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ARCHITECTURE, URBANISTIQUE ET SOCIETE

De
312 pages
Henri Raymond, sociologue né en 1921, a porté un regard sociologique sur l'architecture urbaine. Pourquoi les lieux culturels ne trouvent-ils pas leur place dans l'espace urbain, ou comment les phénomènes architecturaux peuvent-ils expliquer la société ? D'un point de vue épistémologique, il s'est très tôt démarqué du paradigme structuralo-marxiste, il a essayé de comprendre les idéologies et les représentations qui se déploient dans le monde urbain. A travers les textes de ce pionnier, voici un éclairage sur les principaux apports de sa production scientifique.
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Architecture, urbanistique et société
Idéologies et représentations dans le monde urbain

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy

La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais e1\e entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la co1\ection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La co1\ection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culture1\es et économiques différentes.

Dernières parutions

F. DUHART, abiter et consommer à Bayonne au XVlIlème siècle, 2001. H B. de GOUVELLO, sources d'eau et d'assainissement en Argentine à Les l'heure néolibérale, 2001. M. CORALLI, Espace public et urbanité, 2001. E. PASQUIER, Cultiver son jardin, 200 I. Eduardo LOPEZMORENO,Une histoire du logement social au Mexique, 2001. P. BIKAM,L'industrie pétrolière et l'aménagement de la distribution de ses produits au Nigéria, 2001. B. ALLAIN-EL MANSOURI, L'eau et la ville au Maroc. Rabat-Salé et sa périphérie, 2001. M. CHESNEL, Le Tourisme de type urbain: aménagement et stratégies de mise en valeur, 2001.

Textes réunis et commentés par
Jean-Marc STÉBÉ

Architecture,

urbanistique

et société

Idéologies et représentations dans le monde urbain

Hommage à Henri Raymond

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@ L'Harmattan,

200]

ISBN: 2-7475-] 883-3

Sommaire
Préface d'Henri Raymond Introduction Henri Raymond, décrypteur d'idées 13 9

Premier chapitre
L'analyse de la parole des usagers et de l'appropriation des espaces de vie

Analyse de contenu et entretien non directif: application au symbolisme de l'espace L'habitat pavillonnaire Espace urbain et équipements socioculturels Le transport en commun. Une problématique de la vie quotidienne Urbain, convivialité, culture Deuxième chapitre
L'architecte, le politique et l'habitant

47 67 87 103 129

L'espace architectural: approche sociologique Architectes et pavillons. Le lièvre moderne et la tortue modèle

143 171

L'Architecture, L'architecture

les aventures spatiales de la Raison ou I'habiter

181 197 205

Public, usager, architecture

Troisième chapitre
Entre espace conçu et espace vécu: le type urbanistique et architectural

Habitat. Modèles culturels et architecture

213 231 245 253

Commuter et transmuter : la sémiologie de l'architecture Le type architectural: une question toujours d'actualité
Urbanistique et société baroque

Quatrième chapitre
La société de loisir et les pratiques urbaines de tourisme

L'utopie concrète: Recherches sur un village de vacances Tourisme social et loisirs. L'espace des alternatives

271 285

Postface de Jean Rémy Bibliographie principale d'Henri Raymond

297 301

8

Préface
Ce livre n'aurait pas existé sans la chaleureuse initiative de Jean Rémy et sans l'adhésion, la compétence et la ténacité du Professeur Jean-Marc Stébé. Je me suis habitué - non sans mal - à leur gentillesse. Les extraits qui composent cet ouvrage tournent autour d'un thème: la vie quotidienne dans le monde moderne. L'appétit pour la connaissance de cette vie quotidienne dans l'histoire explique, ou excuse, l'incursion historique réalisée avec Liliane Dufour et Bernard Huet. La vie quotidienne dans le monde qui est le nôtre, c'est à la fois tout et rien. C'est tout, car la succession régulière des jours est à la fois notre Paradis et notre Enfer. Rien, parce que - comme intellectuels -, nous sommes tellement impliqués dans cette succession de jours et de nuits que nous souhaitons ne plus voir que ce qu'elle comporte d'héroïque, et donc d'extra-quotidien. Quand je dis « nous» je parle des sociologues qui, à des titres et dans des domaines découpés, nous occupons de ce qui, fatalement, vient du quotidien et y retourne. Sociologues ou anthropologues, du reste, car la frontière entre les sciences de l'homme pâlit de jour en jour. Il revient à Henri Lefebvre d'avoir su, avec le culot qui fut le sien, franchir ces fossés entre disciplines et ouvrir la porte du mystère. Il revient à René Lourau le mérite d'avoir mis le doigt sur la difficulté principale des spécialistes: l'implication. On a toujours envie d'anticiper dans ce genre d'exercice et de faire son petit prophète. Survoler, d'accord, mais s'envoler? Mieux vaut rester sur terre.

Henri RAYMOND Boulogne, juillet 2001.

Le poète
Exige que les bouchers tuent avec passion
exige que les épiciers hissent le pavillon des épices exige que les blanchisseurs lancent un défi à l'aube bestiau sorti de la brume à son bras le bracelet de la nuit amertume au noir sourcil quel est ce sombre racket c'est le poète aux sens ourdis qui s'enivre passé minuit.

Henri RAYMOND

Extrait du recueil de poèmes « Opéra» Supplément aux Cahiers de l'Atelier, 1953.

Introduction Henri Raymond, décrypteur d'idées

«J'ai toujours voulu faire des choses qui m'intéressaient... j'ai toujours trouvé capital de faire des trucs qui me plaisaient. Pour moi, le travail devait être quelque chose de distrayant, et ce que j'ai fait en sociologie, je l'ai toujours réalisé parce que cela m'amusait. Je serais incapable de faire des choses qui ne m'amusent pas. » Henri Raymond Boulogne, le 20 mars 1998

Présenter un ouvrage composé des textes fondamentaux d'un auteur n'est jamais une tâche aisée, d'autant qu'il s'agit ici d'un sociologue qui poursuit aujourd'hui encore l'analyse de la vie quotidienne dans le monde moderne. Mais surtout, introduire l' « œuvre» du professeur qui vous a enseigné la sociologie urbaine, et plus encore qui vous a plongé dans l'abîme des questionnements que recouvre le monde urbain, ne peut que vous rendre la tâche éminemment délicate. L'initiative de cet ouvrage revient à Jean Rémy, professeur à l'université catholique de Louvain. Il y a déjà quelque temps, sachant les contacts réguliers que j'avais avec Henri Raymond, Jean Rémy me proposa de réaliser un ouvrage présentant quelques-uns de ses textes les plus importants ainsi que son cheminement personnel et son évolution intellectuelle. J'ai accepté cette proposition, parce que j'ai toujours été fasciné par les capacités de réflexion hors du commun, le foisonnement d'idées et la qualité des analyses d'Henri Raymond. Lorsque ma décision fut prise, je ne connaissais que ses textes majeurs, étudiés pendant mon cursus universitaire. Mais je devais être un peu inconscient d'accepter un tel travail, puisqu'au moment de

faire le point sur les publications d'Henri Raymond, j'ai réalisé que la tâche était immense, tant son « œuvre» est diversifiée, pluridisciplinaire, riche et conséquente. Ainsi, honoré par la proposition que me faisait Jean Rémy, je ne mesurais pas toute la difficulté de la tâche qui m'incombait. Mon objectif, dans cette introduction, sera de tracer rapidement un portrait d'Henri Raymond, en appuyant essentiellement sur son parcours de sociologue, et surtout sur ses différents objets de recherche. Ce faisant, je tenterai notamment de définir qui ont été ses maîtres à penser, quels chemins l'ont mené à la sociologie urbaine et quelle a été son influence sur l'enseignement de l'architecture. Une enfance, entre chapeaux et calicots C'est au printemps 1987 que j'ai rencontré Henri Raymond pour la première fois. J'avais sollicité auprès de lui un rendez-vous pour une inscription en DEA de sociologie à l'université de Paris X, et éventuellement par la suite la direction d'une thèse de doctorat. La rencontre, initialement prévue à son bureau du laboratoire de recherche, s'est en fait déroulée à son domicile. Lors de cette entrevue, je découvre un homme qui ne se soucie pas des préséances: il me reçoit avec simplicité dans un petit bureau de son appartement. Je suis un peu impressionné, comme peut l'être un étudiant qui demande à un professeur s'il accepterait de le suivre en DEA. Lui tentera tout au long de notre rencontre de se montrer affable pour me mettre à l'aise. Toutes les personnes avec qui je me suis entretenu afin d'écrire cet ouvrage - parmi lesquels figurent principalement d'anciens étudiants d'Henri Raymond - ont tenu les mêmes propos à son égard, le décrivant comme un homme chaleureux, ouvert, alliant un profil intellectuel brillant à une grande simplicité. Henri Raymond est d'origine provinciale; né le 19 septembre 1921 à Montargis dans le Loiret, il est l'aîné d'une famille de deux enfants. Son père est d'origine paysanne et a participé aux hostilités de 14-18 ; il revient du front avec des idées pacifistes et milite au sein de la S.F.I.O. pour que cette guerre soit la der des der. Outre son activité de courtier d'assurances, il participe à différents meetings politiques, et emmène bien souvent Henri qui commence ainsi à forger sa pensée humaniste. Le père d'Henri «cultive» les relations avec les 16

instituteurs, les professeurs, avec les hommes politiques, notamment avec le député de la circonscription. Henri Raymond gardera, pendant toutes ces années de scolarité, «l'idée que seuls les enseignants étaient des gens biens et qu'il fallait absolument appartenir à cette catégorie d'individus qui était, pour ainsi dire, la crème de la société et le sel de la terre ». Le frère cadet d'Henri obtiendra l'agrégation d'histoire et deviendra Professeur des universités, spécialiste de I'histoire du monde arabe. Henri Raymond décrit sa mère qui est d'origine paysanne comme extrêmement intelligente, dotée d'un sens artistique et pratique. Sans formation, ni apprentissage, elle confectionnait des chapeaux, et ainsi « à partir de rien et sans rien» comme dit Henri Raymond, elle crée sa propre maison de modiste. Au bout de quelques années, elle est à la tête d'une petite entreprise d'une dizaine d'employées modistes. A cette époque, le chapeau est plus que jamais un signe de distinction sociale: « une femme sans chapeau ne pouvait pas aller à un enterrement, ne pouvait pas assister à un mariage, ne pouvait pas conduire un enfant à un baptême... ». Henri Raymond vivra ses années d'enfance et d'adolescence au milieu des tissus en tout genre et des matériaux nécessaires à la fabrication des chapeaux: organsin, crêpe georgette, crêpe de Chine, soie, sparterie fine, etc. Henri Raymond, lorsqu'il évoque cet univers de travail maternel, parle d'un «monde absolument charmant ». Il vit ainsi son enfance dans une famille prospère et animée par ses diverses relations avec les amis de guerre de son père, militants du progrès, propagandistes d'idées socialistes, « intellectuels de gauche », avec les employées d'origine campagnarde et modeste, ainsi que les clientes bourgeoises de l'entreprise maternelle. Une adolescence, entre science et romantisme Henri Raymond fréquente le collège de Montargis, et suivra certains cours sans grande passion, parce qu'il est toujours plus ou moins en décalage avec le programme obligatoire: «j'ai poursuivi des études qui s'avéraient de plus en plus un à-côté de mon existence. (..) Toutes mes études, je les ai faites un peu comme ça. J'ai fait des études en étudiant autre chose ». C'est ainsi qu'Henri Raymond opérait une sélection parmi les matières qui lui semblaient les plus 17

distrayantes, mais se permettait également des incursions dans des disciplines hors programme: «j'étudiais tout ce qu'il y avait à côté du programme qui me paraissait plus marrant que le programme officiel. Le latin m'ennuyait, c'est vrai le latin c'est ennuyeux... J'ai fait une incursion vers le grec, mais cela ne m'a pas convaincu... J'aimais par-dessus tout la science. Mais alors j'aimais la science, la vraie quoi, celle qui avance. Or nous avions des profs de science qui
n'avançaient pas. Je lisais donc des trucs scientifiques... J'ai commencé à lire des ouvrages traitant des sciences vers l'âge de lOIl ans. Je lisais des tonnes et des tonnes de bouquins, dont certains me passionnaient et dont d'autres... Je lisais des livres de physique, d'astrophysique... Je me souviens aussi un jour d'un instituteur qui
m'a raconté la relativité, je n

Ji comprenais

pas

grand-chose,

mais

tout cela me semblait des histoires merveilleuses... Je voulais être astronome, enfin... je voulais être astrophysicien plus exactement. » À propos des sciences, Henri Raymond me dit un jour: «Mon cher Stébé, tu vois, toute ma vie durant j'ai été accompagné par les progrès des sciences, c'est absolument magnifique... Je me suis un peu formé à différentes disciplines scientifiques, non pas à leurs résultats mais à leurs méthodes, à leur manière de prendre l'objet, et puis mÙ;ux, j'ai saisi ce que l'on ne comprend pas toujours très bien quand on parle de la science, et qui a été noté par Gaston Bachelard, la science progresse par les côtés négatifs. Je crois à cet aspect-là de la science. Pour moi, la science, c'est plus que le problème de la réfutabilité, qui à mon avis, est bien mineur dans l'esprit scientifique. Ce qui est plus important, c'est ce que l'on laisse de côté quand on a trouvé quelque chose... Car au moment d'une découverte, il reste toujours plein de choses à côté dont on ne donne pas encore l'explication. Car en fait, c'est déjà très beau d'avoir trouvé quelque chose, cela progresse positivement et en même temps, en arrière plan, il y a des trucs qu'on n'a pas encore cherché à trouver... ». Vers l'âge de 16-17 ans, Henri Raymond découvre la philosophie, discipline qui lui permet de regarder le monde d'une autre façon et surtout, de commencer à poser des hypothèses sur le fonctionnement du monde. Celui-ci évoque ses premières approches de la philosophie avec ferveur: «j'avais touché le Graal. C'est-à-dire touché à la fois l'homme qu'il me fallait, le territoire qu'il me fallait et puis les

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perspectives que j'envisageais. Perspectives que j'aurais été totalement incapable de préciser, mais ces perspectives, c'était tout ce qui s'ouvre quand on fait de la philosophie, on possède ainsi une clef d'interprétation du monde. » À cette même époque, Henri Raymond s'essaie à l'écriture, de poèmes surtout: «j'étais à l'époque tourmenté par un certain démon de l'écriture, je commençais à me poser des questions sur ce que je souhaitais faire réellement... écrire était à la mode, chez lesjeunes bourgeois ». En classe, Henri Raymond a peu d'amis: «je ne dirais pas que je n'avais pas les mêmes préoccupations qu'eux, mais en fait j'avais un problème physique, c'est-à-dire que j'étais malingre et je me considérais comme mal foutu. (oo.)Ce qu'on aimait à l'époque, c'était les beaux gars. Alors moi, j'avais deux handicaps très sérieux: premièrement, j'étais maigre comme un clou et deuxièmement, j'étais plus jeune (que mes camarades). ». Cette maigreur et aussi, comme il dit, « sa malignité» lui ont parfois causé quelques petits soucis: « ils (les camarades) ne m'aimaient pas et puis ils ne m'aimaient pas, mais, physiquement parlant. (.oo) Ils redoutaient aussi mes sarcasmes, la manière que j'avais de les tourner en ridicule. (...) Ils me faisaient
bien sentir que je pouvais bien avoir la langue
bien

pendue, mais que

si je prenais une bonne bourrade, j'allais valser à dix mètres. (...) J'embêtais le monde, ça c'est sûr! Mais, de temps en temps, je me faisais rembarrer sévère, quoi! » Alors pour compenser son physique fragile et son caractère délicat, Henri Raymond fréquentera des personnes plus âgées avec lesquelles il trouvera des points communs, notamment à travers la littérature et la poésie. TIse compare volontiers au héros du roman Un rude hiver de Raymond Queneau, qui se trouve frêle mais plus intelligent que les autres, car plongé dans un monde de gens moyens, et fait la cour à une jeune fille qui préfère les grands garçons forts et musclés... Aussi, pour se venger des avanies que lui causait son apparence chétive, Henri Raymond se plonge à corps perdu dans la lecture, « pour faire du genre» dit-il, emportant « le Pascal de la Pléïade » à la baignade. La Résistance et l'engagement marxiste Au moment de la déclaration de guerre, le baccalauréat en poche, Henri Raymond est instituteur dans un petit village du 19

Gâtinais. Cette activité sera relativement brève, parce qu'il s'engagera dès 1941 dans la Résistance et prendra le maquis quelques années après. Pendant les premières années de la Seconde Guerre Mondiale, Henri Raymond suit des cours de philosophie au Collège de France et à la Sorbonne. En raison de son engagement dans la Résistance, son cursus universitaire est sérieusement perturbé, mais il parviendra malgré tout à terminer sa licence de philosophie à la Sorbonne en 1945. Il suit les cours de psychologie de l'enfant d'Henri Wallon, qui expose sa conception du développement de la pensée, à la fois basée sur l'observation et en accord avec les principes du matérialisme dialectique et historique (L'Evolution psychologique de l'enfant, 1934; De l'Acte à la pensée, 1942), les cours du disciple d'Emile Durkheim, Maurice Halbwachs (Les cadres sociaux de la mémoire, 1925; La morphologie sociale; 1934), du philosophe des mathématiques et logicien Jean Cavaillès (Remarques sur la théorie de laformation abstraite des ensembles, 1938; Essai sur lefondement des mathématiques, 1938), d'Emile Bréhier, spécialiste de l'histoire de la philosophie, et du philosophe existentialiste Jean Wahl (Etudes , kierkegaardiennes, 1938). Henri Raymond lit énormément, notamment les œuvres de Karl Marx, bien qu'à cette période de telles lectures s'avèrent difficiles du fait de la censure dont ces écrits font l'objet. Heureusement, me dit Henri Raymond « que j'avais les morceaux choisis de Karl Marx du professeur Henri Lefebvre». Ce dernier sera pendant de nombreuses années un personnage déterminant tant dans les orientations politiques que dans les choix professionnels d'Henri Raymond. Ce dernier se rapproche donc de plus en plus de l'idéologie marxiste - et même marxiste-léniniste -. Après une incursion au mouvement « Socialisme et liberté» fondé par Jean-Paul Sartre, Henri Raymond adhère en 1941 au « Front national» de l'université de la Sorbonne, une des ramifications du Parti Communiste. Il en deviendra vite le responsable pour la faculté des Lettres. Par ce biais, Henri Raymond s'engage activement dans le Résistance, engagement qu'il considère Gomme fondé sur un choix intellectuel qui se voulait surtout une « non-acceptation ». Le travail, selon Henri Raymond, reposait sur le recrutement de personnes au sein de ce groupe politique, afin de donner plus d'ampleur au mouvement d'opposition à l'occupation

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ennemie; mais « notre action a consisté aussi et surtout à faire en sorte qu'ils (les Allemands) ne se sentent pas en sécurité. De ce côtélà, c'était assez réussi. On allait balancer des pavés dans les Soldatenheim (cafés réquisitionnés par les Allemands)). La rencontre avec Henri Lefebvre est décisive dans le parcours d'Henri Raymond. Il fait sa connaissance au lycée de Montargis où celui-ci est professeur de littérature et de philosophie, et aura pendant plusieurs années le jeune Henri Raymond en çours. De cette période, le sociologue garde un souvenir très fort; suivons le un peu dans ses pensées: « Lefebvre était un professeur d'un genre absolument à part. Comme cours, il nous lisait des livres. Je me souviens de deux lectures, celle de Gargantua de François Rabelais et celle de Trois hommes dans un bateau de Jérôme K. Jérôme. (.oo)Nous on avait bien rigolé. On discùtait après, on parlait de choses et d'autres. Je me faisais la gloire de lui porter la contradiction, avec des arguments de pacotille». Par la suite, Henri Raymond est « impressionné par sa carrure intellectuelle, qui était quand même tout à fait exceptionnelle,
et par le fait qu'il dialectique (1939), parce que c'était (1812-1816), mais avait publié un truc qui s'appelait Le matérialisme et qui était pour moi le comble de l'intellectualité, une sorte de resucée de la Science de la logique en plus concret, en un peu plus concret. »

Les premières recherches: plutôt les loisirs au Club Méditerranée que le tripalium à l'usine À la Libération, Henri. Raymond trouve du travail à Air France dans un service que l'on appellerait aujourd'hui Ressources humaines et communication. Son activité principale consiste à produire le journal d'entreprise, et, parallèlement, il prend part à l'ensemble des débats internes de l'entreprise, en pleine expansion, en raison de ses responsabilités syndicales au sein de la C.G.TooTout en travaillant à Air France, Henri Raymond s'adonne à l'écriture pour quelques journaux (La Tribune des Nations, Le Bulletin économique de l'AFP, Combat). À la Tribune des Nations par exemple, il propose une analyse - qu'il qualifie de marxiste - des évènements qui se déroulent à cette époque dans les différents pays d'Amérique Latine. Après « sept années de bureaucratie à Air France, je commençais à m'ennuyer etje comprenais que cela n'était pas vraiment ma voie». Il 21

décide alors de quitter la compagnie aérienne et, encouragé par Henri Lefebvre, avec lequel il a gardé des contacts depuis ses années de lycéet, il engage des démarches pour entrer au C.N.R.S2. En octobre 1951, il entre officiellement au Centre d'études sociologiques (C.E.SY où il connaît déjà Henri Lefebvre mais aussi Georges Gurvitch, dont il a fait la connaissance quelques années auparavant. Henri Raymond avoue qu'il «n'avait aucune vocation ni précoce, ni tardive pour la sociologie ». En revanche, il s'intéressait, en raison de son adhésion au Parti Communiste, à « l'évolution des sociétés ». Pour Henri Raymond, l'entrée au C.N.R.S. lui permet de compléter sa formation - celle-ci ayant été sérieusement perturbée pendant la guerre. Au C.E.S., il fait la connaissance des sociologues les plus en vue à l'époque: Raymond Aron, François Bourricaud, Gabriel Le Bras, Pierre-Henri Chombart de Lauwe, Michel Crozier, Joffre Dumazedier, Henri Mendras, Violette et Edgar Morin, Jean Stoetzel, Alain Touraine, etc. Immédiatement, Henri Raymond est appelé à travailler au sein du groupe de sociologie industrielle4 dirigé par Georges Friedmann, en raison de son expérience précédente dans l'industrie aéronautique. Cela lui permet ainsi de nourrir empiriquement sa réflexion sociologique. Mais au bout de quelques années, Henri Raymond préfère abandonner la sociologie industrielle pour se consacrer à la sociologie des loisirs qu'il pense pouvoir mieux appréhender: « Après quatre années, j'ai compris que l'industrie n'était pas faite pour moi, alors que lè Club Méditerranée au contraire m'intéressait beaucoup plus. (...) Changer, n'était pas pour moi un échec parce que cela faisait partie de ma formation (...), mais je me sentais beaucoup plus doué pour la sociologie des loisirs ». En écoutant Henri Raymond, on a le sentiment que sa véritable insertion dans la sociologie se fait dès lors qu'il réalise cette enquête sur le Club Méditerranée: « J'ai travaillé sur le fichier du Club méditerranée, et c'est comme ça que je suis arrivé à la sociologie. C'est-à-dire que ce
1 Henri Lefebvre louera même une chambre chez les parents d'Henri Raymond à la fin des années 1930 et pendant les premiers temps de l'Occupation. 2 Centre national de la recherche scientifique. 3 En 1952, Georges Friedmann dirige le c.E.S.. Il sera remplacé quelques années après par Jean Stoetzel. 4 Henri Raymond sera pendant quelque temps responsable du secrétariat du groupe de sociologie industrielle.

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fichier m'a montré ce qu'était une organisation, comment cela fonctionnait - mal d'ailleurs, un peu désorganisée mais sympathique en l'occurrence. » Henri Raymond travaille pendant plusieurs années sur cette recherche: il dépouille, puis analyse les statistiques du Club Méditerranée, réalise une observation ethnographique «( la plus participante possible» comme il le dit non sans ironie dans un de ses articles) lors d'un séjour dans un village de vacances du Club en Italie du sud près du cap PalinuroS, et enfin rédige plusieurs articles (entre autres dans la revue Esprit, « Hommes et dieux à Palinuro. Observations sur une société de loisirs », 1959, et dans la Revue française de sociologie, «L'utopie concrète: Recherches sur un village de vacances », 1960). Cette recherche sur le Club Méditerranée permet à Henri Raymond de commencer à avancer ses orientations sociologiques. Ecoutons le conter sa première grande aventure de chercheur: «Au sein du Club Méditerranée, je me promenais un peu à la manière d'un anthropologue (..) Je n'étais pas avec Dumazedier, non je n'abordais pas les choses comme cela, j'étais beaucoup plus morinien. Pour moi, Dumazedier offrait l'image d'une sociologie qui ne me convenait pas. Je n'étais pas du tout satisfait de sa sociologie des loisirs que je considérais comme une idéologie. (..) Maintenant, je vois à quel point Dumazedier était influencé par sa carrière d'animateur social. Moije ne m'intéressais pas à l'animation sociale, mais par contre je m'intéressais beaucoup aux passions de mes contemporains. Je tentais de faire un peu la sociologie des passions dans le loisir. » Mais cette recherche sera aussi l'occasion pour Henri Raymond de faire connaître ses écrits et de s'affirmer littérairement: «J'écrivais des papiers qui étaient en fait une description informée par le vocabulaire de la sociologie, mais pas du tout sociologique (..)
5

A partir de 1949, le Club Méditerranée organise des séjours de vacances sur un

certain nombre de points du littoral de la Méditerranée. Au moment de l'enquête, c'est-à-dire au milieu des années 1950, les séjours sont organisés dans des villages de dimensions variables ûusqu'à un millier de places) situés principalement en Grèce, en Sardaigne, en Italie et en France - celui de Palinuro compte environ 850 places et une centaine d'employés. Le Club Méditerranée prend en charge la totalité des loisirs. Toutes les activités sont gratuites. Au cours de cette décennie, le Club Méditerranée commence également à organiser des séjours à la montagne pour la pratique des sports d'hiver, mais aussi pour les activités estivales. 23

J'essayais defaire autre chose, etj'ai ainsi proposé un document très littéraire, qui a beaucoup plu d'ailleurs... C'est comme ça qu'on s'est aperçu que Raymond était peut-être tout de même un individu qui pourrait éventuellement écrire quelque chose... ». Henri Raymond compare, dans ses différents écrits, le village de vacances du Club Méditerranée à un « Olympe», c'est-à-dire une société consacrée au loisir. Dans cette société de loisir, la vie antérieure - i.e. l'activité professionnelle, les tâches quotidiennes, bref tout ce qui peut être considéré comme sérieux - ou les affaires humaines d'une façon générale sont mises entre parenthèses. En revanche l'olympien considère comme sérieux tout ce qui touche à la nature - la météorologie essentiellement : l'agitation de la mer qui menace les promenades en bateau, le calme plat qui nuit à la voile, l'orage qui est vécu comme une véritable calamité. Par ailleurs, dans cet espace fermé, l'olympien est essentiellement actif, et il ne se réalise que dans le loisir. A Palinuro, « aucune autorité ne s'exerce, sinon pour l'administration des choses. Les heures des repas sont réglées, mais on peut manger ailleurs, au village italien par exemple, ce qui se fait souvent le soir. Le courrier n'est pas distribué, mais mis à la disposition de ceux qui veulent en prendre connaissance. Il y a ainsi une contingence totale des actions individuelles. »6 Le village de vacances peut être ainsi décrit comme un espace de jeu, avec ses limites, une sorte de « Grand Jeu», c'est-à-dire « un espace dont les règles définissent assez strictement des degrés de nécessité et de liberté. » Pour Henri Raymond, « I 'homme qui crée des villages de loisir ferme l'espace en vertu d'une tendance presque consciente: clore un espace de jeu où I 'homme se sente partout présent à lui-même et aux autres, dans la totalité de son être. » Il se réfère aux recherches menées par Roger Caillois sur les jeux, où celui-ci affirme que dans tous les cas le domaine du jeu est « un univers réservé, clos, , , protege: un espace pur »7. Globalement, de son séjour au C.N.R.S., Henri Raymond garde une opinion positive: « J'ai eu l'occasion d'une formation extrêmement utile, parce que j'ai pu réaliser une recherche. Certes, j'ai beaucoup de temps, mais la sociologie, c'est long, parce que nous ne

-

6 ln « Hommes et dieux à Palinuro », Esprit, n° 274, 1959. 7 Ibid.

24

comprenons pas très bien nos sociétés, qui ne sont d'ailleurs pas très faciles à comprendre, et qu'il faut un temps de maturation considérable, surtout pour des gens qui, comme nous, sortions les uns de l'Occupation, et les autres carrément de la Résistance ». En outre, il pense que le C.E.S. a joué un rôle capital dans le développement de la sociologie en France après 1945. Selon lui, il constituait un lieu de
formation intellectuelle de premier plan. «S'il n y avait pas eu de Centre d'études sociologiques, ajoute-t-il, je ne dirais pas qu'il n'y

aurait pas eu de sociologie en France, mais il n y aurait pas eu
certainement tout ce qui est apparu par la suite dans les ouvrages, enfin tout ce qui est dans l 'œuvre de Morin, Touraine, Crozier ou Reynaud... ». Et c'est surtout Georges Friedmann qui en a été l'instigateur, en raison de sa clairvoyance, de sa perspicacité et de son intelligence. Henri Raymond affirme que « c'est Friedmann qui avait à l'époque les meilleures idées, disons les plus brillantes (...) Il a été le révélateur de "talents" de la sociologie, permettant, pendant dix ans, à de nombreuses personnes de se révéler, notamment en leur donnant des bourses d'étude ». Il évoque tout de même un évènement douloureux qui s'est produit au début des années 1950, celui de l'éviction d'Henri Lefebvre du c.E.S.. Henri Raymond ne comprend pas cette décision de la hiérarchie du C.N.R.S., qu'il juge abusive, inique et intolérable: « On a renvoyé Lefebvre, sous prétexte que ses recherches ne correspondaient pas exactement à l'image que l'on se faisait de la sociologie, mais enfin, en réalité, c'était pour des raisons politiques, mais des raisons politiques stupides... Je n'ai jamais très bien saisi pourquoi quelqu'un comme Friedmann a laissé faire une opération de ce genre. Les chercheurs ont essayé de réagir..., mais Lefebvre n'était pas un individu qui était prêt à organiser une défense..., il n'a pas offert une très grande résistance. Il a donc été mis à la porte et nommé professeur dans un lycée à Laon. Par la suite, il a trouvé un poste à l'université de Strasbourg. »8

8 Henri Lefebvre sera nommé professeur à l'ouverture de l'université de Paris xNanterre, en 1965-1966. Il enseignera la sociologie urbaine au sein du département de sociologie. 25

L'enseignement de la sociologie à l'université A la rentrée universitaire 1959-1960, Henri Raymond devient grâce à Henri Lefebvre l'assistant de Georges Gurvitch à la Sorbonne, et succède ainsi à Jean Duvignaud. Henri Raymond se rappelle être entré à la Sorbonne pratiquement en même temps que Pierre Bourdieu. Il évoque à son propos que: « ce qui est drôle, c'est que l'une des idées fondamentales de Pierre Bourdieu qu'il expose dans Le sens pratique, il l'a eue à la suite d'une vexation d'amour-propre qui lui a été infligée par Gurvitch, parce qu'il avait avoué à Gurvitch qu'il ne comprenait pas bien la différence entre rite et pratique. Alors
Gurvitch, qui n'aimait pas Bourdieu

-

vous savez comment sont ces

professeurs, ils aiment bien écorcher là où ça gratte -, avait fait toute une histoire. Et je pense que Bourdieu a été si vexé qu'il a entrepris d'étudier sérieusement la question. » Cette année-là, Henri Raymond considère qu'il fait, ce qu'il appelle « sa véritable entrée dans la sociologie ». Pendant les sept années passées au C.N.R.S., il pensait que la scientificité de la sociologie était pour le moins discutable: «je ne lui accordais pas le statut de science ». Son travail d'enseignant va consister à expliquer aux étudiants de la Sorbonne la pensée de Gurvitch, qu'il qualifie de «foisonnante, remplie d'allusions et pleine de richesses ». Henri Raymond avoue que« cela n'a pas été une tâche très facile. Il fallait décrypter la sociologie de Gurvitch, et ensuite parvenir à communiquer... C'est là que j'ai appris la sociologie, la doctrine sociologique, pas la sociologie pratique... C'était une sociologie très élaborée correspondant à l'image que Gurvitch se faisait des sciences sociales. » Henri Raymond estime que Gurvitch avait vraiment compris la sociologie d'Emile Durkheim. Il a, selon lui, essayé d'assimiler la pensée durkheimienne autrement que comme s'il s'agissait de «scientisme positiviste ». En fait, pour Henri Raymond, Durkheim était un scientiste, parce qu'il n'avait pas la possibilité d'adopter une autre position. Gurvitch a quand même su comprendre me dit Henri Raymond que, «par exemple, Les règles de la méthode sociologique permettent de construire des discours conceptualisés sur les objets sociaux - ce qui est déjà un très grand mérite -, mais naturellement il ne préjuge pas du caractère récurrent des phénomènes. Ce que dit tout simplement Durkheim, c'est: "Voyez dans la sociologie, là il Y a des objets et l'action du sociologue est de 26

les nommer' '. Une fois que le sociologue les a nommés, beaucoup de choses sont faites... L'action de Durkheim a eu pour résultat de mettre cette nomination à la portée du public, et par conséquent de modifier la vision que le public pouvait avoir des faits sociaux, qui a comment dire..., qui a modifié les faits sociaux eux-mêmes. La sociologie est la science, le corps de savoir dans lequell 'influence du savant sur son objet est la plus forte..., où l'observateur a le plus d'effet sur l'observé }}. C'est une idée de René Lourau, un psychosociologue que Henri Raymond considère comme un des rares talents vrais de la sociologie.

L'« utopie pavillonnaire» et l'analyse des relations par opposition Au début des années 1960, avec quelques chercheurs en sciences humaines (Nicole et Antoine Haumont, Monique Comaert et Henri Raymond), et sous l'impulsion d'Henri Lefebvre, l'Institut de sociologie urbaine (LS.U.) est constitué. Il s'agit d'une structure associative - qu'on appellerait aujourd'hui laboratoire de recherche ayant pour finalité de répondre à des appels d'offre de recherche9. C'est ainsi qu'Henry Raymond s'engagera de façon importante dans l'activité de recherche contractuelletO: pendant plus de vingt ans au sein de l'LS.U., qui se métamorphosera en 1985 en unité associée du C.N.R.S., sous le nom de Centre de recherche sur l'habitat (C.R.H.)l1, puis parallèlement, à partir du milieu de la décennie 70, à l'intérieur du Laboratoire de sciences sociales appliquées à l'urbain (L.A.S.S.A.U.) rattaché au département de sociologie de l'université de Paris X et de l'Institut d'études et de recherches en architecture et
9 Nicole Haumont se rappelle de cette période, qu'elle qualifie «d'époque bénie»:

« On avait des contratsqui nouspermettaient d'engager des étudiantsqui terminaient
leurs études. C'était une façon de leur proposer une formation pratique - sur le terrain - avant de s'engager dans la vie professionnelle comme sociologue. On assurait ainsi la transition entre l'université sans formation pratique et le monde du travail qui demandait des personnes formées au terrain... C'était une époque bénie. » (Entretien du 26-02-98). tOCf. la bibliographie principale en fin d'ouvrage. Il Dirigée par Nicole Haumont, cette unité de recherche, rattachée à l'Ecole d'architecture de Paris-La-Défense, intègre au milieu des années 1990, l'U.M.R. (Unité mixte de recherche) (nO220) L.O.D.E.S.T. (Laboratoire des organisations urbaines: espaces, sociétés, temporalités) regroupant cinq équipes de recherche. 27

urbanisme (LE.R.A.D.) rattaché à l'école d'architecture de ParisBellevillel2 . Après une première recherche sur la ville de Choisy-le-Roi qui faisait déjà apparaître très nettement « cet amour du pavillon, aussi bien chez les habitants des maisons individuelles que chez les habitants d'appartements », Henri Raymond réalise, avec ses collègues de l'LS.D., une importante recherche sur les pavillonnaires. Commandée par le Centre de recherche d'urbanisme (C.R.D.), dirigé à cette époque par Pierre Georges - géographe -. Cette recherche, qui dura deux années (1964-1965), avait pour objectif de rendre intelligible un paradoxe observé dans les politiques publiques de l'habitat après 1945: « alors que la préférence des Français pour la maison individuelle était connue, les programmes de construction privilégiaient massivement les immeubles collectifs. »13Elle donna lieu à un protocole de recherche extrêmement vaste. Tout d'abord, 300 entretiens non directifs ont été réalisés. La technique du questionnaire a été d'emblée écartée. Même si elle s'entoure de précautions et vise la précision, celle-ci ne permet pas comme dit Henri Lefebvre dans la préface de L 'habitat pavillonnaire, «d'atteindre l'habiter»: «les entretiens non directifs vont plus profond dans les' 'êtres humains" ajoute-il». À côté des entretiens, des centaines de fiches - avec une description minutieuse des maisons, des biens meubles et immeubles, des vêtements, des comportements... - ont été complétées
Créé à l'initiative d'Henri Raymond, le L.A.S.S.A.U., lui a permis de réaliser des recherches proches de ses préoccupations scientifiques, c'est-à-dire touchant à l'architecture et aux transports. Au début des années 1980, une commission transversale «Architecture et société» est créée au sein du C.N.R.s. Celle-ci permettra de réunir, quelques années après, le L.A.S.S.A.U. et l'I.E.R.A.U. De cette union naîtra l'Institut parisien de recherche architecture-urbanistique-société (I.P.R.A.V.S.), toujours rattaché à l'université de Paris X et à l'école d'architecture de Paris-Belleville. Cette unité de recherche associée du C.N.R.S. intégrera au cours de la décennie 90 l'Unité mixte de recherche (nO7543), composées de trois équipes de recherche. 13 Henri Raymond, Marie-Geneviève Raymond, Nicole Haumont et Antoine Haumont, L'habitat pavillonnaire, 148 p., Paris, C.R.V., 1966. L'étude des pavillonnaires a donné lieu à deux autres publications: Les pavillonnaires, de Nicole Haumont, 247 p. ; La politique Pavillonnaire, de Marie-Geneviève Raymond, 360 p., Paris, C.R.V., 1966. Les trois ouvrages viennent d'être réédités par les éditions L'Harmattan,2001. 28
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par les enquêteurs en vue de mieux appréhender l'environnement social de l'interviewé. C'est ainsi qu'une énorme masse d'informations sur les pavillons et ses habitants a été rassemblée. Restait à dépouiller ce matériau... Henry Raymond en dirigera le dépouillement. Pour cela, il définit une nouvelle tec::hniqued'analyse de contenul4. Cette méthode d'analyse des relations par opposition (ARO) part de l'hypothèse qu'une «liaison de type symbolique devait associer les espaces du pavillon à un système idéologique, tel que le

pavillon

apparaisse comme

le signifiant d'un système de

représentation de la vie sociale et morale. Ils se proposaient de voir comment l'organisation d'un système idéologique opère dans le cadre d'un univers matériel, ici le logement. Or les entretiens avec les habitants rendaient compte très explicitement d'un parcours discursif où l'espace A s'opposait à l'espace B, et où l'élément symbolique x associé à As' opposait à l'élément symbolique y lui-même associé à B, parcours schématisé: A : cuisine - x : privé / B : salle à manger - y : public »15. Henri Raymond déclare s'être inspiré de l'approche structuraliste et, plus précisément, des couples d'opposition avancés par Claude Lévi-Strauss (le cru et le cuit, le miel et les cendres, etc.) qui font écho à des univers symboliques opposés. Henri Raymond se demandait à la fin des années 1960 si cette nouvelle méthode d'analyse de contenu, conçue initialement pour repérer les relations d'opposition entre des signifiants se rapportant au système des espaces et de leur pratique et des signifiés symbolisant ces espaces, serait un outil dans la compréhension d'autres univers sociaux. Depuis la recherche sur les pavillonnaires, l'A.R.O. a progressivement été étendue à l'analyse des représentations du mode de vie. On a en effet constaté que la structuration du discours en oppositions est une constante de la production langagière, ce qui ne préjuge nullement de la nature des significations'6. C'est ainsi que cette méthode a été utilisée dans de nombreuses recherches menées
14 Henri Raymond présente cette méthode d'analyse de contenu dans sa thèse de 3èmecycle. Le texte intégral de la thèse vient d'être publié pour la première fois sous le titre: Paroles d'habitants. Une méthode d'analyse (Paris, L'Harmattan, 2001). 15J.-M. Léger, M.-F. Florand, L'analyse de contenu: deux méthodes, deux résultats in A. Blanchet, l'entretien dans les sciences sociales, Paris Dunod, 1985.
16 Léger, Florand, 1985, op. cit.

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par l'I.S.U.17 et dans divers travaux de doctorants d'Henri Raymond, notamment pour étudier les pratiques de I'habitat dans différentes cultures'8, ou pour appréhender les manières d'habiter et les usages du logement collectif'9. Elle a également été appliquée dans des domaines différents comme les pratiques patrimoniales20, ou encore l'univers des affects21. Par ailleurs, cette méthode a été enseignée par Brigitte Dussart, maître de conférences en sociologie à l'université de Paris X et par Anne Gotman et Jean-Michel Léger, chercheurs en sociologie urbaine à l'Institut Parisien de recherche « architecture, urbanistique, société» (I.P.R.A.U.S.). En résumé, les recherches menées sur I'habitat pavillonnaire ont permis à Henri Raymond de révéler ses capacités d'analyse et ses connaissances scientifiques plurielles hors du commun. On peut aisément affirmer que la réflexion méthodologique sur l'entretien et la constitution d'une nouvelle méthode d'ana.yse de contenu constituent sans aucun doute le premier apport majeur pour les sciences sociales. À cet égard, dans l'avant-propos de Parole d'habitants. Une méthode d'analyse, Henri Raymond nous propose une grande leçon sur la méthode dans les sciences sociales. Selon lui, « la méthode ne saurait être substituée au flair des chercheurs; non qu'il s'agisse ici de prendre le sens commun à rebours, mais parce que le ' 'sens commun" recèle dans ses formulations de quoi exciter la curiosité. C'est cette parole du "sens commun" qu'il s'agit, non de révéler, mais d'établir sur des bases qui satisfassent l'institution sociologique et ses clients. C'est sur ce point que se rejoignent utilité sociologique et utilité sociale. En effet, qu'apportait cette méthode en tant que telle? Elle légitimait une parole en rendant évidente une structure
17 Entre autres, La copropriété, Paris, C.R.U., 1971 et Les cadres supérieurs de l'industrie: mode de vie et habitat, Rapport de recherche, 1980, multigr. 18 V. Grimaud, New Delhi, pratiques et significations de l'habitat indien moderne, cycle, Université de paris X, 1982; R. Bekkar, Espaces et pratiques de Thèse de 3ème l'espace à 17emcen. Un cas de développement séparé ?, Thèse de doctorat, Université de Paris X, 1991. 19 J.-M. Léger, Derniers domiciles connus. Enquête sur les nouveaux logements 1970-1990, Paris, Créaphis, 1990. 20A. Gotrnan, Hériter, Paris, P.U.F., 1988. 2] Léger, Florand, 1985, op. cit.
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liant symboliquement espace de l 'habitat et significations de la vie quotidienne. Elle ouvrait des possibilités à qui désirait satisfaire les habitants y compris dans ce qu'on juge encore aujourd'hui , 'déraisonnable' '. » La seconde contribution importante d'Henri Raymond pour la sociologie se situe dans l'originalité de l'approche scientifique de l'objet. En effet, l'étude sur l'habitat pavillonnaire transcende les frontières des sciences sociales, puisant de façon plus ou moins importante dans la philosophie, la psychanalyse, la sémiologie, l'anthropologie, la psychosociologie, etc.; puis, d'un point de vue épistémologique, elle est en rupture, 1/ avec le paradigme structuralo-marxiste que de nombreux sociologues de l'époque utilisent abondamment, 2/ avec les analyses fonctionnalistes de la plupart des architectes et urbanistes; enfin, s'inscrivant dans une logique compréhensive, elle s'intéresse au sens que les habitants des pavillons confèrent à leurs pratiques quotidiennes. Se refusant d'appréhender le pavillon comme le signe manifeste de l'individualisme petit bourgeois, Henri Raymond et alii ont eu comme souci premier d'expliquer pourquoi et comment les Français aiment leur pavillon22. Les fondements profonds de cet attachement alimentent ce que les chercheurs appellent « l'utopie pavillonnaire », c'est-à-dire une conception de l'habitat individuel à laquelle est associée étroitement la réalisation du bonheur. Pour toutes ces raisons, ce travail sur l'habitat pavillonnaire a eu un retentissement considérable tant du côté des architectes - qui y trouvaient les informations leur permettant de faire des plans de logement -, que du côté des chercheurs en sciences humaines - qui avaient désormais à leur disposition une nouvelle méthode d'analyse de contenu, et bénéficiaient d'une étude permettant de saisir les traits essentiels de la culture française de l'habitat. En 1963, Henri Raymond est nommé secrétaire scientifique du Centre européen de recherches sociales, fondé à Vienne (Autriche) par l'U.N.E.S.C.O. Il en sera rapidement le directeur. L'objectif de cette institution est de permettre à des chercheurs de l'Ouest de pouvoir collaborer avec des scientifiques des pays de l'Est, tout en
22 Au moment de l'enquête (1964-1965), 82 % des Français préfèrent la maison individuelle. 31

développant des' recherches comparatives sur des thématiques communes. En poste pendant quatre années, il aura l'occasion de coordonner des recherches sur les budgets-temps, la délinquance juvénile en Europe, les villes européennes, etc. A son retour, Henri Raymond est nommé maître-assistant dans la toute nouvelle université de l'ouest parisien, Paris X. Il enseignera dans cette université jusqu'à la fin de sa carrière23. Dans le cadre de la recherche sur les pavillonnaires, trois ouvrages ont été publiés (cf. note 13), chacun ayant son propre objet. Ainsi, L 'habitat pavillonnaire est plutôt une synthèse des différentes parties de la recherche et de ses séquences, Les pavillonnaires présentent l'ensemble des résultats de l'étude, et visent notamment à montrer que la question centrale n'est pas celle d'une opposition entre le logement individuel et le logement collectif, mais plutôt celle d'une conception architecturale donnant aux habitants la maîtrise de leur habitat - i.e. une forme d'indépendance vis-à-vis du monde extérieur, de maîtrise du chez soi et de l'intime _24, et enfin, La politique pavillonnaire expose les différentes étapes des «politiques pavillonnaires» menées depuis le début du XIXe siècle, et parvient à mettre en évidence l'importance du niveau proprement politique des aggiornamento dans l'habitat, avec ses acteurs et ses enjeux, ses moyens et ses affrontements idéologiques25. Il restait à rédiger la partie méthodologique, notamment la méthode utilisée pour l'analyse
23 Henri Raymond demandera à bénéficier de ses droits à la retraite en 1988. Il est depuis lors professeur émérite. 24ln Avant-propos de la quatrième édition de L 'habitat pavillonnaire, 200 I, op. cil. 25 Marie-Geneviève Raymond nous montre avec précision que dès 1920 - et plus nettement encore après 1948 - l'effort fait en faveur des pavillons ne traduit pas seulement un désir d'amélioration de l'habitat et du niveau de vie des ouvriers, mais aussi une tentative de restauration des valeurs sociétales. L'auteur expose en outre comment la marque « pavillon» a fait l'objet d'une étude de marché qui ne portait pas encore ce nom et d'une publicité qui a finalement réussi. Il n'y a donc nullement eu pression de l'opinion, mais bien plutôt encadrement de celle-ci. À 'cet égard, M.-G. Raymond est sans indulgence pour les théoriciens, les architectes-urbanistes « contre-pavillonnaire », qu'il s'agisse de Le Corbusier (<< a posé bien plus de il problèmes qu'il n'en a résolu »), ou encore des auteurs marxistes, qui, après s'être longtemps refusés à envisager la solution du problème de la crise du logement uniquement à travers la révolution sociale, ont fmi par voter les lois pavillonnaires (par exemple la loi Ribot du 10 avril 1908), sans avoir jamais été réellement en mesure de proposer une politique de remplacement. 32

des entretiens non directifs, matériel de base de la partie psychosociologique de l'étude. Henri Raymond se consacre à cette tâche et se propose d'en faire le sujet de sa thèse de Troisième cycle. Il rédige un document de près de deux cents pages, intitulé Une méthode de dépouillement et d'analyse de contenus appliquée aux entretiens non directifs, qu'il présentera, au cours de l'année 1968, devant un jury composé de Jean Stoetzel, professeur à la Sorbonne, directeur de la thèse, de Roland Barthes, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études en sciences sociales (E.P.H.E.S.S.) et d'Henri Lefebvre, professeur à l'université de Paris X.
Quelques traits essentiels de la sociologie urbainez6

Les véritables débuts de la sociologie urbaine en France datent des années 1951-1956. C'est tout d'abord le colloque du Centre national de la recherche scientifique organisé par Georges Friedmann en 1951 qui introduit les premières problématiques de la sociologie urbaine. Ce colloque, qui réunit les spécialistes de l'histoire, de la géographie, de la démographie et de l'économie, ainsi qu'une grande partie des sociologues français, portait sur les rapports villecampagne, et plus précisément sur le conflit qui est en gestation entre la civilisation rurale, traditionnelle, et la civilisation urbaine, modeme27. Le conflit mis en évidence par les chercheurs, n'est pas simplement celui de la ville dominatrice, c'est également le conflit de deux modes de vie: «la résistance du monde rural à la pénétration des modèles sociaux urbains ». Puis, on trouve la vaste enquête sur les familles ouvrières et leur habitation menée par l'équipe de Pierre-Henri Chombart de Lauwe. Cette recherche constitue certainement le premier travail d'envergure relevant de la sociologie urbaine. Pierre-Henri Chombart de Lauwe propose une photographie de la classe ouvrière en milieu urbain en mettant en exergue quelquesuns de ses traits caractéristiques: cette catégorie socioprofessionnelle

26 Les quelques lignes qui vont suivre sont une synthèse du second chapitre Urbanisation et changement social (rédigé par Henri Raymond) d'un ouvrage collectif coordonné par H. Mendras et M. Verret, Les Champs de la sociologie française, Paris, A. Colin, 1988, pp. 63-73. 27G. Friedmann, Villes et campagnes, Paris, C.N.R.S., 1953. 33