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Aventures marines

De
256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296304871
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Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot

Dernières Bourgoin

parutions: N., Le suicide en prison, 1994. : un travaU de reconstruction persuasive du passé, 1994. 1994. 1994. dans l'Union européenne, de la crise, 1994.

Coenen-Hutter Lallement Baudelot Esquenazi

J., La mémoire famUiale

Dacheux E., Les stratégies

de communication

M. (ed.), TravaU et emploi. Le temps des métamorphoses, c., Mauger G., Jeunesses populaires. J.-P., FUm, perception raisonnée et mémoire, des territoires, Les générations 1994. 1994.

Gagnon c., La recomposition Giraud C., Introduction Plasman R, Lesfemmes

aux concepts d'une sociologie

de l'action,

1994.

d'Europe sur le marché du travaU, 1994. De l'usage social des notions à leur problématisation, et l'ostréiculteur, 1994. 1994. 1995. 1995.

Robert Ph., Les comptes du crime, 1994. Ropé E, Savoir et compétences. 1994. Van Tilbeurgh Zolotareff V., L'huître, le biologiste J.-P., Cerclé A., Pour une alcoologie plurielle, coopératives et mutations

Sarfati G.-E., Dire, agir, définir. Dictionnaires Seguin M.-Th., Pratiques Werrebrauck J.-c., Déclaration

et langage ordinaire, sociales,

des droits de l'école, 1995.

Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A.-M., Sociologie Hierle J.-P., Relations Courpasson du tennis, 1995. 1995. 1995. une affaire de famille, bancaire, 1995. sociales et cultures d'entreprise,

Vilbrad A., Devenir éducateur, D., La modernisation

AVENTURES MARINES
Images et pratiques

@L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3387-1

Jean GRIFFET

A VENTURES MARINES
Images et pratiques

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

A mes parents

INTRODUCTION

Durant la quinzaine d'années qui suit la seconde guerre mondiale, la mer et les îles constituent le décor d'une série d'expériences passionnées. La vivacité des émotions alors ressenties persiste aujourd'hui dans les souvenirs d'une génération. Elle perdure, intacte, dans les récits d'aventures. L'écoulement du temps gêne l'accord des mémoires vives et écrites, mais ce décalage ne provoque certainement aucun embarras chez les personnes qui ont vécu cet engouement. Elles conservent de ce temps là un lot commun d'images, d'histoires et d'attitudes, dont les récits restituent désormais la trace inaltérée. Oublions momentanément la distorsion, installée par les années et les groupes, entre les faits tels qu'ils ont été perçus juste après la guerre et les versions que les mêmes consciences en donnent maintenant. Essayons, à l'aide des indices contenus dans les textes, les croquis, les photographies de l'époque, de restituer des ambiances, d'évoquer l'esprit d'un temps, qui existent encore aujourd'hui sous la forme d'une certitude pour les personnes qui les ont connus: l'assurance d'avoir vécu l'âge d'or. TIexiste au moins deux manières de détecter la présence du passé. La première collecte les traces et les refigurations qui persistent dans les mémoires. La seconde, qui sera la nôtre, consiste à utiliser des documents de l'époque. Pourquoi avoir choisi des récits d'aventures vécues, qui se déroulent sur les mers, sous la surface des eaux, ou dans les îles? La réponse tient tout entière dans le mot intensité. 7

Nous avançons l'hypothèse générale que la mer - étendue comprise comme nature sauvage - représente une des réalités quotidiennes les plus intensément vécues du milieu du XXème siècle. Une telle émotion est occasionnée par l'expansion d'une forme de vie - l'aventure - dans un espace qui lui offre tant de possibilités de se déployer: la mer et les rivages. Que l'on tente de comprendre la présence du passé dans le stock de souvenirs et dans les habitudes des personnes qui en ont réalisé la matière, ou que l'on s'efforce de saisir la généalogie des pratiques et des croyances, l'intensité des impressions ressenties et attendues mérite d'être considérée, au même titre d'ailleurs que la répétition des gestes les plus anodins qui accompagnent les moments forts de l'expérience: ces impressions et ces gestes sont à l'origine de l'institution de la société. L'intensité de la vie menée au contact de la nature permet de décrire et de comprendre une forme hédoniste de l'existence, qui s'actualise au cours de notre siècle et tend à prévaloir aujourd'hui. Dans quelle mesure les narrations peuventelles en rendre compte? D'abord, de quel type de récit s'agit-il? Le contenu rapporté par les narrateurs paraît, à première vue, très hétérogène. La somme de croyances et de pratiques corporelles exprimée par les récits rassemble une grande diversité de parcours individuels et de trajectoires de groupes. Les caractères qui les distinguent font apparaître une pluralité importante des expériences: expérimentations sociales, exploits sportifs, aventures, vacances, voyages. En fait, tous ces qualificatifs n'ont que des valeurs partielles, car il y a toujours du voyage dans les aventures, et les vacances prennent aussi des allures d'expérimentations sociales. Ainsi, les formes de vie libre s'enchaînent les unes à la suite des autres. Elles se superposent même fréquemment. D'autres traits confèrent de l'unité au corpus documentaire. La cohérence se manifeste ainsi par l'appartenance des récits à des collections. La présentation des ouvrages de la série "L'aventure vécue", produite par les éditions Flammarion, annonce des "récits exaltants, à la
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fois pleins de vie et d'émotion, grandes figures qui illuminent nos raisons d'espérer, documentaires prodigieux, fenêtres ouvertes sur l'univers". A cette tribune de l'aventure, Michel Brun raconte "Le destin tragique du Tahiti-nui", un radeau démantelé par l'Océan Pacifique; Bernard Moitessier décrit ses premières traversées, puis son histoire et sa renommée de navigateur solitaire se lient, de manière organique, à la "collection mer" des éditions Arthaud. Les explorations sous-marines entreprises par Bernard Gorsky et ses camarades prennent sens aux éditions de la Pensée Moderne, dans la collection "La Marche du Monde", sous-titrée: "aventures, explorations, sujets d'actualité, sujets historiques toujours d'actualité". Ces récits marquent ainsi la rencontre des préoccupations présentes d'une époque et de l'expérience vécue du narrateur. Ils possèdent aussi en commun le caractère conféré par l'exclusion: ignorés et même déclassés par la critique, les récits demeurent des modes d'expression sans qualité littéraire reconnue. Rappelons l'expression de Cocteau, qui qualifiait la narration d'aventures vécues de "littérature de la main gauche"l. C'est cette unité née de l'ostracisme que nous commencerons par questionIler. Mais le trait qui rapproche le plus les ouvrages, c'est d'abord l'aventure. En premier lieu parce que c'est dans l'aventure que la plus forte intensité de l'existence est vécue. Dans les aventures marines, on rencontre toutefois nécessairement autre chose que de l'aventure. On y trouve du voyage, des observations sur les populations locales, mais aussi une multitude de précisions sur les intervalles qui séparent les temps forts de l'entreprise: avant et entre les moments aventureux, les auteurs élaborent des projets, échafaudent des théories, hâtent leurs préparatifs, se laissent aller à la rêverie. Au cours des voyages qui les mènent là où l'intensité de leur existence va atteindre son point culminant, ils affrontent la nature sauvage ou, au contraire, vivent en symbiose avec elle. En fait, de quoi le récit est-il vraiment fait? La question renvoie à la relation que l'on peut établir entre les textes et les pratiques. Quelle distance à l'action effectivement réali9

sée et aux sentiments réellement ressentis cesTeprésentations du réel creusent-elles? Quel pouvoir de stimulation et de fascination du lecteur les histoires peuvent-elles exercer?

LA PUISSANCE DU RÉCIT

Les sources documentaires utilisées sont principalement composées d'histoires vécues relatées dans le détail. Si l'usage exclusif de ce genre de littérature n'est pas érigé en principe absolu, c'est pour ne pas se priver d'utiliser quelques ouvrages appelés romans par les voyageurs et les aventuriers, mais qui demeurent extrêmement proches des situations vécues par leur auteur. L'écriture - et il faut comprendre ici les cartes, les photographies, autant que le texte - traduit l'exercice des sens. Elle exprime aussi des actions et des réflexions suscitées par l'état des milieux momentanément habités ou parcourus à petite vitesse. Le style, défini par R. Barthes2 comme le moyen propre à l'auteur de traduire ses impressions, est souvent celui, "sec et objectif'3, du journal de bord. Ces deux traits principaux que sont la proximité de la réalité vécue et le style dénué d'mtifice, font de ce genre de littérature le corpus privilégié d'une investigation phénoménologique. L'attention portée aux histoires racontées ne possède pas le caractère ségrégatif des études réservées au roman: "Le roman d'aventures littéraire commence au style", écrit J.Y. Tadié4. En aucune façon, ce critère d'excellence ne sera retenu ici. Tout au plus peut-on l'évoquer pour comprendre que le récit d'aventures ait longtemps échappé à l'investigation littéraire. L'intention poursuivie est donc claire. On ne cherche pas à faire une anthropologie et une sociologie des genres valorisés par la critique, mais prioritairement une étude des formes d'expression qui ont demandé l'engagement corporel du narrateur, et qui sont valorisés par des lecteurs d'appartenance sociale très 10

diversifiée. De l'ouvdge Le tour du monde de l'exploration sous-marine par exemple, rédigé par l'un des quatre héros de l'Expédition Moana à la fin des années 1950, on ne peut oublier qu'il a d'abord eu du succès: cent mille exemplaires ont été vendus. De ce fait, la démarche se démarque de la critique littéraire. Mais elle se place aussi en opposition avec l'hostilité dont fait preuve C. Lévi-Strauss à l'égard des récits de voyages. Rappelons-nous le jugement si sévère de l'auteur de Tristes Tropiques sur ces pages qui racontent "par le menu tant de détails insipides, d'événements insignifiants"5. L'usage d'un style ascétique offrirait-il la garantie d'une grande proximité de l'expérience vécue? Certainement pas, car la réalité objective ne pourra probablement jamais être décrite. Seuls le croisement des indices, le recoupement des témoignages et la reconstitution des objets matériels et symboliques aident à enserrer le passé et le présent à l'aide de nos instruments de représentation; A l'origine d'une nouvelle critique littéraire, mais aussi d'un nouvel esprit scientifique, Bachelard a insisté depuis longtemps sur le façonnage des moyens d'observation par les théOlies : "les instruments ne sont que des théories matérialisées"6. Produits de l'observation, les représen-tations prolongent le schéma qui organise la perception. Et en retour, elles agissent sur lui. Mais entre les mots et la réalité vécue, il y a une distance irréductible. C'est sur la fonction de l'écart entre l'expression et l'impression née au contact direct d'une situation, que le narrateur-aventurier se prononce. Ce jugement fait ressOltÏr un paradoxe de la distance. Déçu par la première épreuve d'un livre qu'il avait voulu proche du "vécu" et "sincère", l'auteur juge que le "recul, la possibilité d'écrire en paix étaient bien plus nécessaires que la perception d'événements instantanément transcrits". Il ajoute même que, "pour un éclivain "d'action", le pire handicap est de vivre son sujet"7. Bien dire ce que l'on a vécu impliquerait donc une prise de distance par rapport à l'action et au spectacle du monde. Prendre le temps de trouver les mots qui créent l'intensité de l'événement, c'est augmenter la distance au réel. Accroître la distance à la 11

situation observée équivaut à se séparer de la présence du phénomène. En réalité, prendre le temps d'écrire, et donc mettre de la distance entre soi et les faits, c'est créer les conditions de produire autre chose que l'expélience initiale. Ecrire à chaud, ou au contraire, prendre du recul et laisser s'apaiser l'émotion éprouvée au contact du milieu, revient de toute façon à constater une impuissance: l'incapacité à traduire fidèlement une expérience sensible par le langage. En ce sens, même le style le plus pur et les images poétiques ne peuvent restituer ce qui a été ressenti. Le problème de la traduction de la qualité de l'expérience vécue ne peut être résolu en jouant sur la distance à la situation. Or, malgré toutes les maladresses et les insuffisances qu'il reconnaît à son oeuvre, le narrateur d'histoires vécues présente des contenus favorablement reçus par le lecteur. Le récepteur constitue l'épreuve dressée devant le récit. Mais il demeure indulgent à l'égard de la personne qui a réalisé en actes la matière de ce qu'elle raconte. Cette indulgence, qui fait passer le style à un plan secondaire, n'est pas intimée par le seul respect du personnage d'action: l'appartenance du lecteur à la même époque que le narrateur, son goût marqué pour la mer et la même forme de pratique corporelle, en bref, sa sensibilité proche, comblent les espaces que l'image poétique aurait pu occuper. Dans une certaine mesure, le succès de l'ouvrage atteste le partage des mêmes idées et des mêmes passions. C'est parce qu'il cristallise des impressions, des opinions et des actes inscrits dans le temps, c'est-à-dire partagés avec d'autres dans la vie quotidienne, que la valeur datable du récit est compréhensible. C'est parce que le lecteur d'une autre époque ne peut pas toujours mettre

dans le texte ce qu'il ne contient pas objectivement- et qui constitue peut-être sa source essentielle de puissance - que
le récit d'aventure ne peut être réédité à coup sûr. Bien que le thème de l'aventure constitue une forme de la vie qui traverse l'histoire, les contenus qu'elle organise à un moment donné n'ont pas une valeur éternelle. La réédition pour un large public de quelques ouvrages de Alain Gerbault est aujourd'hui concevable: en plus de
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l'aventure, les textes contiennent de l'exotisme, une critique du colonialisme, des images des années folles. Celle d'un ouvrage de chasse sous-marine, même remarquablement écrit, ne dépasserait sans doute pas les limites d'un auditoire spécialisé. Tout contenu ne peut donc pas être réactualisé n'importe quand. Autrement dit, la première condition de réception d'un récit réside sans doute dans la possibilité, pour le lectorat, de pouvoir prononcer à l'adresse de l'auteur la belle formule de Schütz: "Nous vieillissons ensemble"8. L'appréciation de la qualité et de la force des idées et des impressions, telles qu'elles sont reçues à un moment donné, reste plus délicate à effectuer. L'étude des dédicaces en donnerait une idée assez fiable. A titre d'illustration, voici un envoi relevé sur la page de garde d'un récit de mer: "A x, ce témoignage d'un rêve aux racines profondes". Notre propos n'est pas de valoriser ou de discréditer les objets de cet engouement à l'aune d'une quelconque valeur littéraire, originale ou authentique, mais simplement de décrire les pôles à partir desquels l'activité sociale se développe, et d'essayer de comprendre les relations tissées entre les personnes, les groupes et les communautés, qui s'établissent sur la base d'une expélience commune. A travers les aventures marines, des formes de vie se dégagent. Comment les histoires racontées pm1icipent-elles de la production de la réalité? L'histoire sociale et la sociologie ont longuement détaillé, de T. Veblen à J.P. Aron et P. Bourdieu, le processus par lequel la culture occidentale se régénère par le biais des pratiques innovantes, ostentatoires et discriminantes des bourgeoisies. Or nos aventuriers ne se distinguent ni par l'appartenance sociale, ni par le style de leurs récits. Il serait trop rapid~ de dire qu'ils se différencient par leurs exploits. Cherchent-ils même uniquement à se singulariser? Pour eux, l'intérêt réside au moins dans l'action d'écrire, avec des lettres, des photographies, des cartes, des films. Retenons d'abord le souci de communiquer une expérience. Pour comprendre toutes ces images, cet ensemble de mots, fixés par le livre, 13

et susceptibles;! par leur présence et leur combinaison, de jouer un rôle dans la création des sociétés, il est nécessaire de se référer à des formes de sensibilités qui organisent la perception et l'action au cours de la période considérée. Le récit d'aventure est donc en prise directe sur une période de la vie collective. En ce sens, toute investigation qui porte sur des récits ne peut être réalisée sans reconnaître l'historicité de cette forme d'expression. Le constat d'une relation organique entre le langage et l'impression, fait dire à l'historien qu'à "l'apparition du mot correspond la montée du sentiment"9. On trouve donc près des mots et plus généralement du langage, des réalités partagées par le plus grand nombre ou par un groupe d'adeptes. Mais il ne faut pas perdre de vue que le langage, qui émerge du monde naturel et social, exerce en retour une influence sur cette réalité. R. Caillois rend simplement cette réciprocité à propos du roman, qui est "à la fois le miroir et le guide de la société"lO. Si le récit d'aventures vécues s'adresse davantage aux personnes qui partagent la passion de la mer et s'adonnent aux mêmes pratiques corporelles, qu'à un lectorat en quête du plaisir intellectuel procuré par la littérature, il remplit sûrement des fonctions identiques à celles du roman: l'expérience vécue relatée par l'écriture exprime le sens commun, et en même temps, les images et les idées présentées ouvrent et forment un espace singulier d'action et de perception.

SENSIBILITÉS A LA NATURE

La notion de sensibilité traduit l'idée de pelméabilité aux images et aux conceptions. Elle signale aussi un état de réceptivité à une présence physique. On peut représenter, de manière idéaltypique, différentes fonnes qui servent de référence pour comprendre les attitudes et les gestes des aventuriers à l'égard des milieux qu'ils occupent. 14

Les récits révèlent des attitudes typiques dans le rapport à la société et à la nature. L'aventurier est pour ou contre sa société d'origine. Il établit des relations d'inclusion et d'opposition avec les sociétés et les espaces parcourus. Mais en permanence, la société est opposée à la nature, au point que l'on convient que l'histoire est un mouvement d'aller-retour entre ces deux instances, un processus où l'accent est tantôt porté sur la nature, tantôt sur la culture: "L'histoire apparaît comme un mouvement de navette entre le point où la nature, en se corrigeant, rend possible l'éclosion de la culture, et le point où la culture cherche à retrouver la nature, c'est-à-dire à se corriger à l'aide de celle-ci" Il. Si, à certaines périodes, ces deux tendances contraires cohabitent sans que l'une prenne le pas sur l'autre, nombreux sont les exemples qui révèlent la prédominance de l'une sur l'autre. L'attitude qui traverse l'histoire de la constitution de l'Amérique offre un exemple de relation univoque. G. Chinard montre comment se manifeste une mystique de la force qui ne se développe pas pour elle-même, mais au service d'un type de société et d'homme qui luttent, pendant la période de conquête du territoire, contre la forêt primitive. Il s'agit d'une force "employée pour étendre la domination de l'homo americanus sur le monde matériel"12. Dans une certaine mesure, l'aventurier de notre siècle répète ce rôle, dans le domaine des pratiques corporelles libres et improductives. Mais il est aussi capable d'adopter le point de vue inverse. Il juge alors les qualités et les défauts de sa civilisation à l'aune du monde sauvage. Le cas de ce navigateur solitaire figure un tel renversement de perspective. Au début du récit de son tour du monde à la voile, Jacques-Yves Le Toumelin évoque les passions et les répulsions de son adolescence. La voix de l'ensauvagement s'élève: "Sur terre, je n'aimais que la nature libre, le grand air, la
campagne, la forêt, les grèves

- la Nature

vierge du contact

humain, les grands espaces sans maisons, sans habitants, sans animaux domestiques" 13.Presque au même moment, paraît un roman inspiré d'un fait qui s'est produit plusieurs années auparavant. Dans Le vieil homme et la mer, E. 15

Hemin'gway Pl'oposeune belle évocation de ces deux perspectives fondamentalement opposées, mais qui coexistent pourtant au début des années 1950. Quand l'océan symbolise l'amour, on le nomme au féminin. Quand il désigne l'ennemi, la force qu'il faut vaincre, le genre devient masculin. Le vieil homme appelle l'océan "la mar, qui est le nom que les gens lui donnent en espagnol quand ils l'aiment. C..) Quelques pêcheurs, parmi les plus jeunes, ceux qui emploient des bouées en guise de flotteurs pour leurs lignes et qui ont des bateaux à moteur, (...) parlent de l'océan en disant el mar, qui est masculin. Ils en font un adversaire, un lieu, même un ennemi"14. La signification des actions, des perceptions et des convictions des aventuriers se dégage ainsi par comparaison avec ces deux manières d'être à l'égard de la nature, mais aussi des sociétés. D'un côté prévaut la prise de possession du monde, l'acte de force et de domination qui assure à la personne son emprise sur les choses. De l'autre, tout phénomène est interprété comme le signe d'une fusion avec le milieu. A l'écoute de son corps et de la nature qui l'accueille, l'aventurier jouit de "l'expérience de la vie de la terre"15. Les perceptions et les actions observées prennent signification par confrontation à ces deux fonnes de sensibilités. Il est cependant nécessaire de préciser que la réceptivité aux milieux fréquentés par les acteurs possède, selon les époques, des degrés variables de plasticité. Ce qui change, au cours du deuxième tiers du XXème siècle, c'est aussi le mode de perception de l'espace naturel et social. Jusqu'à la fin des années 1930, un mécanisme de projection confère à la mer des vertus roboratives. L'aventurier s'expose à l'eau et au soleil, car il possède la conviction qu'une relation causale fait dépendre l'état de santé de cette confrontation. Juste avant la guerre, naissent les signes d'une modification, qui supprime au geste son motif instrumental, orienté par le souci d'accroître les forces corporelles. L'acte d'exposition se limite à la jouissance qu'il procure. S'immerger, réchauffer son corps au soleil, relèvent davantage du plaisir de céder à la nécessité de
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'l'instant. Au milieu du siècle, l'impression de jouir des contrastes de la vie sensible l'emporte sans doute sur les usages obligatoires du corps, dictés par une morale. Progressivement, la vérité de la raison, qui pose la valeur positive des éléments naturels, cède la place à une relation plus directe avec le milieu. La certitude sensible de vivre la vraie vie efface les vérités révélées. L'affirmation d'une telle rupture dans le mode de réception de la nature présente la difficulté de rendre un processus. Ce sont les conditions imaginaires et physiques de cette transformation qu'il faudra rechercher, tout en précisant la manière dont se redistribue le travail des sens, et l'attention nouvelle portée aux sensations internes.

L'A VENTURE, FORME DE VIE

Les sensibilités que l'on a évoquées sont des formes de réception de la réalité liées au temps. Elles changent avec les époques. De la même manière, parler de l'aventure ne peut se faire sans constater l'historicité des formes de pratiques. Néanmoins, il existe dans l'aventure une composante sensible qui traverse les fonnes datables de la vie sociale. Dès le début du siècle, G. Simmel décrit ce moment de la vie sur le mode synthétique, qui produit l'unité des contraires. Il insiste sur cet état de "polarité extrême"16, propre au fait aventureux, quand le moment de sécurité rencontre le moment d'insécurité. Le sentiment aventureux est marqué par la tension entre des impressions et des intentions qui s'opposent. La peur se mêle à la confiance, la tentation d'aller de l'avant se mélange à la peur de faire un pas. Si les conditions d'apparition de cet état psychique mitigé varient selon les personnes, les lieux et les temps, la structure de ce qui est ressenti dans l'aventure demeure, "car le pathos de l'aventure est un complexe de contradictoires" 17. C'est cette forme d'expéIience intéIieure, ambivalente et fascinante à la fois, 17

que ressent le navigateur qui s'est un peu trop éloigné de la côte: "J'eus une sorte de frisson. Emotion ou peur? Les deux, je crois. J'étais allé aux limites d'un monde à moi interdit. J'aurais voulu y rester, entre-deux"18. Cet extrait d'un ouvrage de vulgarisation, qui combine les conseils techniques et les anecdotes, précise la nature du sentiment éprouvé, et en même temps, il énonce la condition pratique de son appmition. L'aventure commence quand on se tient à la limite de son propre territoire. Il existe une relation de dépendance entre la forme de l'impression ressentie et le point de l'espace - imaginaire ou physique - où l'on se tient. Pour que l'acteur ait le sentiment de vivre une aventure, il est nécessaire que ce point possède, à ses yeux, la valeur d'un seuil. La présence sur cet espace liminaire offre toutes les chances de provoquer l'émotion. L'endroit qui sépare le domaine sur lequel on a prise, de l'espace qui échappe à la raison et se dérobe aux sens, constitue "le seuil sensible de toute connaissance" 19. Insister sur la lisière qui sépare le domaine du connu d'un espace indiscipliné, implique quelques précisions sur le régime de la connaissance. Toute entreprise qui nous porte au-delà de l'orbe des vérités établies, ne peut se comprendre que si cet espace extérieur provoque la cmiosité ou excite la convoitise. Lorsque l'occupation des franges de cette étendue insoumise n'est pas le produit du hasard, elle se plie à des conditions psychiques. Nous faisons l'hypothèse que les images jouent un rôle primordial dans la définition des territoires d'aventure. Elles figurent parfois le Paradis, parfois le lieu dont on se demande s'il est accessible: dans ce cas, l'endroit transforme son occupant en héros. Mais souvent, l'élargissement du territoire imaginaire se produit par le seul attrait qu'exercent les images chargées de mystère. Qu'il soit soumis à la volonté d'investir un espace, ou dominé par la cmiosité, le régime de la connaissance ne peut se concevoir sans la détermination de franges, où le savoir n'a pas encore légiféré. 18

Le sentiment aventureux se manifesterait ainsi dans des conditions psychiques invariables: quelles que soient la formation de la personne et la nature de l'objet qui retient son attention, il existe une sensibilité aux limites que l'on peut considérer comme un invariant anthropologique. Toutefois, cette sensibilité est sollicitée dans des situations qui varient dans le temps. Elle s'exprime aussi selon des formes différentes. Au cours de la modernité, la fréquentation aventureuse des espaces suit et provoque le déplacement de l'origine du danger. Cette évolution des conditions de l'action va de pair avec l'affirmation de l'activité du sujet, qui l'emporte sur la passivité. Il ne s'agit pas de l'activité de l'esprit, mais d'un état qui se traduit par des actes. Lorsque Simmel parle de passivité, il fait référence au comportement de celui qui est saisi par une force extérieure. Etre passif signifie être la proie inerte du milieu, le sujet paralysé de l'adversité imprévisible. La notion souligne la pure extériorité des forces détenninantes de notre devenir. C'est vers la maîtlise de cette extériorité que tend le projet de la modernité. Le Nautilus de Jules Verne et Gilliat, le héros des Travailleurs de la mer, sont au contraire les proies actives du monstre sous-marin. Symboles exemplaires de la modernité, ils mettent à mort la pieuvre. Surplis par les périls de l'océan hostile, l'aventurier moderne se trouve devant une alternative: périr ou éradiquer le mal. Au milieu du XXème siècle, on assiste à la disparition progressive de l'effet de surprise absolue, au sens où les explorateurs du siècle précédent n'avaient pas une connaissance précise des menaces qui pesaient sur eux. En revanche, à vingt mille lieues sous les mers et dans la grotte décrite par V. Hugo, la pénombre règne. Comme à la lisière du rivage20, tout peut se produire. L'intrépide n'est guère informé de la silhouette et des habitudes de l'agresseur. L'aventurier contemporain par contre, se représente les linéaments du danger de façon moins grossière et moins dramatique. Même si son périple l'amène à rectifier les erreurs locales des cartes et des Instructions Nautiques, à l'échelle de la planète les modifications ne portent que sur des détails. Le 19

navigateur n'est plus attaqué à l'improviste par des choses qui, jusqu'alors, n'avaient fait que hanter le domaine du pensable. Désormais, les dangers rencontrés sont identifiés, et c'est cette opération préliminaire qui rend possible l'appréciation anticipée de leur apparition. L'identification de la valeur menaçante, neutre, ou favorable d'un événement, est l'étape préalable à tout comptage ou toute estimation de son occurrence. Tout comme la connaissance des conditions d'un phénomène permet d'inférer sa manifestation, la description de ce dernier précède l'enregistrement de sa fréquence, et donc tout calcul prévisionnel. Le XXème siècle est celui où l'idée de probabilité se généralise. Dans de nombreux domaines de la vie sociale, c'est le moment où l'on tente de domestiquer le hasard. L'aventure, cependant, ne fait pas partie du nombre. Les aventuriers qui, de plus en plus nombreux, partent seuls ou en petits groupes au cours de notre siècle, connaissent les dangers potentiels qui parsèment leur route. On suppose pourtant qu'ils ne s'engagent pas tant que l'entreprise leur paraît hasardeuse. Par contre, ils s'efforcent de prévoir les phénomènes à partir des indices qui les précèdent, et de préparer la manière de les écarter. Dès lors, ce n'est plus tant le danger qui fond sur l'audacieux, mais le personnage conscient de la puissance de la nature qui s'approche le plus près possible des abîmes. La menace extérieure n'existe plus que pour l'intrépide inconscient. La fin de la modernité s'accompagne de la généralisation du rapport ludique de l'homme avec la nature. Le joueur ne cherche plus seulement à connaître les lois du milieu. Il édicte lui-même les principes de l'interaction. La mesure des périls s'assortit de l'instauration des règles nécessaires à une activité réciproque. L'aventurier du deuxième tiers du XXème siècle élabore une éthique de la nature. De ce fait, par bien des aspects, son activité s'apparente au jeu. Le caractère ludique de l'action marque le climat de détente et d'hédonisme qui imprégne le récit d'aventures au milieu du XXème siècle. Il annonce également une relation à la nature qui relève d'un code plus élaboré: l'aventurier 20

définit lui-même les règles du jeu avec le milieu. Il trace les limites à atteindre et celles à ne pas franchir. La témérité ne se mesure plus uniquement face à de vastes étendues totalement inconnues, car seules restent à conquérir les "extrémités du monde"21 : les fosses marines, les plus
,

hauts sommets,les gouffrescachés dans les entrailles de la
terre, les limites de la résistance humaine. Autour des années 1950, l'aventurier prend soin de présenter l'originalité de son périple. Organiser une expédition et en produire la narration ressemble à une mise en scène. Il n'est plus seulement question d'affronter les éléments naturels ou, dans un moment de défaillance, d'être leur proie. Il s'agit aussi de poser le cadre de sa propre action, pour permettre au lecteur d'apprécier le type exact de commerce qui est entretenu avec le milieu22. C'est en cela que l'aventure devient un jeu, réglé par d'autres exigences que de conquérir des espaces inexplorés. Parce que "la carte de la terre a recouvert la terre"23, l'aventure s'est transformée en un parcours au coeur d'un espace plus largement conçu. L'exploit trouve désormais son sens par la neutralisation des forces spécifiques de la modernité et la réhabilitation de modes d'action plus élémentaires. Les romans de Jules Verne auguraient un monde asservi par la science et les techniques. Le récit d'aventures du milieu de siècle révèle le souci de lutter à armes égales avec la nature. Combiné avec la modicité des moyens dont disposent les voyageurs, le regain du naturalisme, que S. Moscovici définit comme l'état d'union de l'homme à la nature24, permet de comprendre l'effacement des machines thermiques au profit de l'utilisation mécanique directe des énergies naturelles: l'aventurier joue avec le vent et les courants. Il vit au rythme de la nature. Maîtriser et jouer: le point commun réside dans les moyens mis en oeuvre. La combustion de l'énergie corporelle et son astucieuse utilisation priment sur celle des ressources de la telTe. La précision croissante des techniques mises au point l'emporte sur le déploiement des forces mécaniques collectives. De la répartition équilibrée des chances de l'emporter, établie entre la nature et l'aventurier, va
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dépendre le métite du héros. Mais la relation ludique ne se réduit pas aux jeux d'affrontement. Le voyageur délaisse fréquemment le rôle de maître du jeu pour se laisser porter par l'ambiance. C'est le cas de P. Diolé qui, pour connaître la mer, rêve de lui appliquer les lentes et attentives manières de faire du paysan: "Mais pour être ce paysan des profondeurs, il faut au moins vivre au rythme des saisons de la mer"25. Le tempo de la nature s'applique au corps qui s'offre à elle. Voici le parcours qui mène à l'état de fusion. Voici le moment privilégié où l'on vit à l'unisson de l'espace. Le sentiment d'avoir réalisé ce cheminement conduit A. Camus à célébrer "l'heureuse lassitude d'un jour de noces avec le monde"26. L'acteur ne joue pas avec l'environnement. Il accepte d'en être le jouet, signe d'une confiance profonde dans la capacité du monde extérieur à accueillir un corps que la modernité a rendu étranger. L'espace naturel et social change, corrélativement aux techniques et aux règles éthiques qui en fixent temporairement l'utilisation. Cependant, comme nous avons proposé des formes de sensibilité à la nature, distinguons maintenant des formes d'action. Ainsi, deux comportements typiques se dessinent: l'aventure conquérante, qui explime une activité rationnelle tinalisée, où l'acteur ressent l'intensité dramatique du laps de temps indécis et le plaisir de son dépassement sans toutefois agir en vue d'éprouver cette impression; l'aventure hédoniste, pendant laquelle il oublie momentanément le telme lointain de son projet et savoure au présent l'ambivalence de ses sentiments. Dans le premier cas, la quête de l'exploit l'emporte. Dans le second, c'est l'expérience sensible qui prévaut. A ce propos, il semble important de signaler que l'aventure n'implique pas le dépassement des limites mais avant tout leur fréquentation. La personne qui se délecte de la turbulence des sentiments mélangés reste sur le seuil. Dans cette perspective, le déplacement du point de station ne résulte pas forcément d'une attitude conquérante. Il correspond simplement à la nécessité de faire reculer le 22

seuil pour maintenir le plaisir des stimulations contraires. Néanmoins, la représentation idéaltypique de ces deux motifs d'agir insiste sur la différence de signification que peut recouvrir le fait de se tenir aux limites. Le cas de Marcel Bardiaux, qui réalise seul le tour du monde à la voile entre février 1950 et septembre 1958, concrétise ces deux types de conduites, qui s'inscrivent ainsi dans l'histoire d'une seule vie. Bardiaux attache une grande importance à la réalisation des buts qu'il s'est assignés, et à la durée-record de ses traversées. Il met pourtant près de 9 ans à achever sa circumnavigation et sous-titre le deuxième tome de son récit: Par le chemin des écoliers. Signalons au passage que dans les récits de mer, au cours du deuxième tiers du XXème siècle, les relations réciproques de ces deux comportements typiques sont considérablement compliquées par la mauvaise conscience de céder à la tentation hédoniste. Durant la période, la morale de l'effort demeure vivace. En accord avec les transformations qui affectent les sensibilités et les actes conquérants ou hédonistes, le personnage de l'aventurier change d'image. Désormais, l'aventure symbolise la jeunesse. Mais une mutation a bien eu lieu depuis le début du siècle, où Simmel signalait l'aspect antipathique du vieil aventurier. Les récits de l'après-guerre idéalisent Joshua Slocum, circumnavigateur solitaire de la fin du XIXème siècle. Harry Pidgeon, le commandant Bernicot, William Willis, Eric de Bisschop, Vito Dumas naguère oubliés, parcourent les mers, au milieu de notre siècle, à l'âge de 50 ans passés. Ce qui est à l'état naissant juste après la guerre, E. Morin l'énonce au début des années 1960 : la jeunesse est devenue une valeur dominante27. Moment de la vie d'étendue variable selon les sociétés, la jeunesse est une réalité symbolique dont les limites changent aussi au cours de la modernité. Le vif engouement pour les aventures marines, qui se développe au cours de notre siècle, contribue certainement à établir des convictions, fondées sur des actes plus que sur le syllogisme: puisque l'aventure nécessite une vitalité 23

réservée à la jeunesse, vivre des aventures revient à reculer les limites de la vieillesse.

L'EXPÉRIENCE

COMMUNE

La forme de vie aventureuse confère aux histoires racontées une certaine permanence, tandis que les sensibilités aux réalités rencontrées par l'aventurier se transforment. Quoi qu'il en soi, la réception de sociétés et de milieux physiques particuliers, d'images et d'idées présentées par les prédécesseurs contribue, comme la sensibilité aux limites, à la création de la société. Les aventures librement entreprises, souvent définies en opposition au temps contraint, tourné vers la production économique, que représente le travail, sont assimilables au loisir par au moins un côté; elles sont génératrices de valeurs vivantes28. L'apparition de la nouveauté n'est pourtant pas uniquement conditionnée par la relation de la personne avec les objets qu'elle rencontre. Elle est aussi liée au partage de ces objets avec d'autres acteurs. Le succès du récit d'aventures, avons-nous dit, est certainement en partie dû à l'appartenance du lecteur et du narrateur à la même époque. Ainsi, malgré les oublis et les réductions que comprend le texte, imputables au langage utilisé, l'auteur et ceux qui le lisent peuvent se comprendre. Pour la seule raison qu'ils baignent dans le monde des mêmes objets. Affirmer qu'il existe une unité, née d'une mise en commun de toutes les réalités matérielles et symboliques propres à une période, ne suffit pas à comprendre la puissance fondatrice des pratiques corporelles évoquées par les auteurs. Parce qu'elles constituent des objets particuliers, partagés par un public, ces pratiques représentent l'occasion d'une communion entre les personnes qui participent au même spectacle. A ce 24

propos, on peut dire de l'aventure ce que le sociologue dit des sports olympiques: la nécessité de ces sports tient surtout "à l'énergie et à la passion qu'ils déclenchent, à la communion entre les hommes dont ils sont l'occasion"29. La mise en commun des actions par le biais du spectacle laisse entendre qu'une parenté s'installe sur une base sensible et intelligible. L'exercice des sens et l'application des catégories mentales sur les mêmes faits et les mêmes textes sont à l'origine de formes de sympathie, de fraternisations et d'émotions collectives, et on est en droit de supposer qu'elles apportent une satisfaction aux personnes qui les éprouvent. Ces formes d'effervescence, occasionnées par le pa11age,représentent une condition de propagation des pratiques et des récits. Mais c'est certainement le fait de ressentir les mêmes sensations externes et internes, inhérentes à des situations et des usages du corps singuliers, qui donne au pa11agede l'aventure - entendue alors comme une expérience vécue sa plus grande Oliginalité. Nul ne peut mieux comprendre ce que ressent le nalTateur que la personne qui a elle-même vécu physiquement la même situation. Cette dimension de l'expérience, qui ne peut être communiquée que par la participation réelle à une situation identique ou du même type, et par la réalisation d'actions analogues, fonde une esthétique, elle-même à l'Oligine d'une éthique. De ce point de vue, l'attention portée au "moment où l'esthétique se change en éthique"30, devrait conduire à préciser des formes et des facteurs de régénération des normes et des pratiques.

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