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Concepts d'une sociologie de l'action

De
160 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 83
EAN13 : 9782296295025
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CONCEPTS D'UNE SOCIOLOGIE DE L'ACTION Introduction raisonnée

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Pequignot
Bizeul D., Nomades en France, 1993. Giraud C., L'action commune. Essai sur les dynamiques organisationnelles.

1993.
Gosselin G., (sous la direction de), Les nouveaux enjeux de l'anthropologie. Autour de Georges Balandier, 1993. Farrugia F., lA crise du lien social, 1993. Blanc M., Lebars S., Les minorités dans la cité, 1993. Barrau A, Humaniser la mort, 1993. Eckert H., L'orientation professionnelle en Allemagne et en France. 1993. IazykoffW., Organisations et mobilités. Pour une sociologie de l'entreprise . en mouvements, 1993. Barouch G., Chavas H., Où va la modernisation? Dix années de modernisation de l'administration d'Etat en France, 1993. Équipe de recherche CMVV, Valeurs et changements sociaux, 1993. . Martignoni Hutin J.-P., Faites vos jeux, 1993. Maugin M., Robert A, Tricoire B., Le travail social à l'épreuve des violences modernes, 1993. Agache Ch., Les identités professionnelles et leur transformation. Le cas de la sidérurgie, 1993. Robert Ph., Van Outrive L., Crime et justice en Europe, 1993. Ruby Ch., L'esprit de la loi. 1993. Pequignot B., Pour une sociologie esthétique. 1993. Pharo P., Le sens de l'action et la compréhension d'autrui. 1993. Marchand A (00.), Le travail social à l'épreuve de l'Europe, 1993. Sironneau I.-P., Figures de l'imaginaire religieux et dérive idéologique, 1994. Albouy S., Marketing et communication politique. 1994. Collectif, Jeunes en révolte et changement social, 1994. Salvaggio S.A, Les chantiers du sujet, 1994. HirschhomM., Coenen-Huther J., Durkheim-Weber. Vers lajindes malentendus, 1994. Pilloy A, Les compagnes des héros de B.D., 1994. Macquet C., Toxicomanies. Aliénation ou styles de vie, 1994. Reumaux F., Toute la ville en parle. Esquisse d'une tMorie des rumeurs,

1994.

Gosselin G., Ossebi H., Les sociétés pluriculturelles, 1994. Duyvendak J. W., Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France, 1994. Blanc M. (00.), Vie quotidienne et démocratie. Pour une sociologie de la transaction sociale (suite), 1994.

Claude GIRAUD

CONCEPTS D'UNE SOCIOLOGIE DE L'ACTION Introduction raisonnée

Éditions L'Harmattan
5-7 rue de l'École-Polytechnique
t

75005 Paris

Du même auteur

Bureaucratie

et changement, L'Hannattan,

Paris, 1987.

L'action commune: essai sur les dynamiques organisationnelles, L'Harmattan, Paris, 1993.

@ L'HARMA TI AN, 1994 ISBN: 2-7384-2830-4

SOMMAIRE

Préalable. .., ... ... ... ... ... ... ... ... Introduction '"

.., ... ... ... ... ... ... ... ... ... .,.

7 11 19 21 27 34 36 39 42

I. De quelques références philosophiques........... A. Le sujet social..............................................
B. De la raison à la rationalité. . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . . .. . . . . .

C. Situations et règles. .. .... .... .... .. .. D. Intérêts, passions et vie sociale E. La capacité à apprendre.. ... ... ...

....... .. .. ..

. .,.

.........
...

F. La limitation des désirs: les Institutions.. .. .. .. .. .. .. .. ..

II. Continuité et rupture entre philosophie et sociologies de l'acteur: de l'interprétation et de la construction de l'objet..........................

49 57 59 69 77

III. Analyse succincte de quelques concepts
fondamentaux

.........

A. Attitudeset comportements... . B. Rôleset situations C. Intérêts,normeset valeurs ...

.,. ...

... ............. .., ...........

D. Les relations de pouvoir et les règles
E. L' acteur.

.......

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

F. Confli 1. ..................... G. Parcourset identitéssociales.............................. H. Organisation.................................................
IV. Rationalité et autonomie du sujet................ V. Théories du sujet et importance contemporaine des individualités.. ..................... En guise de conclusion.................................... Bi bliogra phie ................

83 90 96 106 112 121

129 137 143

PRÉALABLE

Les sociologies de l'acteur ont acquis récemment, en France tout particulièrement, un droit de cité dans l'empirée de la sociologie. La relative diffusion de ces théories n'est pas sans poser, néanmoins, le problème de l'intelligibilité de leur propos, tant leurs concepts sont devenus d'un usage courant et d'une approximation corrélative. C'est le cas du concept d'acteur, ou de celui d'identité, voire de celui de situation. C'est, vraisemblablement, l'état de la convergence des recherches de différents courants sociologiques vers un paradigme central - celui de l'acteur social - qui est aujourd'hui source de cette approximation dans les usages des concepts. A contrario, c'est cette même approximation conceptuelle des usages qui favorise un rapprochement - et un débat - autour du concept d'acteur et de ses conséquences en termes de conception du social. Il ne serait, donc, guère pertinent de vouloir exclure des sociologies de l'acteur ceux qui ne s'associent pas à une définition restrictive de l'acteur et de sa rationalité. Définir l'acteur par sa liberté d'agir - sous contrainte de situation - et par sa capacité de calcul n'est pas la seule façon

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d'envisager -dans une perspective de sociologie de l'acteur - le rapport entre le singulier et l'universel, l'individuel et le collectif, l'acteur et l'action. Si cette lecture de l'acteur et la conception du social qui la sous-tend peuvent être considérées comme le socle primitif des théories de l'acteur, elles se sont diversifiées, tout en s'accordant sur la place de l'acteur. Nous entendrons, en conséquence, par sociologies de l'acteur l'ensemble des courants de pensée des sciences sociales qui se reconnaissent dans l'analyse des faits sociaux à partir de l'action et de l'individu agissant. Ce paradigme fait de l'individu le point de passage et la base d'intelligibilité du social. L'individu est pensé comme acteur du social. Il agit dans des systèmes d'interaction et d'interdépendance qu'il contribue à produire - dans des contextes de contraintes, d'orientations et d'opportunités - et dont il assure également une certaine permanence par son action, indépendamment ou non de toute option relative à l'état de la société. A ce paradigme est adjoint un ensemble de méthodes d'analyse et d'interprétation que l'on peut regrouper sous l'appellation de démarche compréhensive (Une confusion est parfois, abusivement,faite entre la démarche compréhensive et l'enquête qualitative. Les méthodes de recueil de données ne sont pas nécessairement, dans la cadre de cette démarche, des méthodes dites qualitatives de même que la compréhension n'est pas indépendante de l'interprétation sur une base de données
objectivées).

A cette conception se rattachent différents courants de pensée qui pourraient être classés en fonction de la place qu'ils reconnaissent à l'acteur dans les systèmes sociaux. Ce sont, par exemple, l'interactionnisme symbolique et l'ethnométhodologie (Mead, Goffman, Garfinkel, Padioleau), l'individualisme méthodologique (Weber, Hayek, Popper, Boudon, Bourricaud, Elster), le courant de l'analyse stratégique (Crozier, Friedberg, Sainsaulieu), l'actionnalisme (Touraine, Wieviorka), ou encore le courant du choix rationnel (Homans, Blau, Schelling, OIson) pour ne citer que ceux-là.

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D'autres courants participent de cette conception de la place de l'acteur dans les structures parce qu'ils sont historiquement à l'origine d'une réflexion sur l'acteur et sur les socialités. C'est le cas du courant structuro-fonctionnaliste, représenté principalement par T. Parsons et Shils, et du courant d'analyse fonctionnelle, représenté par Merton, Selznick, Gouldner, Nisbet. Un parallèle pourrait également être tenté avec les travaux de la psychologie sociale et le courant cognitiviste. Certains travaux de Doise et de Moscovici, de Berger et de Luckmann par exemple, sont à la rencontre des sociologies de l'acteur même si, par ailleurs, ils s'en éloignent par l'importance qu'ils accordent au passé des acteurs au détriment des situations et des projets. Mais de tels rapprochements ne sont pas toujours pertinents. TIfaut, en effet, garder à l'esprit qu'un paradigme est un ensemble de croyances scientifiques (Kuhn,1970) mises en ordre sous fonne de postulats et de propositions, nécessairement compatibles les uns avec les autres. On ne peut, en effet, à la fois reconnaître l'autonomie de l'acteur et le transfonner en simple agent de reproduction sociale. Des rapprochements, sur fond d'enquête et d'élaboration de modèles conceptuels, sont, cependant, possibles. TIstraduisent la dynamique même de la recherche. Ce sont ces rapprochements qui, lorsqu'ils sont fondés, font évoluer le paradigme lui-même (Kuhn). Les sociologies de l'acteur sont en conséquence ici conçues comme étant celles qui font de l'individu et des interactions un passage obligé de la compréhension des phénomènes sociaux. Ce qui se construit dans le conflit ou l'adhésion, l'apathie ou l'indifférence ne peut, selon ces courants, être interprété indépendamment des individus en situation, de leurs actes et de la rationalité. Il n'est cependant pas question ici de se livrer à la découverte de ces sociologies en exposant leurs thèses. Il s'agit, plus modestement de proposer une interprétation critique de quelques concepts en usage dans les sociologies de l'acteur. Là encore, l'interprétation ne vise pas à rendre compte de l'ensemble des analyses proposées par les sociologies de l'acteur sur un concept donné.

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Elle a pour seul objectif de proposer, dans une perspective paradigmatique, une lecture succincte pennettant de prendre connaissance de la façon dont quelques concepts sont abordés, communément, par ces sociologies, sans que ne soient nécessairement discutées les divergences de point de vue. C'est donc davantage à une introduction raisonnée de concepts d'une sociologie de l'acteur, sous la fonne d'un essai, que des sociologies de l'acteur dont il sera question ici. Le choix des concepts répond à cette option d'interprétation.

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INTRODUCTION

" Ne plaise aux Dieux que je couche Avec vous sous même toit. Arrière ceux dont la bouche Souffle le chaud et le froid!"
,

Le Satyre et le Passant,

La Fontaine (Fable VII, Livre cinquième).

Les théories de l'acteur sont souvent présentées comme des théories sociologiques contemporaines. De fait, ainsi que le remarque C. Paradeise (Cahiers français n° 247), l'ancrage de ces théories dans le milieu universitaire français s'est fait autour des années 1970, à l'occasion du renouveau de la pensée libérale (Lepage 1983). Ce serait pourtant une double erreur de considérer que les théories de l'acteur sont des théories essentiellement contemporaines et de réduire ces théories aux options libérales. Pour qu'une telle lecture soit valide, il faudrait que trois conditions soient réunies. La première serait celle d'un changement radical dans la conception de l'acteur entre les travaux de référence comme ceux de Weber, de Simmel ou encore de Parsons et Merton par rapport aux travaux contemporains censés rendre compte de ces théories. Or il n'en est rien. Que ce soit, en effet, l'acteur de situation de M.Crozier, issu du modèle utilitariste et du courant structuro-fonctionnaliste de

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Parsons et Merton; ou l'acteur de subjectivité de R.Boudon, issu du modèle de rationalité complexe de M.Weber et de la filiation kantienne du sujet, la conception de l'acteur social n'est pas fondamentalement contemporaine. Il en est de même dans le cas de l'acteur de scène d'E.Goffman qui ressemble, comme un frère, à l'individu simmelien. Quant à l'acteur d'historicité de Touraine, il hérite de la conception marxiste et parétienne des élites, son rôle d'entraînement dans le processus de changement social. On pourrait poursuivre plus avant cette ébauche d'investigation (par trop allusive, il est vrai) sans trouver, pour autant, d'éléments pertinents justifiant la thèse d'un changement de perspective à propos de l'acteur. Il n'est donc guère acceptable de parler de théorie spécifiquement contemporaine à propos des théories de l'acteur. Il reste cependant vrai, comme le souligne C. Paradeise, que la référence à l'acteur a gagné, au cours de ces dernières années, en France tout particulièrement, un droit de cité qu'elle n'avait pas auparavant et que certains rapprochent de "l'individualisme contemporain" (Lipovetsky 1983; Lasch 1979). Il n'est pas temps, pour nous, de discuter ce point important. On observera, néanmoins, que si le milieu universitaire français, par exemple, ne s'est ouvert que récemment aux théories de l'acteur, ce n'est pas le cas de l'Allemagne qui, depuis la philosophie de l'histoire au XIXème siècle, a créé une épistémologie des sciences sociales assise sur la compréhension et l'interprétation des actes du sujet soCial. Gusdorf (1974) notait, à ce propos, que la différence dans l'influence qu'ont pu avoir l'école positiviste (depuis A.Comte, jusqu'à P.Bourdieu, en passant par E.Durkheim, même si sa pensée déborde cette classification) et l'école herméneutique, en Allemagne et en France, procède autant des stratégies des membres de l'Université dans les deux pays et des rapports avec le milieu philosophique, que du poids différent des références issues du siècle des Lumières et de la volonté des intellectuels allemands de s'affranchir de cet héritage (devenu indésirable) d'un pays voisin. L'acceptation des théories de l'acteur, par le milieu sociologique, ne serait donc, probablement, pas liée à la seule émergence

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d'un nouvel "individualisme" mais plutôt à un changement de paradigme dominant ( on notera, par ailleurs, que la modernité a souvent été qualifiée par le concept d'individualisme sans, pour autant, qu'il soit possible d'associer de façon univoque cette manière de caractériserla modernité à une sociologie de l'acteur; c'est particulièrement vrai des travaux de Durkheim 1895, 1897). 11n'y a donc pas lieu de penser à un nouvel "individualisme" en évoquant les théories de l'acteur ni d'associer à une réflexion sur l'individualisme les seules théories de l'acteur. La seconde condition serait celle de l'adéquation parfaite entre le modèle de l'Homo oeconomicus et le modèle de l'Homo sociologicus qui caractérisent ces théories. Ce n'est pas le cas bien que l'on puisse observer des rapprochements à partir de l'importance accordée de part et d'autre à la variable de situation pour comprendre et expliquer les comportements des acteurs. Une remarque néanmoins s'impose dès à présent. Même si, en tendance, les théories de l'acteur se reconnaissent par leur démarche et par la conception qu'elles ont de l'action, elles ne sont pas homogènes quant à la conception de l'acteur. Entre l'acteur historique de Touraine, l'acteur de subjectivité de Boudon, l'acteur culturel de Sainsaulieu, l'acteur de situation de Crozier et Friedberg et l'acteur de scène de Goffman par exemple, il y a de profondes différences malgré l'usage du même mot. Mais cette diversité ne se structure pourtant pas autour de la conception de l'Homo oeconomicus. Même dans le cas de l'acteur de situation (Crozier), à aucun moment sa rationalité n'est optimale et absolue. Elle est cognitivement limitée (en terme de capacité et d'accès à l'information) et contingentement située. Il n'y a donc pas lieu de faire de la rationalité de l'acteur stratégique un prolongement de l'acteur économique. Ce qui est commun aux deux acteurs, l'opportunité et l'utilitarisme, est également ce qui les différencie. L'Homo oeconomicus agit ses préférences en réaction à des stimuli alors que l'acteur stratégique découvre ses enjeux en fonction des opportunités. La liberté de l'acteur est un élément de la dynamique des relations sociales (et donc des comportements) dans le cas de l'acteur stratégique alors que la liberté n'est qu'une 13

réponse possible, indépendamment des situations, dans le cas de l'Homo oeconomicus. La troisième condition serait que les théories de l'acteur aient été élaborées après le développement de la pensée libérale et qu'elles aient subi leur influence. Cette thèse est plus difficile à réfuter. Historiquement, A.Smith, que l'on présente souvent comme le théoricien de l'économie libérale, a publié son essai sur "La nature et les causes de la richesse des nations" en 1776 alors que Tocqueville publie "L'Ancien Régime et la Révolution" en 1856 par exemple. Cet écart de temps pourrait laisser penser que l'antériorité de la thèse d'A. Smith sur celle de Tocqueville est un élément contributif de la relation de dépendance des théories de l'acteur avec la pensée libérale. Ceci suppose, bien évidemment, à tout le moins, que d'une part, Tocqueville puisse être considéré comme un des grands ancêtres des théories de l'acteur (ce qui est acceptable compte tenu du mode d'explication des faits sociaux dont il fait usage) et que d'autre part, il soit redevable de la pensée de Smith (ce qui en l'occurrence est plus douteux). Par ailleurs, lorsqu'il est fait référence au libéralisme, on entend généralement un ensemble de propositions, à visée politique au moins autant qu'économique, formant système. TIfaut, dans ce cas, attendre le développement de la pensée économique et politique pour justifier cette dépendance et non pas considérer la thèse d'A.Smith comme la thèse fondatrice de l'ensemble de la pensée libérale, (on admettra cependant sans difficulté que la conception du travail que développe A. Smith est bien à l'origine de la pensée libérale dans la mesure où elle montre que l'intérêt individuel conduit à minimiser autant que faire se peut le coût du travail puisqu'il est à la base de l'échange économique, cf. Smith 1776). La paternité politique de Smith sur la pensée libérale reste surprenante dans la mesure où sa pensée est plus complexe que celle qui a fait sa renommée. A.Smith est en effet l'auteur de deux ouvrages majeurs qui sont "Le traité des sentiments moraux" et "De la recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations". Dans ces deux ouvrages la réflexion sur le lien social, les valeurs et les comportements est au moins aussi importante

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que la réflexion sur l'économie (et in fine sur le politique). L'économie est, pour Smith, inséparable d'une conception des rapports sociaux et de la morale. Nous ne pouvons en conséquence réduire la thèse de Smith au libéralisme économique et tirer argument de la relation existant entre le libéralisme et les travaux de cet auteur, pour associer les théories de l'acteur au libéralisme. Un lien existe néanmoins entre la pensée libérale et les théories de l'acteur, celui de la conception des dynamiques sociales et de la place de l'individu. C'est par le détour d'une réflexion sur les concepts de la philosophie du XVIIIème siècle que nous aborderons ce point, car la philosophie était alors le mode d'expression et d'interrogation unitaire du politique, de l'économique et du social ( même si le social n'est pas encore une catégorie de pensée, en tant que telle, de la philosophie du XVIIlème siècle comme le rappelle H. Arendt, 1963). Ce détour s'impose, en outre, parce que la philosophie du XVlIIème siècle peut être considérée comme la matrice des conceptions de la modernité et des grilles de lecture qui ont, depuis lors, été utilisées pour comprendre la société, l'universalité et les particularités, la totalité et la partie. Ces fondements philosophiques des théories de l'acteur dérivent, non d'un primat de la philosophie sur les sciences sociales (est-il nécessaire de le préciser?), mais du simple fait de l'histoire de la construction des sciences et de leurs paradigmes, des méthodes et des concepts des sciences sociales (cf.T.S.Kuhn, 1970; C.H.Cuin et F.Gresle 1992). Par ailleurs, la conception de l'utilisation des relations entre la philosophie et les sciences sociales, que nous voudrions ici faire partager, est celle d'une perspective heuristique. Les constructions philosophiques sont indissociables des contextes dans lesquels elles ont pris forme. Elles sont donc des "témoins" d'une époque. Mais, l'abstraction conceptuelle qui les caractérise, les transforme en grilles de lecture plus ou moins pertinentes selon les incertitudes d'une période. C'est cette même qualité de construction conceptuelle qui peut rendre heuristique son utilisation dans les sciences sociales pour éclairer une démarche ou l'usage d'un concept. C'est bien ainsi que peut se comprendre l'utilisation, par 15

R.Sainsaulieu, du modèle hégélien de "la dialectique du maître et de l'esclave" pour donner plus de force explicative à son propre modèle d'apprentissage culturel et d'accès à l'identité. Les réflexions des philosophes du XVIIlème siècle, dont nous rendons compte partiellement ici, sont à comprendre - audelà de la filiation des grilles de lecture de la modernité - dans la même perspective heuristique Nous considérerons donc, à la suite des travaux des historiens (F.Furet et M.Ozouf, 1991; Ariès, 1960), des philosophes (Goyard-Fabre, 1987) comme des sociologues (Tocqueville, 1835; Durkheim, 1893; Weber, 1922; Touraine, 1992), que c'est au XVIIlème siècle que s'élabore une théorie philosophique du sujet non transcendantal, fondement conceptuel de notre modemité1. Cette théorie du sujet, nous le verrons, est à la fois une théorie du sujet social et une théorie de l'acte de connaissance. Au sujet social, c'est-à-dire à l'Homme agissant dans un contexte pour changer l'ordre des choses par l'usage de la raison et du conflit, sera progressivement associé, l'idée de volonté et de création du monde par les valeurs. A l'acte de connaissance, sera associée, dans les "Sciences de l'Esprit" , la subjectivité du sujet. La catégorisation conceptuelle qui caractérise la philosophie du XVIIlème siècle marquera la vie et la réflexion politiques jusque dans la conception contemporaine de la bureaucratie élaborée au XIXème siècle. Mais plus que cette dimension dont F.Furet et M.Ozouf (1991) ont rendu compte, c'est à la filiation conceptuelle avec les sciences sociales que nous nous attacherons.
1. Une remarque s'impose ici. Nous parlons du XVITIème siècle comme du siècle où prend forme une théorie philosophique du sujet et non du siècle qui voit naître l'individualisme. J.Baechler (1992) rappelle fort à propos que trois groupes de facteurs sont évoqués pour expliquer l'individualisme: la morphologie sociale qui se construit, dès les XIVème et XVème siècles, autour de l'idée de nation, ; la nation tend alors à rendre inutiles les groupes intermédiaires (cf. également sur ce point N.Elias, 1969). Le deuxième groupe de facteurs est celui de la démocratisation des "polities" européennes qui tend à faire du sujet un citoyen et à asseoir l'édifice politique surIes individus. Le troisième, enfin, est celui de l'industrialisation des XIXème et XXème siècles aboutissant, à travers l'augmentation des qualifications, au développement de la conscience de soi comme "capital personnel" à gérer au mieux.

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