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Désarrois ouvriers

De
192 pages
Que devient l'existence quotidienne de familles ouvrières confrontées à la désindustrialisation et aux mutations technologiques ? Quel peut être le rapport au passé et à l'avenir de travailleurs dont les conditions de vie sont ainsi bouleversées ? L'exemple de Nouzonville, dans la partie ardennaise de la vallée de la Meuse, est riche d'enseignements. On y travaille le fer depuis des siècles. On retrouve la trace de familles actuelles, ouvrières ou patronales, jusque sous le règne d'Henri IV. L'enracinement dans les traditions professionnelles et les traditions locales peut-il survivre à la déqualification et à la fermeture des entreprises ? N'assiste-t-on pas, au-delà de la disparition des métiers et de la raréfaction des emplois, à la dilution de l'identité même d'une région et de ceux qui y vivent ?
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DÉSARROIS OUVRIERS

COLLECTION dirigée par

LOGIQUES SOCIALES Dominique Deljeux

Collection LOJ!.iquesSociales

Brigitte

BRÉBANT, La pauvreté, un destin? 1984, 284 pages.

J.-M. BEMBE, Lesjeunes et l'ordre politique en Afrique noire. 1985, 256 pages. Guy MINGUET, Naissance de l'Aryou industriel. Entreprise et société locale à Angers et dans le Choletais. 1985, 232 pages. Groupe de Sociologie du Travail, Le travail et sa sociologie: essais critiques. Colloque de Gif-sur-Yvette. 1985, 304 pages. Majhemout DIOP, Histoire des classes sociales dans l'Afrique Tome I: Le Mali, Tome 2: Le Sénégal. 1985. de l'Ouest. religieu-

Pierre COUSIN, Jean-Pierre BOUTINET, Michel MORFIN, Aspirations ses desjeunes [ycéens, 1985, 172 pages, Michel DEBOUT, Gérard Hervé-Frédéric du dispositif

CLAVAIROLY, Le désordre médical. 1986, 160 pages.

MECHERY, Prévenir la délinquance. L'affaire de tous, Les enjeux Bonnemaison. 1986, 192 pages. d'analyse sociologique, 1986,

Jean G. PADIOLEAU, L'ordre social. Principes 224 pages.

F. DuPUY, J.-c. THOENIG, La loi du marché. L'électroménager en France, aux Etats-Unis et au Japon. 1986, 264 pages. P. TRIPIER (éd.), Travailler dans le transport. Recherches économiques, historiques, sociologiques. 1986, 212 pages. Claude COURCHAY, istoire du Point Mulhouse. L'angoisse et le flou de H l'enfance. 1986,216 pages, F. FOSCH!,Europe, quel avenir? Emploi, chômage des jeunes, coopération, clandestins, 1986. C. LERAY,Brésil. Le défi des communautés. 1986. J. BOUTINET (éd.), Les sciencessocialess'interrogent sur elles-mêmes. 1985,

Michel PINÇON

DÉSARROIS OUVRIERS
Familles de métallurgistes dans les mutations industrielles et sociales

Publié avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Figures et graphiques: réalisés par Robert Bodet, SIDA V (CNRSIRESCO) Crédits photographiques: Alain Grillon, Charleville Correspondants de L'Ardennais et de L'Union. Amicale laïque de Nouzonville. Michel Pinçon. Travaux photographiqueset tirages: Patrice Livet, SIDA V (CNRSIRESCO)

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-807-9

Paul Rendu a participé à de nombreuses phases de cette recherche. Il a tout particulièrement mené à bien un important travail généalogique et a revu la première version de certains passages de ce livre, leur apportant de précieuses améliorations. Qu'il trouve ici l'expression de ma gratitude. Sans l'amabilité et l'excellent accueil que m'a réservé la population de Nouzonville, il n'aurait pas été possible de réaliser ce travail. Je remercie les familles qui m'ont accordé leur temps pour de longs entretiens, ainsi que les élus, les responsables, les militants et tous les habitants de la Vallée qui m'ont permis de mieux connaître la réalité nouzonnaise. M.P.

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Présentation

L'intention de comprendre l'organisation des modes de vie de familles ouvrières, non seulement comme produits des conditions présentes, mais aussi comme moments d'une histoire individuelle et collective, comme aboutissements du passé et projections dans l'avenir, a conduit à choisir de travailler à Nouzonvillé, commune industrielle de la vallée de la Meuse, dans le département des Ardennes'. Ce choix reposait sur les traits remarquables de cette petite ville, qui présente une situation quasi expérimentale sous certains rapports. Ainsi les industries métallurgiques y sont fort anciennes et y ont une position de quasi monopole sur l'emploi. De même les familles ouvrières, qui constituent l'essentiel de la population, sont généralement implantées dans la région depuis de nombreuses générations. L'isolement relatif de cette partie de la vallée de la Meuse et le poids qu'y ont les traditions du travail du fer ont permis une analyse parallèle des biographies familiales, de l'histoire locale et du développement industriel. Toutefois le choix de Nouzonville a conduit à préciser l'orientation de ce travail, très générale à son origine. A travers le cas nouzonnais ce sont en effet les

I. Cette recherche s'inscrit dans un ensemble de travaux menés parallèlement par plusieurs équipes. On trouvera en annexe la liste des publications qui en sont issues. Ces recherches ont été financées par le ministère de l'Urbanisme et du Logement et par le secrétariat d'Etat chargé du Budget et de la Consommation (Mission d'Etudes et de Coordination).

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conséquences sociales des évolutions économiques et technologiques et celles de la crise qui furent saisies dans une situation qui met en évidence tout ce qui se défait dans de telles évolutions lorsque, comme à Nouzonville, le chômage et la fermeture des entreprises remettent en cause l'organisation sociale et l'identité même d'une région. Les matériaux de cet ouvrage reposent en partie sur de longs entretiens biographiques qui furent réalisés auprès de quinze familles dont l'un des membres au moins travaillait dans l'une des principales entreprises de la commune, les fonderies d'acier Thomé. Bien que l'information collectée abondamment par ailleurs, sous des formes multiples (statistiques, entretiens avec des informateurs divers, dépouillement de la presse locale, documentation historique, etc.) permette de situer chaque entretien dans un ensemble de données où il prend tout son sens, on ne saurait évidemment prétendre, à partir de cet « échantillon », être représentatif de l'ensemble des familles ouvrières nouzonnaises. A la limite les familles ne sont donc représentatives que d'elles-mêmes. L'enjeu de cette recherche était ailleurs: dans l'effort d'intégration des différents « domaines» de l'activité sociale (travail, consommation, loisirs, etc.) et dans la mise en relation d'une histoire collective et d'histoires singulières. C'est cet enjeu aussi qui a conduit à construire la présentation et l'analyse des données recueillies principalement à partir de la biographie d'une seule famille, celle des Mallet, dont la vie se confond avec celles de la cité et de l'usinez. S'il Ya un air de parenté entre les Mallet et l'endroit où ils vivent, ils ne peuvent à eux seuls résumer la réalité nouzonnaise : se limiter à une seule famille aurait par trop réduit la diversité sociale réelle. Aussi a-t-on situé la biographie des Mallet par rapport à la vie d'autres familles ayant connu d'autres expériences. Les origines sociales, les milieux familiaux, et les générations, apparaissent comme des élé2. Il s'agit évidemment d'un pseudonyme. On trouvera en annexe un tableau donnant pour chaque famille dont les entretiens ont été cités les caractéristiques sociales et démographiques essentielles, qui ne sont donc pas systématiquement reprises dans le texte même. Sur les I j entretiens biographiques réalisés auprès des familles, généralement en présence du couple, avec parfois celle de certains enfants, 8 seulement sont utilisés dans ce texte. Surtout faute de place et parce que les entretiens non repris étaient redondants avec ceux cités. 3 étaient trop incomplets pour pouvoir constituer des biographies familiales, mêmes sommaires. Les entretiens non cités ont toutefois nourri la connaissance du milieu local et sont donc implicitement présents. 8

ments susceptibles de faire varier de façon décisive les systèmes de dispositions, le rapport au monde social. Les familles que nous présentons parallèlement aux Mallet, familles dont les membres ont parcouru d'autres trajets sociaux, occupent sous certains rapports des positions légèrement différentes dans l'espace social et produisent autrement d'autres pratiques. Les entretiens biographiques ont donc été traités de deux façons. Celui réalisé auprès de M. et Mme Mallet, complété par un entretien avec la mère de celle-ci, Mme Crusiot, a fourni la trame de base à partir de laquelle sont présentées l'histoire de la commune, celle des Aciéries Thomé et l'ensemble des données. Les autres entretiens biographiques viennent compléter les éléments tirés de la biographie des Mallet ou leur apporter un éclairage différent. On a ainsi utilisé simultanément les deux modes habituels de présentation des récits biographiques: la reconstitution d'une biographie singulière présentée de façon aussi complète que possible et une présentation par thèmes de segments biographiques isolés de la continuité singulière des histoires familiales dont ils sont tirés. L'utilisation de 7 entretiens complémentaires à celui des Mallet suffit à mettre en évidence la diversité sociale de la réalité ouvrière nouzonnaise. Comme le cours de la Meuse, le texte suit de nombreux méandres. Le plan d'exposition ne respecte pas la chronologie: les retours en arrière et les projections vers l'avenir se mêlent. Cela répond au souci de ne pas enfermer le texte dans une écriture qui, en respectant formellement l'ordre des événements, pourrait induire une analyse mécaniste, le fait antérieur apparaissant comme la cause de ceux qui lui seraient postérieurs. Or les temporalités sont toujours mêlées, le présent ne se détermine et ne prend sens qu'à partir du passé et dans la perspective de l'avenir, comme moment d'un trajet, d'une histoire où l'anticipation du futur renvoie aux expériences et à la mémoire de ce qui n'est qu'en apparence révolu. On voit que, si nous parlons ici de biographies familiales, il ne s'agit pas de récits chronologiquement construits dont l'enchaînement clair et logique des phases masque, par un travail de reconstitution aposteriori, l'enchevêtrement des temporalités réelles.

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Chapitre premier

Présence du passé

concitoyens appartenant à la même génération. Nouzon I, comme disent les natifs du lieu, est située à 7 kilomètres en aval de Charleville-Mézières. La commune, qui comptait, au recensement de 1982, 7 366 habitants, avait atteint son maximum démographique dès 1911. L'évolution de la population est très heurtée, marquée par une croissance rapide à la fin du XIXesiècle, par les creux liés aux deux guerres mondiales, qui ont ravagé par deux fois la commune, et par les récessions industrielles des années trente et de la période actuelle'. Avant 1914les apports de population sont essentiellement dus à une immigration d'origine rurale, en provenance du sud du département des Ardennes, de la Meuse ou de la Belgique, comme tendent à le montrer les généalogies familiales. Ainsi le grand-père maternel de Mme Mallet arriva

M. et Mme Mallet sont nés à Nouzonville, en 1927 et en 1928, et ils y ont toujours vécu, ce qui est fréquent parmi leurs

I. Nouzon ne. devint officiellement Nouzonville qu'en ne soit plus confondue avec une ville quasi homonyme (Mouzon). 2. Entre 1881 et 1901 la croissance est de 43 %. Mais sa population entre 1911 et 1921, et plus du tiers entre d'autant plus spectaculaire la croissance d'après-guerre:

1921, afin que la commune du sud du dépai1;ement Nouzonville perd 16 % de 1931 et 1946. Ce qui rend + 64 % entre 1946 et 1968.

Il

GRAPHIQUE
8000
7500

1.

-

ÉVOLUTIONDELAPOPULATIONTOTALEDENoUZONVILLE (1872-1982)

73U
7000

I I I

&500

1000

5500

5000

5559 I ,5308 I I I I I I I 1872 1881 1891

1901

I

1911

1954 1912

1'01

1968

I

1975 !!I8Z

Source: Recensements (INSEE - Direction régionale de ChampagneArdenne. Un siècledepopulation communale: I872-I97J - Reims, s.d.).

à Nouzon à l'âge de six mois, en 1882, dans les bras de sa mère, une jeune veuve belge qui chercha à se placer comme nourrice chez des industriels3. Les grands-parents paternels de M. Mallet étaient originaires de la Meuse: René Mallet, le grand-père, mourut en 1913 à Nouzon où, semble-t-il, il venait d'arriver. Son acte de décès lui attribue la profession de manœuvre. Toutefois les informations dont M. et Mme Mallet disposent au sujet de leurs grands-parents sont lacunaires. En fait, parmi les familles ouvrières interrogées, la limite des connaissances sur les origines familiales est en général atteinte avec cette génération des grands-parents, pour les-

3. L'immigration belge est attestée dès 1554. Le recensement de 185 1 dénombre 19 173 étrangers dans les Ardennes, soit 5,8 % de la population totale, dont 86 % de Belges. En 1911 le taux d'étrangers est de 6,6 %, dont 87 % de Belges. A la même date, il n'y a en France, en moyenne nationale, que 2,8 % d'étrangers. Les Belges fournissent une part non négligeable de la main-d'œuvre requise pour l'industrialisation de la vallée de la Meuse. Cf. Didier Bigorgne - « Les immigrés belges» - Terres ardennaises, n° 13, décembre 1985.

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quels il arrive que l'on ignore déjà presque tout. Au-delà c'est, de toute façon, l'inconnu4.
L'USINE OMNIPRÉSENTE

Mais à Nouzonville tout au moins, et certainement dans la plupart des bourgs de la vallée de la Meuse, en aval de Charleville, la mémoire familiale défaillante est relayée par une mémoire collective, par un savoir commun des origines, que l'on sait être lointaines, enracinées dans une vallée où il est connu que des générations et des générations d'ancêtres ont travaillé le fer. Cette mémoire collective peut s'appuyer sur l'omniprésence de l'usine et M. et Mme Mallet ont passé toute leur vie dans un cadre urbain qui en est profondément marqué. Comme le montre l'examen d'une carte au 1/25 oooe, les ateliers ne sont pas relégués dans une zone industrielle lointaine, ni même cantonnés à certains quartiers. Ils sont partout: à proximité des quelques immeubles d'HLM, entre les pavillons, et même en situation de mitoyenneté avec les bâtiments de la mairie. De plus, les ateliers de sous-traitance tenus par des petits patrons ou des artisans (usinage et modelage en particulier) ne figurent pas sur une telle carte. Les usines s'imposent à la vue par les grands portails ouverts sur des cours epcombrées de ferrailles, par les longs murs aveugles, les cheminées et leurs fumées. A certains moments, à certains endroits, la ville sent le fer dont l'odeur provient des multiples amas de barres et de lingots, des innombrables caisses de pièces forgées ou moulées. Si les bruits des fonderies ne franchissent guère les murs des ateliers, ceux des marteauxpilons constituent le fond sonore permanent de la cité, de quatre ou cinq heures du matin à vingt ou vingt et une heures.

4. Il n'est pas certain que dans les autres classes sociales la mémoire des origines familiales permette de remonter systématiquement en amont des grands-parents. Il est toutefois probable que l'appartenance aux fractions dominantes des classes dominantes s'accompagne d'une bonne connaissance des origines, du moins dans la limite où celles-ci peuvent aller dans le sens d'une légitimation de la position occupée dans l'espace social. La mémoire familiale est sans doute inversement proportionnelle à l'excellence sociale, tant il est vrai que l'appartenance à une élite se justifie aussi, même sans en avoir l'air, par la revendication d'ancêtres honorables. Le cas limite est constitué par la noblesse dont « l'entreprise de célébration de la famille (...) est un élément fondamental des stratégies de reproduction du capital social» (Monique de Saint-Martin -« Une grande famille» - Actes de la recherche en sciences sociales, n° 3 l, janvier 1980).

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La mairie et les deux modestes hôtels de la place Gambetta vibrent au rythme des « pilons» comme les logements HLM construits entre les deux principales usines d'estampage de la commune. Et pourtant l'inventaire communal de l'INSEE précise à la rubrique «pollution par le bruit» qu'aucune plainte n'a été enregistrée durant la période d'enquête, en 1978-19791. Ce qui ailleurs, et pour d'autres couches sociales, constituerait l'objet de la lutte sans merci d'un Comité de défense de l'environnement est, à Nouzonville, la vie même. La crise qui affecte si durement la métallurgie ardennaise interdit de songer à se plaindre d'un bruit dont l'interruption signifierait de nouvelles mises en chômage et un peu plus d'angoisse devant l'avenir. L'apparente dichotomie entre le travail et le hors-travail qui, ailleurs, prend appui sur une certaine fonctionnalisation de l'espace pour s'imposer dans les représentations du monde social, est ici niée par l'imbrication des bâtiments industriels et de l'habitat. L'été les ateliers sont largement ouverts sur la rue, les ouvriers étant à la recherche d'un peu de fraîcheur. Le bruit du moindre tour parvient alors aux oreilles du passant. On prend la gamelle dehors, pour profiter du soleil ou de la paix du soir et il n'est pas rare de voir les enfants ou une femme venir bavarder avec le père ou le mari, le temps de la pause. L'hiver l'usine se fait à peine plus discrète. A l'heure de la prise de poste, du changement d'équipes, les rues sillonnées par des camions de ferraille, de barres d'acier, de pièces en tous genres, se remplissent d'hommes en bleu. Cette circulation rend quasi évidente l'existence d'un organisme unique: la ville et l'usine vivent en symbiose. Marqué par la présence des usines, le décor urbain ne voit pas son austérité atténuée par les petits commerces locaux, rares et souvent peu attrayants pour un observateur extérieur à la commune et à la classe ouvrière. Il y a, d'une façon
5. INSEE. Inventaire communaI79-80. Commune de Nouzonville, p. 4. Il est vrai que si, de la même manière, aucune plainte ne fut déposée pour pollution de l'atmosphère, par contre la pollution des eaux fit l'objet de deux constats. Mais dans ce cas il y eut des conséquences sur la pêche, activité fort répandue et qui tient une grande place dans la vie locale. L'ArdennaÙ du IZ septembre 1983 rapporte qu'un « pêcheur de la localité est venu signaler dans la matinée du samedi 10 septembre, aux responsables de la société de pêche « Le Réveille-Matin» qu'un écoulement de matière huileuse apparaissait en surface sur la rive droite de la Meuse. Après s'être rendu sur les berges et avoir constaté cette pollution, les responsables alertèrent la gendarmerie locale, qui se livra à l'enquête d'usage en pareil cas. Cet écoulement se révéla provenir des Ets Guy Adam à l'encontre de qui plainte fut déposée par le président de la société de pêche».

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générale, une faiblesse de l'offre de biens et de services et les consommations, matérielles ou culturelles, des classes moyennes, et à plus forte raison des classes dominantes, sont singulièrement peu présentes sur ce marché. Les cafés, par exemple, relèvent tous du type décrit par Michel Bozon comme celui du «bistrot », à l'intimité préservée par des rideaux et où domine une clientèle ouvrière d'habitués, par opposition au « grand» café où la clientèle de passage et les habitués se côtoient, et dont le caractère dominant réside sans doute dans l'ouverture sur la rué. La structure urbaine de Nouzonville est l'inscription dans l'espace d'une histoire économique et sociale, celle sur plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, du travail du fer, de l'évolution des technologies et des rapports sociaux, de la lente transformation d'un artisanat ancestral en une industrie qui en est bien souvent restée à un capitalisme familial de petites et moyennes entreprises. Par le rappel incessant de cette histoire, de la vocation industrielle de la commune et de ses enfants, elle contribue à maintenir vivante la mémoire collective des origines. Comme y contribue la densité de réseaux familiaux enracinés à la fois géographiquement et socialement dans la région.
LA DENSITÉ DES RÉSEAUX FAMILIAUX

Certains ascendants de M. et Mme Mallet ont participé à l'immigration de la fin du siècle derniee, mais leurs grands6. Cf. Michel Bozan. Vie quotidienne et rapports sociaux dans unepetite ville deprovince: la mise en scène des différences. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1984, pages 74 à 78. Cette recherche s'attache elle aussi à analyser les pratiques comme le produit d'une interaction entre les dispositions et les conditions, et il est affirmé que ces pratiques (( ne peuvent être comprises si on les rapporte purement et simplement à des catégories macro-sociologiques et si l'on ignore le poids spécifique des contextes locaux ». Le changement de taille (30000 habitants) et le poids moindre des ouvriers dans la population active (48,9 % à Villefranche en 1975 contre 64 % à Nouzonville à la même date), entre autres facteurs, induisent des différences avec Nouzonville : la sociabilité y paraît plus conflictuelle et surtout les formes populaires de cette sociabilité paraissent y constituer des « refuges» dans un environnement où les classes populaires restent incontestablement dominées. 7. L'immigration rurale, ou en provenance de la proche Belgique, a cédé progressivement la place à une immigration d'origine étrangère plus lointaine, plutôt italienne et espagnole d'abord, puis maghrébine, avec une nette prédominance des Algériens. Le poids des étrangers s'est régulièrement accru depuis la Libération pour atteindre 14,7 % de la population totale en 1975. Il y avait respectivement4 %, 8 % et Il % d'étrangers aux recensements de 19S4, 1962 et 1968. En 1975 les Algériens représentaient 62 % de la population de nationalité étrangère, les Espagnols Il,S % et les Italiens 9 %. Depuis 1975 la proportion d'étrangers est en baisse: elle n'était plus que de 13>3 % en 1982.

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parents sont nés dans la commune de Nouzon, et y ont alors toujours habité, ou y sont arrivés très jeunes. La plupart des membres de la génération suivante ayant vécu eux aussi dans cette ville, M. et Mme Mallet ne comptent pas moins d'une quinzaine d'oncles et de tantes et d'une trentaine de cousins et cousines parmi les Nouzonnais. Leurs frères et sœurs, au nombre de trois, résident aussi dans la commune. Un tel réseau familial est parmi les plus denses que nous ayons rencontrés, mais il n'est pas véritablement exceptionnel. Parmi les familles interrogées, auxquelles nous avons demandé d'établir leur arbre généalogique jusqu'à la génération des grands-parents, nous avons trouvé fréquemment un nombre considérable d'ascendants et de collatéraux qui sont nés et vivent (ou ont vécu) soit à Nouzonville, soit dans une commune proche, située dans la vallée de la Meuse ou dans les vallées affluentes de la Semoy ou de la Goutelle. Ainsi M. et Mme Bacquet comptent quatre oncles et tantes, trois cousins, deux frères, deux neveux à Nouzonville, auxquels il faudrait ajouter ceux qui vivent dans une commune proche. Mme Bordas a ses parents, trois frères et une sœur dans la commune. Les parents de M. et Mme Decomble habitent Nouzonville ainsi que cinq de leurs frères et sœurs. Même M. Jimenez, originaire d'Andalousie, a pour voisin ses parents, deux oncles, six frères et sœurs. On pourrait multiplier les exemples et montrer en outre que la plupart des familles ont des ramifications dans d'autres bourgs industriels de la région.
LA « VALLÉE»

Cette densité des réseaux familiaux est, pour une part, au principe de l'existence de cette entité sociale que tous les Ardennais appellent « la Vallée ». Dénomination qui désigne sans ambiguïté (dans des expressions comme « le train de la V allée») une zone très typée géographiquement, économiquement et socialement. Elle ne comprend que la partie du cours de la Meuse située en aval de Charleville. Par contre les vallées affluentes de la Semoy et de la Goutelle y sont implicitement incluses. Géographiquement, il s'agit du moment où le fleuve s'enfonce dans le plateau ardennais et le traverse par une série de méandres. Le plus souvent encaissée, la vallée n'offre parfois 17

TABLEAU

[. - QUELQUES DONNÉES STATISTIQUES SURNOUZONVILLEET LA VALLÉE (recensement de [982)
Nouzonville effectifs % 49,9 32,3 Vallée de la Meuse* effectifs 15 336 5 248 % 50,8 34,3 France entière % 54,7 43,1

Population active'. . . . . . .
Population Population , active féminine' résidant dans la
7 meme commune en 75. . . . Popul. de I 5 ans ou plus, ni scolaire ni apprentie, sans diplôme profes.! . . . .. . ..

3 232 I 068

6760 4796
20

78,0
83, I

32 676
22 028

81,9
81,8

68,8
80,2

Agriculteurs

et

ouvners 0,6 4,2 14,2 21,8 48,9 124 508 2076 3048 7904 0,8 3,3 13,5 19,9 51,5 7,5 8, I 16,7 26,5 31,9

agricoles'. . . . . . .......
Cadres, professions intellectuelles supérieures' ..... Professions intermédiaires'
Employés'

.

Ouvriers'.
dont : - ouvriers
Etrangers

. . . . . . . .. . .. . . . . . .......

136 460 704 I 580

qualif. ....... - ouvriers non qualif. .. ..
actifs'

856 724 376
I 140

26,5 22,4 II,6
41,1

3 668 4236 1924
3 580

23,9 27,6 12,5
26,8

17,2 14,7 6,6
2,2

........

Actifs de la fonderie et du
travail des métaux! . . . . . . Actifs des industries des biens intermédiaires et des biens d'équipement' .. . .. Actifs travaillant et résidant

I

344

48,4 62,4 47,0

7 148 8760 7020

53,5 65,6 53,3

II,8 62,6 62,6

dans la commune'.
Logements

.. .. . .
6

confortables

..

I 732 2 828

de Nouzon* Unités urbaines de plus de 2 000 habitants, soit les agglomérations ville, Bogny, Fumay, Vireux et la ville de Revin (39904 habitants au total). Sont ignorées les communes de moins de 2 000 h, qui ont une population de 7 01 I h (données non disponibles). I. Taux calculés sur la population totale, âgée de I j ans ou plus. 2. Taux calculés sur la population féminine âgée de I j ans ou plus. 3. Taux calculés sur la population de I j ans ou plus, ni scolaire, ni apprentie. 4. Taux calculés sur la population active totale. j. Taux calculés sur la population active ayant un emploi. 6. Taux calculés sur le total des résidences principales (logements avec chauffage central et baignoire ou douche). 7. Taux calculés sur la population totale. Ces chiffres font bien ressortir les traits distinctifs de Nouzonville et de la Vallée: le sous-emploi féminin, la stabilité géographique de la population, la faiblesse de la formation professionnelle, l'absence de l'agriculture, la prépondérance numérique des ouvriers sur toutes les autres catégories sociales.

18

qu'un espace réduit où la route et la voie ferrée trouvent difficilement leur place. Il arrive que les escarpements trop raides obligent la route à grimper pour un temps sur le plateau, le train empruntant des tunnels sous les contreforts boisés qui plongent directement dans le fleuve. Economiquement, il n'y a pas de terres disponibles pour l'agriculture et l'exploitation de la forêt, omniprésente, a ses installations ailleurs, sur le plateau où les conditions du relief sont beaucoup plus favorables. Malgré la taille modeste des communes et l'environnement agreste, seuls 0,8 % des actifs sont classés exploitants ou salariés agricoles. Là où la vallée s'élargit suffisamment, la totalité de l'espace tend à être occupée par les usines, les logements ouvriers avec leurs jardins, les «châteaux» des patrons (en général de grosses villas bourgeoises) et leurs « parcs» souvent modestes. La mairie, l'église, le stade, la salle des fêtes et les commerces indispensables complètent le cadre urbain. Au sud, les premiers contreforts du massif ardennais et la forêt séparent Nouzonville de Charleville-Mézières, agglomération de 67 000 habitants, chef-lieu du département. Si la distance est faible les différences économiques et sociales sont immédiates et très accusées. Les petites villes industrielles de la Vallée (le centre le plus important, Revin, avait 10 450 habitants en 1982) et les «villages» sans paysans (classés « communes rurales» en fonction des critères de taille de l'INSEE) égrènent leurs maisons basses aux toits d'ardoise et leurs usines fumantes le long de la Meuse. Le secteur tertiaire, les services sont réduits au minimum: 51,5 % des actifs sont ouvriers (cf. tableau I, page 18). Parmi ces ouvriers, de nombreux travailleurs immigrés (12,5 % de la population active) et un niveau de qualification relativement faible (53,5 % des actifs ouvriers sont non qualifiés, ce taux étant de 46,2 % pour la France entière - chiffres de 1982t La Vallée compte essentiellement des industries métallurgiques. En 1982, 53,5 % des actifs étaient employés dans les industries des biens intermédiaires et des biens d'équipement (forges, estampage et fonderies essentiellement) dont la moitié dans le seul secteur de la fonderie et du travail des métaux9.
8. En 1975, c'est 64 % des actifs qui étaient ouvriers. Les étrangers représentaient alors 17 % de la population active. Ces évolutions sont révélatricés de la gravité de la crise industrielle dans la région. 9. Ce taux était de 62,2 % en 1975.

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