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L'espace ouvrier

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306165
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L'ESPACE OUVRIER

@ Armand Colin, 1979. <9 Editions l'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3468-1

Michel VERRET avec la collaboration de Joseph Creus en

L'ESPACE OUVRIER

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Ce livre est la réédition, sans modification, mais sous le regard rétrospectif d'une Préface, d'un volume paru aux Éditions Armand Colin en 1979, et depuis longtemps épuisé. L'espace ouvrier constituait le premier tome d'une série, dont le second volume, paru en 1982, Le travail ouvrier est encore disponible chez Armand Colin et le troisième La culture ouvrière, paru en 1988 aux Éditions ACL Crocus, et depuis peu indisponible également, sera réédité dans la même collection à l'Harmattan. L'auteur remercie, outre Joseph CREUSEN, qui prit en charge en son temps l'essentiel du patient et interminable travail d'exploitation statistique, Bruno PÉQ VI GNOT, qui prit l'initiative de cette réédition et MarieClaude CHARLES, qui en assura l'exécution avec autant d'attention que de bonne grâce.

Préface
Ce livre a quinze ans... Quinze ans: assez pour que la petite sociologie urbaine se prît à fleurir du greffon ethnologique 1. Assez pour requestionner un essai relatif à ses données comme à ses problèmes. .. Ce livre a quinze ans - mais son objet en a vingt: classe ouvrière en France en 1975... Vingt ans: assez pour que tout devienne autre - et la France et les ouvriers et leurs espaces 2, ceux-ci soudain rendus, qui l'eût cru ? pau vre Rutebeuf, aux « temps d'infortune»... ***
« Povre histoire» et « povre rente» « Le vent me vient, le vent m'évente» 3.

Plus qu'une figure. Car ce n'est plus seulement, aux marges de la classe, le rebond de la misère domiciliaire, mais le ressurgissement, de si loin dans l'histoire pauvre 4, de la misère a-domiciliaire... S.D.F., comme on dit: sans domicile fixe - incomptés donc, et sans droit même de l'être, le droit

I. Enté, en pionnière, par Colette PÉTONNET - sous ce déplacement d'échelle vers l'observation menue de micro-espaces concrets - petits par l'objet, mais regardés de près, c'étaient des mondes déjà..., On est tous dans le brouillard, Paris, Galilée, 1979; Espaces habités, Paris, Galilée, 1982. 2. L'œuvre mutante de ce point de vue me semble être Olivier Sc HWARTZ, La vie privée des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, Presses Universitaires de France,1990. 3. RUTEBEUF,La griesche d'hiver. 4. Robert CASTEL la retrace sous l'angle le plus vaste dans Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995.

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Michel VERRET

même au recensement suspendu à cette fixité... Pauvres hères ne portant plus que les catégories mentales et sentimentales du logis, la réalité s'en réduisant au pauvre « coin », mobile encore plus qu'immobile, de leur survie 5... Et c'est l'Inde bientôt qui ferait comprendre Paris 6... Plus loin même et plus profond qu'on ne pense, car à l'arrière et à l'avant, comme on voudra, moins remarquée, bien plus vaste que cette précarité extraordinaire, toute une précarisation de--l'-ordinaire.Et non seulement du toit, et des murs, mais de tout l'intérieur, en ce double suspens invisible du logement et de l'équipement à l'emploi d'un côté, au crédit de l'autre. L'impayé devient, redevient - loyer, traites, échéances de l'emprunt-pierre -, bien au delà des urgences du chômage, le souci quotidien de la masse de la classe 7. Impayé hier, demain impayable. Et demain impayable, c'est demain inhabitable: au plus crû par la saisie et l'expulsion; au plus sournois par le rejet en cascade en ces « banlieues d'échouage» et la ségrégation à vie en ces « quartiers captifs» 8, où habitants (souvent mal-habitants) et aidants (pas toujours bien aidants - les disgrâces s'enchaînent) s'essaient encore à aménager l'inaménageable 9... *** Déclaré ou non - l'indéclaré n'est pas moins minant d'être caché - ce sinistre de classe (démantèlement des plus vieux « bastions» résidentiels JO, déracinement des «enracinements» les plus vivaces II, évidements et enrouillements des sites les plus actifs) est d'autant plus poignant qu'il suit (de si près que leurs mouvements en interfèrent souvent: hier à peine achevé qu'aujourd'hui le démonte déjà), le plus extraordinaire épanouissement du rêve domiciliaire que classe exploitée ait jamais connu: cela même que ce livre
5. Patrick GABORIAU le montre in vivo, lui aussi, dans Clochard, Paris, Julliard, 1993. Ce qu'il appelle « culture des lieux publics" est évoquée, sur une population moins exclusivement vouée à ceux-ci, il est vrai, sous le nom plus générique de « l'homme à la rue dans Jean". François LAÉ et Numa MURARD. Les récils du malheur, Paris. Descartes et Cie, 1995. 6. Cette critique par inversion de nos ethnocentrismes domiciliaires bien tempérés se déploie dans toute l'œuvre de Gérard HEUZÉ, Ouvriers d'un autre monde, Paris, Éditions de l'EHESS,1989. 7. Guy GROU);' et Catherine LÉVY, La possession ouvrière. Du taudÜ à la propriété. / ge20e siècles, Paris, Editions Ouvrières, 1994. 8. Jean-Michel DELARUE, Banlieues en difficulté. La relégation Paris, Syros, 1991. 9. Une foisonnante littérature, sous forme enquête, essai, reportage, fiction réaliste ou prospective imaginaire, due souvent autant à des animateurs ou éducateurs-sociologues qu'à des sociologues ou ethnologues de profession, inventorie depuis dix ans ces univers méconnus des cultures de pauvreté urbaine. Citons, outre LAÉ et MURARD (op. cil.) et CASTEL (op. cil.), Christian DUBET, La ga/ère, Paris, Fayard, 1987; J.-F. LAÉ. Travail/el' au noir, Paris, A.M. Métaillé, 1989 ; J.-F. LAÉ ET CASTEL, Le revenu minimum. L'insertion: une dette sociale, Paris, L'Harmattan, 1993. et tant d'autres, sur les voies ouvertes en Amérique avec Oscar LEWIS. Les enfants de Sanchez, Paris, Gallimard; avant lui, Nels ANDERSON. Le Hobo. sociologie du sans-abri (traduit, préfacé et postfacé par Olivier SCHWARTZ, Paris, Nathan, 1994), etc. 10. Annie FOURCAUT, Bobigny, banlieue rouge, Paris, Éditions Ouvrières, PFSP, 1986. 11. Jean-Noël RETlÈRE./dentités ouvrières. Histoire d'un fief ouvrier en Bretagne (1909/990), Paris, L'Harmattan, 1994.

Préface

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décrivait comme un Petit Âge Classique du bonheur de cJasse quotidien... et dont de neuves études devaient confirmer depuis- fût-ce en modulant et en renouvelant le sens (si le bâti est géométrique, les usages en sont fins) -les grands axes mobilisateurs... ... la défocalisation de la dépense monétaire ouvrière de l'alimentation, où elle avait été si longtemps cantonnée par la politique des prix chers ménagés à la paysannerie par la bourgeoisie rentière française, vers le logement, où le Capital financier échange aujourd'hui la rente agricole usée du patrimoine foncier contre la jeune et vive rente immobilière 12... ... l'allègement continu de la dépense de force humaine dans le foyer par cette appropriation en vagues des «substituts sociaux du travail domestique », dont les « batteries de synergies» libéraient la femme « du sale, du lourd, du lent, du froid et du chaud, du fatigant et du monotone », pour des libertés nouvelles au dedans comme au dehors 13... ... l'appropriation symbolique des espaces intérieurs en espaces d'intimité expressive des ambiances du cœur, en cette luxuriance inventive du décor, où le bas, pour la première fois peut-être en son histoire, se donne le droit de se donner à voir en son chez soi ]4... ... l'extension de cette base d'intérieur vers les espaces extérieurs: dans le «tiers espace» élargi du «travail à côté» 15 (bricolage 16, jardinage 17,coups de main amicaux) ; dans l'usage multipolaire d'équipements urbains plus accessibles, sinon toujours mieux ménagés, à la demande populaire ; dans le loisir au loin enfin, très loin parfois: vieilles dames indignes, aux doigts noués, dans les palaces d'hiver des« Touroperators »...

12. Pierre SAUNIER, L'évolution du coût de l'alimentation France, en Allemagne et en Grande-Bretagne), Paris, INRA,

sociologie rurales,

J975.

depuis le début du siècle (en Laboratoire d'économie et de

La part des HLM et de l'habitat collectif dans le logement des

ménages ouvriers. Eléments d'une critique de l'analyse fordiste du logement, Paris, INRA, 1988). Les études comparatives de Susanna MAGRI sur les politiques foncières et immobilières de trois capitales européennes (Paris, Londres, Berlin) confirment ce propos. Suzanna MAGRI et Christian TOPALOV, Villes ouvrières (1900-1950), Paris, l'Harmattan, 1981, complètent et modulent ce tableau, comme les belles études de Yves GRAFMEYER sur Lyon (aux Presses Universitaires de Lyon). 13. Claudette SÈZE, Pour une prospective du concept de confort, Tomes I et Il, Paris, CRIlS, 1989 ; « Confort moderne. Une nouvelle culture du bien être », Autrement. Science et Société, n° 10, 1994. 14. Joëlle DENIOT donne sur ce sujet un livre magnifique: Le bel ordinaire. Regards sur les décors intérieurs en milieux ouvriers, Paris, L'Harmattan, 1995. 15. Françoise WEBER, Le travail à côté, Paris, Éditions de l'EHESS, 1989, illustre, avec la richesse concrète de « l'à côté », la fécondité heuristique plus large sans doute de ce concept pour l'analyse des cultures populaires car elles ne sont pas seulement en bas, mais bien en effet à côté du haut - déplacées donc par rapport à ses axes organisateurs... 16. Id. et Claude BONNETTE-LUCAT, Le bricolage: usages sociaux du temps libre, Thèse EHESS dirigée par Robert CASTEL. 17. Françoise DUBOST en fait une sorte de livre-jardin dans Côté jardin, Paris, Scarabée, 1988.

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Michel VERRET

... et comme sanction protectrice du tout, l'effort de propriété perdurant sur la période, malgré l'amoncellement des signes critiques (ou bien était-ce pour s'en garantir ?). De 1975 à 1989, c'est bientôt 9 % de plus de ménages ouvriers accédant à la propriété du logement. Et désormais près de la moitié de la classe (45,5 %) accédant, des voies étroites et précaires du Droit du Travail, aux routes supposées lisses et sûres du Droit Civil: le contrat de propriété, pour soi, comme titre patrimonial de possession et d'héritage, le je nu du salarié vêtu des dignités du je propriétaire 18... *** Il s'en faut pourtant que ce je propriétaire soit bien propriétaire de soi car ce soi, même logé, il lui faut toujours le louer à l'employeur. Et s'il cesse de le pouvoir, parce que l'employeur se dérobe ou s'en va 19, l'immobilisation propriétaire au logis - obstacle à l'emploi ailleurs, mais aussi à l'aide sur place (car l'aide à la propriété exclut souvent les autres aides) - risque d'emmurer seulement le je en ce dénuement, dont tant d'effort n'avait jamais été que «pour s'en sortir »... Si désespérément actif qu'il se veuille (et l'épargne pour la propriété est avec la militance et l'émigration, l'une des trois grandes voies honnêtes: la délinquance serait la quatrième), par lesquelles l'ouvrier peut se proposer de

devenir acteur d'une condition où - employé, commandé,renvoyé, aidé - il
n'est d'abord qu'agi, le je du salarié, propriétaire ou non, reste toujours bien démuni face au système qui J'enserre... Système de systèmes en vérité, dont le système des espaces n'est jamais qu'une partie. Car il ne s'entend pas sans les systèmes de production et de consommation 20, ni ceux-ci sans le système de la division du travail, ni le tout sans le système de distribution et d'allocation du Capital. Et comme c'est par cinq seulement qu'on peut penser leur établissement, c'est par cinq aussi qu'il faut penser leur désétablissement... Pourquoi la fin des corons du Nord, sinon par la crise de la mine, et pourquoi cette crise, sinon par le marché mondial du charbon? Et pourquoi les mineurs réétablis à Boulogne ou Dunkerque, sinon sur l'appel des ports et d'Usinor? Et pourquoi le désespoir du second abandon forcé de ces sites euxmêmes sinon par la crise mondiale de la pêche et de la sidérurgie 21 ?

18. Guy GROUX et Catherine LÉVY, La possession ouvrière (édit. ciL). 19. Dans le mouvement de délocalisation générale du Capital industriel des Centres vers les Périphéries à bas salaires et moindre Droit salarial: Miche.! VERRET, Chevilles ouvrières, Partie V, Sur le.f logiques de la mondialisation ouvrière, Paris, Editions de l'Atelier, 1995. 20. Non seulement à l'échelle des agglomérations, comme le montraient Danièle BLEITRACH et Alain CHENU dans L'usine et la ville, cité en ce livre, mais de la région, comme le démontre Nicole TABARD, «Structure économique des communes, reproduction, consommation », Consommation, l, 85, sans parler de l'échelle nationale, plus haut évoquée avec Pierre SAUNIER et Suzanne MAGRI. 21. On songe aux belles études de Jacotte BOBROFF et Élisabeth CAMPAGNAC, d'Olivier KOURCHID, de Janine PONTY...

Préface

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La destructuration de la résidence ouvrière n'apparaît plus alors que comme l'un des témoins d'une crise de la classe tout entière. Crise d'existence, et crise de conscience, dont la crise de ses espaces n'est jamais que l'expression 22.Les espaces et consciences d'espaces ne structurent les pratiques que pour autant qu'ils en sont déjà structurés 23.Qu'elles se déstructurent, ils se déstructurent aussi: cœurs abîmés, espaces abîmés, les abîmant encore.. . *** L'espace ouvrier sera-t-il donc demain cet espace du désespoir? Oui, si l'on ne sort des espaces de référence d'hier. Car les identités ouvrières d'hier sont sans doute, en nos Centres du moins, à jamais révolues. Mais les espaces, où elles s'étaient affirmées peuvent prendre du mouvement même des pratiques qui les abolissent des identités sociales nouvelles pour toutes métamorphoses 24 - car l'espace n'est pas si fixé par ses usages que leur changement ne puisse aussi le changer 25... Ce mouvement, c'est au plus simple et au plus constatable - le simple ment domestique massif des femmes, autorisé par la socialisation du travail ménager; la sortie en masse des femmes vers le salariat de service, appelée par la tertiairisation générale de l'économie 26.Immense et brutale modification, moins de l'habitat que des habitants: le ménage ouvrier, « ouvrier» encore par le chef, de plus en plus employé par la femme et les filles (de plus en plus « chefes » d'ailleurs). L'ouvrier, de plus en plus dissocié de l'emploi par le chômage: en résidence forcée pour ainsi dire. Comme ses fils, en leur interminable entrée, si même ils entrent au travail. Et par ce double vide d'emploi, la sur-occupation croissante des espaces résidentiels par les hommes, au moment même où les femmes les sous.-occupent... En ce bouleversement général du régime d'entrée-sortie dans le ménage, induit par le bouleversement général du régime d'entrée-sortie dans l'emploi, bien plus qu'un bouleversement du régime d'occupation de classe des

constat des tables d'absence et de présence dans les habitats - le désenferme-

22. L'auteur a tenté l'analyse générale de cette crise de classe dans Chevilles ouvrières (édition citée), Paris IV (Ce que disent les chiffres - Où va la classe ouvrière française 1 Où va le mouvement ouvrier français 1 Où va la culture ouvrière française 1). 23. Jean CUISENIER donne à ce propos une brillante formalisation dans La maison ru,çtique. Logique sociale et composition architecturale, Paris, Presses Universitaires de France, 1991. 24. Le Colloque Métamorphoses ouvrières (LERSCO, Nantes 1992) en donne une illustration multiplane et multifocale sur tout le registre des pratiques ouvrières, Actes sous le même titre, Paris, L'Harmattan, 1995, tomes 1 et II. 25. Daniel PINSON, Usage et architecture, Paris, L'Harmattan, 1993. 26. Margaret MARUANI et Emmanuelle REYNAUD, Sociologie de l'emploi, Paris, La Découverte, 1993.

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espaces: un bouleversement dans la classe 27...

Michel VERRET

du régime des identités spatiales de sexe et d'âge

***

Constats plus ethnologiques que statistiques encore, et plus fins encore si possible, car nous sommes ici à l'interface même de l'intériorité et de l'extériorité 28... ... Malaise viril de l'ouvrier, dépossédé chez lui, et d'autant plus qu'il serait chômeur, de la fierté du pourvoyeur, et de l'autorité qu'il en prenait, jusqu'à la tyrannie parfois, sur la maisonnée - s'y effaçant désormais, l'abandonnant souvent.. . .., Affirmation féminine de l'épouse, ou concubine, disons compagne de l'ouvrier, dans les commandements de la machinerie domestique socialisée, l'administration des comptes et des papiers, la surveillance scolaire de la descendance, la communication parentélaire, et d'autant plus que son lravail social la mettrait plus près des cultures intellectualisées et formalisées du bureau 29... ... Incertitude d'âge d'une enfance, précocement conduite, par des instances de socialisation sursaturées, à une maturité forcée... ; d'une jeunesse longuement maintenue, par désaturation précoce de l'emploi cette fois, en immaturité non moins forcée, dans le choix pervers (sauf à les cumuler !) entre parasitisme familial, parasitisme d'assistance et parasitisme de prédation.. .
A quoi s'ajouterait encore transversalement, dans la diffusion de la rencontre concurrentielle entre l'étranger et l'autochtone, du marché du travail à ceux du logement, des aides et de l'école, l'onde d'incertitude des identités citoyennes 30... *** En ces grands repositionnements, plus contraints que voulus - où s'origine la prolifération de la question identitaire, chez ceux qui le vivent, chez ceux qui les étudient (on n'interroge jamais autant son identité que quand on l'a perdue, ou qu'on prétend vous en imposer une autre) 31, la grande angoisse

27. Michel VERRET, «Âgcs, générations, époques », Hommage à Alain Girard, Palis, Utinam, L'Harmattan, 1995. 28. On revient ici au livre initiateur d'Olivier SCHWARTZ. 29. On trouvera une approche extrêmement fine de ces formes multiples d'émergence féminine dans Bcmard LAHIRE, Tableaux de famille, Paris, EHESS, Gallimard-Seuil, 1995. 30. Martine SEGALEN, L'Autre et le Semblable. Regard sur l'ethnologie des sociétés contemporaines, Paris, Presses du CNRS, 1989. 31. Martine SEGALEN, Nanterriens. Les familles dans la ville. Une ethnologie de l'identité, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1990.

Préface

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des grands moments critiques. Et sur les espaces où ils se vivent les stigmates de l'abandon, de la colère, de la violence... Mais ce qui se vit si tragiquement en moins peut se vivre aussi en plus. En autrement plutôt, qui fait tomber le plus et le moins. ... Cette disparition des espaces emblématiques du monde ouvrier, en ses us et coutumes traditionnels, est-ce déculturation définitive d'une classe qui se meurt? ou, pour reprendre à Michelet cette expression promue à si bel avenir, «métissage culturel» multiple du monde ouvrier, du. monde employé et, par le haut des deux mondes, du monde un peu plus en haut des professions intermédiaires, rencontrées à l'école, à la mairie, dans l'animation 32, à la paroisse ou dans la secte... . .. Cet effacement du principe d'ordre masculin dans le foyer et le quartier ouvriers, voire son inversion en principe de désordre, est-ce l'effacement du Coutumier tacite et informel, où se fondait depuis si longtemps l'ordre populaire urbain, en marge de l'ordre officiel? ou le déplacement générique de ses figures intégratrices de l'homme à la femme? Toutes les études le confirment, à quelque niveau de classe qu'on se place. Figure centrale de la mère, souvent seule, souvent sœur aussi, comme principe de survie des ménages en voie de déclassement - la dérive a-domiciliaire (à 80 % masculine) suspendue souvent à sa perte 33.Figure centrale de l'épouse ou de la compagne (et de la sœur encore) comme principe de l'intégrité et de l'autonomie matérielles et morales de la famille, dans les épreuves du chômage et de l'échec scolaire 34. Figure centrale de la fille comme principe d'espérance d'une stabilisation, sinon même d'un surclassement social, par la réussite scolaire, où elles s'affirment mieux que leurs frères (mais elles sont sœurs aussi) 35. Figures centrales associées enfin de la mère, de la fille et de la sœur encore, ou bellesœur, dans la dynamique de micro-mobilité domiciliaire qui, de déménagement en déménagement proches, stabilise aux endroits choisis une résidence d'abord allouée 36... ... Ce confinement forcé des jeunes hommes dans les interstices résidentiels de logis, qude vide d'emploi rend à leur tour si vides, qu'il leur faut en sortir, est-ce pour y retrouver ce même vide à puissance désintégratrice multipliée? ou bien pour y trouver la richesse de ces grands espaces mentaux d'amitié, dont la lucidité désespérée, mais aussi là revendication désespérée du
droit de vivre, feront les partages d'audience
-

et d'abord de créativité - des

32. Armel HUET et alii, L'action socio-culturelle dans la ville, Paris, L'Harmattan, 1994. 33. J.-F. LAÉ et Numa MURARD, Les récits du malheur (éd. ciL). 34. Dominique SCHNAPPER, L'épreuve du chômage, Paris, Idées, Nouvelle édition, 1994. 35. Christian BAUDELOT et Roger EST ABLET, Allez, les filles t, Paris, Seuil, 1992. 36. Monique VERVAECKE et Bénédicte LEFEBVRE, Habiter un quartier ancien en ville, GST, CNRS et UnivelOité de Lille I, 1986.

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Michel VERRET

plus grands arts populaires de notre temps: le rock, le tag, le rap ou le hiphop.. . ... Ces antagonismes enfin entre autochtones et étrangers (non exclusifs pourtant d'échanges pratiques: l'injure n'annule pas l'emprunt, à l'occasion même le partage culturel, de la cuisine à la coiffure et des jeux de corps aux jeux de rythme) conduisent-ils nécessairement aux repliements « communautaires» à la mode américaine, en autant de «ghettos» que d'ethnies d'origine? ou bien (ces quartiers de relégation ne réunissent pas ici riches et pauvres d'une couleur, plutôt les pauvres de toutes les couleurs) 37, faut-il plutôt chercher dans les instances silencieuses d'intégration de l'école et du jeu partagés pour l'enfance, du travail informel et du marché caché pour les jeunes désoccupés 38,des échanges de services conservés malgré tout par des ménages menacés de la même infùrtune, et pour tous des communions de fiertés municipales, sportives ou autres, les voies de traverse d'une citoyenneté nouvel1e, fondée moins sur les droits octroyés d'une représentation électorale, toujours biaisée par les marchés de l'opinion, que sur l'exigence pratique commune de quelques droits humains, où le droit au toit devrait bien accompagner le droit au travail, car c'est bien le compas obligé du droit à l'existence?.. . ***
Grand problème: que devient le Droit, s'il perd son compas? Grand mérite de tous ceux (cel1es) qui se battent sur la ligne d'urgence du désastre ordinaire, de tous ceux (cel1es) qui tentent d'en élucider le scandale, que d'avoir si tôt compris ce qui s'annonçait de malheur à venir sous les fragiles conquêtes du temps antérieur, de l'avoir si loin et profondément décrit, de l'avoir nommé - du nom d'exclusion -, d'en avoir enfin démêlé les principes liés et souvent cachés...

... Le Capital certes, le Grand Exclusif, le Grand Excluant. Le Grand Exclusif, car sa propriété indéfiniment accumulée, à des échel1es aujourd'hui jamais connues, c'est bien la chose du monde qu'il est le moins disposé à partager. Le Grand Excluant aussi, car son accumulation ne s'entend

- productivité,rentabilité - que par l'exclusioncontinuée: dans la propriété,
des propriétaires les moins productifs; dans le salariat, des salariés les moins rentables, c'est-à-dire les moins exploitables... Et l'inexploitable, devenu par là inemployable, et bientôt insolvable, de quoi donc ne sera-t-il pas exclu, car

37. Hervé VIEILLARD-BARON synthétise prospectivement ses patientes études,sur les HLM et sur les banlieues dans Les banlieuesfrançaise ou le ghetto impossible, Paris, Editions de l'Aube, 1994,. Sur la sémantique historique du terme «ségrégation », Collectif, La ségrégation dans la ville, Paris, L'Harmattan, 1994. 38. Jean-François LAÉ, L'argent des pauvres. La vie quotidienne en cité de transit, Paris, Seuil, 1985. Christian BAUDELOT et Gérard MAUGER, Jeunesses populaires. Les générations de la crise, Paris, L'Harmattan, 1994.

Préface

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où, à quoi et par quoi serait-il inclus dans le Monde de l'Or, sinon aux marges de l'assistance? . .

... Où l'on retrouverait sournoisement déplacée seulement du Marché à l'État, ]a machinerie d'exclusion, se perpétuant encore dans le Monde du Papier: car on n'assiste guère ]à qu'en enregistrant, fixant, classant et déclassant, sous les stigmates de ce qui se déclasse, et descend et chute 39... ... Sous le consentement diffus encore que donnerait au tout, bien ou mal identifié, ce dernier principe d'exclusion (le dernier, non le moindre) : l'exclusion d'indifférence de l'inattention ordinaire, où se résout si aisément (ou non, mais que faire d'autre ?) ]a tension entre ]a honte de voir cela et ]a peur d'y tomber 40.
***

Trois chemins vers l'inhumain, c'est trop. Voies fatales peut-être du monde plus que jamais établi? Que du moins nous le regardions en face... Michel VERRET Avril 1995

39. Danièle LINHART et Auba MALON, Fin de siècle, début de vie. Voyage au pays des 18-25 ans, Paris, Syros, 1990; Serge PAUGAM, La disqualification sociale, Paris, Presses Universitaires de France, réédition, 1994. 40. Roger CARVER (américain, mais l'Amérique est depuis 50 ans comme le miroir en avant de ce qui arrive avcc plus ou moins de retard à l'Europe marchandisée) dresse de cette Misère du monde, comme disent Picrre BOURDIEU et ses co-auteurs (Paris, Seuil, 1993) un tableau intime, qui vient relayer les grands cbroniqueurs des premiers états de la misère industrielle moderne (la misère a autant de rebonds que le Capital) : DICKENS, HUGO, TCHEKHOV, GORKI, Jack LONDON, STEINBECK, Marguerite AUDOUX et plus récemment Marcel DONAT!. Cœur d'Acier, Paris, Fayard, 1994 ou Didier DAENINCKX - pour s'en tenir à la littérature, car c'est peut-être à la photo, à la vidéo, au cinéma que passe aujourd'hui la noble tâche du Grand Témoignage: voir par exemple Yves JEANMOUGlN, Marseille, Marseilles (Marseille, EDISUD, 1902) et Mulhouse, portraits d'une ville (Mulhouse, Editions La Filature, 1994).

Avant-propos
Le monde ne va pas bien. L'espace souffre.

Ordre du jour: aménagement du monde. Au Conseil de l'Avenir, le sociologue aisément s'invite. Bien des rôles sont pour lui possibles: sonneur de trompe ou conseiller secret, prophète ou secrétaire, oiseau chanteur ou mouche du coche. Savoir s'il aide le Conseil. Savoir si le Conseil aide le chantier? Le chantier de l'avenir aurait plutôt besoin d'études. Dire ce qui est: le construit, l'habité. Indiquer ce qui devient: le constructible, l'habitable, pour ce qui s'en laisse étudier et comprendre, voilà peut-être une étude utile, où le sociologue, parmi d'autres - on ne bâtit pas seul -, aurait son mot à dire... Chaque classe a ses sociologues, amis ou non. Ce livre s'ajoute, en ami, à ceux, qu'amis ou non, plus amis que non, bien des sociologues, dont on trouvera les noms au cours des pages, ont écrit sur la classe ouvrière, et souvent pour elle. S'il porte pierre à l'avenir, et quelle pierre, c'est au lecteur, sociologue ou non, ouvrier ou non, de le dire.

Introduction
L'espace est un témoin social: le premier, s'il est vrai qu'il constitue pour tout groupe à la fois la condition de son existence, l'assise de ses pratiques, le support de leur objectivation, et, par cette inscription même, la base de leur symbolisation; le plus objectif aussi, puisqu'il reste extérieur à la représentation; le plus constant enfin, puisqu'il conserve tout ce qui s'inscrit en IuL Chaque pratique a son espace, car, s'il n'est qu'un espace physique, il est autant d'espaces sociaux que les pratiques en font d'usages: espace de production des richesses, espace de consommation des produits, espace d'exercice des pouvoirs, espace d'élaboration et de diffusion des connaissances, espace de représentation des valeurs... Chaque groupe a ses espaces, différemment combinés selon la part prise aux différentes pratiques. En chaque espace, chaque groupe a sa place. Et l'ordre des places donne mesure de l'ordre des groupes.
Ainsi peut-on étudier une classe sociale par les lieux qu'elle occupe et n'occupe pas, le temps qu'e1le y passe et n'y passe pas, ce qu'elle y fait et ce qu'elle n'y fait pas - qu'il s'agisse de l'usine ou des champs, du café ou de la maison, de l'école ou de la rue, de l'opéra ou de la prison.

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Michel VERRET

Nous nous proposons ici d'étudier le rapport qu'entretient la classe ouvrière française à son espace de résidence. Nous prendrons la classe ouvrière en un sens strict. Classe ouvrière, c'està-dire ce groupe d'agents sociaux qui, privés de moyens d'existence et de moyens de production et, par là, de moyens de pouvoir et de savoir, se trouvent contraints: 1) de vendre leur force de travail aux agents des classes qui disposent du monopole de ces moyens; 2) de la mettre en œuvre sous leur direction dans un procès de production coopératif à grande échelle utilisant une technologie scientifique; 3) de leur concéder, avec le produit de leur travail, la part non payée de celui-ci.
Ou, pour parier plus court, le groupe des salariés d'exécution, producteurs de biens matériels, productifs de plus-value exploités par le capital industriel sur le territoire français 1. Nous prendrons espace de résidence dans un sens large, désignant par là, non seulement l'espace d'enveloppement et de protection occupé et aménagé pour l'habitation du ménage ouvrier, mais l'espace d'environnement proche et lointain, qui constitue à son tour l'enveloppe du premier et son horizon, et même ces espaces d'au-delà de l'horizon, dont l'exigence hante le souci quotidien des habitants (travail, trajets, démarches) ou dont l'espérance dessine les lignes de fuite de leurs rêves (dimanches, vacances, voyages)... Pourquoi cet espace? Parce qu'après l'espace de production de l'usine, c'est pour la classe l'espace le plus fondamental: celui de sa reproduction domestique. Parce que, depuis que la classe existe, cet espace fait pour eUe question...

I. Nous excepterons de notre étude le prolétariat agricole, parce qu'il est difficile, dans l'état actuel des sources statistiques, de l'isoler des salariés agricoles en général. Cette exception n'est pas de grave conséquence: les ouvriers agricoles représentaient en 1970, selon les estimations les mieux approchées (celles du S.C.E.E.S.), un effectif de 318 000 personnes, soit moins de 5 % du prolétariat industriel (J .-P. G1RARD, GOMBERT, . perRY, Les Awiculteurs, tome l, Collections de l'INSEE, série E, n° 46-47, p. 239).

PREMIÈRE PARTIE

La conquête

Chapitre 1

Généalogie

du lo gi s

Espace fondamental, le logis abrite bien autre chose que la fatigue: la vie même. C'est une vérité du fond des temps: on ne survit pas sans abri.
BIOLOGIE DU LOGIS

Un organisme se définit par son métabolisme, c'est-à-dire le système stable de ses échanges avec le milieu. La nécessité de ces échanges définit celle de ses besoins primordiaux: soleil, air, eau, aliment. La nécessité de ces besoins définit à son tour celle des activités de repérage, de quête, d'assimilation, de désassimilation, par lesquelles s'assurent circulairement la continuité des échanges et la perpétuité des dépenses qui s'y emploient. Ces échanges et ces dépenses ont un lieu commun : le territoire, unité spatiale d'appropriation du milieu, condition nécessaire de vie et de survie, enjeu premier et dernier de la lutte pour la vie. De là, pour tout être vivant, ces deux objectifs indissociables: se stabiliser dans un milieu, y stabiliser ses échanges. Et les deux séries d'activités qui y correspondent: d'une part, les activités d'occupation, d'exploration, de marquage, d'os tension, d'intimidation, d'agression, par lesquelles s'établit et se stabilise la distribution des espaces de consommation entre espèces et dans l'espèce. D'autre part, les activités d'aménagement de l'espace et de contrôle de

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l'environnement, par lesquelles s'opère et se fixe sur les territoires ainsi distribués la régulation des échanges entre le vivant et son milieu '. Ici commence la généalogie du logis. Bien avant l'homme, car il s'en faut que celui-ci ait inauguré l'organisation combinée d'espaces de vie soustraits aux variations aléatoires du milieu physique ou biologique. Des espèces animales les plus archaïques aux plus évoluées, on constate la tendance constante et souvent convergente quant à l'effet, malgré la divergence des lignes d'évolution, à doubler l'enveloppe corporelle d'enveloppes extérieures de soutien ou de protection, par l'utilisation ou l'élaboration de systèmes stables de formes spatiales 2 : fixation de couvertures minérales; fouissement de cavernes, fosses, puits, galeries; construction de micromilieux protégés: bulles d'air, cocons, nids de papier, de feutre, de mortier, de végétaux tissés ou cousus, où s'annoncent toutes les formes du logis humain: toits, clôtures, cloisonnements, bourgeonnements, entrées, couloirs... Dans un certain nombre d'espèces, le plus souvent sociales, ces enveloppes deviennent elles-mêmes le support et le cadre spatial d'activités combinées et finalisées, où se préfigurent, au-delà des formes, les fonctions tech~ niques du logement humain: climatisation (par isolation, ventilation, captation modulée de l'ensoleillement, régulation hygrométrique), stockage de réserves alimentaires, protection contre les nuisances (parasites, déchets, excrétions), facilitation des circulations (par préparation des sols et aménagement de réseaux), sans parIer même des systèmes de composition ordonnée de l'espace par des activités préproductrices ou préesthétiques (culture des champignons ou élevage de pucerons chez les fourmis et les termites, utilisation thermique des fermentations pour la couvaison chez les oiseaux mégapodes, barrages hydrauliques chez les castors, tonnelles d'amour chez les oiseaux du paradis, ces jardiniers du dimanche animal.. .).
HISTOIRE DU LOGIS

L'homme est un animal à sang chaud, à peau nue: le vêtement est sa deuxième peau, le logement, sa troisième... Comme l'animal, mais avec les moyens et les besoins nouveaux et sans cesse renouvelés que lui confère le passage de l'utilisation organique de la nature à la production outillée, l'homme se constitue dans l'espace son propre espace de vie, combinant « par

I. LORENZ, L'Agression. Paris, Flammarion, 1969 ; Essai sur le comportement animal et humain, Paris, Seuil, 1970. 2. On en trouvera le catalogue descriptif dans L'Architecture animale de VON FRISCH, Paris, A. Michel, 1975.

Généalogie

du logis

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art et par ruse» 3 des systèmes de formes spatiales complexe et changeant de ses besoins.

ordonnées

au système

Le logis humain garde ses fonctions biologiques: enveloppe de protection contre les nuisances du milieu - appareil de régulation des échanges vitaux élémentaires - support et cadre instrumental des activités de consommation et d'élevage de la progéniture. Mais il est désormais produit: du travail l'a produit, du travail s'y consomme. En lui se consomment d'autres produits. En lui se dépense un autre travail: travail de production souvent (ferme, atelier), travail de consommation toujours, distincts par les procès, et les agents, mais confondus par le lieu: travail à la maison, travail domestique. En lui s'effectuent enfin pour une part les autres dépenses de la force humaine: jeu, art, rite, étude... De ce passage de la biologie à l'histoire, la biologie sort elle-même convertie: les pulsions se transforment en besoins et désirs, historiquement modulés selon l'ordre de production de leurs conditions de satisfaction et les systèmes de valeurs qui s'y trouvent attachés. Les activités, se combinant avec le système de leurs conditions et effets objectifs, se transforment en pratiques. Les espaces où celles-ci s'inscrivent en prennent en retour des fonctions et des valeurs socialement spécifiées, comme telles historiquement relatives. Le logis humain, comme tout autre lieu, reçoit le sceau de l'histoire, dont il se fait désormais, pour la sphère propre des pratiques qui l'occupent, le témoin et le signe. Lieu de vie commune pour la cellule domestique, et par là lieu de coopération et de communication. Lieu de vie continue, qu'il soit ou non mobile, et par là lieu de conservation, de cumulation et de transmission des équipements, des techniques et des savoirs. Lieu des événements primordiaux (naissance, mariage, mort), des rapports primordiaux (parents et enfants, époux et épouses, frères et sœurs), des apprentissages primordiaux du partage humain (des espaces, des femmes, des biens, des travaux) et, par là, de l'expérience originaire du permis et du défendu. Le logis humain devient le lieu d'objectivation pratique et d'expression symbolique de l'ensemble des procès de production, de consommation, d'éducation et de régulation qui s'y déroulent, c'est-à-dire le témoin et le conservateur - car l'espace est le conservateur du temps - de la domestication de ['espèce, part essentielle de sa socialisation.

3. C'est le sens que LE CORBUSIER donnait au mot «machine », lorsqu'il parle des « machines à habiter », bien plus vieilles, on le voit, que les machines industrielles.

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Trois grands moments y ont, peu ou prou, superposé leur marque, repérable tant dans la généalogie des formes objectives de l'espace bâti 4 et des formes pensées du projet architecturais que dans cel1e des formes vécues de l'espace habité, dont l'inconscient des habitants 6, cet autre conservateur, garde la légende et le secret. Le premier de ces moments est la sédentarisation, contemporaine du développement de la production agricole, par laquelle l'espèce fixe aux champs ses activités fondamentales de production et par là se fixe cIle-même au sol, déléguant à une partie d'elle-même, avec l'esprit d'aventure et le goût des grands espaces, les fonctions nomades (élevage, échange, guerre), avant que celles-ci ne se sédentarisent à leur tour (étables, comptoirs, casernes...).

Le second est l'étatisation

-

souvent contemporaine du premier, puisque

c'est dans le même mouvement qu'apparaissent ordinairement le surproduit agricole, les classes et l'État - par laquelle s'opèrent conjointement la monopolisation de classe des moyens armés et légaux de la contrainte sociale par un appareil de domination spécialisé, la distribution spatiale de la population en aires de résidence obligée et le quadrillage de ces aires par des instances spéciales de recensement et de surveillance fiscale et militaire, juridique et policière - chaque individu se trouvant désormais classé et identifié, outre son appartenance familiale, par son appartenance locale.

Le troisième - souvent contemporain du second, puisque les premières villes furent ordinairement des marchés ou des capitales - est l'urbanisation par laquelle s'effectue l'agglomération ordonnée, et bientôt désordonnée..., des logis et des hommes en aires d'habitation concentrées, ouvrant aux citadins tout l'espace de combinaison, d'invention et de conflit de la juxtaposition. Fixation au sol, inscription étatique, concentration urbaine: de ces trois grandes mutations cumulables, quoique inégalement cumulées selon les lignes du développement historique, le logis humain recevait, peu ou prou, trois valeurs nouvelles: celle de la permanence territoriale, donc de la mémoire attachée au sol (tombeaux, foyers, décors) ; celle de l'organisation politique, donc du droit attaché à la cité (identité, propriété, citoyenneté) ; cel1e de la densité sociale, donc de la puissance reconnue à la communauté,

4. On en trouvera un inventaire systématique pour le logement dans L'Homme et sa maison de DEFFONTAINES, Paris, Gallimard, 1972, et dans LEROI-GOURHAN, Milieu et technique, Paris, A. Michel, 1945, pp. 254-318. 5. Pour autant que le logement relève de ce projet. Selon DEFFONTAINES, à peine 5 % des logements du globe avaient été construits par des architectes en 1947, le reste relevant de l'auto-construction individuelle ou collective. 6. PALMADE, ~UGASSY, COUCHA RD, Dialectique du logement et de l'environnement, Paris, ministère de l'Equipement, 1970.

Généalogie

till logis

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pour tous à tous moments visible, et se donnant à voir en ces espaces de représentation privilégiés que sont les monuments. Au point de rencontre de la biologie et de l'histoire, le logis. Un homme sans logis est-il encore un homme? Il est pourtant des hommes pour qui le logis fait question. L'ouvrier est de ceux-là. Avant lui, avec lui, les pauvres.