Concevoir, inventer, créer

Concevoir, inventer, créer

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Livres
336 pages

Description

En cette fin du vingtième siècle, de nombreuses réflexions abordent les problèmes relatifs aux pratiques, aux acteurs et aux processus de conception, d'invention et de création, ainsi qu'aux méthodes et stratégies pour la conduite de projets et la maîtrise de l'innovation. Pour interroger la richesse et la diversité de ces problèmes, cet ouvrage adopte trois perspectives : - il donne la parole, tant aux praticiens qu'aux théoriciens, accorde une place importante à la recherche/action, et laisse la place à plusieurs orientations théoriques pour traduire la diversité des questionnements actuels... - il aborde l'action, la conception et la création, tant dans leurs dimensions instrumentales et techniques que stratégiques et éthiques ; - il propose des exemples tirés de plusieurs champs d'action et renvoie à une très grande diversité d'artefacts : des produits de la recherche et de l'industrie aux multiples "objets" issus des pratiques de l'aménagement, de l'urbanisme, de l'architecture et du design. Derrière ces investigations, c'est bien l'émergence d'une nouvelle manière d'établir un double lien entre le connaître et l'agir, le savoir et le savoir-faire que cet ouvrage cherche à mettre en scène : questions qui intéressent tant les praticiens qui éprouvent de plus en plus le besoin de réfléchir à leurs pratiques que les chercheurs qui savent bien que le faire ne dérive pas mécaniquement des données de la connaissance et qu'il faut trouver les conditions de sa transcription dans l'agir.

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Date de parution 01 janvier 0001
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EAN13 9782296308237
Langue Français

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CONCEVOIR, CREER, INVENTERCouverture
tt,Christiane CHABOT, "Nature/Sculpture 1
Sculpture,l994
(technique mixte, 5 x 10 x 17 cm)CONCEVOIR, INVENTER, CREER
KEflexions sur les pratiques
sous la direction de
Robert Prost
avec la participation de :
Jean-François Bassereau
Philippe Boudon
Marie-Josèphe Carrieu-Costa
Claude Cohen
Michel Conan Corajoud
Nathalie Couix
Robert Duchamp
Alain Farel Findeli
Véronique Le Goaziou
Philippe Madec
Hélène Mialet .
Christoplié~Midler
Michel Rouah
Editions L'Harmattan
5/7 rue de l'Ecole Polytechnique
75005 - ParisCollection « Villes et Entreprises»
Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémy
Dernières parutions :
S. Magri et C. Topalof (collectif), Villes ouvrières, 1989.
E. Gapyisi,Le défi urbain en Afrique, 1989.
J. Dreyfus, La société du confort, 1990.
Collectif, Sites urbains en mutation, 1990.
N. Brejon de Lavergnée, Politique d'aménagement du territoire au Maroc, 1990.
J.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991.
A. Conan, Concevoir un projet d'architecture, 1991.
R. Prost, Conception architecturale, une investigation méthodologique, 1992.
J. Rémy, L. Yoye, La ville: vers une nouvelle définition ?, 1992.
Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992.
Large, Des halles au forum, 1992.
E. Cuturello ed., Regard sur le logement: une étrange marchandise, 1992.
A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, 1992.
C. Bonvalet, A. Gotmann, ed. : Le logement, une affaire defamille, 1992.
E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992.
J.-C. Driant Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992.
E. Lelièvre, C. Lévy- Yroelant, La ville en mouvement, habitat et habitants, 1992.
G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992.
D. Pinson, Usage et architecture, 1993.
B. Jouve, Urbanisme etfrontières, 1994.
S. Jonas, Le mulhause industrie~ Tome I et Tome n, 1994.
@ L' Harmattan, 1995
ISBN: 2-7384-3610-2Sommaire
Avant-Propos de Robert Prost p. 9
Introduction de Robert Prost p. 17
Première partie: Regards de praticiens p. 35
Marie-Josèphe Carrieu-Costa :
Réflexion sur quelques pratiques de projet p. 37
Alain Farel:
Conception d'un bâtiment: l'organisation d'un travail
collectif p. 51
Claude Cohen et Michel Rouah:
Une initiative régionale d'évaluation de la politique de la ville en
Picardie p. 65
Michel Corajoud et Philippe Madec :
Le temps vu de l'horizon: dialogue sur la participation
de l'architecture et du paysage au mouvement du monde p.95
Deuxième partie: Recherchel Action p. 117
Nathalie Couix :
La conception de projets d'aménagement de l'espace:
l'exemple de la prévention des incendies de forêts p. 119
Michel Conan:
Les jeux imbriqués de la conception architecturale p. 153
Jean-François Bassereau et Robert Duchamp:
Etude critique de la conception de produits p. 189
Christophe Midler :
Organiser la création: l'exemple du projet Twingo p. 219
Troisièllle partie : Recherches p. 239
Véronique Le Goaziou :
La conception comme processus inachevé p. 241
Philippe Boudon :
Existe-t-il des opérations de conception architecturale? p. 259
Hélène Mialet : ,. ..
Les pratiques de l InventIon p.283
Alain Findeli :
Ethique, technique et design: éléments de problématique
et de méthodologie p.301
Notes biographiques p. 333
7 CONCEVOIR, INVENTER, CREERAvant- ProposA vant- Propos
Robert Prost
Artisans des mutations qui bouleversent la connaissance en cette fin
de vingtième siècle, de nombreux travaux de multiples provenances
abordent, de façon explicite, les problèmes relatifs aux pratiques, aux
acteurs et aux processus de conception, d'invention ou de création.
Pour l'exprimer dans une forme générale, on peut dire qu'en
complément aux questionnements sur la constitution du monde, les
chercheurs s'intéressent de plus en plus aux condi tions et aux directions
prises ou à prendre pour le transformer.
Dans ce contexte, les champs d'investigation sont extrêmement variés
puisqu'ils vont de l'étude des systèmes de production des entreprises
aux modes de fonctionnement des bureaucraties en passant par des
secteurs plus circonscrits tels que les processus et mécanismes de
l'invention dans les sciences et technologies, jusqu'à l'analyse des
stratégies et méthodes de création dans les domaines para-artistiques,
et de la quasi-totalité des pratiques de conception d'artefacts de toute
nature et de toute échelle (de la ville à la puce électronique). Manifes- .
fèment, la connaIssance ne-sembleplüsseconœnfèr-a'être-seUlemenl
contemplative, mais comment pénétrer l'espace normatif?
De leur côté, bon nombre de praticiens, professionnels, experts ou
décideurs, éprouvent de plus en plus le besoin de réfléchir à leurs
propres pratiques, à la manière dont ils agissent, aux connaissances,
conventions, technologies, et stratégies qui orientent leurs actions.
Effectuer des évaluations constantes pour opérer des adaptations, voire
des reconversions, telle semble être une nécessité inévitable dans la
conjoncture turbulente et souvent opaque qui caractérise les sociétés
occidentales à la fin du vingtième siècle. L'action n'irait-elle plus de
soi et devrait-elle passer un nouveau contrat avec la connaissance?
11 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERCes interrogations, qu'elles soient portées par les théoriciens ou les
praticiens, s'inscrivent tant dans le monde industriel, que dans les
sphères culturelles ou l'arène scientifico-technologique. Elles
renvoient dans la plupart des cas à une tentative et à une volonté, d'une
part, de reformuler les rapports que l'action devrait entretenir avec la
connaissance et, d'autre part, de redéfinir les capacités et les limites
qu'a la connaissance à instruire, initier ou évaluer l'action.
Cependant, s'il est aisé de trouver une orientation générale fédératrice
de ces multiples questionnements, il faut bien constater qu'encore
trop peu d'échanges et de confrontations existent entre ces nouvelles
expériences et ces nouveaux enjeux auxquels se confronte la pensée
contemporaine:
- peu de "circulation" entre chercheurs des différentes disciplines et
entre les instances ayant amorcé ce type de réflexion, et notamment
entre la philosophie, les sciences socialeslhumaines et les «nouvelles
sciences» appliquées (gestion, management, organisation, ...), ou bien
encore entre les diverses disciplines considérées comme plus
"créatives" (urbanisme, architecture, ingénieries diverses, création
industrielle, stylisme ...);
- encore trop peu de présence de ces nouvelles réflexions dans le
cadre des programmes de formation et notamment dans les écoles
professionnelles relevant de l'enseignement supérieur et qui sont
pourtant directement concernées;
- peu d'échanges entre les praticiens de différents domaines pour des
raisons de négligence, d'ignorance, ou parce que chaque champ
d'action est perçu trop souvent comme autonome et donc n'aurait que
peu à recevoir des domaines voisins, et peu à retirer des connaissances
et expériences de l'autre;
- enfin, encore trop peu de circulation entre chercheurs et praticiens,
même parfois à l'intérieur d'un même domaine, en dehors des
médiations assurées par certains experts et consultants, par certaines
activités de recherche et de développement, et, par la mise en place
progressive de la recherche/action dans de nombreux secteurs d'activité.
Ce portrait est volontairement caricatural et des échanges entre
acteurs et/ou territoires se manifestent de plus en plus (citons entre
autres l'expérience maintenant significative de l'AFCEf : Association
Française des Sciences et Technologies de l'Information et des
Systèmes). Cependant, si la majorité des acteurs est en principe
convaincue du bien-fondé de "nouvelles alliances" et du besoin de
transversalité entre les champs de connaissance et les champs d'action, la
réalité de ces échanges est encore bien loin des principes
œcuméniques. Aussi, convaincu pour ma part de la nécessité et de l'intérêt de
tels échanges, j'ai donc cherché une plate-forme pour apporter une
contribution à l'édifice qu'il nous faut construire collectivement.
12 CONCEVOIR, INVENTER, CREERC'est dans ce contexte qu'a émergé, il y a trois ans maintenant, l'idée
d'un ouvrage collectif qui rassemblerait des fragments significatifs du
développement de ces questionnements sur les rapports entre la
connaissance et l'action en cette fin du vingtième siècle.
Mais le programme ainsi posé restait extrêmement vaste et il me
fallait le réduire à des problèmes plus spécifiques. J'ai donc recentré
l'investigation autour de trois termes: conception / invention /
création.
Ces termes ne recouvrent pas l'ensemble des problèmes relatifs au
rapport connaissance/action, mais ils en constituent, d'une part, une
facette stratégiquement importante dans un monde où l'innovation et
l'imagination sont jugées nécessaires et, d'autre part, une
problématique épistémologiquement et méthodologiquement fertile puisqu'ils
montrent bien que le "faire" est lié au "penser" et réciproquement.
Le cadrage étant alors défini, plusieurs objectifs ont orienté le choix
des problèmes à aborder et ainsi guidé celui des auteurs qu'il me
semblait important d'associer à ce projet:
- donner la parole tant aux praticiens qu'aux théoriciens en
accordant par ailleurs une place importante à la recherche/action;
- aborder l'action, la conception, l'invention, la création, tant au
niveau de la dimension instrumentale que de la dimension éthique;
- présenter des propos relatifs à différents champs d'action et
renvoyant à différents types d'artefacts ;
- donner place à des discours issus de plusieurs champs
disciplinaires et renvoyant, dans la mesure du possible, à pluieurs
perspectives méthodologiques.
J'ai par ailleurs écarté volontairement le champ d'investigation
constitué par l'ensemble des disciplines artistiques qui feront l'objet
d'une réflexion spécifique dans un autre ouvrage.
Sans prétendre à l'exhaustivité - vu l'envergure des champs de
problèmes retenus et l'effervescence de la réflexion dans ces champs -
j'ai cherché néanmoins à rassembler des contributions qui soient
représentatives de l'état de la réflexion dans différents milieux
intellectuels et professionnels afin de donner au lecteur, non pas un guide
détaillé des régions explorées, mais des fragments de cartes et
d'itinéraires qui devraient permettre à chacun de se repérer et
d'approfondir la réflexion suivant ses propres intérêts: les pièces du
puzzle réunies sont suffisantes pour percevoir la nature de l'image
résultante que chacun pourra alimenter et construire par la suite à sa
gUise.
13 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERCela étant précisé, pour constituer concrètement un ouvrage, il me
fallait choisir un principe de montage des textes, c'est-à-dire trouver un
ordre chronologique de choix qui leur donne à chacun une place et qui
assure entre chacun d'eux une dynamique la plus fertile possible. Le
foisonnement des intentions que je viens d'esquisser me rendait la
tâche difficile, car plusieurs solutions étaient possibles: opérer des
regroupements par champs d'intervention, par problèmes, par
perspectives d'analyse ... J'ai finalement choisi de regrouper, en les
classant chronologiquement, les textes en trois familles: Regards de
praticiens - Recherche/Action - Recherche, ce qui entraîne un choix
fondé sur la nature et le statut des discours, plutôt que sur les
disciplines ou les problèmes que les auteurs abordent.
PREMIERE PARTIE: REGARDS DE PRATICIENS
Cette première partie rassemble les discours des praticiens
réfléchissant sur leurs propres pratiques:
- Marie-Josèphe CARRIEU-COSTA revisite, avec un regard critique,
plusieurs projets auxquels elle a apporté sa contribution en matière de
création/conception ou bien encore de mise en œuvre et de gestion;
- Alain FAREL montre comment l'introduction d'un dispositif
technique peut assurer un appui organisationnel et modifier ainsi de façon
significative la conduite d'un projet complexe;
- Claude COHEN et Michel ROUAH, à partir de la mise en œuvre de
la politique de la ville en Picardie dans le cadre du Xe Plan,
ré-examinent l'expérience d'évaluation à laquelle ils ont participé en tant
qu'opérateurs pour un bureau d'études;
- Michel CORAJOUD et Philippe MADEC s'interrogent à partir de
l'invention et de la réalisation du paysage et de l'architecture, sur les
conditions et les exigences de leur posture de concepteur.
DEUXIEME PARTIE: RECHERCHE/ACTION
Cette deuxième partie rassemble des chercheurs qui ont (ou
rapportent) l'expérience de ce que l'on appelle la recherche/action,
c'est-àdire qu'en parallèle à leur travail d'observation d'un projet en train de
se faire, ils participent à des degrés divers aux processus de
conception, voire de mise en œuvre, en réinsufflant une partie des données
de leur interprétation dans les processus d'action:
Nathalie COUIX, procédant à partir de modèles d'analyse puisés
chez Herbert Simon, nous montre comment un groupe de techniciens
a élaboré un schéma de réaménagement d'un massif forestier incendié
14 CONCEVOIR, INVENTER, CREERet comment faire travailler ensemble les nombreux acteurs concernés
par un territoire complexe;
Michel CONAN, en se fondant sur la notion de "jeux imbriqués"
et sur le concept d'interaction, cherche à montrer les méandres du
processus de conception à partir de l'exemple d'un projet
d'architecture développé dans un contexte urbain spécifique: celui
d'un centre ville soumis à des contraintes urbanistiques diverses;
Jean-François BASSEREAU et Robert DUCHAMP, à partir de
l'énoncé des conditions et exigences d'une méthode pour la
conception de produits, tente d'en montrer les limites pans le franchissement
de l'idée initiale jusqu'à l'obtention du produit l'inal ;
Christophe MIDLER, ayant suivi depuis le début la conception et
la mise en œuvre de la Twingo, montre combien la "logique de projet"
dans une grande entreprise perturbe en profondeur l'ordre de ses
structures organisationnelles.
TROISIEME PARTIE: RECHERCHE
Si il Y avait déjà dans les deux parties précédentes des fragments de
discours apportant une contribution manifeste à la construction
théorique des problèmes que nous cherchons à éclairer, j'ai rassemblé
dans cette dernière partie des philosophes ou des épistémologues
engagés explicitement dans la production de connaissances vis-à-vis
de la conception, de l'invention ou de la création:
Véronique LE GOAZIOU, à partir de l'observation de produits
s'adressant au grand public, montre comment le processus de
conception engendre des décisions qui échappent à la "rationalité", mais
également comment un tel processus engendre de l'irréversibilité
lorsqu'il arrive à un certain stade de développement;
Philippe BOUDON, à partir de la perspective architecturologique
(dont il est le fondateur) s'interroge surcequel'0Il peutentendreJ>ar.
~'operation de conception" ,dansle -cas de la conception
àrchitecturale;
Hélène MIALEr, à partir du point de vue de l'anthropologie des
sciences, identifie les voies possibles pour investiguer les pratiques de
l'invention d'une idée nouvelle en science, après quoi elle fait émer...,
ger à partir étude de cas ses hypothèses de travail ;
Alain FINDELI développe une réflexion sur la dimension éthique,
dimension englobant tout acte de création ou de conception, en
établissant une problématique générale avant de proposer quelques
éléments méthodologiques.
Je ne commenterai pas davantage la contribution de chaque auteur,
pas plus que je n'essaierai de faire une quelconque synthèse des textes
15 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERet des arguments développés. Toutefois, j'ai cru nécessaire de
proposer une introduction qui suggère un regard sur les contributions que
j'ai rassemblées: un premier regard sur le rapport
connaissance/action, un deuxième sur les enjeux attachés à la conception /
l'invention / la création et un troisième sur les contours de la notion
de projet et les nouvelles représentations de l'action qu'elle introduit à
l'époque contemporaine.
*
Enfin, je tiens à adresser des remerciements à toutes les personnes qui
ont contribué à la mise en œuvre de cet ouvrage.
En premier lieu, ces remerciements s'adressent au RR.A. (Bureau de
la Recherche Architecturale) et tout particulièrement à Danièle
VALABREGUE qui, bien que responsable de la recherche dans une
discipline spécifique, a su m'accorder sa confiance pour conduire un
projet largement interdisciplinaire. Son aide aura permis d'organiser
un séminaire avec les auteurs et d'assurer la réalisation concrète du
projet.
En second lieu, il me faut remercier Alain BOURDIN (Responsable
de la collection Villes et Entreprises aux Editions L'Harmattan) qui a
très vite réagi positivement au projet que je lui ai présenté au départ.
Sans cet intérêt et cette confiance, je n'aurais pas pu mobiliser les
auteurs et l'ouvrage n'aurait pas pu exister.
Enfin, mes remerciements sincères vont tout naturellement aux
auteurs qui m'ont accordé leur confiance et leur temps, et j'espère que
notre expérience contribuera à établir de nouveaux liens entre les
différentes disciplines et champs d'intérêts qu'ils représentent et
engendrera de nouveaux échanges avec des groupes que je n'ai pas pu
réunir ici pour des raisons strictement matérielles.
Aux lectrices et aux lecteurs, je souhaite bonne route dans cette
traversée qui ne manquera pas d'être parfois difficile, mais qui, je
l'espère, sera toujours passionnante.
16 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERIntroductionIntroduction
Robert Prost
"The most profound thing I can say
1.about a sculpture is how it's made"
Plutôt que de faire une synthèse des réflexions proposées par les
auteurs, je soumettrai dans cette introduction des axes possibles pour
aborder la lecture des textes. Ces axes n'épuiseront pas leur
complexité, mais ils éclaireront la nature des préoccupations qui m'ont
motivé pour mettre en œuvre cet ouvrage et, au-delà, apporteront une
contribution aux échanges d'expériences entre chercheurs et
praticiens, échanges qui me semblent fondamentaux pour l'enrichissement
de notre compréhension du monde contemporain et des conditions de
sa transformation.
Plusieurs axes seront ainsi esquissés:
la nécessité de repenser le double lien entre la connaissance et
l'action;
la position spécifique et stratégique qu'occupent dans ce double
lien les notions de conception, de création et d'invention;
l'émergence de nouveaux acteurs tels que les concepteurs ou
encore les créateurs;
la place prépondérante qu'occupe la notion de projet, laquelle,
audelà de fournir un cadrage pragmatique pour l'agir, se présente de plus
en plus comme une composante essentielle d'une nouvelle conception
de l'action dans les sociétés complexes de la fin du vingtième siècle.
1. Citation de Andy Goldworthy, in B. Laws, "Where Art and Nature Meet ", The Telegraph
Weekly Magazine, 12 novo 1988, p. 44.
19 CONCEVOIR, INVENTER, CREERL'urgence et la nécessité de réinterroger le rapport
connaissance/action proviennent, à mon sens, d'une double difficulté:
difficulté pour les "hommes de science" à effectuer le saut dans le
normatif pour établir les conditions et définir les perspectives pour la
réflexion sur les orientations possibles de l'action et sur les modalités
procédurales et instrumentales pour leur mise en œuvre;
difficulté du côté des "hommes d'action" à construire des outils
intellectuels capables de valider la pertinence de l'orientation qu'ils
adoptent, de s'assurer de leur actualisation, de réussir leur contextuali -
sation et enfin de garantir leur efficience.
NOUVELLES PERSPECTIVES DE CONNAISSANCE VIS-A-VIS DE
L'ACTION
«Les philosophes des sciences débattent constamment des théories et
représentations de la réalité mais ne disent presque rien de
l'expérimentation, de la technologie ou du savoir comme outil de
1.transformation du monde»
Ian Hacking pose ainsi les limites qu'il décèle dans les discours
philosophiques relatifs à la science. Quant aux discours scientifiques
proprement dits, leurs limites ont également été soulevées par de
nombreux auteurs: «Nous parlons en général "d'ingénierie" lorsque nous
considérons les "synthèses" et plutôt de "sciences" lorsque nous
considérons les "analyses". Les objets artificiels conçus pour avoir a
priori des propriétés désirées constituent l'objectif central de l'activité
et de l'expertise en ingénierie. L'ingénieur est concerné par la façon
dont les objets devraient être, afin d'atteindre leurs buts et de
fonctionner. Aussi, une science de l'artificiel devra être étroitement
apparentée à une science de l'ingénierie... A ces distinctions quant aux
buts et aux missions des objets (oughts) 2, nous devons ici ajouter une
dichotomie entre le normatif et le descriptif. La science naturelle a
trouvé une voie pour exclure le normatif et pour se vouloir concernée
uniquement par le "comment" des choses (how things are).
Pouvonsnous, ou devons-nous, maintenir cette exclusion lorsque nous passons
des phénomènes naturels aux phénomènes artificiels, des analyses
aux.synthèses?» 3.
1. Ian Hacking, Representing and Intervening, Cambridge University Press, 19&3.Trad.
franç. : Concevoir et Expérimenter, Paris, Christian Bourgois, 1989, p. 245.
2. C'est nous qui rajoutons les expressions anglaises: "oughts" et "how things are".
3. Herbert Simon, The Sciences of the Artificial. MIT Press, Cambridge, 1969 Trad. franç. :
J.L. Lemoigne: Sciences des Systèmes, Sciences de l'Artificiel, Dunod, Paris, 91, pp.
45.
20 CONCEVOIR. INVENTER, CREERA la fin des années soixante, Herbert Simon introduisait ainsi le
programme/projet des sciences de l'ingénierie dans leurs rapports aux
sciences de l'artificiel (et aux sciences de la conception comme nous
le verrons ultérieurement). Si, incontestablement, cette proposition a
fait l'objet depuis vingt-cinq ans de nombreuses re-formulations, les
termes du programme scientifique proposé à cette époque
représentaient un grand saut en regard des prolongements de la pensée
positiviste qui reposait sur une conception simpliste, non pas tant de la
connaissance que du rapport que celle-ci se devait, le plus souvent,
d'entretenir avec l'univers de l'action. De même, la proposition
simonienne établissait une mutation évidente avec une des grandes thèses
du début du vingtième siècle développée par Max Weber et touchant,
dans un registre proche de ce qui nous intéresse ici, aux rapports et
différences entre le Savant et le Politique 1.
Le programme de Simon est situé historiquement dans un contexte
extrêmement turbulent. D'une part, nous assistons à l'apogée de
certains discours sur la rationalité de l'action et certains croient encore à
2. Mais, d'autre part,la possibilité d'une action "scientifisée"
d'importants changements sont déjà en marche et s'inscrivent en
opposition avec la vision scientiste précédente. En effet, à cette
époque, de larges pans des sciences sociales et humaines interrogent
l'action humaine suivant de multiples perspectives: sciences de
l'organisation, du management, de la gestion, théories de la décision,
de la planification et du design...
Avec cette explosion du questionnement de l'action, plusieurs
positions sont en fait adoptées. Les uns cherchent avant tout à expliquer,
dans un contexte social donné, comment s'opère l'action. Mais,
d'autres, ne s'embarrassent pas des exigences scientifiques et
proposent des doctrines, des méthodes, des modèles, des systèmes, des
processus pour orienter l'action: du descriptif, on passe de plus en plus
Il faut cependant nPterq1,lccc;Uenoli()!ld'artificiel fait l'()bj~L<le Il()l11l>rt:lIses
interprétations et débats; voir une réflexion importante dans le champ du "Design" :
Ezio Manzini, Artefacts, vers une nouvelle écologie de l'environnement artificiel, Les
Essais, Centre Georges Pompidou, Paris, 1991 (traduit de l'italien).
1. Max Weber, Le Savant et le Politique, Paris, Plon, 1959.
2. Voir le commentaire de J.L. Le moigne, traducteur de H. Simon, op. cit., p, 5: «N.d.T. :
Le jeu de mots" science of engineering" l "engineering science" a une saveur spécifique
en anglais, que la tmduction française "Science de l'ingénierie" l "Ingénierie scientifique"
ne restitue que partiellement. Il a un pamllèle célèbre dans la littémture du management:
le "management scientifique" (ou taylorisme, "scientific management") étant opposé aux
"sciences du management" ou méthodes modernes du management ("management
sciences".) Par science de l'ingénierie, on doit donc entendre les fondements scientifiques
de l'ingénierie».
Nous pourrions poursuivre ce commentaire en effectuant un autre parallèle avec le
problème de la conception que certains ont pensé rationaliser, ce qui renvoie à
l'expression "conception scientifique" ("scientific design"), à ne pas confondre avec les
"sciences de la conception" (" design sciences'~
21 CONCEVOIR, INVENTER, CREERau prescriptif, à l'instar de discours antérieurs tels que le Fordisme ou
le Taylorisme. D'autres enfin ne s'interrogent pas sur les processus et
procédures de l'action mais proposent des résultats, "artefacts"
représentant l'entreprise, la ville, ou encore des objets
techniques/utilitaires: modèles idéalO.:à atteindre, à copier, voire à
généraliser. Ainsi, depuis plusieurs décennies, les connaissances se
confrontant à l'action, se déploient suivant de nombreuses
perspectives où s'imbriquent le descriptif/explicatif et le prescriptif/normatif.
Cependant, les récents développements des deux dernières décennies
ont introduit des contributions qui modifient de façon indéniable notre
comprhension du monde de l'action et des pratiques sociales qui le
représentent. Sans prétendre à une vision exhaustive et pour rester
dans le contexte français, on peut mesurer l'importance des
changements accomplis: «La sociologie française arrive peut-être au terme
d'un cycle ouvert à la fin des années soixante.. la distribution stable
des courants autour de quatre pôles incarnés par Boudon, Bourdieu,
Crozier et Touraine n'a pas perdu toute efficacité, mais elle
commence à se défaire. Les articles réunis ici ne prétendent pas livrer de
manière autoritaire (et prématurée) quelque nouveau "programme de
recherche scientifique" en sociologie. Ils décrivent -
partiellementune nouvelle configuration de travaux en sciences sociales en tentant
de rendre compte du changement conceptuel qu'ils expriment. Sans
vouloir opérer d'unification artificielle et ignorer la diversité des
parcours singuliers, il nous semble que, dans cette configuration, "Les
économies de la grandeur (De la justification)" de Luc Boltanski et
Laurent Thévenot concentre, dans une large mesure, les thèmes liés à
ce changement conceptuel. Autour de l'idée déjà diffuse de "tournant
pragmatique", on peut rassembler certains traits saillants de ces
courants émergents, et en particulier: la centralité de l'action et la
réhabilitation de l'intentionnalité et des justifications des acteurs;
l'idée qu'une science sociale ne doit jamais présupposer l'identité
individuelle ou collective mais doit en éprouver les procédures
"narratives" de construction et de reconstruction.. l'intrication du
naturel, du discursif et du social.. l'éloignement par rapport au
structuralisme et au projet de dévoilement de la sociologie
"critique" ..un rapport renouvelé et pacifié entre sciences sociales et
philosophie. Mais rien ne se produit par génération spontanée. Des
élaborations déjà anciennes et plutôt disparates -,
l'ethnométhodologie, la phénoménologie, l'analyse conversationnelle,
l'interactionnisme symbolique, la philosophie de Wittgenstein, la
théorie de l'action de Davidson sont mobilisés et diversement intégrés
dans ces travaux pour remanier la culture théorique des chercheurs
1.en sciences sociales»
1. Espace Temps, "Ce qu'agir veut dire", n° 49/50, 1992, Paris, p. 5.
Voir également un numéro spécial d'une autre revue sur un champ de réflexion similaire:
Critique, "Sciences humaines: sens social", juin-juillet 1991, n° 529/530.
22 CONCEVOIR, I NVFNTER, CREERLes avancées du questionnement sur les pratiques sociales et sur
l'action sont à comprendre dans leur articulation à un
requestionnement quasi généralisé des conditions, du statut et des modalités
mêmes de production et de validation de la connaissance.
Quelles que soient les références et les façons de les identifier, on
peut observer que les mutations relatives à la conception de la
connaissance dite scientifique modifient sérieusement les
représentations traditionnelles issues de l'ère moderne. Cependant, les
panora1mas très généraux dressés par de nombreux auteurs ne doivent pas
laisser comme impression que la mutation ne s'inscrit que dans des
postures épistémologiques ou philosophiques. En fait, cette mutation
se fonde sur de nombreuses avancées conceptuelles, théoriques ou
méthodologiques, souvent peu spectaculaires, mais néanmoins
importantes pour la compréhension de l'action:
le passage d'une surveillance des "états" à un examen des
processus et des conditions de transformation entre ces états (Piaget,
Simon ...) ;
la relativisation de l'ambition universaliste et la redécouverte de la
2 ;fertilité du contextuel, du spécifique, ou encore du "local"
le glissement des rationalités "substantives" vers les rationalités
"procédurales" (Simon) ;
la re-ouverture de la question du téléologique et la re-émergence
du questionnement éthique;
la confrontation entre l'objectivité et la subjectivité de l'acteur;
le réexamen des questions relatives au faire, au savoir-faire ou
encore à la technique, largement déclassées, voire délaissées
en raison le plus souvent d'une vision dichotomique entre la réflexion
et l'action 3.
Sans prétendre relever l'ensemble des facettes de cette mutation
relative à la connaissance de l'action, on voit que de nouvelles
interrogations sooten marche et que même s'il est impossible de les considérer
1. Voir entre autres la position de J.L. Lemoigne dans la post-face à la traduction de H.
Simon (op. cit.), pp. 207-208.
Nous avons supprimé les notes de I à 6 qui étaient placées après les auteurs mentionnés.
2. Voir par exemple: Clifford Geertz, Local Knowledge, Basic books, 19&3.
3. Voir, sur cette question du faire, le point de vue de E. Manzini, op. cil.
Voir également un ouvrage récent qui soulève cette question du faire dans les domaines
de l'Art et du "Design" en montrant combien elle a été (et est encore souvent) délaissée
en faveur du "concept" entre autres:
P. Dormer, The Art of the Maker: Skills and sits Meaning in Art, Craft and Design,
Thames and Hudson, London, 1994.
Voir également, à partir du domaine littéraire, toute autre perspective. le même problème
soumis au questionnement:
A. GrésiIlon, Eléments de critique génétique, Lire les manuscrits modernes, P.V.F.,
Paris, 1994.
23 CONCEVOIR, INVENTER, CREERcomme constitutives d'un ensemble cohérent, elles modifient
profondément le paysage qui se présentait à nous voici vingt ou trente ans.
Néanmoins, il faut différencier dans cette mutation les connaissances
relatives à notre compréhension du monde et celles relatives aux
conditions et modalités de sa transformation.
Poser ces deux volets c'est insister sur une distinction que plusieurs
auteurs ont soulignée et c'est reposw le problème de l'inférence entre
"ce qui est" et "ce qui devrait être". Prenons l'exemple d'une jambe
"cassée". Les connaissances capables de décrire la fracture ne disent
rien sur la nécessité d'agir, c'est-à-dire sur la nécessité de poser un
plâtre pour immobiliser les os dans une bonne position pour qu'ils se
ressoudent. Cette deuxième connaissance, celle du plâtre et de ses
conséquences, renvoie à une conception du monde où il faut être en
bonne santé, donc réparer la jambe, la remettre en ordre, un ordre
fonctionnel mais aussi un ordre normatif.
L'exemple choisi est certes caricatural, parce qu'il y a, dans un pareil
cas, un consensus fréquent entre les acteurs concernés sur le fait d'être
en bonne santé. Pourtant, dans de nombreuses situations, les acteurs
ne sont pas d'accord sur les objectifs ou ne connaissent pas les
moyens d'action à mettre en œuvr pour résoudre le problème. Cet
exemple illustre néanmoins parfaitement le saut normatif qui s'inscrit
implicitement dans le rapport connaissance/action, tout en montrant
en même temps une relation nécessaire entre ces deux termes 1. Cette
relation obligée nous éloigne ainsi de deux attitudes qui, bien
qu'extrêmes, ont longtemps été défendues par les uns ou les autres:
l'action peut être entièrement définie par la connaissance
scientifique;
l'action n'a rien à voir avec la connaissance scientifique.
Au-delà de ces positions extrêmes, c'est plutôt à une double difficulté
que le rapport connaissance/action nous confronte:
il ne suffit pas pour agir de définir des moyens d'action et des
procédures, encore faut-il démontrer que les résultats ont un sens, ce qui
pose la nécessité d'une validation à partir de critères d'acceptabilité;
il ne suffit pas, pour agir, de définir le bien-fondé d'une action,
encore faut-il pouvoir passer à l'acte, ce qui introduit à un second
registre de validation à partir de critères de faisabilité.
1. Voir, entre autres, panni les nombreuses réflexions sur "l'utilité" de la connaissance pour
la transformation d'un état de faits et la résolution des problèmes sociaux:
Ch. Lindblom, D. Cohen, Usable Knowledge, Yale University Press, New Haven, 1979.
24 CONCEVOIR, INVENTER, CREERAinsi, l'acceptabilité et la faisabilité ne sont plus à considérer comme
deux problèmes distincts en regard de l'action: ils sont bien les deux
faces inséparables de l'agir, deux faces qui imposent d'articuler le
descriptif et le normatif, le penser et le faire.
REPENSER LES RAPPORTS ENTRE LA CONNAISSANCE ET L'ACTION
A cette mutation qui s'accomplit lentement du côté des scientifiques,
correspond une autre mutation qui, elle, concerne les praticiens. En
effet, les turbulences, les instabilités, voire les imprévisibilités des
systèmes et des processus socio-économiques et technologiques
constituent des obstacles à la connaissance, de tels contextes posent
afortiori des problèmes complexes aux "hommes d'action" pour définir les
conditions, les directions et les modali tés à mettre en œuvre pour
transfonner le monde.
Dans le monde de l'action, l'expérience a longtemps été considérée
comme condition nécessaire et suffisante pour apporter des réponses à
trois types de problèmes:
engendrer une conscience des problèmes et une capacité de
jugement dans une situation donnée et assurer un fondement à toute
intention d'agir;
apporter des outils pour la conception de solutions acceptables en
fonction des situations considérées;
fournir une savoir-faire assurant la mise en œuvre et la réalisation
concrète des actions définies.
Pourtant, progressivement, on peut émettre l'hypothèse que
l'expérience en elle-même semble ne plus suffire dans bon nombre de
situations, et les praticiens, bien qu'immergés par définition dans la
"réalité concrète", doivent de plus en plus acquérir des outils derepré:
sentation, d'interprétation et d'évaluation de leurs propres pratiques.
Une telle hypothèse peut se vérifier dans de multiples domaines, d'une
entreprise industrielle à un service public, d'une agence d'architecture
ou de design à un bureau d'études ou d'un cabinet de consultants.
Plusieurs conséquences découlent plus ou moins directement de cet
état de faits:
aux rapports nouveaux que les scientifiques entretiennent avec le
monde de l'action, s'ajoutent, dans l'autre sens, de nouvelles
représentations et exigences des praticiens vis-à-vis de la connaissance et c'est
en ce sens qu'il faut parler d'un double lien entre la et
l'action et non plus d'un rapport de détermination d'un niveau sur
l'autre, ou encore d'une autonomie de chacun de ces niveaux ~
25 CONCEVOIR. INVENTER, CREERce double lien ne peut exister sans un double effort, d'une part un
déplacement de certains questionnements scientifiques pour apporter
des outils d'interprétation des pratiques 1 et, d'autre part, pour les
praticiens un apprentissage quasi permanent quant aux conditions et aux
modalités de l'action afin d'assurer leur actualisation et leur adaptation
aux nouveaux contextes socio-économiques et socio-technologiques 2.
Se fait donc jour progressivement la nécessité d'une "nouvelle
alliance" : alliance qui vient déstabiliser la conception manichéiste du
rapport théorie/pratique et des relations caricaturales entre théoriciens
et praticiens. Il n'y a plus, d'un côté ceux qui pensent mais qui ne
peuvent prétendre à l'action et ceux qui agissent, mais qui n'accèdent pas
à la connaissance, mais une articulation obligée et complexe entre ces
deux plans :. «Pour déterminer ce qu'il est de leur devoir de faire, les
raisonneurs pratiques ("practical reasoners") (ceux qui raisonnent
sur ce qui doit" ought" être fait) doivent s'en remettre à des jugements
concernant ce qu"ilfaudrait croire sur ce qu'est le monde. Lorsqu'ils
ne disposent pas de l'expertise théorique dans un domaine qui semble
pertinent pour une décision pratique donnée, ils cherchent - ou
devraient chercher - à acquérir l'information nécessaire d'une façon
justifiable. C'est-à-dire qu'ils cherchent à élaborer une procédure de
décision justifiable et à s'y fier, pour se guider dans l'acquisition de
l'information théorique nécessaire à leur décision pratique» 3.
Cependant, si un nouveau métissage s'opère et s'avère de plus en plus
nécessaire, il est cependant loin d'être admis dans tous les domaines,
tant par certains scientifiques qui voient d'un mauvais œil le
déplacement du questionnement scientifique sur l'espace normatif ou encore
les effets pervers d'une emprise de certaines hypothèses de la
philosophie pragmatique, que par certains praticiens solidement enracinés
dans l'anti-intellectualisme largement fondé sur une ignorance des
récents développements de la pensée contemporaine 4.
t. Voir à ce sujet l'importance des récents travaux qui viennent d'être mentionnés.
2. Voir le travail de D. SchOn sur cette question:
D. Schon: The reflective practictionner, Basic books, New Yort, 1982.
D. SchOn: Educating the reflective practitionner, Jossey Bass, San Francisco, 1987.
3. Scott Brewer, "Quelques raisonnements théoriques sur des raisonnements pratiques à
propos du raisonnement théorique" in Fondements naturels de l'éthique, sous la direction
de J.P. Changeux, Editions Odile Jacob, Paris, t 993, pp. 267-2fJ3.
4. Voir, à titre d'exemple du maintien de l'anti-intellectualisme, le commentaire du
président de la Société Française des Architectes, à propos des jurys ayant décidé de la
nomination de certains enseignants "théoriciens" au poste de professeur dans les Ecoles
d'Architecture.
«Il faut se rendre à l'évidence, si tous ceux qui ont orchestré ce lamentable concert
étaient soumis aux impératifs de responsabilité des Architectes: devoir de conseil,
obligation de moyens, garantie décennale et responsabilité trentenaire, tous seraient
rapidement "remerciés". Si les choix opérés par ces "jurys" sont avalisés par
l'administration de tutelle, celle-ci établira qu'il vaut mieux ne pas être architecte pour
être nommé directement au plus haut poste d'enseignement de l'Architecture. Enfait, il
26 CONCEVOIR, INVENTER, CREERC'est précisément pour contribuer à ces nouveaux échanges et fuir le
manichéisme encore à l'œuvre que j'ai cherché à rassembler les
auteurs de ce livre. En effet, les échanges ne porteront pas leurs fruits
simplement par un changement d'attitudes des différents acteurs
sociaux: il est souhaitable et nécessaire que des "modalités
d'acculturation" se mettent en place. Sans entrer dans ce type de
développement, il me semble que les deux axes principaux touchent d'une
part au déploiement de programmes de recherche directement adaptés
à ce type de problèmes (recherche/action) et d'autre part aux
programmes de formation, et plus généralement aux stratégies
d'apprentissage (apprendre les conditions de pertinence,
d'acceptabilité, de faisabilité, en confrontant les étudiants au couple
connaissance/action par la pédagogie de projet par exemple).
Sans trop chercher à conclure, on peut cependant souligner le fait que
«l'action ne va plus de soi et réclame de la réflexion, mais la pensée à
elle seule ne peut transformer le monde et il faut bien qu'elle cherche
les conditions de sa transcription, voire de sa métamorphose dans
1. Agir en pensant et penser en agissant, telle serait, mel'agir»
semble-t-il, une formulation contemporaine du contexte dans lequel
émerge ce double lien entre la connaissance et l'action. Et c'est dans
une tentative de donner consistance à ce double lien qu'émergent des
notions comme conception, invention ou création, notions qui
cherchent chacune à leur manière à le traduire concrètement, notions que
je vais maintenant explorer.
L'INNOVATION COMME NECESSITE
«Quiconque imagine quelques dispositions visant à changer une
situation existante en une situation préférée, est concepteur. L'activité
intellectuelle par la£juelle sont produits les ..arteactsmatériels n'est
pas fondamentalement différente de celle par laquelle on prescrit un
remède à un malade ou par laquelle on imagine un nouveau plan de
vente pour une société, voire même une politique sociale pour un
Etat. La conception, ainsi conçue, est au cœur de toute formation
professionnelle. C'est elle qui fait la différence entre sciences et
profaut et il suffit d'être sociologue ou sémiologue, voire "architecturologue". Drôle de
philosophie de l'enseig11£mentsupérieur, qui dédie les plus hauts postes d'U11£ spécialité,
non plus à ses acteurs, mais à ses commentateurs, C'est la contagion absolument logique
d'u11£société médiatique où, dans U11£ confrontation entre animateur et invité, la vedette
est bien entendu l'animateur» (Laurent Salomon, Bulletin de la Société Française des
Architectes, Paris, 1994.
I. Robert Prost. "La conception architecturale confrontée à la turbulence de la pensée
contemporai11£",in Les Cahiers de la Recherche Architecturale, n° 34, 1993, p.16.
27 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERfessions. Les écoles d'ingénieurs, comme les écoles d'architecture, de
droit, de gestion, de médecine, les écoles normales d'enseignement,
toutes sont concernées, au premier chef, par le processus de la
conception» a.
Herbert Simon pose clairement ici, à la fin des années soixante,
l'importance du problème de la conception, comme champ
d'investigation pour la connaissance, comme savoir nécessaire pour
les professionnels et ainsi comme composante essentielle de toute
formation à ces professions, quels que soient, pour chacune d'entre
elles, leur champ d'action spécifique.
En fait, l'émergence de ce type de position vient souligner de manière
explicite qu'il faut reconsidérer les rapports que les connaissances
entretiennent avec les problèmes de l'agir, avec le problème de la
transformation du monde. En fait, le mot d'ordre a longtemps été le
progrès - finalité ultime à toute action à une certaine époque et
mesuré le plus souvent par un état matériel et quantifiable et c'est
lentement que s'est opéré un déplacement de la pensée, quant aux
nécessités et aux modalités de changement des processus socio-économiques,
géopolitiques et scientifico-technologiques.
Le brouillage des catégories de la connaissance, tout autant que celles
de l'action, a ainsi fait émerger de nouvelles représentations, certes
diffuses, voire confuses, mais néanmoins partagées et que l'on peut
rassembler autour de la notion d'innovation. Que ce soit dans les
domaines artistiques, avec la notion d'avant-garde profondément
imprimée dans les consciences, ou dans les secteurs industriels avec
l'obligation à la performance, à la productivité et à la compétitivité,
l'innovation comme nécessité a transformé progressivement tant la
nature des savoirs des professionnels en les confrontant aux
contraintes de l'action, que l'organisation des pouvoirs des acteurs que
les pratiques sociales "traditionnelles" avaient lentement sédimenté 1.
Réservée le plus souvent à certains domaines et portée par des acteurs
très spécifiques, l'innovation s'est, me semble-t-il, progressivement
élargie à de nombreux domaines de telle sorte que bien peu
d'organisations peuvent continuer à se définir à partir de la
reproduction de l'existant, reproduction le plus souvent difficile, en raison de la
turbulence des systèmes socio-économiques et socio-techniques que
j'ai déjà mentionnée antérieurement.
1. Voir la très grande richesse des réflexions qu'a suscitées cette notion d'innovation, et
entre autres, dans le contexte français, tous les travaux du C.S.I. (Centre de Sociologie de
l'Innovation) de l'Ecole des Mines de Paris autour des deux figures dominantes de Bruno
Latour et de Michel Calon.
28 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERCONCEVOIR, CREER, INVENTER: VERS DE NOUVEAUX RAPPORTS
CONNAISSANCEI ACTION
Mais si l'innovation est admise maintenant comme une nécessité quasi
généralisée, encore faut-il penser les conditions de son déploiement et
la mettre en œuvre concrètement dans les organisations. C'est dans
cette conjoncture qu'il faut, me semble-t-il, comprendre le pourquoi
de l'émergence de nouveaux enjeux tels que créer, concevoir,
inventer. Si j'ai retenu ces trois termes, c'est parce que les auteurs qui
réfléchissent aux pratiques sociales innovantes les utilisent, ce qui laisse
sous-entendre qu'ils ont besoin de la diversité et des complémentarités
qu'ils introduisent et qui sont nécessaires pour saisir les modalités de
l'innovation dans les domaines d'activité retenus.
Créer est sans doute le terme le plus "magique", le plus individualiste,
le moins prévisible, le plus instantané, le plus original, le plus
valorisé, le plus direct et le plus proche du résultat, de l'artefact, le plus
enraciné dans le faire, le concret, mais aussi celui qui établit la référence
la plus explicite avec le "culturel", l'artistique, avec le talent.
Mais inventer n'est pas moins un acte mystérieux qui, au-delà d'un
"Eureka l" et d'un enracinement dans la science, se profile de plus en
plus comme une des modalités de l'agir, parfois plus technique, voire
plus scientifique, supposant toujours un rapport étroit à une
connaissance, à une expertise, et le plus souvent impliquant une solide
expérience et un long cheminement pour aboutir à un résultat qui marque
un saut, une avancée, voire une rupture par rapport à l'existant.
Quant au troisième terme: concevoir, il puise dans les deux
précédents, ne voulant rien perdre de la dimension créative, tout en
indiquant un rapport plus ou moins obligé à la connaissance. Il sous-tend
généralement une rationalisation et de loin il est le plus abstrait, celui
qui prétend procéder du concept, et par là celui qui a été le plus
investiguéparlaréflexion scientifique,. celui que l'oft a cru pour un
temps pouvoir enfermer dans une logique de scientification et
d'instrumentalisation, mais que l'on sait maintenant impossible à
formaliser, à régimenter.
Comme on peut maintenant le voir, c'est bien pour conserver cette
diversité d'attitudes et d'approches, que j'ai maintenu les trois termes
comme champ d'investigations pour aborder l'interrogation des
problèmes de l'innovation. L'hypothèse que je tente d'explorer et dont
les textes qui suivent en montrent toute la complexité pourrait se
formuler ainsi: agir, faire, contribuer à la transformation du monde
réclament, d'une part, de multiples formes de connaissance qui
transgressent les limites des représentations qui nous ont été données par
les disciplines scientifiques "normales" et, d'autre part, de nouvelles
29 CONCEVOIR, INVENTER, CREERmodalités d'action dont la création, la conception et l'invention en
représentent les enjeux les plus marquants. C'est précisément cette
nouvelle façon d'envisager les rapports entre la connaissance et
l'action que les acteurs sociaux cherchent à mettre en place en
transformant leurs propres pratiques. Les modèles multiples relatifs à ce
rapport qui se sont succédé, ne serait-ce qu'au vingtième siècle, ne
sont plus en mesure de fournir une réponse adéquate (par exemple
ceux de l'autoritarisme ou du technicisme), et il faut bien alors créer,
inventer, concevoir de nouvelles pratiques, de nouveaux processus, et
bien sftr de nouveaux artefacts.
Il y a dans cette recherche des nouvelles conditions et modalités de
l'innovation, une nécessité pratique qui trouve sa source dans la crise
socio-économique et politique actuelle qui n'épargne pas les sociétés
occidentales les plus industrialisées. Mais il y a dans cette quête de
nouveaux modes de réflexion/action, un autre enracinement moins
instrumental, moins quantifiable, aux limites plus diffuses, un
enracinement plus philosophique qui mélange pêle-mêle plusieurs familles
de questions touchant au rapport de l'homme à la machine et aux
grands systèmes, et plus généralement aux dérivés de la science et à la
technologie, à la fin du respect des grandes dichotomies entre, par
exemple, ceux qui pensent et qui créent et ceux qui exécutent, à
l'envie de concilier la puissance de la raison et l'attrait irrémédiable
d'univers subjectifs représentés par l'omniprésence d'un "espace
culturei", une nouvelle urgence à rétablir des ponts entre les souhaitables et
les possibles, une nécessité à penser l'action, non pas seulement à
partir des résultats, mais bien aussi à partir des processus à concevoir et à
mettre en œuvre pour les obtenir.
EMERGENCE DE NOUVEAUX ACTEURS: LES CONCEPfEURS, LES
INVENTEURS, LES CREATEURS
Cependant, pour assurer la mise en œuvre de l'innovation, il faut que
ces approches nouvelles soient portées par des acteurs. Les sociétés
modernes ont mis en place progressivement un ensemble d'acteurs
qui, suivant les époques, les secteurs d'activité et les contextes
socioéconomiques et culturels, occupent des places variées: les politiques,
les technocrates, les bureaucrates, les "businessmen" ... Associés aux
multiples professionnels, aux consultants et experts de toutes sortes,
ces acteurs ont trouvé leur légitimité en regard de champs de
connaissances institués. Ils ont même tenté de remplacer progressivement "les
hommes d'expérience" ou les autodidactes qui se sont néanmoins très
souvent maintenus, car même si leurs profils sont flous, leur efficacité
est encore, la plupart du temps, reconnue comme essentielle.
30 CONCEVOIR, INVENTER, CREERNaïveté de croire en la puissance de la connaissance pure pour maîtri -
ser le cours de l'action humaine, ou illusion de croire que l'action va
de soi et que toute intellectualisation est un frein à l'agir, ces deux
familles opposées sont lentement entrées en relation pour aboutir à
des figures hybrides cherchant à conserver les forces et à corriger les
faiblesses de chaque camp.
Ainsi, à l'instar de l'émergence de la figure de l'ingénieur au
dix-neuvième siècle, sont apparues dans les deux dernières décennies
principaIement de nouvelles figures, telles que les concepteurs, les
inventeurs et bien sûr les créateurs. Figures soi-disant adaptées en regard
des impératifs de l'innovation et de la complexité du monde
contemporain. Hybridation du penser et de l'agir, mélange des paramètres
artistiques, socio-économiques ou techniques, imagination en marche,
tant du côté des artefacts produits que du côté des process/méthodes,
mélange d'approches conceptuelles et de procédures, de tactiques, de
savoir-faire et de technicité, etc... nous sommes bien arrivés à de
nouvelles configurations du double lien connaissance/action cherchant à
rendre compte de la complexité de ce double lien, tel que tente de la
problématiser la réflexion contemporaine.
Ces nouvelles figures d'acteurs sont cependant encore difficiles à
cerner car elles sont profondément instables, fluctuantes:
venues de secteurs très délimités (l'architecture par exemple), elles
déferlent progressivement et pratiquement dans tous les domaines;
largement centrées sur des individus (la vision
romantique/individualiste/héroïque de la création), leurs qualités sont
maiB.tenant projetées sur des niveaux collectifs et des grands systèmes (ne
parle-t-on pas d'entreprise créatrice ou de sociétés inventives ?) ;
les savoirs sur lesquels se fondent ces acteurs sont difficiles à
cerner, mais ils établissent une distance par rapport aux expertises
classiques des professions, au sens où ils sont presque toujours issus de
mélanges dont la provenance, la cohérence et l'unité restent difficiles
à établir 1;
les pouvoirs attribués à de tels acteurs sont rarement "définis par
décrets" et bien peu souvent traduisibles dans des organigrammes: ils
ne s'imposent que progressivement et introduisent toujours une
certaine forme de désordre (voir la place des "designers" dans l'entreprise
par exemple) ;
les règles de validation des résultats reposent souvent sur des
conventions normatives implicites et varient suivant les contextes.
1 Ne faut-il pas mentionner ici la notion de "système expert" et les eryeux explicites qu'elle
véhicule vis-à-vis de la transformation du statut même du savoir.
31 CONCEVOIR, INVENTER, CREERUN NOUVEAU CHAMPO'ACfION: LEPROJEf
Au-delà de l'instabilité de ces nouvelles figures, c'est bien une
nouvelle conception de l'action qui se met en place autour de cette
nécessité de l'innovation dans un contexte de turbulence. A ces
nouvelles postures de l'agir que sont la création, la conception et
l'invention, et à ces nouveaux acteurs que sont les concepteurs et
créateurs, il faut, pour compléter le panorama de cette mutation,
ajouter maintenant les changements relatifs aux champs d'action
proprement dits. Ces sont portés, me semble-t-il, par
l'émergence de la notion de projet qui, en plus d'offrir un cadre
pragmatique à l'agir, constitue de plus une façon de problématiser le "sur
quoi agir", et de cerner les limites d'un champ d'action.
Si cette notion a déjà une longue histoire dans des disciplines telles
que le génie civil ou l'architecture, ou plus prosaïquement au niveau
du sens commun ("faire des projets"), elle a fait l'objet, dans les deux
dernières décennies, d'un requestionnement théorique et
méthodologique par de nombreuses disciplines, des sciences du management, de
la gestion ou de l'organisation 1,à l'anthropologie 2.
En complément à ces investigations scientifiques, la notion de projet a
acquis un statut important comme champ d'action privilégié au sein de
grandes organisations entre autres (Etat, entreprises ...). Enfin, elle est
de plus en plus au cœur des réflexions sur les stratégies pédagogiques
avec pour objectif central de fonder l'apprentissage professionnel sur
le couple cognition/action en imposant une réflexion obligée entre le
penser et le faire 3.
En fait, cette notion de projet ne resurgit pas par hasard en cette fin du
vingtième siècle. La difficulté pour la connaissance à définir des
directions, des conditions et des modalités de transformation du
monde, et l'insuffisance de l'expérience pour valider les finalités de
l'action et les modalités de sa mise en œuvre ont fait émerger des
enjeux majeurs qui constituent des défis tant pour les scientifiques que
1. Il est impossiblede donner ici une bibliographiesur ces développements.Il suffit, pour
en prendre la mesure, de penser à l'intérêt et l'étendue des réflexions conduites depuis de
nombreuses années par le CGS (Ecole des Mines) ou le CRG (Ecole Polytechnique).
Toutefois, nous pouvons nous référer aux travaux de Christophe Midler, entre autres, et
en particulier la bibliographie de son dernjer ouvrage:
Christophe Midler, L'auto qui n'existait pas : Management des projets et transformation
de l'entreprise, Inter Editions, Paris, 19K3.
2. Voir entre autres l'ouvrage suivant:
J.P. Boutinet, Anthropologieduprojet,P.U.F.,Paris,l990.
3. Nous retrouvons ici l'idée de Simon, mais c'est surtout dans les travaux de D. Schoo (op.
cit.) que ce problème est développé de façon significative pour les questions qui nous
intéressent ici.
32 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERpour les praticiens: qui fait quoi, quand, comment et pourquoi, sont
bien maintenant des questions majeures.
Dans les contextes socio-économiques instables, incertains et
complexes, nous avons effectivement abandonné peu à peu les grandes
certitudes généralisantes et l'ambition de maîtriser les grands
systèmes. Le flou des diagnostics sur ce qui fait problème a
effectivement entraîné une fragilité des prescriptions, et le chômage a été et
demeure depuis quelques années l'exemple de cette double difficulté à
définir, fonder et articuler diagnostic et prescription.
Face à de telles incertitudes, pas étonnant que les acteurs sociaux
cherchent à recentrer leurs pratiques sur des champs d'action plus
délimités dans l'espace des problèmes et dans le temps, et c'est dans
ce contexte que l'émergence de la notion de projet peut à mon sens se
comprendre, dans la mesure où elle apporte un cadre acceptable pour
fonder tant les interprétations que les interventions dans une situation
donnée.
Pourtant, derrière ce consensus sur la pertinence de la notion de projet
comme élément stratégique d'une nouvelle conception de l'action, se
cache une complexité inscrite précisément dans le double lien entre la
connaissance et l'action:
d'un côté, cette notion impose un redéploiement des connaissances
et une recomposition de leur nature et de leur statut en réclamant une
investigation d'une multitude de registres de problèmes dont bon
nombre avaient été négligés, voire ignorés ou rejetés: comment, par
exemple, articuler les intentionnalités, les possibilités, les
acceptabilités et les faisabilités?
d'un autre côté, cette notion de projet perturbe une bonne partie
des cadres organisationnels et des modalités de l'agir dans lesquels
elle s'inscrit car elle impose des déplacements de logiques
bureaucratiques, administratives, réglementaires ou corporatistes, par exemple,
vers des logiques d'action. En ce sens, elle conduit souvent à une
recompositioIl des pratiques sociales en modifiant le rôle, le statut et
l'expertise des acteurs qui contribuent au développement des projets
en question.
Il convient cependant de rester vigilant face à la mutation qu'introduit
une pareille notion. En effet, cette pensée du fragmentaire, du local,
du contextuel réclame une compréhension des effets globaux de
l'action pour assurer une validation des orientations retenues pour la
mise en œuvre. Le cadre restreint de chaque projet se prête en effet
assez bien à la stratégie du coup par coup. Il peut même conduire à
une forme d'activisme où la fascination du résultat concret viendrait
dissoudre toute volonté de pertinence en regard des objectifs initiaux
qui ont engendré le projet.
33 CONCEVOIR, INVENTER, CREERAprès un mépris de la technique et plus généralement du faire et du
savoir-faire, ce retour du "concret" peut-il engendrer une perte de sens
de l'action, en provoquant une évacuation du registre de
l'intentionnalité et en introduisant une puissante posture
anti-intellectuelle ? C'est à l'ensemble des acteurs sociaux de rester vigilants face
à cette conception de l'action afin-que se mette en place,
progressivement, une nouvelle "culture de projet", culture dont les textes qui
suivent dévoilent la complexité par la diversité des perspectives qu'ils
proposent et la multitude des champs d'investigation sur lesquels ils se
fondent.
34 CONCEVOIR, I NVENTER, CREERPremière partie
Regards de praticiens