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Civilisation de la Courneuve

192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 313
EAN13 : 9782296417014
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CIVILISATIONS DE LA COURNEUVE Images brisées d'une cité

Collection Logiques sociales
Brigitte BRÉBANT,La pauvreté, un destin? 1984, 184 pages. J.-A. MBEMBE,Les jeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Anjou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie. Essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest. Tome 1: Le Mali. Tome 2: Le Sénégal. 1985, 265 et 285 pages. Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET,Michel MORFIN, Aspirations religieuses de jeunes lycéens. 1985, 172 pages. Michel DEBOUT,Gérard CLAVAIROLY, désordre médical. 1986, Le 160 pages. Hervé-Frédéric MOCHÉRI, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous. Les enjeux du dispositif Bonnemaison. 1986, 192 pages. Jean G. PADIOLEAU, 'ordre social. Principes L d'analyse sociologique. 1986, 224 pages. J.-Pierre BOUTINET(sous la direction de), Du discours à l'action, Les sciences sociales s'interrogent sur elles-mêmes. 1985, 406 pages. François Dupuy, Jean-Claude THOENIG, a loi du marché. L'électroL ménager en France, aux Etats-Unis et au Japon. 1986, 263 pages. Franco FoscHI, Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopératives, clandestins. 1986, 107 pages. Christian LERAY, Brésil Le défi des communautés. 1986, 170 pages. Claude COURCHAY, istoire du point Mulhouse. L'angoisse et le H bleu de l'enfance. 1986, 211 pages. Pierre TRIPIER, Travailler dans le transport. 1986, 211 pages. J.L. PANNÉ, E. WALLON(textes réunis et présentés par), L'entreprise sociale. Le pari autogestionnaire de Solidarnosc. 1986, 356 pages. Julien POTEL,Ils se sont mariés, ...et après? Essai sur les prêtres mariés. 1986, 157 pages. José AROCENA,Le développement par l'initiative locale. Le cas français. 1986, 228 pages. Jost KRIPPENDORF,Les vacances, et après? Pour une nouvelle compréhension des loisirs et des voyages, 1987. 239 pages. Paul N'DA, Les intellectuels et le pouvoir en Afrique noire. 1987, 222 pages. Jean-Claude THOENIG,L'ère des technocrates. 1987, 317 pages. Jean PENEFF, Ecoles publiques, écoles privées dans l'Ouest. 1880-1950, 1987, 262 pages. Jacques DENANTES,Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive. 1987, 137 pages. Serge WACHTER, Etat, décentralisation et territoires. 1987, 255 pages. Gérard NAMER, La commémoration en France. De 1945 à nos jours. 1987, 213 pages.

LOGIQUES

SOCIALES

Collection

dirigée

par Dominique

Desjeux

CIVILISA

TIONS

DE LA
COURNEUVE
Images brisées d'une cité

Editions l'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

~ L'Harmattan 1987 ISBN: 2-85802-941-5

What are the roots that clutch, what branches grow Out of this stony rubbish? Son of man, You cannot say, or guess, for you know only A heap of broken images...
« Quelles sont les racines qui s'agrippent, quelles branches poussent de ces rebuts pierreux ? Fils de l'homme, tu ne peux pas le dire, ni le deviner, car tu ne connais qu'un tas d'images

brisées...

~

T.S. Eliot

REMERCIEMENTS

Nous exprimons notre reconnaissance au Fonds interministériel pour l'aménagement du territoire, à la Direction régionale d'action sanitaire et sociale, à la Caisse de dépôts et consignations, et à la municipalité de La Courneuve pour leur soutien matériel à ces travaux. Les habitants, les associations et les intervenants qui ont nourri cette étude sont très nombreux, et nous les remercions tous. Ces travaux ont été effectués dans le cadre de l'Institut des affaires culturelles dirigé par Ann Avery. Enfin, les photographies sont l'œuvre de Renaud Monfourny.

A VANT-PROPOS

«Nous sommes tous des étrangers~, proclame un graffito en grandes lettres que j'ai remarqué récemment sur un mur de Genève. Déclaration politique et pédagogique sans doute, mais peut-être aussi une solution conceptuelle: en effet, si personne maintenant n'est tout à fait à l'abri d'être en situation d'étranger, nous appartenons tous à la même association, la caste des sans-caste, la communauté des excommuniés, tous autant chez soi que l'on peut l'être dans un monde incertain, de la naissance à la mort. Ce décrochement est ressenti différemment selon l'endroit où l'on vit; pourtant dans la banlieue, dont la population est composée en grande partie de personnes arrivant d'horizons lointains et disparates, il est particulièrement apparent. Au niveau mondial, la croissance de la banlieue est estimée à dix pour cent par an, ce qui fait que même la population de souche - ceux qui ont «toujours ~ été là - se trouve souvent minoritaire, étrangère bien qu'elle n'ait jamais déménagé, le terrain s'étant transformé sous ses pieds. On commence à croire que «le seul abri possible c'est le monde entier », comme l'a écrit Paul Eluard, qui venait justement de Saint-Denis, proche de La Courneuve. Cette façon de voir est conseillable. En effet, le besoin d'appartenir nous occasionne beaucoup de souffrances. Comme beaucoup d'autres animaux, l'être humain en arrive souvent au point de tuer ou même de mourir pour son lieu d'origine ou d'adoption; donc plus notre conscience d'appartenir est large moins nous risquons de nous trouver dans de telles extrémités. De plus, au sein d'un «chez nous ~ suffisamment grand, la mobilité professionnelle et résidentielle peut être ressentie comme un mode de vie 9

assez libre, intéressant et productif, plutôt que comme la déchirure dramatique souvent évoquée aujourd'hui. Comment vivre dans un monde qui nous a rendus tous étrangers? C'est peut-être cette question essentielle qui est à l'origine de ces notes sur une ville de banlieue et dans lesquelles nous sommes à la recherche des temps non pas perdus mais en train de prendre forme. Bien sûr, dans tous les domaines que nous avons explorés, nous avons trouvé un excès de systèmes qui ne marchent pas encore ou qui ne marchent plus, mais cela se présente plus comme un point d'interrogation que comme une constatation, plus comme un point de départ qu'une conclusion. Notre méthode principale pour cette recherche, ou cette quête, a été d'habiter le quartier en question, c'est-à-dire, de le «connaître» en tant qu'habitants. C'est une connaissance qui ne vient pas seulement des données et des chiffres mais aussi des bruits et des odeurs de la vie quotidienne, avec ses énervements et ses bonnes surprises, son ennui et sa vitalité, ses engagements étouffants et son isolement aride, son trop de dépendance dans quelques domaines, trop d'indépendance dans d'autres. Cependant, puisqu'il est possible d'expérimenter passivement de telles réalités sans s'en rendre compte ou pressentir leur signification, nous nous sommes efforcés de partager la vie associative locale, de rencontrer la plus grande variété possible de Courneuviens. Nous avons posé beaucoup de questions, assisté aux réunions, consulté la documentation existante, utilisé les services municipaux - bref tenté d'apprendre activement ce que nous pouvions, avec le temps et les moyens à notre disposition. Nous avons adopté une attitude résolument pluridisciplinaire pour ce travail, parce qu'il nous semble que les réalités sociales ne peuvent se comprendre isolément. L'insécurité, par exemple, est liée à l'environnement, luimême lié à l'économie, à l'histoire, à l'éducation, etc. - pas seulement ou même au premier lieu aux systèmes policiers, bien que cette question aussi ait sa place dans l'analyse. Peu à peu une espèce de mosaïque d'images brisées, d'expériences, de statistiques, de propos officiels et officieux, d'observations directes et indirectes, s'est formée. En effet, 10

c'est une tâche qui est de nature même toujours incomplète, non seulement parce que les facteurs à considérer sont infinis mais aussi parce que les relations entre eux sans cesse se transforment. Cela explique peut-être l'incohérence et les désaccords sur les cités HLM et les communes de banlieue en général, mais ce serait une erreur fatale d'en tirer la conclusion que nous sommes donc condamnés à l'incompréhension passive. Au contraire, cette complexité rend plus urgent le besoin de chercher et de construire des idées claires et précises dans ce domaine, sans lesquelles un minimum de justice ou de bien-être personnel et social ne sera pas possible. Plus nous avons avancé dans ce travail plus, nous avons pris conscience des autres questions qu'il fallait poser. Si ces notes représentent un bilan, donc, c'est un bilan provisoire. Elles sont dans l'ordre dans lequel nous avons abordé les dix thèmes signalés, bien que quelques morceaux aient été ajoutés çà et là ultérieurement. Ainsi elles reflètent aussi une optique qui évolue, avec des problèmes de synchronie et de diachronie que nous laissons à ruminer au lecteur.

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I PROFIL: CITÉ TYPIQUE ET UNIQUE
Et 0 ces voix d'enfants, chantant dans la coupole! Verlaine

Le grand ensemble immobilier de La Courneuve, situé dans la banlieue nord de Paris, s'est vu qualifié par la presse et par les habitants eux-mêmes de « cité de la peur », «poubelle de Paris», «cage à poules», «réserve», « ghetto», «les Quatre mille» et tout simplement «le grand ensemble». Tous ces noms sont déformateurs, le dernier excepté. Même l'expression «les Quatre mille », qui représente le nombre de logements, n'est qu'un raccourci, puisqu'il existe en fait 4 100 logements dans ce monde de béton, dont la construction a été entreprise en 1957 et achevée vers 1963. Cette réputation, trop extrême et trop neutre à la fois, masque la réalité d'une ville de banlieue se débattant, comme la plupart des autres, avec toute une série de questions vitales. Cela va de la survie individuelle à la coexistence pacifique, de l'économie familiale à la désindustrialisation de l'Europe, du ramassage des ordures aux Droits de l'homme, de la santé mentale aux grandes philosophies du monde. Dans son ensemble, La Courneuve avec sa nouvelle cité de 4 100 logements forme un microcosme dynamique de problèmes interdépendants qui se développent, agissent et réagissent les uns sur les autres de 13

jour en jour. Essayer de comprendre cette situation, ce n'est donc pas seulement s'interroger sur un petit point controversé sur la carte de France, mais c'est aussi se poser des questions sur le monde. Voilà, plus ou moins, ce qui nous a incités, en tant que membres d'une association internationale de recherche sociale, à vivre dans cette cité. Une semaine après notre arrivée, un enfant fut tué, et pendant plusieurs jours, l'air chaud d'été fut chargé d'angoisse et de peur. J'ai pensé alors que nous étions stupides de nous installer ici. Le soir suivant, une petite foule passa près de chez nous criant « On veut! L'assassin... On veut! L'assassin », cassant quelques carreaux au passage. C'était un cri rituel, mais confus, impuissant. On nous dit que c'étaient des organisateurs anti-racistes «de l'extérieur» qui avaient essayé de mobiliser cette manifestation. Plus tard dans la nuit, des enfants qui jouaient encore dans la rue criaient les mêmes mots rythmiques, pour s'amuser. Drôles, ces voix d'enfants insouciants qui lancent de temps en temps, d'un ton laconique, «On veut! L'assassin! ». Les faits sont vite devenus légendaires: un enfant maghrébin de dix ans, Toufik Ouannes, lançait des pétards un soir, à quelques jours de la fin du Ramadan, fête de l'Islam, et du jour de la prise de la Bastille, fête nationale de la France. Un Français d'un certain âge dans le bâtiment à côté n'arrivait pas à dormir avec ce bruit et, excédé, déchargea sa carabine à air comprimé sur l'enfant. Normalement, une telle arme n'est pas assez puissante pour tuer, mais dans ce cas, le plomb traversa le cœur de l'enfant, qui mourut avant que quiconque n'ait eu le temps de lui porter secours ou même de comprendre ce qui s'était passé. A Chicago, Londres ou Bombay, un tel acte aurait suffi à déclencher une explosion de violence. Pendant plusieurs jours, les journaux furent remplis de prévisions de violence raciale, de combats de rue, etc., accompagnées de réflexions sur la jungle du béton, le sort des immigrés, l'effondrement des systèmes socio-économiques de la banlieue, l'histoire de l'Islam, et d'autres propos censés être pertinents. Mais sans grand soulèvement populaire, l'assassin 14

fut arrêté et les choses revinrent progressivement à la normale. Pour certains, cela représente la banalisation d'une situation intolérable; pour d'autres, cela montre que les Courneuviens sont plus sages et plus forts que ne l'avait prévu la presse. C'est d'une publicité plus positive dont bénéficia la cité quelques jours plus tard, lors de la visite surprise du président de la République, qui déclara que les grands ensembles devaient être réhabilités, rendus plus habitables et transformés en des lieux où l'on puisse trouver des raisons de vivre. «Cela mérite une prise en main, que j'ai décidé d'entreprendre », conclut-il (Libération, 27 juillet 1983). Une déclaration assez monarchique et généreuse, mais qui ne semble pas, rétrospectivement, beaucoup plus puissante que le cri de la foule. Dans l'immédiat, quand même, quelque chose a changé: la cité est passée de la propriété de la municipalité de droite de la ville de Paris à la municipalité communiste de La Courneuve, transaction terminée le 1er juillet 1984 et qui mettait fin à vingt ans d'âpres négociations. Ici, cela fut naturellement perçu comme une grande victoire pour La Courneuve, qui depuis si longtemps se battait pour obtenir le pouvoir de résoudre les problèmes qui se trouvaient sur son territoire, mais dont la responsabilité appartenait à Paris. Reste à voir si les problèmes longtemps attribués à la corruption et à l'incompétence de la grande ville peuvent être résolus par la petite (La Courneuve comptait 33 729 habitants en 1982, Paris 2 176 millions). De grands projets sont en préparation, mais avant cela, il nous faut comprendre comment La Courneuve est devenue cette problématique spéciale et pourtant représentative qu'elle est aujourd'hui.

Contexte historique
Pour raccourcir une longue histoire
commencé son existence
1,

La Courneuve a
actuel en 1135

avec son nom

1. La plupart de cette histoire se trouve dans l'ouvrage, souvent consulté dans ces pages, d'Anne Lombard-Jourdan: La Courneuve: des origines à 1900, CNRS, 1980. 15

quand l'abbé Suger de Saint-Denis a décidé que ses moines manquaient de vin, et acquit un terrain pour y planter une nouvelle vigne qu'on appela, avec un certain manque d'imagination, Curia nova, la nouvelle exploitation. On installa donc quatre-vingt vignerons près de l'église de Saint-Lucien (qui existait déjà et existe encore aujourd'hui, située à l'intersection de six routes interurbaines et dirigée par des prêtres ouvriers) en se débarrassant des quelques paysans qui y vivaient, pour leur faire place. Ce n'était pas vraiment une bonne terre à vignobles, mais le vin était destiné à la liturgie et il n'est pas nécessaire d'être fin connaisseur pour célébrer la messe correctement. Ainsi, La Courneuve était originellement un satellite de SaintDenis. Curia nova semble être pour cette époque une façon aussi négligente de nommer un lieu que l'est Quatre mille aujourd'hui. Le village est demeuré dans l'orbite de Saint-Denis jusqu'au dix-neuvième siècle, époque à laquelle une ligne de chemin de fer l'a relié directement à la capitale. Auparavant, sa population n'avait jamais dépassé 600 habitants, disséminés autour de trois petits hameaux; mais elle est passée de 473 habitants en 1801 à 1 789 en 18962. L'accroissement eut pour origine l'intensification de l'agriculture et ensuite le démarrage de l'industrialisation. Sur une surface totale de 760 hectares, 700 étaient encore cultivés en 1900, sur lesquels on faisait pousser une quantité de plus en plus grande de légumes destinés aux marchés parisiens, ainsi que des produits agricoles divers. Contrairement aux villes avoisinantes, et plus particulièrement à Saint-Denis, qui en 1856 comptait déjà 94 usines et 15 900 habitants, La Courneuve était encore au début du siècle une localité rurale 3. Son sous-sol marécageux rendait la construction de routes et autres travaux plus chers que dans les zones alentour. Progressivement, puis de toute allure après la première guerre mondiale, des usines firent leur apparition le long
2. Martine Mazeris, Géographie industrielle de La Courneuve» in La Vie urbaine, n° 3, juillet-septembre 1968. 3. José Martins Diaz, mémoire soutenu en septembre 1972 à l'Institut d'urbanisme.
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de la voie ferrée. La première d'entre elles, construite en 1864 et employant 150 personnes, fut les Fonderies et Ateliers de La Courneuve. Le coût peu élevé du terrain industriel et la ligne de chemin de fer permettant de transporter du charbon et des minerais, rendirent la région attrayante pour les industries métallurgiques françaises qui se développaient, en particulier les chaudronneries. La plupart des industries qui se trouvent à La Courneuve aujourd'hui y ont été installées entre les deux guerres mondiales. La région se trouvait ainsi aux premières lignes des progrès technologiques dans les années trente, et pour cette même raison est embarrassée maintenant d'une part trop importante d'installations caduques. En 1938, la population avait atteint 18 000 habitants, et la partie sud-est de la commune, qui s'appelle, avec un neutralisme caractéristique, «les Quatre routes» était une zone totalement urbaine. La croissance continua dans les années cinquante et soixante, atteignant plus de 40 000 habitants en 1968, avec 17 OGO emplois industriels dans la commune. Puis ces nombres ont décru aussi rapidement qu'ils avaient augmenté, pour atteindre 33 000 habitants et 7 000 emplois industriels en 1984. De telles «montagnes russes» économiques et démographiques ont certainement été bien au-delà de ce qu'aurait pu imaginer l'abbé Suger lorsqu'il installa sa Curia nova près de la fontaine de saint Lucien il y a 850 ans, et pourtant il fut novateur, le pionnier principal de l'architecture gothique. Cette fontaine se trouvait encore au milieu d'une prairie ouverte jusqu'aux années soixante, époque où elle disparut sous le béton des Quatre mille, un exploit technique qui aurait sans nul doute fasciné l'abbé. La fontaine avait une légende, selon laquelle saint Lucien, passant un jour par là sur son cheval, tranquillement, se vit secoué par ce dernier frappant le sol, impatient de rattraper saint Denis, parti en avant. A l'endroit où son sabot avait frappé le sol, une fontaine d'une limpidité remarquable et au pouvoir curatif avait jailli, ne s'arrêtant de couler qu'en 1965. Ces dèrnières années, la légende a été ranimée, car les eaux sacrées sont maintenant la 17

cause d'une humidité permanente et d'inondations occasionnelles du parking de la rue Salengro sous l'école primaire aux Quatre mille nord. Jugement divin contre le béton pour certains, jugement naturel pour d'autres.

Un grand projet peu propice
Ce n'est qu'en 1957 que les derniers 37 hectares de terre maraîchère arrêteront leur production, ayant été acquis par la ville de Paris pour y construire cent onze logements par hectare. Cette idée ne semblait pas particulièrement déraisonnable à l'époque; même une surface aussi peu importante était difficile à trouver à proximité de Paris, et la municipalité de La Courneuve dut choisir entre cet arrangement à caractère social et l'exploitation des spéculateurs privés. Il faut rappeler qu'à l'époque, la ville de La Courneuve avait aussi sa part de mal-logés et de bidonvilles, dont un projet immobilier privé n'aurait pas voulu s'embarrasser. De plus, le projet de la ville de Paris, de part son recrutement dans les couches de la population traditionnellement plus proches de la gauche, ne pouvait que consolider l'équilibre encore un peu précaire qui existait au sein de la municipalité socialo-communiste de La Courneuve. Deux autres arguments jouaient en sa faveur: il y avait une vaste zone verte à proximité - 220 hectares du parc départemental, ce qui devait apporter une certaine compensation, sous la forme d'oxygène et de paysage agréable, aux mauvais effets de la surpopulation. Et il y avait beaucoup d'emplois dans la région, la Seine-Saint-Denis étant l'une des plus importantes zones industrielles de l'Europe. Le grand ensemble fut rapidement conçu, construit et rempli d'habitants. Les autorités de Paris étaient soulagées d'avoir diminué la pression sur ses logements (je me rappelle des affiches dans le métro quand je visitais Paris comme étudiant, exhortant les nouveaux arrivants à s'en aller vivre ailleurs); et les nouveaux locataires étaient heureux d'avoir l'eau chaude, le chauffage central, les toilettes à l'intérieur de leur appartement. C'était comme si le slogan des temps héroïques avait été suivi: «Faisons 18

l'impossible aujourd'hui, et laissons pour demain le difficile ». Le lendemain arriva vite. 17 538 personnes avaient été logées, mais les écoles, les services sociaux et urbains nés de ce doublement brutal de la population locale étaient sous-développés. Les rapatriés d'Algérie, les anciens mal-logés et habitants de bidonvilles, enfin les travailleurs migrants formaient une grande partie de cette nouvelle population, qui avait à la fois des besoins plus importants et des structures moins adéquates que le citoyen moyen de la France. Leur soulagement de se trouver logés convenablement céda vite aux inquiétudes pour l'éducation de leurs enfants, la santé et la vie sociale. En 1964, une bagarre éclata près du bar « Le Narval» au centre du grand ensemble entre des jeunes de La Courneuve et de Saint-Denis, deux furent blessés à coups de fusil, ce qui déclencha une première vague d'articles de la presse à sensation. En 1971, le malaise se transforma de nouveau en panique quand un jeune de dixsept ans fut tué au Narval. Il «faisait des histoires» et le patron du bar avait sorti le pistolet qu'il gardait sous son comptoir en cas d'urgence. «Comment peut-on vivre à La Courneuve? », «La tragédie des HLM», «Nous avions fait à La Courneuve une cité libre - c'est devenu une prison!» clamèrent les gros titres des journaux 4. Avant même que les bâtiments géants n'aient eu le temps de devenir l'anachronisme d'évidente mauvaise qualité qu'ils sont aujourd'hui, ils étaient associés à l'idée de conditions sordides, de déprédations et à la peur. Cette image est souvent citée comme une des principales difficultés de la ville. La mort de ce jeune homme et celle de Toufik Ouannes, en 1983 ont attiré beaucoup de publicité, et elles s'ajoutèrent à un désastre qui avait frappé la ville un demi-siècle plus tôt. En 1918, l'explosion d'un dépôt de 15 millions de grenades avait fait «une centaine de morts» s, transformant le village indus-

4. Emile Breton, Rencontres à La Courneuve, Messidor Temps Actuels, 1983. 5. Christian Bachman et Luc Basier, Les imageries de La Courneuve, Rapport au ministère de l'Urbanisme, du Logement et des Transports, 1986. 19

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