Ethnicité et lien social

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Les auteurs examinent dans cet ouvrage les questions d'accès au logement des migrants et les politiques publiques en la matière. La construction sociale et politique de l'ethnicité se trouve au coeur des analyses proposées. De la figure de l'étranger à la mise à mal de la mixité sociale et de l'agrégation souhaitée à la ségrégation imposée comme résultat de la politique du logement, différents exemples sont analysés et montrent comment le lien social peut se trouver, de fait, "ethnicisé".

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Ajouté le 01 février 2005
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EAN13 9782296389755
Langue Français
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ETHNICITÉ ET LIEN SOCIAL
Politiques publiques et stratégies résidentielles

Villes et Entreprises Collection dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques socia.les ou socioéconomiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Déjà parus

Laurent DEVISME, La ville décentrée. Figures centrales à
l'épreuve des dynamiques urbaines, 2005. O. CHADOIN, La ville des individus, 2004. J-L. ROQUES, La petite ville et ses jeunes, 2004. C. BERNIE-BOISSARD, Regards d'urbanité, 2004.

L. DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu,2003. X. XAUQUIL, L'investissemement industriel en France. Enjeux contemporains, 2003. C. BROSSAUD, Le vaudreuil ville nouvelle (Val de Reuil) et son « imaginaire batisseur ». Identification d'un champ autour d'une ville,2oo3. J. MAGERAND et Elisabeth MORTAMAIS, Vers la Cité hypermédiate,2003. G.-A. LANGLOIS, Des villes pour la Louisiane française.
Théorie et pratique de l'urbanistique coloniale au 1 ftme siècle,

2003. Ph. BOUDON (éd.), Langages singuliers et partagés l'architecture, 2003.

de

Rabia BEKKAR (T extes réunis par)

ETHNICITÉ ET LIEN SOCIAL
Politiques publiques et stratégies résidentielles

Préface de Jean REMY

Collection Villes et Entreprises Réseau Socio-économie de l'Habitat (Plan Construction et Architecture)
L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

L'Hannattan

Hongrie

Kënyvesbolt 1053 Budapest, Kœsuth L. u. 14-16

FRANCE

HONGRIE

ITALIE

Photo de couverture: @Rabia BEKKAR

«;JL'HARMATTAN,

2005

ISBN: 2-7475-7951-4 EAN : 9782747579513

SOMMAIRE Préface Oean Remy). ... ... ... (Rabia Bekkar) 7 11

Avatars de l'affirmative action aux Etats-Unis Trajectoires socio-résidentielles identitaires (Annie Benveniste)

ou la force des constructions 23

Communautés de souffrance: le racisme comme principe d'identité ohn Crowley) . . . . .. . . . . .. . ... . . ... . . ... . . . . . . . .. . .. . ... . . . . . .. 47

a

Entre la reconnaissance et la gestion de l'ethnicité : l'expérience canadienne (Francine Dansereau) Itinéraires résidentiels, entre enracinement (Sonia Fayman et Isabel Taboada-Léonetti) et assignation

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L'accession au logement social des Haïtiens en Guyane française (Eric Gallibour) Le principe de mixité à l'épreuve de l'ethnicité dans les politiques locales de l'habitat (Thomas Kirszbaum) Frontière ethnique et société urbaine à Marseille (Michel Péraldi) Ethnicité, ségrégation et figures nomades de l'habitat des immigrés maghrébins (Daniel Pinson) Le logement à l'épreuve de l'ethnique (André Sauvage) construction de l'objet et production statistique

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117 139

163 179

L'immigration: (patrick Simon)

201 définition, représentation, imposition 233 ... 265

Les ethnies en banlieue: (Hervé Vieillard Baron) Résumés français/anglais

LE RESEAU SOCIO-ECONOMIE

DE L'HABITAT

Le réseau Socio-Economie de l'Habitat a été crée en 1991 à l'initiative du Plan Construction et Architecture (organisme du Ministère du Logement chargé de susciter et de financer la recherche et l'innovation dans le domaine de l'habitat), afin de contribuer au développement du potentiel de recherche en sciences sociales sur l'habitat par la mise en œuvre de formes nouvelles de travail et de collaboration entre chercheurs, commanditaires de la recherche et professionnels de l'habitat. Lors de la création du réseau, le Plan Construction et Architecture a demandé à ce réseau de s'attacher à organiser le travail de recherche autour de deux thèmes qu'il jugeait prioritaires: «La ségrégation résidentielle» et «Les nouvelles pratiques d'offre de logements ». Le programme «La ségrégation résidentielle» a d'abord donné lieu à un séminaire entrepris entre juin 1992 et mai 1993 qui visait une approche critique des concepts et une contribution à la reformulation des problématiques: bilan des connaissances, des méthodes et confrontation entre les différentes disciplines abordant ce thème. Les travaux de ce séminaire ont donné lieu à plusieurs publications:
- Jacques Brun, Catherine Rhein, La ségrégation
dans la ville, Concepts et MeJUres,

Paris, L'Harmattan,

coll. Habitat et Société, 1995, Préface d'Henri

-

Nicole Haumont, La ville: agrégation et ségrégation sociales, Raymond, Paris, L'Harmattan, coll. Habitat et Société, 1996,
- Nadir Boumaza

et al., Relations interethniques dans l'habitat et dans la ville, Paris,

L'Harmattan, coll. Habitat et Société, 2003.

AVANT_PROPOS

L'atelier «Ethnicité, Agrégation, Ségrégation », co-animé par Rabia Bekkar (sociologue) et Nadir Boumaza (géographe), avait pour but de réfléchir sur les liens entre les politiques publiques relatives au logement et la question de l'ethnicité. Ségrégation et discrimination «ethnique» se combinent au point qu'il est difficile de distinguer ce qui relève des processus sociaux de séparation et d'affectation des groupes dans les espaces, de ce qui est inhérent à la discrimination ethno-culturelle. Ces interactions participent des phénomènes d'exclusion et de marginalisation des individus et des groupes sociaux. Elles posent le problème de leur traitement par les politiques sociales et les politiques de l'habitat. Elles traduisent aussi les limites du modèle français de citoyenneté et de la gestion des inégalités dont les débats récents sur le voile ne sont qu'un symptôme supplémentaire. De nombreux travaux ont été consacré à cette question, aussi était-il souhaitable de faire le point sur l'état des connaissances et des méthodes, et sur leur utilité dans la compréhension des phénomènes de ségrégation et d'agrégation, en mettant la question de "l'appartenance ethnique" au premier plan. L'atelier s'est attaché à construire, pendant quatre années, les débats à partir des travaux des chercheurs, mais aussi des expériences des professionnels. Il s'est organisé en séminaire ouvert et décentralisé. Ce sont les contributions discutées lors de ces rencontres qui sont publiées dans le présent recueil. Il a également suscité différentes recherches, financées par le Plan Construction et Architecture, qui ont fait l'objet d'un débat public le 5 mai 1995. Cet ouvrage n'aurait pas vu le jour sans le soutien attentif et patient du Professeur Jean Remy. Qu'il en soit vivement remercié. Toute la gratitude des auteurs va également à Claire Juliard qui a activement contribué à la coordination de l'ouvrage et à Clara Sandrini qui en a réalisé la maquette.

PREFACE
ETHNICITE, AGREGATION , SEGREGATION

JEAN

REMY

ne société dynamique est toujours orientée par des utopies qui proposent une idéalisation du vivre ensemble. Dans un tel horizon, les sociétés démocratiques européennes rêvent d'un échange égalitaire, dans une intercompréhension profonde, dont la mixité spatiale serait une expression concrète. D'autres sociétés ont pu être traversée par des utopies prônant l'apartheid comme une modalité de mise en ordre équilibrée qui est bénéfique à chacun et qui évite toute hybridation dégradante. Le statut d'une utopie, au sens qui vient de lui être donné, se doit d'être situé par rapport à d'autres repères qui guident l'analyse sociale. L'utopie est un idéal régulateur de l'action. Cet idéal représente une manière de résorber une malformation en proposant un passage à la limite. La force du propos est mobilisatrice, mais elle est aussi réductrice de la complexité. Ainsi, dans les deux formulations que nous avons proposées, l'une est inspirée par le rêve fusionnel, l'autre par la nécessaire coupure. Par la valorisation unibtérale d'une des deux dimensions, elles éliminent l'une et l'autre la manière dont le conflit, socialement régulé, peut devenir un élément de mise en ordre social. Cette expression régulée du conflit est importante, notamment dans une perspective démocratique. L'utopie comme passage à la limite ne peut se réaliser à l'état pur. Si elle le faisait, elle aurait des effets de refoulement de certaines exigences qui, en se réexprimant avec force, redonneraient du sens à l'utopie opposée.

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REMY

L'utopie vue comme idéal régulateur de l'action, inspire différentes expériences dont certaines réussissent, alors que d'autres échouent. L'analyse de ces effets souvent non escomptés permet une explication d'une diversité d'exigences dont la prise en compte permet des mises en œuvre adéquates. Tout ceci donne de la plausibilité à l'idéal inspirateur. Ce faisant, il s'agit de renforcer la pertinence sans affadir un idéal de société par des compromis boiteux. L'explication autant que la codification des expériences sociales est un des objectifs poursuivis par les recherches en sciences humaines. Par-là, on peut améliorer l'anticipation des réactions probables, préciser la chance de survenance de l'une ou de l'autre. A partir de là, on peut imaginer des interventions qui gagneraient en plausibilité tout en étant fidèles à l'idéal inspirateur. La comparaison des résultats de recherches permet de dégager des logiques d'action et de comprendre les modes d'appropriation territoriale dans leurs dimensions collectives et temporelles. La connaissance de ces processus sociaux permet d'examiner à quelles conditions se développent les échanges entre groupes distincts et comment se constituent des espaces d'intercompréhension. Dans ce domaine, il faut éviter à tout prix d'établir un lien mécanique strict entre séparation spatiale -permettant à chacun d'exprimer sa différence- et ségrégation comme processus d'exclusion réciproque. Trop de mixité spatiale peut aboutir à des rejets par sentiment d'incompatibilité. Trop d'éloignement diminue les chances d'interaction et favorise la connaissance réduite à des stéréotypes déformés. Il s'agit donc de trouver une échelle spatiale adéquate, ainsi que les occasions suscitant les échanges. L'échelle spatiale de la mixité favorisant l'échange élargi n'est pas non plus un invariant isolable des autres dimensions de la vie sociale. L'analyse doit éviter toute généralisation hâtive. L'implication dans la vie collective se concrétise par des séquences temporelles où prennent forme les trajectoires des individus et des groupes. Pour saisir le propos, on peut se limiter à deux séquences opposées et contrastées: séquence de réussite, séquence d'échec. Ces séquences sont connotées par des potentialités offertes par le contexte économique. Ces potentialités sont elles-mêmes amplifiées par des mécanismes collectifs où les regroupements et les réseaux peuvent constituer une ressource. L'absence d'opportunité risque d'inverser le sens des mécanismes de rassemblement et de diffusion et de les transformer en replis défensifs. Les itinéraires résidentiels 8

PREFACE

supposent des bifurcations. Une séquence marquée par l'enracinement s'oppose à un sentiment d'assignation à une résidence découlant d'une nonmobilité contrainte. Lorsque certains groupes en situation de précarité sont mus par la peur de tomber plus bas, il en découle des mécanismes de mise à distance aboutissant à des dénigrements réciproques. Ainsi s'aiguisent des conflits d'appropriation entre des groupes ayant le même destin social. Ceci aboutit à un repliement où l'on évite les comparaisons externes craignant qu'elles soient source de dépréciation frustrante. Il s'agit d'enclencher un processus inverse à partir d'expériences où se forme une certaine compétence sociale. Par-là, chaque groupe commence à négocier sa place par rapport aux autres. Cette ouverture est un pré requis si l'on veut aboutir à la constitution d'un espace public où des oppositions s'exprimant progressivement à travers des jeux régulés aboutissent à des coopérations autour d'enjeux communs, même limités, au départ. L'émergence d'une compétence à communiquer peut se faire à travers des conflits si elle aboutit à des modes d'appropriation partagée d'espaces de coexistence. Ainsi, s'élargissent les formes d'interaction et d'in tercompréhension. L'insertion des différences dans des processus de rapprochement permet une représentation adéquate de la ville. Celle-ci s'organise autour d'espaces et de contre-espaces. L'idéal n'est donc pas d'aboutir à un espace banalisé sans

connotation discriminante selon l'expression « un peu de tout, partout, toujours
la même chose ». La ville comme lieu de cohabitation suppose des évaluations réciproques où la mise à distance est compatible avec une conscience collective

fière. Ceci permet des comparaisons et des évaluations réciproques. « Il nous regarde de haut disent certains, « mais, nous on les vaut bien». Une telle mise
})

en perspective suppose de multiples centrations où chacun refuse de se laisser définir par les autres. La séquence est inverse si l'intégration est imposée et suppose le développement d'une conscience honteuse de son origine. La conscience fière est une conscience préalable pour que se développe de multiples transactions, à condition qu'elle soit jointe à une volonté d'implication réciproque. Ces séquences transactionnelles sont les garants d'une intégration dynamique.

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L'ordre social repose sur un système d'écarts et non sur l'indifférenciation. La différence suppose que tout ne se partage pas avec n'importe qui. Un consensus doit se faire sur les communications non autorisées: tout n'est pas possible, tout n'est pas disponible... La communication généralisée, comme la mixité sous n'importe quelle forme, suppose un passage à la limite qui risque d'avoir des effets pervers. Pourtant, la transaction suppose que l'on accepte une remise en question des interdits. Une telle séquence est pleine de risques. Pour aboutir, elle suppose que l'on ait des références communes. Sans celle-ci, les échanges sont régis pas l'imprévisibilité, donc par des réactions de précaution, voire de méfiance généralisée. Lorsqu'une telle évolution est en cours, il est important d'observer dans quels lieux et comment renaissent des cultures de voisinage. Elles sont un lieu privilégié où s'inventent des formes de cohabitation. Ainsi, ce qui se passe autour du logement est important à saisir, surtout, si cela permet de discerner différentes échelles spatiales où les contacts se nouent et qui sont à l'origine de nouveaux espaces d'intercompréhension.

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RABIA BEKKAR

AVATARS DE L'AFFIRMATIVE ACTION AUX ETATS-UNIS

l n'existe pas de définition précise de l'affirmative action. Le rapport demandé par le Président Clinton en 1995 pour faire le point sur un sujet controversé propose: « tout effort entrepris pour accroître les chances des femmes, des membres de minorités ethniques ou d'origine étrangère en prenant en considération l'appartenance à ces

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groupes sociaux ». Il s'agit donc de mesures qui, au-delà de l'arrêt de pratiques discriminatoires, s'efforcent, par des traitements préférentiels, de compenser les effets d'une discrimination passée et de l'empêcher de se reproduire. Conçues dans les années soixante, ces politiques sont finement encadrées par la jurisprudence de la Cour Suprême. Elles se heurtent en effet à des principes aussi fondamentaux que la neutralité envers les origines et la reconnaissance des mérites individuels. La contestation des dispositions relevant de l'cifJirmative action a toujours existé, mais elle s'est fortement accrue dans les années quatre-vingt, notamment dans les Etats du sud accueillant beaucoup d'immigrés. Les opposants remettent en cause à la fois les fondements juridiques et l'efficacité de ces programmes. S'agissant de l'accès à l'enseignement supérieur, le volet le plus emblématique de l'cifJirmative action, des solutions alternatives, qui ne prennent pas en compte les spécificités ethniques ou de sexe, apparaissent, notamment au Texas, en Californie et en Floride. Elles sont encore difficiles à évaluer. En revanche, en ce qui concerne le logement, le constat des chercheurs est unanime: la loi sur l'accès égalitaire au logement de 1968 n'a pas modifié de manière notable la ségrégation vis-à-vis de la communauté noire.

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ORIGINE ET JUSTIFICATION DES POLITIQUES D'AFFIRMATIVE ACTION Elaborées dans le contexte du combat pour les droits civiques, l'origine de l'affirmativeadion réside dans le constat qu'il ne suffit pas d'établir un principe d'égalité des droits pour arriver à une situation d'égalité. Il s'agit donc d'augmenter les chances d'emploi, de formation initiale de personnes appartenant à des groupes qui ont été marginalisés en les favorisant par rapport aux groupes dominants. Ce faisant est établie une sorte de discrimination à l'envers, dite parfois discrimination positive. (( Vous ne prenez pas une personne qui, pendant des années a été entravéepar des chaînes,vous la libérez et l'amenez sur la lignede départ d'une courseen lui diJant (( vous )) p e"tes libre de concouriravec tous les autres tout en considérantque vous e"tes arfaitement équitable)) (discours du Président L. Johnson à l'Université de Howard, Washington DC, 1965). Ce discours s'appuyait en grande partie sur un rapport du Ministère fédéral de Affaires Sociales, rédigé par le sociologue (et secrétaire d'Etat adjoint au travail à l'époque) Patrick Moynihan et intitulé «La jàmille noire: un e,!jeupour l'adion publique». Ses conclusions étaient fortement inspirées des travaux de l'Ecole de Chicago, notamment ceux de Franklin Frazier et Kenneth Clark, mettant notamment l'accent sur le caractère pathologique de la structure familiale de type matriarcale, alors en pleine expansion dans la communauté noire, du fait, notamment, du manque d'emplois. A ce stade, le discours du président Johnson, souvent cité, visait, selon D. Sabbagh, uniquement à « donneraux noirs les mqyens deprendrepart dans de meilleuresconditionsà desjeux de stmctures conflictuellesdont la règlemérito.ratique demeurait inchangéeet identiquepour
l'ensemble des acteurs enprésence ».

Les programmes mis en place depuis le président Kennedy concernent essentiellement l'emploi, les marchés publics fédéraux et l'admission dans les établissements d'enseignement supérieur. Les groupes bénéficiaires sont définis à partir de critères ethniques (noirs, amérindiens, latinos, asiatiques) et de genre (femmes). Dans l'esprit, ces mesures étaient transitoires et destinées à disparaître lorsque les conditions d'égalité seraient réunies.

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ACTION

Les programmes les plus anciens concernent l'accès à l'emploi. L'expression affirmative action apparaît pour la première fois dans une ordonnance (Executive Order; du Président Kennedy en 1961 qui encourage les fournisseurs de l'Etat fédéral à favoriser l'intégration de travailleurs issus des minorités. En 1969, le Président Nixon présente le Plan de Philadelphie qui exigent des entreprises pour concourir aux marchés publics qu'elles se fixent des objectifs et des délais en matière d'emploi pour les minorités. Les entreprises de plus de 50 salariés ou se portant candidates pour un marché de plus de 50 000 dollars doivent indiquer les qualifications ou les employés femmes ou issus de minorités sont insuffisamment représentés et les mesures envisagées pour remédier à cette situation.
((Avoir un bon emploi est un droit dvique aussi fondamental que bénijÙier d'une bonne formation. Nous n'imposerons pas des quotas mais nous demanderons aux entreprises qui travaillent pour l'Etat de conduire des actions pour contribuer à 1'of?Jectif 'accroître la part d d'emplf!Yés venant des minorités)) (président R. Nixon, Mémoires, 1969)

L'accès à l'éducation a constitué la revendication principale des organisations pour la défense des droits civiques. Dans l'arrêt Bakke de 1978, la Cour Suprême, saisie par un étudiant blanc qui s'était vu refuser l'entrée à la faculté de médecine de l'Université de Californie au profit d'étudiants noirs, a validé les approches d'afftrmative action en précisant les limites dans lesquelles elles pouvaient être conduites: la Cour interdit l'usage de quotas mais autorise la prise en considération de l'appartenance à une minorité désavantagée, considérant que le souhait d'un établissement universitaire d'avoir une population plus diversifiée est un objectif irréfutable. En 1980, la plus haute juridiction américaine a jugé conforme à la Constitution une disposition fédérale permettant de réserver 10% des marchés de travaux publics à des entreprises appartenant ou employant une part importante de personnes issues de minorités (<< inoriry BusinessEnterprises »). M En 1995, au moment du rapport cité plus haut, on dénombrait plus de 160 programmes fédéraux d'affirmative action et de nombreux autres au niveau des Etats fédérés, notamment dans le secteur éducatif. A cette période, les attaques contre ce type de politiques sont nombreuses. Sous l'égide d'associations conservatrices, les recours se multiplient, fondés sur l'atteinte à l'égalité des droits. Ils s'appuient aussi sur des études sociologiques qui concluaient que le

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progrès des minorités au cours des dernières décennies avaient été sous estimés et qu'en tout état de cause ils devaient peu à l'afftrmative action (fhernstrom 1997). Une autre critique s'appuie sur le fort taux d'échec des bénéficiaires de l'Afftrmative Action: au niveau national entre 1981 et 1988, le taux d'obtention de diplôme était de 71% pour les blancs, 67% pour les asiatiques, 43% pour les hispaniques et 37% pour les noirs (Hacker, 1992). Ces données sont toutefois atténuées par l'enquête de Bowen et Bok (1998) portant sur 28 établissements supérieurs comptant parmi les plus prestigieux: ce travail fait en effet apparaître, du fait d'une sélection accrue et d'un accompagnement spécifique, des taux d'obtention de diplôme beaucoup plus élevés pour les étudiants noirs (de l'ordre de 75%). Les contestataires remportent des succès significatifs: ainsi, en Californie en 1996, une loi a mis fin à toute discrimination positive dans les emplois et les marchés publics après que, l'année précédente, l'Université de Californie ait fait de même pour ses recrutements et ses admissions. Au Texas, en 1996, un jugement de la Cour d'Appel a interdit d'utiliser la race comme critère d'admission dans les Universités. Ces décisions ont eu des effets immédiats sur la présence d'étudiants noirs ou hispaniques dans les Universités les plus prestigieuses: à l'Université de Berkeley en Californie par exemple la proportion d'étudiants issus de minorités (hors asiatiques) a été plus que divisée par deux (Tienda, 2001) . Dans le même établissement, le taux d'admission était de 0,485 pour les noirs et 0,299 pour les blancs avec les critères d'aŒrmative action. Après la suppression de ceux-ci les mêmes taux sont passé respectivement à 0,156 et 0,303 (Bowen et Bok, 1998) Curieusement relativement peu de critiques contre des mesures d'affitmative action sont venues des entreprises, celles-ci soutenant d'ailleurs activement l'Université du Michigan dans des procès récents (2003) concernant des dispositions plus favorables à l'admission pour les minorités. En revanche, une décision importante de la Cour Suprême en 1995, l'arrêt Adarand Constructors, déclarait inconstitutionnelle une clause préférentielle dans les marchés passés par le Ministère des Transports (prime de 15% aux entreprises réservant au moins 10% de leur sous-traitance à des sociétés «minoritaires », fragilisant l'ensemble des procédures liées à l'application du principe de discrimination positive dans la dévolution des marchés publics.

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UN BILAN DIFFICILE DU FAIT DE LA MULTIPLICITE DES FACTEURS Après plus de trente ans d'affirmative action,l'évaluation de ces politiques est difficile. Sur ce sujet controversé, après le rapport demandé par le Président Clinton en 1995 essentiellement fondé sur des sondages et des cas précis, paraissait en 2000 un article de référence de H. Holzer et D. Neumark. Faisant la synthèse de plus de 200 études, ces deux auteurs mettaient, avec beaucoup de prudence, en évidence la poursuite des discriminations sur le marché du travail, le caractère modeste des moyens financiers mis en œuvre et des populations touchées par les effets redistributrifs, et somme toute des incertitudes sur les effets réels des programmes d'affirmative actionen terme de correction des imperfections du marché: - D'importantes discriminations persistent sur le marché du travail à l'encontre des femmes et des personnes issues des minorités, comme existent des désavantages certains en matière d'opportunités d'améliorer son capital social. Cette ségrégation concerne surtout la minorité noire, alors que pour la communauté hispanique les différences s'estompent rapidement dès la deuxième génération. Les différences favorisant un homme blanc par rapport aux autres personnes pour la recherche d'un emploi sont statistiquement estimées entre 5 et 20%.
- Les programmes liés à l'affirmative action redistribuent des emplois, des places à l'Université et des marchés publics des blancs vers les minorités et les femmes, mais cette redistribution n'est pas majeure. Les effets des politiques d'affirmative action sont, en dépit des idées reçues, limités. Ils ne concernent que quelques pour cent (souvent moins de 2%) des effectifs. Une seule exception les établissements d'enseignement les plus prestigieux où le traitement réservé aux minorités peut représenter de 6 à 10% de places.

- Il n'y a pas de preuves d'une performance économique inférieure des femmes qui bénéficient de tels programmes. Pour cette catégorie, les progrès ont été très sensibles, en particulier, dans l'éducation. On oublie aujourd'hui que certaines facultés de droit étaient interdites aux femmes à la fin des années 15

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soixante. toutefois,

L'emploi s'est largement féminisé. Des disparités en matière salariale et pour l'accès aux emplois supérieurs.

demeurent,

- Les performances scolaires des bénéficiaires et leurs diplômes apparaissent globalement plus faibles que celles de leur homologues blancs mais les preuves d'une performance inférieure en terme professionnel sont nettement moins crédibles. Il apparaît que celle-ci dépend beaucoup de la manière dont les politiques sont mises en œuvre par les entreprises (qualité du recrutement, formation, évaluation continue). - Les résultats des entreprises « minoritaires» bénéficiaires ne sont pas significativement plus mauvais que les autres. Leur probabilité supérieure de faire faillite semble venir de la constitution parfois frauduleuse de certaines sociétés pour avoir accès à ces marchés réservés et qui disparaissent une fois le contrat rempli (ou parfois avant). Leurs prix n'apparaissent pas en moyenne plus élevés que ceux des autres entreprises. - S'agissant de l'emploi, il semble que les entreprises soumises à conditions aient embauché un peu plus de personnes issues de minorités que les autres (écart d'un pour cent environ). Ces mêmes entreprises ont statistiquement une productivité équivalente aux autres. De sensibles progrès sont constatés en matière de salaires: en 1964, le salaire médian d'un travailleur noir atteignait 6% de celui de son collègue blanc, en 1993, il atteignait 74%. En 1973, à Atlanta, où la majorité de la population est noire, moins d'un dixième des marchés passés par la ville allaient à des entrepreneurs noirs. Après un programme fondé sur l'affirmativeactionlancé en 1975, leur part a atteint près de quarante pour cent en 1978. - En matière d'éducation, les programmes spécifiques de bourses et les soutiens à des organismes dédiés à la promotion des minorités sont modestes: ainsi les bourses qui prennent en compte l'appartenance à une minorité ne représentent que 3 pour cent du total. En 1965, les noirs représentaient moins de 5% des étudiants de College, en 1970, ils étaient 8% et en 1990 plus de 11% (Stephanopoulos et Edley, 1995). S'agissant de l'enseignement supérieur, les Asiatiques sont pénalisés par l'affirmativeactionqui conduit de fait à limiter leur nombre (Takagi, 1992). La progression de l'accès des afro-américains à l'enseignement supérieur est nette. Entre 1960 et 1995, le pourcentage de noirs

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entre

25 et 29 ans diplômés de Collège est passé de 5,4% à 15,4% (Bowen et
de l'attribuer exclusivement aux politiques

Bok, 1998). Mais il est difficile d'affirmative action.

- Les étudiants issus de minorités ont statistiquement des résultats inférieurs à la moyenne des autres étudiants mais l'écart n'est pas plus marqué dans les établissements prestigieux qui ont souvent alimenté les recours. Les effets positifs de la diversité sur la formation ne sont pas apparents même si par exemple les médecins des minorités soignent probablement mieux les malades de leur communauté. Selon les enquêtes, aux yeux de la majorité des étudiants des établissements les plus prestigieux, blancs comme noirs, l'hétérogénéité raciale l'environnement éducatif et la densité des échanges entre communautés réduit durablement les stéréotypes culturels et l'animosité associée (Bowen et Bok, 1998). Des effets, parfois allégués, d'entraînement auprès de la communauté d'origine n'apparaissent pas de manière significative dans les statistiques. Holzer et Neumark concluent que, du fait des coûts avérés des politiques d'affirmative adion, les arguments sur les effets redistributifs sont plus pertinents que ceux qui mettent en avant des gains en matière d'efficience (notamment sur le marché du travail) même si ceux-ci sont probables.

UN ECHEC PATENT: L'EGAL ACCES AU LOGEMENT S'agissant plus précisément de la ségrégation spatiale, dans une étude qui fait date, American Apartheid, D. Massey et N. Denton montrent comment Ie thème du logement est resté le parent pauvre des politiques d'affirmative adion. Or cette ségrégation spatiale limite l'accès à l'éducation et à l'emploi (Cutler et Glaeser, 1977). Dans son introduction à la traduction française d'American Apartheid, S. Body-Gendrot rappelle que dans les années trente, le code professionnel de l'Association des agents immobiliers stipulait de « nejamais
introduire dans un voisinage des personnes dont la race, la nationalité ou autre facteur soient susceptibles de déprécier la valeurfoncière d'un quartier» (Hecht, 1970).

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Dans ce domaine, la marginalité des noirs dépasse de loin celle de tous les autres groupes ethniques. Les mouvements de ségrégation ont été amplifiés par l'arrivée massive des afro-américains dans les villes du nord après la seconde guerre mondiale: plus de 4,5 millions d'entre eux ont en effet migré depuis les Etats du sud entre 1940 et 1970, s'installant surtout dans les centre villes et des cités dortoirs, provoquant un mouvement massif de fuite des blancs vers les banlieues. La commission Kerner, mise en place après les émeutes raciales de la fin des années soixante, avait déjà conclu en 1968 que (( les Etats-Unis évoluentvers une division en deux sociétés l'une noire, l'autre blanche, séparées et inégales)). Elle affIrmait aussi sans détours que la ségrégation résidentielle était responsable de l'inégalité raciale croissante. L'adoption diffIcile (et sans doute impossible sans le choc de l'assassinat de Martin Luther King) de la loi sur l'accès égalitaire au logement (Fair Housing Ac~ n'a cependant jamais été suivie des mesures permettant d'atténuer la ségrégation spatiale. Ce texte ne comprenait pas de clauses exécutoires, les possibilités de recours étaient réduites, l'intérêt pour agir étant limité aux personnes directement lésées et non aux associations par exemple. Le ministère fédéral du logement a été rétif à la mettre en œuvre. Même dans les logements sociaux, moins de 2% du parc immobilier, pourtant sous l'autorité directe des pouvoirs publics fédéraux, peu de changement sont intervenus. Il est vrai que les dispositions ne concernaient pas les logements construits avant 1972, laissant ainsi hors de leur champ d'application tous les grands ensembles construits dans les années 50 et 60. Ainsi alors qu'au début des années soixante dix, les conditions paraissaient réunies pour une déségrégation spatiale, la constitution de ghettos s'est au contraire renforcée. Du fait d'une coalition hétéroclite d'intérêts (préjugés racistes des blancs, promoteurs et agents immobiliers attachés à une trajectoire ascendante des prix, établissements bancaires soucieux de limiter les impayés, mouvements des droits civiques souhaitant ne pas heurter les radicaux noirs souvent en faveur d'une séparation stricte des deux communautés, dirigeants noirs désireux de conserver des circonscriptions homogènes), ce sujet a même quasiment disparu du débat national, la question étant supposée réglée par la loi. Même les recherches dans le domaine des sciences sociales se sont plutôt orientées vers la culture ou la structure familiale.

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AFFIRMATIVE

ACTION

D. Massey et N. Denton démontrent notamment que cette ségrégation spatiale ne s'estompe pas avec les revenus contrairement à certaines thèses. Ces auteurs récusent notamment l'hypothèse attribuant à la fuite des classes les plus mobiles la désorganisation sociale des ghettos noirs (Wilson, 1978). Elles démontrent au contraire, statistiques à l'appui, que les Afro-américains des classes moyennes ont moins de chances de pouvoir déménager et donc plus de chances d'être entourés par des pauvres et de disposer de services de proximité de moindre qualité. Cette ségrégation entraîne le développement d'une culture d'opposition à la société blanche. La langue même y devient spécifique et constitue un handicap scolaire et professionnel sérieux. En 1990, le taux moyen de ségrégation des noirs dans les villes du nord est de 75% (il dépasse 80% dans les grandes zones urbaines) et de 70% dans les banlieues. Il est d'environ dix points plus faible dans le sud. Ces taux n'ont baissé que de quelques pour cent depuis 20 ans. A la fin des années quatre-vingt des amendements à la loi ont certes permis d'améliorer le dispositif notamment en allongeant le délai de dépôt de plainte, en renforçant les sanctions. Mais leurs effets réels restent à démontrer. Quelques expériences locales de politiques pour favoriser l'intégration ont été menées, allant pour certaines d'entre elles jusqu'à imposer des quotas. Conduites souvent dans des quartiers intermédiaires, proches des quartiers où habitent les noirs, la demande de ces derniers est importante et l'enjeu consiste à faire rester les blancs, voire à les faire venir, en améliorant la qualité des écoles et la sécurité publique. Mais ces initiatives se sont révélées fragiles juridiquement car elles restreignent de fait la liberté de choix et l'égalité de traitement. ((Le principe degestion de l'intégration,bien lovédans la rhétoriquede l'accès équz/ableau logement,reposesur une interprétationprqfondément restridive des oijectifs et
des mqyens d'al'lion de cettepolitique. S'assurer que les Noirs restent en minorité plutôt que

de garantir un al',Ù égal, tel est leurprincipal oi!jectifsousjacent )) (Lake and Wilson, 1981).

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LES EVOLUTIONS

RECENTES des des les de

Dans un contexte où le vote des minorités, notamment celui hispaniques compte de plus en plus, particulièrement dans les Etats du sud, politiques alternatives ont été mises en place pour l'admission dans universités qui constitue la part la plus visible et la plus polémique
l'affirmative action.

Certains Etats ont par exemple fixé des critères de ressources. Mais statistiquement, ces systèmes sont moins avantageux pour la communauté noire car les pauvres blancs en bénéficieront en premier. Paraissant plus équitables, ils réduiront probablement la proportion des minorités qui bénéficient actuellement des programmes d'afftrmative action (Cancian, 1998 ; Sabbagh, 2002). Holzer et Neumark estiment de plus que les difftcultés d'intégration dans les entreprises seront renforcées si des blancs à bas revenus remplacent des noirs à revenus moyens à l'Université et sur les lieux de travail. D'autres ont utilisé des critères de mérite: droit d'accès d'offtce dans une université publique pour les meilleurs lycéens (premiers 10% au Texas, 4% en Californie, 20 % en Floride). Selon les premiers résultats, du fait de l'application uniforme de critères et de la forte ségrégation spatiale, le nombre des étudiants issus de minorités n'augmente pas sensiblement dans l'ensemble des établissements d'enseignement supérieur alors même par exemple que la proportion des minorités notamment hispaniques croit rapidement dans la population. D'autres études, en particulier en Californie, mettent en évidence une croissance de plus de 15% dans l'ensemble des Universités du fait notamment de la forte ségrégation dans les lycées. Quoi qu'il en soit, des politiques de bourses s'avèrent absolument nécessaires pour que ce type de politiques alternatives puissent porter leurs fruits. Enfin un changement notable dans les modes de justification se développe à partir des années quatre-vingt: il ne s'agit plus d'un combat pour une justice compensatoire mais d'un éloge de la diversité culturelle. A ce titre, comme le remarque D. Hollinger (1995), les revendications multiculturalistes récentes contribuent à renforcer les délimitations entre groupes ethniques à l'opposé des mouvements anti-racistes des années soixante qui prônaient, au contraire, une approche absolument neutre (colourblind).

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AFFIRMATIVE

ACTION

CONCLUSION Dans son ouvrage très documenté, sur l'tiffirmativeaction,L'égalitépar le Droit: les paradoxes de la discriminationpositive aux Etats-Unis, D. Sabbagh analyse notamment l'origine de ces politiques, leur mode de légitimation et leurs effets dérivés. Il fait l'hypothèse que, pour réussir, les politiques d'afftrmative action doivent, aujourd'hui, pas être trop visibles pour éviter notamment de fragiliser encore la minorité noire en les stigmatisant à nouveau par l'octroi de passedroits. Toutefois, l'exemple de l'hyper ségrégation spatiale avérée de ces populations et ses conséquences sociales, semble montrer que, sans politique volontariste et donc publique, il sera difftcile d'offrir à tous des opportunités de mobilité sociale et spatiale comparables.

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TRAJECTOIRES DES

SOCIO-RESIDENTIELLES OU LA FORCE CONSTRUCTIONS IDENTITAIRES

'étude de la construction des identités ethnico-religieuses dans un contexte d'appartenances multiples permet de dépasser le problème du retour des particularismes et de leur inscription dans l'espace social. Les grands ensembles de la périphérie urbaine, après avoir été les lieux-phares de la crise des banlieues, deviennent des laboratoires pour l'analyse des stratégies identitaires, qu'elles soient simplement revendicatrices ou franchement ségrégationnistes. Une comparaison entre les sites de Sarcelles-Lochères et de la cité de La Muette à Garges-Ies-Gonesse permet d'opposer deux logiques de ségrégation urbaine chez les Juifs et les musulmans!. L'une se caractériserait par la concentration d'une population optant pour un style de vie qui renforce la construction communautaire. L'autre définirait la relégation de populations captives dans des fragments dévalorisés du parc de logement social. Mais le texte essaiera, à travers l'exposé de quelques trajectoires types, de briser la rigidité des modèles construits par la sociologie. La ségrégation pose le problème de l'expression des groupes sociaux dans l'espace de la cité. Les auteurs de Btyond the Melting PoP posent l'hypothèse
Il est clair que, contrairement aux Juifs de Sarcelles pour lesquels, d'ailleurs, être Juif c'est à la fois appartenir à un groupe religieux et à un peuple, les résidents maghrébins de La Muette ne se définissent pas prioritairement par leur appartenance religieuse. Mais j'utiliserai la catégorie identificatoire de musulman afin de rendre possible la comparaison. N. Glazer, D. P. Moynihan, BlfJond the Melting Pot, Cambridge, Harvard University Press and MIT Press, 1963.

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qu'aux États-Unis, les sous-groupes délimitant des appartenances culturelles, linguistiques, religieuses ne se sont pas véritablement fondus dans la sociabilité globale. Ils montrent comment il est fait un usage stratégique de l'ethnicité dans les luttes sociales qui opposent les groupes dominés aux groupes dominants. La différence ethnique, de désavantage se transforme en avantage. Se sentir Polonais ou Noir, plutôt qu'ouvrier ou employé, inscrit l'individu dans un autre système de stratification sociale qui lui permet d'interpréter, de défendre ou de supporter autrement sa situation3. En France, où l'acceptation des différences suscite de nombreux débats, les partisans d'une société multiculturelle s'opposent aux tenants du modèle républicain. Les premiers interprètent l'identité ethnique des enfants d'immigrants comme une forme de revendication contre les pratiques discriminantes, les seconds comme un manque d'intégration. Au-delà du caractère instrumental que lui prêtent les acteurs, les sociologues analysent l'ethnicité comme une construction qui résulte de la rencontre entre les groupes. Elle parle plus de la frontière qui les sépare que des caractéristiques de chacun4. Ces dernières ne sont pas un donné mais le résultat d'un processus et les relations interethniques sont soumises à des changements, à des renégociations et à des remobilisations. Ainsi, les enfants d'immigrés partagent entre eux et avec les enfants de Français la même langue et la même culture. Ce qu'on appelle la double culture n'est le plus souvent qu'une réinterprétation, en fonction du contexte social français, des quelques éléments transmis de la culture d'origine. L'existence de barrières entre les groupes dits «ethniques» est alors fonction de leurs modes d'accès réciproques aux ressources scolaires et aux filières professionnelles (que les discriminations soient réelles ou imaginaires), de la mobilisation du groupe d'origine, de la revitalisation des valeurs culturelles ou religieuses spécifiques. Les différences issues de l'immigration ne sont pas homogènes, ni héritées. Elles se construisent, en partie, avec l'existence de réseaux transnationaux qui assurent la reproduction de certaines structures communautaires et, surtout, avec la

recherche de nouvelles identifications sociales et culturelles. « Ce qui prime est
le souci de se doter de racines, d'une mémoire, d'une vie communautaire qui

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N. Glazer London,
F. Barth,

and D. P. Moynihan, Harvard
Ethnic

Ethniciry. Theory and Experience, Introducùon,
trad. in Ph. Poutignat et

Cambridge
Paris,

and
PUF,

University
Groups

Press, 1975.

and Boundaries,

J.

Streiff-Fenart,

1995.

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LES CONSTRUCTIONS IDENTITAIRES

permet de résister à l'universalisme d'une culture dominante, arrogante, ou à celui du marché, ravageur pour les appartenances collectives5» . Mais même si l'ethnicité est une construction qui ne peut être efficiente que dans le rapport à l'autre, elle ftnit par élaborer des signiftcations et des représentations symboliques et par découper des identiftcations dans le champ social. L'ethnicisation des rapports sociaux est lisible dans l'espace, comme l'était autrefois la division en classes sociales. La ségrégation qui résulte de l'éviction d'un groupe social se confond aujourd'hui avec la relégation des immigrés dans les secteurs les moins valorisés du parc résidentiel parce que ces derniers n'ont pas suivi le mouvement de mobilité des premiers occupants de logements sociaux périphériques. Mais pourquoi les phénomènes de ségrégation, frappés de connotations négatives, ne concerneraient-ils jamais que les populations pauvres, réduites à l'exclusion? La ségrégation a une autre dimension, compatible, celle-là, avec le choix résidentiel. Elle est alors assimilée à la construction de territoires de l'identité par des populations qui affirment leurs valeurs communes. À quelles conditions ces valeurs communes se fontelles communautaires? C'est ce que peut nous apprendre l'étude des renouveaux religieux juif et musulman à Garges-Sarcelles, deux communes du Val d'Oise dans la région parisienne. DEUX MODELES DE SEGREGATION Les deux sites s'opposeraient comme exemplaires de deux modèles de ségrégation ethnique. C'est ainsi que dans les représentations collectives, Garges-Ies-Gonesse serait le pôle négatif de sa voisine Sarcelles qui, par un renversement d'images et après avoir ftguré la banlieue anomique, est désignée comme la Jérusalem-sur-Seine, référence centrale d'un certain nombre de Juifs. Elle a connu, dans la partie ouest du grand ensemble des Lochères, un flux important de Juifs originaires de l'Afrique du Nord qu'ils ont quittée, en plusieurs vagues, depuis 56. Parachutés en périphérie, ils ont su s'approprier l'espace de la ville en multipliant les institutions communautaires, les lieux de sociabilité, puis les lieux du renouveau religieux, attirant ainsi beaucoup de jeunes de la deuxième génération, venus de toute la région parisienne. La concentration résidentielle a été facilitée par la construction de nombreux immeubles vendus en copropriété et situés autour de la grande synagogue.
M. Wieviorka (sous la dîr.), Une sociétéfragmentée? Le mu/ticu/tura/isme en débat, Paris, La Découverte, 1986, p. 18.

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Dans les immeubles locatifs de la SCIC, les logements sociaux eux-mêmes sont souvent attribués selon des règles qui enfreignent la politique de mixité sociale, par suite des mouvements «naturels» qui favorisent le regroupement familial-la famille s'étendant aux collatéraux et aux germains- et le départ des non-Juifs quand, selon l'expression d'une responsable d'agence «tout le fonctionnement de la tour est mis au service de la religion ». La cité de La Muette à Garges-Ies-Gonesse serait, à première vue et si l'on se fie aux représentations collectives, un bon exemple de l'enclavement où sont captives des populations en majorité maghrébines. Elles ont inauguré, au début des années soixante-dix, les premiers immeubles qui paraissaient luxueux, comparés aux habitats insalubres qu'elles quittaient. Puis la cité est passée par le cycle des dégradations, réhabilitations et nettoyages architectural et social. La concentration de Maghrébins musulmans. dans certains immeubles est le résultat, comme à Sarcelles, d'un double mouvement de regroupement familial et de départ des familles françaises en ascension sociale. L'arrivée de nouvelles vagues d'immigrés opère un effet de brassage ethnique sans altérer l'identité du quartier.

C'est le processus de constitution de « quartier juif» ou de «quartier arabe» dans le contexte de renouveau des pratiques et des identifications ethnicoreligieuses que je voudrais interroger. La remarque de Colette Pétonnet reste toujours valable, qui montre, à propos de la rue des Rosiers considérée comme le cœur du quartier juif du Marais, qu'il n'existe pas d'équivalent à cette «prise de possession de l'espace total par un groupe exclusif6». La concentration -des
Juifs à Sarcelles, des musulmans à Garges- n'annule pas une certaine diversité de l'espace ni une relative dispersion du groupe. Le choix des Juifs de résider dans l'espace proche de la synagogue ne doit pas faire oublier leur présence importante dans les logements sociaux situés plus à l'est jusqu'à Garges Nord, près de la gare où vit une communauté importante, tantôt reliée à Sarcelles comme à son pôle négatif, tantôt indépendante. Si, dans l'imaginaire des Juifs de Sarcelles, les Juifs gargeois jouent le rôle d'assistés, ils cherchent à s'autonomiser de cette image tout autant que de la tutelle, à tel point qu'ils occupent, dans les représentations des musulmans, la place de la communauté organisée et exemplaire qu'eux-mêmes voudraient construire.

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C. Pétonnet,

Espaces habités, Paris, Galilée,

1982, p. 20.

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