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Esprit, es-tu là

De
240 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 165
EAN13 : 9782296269408
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ESPRIT, ES-TU LAS?
L'Irrationnel, un besoin social paradoxal

Patrick LEGROS

ESPRIT, ES-TU LAS?
L'Irrationnel un besoin social paradoxal

Editions L'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaïn LAACHER
Dernières parutions .'

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Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non. 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal- Naquet, Conquète de la sécurité, gestion des risques. 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise. 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Etude sur le roman sentimental contemporain, 1991. Didier Martin, Représentations sociales et pratiques quotidiennes. 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Langage en spectacle. 1991. Françoise Belle, Etrefemme et cadre, 1991. Denis Duclos, L'hommeface au risque technique. 1991. Michel Amiot, Les misères du patronat. 1991. Christian Lalive d'Epinay, Vieillir ou la vie à inventer. 1991. Claire Calogirou, Sauver son honneur. Rapports sociaux en milieu urbain défavorisé, 1991. Gérard Namer, Mémoire et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988, 1991. François Masnata, Le politique et la liberté. Principes d'anthropologie politique, 1991. Michel Lallement, Des PME en chambre. 1991. Sonia Dayan-Herzbrun, Mythes et ménwire du mouvement ouvrier. Le cas Ferdinand Lassalle, 1991. Serge Poignant, La baston ou les adolescents de la rue, 1991. Claude Périnel, Réformer dans l'Eglise. Experts et contestataires. Préface de René Rémond, 1991. Martine Muller, Le pointage ou le placement. Histoire de l'ANPE, 1991. Sylvie Joubert, La raison polythéiste, 1991. Jacques Denantes, Les jeunes et l'emploi. Aux uns la sécurité, aux autres la dérive, 1991. @ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1433-8

INTRODUCTION

Pour une anthropologie de l'Irrationnel TI semble évident pour nos contemporains que les manifestations dites irrationnelles perturbent de plus en plus notre tranquillité quotidienne. Les OVNI survolent le plat pays, la Madone panse les plaies de la Pologne, le mystère sur le sexe des anges (de Michel-Ange) nous maintient en éveil... La fin du monde est une fois de plus proclamée par un traducteur de Nostradamus... Les recettes grimpantes des «laboratoires» de voyance et de sorcellerie font rêver les boursiers... et les autres. La NASA va lancer un programme d'un coût de 100 millions de dollars le 12 octobre 1992, afin de communiquer avec d'éventuels extra-terrestresl. Il est certain à la vue de ces quelques données que le grand retour de l'Irrationnel est amorcé en cette fin de siècle!

1. Le but de l'expérience consiste à échanger un dialogue au moyen de signaux sonores. Le projet est fixé sur dix ans et mille étoiles de notre système solaire seront étudiées (soit un millième seulement de son effectif total).

Mais n'y a-t'il pas plus frappant encore? Les parasciences, la parapsychologie, l'irrationnel, tous ces maux contemporains, ne se voilent-ils pas eux-mêmes d'un écran obscur ?.. car, qui peut expliquer aujourd'hui ce qu'ils signifient? Nous sommes dénués de perspectives devant l'incompréhension d'un monde que nous ne maîtrisons pas pour la plupart; un monde imaginaire dans lequel nous certifions le rationnel sans le décrire, et
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dans lequel nous blasphémons ces futiles croyances sans les
connaître.

Loin des discriminations des uns et des autres, ne pouvons-nous pas trouver un angle de recherche qui nous permettrait d'expliquer l'Irrationnel, non pas comme un phénomène superflu ou primordial, mais comme un mécanisme présent dans la conscience de notre civilisation; une explication anthropologique et historique qui rallierait toutes les opinions sur un fait indéniable: un besoin social paradoxal qui conjugue la réalité à l'inconnu.

A vis au lecteur

Cet ouvrage a pour objectif de décrire le mécanisme «symbolisant» de l'esprit humain. Nous nous sommes permis de faire nôtres des concepts usités, dans un sens précis et tout à la fois diffus pour que le lecteur y imprègne sa propre impression symbolique. L'expression «imaginaire quotidien», que nous retrouverons tout le long de ces écrits, implique une réflexion abstraite, de et dans la banalité des faits.. c'est ce que nous voulions. Pour bien comprendre ce qu'elle signifie, il faut intégrer dans sa définition ces trois expressions, que nous n'avons pas retenues parce qu'elles ne sont pas suffisamment réceptives pour notre théorie.. ce sont «conscience imaginaire», «mentalité populaire» et «inconscient collectif». 8

Nous parlerons donc d'imaginaire quotidien pour toutes les formes sociales existantes, comme il en est d'un inconscient agrippé à la conscience humaine dans la psychologie. Malgré la multitude de préjugés qui investissent l'Irrationne[2, sur lesquels nous aurons bientôt à revenir, nous avons opté pour ce phénomène complexe afin d'y enserrer les fibres théoriques de notre étude. L'Irrationnel est présent dans
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la conscience quotidienne comme un phénomène imaginaire; et
l'imaginaire est une expression de cette même conscience. Ils répondent tous deux à un même besoin: la création de l'insolite dans notre société. De ce fait le lecteur ne s'étonnera pas de cette assimilation de l'Irrationnel et de l'imaginaire quotidien, le premier s'infiltrant dans le second. Mais qu'il se dise aussi que le mécanisme «symbolisant», que nous décrivons ici, est ailleurs en étroite relation avec des phénomènes sociaux que nous percevons cette fois comme rationnels.

L'expérience empirique dans les milieux spirites3 et de voyance4, et à moindre mesure dans les cercles astrologiques et de sorcellerie, les quelques connaissances symboliques et historiques de ces milieux Irrationnels, nous ont servi de régulateur dans notre dérive anthropologique, dérive qui est maintenant

vôtre...

2. Le terme Irrationnel a été préféré aux termes «superstition», «ésotérisme», «parapsycJwlogie»... parce qu'il nous semble paradoxalement plus imprécis; et notre propos n'est pas ici de donner une définition détaillée de ces phénomènes, mais de décrire leur fonctionnement dans leur globalité. 3. Nous avons réalisé 87 entretiens, de durées très variées, auprès d'une population spirite. Il faut y ajouter tous les entretiens indirects (sans préparation méthodologique) qui ont eu lieu au hasard des rencontres, et les diverses expériences relatées dans les ouvrages spirites. 4. Nous avons fait passer un questionnaire sur la voyance auprès de 774 personnes représentatives de la population française, et consulté une quinzaine de voyants professionnels. 9

Première partie

L'imaginaire quotidien

I

Horoscope, Eroscope et Horosort

Avec l'horoscope, l'Irrationnel connaît cette grande vertu d'être tout à fait rationnel. Voici pourquoi. Les phrases de l'horoscope sont construites autour de thèmes quotidiens et vagues. Elles nous permettent généralement de trouver à coup sûr ce que la prédiction nous invite à chercher. Mais ce n'est pas sa valeur intrinsèque qui forge la popularité de l'horoscope. Bien au contraire; sans aucun doute son embarrassante simplicité détruit ses fondements rationnels; car l'horoscopie est une science rationnelle tout aussi bien que le dicton «Après la pluie, le beau temps» est une prédiction d'une imposante justesse... Les deux tiers de nos contemporains lisent leur horoscope dès qu'ils en ont l'occasion; sans lui apporter plus d'attention, il est vrai. Les douze signes du zodiaque se sont emparés de notre quotidien: biscuits, porte-clés, tee-shirts, foulards, breloques... essentiellement tous les objets que nous portons sur nous, comme s'ils s'agissaient de gri-gri, de porte-bonheurs. L'imaginaire du signe céleste devient ainsi terrestre, tout comme si un astre était descendu pour guider notre conduite. L'acte humain, empli de lassitude s'il est quotidien, s'empare de magie s'il est guidé; l'acte humain, empli de culpabilité s'il reste répétitif, s'imprègne d'innocence s'il est conduit par des forces surnaturelles. Voilà sans doute des raisons essentielles qui forgent le maintien et la popularité de l'horoscopie. 90 % des

individus connaissent leur signe zodiacal (98 % pour les moins de vingt-quatre ans)l. Toutefois, la trop évidente simplicité de l'horoscope, ajoutée à sa forte popularité, le voue aux gémonies du ridicule. Les seulement douze signes ne fonnent que douze «catégories» de population; nous n'aurions ainsi que douze possibilités d'avenir; cela doit sembler bien peu pour la conscience popu.

laire. Et ce n'est pas l'apport des trois «décans» pour chaque
signe qui va changer notre considération sur le sujet (36 possibilités d'avenir pour l'ensemble de la population). L'astrologie zodiacale évite cet écueil, non seulement en assommant l'adepte de calculs à première vue complexes, mais en multipliant ces possibilités d'avenir par l'intennédiaire de l'année, du jour et de l'heure de naissance, ainsi que de l'ascendant (ces données concernant les recherches les plus simples) : soit environ 864 000 possibilités d'avenir, ce qui paraît bien plus cohérent pour l'imaginaire quotidien. Ce qui fait que 50 % de nos contemporains accorderons du crédit à l'astrologie, contre 15 % pour l'horoscopie2.

Si nous sommes presque tous à lire notre horoscope dès que nous sommes en sa possession, nous ne serions que 8 % à en tenir compte3. Cette pratique est devenue à tel point quotidienne que nous ne nous indignons plus de sa présence aberrante. Sur d'autres sphères que celles de la raison, est-ce que l'horoscopie n'entretient pas quelques mystères attractifs qui viennent séduire notre vie quotidienne? L'amour, la chance, le travail, la santé, thèmes pleinement quotidiens dont l'horoscope entretient l'usage, ne sont-ils pas des épingles qui viennent piqueter nos fantasmes. L'horoscope c'est aussi et surtout
1. Sources Gallup, 1985. 2. Sources personnelles. 1990. 3. Sources SOFRES. 1982.

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l'éroscope (l'amour), l'horosort (la chance), le buroscope ou l'horoscotte (le travail), le physioloscope (la santé)... que nous percevons dans l'ensemble des pratiques Irrationnelles. Plus que les prédictions annoncées, ce sont les thèmes abordés qui jalonnent notre curiosité. Ils abondent dans notre sens de la norme vitale, du bien-être quotidien. Il revient à l'anthropologie de les mettre à jour, tout en prenant garde de ne pas trouver à coup sûr ce qu'il s'invite à chercher...

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II
Sort celle qui rit!

Le titre de ce chapitre nous a été inspiré par l'expérience identique relatée par neuf personnes lors d'une enquête réalisée dans la sphère spirite. Le fait de ne pas avoir pris au sérieux (et plus particulièrement de l'avoir manifesté) l'expérience de tables tournantes, leur a prévalu d'être traitées d'élément perturbateur empêchant l'esprit de se mouvoir au-dessus du guéridon; pour de jeunes apprentis spirites, il est convenable, par delà convenu, de respecter, par un silence méditatif, le guéridon et les esprits qui vont par lui se manifester. La scène paraît pourtant cocasse. En excluant les croyances, les manifestations étranges (...), et la relation ambiguë entretenue avec la mort, etc., la pièce que les spirites ont l'honneur de jouer sous nos yeux franchit les barrières de la comédie. La publicité télévisée n'a d'ailleurs pas laissé échapper ce côté dérisoire de l'Irrationnel: cet esprit qui préfère changer d'étage car au-dessous de celui où des spirites l'évoquent, de joyeux fêtards dégustent des biscuits apéritifs; ou ces petits hommes verts qui kidnappent une ménagère pour pouvoir savourer à tout moment désiré les pâtes qu'elle leur prépare; ou bien encore cette voyante qui réprimande sa boule de cristal qui n'est pas parvenue à lui prédire ce qu'une assurance sur la vie a aisément réussi; ... Ces exemples nous montrent avec évidence que le rire est l'apanage de ces manifestations Irrationnelles quotidiennes; mais pourtant cela n'est vrai que lorsque nous y assistons de

loin ou par l'intennédiaire de notre imagination. Asseyons-nous autour d'un guéridon, consultons une voyante, rencontrons un sorcier, et nous n'aurons plus réellement envie de plaisanter. L'atmosphère se remplit tout à coup d'une aura surnaturelle qui nous fera à la fois trembler de plaisir et de peur ; nous découvrons alors les saveurs de jeux interdits... Toutefois, si la scène à laquelle vous participez se
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déroule de manière imprévue pour son "organisateur", les
visages se dérident ostensiblement très vite. C'est ce qui arrive fréquemment lors des séances spirites lorsque l'esprit refuse de se manifester. Est-ce pour détendre l'atmosphère que nous rions à ce moment là 1..., car, en effet, l'ambiance est lourde d'attente, et le silence da à la concentration ne fait que la renforcer dans ce sens; ou bien, est-ce la scène elle-même qui prête à rire 1 Nous allons essayer de répondre à cette interrogation en utilisant comme référent l'essai sur la signification du comique de Henri Bergson!. L'importance de cette question est à mettre à l'actif de l'imaginaire de dérision que produit l'idée d'Irrationnel dans notre société. fi importe de savoir si le rire (une suite logique à la dérision) est entraîné par une volonté de se protéger de ce qui nous fait peur (contact avec la mort, avec son destin, avec les pouvoirs du sorcier...), ou bien, simplement, par un comique de situation. Analysons ce deuxième principe pour l'instant (tout en sachant à l'avance que les deux principes sont inextricablement mêlés). Avant d'énumérer ce qu'il y a de risible dans les pratiques Irrationnelles, citons l'appendice de la vingt-troisième édition du «Rire», dans lequel Henri Bergson nous décrit la méthode utilisée dans son livre.
«J'ajoute qu'en même temps que j'ai voulu détenniner Jes procédés de fabrication du risible, j'ai cherché queUe est l'intention de la société quand elle rit. Car il est très étonnant qu'on rie, et la méthode d'explication dont je parlais plus haut

1. «Le Rire», 1900.

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n'éclaircit pas ce petit mystère. Je ne vois pas, par exemple, pourquoi la "désharmonie", en tant que désharmonie, provoquerait de la part des témoins une manifestation spécifique telle que le rire, alors que dans d'autres propriétés, qualités ou défauts, laissent impassibles chez le spectateur les muscles du visage. Il reste donc à chercher quelle est la cause spéciale de la désharmonie qui donne l'effet comique; et on ne l'aura réellement trouvée que si l'on peut expliquer par elle pourquoi, en pareil cas, la société se sent tenue de manifester. Il faut bien qu'il y ait dans la cause du comique quelque chose de légèrement attentatoire (et de spécifiquement attentatoire) à la vie sociale, puisque la société y répond par un geste qui a tout l'air d'une réaction défensive, par un geste qui fait légèrement peur. C'est de tout cela que j'ai voulu rendre compte.»

Par cette citation nous pouvons déjà observer la liaison qui se dessine entre la protection et la dérision par le rire. Observons à présent ce qu'il peut y avoir de risible dans ces pratiques Irrationnelles. Le principe de la dérision s'établit autour d'une idée force: nous pourrons trouver matière à rire là où du mécanique se plaque sur du vivant. Ainsi de l'extraquotidien, ainsi un changement dans l'habitude, peuvent prêter à rire (nous ne disons pas qu'ils font rire, mais qu'ils peuvent en être à l'origine). Prenons l'exemple du parler comique. Un effet risible est assuré si nous opposons deux fonnes de parler ensemble, ainsi un dialogue entre une personne qui parle extrêmement vite et une autre qui bégaie. Nous retrouvons cette opposition lors des manifestations spirites alors que le médium qui évoque l'esprit prononce, d'une voix qui nous paraît transfonnée (par rapport à sa tonalité habituelle), le célèbre Esprit, es-tu là ? ; ou bien, chez le sorcier qui marmonne ses incantations d'une voix presque inaudible; de même chez certains voyants qui tentent d'entrer en contact avec quelques forces invisibles: ils émettent parfois quelques cris ressemblant à ceux que nous pouvons entendre d'une personne prisonnière d'un rêve agité. Pour un 19

individu qui n'est pas habitué à obselVer ces manifestations, ces changements de tonalité le dérangent; il ne sait s'il doit en rire ou bien s'inquiéter des forces inconnues présumées, que "l'Irrationaliste" actionne pour lui. Un autre procédé comique consiste à imaginer une personne en objet. Là encore, lorsque l'automatisme prend le
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pas sur la réalité humaine imprévisible,le rire est prêt à bondir à
l'instant même où la métamorphose se produit. L'être humain devient un simple objet qui se transporte; un automate. Ce comportement fantoche se retrouve lors des pratiques Irrationnelles de groupe. Mais ce n'est seulement qu'après une opération historique de l'imaginaire que ce procédé comique intervient; si bien que le passage immédiat de l'homme en androïde n'est pas à l'origine du rire ; c'est l'imaginaire qui en est porteur. En effet, prenons le seul cas qui puisse s'adapter à notre propos; si un individu n'a jamais assisté à une séance de tables tournantes, ni jamais entendu parler, les gestuels adoptés lors du rituel spirite (ronde des mains, index posé sur un verre...) ne le feront pas sourire exprès. Par contre, si son imaginaire lui a permis de se faire une idée sur le comportement des spirites et que la réalité obselVée pour la première fois coïncide, leur rituel le fera très certainement sourire2 (peut-être est-ce le propre de tout rituel Irrationnel obselVé mais non pratiqué). Cette transposition de l'être à l'objet peut être aisément analysée dans le spiritisme; lorsque ses adeptes font bouger un verre sur une table ou tourner un guéridon afin de matérialiser la manifestation de l'esprit, ils ne font qu'inscrire leur pratique sur cette image risible de l'être métamorphosé en automate. Le fait d'animer un objet est non seulement spectaculaire mais très plaisant à regarder.

Les pratiques Irrationnelles de groupe vont toujours être confrontées à ce problème: la ritualisation de leur pratique est censée s'assimiler au sérieux de l'acte; mais l'automatisme obli2. S'il n'est avant tout indigné par le comportement de ses contemporains. 20

gatoire des règles va être ritualisé dans l'imaginaire quotidien (celui qui reproduit une image sans observation ni vécu) avec un esprit de farce. Les pratiques Irrationnelles individuelles vont tout aussi bien être soumises à ce procédé comique; plus encore, car il va se complexifier avec l'addition du «comique de caractère» ; non seulement donc, la boule de cristal et les cartes, qui font parties de la panoplie des objets de la voyance, vont
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s'animer, tout d'abord dans notre imaginaire, puis dans notre
réalité quand nous serons face à un voyant, mais le caractère de ce dernier, s'il subit ce va-et-vient de l'imaginaire au réel déclenchera le rire ; même intérieurement (par politesse et par crainte aussi). Même si un individu n'a jamais consulté, il imagine sans difficulté, ne serait-ce que par l'influence médiatique, l'archétype du voyant: une femme quinquagénaire, un peu enveloppée, au regard perçant, au visage usé et reclus, quelques traits enfouis d'une gitane, d'une taille moyenne et quelque peu voûtée (ce qui rejoint d'assez près l'archétype de la sorcière). Imaginez-vous maintenant vous retrouver face à cette voyante lors d'une consultation, et observez les effets prévisibles de cette rencontre... Nous pouvons maintenant transposer le cas de la voyance à celui de la sorcellerie; nous changeons la boule de cristal en poupée de cire, les cartes en herbes aux divers pouvoirs magiques, la femme en un homme de même âge, au regard identique, au visage sourd et précis, assez grand et droit, et la métamorphose est amorcée. Nous pourrions poursuivre cette analyse du comique observé lors des rituels Irrationnels, et découvrir un monde de facéties burlesques inépuisable. Imaginons seulement un sorcier préparant ses potions, se trompant dans les doses et faire exploser sa préparation; ou bien assistons à une séance spirite lors de laquelle, après une heure de concentration forcenée de la part des adeptes, de gestuels intentionnés, un verre au milieu d'un guéridon encerclé par des yeux rivés sur son moindre mouvement, qui manifestement n'a pas envie de se promener ce jourlà...

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Les situations ne sont pas les seules à pouvoir être comiques; les mots peuvent tout aussi bien engendrer le rire ; par exemple: un voyant qui se trompe ouvertement sur votre compte. Mais les mots comiques ne sont pas fréquents dans le domaine Irrationnel? Et voici pourquoi; certes, nous pourrions sourire de quelques incantations évocatrices (le traditionnel
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Esprit, es-tu là ? est inscrit dans ce cadre), ou bien d'une phrase
alogique (telle que: Esprit frappe un coup si tu es là, deux coups sinon... ce qui revient au même de demander à quelqu'un qui dort s'il dort et qu'il vous répond "oui" !...) ; mais notre registre va très vite être épuisé car les mots comiques ne sont dans ce domaine qu'anecdotiques... Pourquoi ne sont-ils pas l'apanage des pratiques Irrationnelles? Tout simplement parce que l'imaginaire quotidien n'a pas enregistré un automatisme de paroles contrairement aux caractères divers qu'elles ritualisent. Ainsi, tant que l'imaginaire quotidien n'a pas franchi le seuil des portes de la reproduction machinale de l'acte Irrationnel, autrement dit, tant qu'il n'a pas imagé un rituel, les sources du comique restent taries. La voyance, la sorcellerie et le spiritisme, sont trop ancrés dans notre société pour échapper au ridicule de situation. Seule des quatre pratiques étudiées ici, l'astrologie semble se soustraire à cette règle incontournable. C'est aussi la seule pratique à ne pas se dessiner dans notre imaginaire quotidien. Avons-nous en tête l'archétype d'un astrologue contemporain associé à ses rituels? Non; l'astrologie persiste enfouie dans le secret... en fonction de cela, cette pratique est bien mieux appréciée que les trois autres par nos contemporains... Certes, le secret est bien présent dans ces quatre pratiques Irrationnelles, mais la seule qui reste aussi hennétique à notre imaginaire quotidien va pouvoir échapper à la dérision automatique...

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III
Problèmes de communication...

Tant que la pratique spirite restait le privilège de quelques-uns, l'imaginaire qui s'élabora autour resta à l'abri des séismes sociaux. Mais dès qu'elle se généralisa, des différences d'appréciation commencèrent à poindre entre les nouveaux colons et le reste de la société. Pour les non-usagers des expériences spirites, la survie des morts par l'interprétation de coups insolites est une affaire de croyance. Pire encore pour certains: les pratiques spirites en usage de nos jours sont considérées comme étant l'oeuvre d'une supercherie, ou bien encore, d'une duperie de nos sens. Dans l'imagerie critique du spiritisme, les bougies, le guéridon, la manifestation de J'esprit, prement leur place dans les histoires humoristiques. Conséquence immédiate de cette satire, l'imaginaire se scinde en deux, contrastant un imaginaire quotidien qui perpétue les tables tournantes dans une aura négative, et, un imaginaire spirite, minoritaire, qui survivra en se complexifiant, subissant les méandres de l'imaginaire quotidien dans ses propres réalisations. L'évolution des procédés de communication dans le spiritisme. La communication avec les esprits est l'élément essentiel du discrédit spirite. L'imaginaire quotidien ne peut rationnellement pas intégrer pourquoi des esprits viendraient engager une conversation et surtout comment. Longtemps les spirites ont dû

faire face à ces remarques critiques. L'évolution des modes de communication dans la pratique spirite n'y a pas échappé. Les claquements de doigts servaient d'abord l'échange. Très vite, les spirites mirent au point un autre procédé: puisque la table se soulevait dans les airs et qu'elle retombait inévitablement sur le sol, ils comptabilisèrent le nombre de coups qu'elle frappait en se reposant. Nous découvrons alors le
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système de transmission bien connu de un coup pour oui, deux
coups pour non; il a pour nom celui de typtologie spirite. Les tables utilisées étant généralement des guéridons à trois pieds, de fait nous pouvons aisément admettre qu'en se posant sur le sol nous pouvons distinguer un, deux, et même trois coups (ce qui correspond aux trois pieds du guéridon) ; nous n'avons gardé en mémoire que les deux premières solutions (un ou deux coups) mais la troisième solution (trois coups) existait aussi bien: ces trois coups étaient interprétés comme une réponse mitigée de la part des esprits. Ce principe de communication n'est pas exclusif au spiritisme ; les fantômes étaient aussi censées établir un contact lorsqu'ils se manifestaient par «hantises», en frappant des coups sourds dans les cloisons par exemple. Les spirites abandonnèrent très vite ce mode de communication parce que l'imaginaire quotidien n'était pas dupe; il pouvait très bien s'agir d'un trucage aisé si le spirite bougeait lui-même le guéridon afin de provoquer les réponses voulues. D'ailleurs ce procédé impliquait un dialogue restreint par le oui et le non. Il fallait aux spirites trouver un autre moyen de communication. En 1853, c'est avec les expériences spirites de Victor Hugo que nous trouvons un nouveau procédé. Après avoir testé la typtologie spirite, il commença à dialoguer à peu près normalement avec les esprits. Mais la méthode manquait de façon évidente de rapidité. Que l'on en juge par les propos d'un compagnon spirite de Victor Hugo, Auguste Vacquerie. «Les tables ne tournaient pas seulement: elles parlaient. On convenait avec eUes que les coups qu'elles 24