos sociétés contemporaines, est une expression de cette évolution. "De nos jours (...) : plus rien n'est certain, peu de choses sont probables, le plausible semble être la seule ambition raisonnable. (...). Dans le champ de l'aménagement, les notions de prospective et de prévision, de planification et de programme, de tranches et de phases nécessitent pour le moins de sérieuses mises à jour"5. Le domaine économique, plus inceliain encore que d'autres, inscrit les opérations urbaines dans un système de fluctuations permanentes:
L'objectif du secrétariat d'Etat au Logement est de démolir 15.000 logements sur l'ensemble du territoire au cours de l'année 2002. 4. Nicolas Nahum, Le Monde, 31 janvier 1998. 5. François Ascher, "Conclusion, Encore plus de professionnalité ...", dans L'aménageur urbain face à la crise de la ville, Paris, Editions de l'Aube, 1996, p. 192. 22

tandis que, durant la première moitié de l'année 2000, la reprise économique, la baisse du taux de la TVA à 5,5% sur les travaux et la tempête de la fin de l'année 1999 ont entraîné une croissance du volume d'activité, à la fin de l'été de la même année, le secteur du bâtiment souffrait de l'augmentation des prix du pétrole et d'une hausse des salaires résultant de la difficulté à trouver de la main d'œuvre; de même, dans le domaine de la construction, après deux années d'euphorie, les ventes de maisons individuelles ont reculé de 3% sur les huit premiers mois de l'année 2000 en raison de la remontée des taux d'intérêt, du renchérissement des prix des terrains et de l'augmentation du coût des constructions; depuis le début de l'année 2001, la tendance à la baisse se confirme, touchant tous les secteurs du bâtiment: la construction neuve, l'entretien et l'amélioration de l'habitat. Les évolutions difficilement prévisibles de ce contexte ne facilitent pas les interventions sur la ville, dont la temporalité est nécessairement longue et, hormis quelques investisseurs institutionnels, aucun acteur privé ne se risque actuellement à des investissements urbains. Les lois de décentralisation votées en 1982-1983 et progressivement mises en place bouleversent également les conditions d'évolution des villes. L'Etat et ses administrateurs s'effacent au profit des collectivités territoriales et de leurs élus appelés à décider eux-mêmes, directement, de l'avenir des parties de territoire dont ils ont la charge. "Les élus ne sont plus seulement les interprètes plus ou moins objectifs des souhaits ou besoins de la population, face à des administrations omnipotentes, mais ils seront responsables des décisions et donc comptables de celles-ci devant leurs électeurs. Désormais, ne pouvant s'abriter derrière les décisions que l'Etat prenait à leur place, ils ne devront pas céder à la facilité de l'électoralisme, mais devront se faire assister par des professionnels compétents pour rechercher avec la population les meilleures solutions aux problèmes qui 23

se posent"6. La ville, comme l'architecture, devient un enjeu politique et prend une place particulière dans l'action des élus à tous les échelons institutionnels du pays. Ce rééquilibrage entre l'Etat et les collectivités territoriales dans le domaine de l'urbanisme nécessite d'ailleurs une grande attention de la part des uns et des autres. Le risque est grand en effet de voir disparaître toute vision stratégique globale de l'aménagement du pays au bénéfice d'opérations locales de pure opportunité, favorisant l'émergence de villes parcellisées, sans cohésion interne ou externe. Les professions et les fonctions de l'aménagement urbain évoluent, quant à elles, fortement. Après la seconde guerre mondiale, la constitution d'un réseau de promoteurs et d'aménageurs - par l'intermédiaire notamment de la Caisse des dépôts et consignations, de la Société centrale pour l'équipement du territoire - SCET7 - puis des sociétés d'économie mixte - SEM - et des établissements publics d'aménagement - EPA - a fait surgir un nombre important d'acteurs spécialisés dans l'acquisition et le portage foncier, la vente de terrains équipés, le préfinancement des opérations, leur coordination, leur suivi, etc. Ces réseaux restent, aujourd'hui encore, des acteurs privilégiés de l'aménagement des villes. Mais d'autres apparaissent, qui jouent un rôle de plus en plus grand dans le devenir de notre environnement. Parmi eux, les grands propriétaires de patrimoines immobiliers: le ministère de la Défense qui abandonne progressivement d'immenses superficies de terrains militaires, souvent implantées au cœur des villes; la Société nationale des chemins de fer français - SNCF - propriétaire de superficies qui constituent de véritables saignées dans les tissus urbains et qui, pour des raisons d'opportunités financières, les reconvertit; Électricité de France - EDF - qui
6. Charles Delfante, Urbanisme, n° 202, juillet 1984. 7. Cf. à ce sujet: François Bloch-Lainé, Profession fonctionnaire, Paris, Editions du Seuil, 1976. 24

poursuit une politique de désengagement immobilier8 ; la Société Renault propriétaire des terrains et des bâtiments de l'île Seguin qui représentent un enjeu urbain considérable aux portes de la capitale, etc. L'arrivée de ces opérateurs fonciers et immobiliers induit un nouvel équilibre entre le secteur public et le secteur privé et rend plus complexes qu'auparavant les interventions urbaines, tant du point de vue des objectifs qu'elles doivent remplir que de leur programmation, de leur financement, de leurs interactions entre urbanisme et architecture, de leur usage, de leur commercialisation, etc. Enfin - last but not least - Ie développement de territoires urbains ou périurbains fragiles - comme les grands ensembles - l'extension des friches - militaires, tertiaires, industrielles, etc. - engendrent des réflexions nécessairement nouvelles de la part de tous les acteurs de la ville. Il ne s'agit plus aujourd'hui de réfléchir à une urbanisation possible de territoires vierges mais à la reconquête, à la reconversion, à la transformation de la ville existante. Ces nouveaux champs d'opérations, dont l'échelle territoriale peut être très importante, modifient en profondeur la nature des réflexions et des interventions des acteurs de la ville, requièrent de leur part un regard nouveau sur l'environnement urbain prenant en compte, plus que dans le passé, des critères qualitatifs et non plus seulement quantitatifs.

Des expériences prometteuses qui se multiplieront Conscients de ces évolutions, quelques maires, présidents de conseils généraux ou régionaux prennent véritablement en charge les problèmes urbains de leurs communes, de leurs départements ou de leurs régions, chacun
8. Après avoir vendu son siège parisien en 2001, pour 1,3 milliards de francs, EDF a annoncé la cession de 60 immeubles répartis dans toute la France et représentant une surface de plancher de 500.000 mètres carrés. 25

selon son tempérament et selon les spécificités de la situation locale à laquelle ils sont confrontés. A Amiens, Gilles de Robien tente de gérer les problèmes de la requalification des quartiers périphériques qui ont été construits dans les années 1960 et qui ont vieilli. "Nous le faisons", précise-t-il, "en rénovant les équipements existants et en y apportant des équipements très valorisants pour les habitants, non seulement des équipements de proximité mais aussi des équipements plus importants (...) que nous aurions pu construire au centre ville mais que nous avons volontairement implantés dans un quartier afin de bien marquer que nous ne voulons pas voir les amiénois disposer de prestations différentes selon qu'ils habitent au centre ou à la périphérie de la ville". Au Havre, Daniel Colliard, quant à lui, décide, pour le cinquantième anniversaire de la Libération, de montrer que cet événement, "après sa tragique destruction, fut aussi l'aube d'une période nouvelle où a commencé la Reconstruction, une extraordinaire aventure humaine de création et de solidarité" et précise: "Je crois (...) que les Havrais regardent maintenant leur ville avec des yeux différents". A Rennes, Edmond Hervé, partant de l'idée que "l'organisation communautaire et associative, l'animation, l'existence de lieux de rencontre sont autant d'éléments de poids pour faciliter la vie conviviale" tente, après avoir lancé des opérations de réhabilitation lourdes, de trouver les moyens "de mobiliser les habitants, les populations sur des projets de vie, de rapprochement, d'animation au sens général du terme"9. Ces expériences peuvent naturellement être critiquées, remises en cause, améliorées. Il reste qu'elles présentent toutes l'intérêt essentiel d'être menées par des responsables politiques locaux qui ont pris la mesure des phénomènes urbains auxquels ils sont confrontés et de la nécessité qui
9. Jean-Yves Andrieux et Frédéric Seitz, Pratiques architecturales et enjeux politiques, France, 1945-1995, Paris, Editions Picard, 1998. 26

s'impose à eux - qui ne sont généralement des spécialistes ni de la ville ni de l'architecture - de faire appel à des professionnels compétents. Actuellement, ces professionnels sont architectes, urbanistes, paysagistes, etc. Dans le «processus de décomposition-recomposition des fonctions de la production et de la gestion urbaines» que décrit François Ascherlo et qui semble bien être confirmé par ce qui précède, de nouveaux acteurs, auxquels on demandera des compétences nouvelles et affirmées, s'ajouteront à ces intervenants traditionnels. Parmi eux, les futurs ingénieurs du département "Génie des systèmes urbains" de l'Université de technologie de Compiègne - dont la formation réunit l'acquisition de connaissances scientifiques et techniques et l'apprentissage d'une culture de projet - joueront un rôle majeur.
10. François Ascher, "Conclusion, Encore plus de professionnalité...", dans L'aménageur urbain face à la crise de la ville, op. cit., p. 202.

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