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Georg Simmel : ville et modernité

De
176 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296305274
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GEORG SIMMEL : VILLE ET MODERNITÉ

Collection « Villes et Entreprises» Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémv
Dernières parutions:
S. Magri et C. Topalof (collectif). Villes ouvrières, 1989. E. Gapyisi. Le dtffi urbain en Afrique. 1989. J. Dreyfus, La société du con/into 1990. Collectif, Sites urbains en mutation. 1990. N. Br~jcn de Lavergnée, Politique d'aménagement du/erritoire au Maroc. 1990. 1. J.-P. Gaudin. Desseins de villes. Art urbain et urbanisme. 19<'> A. Conan. Concevoir /ln projet d'architec/ure, 19<'>1. R. Prost. Conception architeclllrale. une inve.çtigation méthodologique. 1992.

.I. Rémy, L. Voye. La ville: vers une nouvelle dl:/inition

?,

11)92.

Collectif. Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large. Des halles au.fimul1. 1992. E. Cuturello ed.. Regard sur le logement: une étrange marchandise. 11)1)2. A. Sauvage. Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux. 1992. C. Bonvalet, A. Gotmann. ed. : Le logement. fille ({l.1àire de./illl1ille. 1(1)2. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construc/ion. 1992. .I.-c. Driant (collectif), Habitat et villes. l'avenir en jeu. 1992. E. Lelièvre. C. Lévy- Vroelant. La ville en mouvement. habi/at et habitants, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation. 1992. D. Pinson, Usage e/ architecture. 1993. B. Jouve. Urbanisme et/i'ontières, 1994. S. Jonas, Le mulhou.\(' industriel. Tome I et Tome Il. 11)1)4.

Sous la direction de Jean Rémy

GEORG SIMMEL : VILLE ET MODERNITÉ

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

<9L'Harmattan, 1995 IsnN : 2-7384-3407-X

SOMMAIRE
Présentation des contributions: de la métropole comme expérience fondatrice au statut des formes dans la problématique

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I. LA MÉTROPOLE COMME FORME GÉNÉRALE DE LA MODERNITÉ
- La "Groszstadt" Métropole européenne, dans la sociologie des pères fondateurs allemands - Stéphane Jonas - Rome une analyse esthétique - Georg Simmel (trad. André Ducret) - La ville comme oeuvre d'art - André Ducret - La métropolisation de la société dans l'oeuvre de Georg Simmel Stéphane Jonas - La grande ville et la petite ville: tension entre la forme de sociabilité et la forme esthétique - Jean Remy 19 37 .4 51 61

II. LA MODERNITE: L'INDIVIDUALITE ET LES MARGINALITES
- La modification des formes sociales et la constitution de l'individualité dans la "Soziologie" de Georg Simmel- Patrick Watier - Le pauvre dans le champ de la modernité de Georg Simmel, à Marcel Mauss et à Richard Hoggart - Freddy RaphaëL - L'Etranger de Simmel, figure de l'oeuvre Pascal Amphoux et André Ducret.. 93 121 133

III. LA METHODOLOGIE IMPLICITE DE SIMMEL
- La forme et l'auto-organisation du social- Jean Remy 149

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PRÉSENTATION

DES CONTRIBUTIONS

DE LA MÉTROPOLE COMME EXPÉRIENCE FONDATRICE AU STATUT DES FORMES DANS UNE PROBLÉMATIQUE DU CHANGEMENT SOCIAL par Jean REMY Simmel participe aux thèmes centraux d'une sociologie allemande qui accompagne de très près les changements de la société. Particulièrement entre 1890 et 1920, se crée en Allemagne une conscience sociale de l'urbanisation, comme le remarque Roncayolo (1992 - p.9). Ferdinand Tonnies, Marx Weber et Georg Simmel reprennent chacun à leur manière le thème de la décomposition de communauté villageoise ou de la petite ville et étudient le rapport entre urbanisation, bureaucratie, industrialisation. La sensibilité allemande s'explique en outre par l'ampleur du développement industriel et urbain à la fin du 19ème siècle. Une ville comme Berlin est passée de 826.000 habitants en 1870 à 1.677.000 habitants en 1894. Cette croissance se fait concommitemment à un fort développement industriel, avec des entreprises comme Siemens, AEG, ... De telles situations expliquent aussi la réaction de Marx qui voit dans la concentration urbaine un facteur favorable à l'émergence de la conscience de classe et de l'esprit révolutionnaire. Cette époque est importante pour la mémoire de la pensée urbaine. La réaction allemande est d'autant plus intéressante qu'elle diffère de la sensibilité qui s'est exprimée dans d'autres contextes nationaux comme le remarque à nouveau Roncayolo (1992 - p.9). Aux U.S.A, l'interrogation se porte sur l'intérêt de substituer la ville à la notion de "frontière" pour comprendre l'histoire américaine. La Grande-Bretagne quant à elle, réfléchit sur les nouveaux modes d'établissement humain que sont la ville charbonnière et la région industrielle. Face à ces différents pays où le thème de la ville est directement évoqué, la France laisse apparaître des préoccupations différentes. Durkheim s'intéresse plus aux institutions sociales qu'à la ville proprement dite, alors que ces analyses sont sous-tendues par toute une problématique de l'espace. C'est ainsi qu'il élabore la notion de milieu. Il fait même de la variation du milieu un facteur décisif pour comprendre pourquoi la solidarité mécanique est devenue caduque et doit être remplacée par la solidarité organique. De ce fait, il s'intéresse à la matérialité spatiale, à la densité sociale, tout en 7

prenant distance par rapport au déterminisme par le milieu physique. Il évoque par ailleurs les rythmes spatio-temporels de concentration et de dispersion, qu'il met en relation avec des phénomènes d'effervescence sociale (J. Remy 1991). La position des géographes français est encore plus étonnante puisqu'ils s'intéressent à la définition des "pays" et du paysage rural. Seule la statistique sociale aborde quelque peu le problème. Cette sensibilité française est elle l'expression d'une conjoncture particulière: la lenteur relative de l'urbanisation, le poids de la paysannerie dans des campagnes de plus en plus maîtrisées par les agriculteurs, la sacralisation d'un équilibre ville-campagne au moment où le peuplement rural reste encore majoritaire. Cette conjoncture intellectuelle et socio-économique française éclaire par contrastes l'importance que revêt l'analyse de la grande ville en Allemagne et particulièrement chez Simmel. Celui-ci a été le premier à faire de la grande ville le lieu par excellence dans lequel s'exprime la logique sociale orientant son époque. Il n'est pas étonnant qu'il ait été un des inspirateurs des analyses de l'école de Chicago. Comme le dit R.A. Nisbet (1984-381), la métropole joue dans sa pensée le même rôle que la démocratie chez Tocqueville, la capitalisme chez Marx, la bureaucratie chez Weber. Cet ouvrage procédera en plusieurs étapes. Quatre textes analyseront tout d'abord la métropole comme forme générale de la modernité. La deuxième partie approfondira la perspective simmelienne sur la modernité à partir du lien qu'il établit entre celle-ci, l'individualité et la marginalité. Une partie conclusion portera sur le statut de la forme. La morphogènese comme mode un d'auto-organisation du social permettra de dégager le point de vue spécifique adopté par Simmel pour élaborer sa sociologie. La première partie aborde la métropole comme forme générale de la modernité. Tout d'abord, vient le texte de S. Jonas sur la métropole européenne dans la sociologie des pères fondateurs allemands. Alors que Sombart et Weber arrêtent leur analyse de la ville au XVIIIème siècle, l'un pour analyser la ville de consommation et de luxe, l'autre pour faire ressortir la lien entre la ville et la dynamique productive. G. Simmel est le premier à faire de la grande ville, telle Berlin ou Vienne, le lieu d'une expérience fondatrice. Le changement d'échelle quantitative et spatiale est associée à une métamorphose sociale. Il s'agit là d'une véritable invention scientifique, conceptuelle et critique, comme le dit et le montre S. Jonas. Tout d'abord, la ville est associée à la civilisation dans la mesure où elle participe à une mise en forme générale de la modernité. Dans ce lexique civilisation s'oppose à culture. La civilisation est un état de fait. Dans la ligne d'une philosophie de l'Esprit, elle est un mode d'appropriation autant personnelle que collective des potentialités de la nature. dans le cadre de la civilisation moderne, Simmel va parler de la crise de la culture, la complexité accroissant le tragique de la situation.
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Cette distinction n'équivaut pas à associer l'état de civilisation contemporaine à une dégradation. C'est ce que ferait Tonnies qui associe l'évolution actuelle à une double aliénation en terme d'isolement et de déracinement, ou Spengler associant le déclin à la métropole, qui, sans en être la cause, en est l'agent principal. Loin d'être pessimiste, Simmel fait ressortir autant les potentialités nouvelles que les risques. L'ambiguïté est structurelle. D'une part, la libération de la subjectivité hautement personnelle préserve contre les risques d'une collectivisation liés aux formes nouvelles d'organisation. Mais d'autre part, cela implique des liens à caractère personnel et abstrait amenant à une massification. A. Ducret présente sa traduction du texte de Simmel "Rome: une analyse esthétique", ce qui l'amène à quelques commentaires sur la ville oeuvre d'art. Ce texte fait ressortir par contraste la métamorphose qu'implique la métropole moderne par rapport à la ville "historique" antérieure. Comme le dit A. Ducret, aucun des traits qU'il associe cinq ans plus tard à l'univers de la métropole n'est associé à l'image de Rome. Même si nous trouvons cette affirmation trop abrupte, la rupture n'est pas moins significative. D'ailleurs, G. Simmellui-même oppose dans son texte la ville antérieure aux quartiers récents dont il ne s'occupe pas. S'il écrit le texte sur Rome en 1898, soit 5 ans avant la métropole et la vie de l'esprit, il reprend le thème par après en écrivant en 1906, son texte sur Rorence et en 1907 son texte sur Venise. Dans ces textes, il est hanté par la ville comme forme esthétique, à caractère englobant et capable de marquer l' "esprit" du lieu. La ville comme forme esthétique est une modalité de structuration du social, dans la mesure où elle est une cristallisation collective qui recompose au fil du temps les acquis antérieurs. Par là, elle assure donc l'unité dans la diversité et dérive donc des exigences de la ville. Ainsi les actions réciproques qui s'y déroulent sont-elles constitutives de la ville comme forme esthétique. Elle est une oeuvre collective mue par une dynamique commune d'auto-organisation. Qu'en reste-t-il lorsque la modernité impose une expérience vécue fragmentaire? La métropole engendre une forme de sociabilité comme le fait bien ressortir S. Jonas. Mais engendre-t-elle encore une forme esthétique. Comment expliquer cet attrait de G. Simmel pour la ville historique? Certes, il évoque la fascination qu'exerce l'individualité latine sur l'individualité germanique. Mais cela ne suffit pas. Faut-il dégager la force critique de la nostalgie, comme dirait W. Benjamin? Mais il faut aller au-delà et reprendre le propos de G. Simmel sur la manière dont les formes antérieures se conservent. On s'interroge alors sur le rôle que peut jouer aujourd'hui la ville historique pour tout qui consent à la "visiter" ? Cette attirance ramène d'une autre manière à l'ambiguïté de la situation actuelle.

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Mais avant de reprendre le problème de la tension actuelle entre la ville comme forme esthétique et comme forme de sociabilité, il convient de mieux comprendre la spécificité de cette dernière. Stéphane Jonas s'y emploie dans un texte dont le titre est paradoxal puisqu'il parle de la métropolisation de la société. La métropole est un état de société. Les villes peuvent grandir, la population y habitant peut se développer, mais en outre, la forme de sociabilité qui a pris naissance en leur sein peut devenir autonome et tendre à se diffuser, en agrégeant autour d'elle-même autant les villes que les campagnes. Le terme métropolisation prend toute sa signification dans le cadre d'un tel processus de transformation. En engendrant une forme générale de sociabilité, la métropole devient un lieu central de la modernité. Ceci est d'autant plus pertinent qu'il y a une association étroite entre la grande ville et l'économie monétaire. Une telle liaison apparaît bien dans la philosophie de l'argent où G. Simmel dépasse une analyse économique pour élaborer les significations sociologiques de la généralisation des usages monétaires. On entre ainsi dans un processus cumulatif où la grande ville est fonctionnelle pour le développement de l'usage de l'argent, ce qui a un effet en retour sur le poids accru de la métropole. La connivence entre les deux se fait autour du primat de l'intellect, ce qui, a son tour, favorise une forme de sociabilité, suppose un mode particulier d'attachement et de détachement, de séparation et de liaison. Dans ce mode d'action réciproque, chacun cherche à maintenir la spécificité de son existence, dans un régime d'échange élargi et souple. La multiplication des sollicitations pose d'autant plus de problèmes que dans la grande ville le poids de la culture objective grandit, alors que le développement de la culture subjective reste problématique. A cet égard aussi, la grande ville reste un lieu sensible des tensions engendrées par la modernité. La liberté engendrée par la métropole est ambiguë dans ses effets, autant au plan personnel qu'au plan collectif. A partir de là, nous avons repris la tension entre forme de sociabilité et forme esthétique en gardant en arrière-fond les significations de l'opposition entre la grande et la petite ville. Tout d'abord pour Simmel, la ville, quelle que soit sa dimension, est une situation type d'appropriation sociale qui se distingue d'un jeu direct avec la nature. La ville est au plan collectif ce que le visage est au plan personnel, c'est-à-dire un lieu géométrique articulant des forces d'origines multiples et permettant la cohérence, malgré les tensions issues de la diversité et du changement. Les formes constitutives de la vie sociale urbaine sont marquées par une certaine "élasticité" qui permet la malléabilité et l'assimilation de nouveautés. Cela vaut pour les formes de sociabilité et les formes esthétiques.

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Au niveau des formes de sociabilité, Simmel retient l'opposition entr.e la grande ville où s'affirme l'individualité et la petite ville où s'exprime la singularité. Il s'agit là de deux formes synthétiques qui ne sont pas simplement en décalage chronologique, mais qui représentent deux versions mutuellement attractives. Nietzsche qui a horreur de la grande ville y trouve ses lecteurs les plus passionnés. Dans cette tension entre l'individualité et la singularité, la petite ville devient une certaine manière un enjeu. La signification du secret et des sociétés secrètes qui apparaissent à l'intérieur des sociétés existantes fait bien ressortir la différence entre la petite ville et la grande ville, dans la mesure où les jeux sur la transparence et la non transparence sont différents. La ville, comme forme esthétique, peut se comprendre par analogie au paysage et au visage. Ainsi, Simmel va parler de la "Stimmung" émanant du paysage qui en fait l'originalité. Dans la métropole s'opère une métamorphose entre les formes de sociabilité et les formes esthétiques. Des médiations nouvelles se développent à travers des figurations. A cet égard, la peinture peut prendre un statut analogue à celui du portrait par rapport au visage. Elle devient une médiation importante pour saisir le sens du lieu. Ainsi, avec la métropole, entre-t-on dans un nouveau mode de complexité. Ceci s'achève sur quelques considérations sur la statut de l'espace qui est donné comme condition et symbole des relations humaines et comme modalités d'articulation entre l'existence physique et le domaine de l'esprit. L'espace joue un rôle de globalisation surtout si on ne le réduit pas à ce qu'en dit la perception immédiate et à ce qu'exprime un relâchement des liens avec le proche et une implication dans l'être éloigné. La conception complexe de la spatialité permet de comprendre combien la métropole est un lieu décisif dans les transformations, les tensions et les tentatives de réintégration. Après avoir analysé la métropole comme forme générale de la modernité, la deuxième partie s'efforce de saisir ce qui est au coeur de la modernité pour Simmel, ainsi que les formes de marginalités qui prennent un sens particulier à partir de là. Dans son texte "La modification des formes sociales et constitution de l'individualité dans la soiologie" de Simmel, P. Wattier fait ressortir les caractéristiques centrales de la modernité que l'on peut comprendre à partir des propriétés génétiques dont sont dotées les formes. La modernité n'est pas associée simplement à la rationalisation de la vie sociale, mais à une propriété résultant de la différenciation sociale. Celle-ci institue l'individu comme centre de l'échange social. Ainsi, des nouveaux rapports naissent entre les individus, ainsi qu'entre ceux-ci et la totalité sociale. Le "moi" possédant une productivité propre se pose par rapport à une objectivité ayant pris plus d'autonomie elle aussi. La tension entre la culture subjective et la culture objective se pose en des termes renforcés. Un nouveau jeu se 11

déploie entre individualité et sociabilité. Le développement de la différence personnelle se combine, avec l'affirmation de l'indifférence où chacun est traité selon des caractéristiques abstraites. De ce fait, les individus s'engagent dans un jeu de distance/proximité avec des groupes de formes et de tailles variables. Ces groupes ne se construisent plus simplement d'après la proximité spatiale car une accessibilité à des mondes différents devient possible où le proche s'entremêle au lointain. On sort d'un modèle concentrique pour entrer dans un entrecroisement de cercles sociaux ayant des formes et des organisations différentes dans lesquelles la personne individuelle combine elle aussi des implications croisées. Cette possibilité élargie de socialiser à des personnalités diversifiées rejoint, selon P. Wattier, la construction réflexive de soi, proposée par Giddens. Depuis que la femme n'est plus limitée au foyer et à une affiliation unique, elle devient un lieu d'intersection qui modifie y compris le sens des associations entre femmes. Les relations plus "sensuelles" liées à la proximité et à une expérience englobante évoluent vers des relations plus abstraites qui supposent un jeu plus complexe de distance et de proximité vis-à-vis des partenaires de l'échange et donc une imbrication plus compliquée entre ce qui est proche et ce qui est lointain. Le lointain peut être plus significatif que le proche. Il en résulte une nouvelle construction de la solidarité. Tout cela est lié à la modification de la taille des groupes. Ainsi s'entremêlent le quantitatif et le qualificatif. L'agrandissement des groupes qui suppose des relations inédites entre le proche et le lointain n'est possible qu'à travers de nouveaux moyens assurant l'interaction. L'argent en est le prototype. Ainsi des intérêts peuvent se lier malgré la distance spatiale. L'argent permet la séparation spatiale entre le sujet et ce qu'il possède, comme c'est le cas par exemple pour l'actionnaire vis-à-vis de la gestion de sa société. A travers cette différenciation, une distance plus grande s'instaure entre les systèmes psychiques et sociaux. Le moi devient un point focal du vécu. Le codage de l'identité individuelle s'éprouve comme de plus en plus central. La métropole joue un rôle décisif dans la mesure où elle est un lieu particulier de convergence. Une forme de sociabilité s'invente. Ensuite, elle s'impose si elle s'autonomise par rapport à son lieu de genèse. On peut parler d'une métropolisation de la société, comme le fait S. Jonas. Cette métropolisation repose la question de la tension, voire de l'attrait réciproque entre la petite et la grande ville. D'où l'importance que Simmel attribue à la notion de frontières sociales. Si Durkheim associe division sociale à un risque accru d'anomie, si d'autres sont mus par la nostalgie d'une indifférenciation originaire, Simmel ne voit pas dans la modernité un processus unilinéaire. Elle présente des tendances opposées, mais elle est sous-tendue par un accroissement des capacités cognitives. 12

Cette modernité qui élargit l'échange, le fragilise aussi. D'où l'importance qu'y revêtent les formes de marginalité. Ici viennent prendre place les essais sur le pauvre et sur l'étranger. Le marginal est maintenu à une certaine distance par rapport au régime d'échange dominant. D'où il est menacé par une non réciprocité où il risque d'être transformé en objet. Cette analyse fait bien ressortir le statut de l'action réciproque dans la problématique simmelienne. Par ailleurs, ces marginaux sont dans une réciprocité potentielle qui sans eux n'aurait pas le même visage. Il sont intégrés comme un élément de l'ensemble. Ces réciprocités potentielles prennent un sens particulier vu les problèmes liés à la complexité du régime d'échange. L'étranger étant souvent associé à l'analyse de la métropole, nous présentons d'abord le statut du pauvre. Simmel s'efforce de construire le pauvre comme catégorie sociale. Il s'agit d'un concept relatif. Sujectivement quelqu'un se sent appauvri lorsqu'il n'est plus capable de répondre à l'ensemble des demandes qu'il a intégrées et qu'il a fait sienne. Il y a donc une expérience par le sujet d'un manque disproportionné dont il ne maîtrise pas la manière de le combler. il se repère aussi aux réactions à son égard. Il est assigné dans cette posture par les tentatives du reste de la société de corriger sa position initiale. Il y a donc là une relation paradoxale et ambiguë. Le pauvre peut réclamer l'aide en se référant à une référence éthique pure, c'est-à-dire dégagée des autres dimensions qui s'entremêlent toujours aux échanges sociaux. Cet appel éthique suppose l'évocation d'une communauté de destin, qui se joue ici dans la cadre d'une distance forte alors qu'ailleurs elle découle d'une intense proximité. Mais l'injonction éthique est ambiguë car elle peut instrumentaliser l'autre et l'induire à une passivité qui ne l'amène pas à renforcer la réciprocité. Ceci vaut d'autant plus que les pauvres ne sont pas réunis par une caractéristique spécifique renforçant une solidarité active et interne. Dans l'aire de la modernité, cette relation entre l'échange et le don passe moins par l'aide de la proche communauté que par une intervention de l'Etat qui se doit de réguler dans la perspective d'actualiser les potentialités de réciprocité. La prise en charge par des particuliers risque de ne pouvoir remplir cette fonction aussi bien, mais rien n'est jamais unilatéral. Tous les citoyens d'un Etat ne se trouvent pas à même distance vis-à-vis du centre, même si le pouvoir central se constitue formellement à équidistance de tous les citoyens. Les cas de marginalité en sont une illustration. Ainsi l'étranger se rapproche du pauvre, car il est maintenu comme lui à la fois à l'intérieur et à l'extérieur des actions réciproques dominantes. Simmel sépare les deux situations, même si dans certains cas, les deux marginalités peuvent se redoubler, l'étranger étant aussi un pauvre. Dans l'analyse, il distingue la forme de sociabilité associée à l'étranger de celle qui caractérise le rapport entre le pauvre et le reste de la société. 13

L'étranger fait, comme le pauvre, l'expérience de la précarité, c'est-à-dire d'une existence non maîtrisée en exprimant une relation entre l'errance et la fixation. Le texte d'Amphoux et de Ducret font de l'analyse de l'étranger un révélateur de la méthodologie implicite de Simmel. Le texte sur l'étranger est exemplaire pour faire ressortir la relation entre la forme et le contenu. Simmel fait ressortir les formes de sociabilité engendrée par la distance paradoxale entre l'étranger et le reste de la société en évoquant un certain nombre de figures. Le commerçant devient une figure de la mobilité, le juge une figure de l'objectivité, le juif une figure de la généralité. Les figures repérables parce que dotées d'une certaine stabilité permettent de suivre le trajet du contenu aux formes. Ainsi, pour Simmel, la forme n'est pas un contenant séparé du contenu qui lui serait relativement indifférent. Au contraire, l'incidence est réciproque. On doit parler de contenus qui revêtent une forme, plutôt que de contenus qui remplissent une forme. Si l'on évoquait l'analogie de la peinture, Simmel n'est pas du tout un nom figuratif. Comme en peinture, la figure relie chez lui la forme au contenu. La figure n'est pas seulement un procédé heuristique, mais elle est constitutive d'une pragmatique exprimant un mode d'auto-organisation du social, par différenciation, spécification, complexification. Ceci nous ramène à la métropole et à la modernité. Dans ce jeu s'exprime un autre aspect de la méthodologie implicite de Simmel : les gradients continus de l'interaction. Les fonctions d'intermédiaires exprimées par les diverses figures de l'étranger existent à degrés divers dans tout échange social. Les traces de l'étrangeté sont repérables dans tout rapport social, depuis le plus intime jusqu'au plus général. Ceci nous ramène à la signification sociale de l'espace. D'une part, il ya une expérience de l'extériorité où tout est séparé. D'autre part, cette extériorité implique une intériorité car l'expérience est au coeur de la révélation du sujet à lui-même. Le régime est complexe entre le proche et le lointain, le même et le différent. On est ramené au statut des frontières sociales. Ce texte sur l'étranger sert de transition. vers une réflexion plus méthodologique sur la portée de l'oeuvre de Simmel. Cette analyse finale devrait éclairer de façon rétrospective les textes antérieurs et faire saisir par la cohérence de la démarche de Simmel à partir de l'expérience fondatrice que fut pour lui la vie d'une métropole comme Berlin. Ce type d'exercice permet de mieux comprendre l'apport de Simmel à la sociologie en général et plus spécifiquement au statut de l'espace et des regroupements spatiaux. Son abordage part de la dynamique bio-psychique confrontée aux exigences de la vie collective. Le statut de l'action réciproque vient s'inscrire dans cette perspective. La genèse des formes participe à une auto-organisation du social. Les propriétés structurales de celles-ci leur permettent d'articuler les tensions entre des pôles en compétition. Ces formes ont une certaine durée 14

d'existence et se multiplient avec le temps. Il y a donc une phylogenèse des
formes et une coexistence qui nous aide à comprendre la contribution de l'auteur à une problématique du changement social. Bibliographie NISBETR.A., 1984 (Trad. française), La tradition sociologique, Paris, PUF. RONCAYOLO M.,1992, Préface Gilles Montigny, De la ville à l'urbanisation, Paris, L'Harmattan

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I. LA MÉTROPOLE

COMME FORME

GÉNÉRALE DE LA MODERNITE
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