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La communication non verbale avant la lettre

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306974
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LA COMMUNICATION NON VERBALE AVANT LA LETTRE

Anne-Marie DROUIN-HANS

LA COMMUNICATION NON VERBALE AVANT LA LETTRE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection «Histoire

des Sciences Humaines»

dirigée par Claude BLANCKAERT et Laurent MUCCHIELLI Avec un Comité de lècture composé de Laurent Lot y, Françoise Parot,Nathalie Richard, Marie-Claire Robie, Michel Rosier et Jean-Claude Ruano Borbalan

Fortes désormais de plusieurs siècles d'histoire, les sciences humaines ont conquis une solide légitimité et s'imposent dans le monde intellectuel contemporain. Elles portent pourtant témoignage d'hétérogénéités profondes. Au plan institutionnel, la division toujours croissante du travail et la concurrence universitaire poussent à l'éclatement des paradigmes dans la plupart des disciplines. Au plan cognitif, les mutations intellectuelles des vingt dernières années ainsi que les transformations objectives des sociétés post-industrielles remettent parfois en cause des certitudes qui paraissaient inébranlables. Du fait de ces évolutions qui les enrichissent et les épuisent en même temps, les sciences humaines ressentent et ressentiront de plus en plus un besoin de cohérence et de meilleure connaissance d'elles-mêmes. Et telle est la vertu de l'histoire que de permettre de mieux comprendre la logique de ces changements dans leurs composantes théoriques et pratiques. S'appuyant sur un domaine de recherche historiographique en pleine exp.ansion en France et à l'étranger, cette collection doit favoriser le développement de ce champ de connaissances. Face à des mémoires disciplinaires trop souvent orientées par des héritages inquestionnés et par les conflits du présent, ses animateurs feront prévaloir la rigueur documentaire et la réflexivité historique. Dans la même collection:
L. Muccmelli (dir.) Histoire de la criminologiejrançaise, 1994. J. Schlanger Les métaphores de l'organisme, 1995. S.-A. Leterrier L'institution des sciences morales, 1780-1850, 1995 M. Borlandi et L. Mucchielli (dir.) La sociologie et sa méthode, Les Règles de Durkheim un siècle après, 1995 (à paraître).

@ L'Harmattan,

1995 Isbn: 2-7384-3515-7

à François

Bresson

Je re111ercie Made/Rille Cavaud pour sa reœcture attentive

AV ANT-PROPOS

UNE IDEE TRES ANCIENNE ET DES DISCOURS ECLATES Que le corps soit signifiant est une idée très ancienne. Elle continue à susciter de nos jours l'intérêt des scientifiques, éthologues, ethnologues et psychologues, qui cherchent à donner un éclairage rationnel à la signification des gestes, des mimiques ou des postures. En 1985, dans une synthèse rassemblant les tendances actuelles, et faisant l'objet d'une exposition à la Maison des sciences de l'Homme, Siegfried Frey évoquait le "corporel comme objet de recherche"let d'autres auteurs, un peu plus tard, parlaient de Rhétoriques du corps 2. Mais le désir de connaître les significations du corps a souvent été associé à des soucis esthétiques: des artistes s'efforcent de reconstruire, en les transposant dans la danse, le théâtre, la peinture ou la sculpture, diverses attitudes expressives qui deviennent à travers l'art - l'artifice - non plus simplement des exemples d'expressions, mais des moyens d'exprimer. Et depuis longtemps le corps a été exploré, interprété, dans l'espoir de percer les secrets d'une personnalité supposée se révéler par une apparence extérieure qu'il suffit de déchiffrer. La curiosité s'accompagne alors d'une volonté plus ou moins explicite de maîtriser les comportements. Le corps signifiant est ainsi écartelé entre plusieurs types de discours. Il tend à devenir objet scientifique pour la psychologie, la psychiatrie, l'éthologie, l'ethnologie...Il se prête à des développements descriptifs ou normatifs, utiles aux artistes soucieux de mimer
1Siegfried FREY, 1985 (Catalogue de l'exposition d'avril 1985). 2Philippe DUBOIS & '{ves WINKlN (Eds.), 1988. Voir aussi Jean-Claude SCHMITT, 1984, .

2

GESTES ET PHYSIONOMIE

l'expression des émotions ou des caractères. Mais il peut aussi être à l'origine de procédés visant à deviner autrui, ou même à l'évaluer comme le font certains cabinets de recrutement I: on voit ainsi se développer des ouvrages de "morphopsychologie", qui promettent de donner les outils pour deviner les "vraies" personnalités, pour sonder les reins et les coeurs2. Le geste signifiant est à l'heure actuelle un objet d'étude en voie d'élaboration, à travers les recherches sur la communication non verbale, ou l'analyse kinésique. Ce type de recherches ne prétend plus exhumer le caractère des individus, mais plutôt analyser les effets du comportement corporel, conçu alors, pour reprendre l'expression de Frey,comme "instrument de régulation des relations interpersonnelles". Il s'agit de déchiffrer la syntaxe de la communication non verbale, ou de cerner le "dialecte corporel ",et de mettre l'accent sur l'aspect relationnel 3. D'autres courants tentent de découvrir des universaux de l'expression, par des tests de reconnaissance sur photos, dessins ou films 4. Dans tous les cas l'objectif est plus de chercher à connaître que de chercher à agir. On peut situer l'affirmation de cette tendance dans le courant du XIXe siècle. Mais les deux autres types de discours sur le corps signifiant, discours esthétique d'un côté, discours divinatoire de l'autre, ont côtoyé et continuent de côtoyer les efforts de théorisation. Du côté des discours esthétiques, le corps se livre à des domaines qui ne sont pas des sciences, sans pour autant être des "non-sciences". Ce sont plutôt des savoirs empiriques efficaces, comme ceux qui président à la gestuelle théâtrale, la danse, le dessin, la peinture, la sculpture, la littérature... Ces savoirs empiriques ont constitué un apport non négligeable à la réflexion sur le "langage du corps", et peuvent ainsi apparaître comme des essaisparaHèles de théorisation 5. Du côté des discours divinatoires, on voit se ,prolonger une tradition, celle de la physiognomonie, qui vise à cerner les caractères à travers la configuration des visages. Souvent associée à la métoposcopie, qui dans le visage lit le destin d'un individu, ou à la chiromancie qui déchiffre ce destin dans les formes de la main, la physiognomonie fréquente aussi l'astrologie.

1 En 1986., dans son émission Droit de réponse sur TF1., Michel Polack avait évoqué ce problème ("On s'cnfiche'\ TF1. 3 mai 1986). 2 Voir Louis COR~'IA~., 1983:Louis CORMAN, 1985; Michel GAUQlJELIN, 1970; Michel GAUQUELIN, 1973. 3 Voir Ray BIRD\VHISTELL, 1970. Erving (]OFf}vL\N., 1971/1973. Voir aussi, JX)urune synthèse et un choix de textes sur la con1munication non verbale: Yves \VINKIN., 1981. 4 Paul EKMAN, 1970:lrenaus EIBL-EIBESFELDT,1972; Paul EKMAN 1982. 5 Voir notamn1ent: LE BRl'~, 1698: A.bbé DlJ B()S, 1719: ENGEL., 1785: A.bbé DELAUrvfOSNE, 1874.

Une idée très ancienne...

3

Le paradoxe veut que l'un des représentants les plus célèbres de la physiognomonie classique, Giambattista Della Porta., tend à associer les visages humains à des formes animales dont ils partageraient le caractère, mais se refuse à voir dans les physionomies un lien quelconque avec les as tres 1..alors que des auteurs actuels associent volontiers morphopsychologie et astrologie. Au XVIIIe siècle, Lavater donne un nouveau souffle à la physiognomonie. Mais l'intuition et les talents de dessinateur de ce pasteur suisse, son succès auprès des artistes qui y puisent une part de leur inspiration, ne le mettent pas à l'abri de critiques diverses. Dans son Anthropologie, Kant déclare que la physiognomonie ne saurait devenir une science 2. Lichtenberg met à jour le caractère non démonstratif des conclusions de la physiognomonie 3. Pourtant le XIXe siècle voit se développer un nombre non négligeable d'ouvrages se réclamant de la physiognomonie, et le XXe siècle y substitue la morphospychologie. De même que de multiples "inventeurs" ont cherché à découvrir le mouvement perpétuel bien après que son impossibilité théorique ait été scientifiquement démontrée, de même, le désir de percer le secret de la personnalité semble subsister alors même que depuis la fin du XVIIIe siècle, on aurait pu penser que la physiognomonie ou ses dérivés ne pouvait plus prétendre au statut de science. Le corps signifiant apparaît donc comme un objet ambigu, balloté entre des discours qui se succèdent, s'entrecroisent et se répondent, ou se développent en parallèle dans une ignorance mutuelle. Mais au milieu de cet écheveau il est possible de trouver quelques lignes directrices, en procédant à un travail de type archéologique et généalogique sur la nature des problèmes posés dans les divers discours, selon les champs conceptuels dans lesquels ils s'inscrivent, les méthodes employées pour y répondre, les présupposés qui les sous-tendent. C'est l'identité même de l'objet auquel s'attachent ces discours qui peut alors être interrogée. La tradition physiognomonique pense la signification du corps à travers des formes statiques même si certaines peuvent être le résultat d'habitudes gestuelles ou mimiques. Une étape théorique est franchie lorsque la réflexion s'émancipe de considérations purement statiques. En ce sens, l'intérêt pour le geste est une ouverture vers une problématique qui tend à moins de dogmatisme. Mais les frontières sont loin d'être clairement délimitées, tant dans la définition de l'objet que dans les méthodes d'approche.

1Giambattista DELL~L\.PORT A~ 1627 2Emmanuel KANf~ (1798]~ 1970~ p.143. 3Georg Christoph LICfITENBERG~ 1778.

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GESTES ET PHYSIONOMIE

CORPS SIGNIFIANT, GESTE SIGNIFIANT Le XIxe siècle, et plus précisément la seconde moitié, voit se développer des problématiques centrées sur le dynamisme du geste ou de la mimique, sans toutefois rompre toujours avec les vestiges de la physiognomonie. Mais un nouvel objet d'étude se constitue peu à peu à travers des textes d'origine très diverSt; portant leur intérêt sur les effets de signification spontanés du corps, sur l'expression des émotions, bref, sur ce langage sans mots qui a ses règles implicites et que l'on peut aussi apprendre à lire. Sans renoncer nécessairement au domaine des gestes codifiés, et délibérément conventionnels, ni aux marques symboliques que les gestes culturels inscrivent sur les corps, sous forme de tatouage, maquillage, masque, vêtement etc., les recherches se concentrent sur les signes du corps qui n'ont pas fait l'objet d'un apprentissage systématique, qui ne répondent pas à un code fenné, et qui pourtant ont une certaine efficacité expressive et de communication. Le geste signifiant auquel on s'applique est celui "qui n'est écrit nulle part et connu de personne", selon l'expression de Sapir 1, et qui a pour intérêt d'être ambigu et perpétuellement en action. Lorsque le geste codifié ou le signe conventionnel sont envisagés, c'est en tant qu'ils peuvent être l'analogue, ou le prolongement d'un geste ou signe non conventionnel. Pour autant, ces gestes et signes non conventionnels ne sont pas d'emblée reçus comme "naturels", ou "innés", ou totalement "spontanés", puisque précisément de telles caractéristiques sont questionnées. Il en va de même pour la frontière entre gestes codifiés et non codifiés. Le geste tient donc une place importante dans les textes portant sur le corps signifiant. Par son étymologie, geste vient de gestum, supin de gerere, c'est-à-dire "porter", mais aussi "faire", "accomplir", "exécuter". La notion de geste est associée à celle d'action, d'acte, et les chansons de geste rapportaient en effet les actions belles et mémorables de héros. Le geste est devenu un acte plus banal, mais un acte cependant, et un acte qui peut être signifiant. Pour mieux percevoir la valeur des termes, au moins chez les auteurs français ou dans les traductions, on peut examiner ce que dit Littré. L'article geste comporte trois définitions qui laissent entendre que la notion de signification est directement attachée à celle de "geste". La définition 1 suggère directement une intention de signifier. La définition 2 est plus neutre, mais les exemples choisis par Littré suggèrent une signification du geste. Quant à la définition 3, elle ramène le geste au faux-semblant, qui est aussi une façon de signifier. A lire Littré, on peut en déduire que tout geste est signe, même sans intention de l'être. Par opposition au geste le mouvement est d'abord défini comme un déplacement du corps ou d'une partie du corps, non nécessairement
I Edward SAPIR, 1967.

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signifiant, mais pouvant être simplement fonctionnel. En fait, plusieurs définitions font du mouvement quelque chose de signifiant, au point que la définition 13 est illustrée d'une citation de Poussin, où le mouvement est ce qui exprime une émotion et englobe les postures et les mimiques.
Geste: 1° L'action et le mouvement du corps, et particulièrement des bras
et des mains, action et mouvement employés à signifier quelque chose. [...] . 2° Simple mouvement du bras, ou du corps, de la tête. "...Et tandis qu'à l'ardeur de leurs expressions Je réponds d'un geste de la tête, Je leur donne tout bas cent malédictions", Mol, Amph., III, 1[...] "Le vigilant commis, qui m'ayant aperçu me fit avec l'aune de la boutique, un geste plus expressif qu'attirant.", JJ Rouss., Conf., 11..3° Au plur. Faux semblants, prétentions ridicules

Mouvement: 10 Action par laquelle un corps ou quelqu'une de ses parties
passe d'un lieu à un autre, d'une place à une autre[...] 60 Terme de physiologie: toute fonction animale qui change la situation, la figure, la grandeur de quelque partie intérieure ou extérieure du corps.[...] 13° Terme de peinture et de sculpture. Pose propre à l'individu agissant ou sentant. "Si vous vous souvenez de la première lettre que je vous écrivis touchant le mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout ensemble vous considériez ce tableau, je crois que facilement vous reconnaîtriez quelles sont celles qui languissent, qui admirent, celles qui ont pitié...Poussin, Lett. 28 avril 1639. 17° Fig. Impulsion qui s'élève dans l'âme ou qu'on fait naître dans l'esprit[...] Emile LITTRE, Dictionnaire de la Ian ue an aise 1863-1873

L'usage des termes est donc loin d'être régulé, mais le souci commun des auteurs qui, au XIxe siècle, tentent de construire un discours rigoureux sur le geste signifiant, est bien d'expliciter un certain nombre de manifestations corporelles qui renvoient à autre chose que les simples fonctions physiologiques ou mécaniques du corps. L'intérêt se porte ainsi sur les gestes proprement dits, sur les postures, mimiques et attitudes, sur les phénomènes psychophysiologiques tels que la pâleur et la rougeur, les tremblements et palpitations, et même éventuellement, à titre d'éclairage supplémentaire, sur certains gestes culturellement marqués tels que ceux liés aux habitudes de politesse ou certains signes de communication gestuelle volontaire et codifiés comme le langage des sourds et muets. UN RESEAU DE TEXTES L'objet de recherche geste signifiant est identifiable dans le courant du XIXe siècle, à travers tout un réseau de textes qui se répondent, se critiquent ou se citent mutuellement. Les références communes remontent parfois au XVIIIe ou même au XVIIe siècles, les premiers textes du réseau apparaissent dès les années 1850, mais le texte pivot est l'ouvrage de Darwin., publié en 1872, The Expression of Emotions in Man and AnimaIs. Ce texte résume et analyse les recherches antérieures ou contemporaines, et il est le point de départ de nouvelles hypothèses et controverses chez d'autres auteurs. Ce dialogue par

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références et ouvrages interposés se prolonge jusqu'au début du xxe avec Georges Dumas 1. Sans prétendre à l'exhaustivité, la mise à plat de ces dialogues indirects permet de constituer un corpus de textes représentatif des diverses problématiques qui sont à l'origine de la sémiologie du geste et des études sur la communication non verbale. Certains de ces textes se présentent comme le lieu ce"tral d'une réflexion sur le geste et la physionomie, d'autres n'en constituent qu'une partie, mais suffisamment importante pour qu'elle suscite discussions ou polémiques. Leurs auteurs ont pour nom Theodor Piderit (1826-1912), Pierre Gratiolet (1815-1865), Albert Lemoine (1824-1874), Alexander Bain (1818-1903), Charles Darwin (1809-1882), Guillaume Duchenne de Boulogne (1805-1875), Herbert Spencer (1820-1903), Paolo Mantegazza (1831-1910), Wilhelm Wundt (1832-1920), William James (1842-1910), Georges Dumas (I866-1946). Quelques autres auteurs de cette seconde moitié du XIXe siècle abordent plus ponctuellement les questions du corps signifiant, et ne font pas à proprement parler partie du "réseau", sans pour autant être marginalisés. Ainsi Claude Bernard, Charles Féré, Alfred Binet, Robert Woodworth. Des auteurs antérieurs sont souvent cités, tels Descartes (15961650), Charles Le Brun (1619-1690), Johann Kaspar Lavater (17411801), Pierre Camper (1722-1789), Dugald Stewart (1753-1828), Johann Jacob Engel (1741-1802), Charles Bell (1774-1842). Ils sont en quelque sorte revendiqués comme "ancêtres" par les auteurs précédents. Mais à la période même où les auteurs du réseau débattent entre eux, existent d'autres auteurs, complètement ignorés de ceux du réseau, et les ignorant à leur tour, que l'on appellera les exclus. Ils tentent eux aussi, à leur façon, de conceptualiser le geste signifiant, c'est-à-dire de former des concepts à son propos, de développer une démarche théorique. Ils ont pour nom Raoul de Frontignan (?-?), François Delsarte (1811-1871) Jean-Baptiste Delestre (1800-1871), et Charles Hacks (?-?). On voit ainsi se côtoyer des discours qui ne se rencontrent pas, ce qui incite à s'interroger sur ces silences et ces ignorances. De façon générale, les auteurs rencontrés sont philosophes (Descartes, Lavater, Stewart, Spencer, Lemoine), naturalistes (Darwin, Mantegazza), physiologistes (Camper, Bell, Gratiolet), médecins (Piderit, Duchenne, Hacks), psychologues (Bain, Wundt, James, Féré, Binet, Dumas) ou artistes (Le Brun, Engel, Delsarte). Ces catégories ne sont d'ailleurs pas fermées: on voit des naturalistes faire aussi de l'ethnologie, des médecins faire de la philosophie, des philosophes de la médecine. La diversité et l'absence de frontière déterminée font partie des caractéristiques de ces auteurs. Le tableau ci-dessous rassemble les auteurs principaux qui se rencontrent - ou restent isolés - dans la réflexion sur le geste signifiant,

IVoir aussi Liliane ~1i\.tJRY~ 1993.

Une idée très ancienne...

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avec la date de la première occurrence de leur intérêt pouree sujet, et qui renvoie à la bibliographie située en fin de volume.

PRINCIPAUX
XVIIe SIÈCLE

AUTEURS

DESCARTES (1649 LE BRUN (1668) CAMPER (1774) LAVATER (1775-1778) ENGEL (1785) STEWART (1792) Ch. BELL (1806) SPENCER (1855) PIDERIT (1858) DUCHENNE (1862) GRATIOLEf (1865) LEMOlNE(1865) DFLSARTE (1865) DELESTRE (1866) DARWIN (1872) WUNUf (1873-1874) MANfEGAZZA(1881) JAMES (1884) FERE(l884) FRONTIGNAN ( 1888) BAIN ( 1859)

xvrne SIÈCLE 1800 1850

HACKS 1892
BINEr (1897)

1900

DUMAS (1900) WOODWORTH

(1903)

INTRODUCTION

"Geste signifiant", "communication non verbale", "expression des émotions", "expression des passions", "langage du corps", "sémiologie du geste", "signes du corps"... Toutes ces formules pourraient convenir au programme de recherche implicite qui se déploie dans la. seconde moitié du XIxe siècle. Certaines de ces formules ont un caractère rétrospectif (notamment "communication non verbale"), d'autres sont explicitement employées par les divers auteurs, mais sans jamais aboutir à un objet
parfaitement défini

- au

double sens de explicité,

et

délimité

- et sans

constituer une discipline institutionnellement reconnue 1. Les termes qui apparaissent dans les titres des ouvrages sont significatifs de cette incertitude du vocabulaire. On trouve volontiers l'idée d'expression des passions (Le Brun, 1668), ou représentation des passions (Camper, 1792). Darwin lui-même parle d'expression des émotions <E.t:pression of Emotions> (Darwin,1872), Gratiolet analyse les mouvefnents d'expression, mais aussi la physionomie (Gratiolet, 1865), Charles Bell se penche sur l'anatomie des expressions <Anatomy of Expression> (Bell, 1806), et Wundt sur la psychologie physiologique <physiologischen Psychologie> (Wundt, 1874). Et lorsque les formules sont modifiées dans la traduction, on perçoit encore mieux ces glissements de sens. Ainsi par exemple, l'ouvrage de Engel (1785), Ideen zu einer Mimik, devient en français Idées sur le geste et l'action théâtrale (1788, 1795): le titre allemand oublie le geste - qui pourtant est évoqué dans l'ouvrage -, et le titre français gomme les mimiques - qui font l'objet de longues analyses -. Si on prenait les termes dans leur sens étroit, les deux titres seraient fautifs par rapport au contenu de l'ouvrage. Il faut plutôt considérer que chacun des termes se voit en fait attribuer un sens plus large. On a le même type de phénomène pour l'ouvrage de Mantegazza, Fisonofnia e mimica (1881), traduit par La physionofnie et
1 Voir la partie III de ce travail, ch. 9. Voir aussi Anne-Marie DROUIN, 1992

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GESTES ET PHYSIONOMIE

l'expression des sentiments (1885). Quant au tenne de physiognomonie <Physiognomik> (1867) qui évoque la tradition passée, il continue pourtant à être employé par Piderit. Derrière cette tenninologie diversifiée, la démarche commune est une tentative de "conceptualisation" ou de théorisation du geste signifiant. Si conceptualiser signifie former des concepts, traduire une réalité en un discours ordonné et cohérent, la simple description des gestes peut déjà être considérée comme une conceptualisation. Décrire suppose de classer, mettre à jour des différences. Mais décrire un geste signifiant c'est aussi mettre à jour la cohérence et la régularité de ses effets, ou l'associer à un sens. Le geste sera alors le signifiant d'un signifié qu'il est censé traduire. Ce signifié est souvent une émotion ou une passion. D'où les taxonomies d'émotions ou de passions, mais aussi de gestes ou d'expressions mimiques que nombre d'auteurs tentent d'élaborer ou de perfectionner. Un autre aspect de cette théorisation consiste à tenter d'expliquer les fondements de la signification. Quelle est l'origine de la signification des gestes? Relève-t-elle de mécanismes innés ou est-elle le fruit d'habitudes acquises? Est-elle naturelle ou conventionnelle ? Et liée à ces diverses questions, une autre donne lieu à de nombreuses réflexions: y at-il une universalité du geste signifiant, y a-t-il des "universaux du geste? L'effort de conceptualisation et de théorisation produit d'autres interrogations sur ce qui rend possible le lien entre un corps expressif et une âme immatérielle, ou au contraire tente de battre en brèche tout dualisme entre âme et corps, entre un intérieur et un extérieur, entre le physique et le moral. D'où la question du corps et des gestes qui trahissent une volonté cachée, comme si savoir lire le corps revenait à pénétrer l'intimité des êtres. Parmi les problèmes que se posent les auteurs du Xlxe siècle, certains ont évolué (raccent est plus mis sur les interactions sociales que sur l'expression individuelle), d'autres sont résolus (notamment certains mécanismes physiologiques), d'autres encore demeurent, ou sont mis entre parenthèses parce qu'ils sont jugés scientifiquement insolubles. Ainsi la question de l'origine, ou du pourquoi de la signification. Si comme le pense François Jacob 1, réactualisant Auguste Comte, on peut juger de la maturité d'une science aux types de questions qu'elle pose, si passer à une problématique scientifique, c'est abandonner les questions de type métaphysique et globales, pour se contenter de questions locales et ponctuelles, le XIXe siècle rassemble des démarches contrastées, qui tiennent de ces deux tendances, et que l'on voit se côtoyer non seulement d'un auteur à l'autre, mais parfois aussi au sein de la pensée d'un même auteur.

1François JACOB, 1981. Auguste COMTE, [1830], 1982.

Geste SiglÙfiaJl1 el chelnins de traverse

Il

Dans la seconde partie du XIXe siècle, la question du geste signifiant donne lieu à des questions que l'on regroupera en trois rubriques. La première concerne, à des titres divers, le geste et le corps comme signes. Pour un lecteur d'aujourd'hui, il s'agit là de problèmes sémiologiques. On y distingue d'abord les questions tenant à l'origine de la signification et la discussion sur les principes qui tentent de rendre compte du fait signifiant. Ensuite se pose la question de l'universalité, liée à celle de l'innéité ou de l'aspect conventionnel de la signification des gestes, qui mène inéluctablement à la question des rapports entre le langage articulé et cet autre langage silencieux issu du corps. Enfin, l'approche sémiologique débouche sur la question de l'âme et du corps dans ses diverses formulations, avec une question associée, celle de la simulation possible, de l'émotion jouée ou cachée, où l'on retrouve la problématique du Paradoxe sur le comédien 1. La deuxième rubrique regroupe les questions liées à la classification des gestes, passions et émotions. Alors que certains auteurs reprennent des classifications anciennes, d'autres critiquent le principe même de la classification, d'autres encore tentent d'en construire de nouvelles, en y intégrant la dimension temporelle et le point de vue évolutionniste. Enfin, en un troisième temps, la façon dont les auteurs euxmêmes jugent de leur travail de réflexion, le recul, ou l'absence de recul sur telle ou telle affirmation, constituent un ensemble de problèmes proprement épistémologiques. La confrontation des auteurs faisant partie du réseau à ceux qui en sont exclus permet de mettre à jour les critères de scientificité, explicites ou implicites, qui ont rassemblé ces auteurs autour de mêmes questions. De façon générale, la mise en perspective de tous ces textes, fait apparaître que le XIXe siècle, dans sa seconde moitié surtout, a vu se développer des tentatives pour rendre rigoureux et cohérents les discours sur les signes du corps. Tentatives qui ont voulu se démarquer des discours plus anciens, encore imprégnés de métaphysique, ou de volonté divinatoire. Mais il reste que, à vouloir élucider les signes du corps, on ne peut échapper à une problématique qui fait intervenir une entité invisible,
immatérielle, l'intention de communication,

presque tenté de dire sa parousie

corps.

- dans

et sa manifestation

- on

serait

un objet visible, matériel, le

Développant une remarque de Jakobson sur le caractère double du signe - qui comporte nécessairement un aspect sensible et un aspect intelligible - Jacques Derrida s'est plu à mettre à jour un caractère paradoxal de la sémiologie en montrant qu'elle a des "racines métaphysico-théologiques'\ qu'il ne s'agit pas de rejeter, mais qu'il faut mettre à jour. "Il s'agit d'abord de penser la solidarité systématique et historique de concepts et de gestes de pensée qu'on croit souvent pouvoir
1 \loir Denis DIDEROT, 1830 [posthume]

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GESTES ET PHYSIONOMIE

séparer innocemment. Le signe et la divinité ont le même lieu et le même temps de naissance. L'ép<xJue du signe est essentiellement théologique. Elle ne finira peut-être jamais. Sa clôture historique est pourtant dessinée." 1, C'est sans doute une clôture de ce type que les recherches actuelles sur la communication non verbale tentent de réaliser, en rejetant "la fausse route de la psychologie de l'expression" 2. Cette "fausse route" est pourtant intéressante à étudier, surtout si l'on considère que certains des petits chemins de traverse ne sont pas tous abandonnés. Peut-être sont-ils tombés en friche, et peut-être croit-on en tracer de nouveaux, alors même qu'on repasse, sans le savoir, sur les mêmes lieux.

1Jacques DERRIDA, 1967, pp. 24-25. Voir Roman JAKOBSON, 1%3, p. 162. 2Siegfried FREY, 1985.

PREMIERE PARTIE

PROBLEMES SEMIOLOGIQUES: LE GESTE ET LA PHYSIONOMIE COMME SIGNES

CHAPITRE

1

DEBATS SUR L'ORIGINE DE LA SIGNIFICATION

De l'évidence à l'interrogation Le thème de l'origine peut s'inscrire dans une conception de type métaphysique, comme chez Lavater, pour qui le corps constitue "un immense alphabet qui servirait à déchiffrer la langue originale de la naturenl.Ce pasteur zurichois, irrité par les controverses théologiques, et plus attiré par la dimension mystérieuse de la foi que par sa rationalisation, transfère dans la physiognomonie sa vision générale du monde, et son goût pour la divination. Dans une telle problématique, la question de l'origine reçoit une réponse avant même d'être posée et ne donne pas lieu à des développements particuliers. On a souvent associé le langage des gestes à un langage originaire qui aurait précédé la parole: c'est ce que font par exemple Condillac dans l'Essai sur l'origine des connaissances humaines (1746), ou Rousseau, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes (1755). Dans cette perspective, le langage des gestes ne serait plus un alphabet divin, mais une création humaine. Le postulat est que dans les gestes la part de convention est moindre, et la spontanéité supposée de la compréhension et de l'expression leur confère une dimension proche de la nature. Mais ce qui est dit du geste signifiant dans cette perspective a pour but de faire sentir à quel point le langage articulé est un progrès pour l'humanité, et l'origine de la signification du geste lui-même n'est que sommairement évoquée~ tant elle paraît évidente.

1 JohannCasparLAVA.TER~

[1775-1778]..

1806-1809.. Préface.

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GESTES ET PHYSIONOMIE

L'émergence d'une interrogation sur la signification du geste suppose qu'on ne la tienne plus comme allant de soi, et qu'on la prenne en compte fX>ur lle-même, comme un problème. e "Jusqu'à présent, personne ne nous a expliqué d'une manière satisfaisante pourquoi les idées tristes agissent sur les glandes lacrymales et les idées gaies sur le diaphragme; pourquoi la crainte et l'anxiété décolorent les joues que la pudeur ou la honte couvrent d'une rougeur subite"I. Ces propos de Engel sont ceux d'un homme prudent et honnête. Cet ancien théologien, devenu professeur de morale et de Belles-Lettres dans un Gymnasium de Berlin, s'était vu confier une mission importante par Fréderic-Guillaume III, roi de Prusse, dont il avait été le précepteur: il s'agissait de la gestion du Théâtre de Berlin. Ayant tout loisir pour développer sa réflexion, il se penche sur la gestuelle et la mimique théâtrale, à propos de laquelle il écrit un ouvrage sous forme épistolaire, ce qui lui permet de prendre du recul par rapport à son propre discours. En ce qui concerne l'origine de la signification des gestes, il se garde de donner une réponse, et se contente de rappeler l'occurrence concomitante de certains phénomènes physiologiques et de certaines émotions. Engel bute devant un problème, mais il estime ne pas avoir les moyens de le résoudre. Ce que Descartes avait pu formuler en termes d'esprits animaux, n'est plus convaincant pour lui. La physiologie et ses mécanismes peut bien rester - si l'on ose l'anachronisme - une boite noire. Engel se refuse à toute hypothèse. Près d'un siècle plus tard, à partir des années 1870, l'interrogation sur l'origine aboutit non seulement à la formulation d'hypothèses, mais à de véritables théories explicatives, lorsque Darwin s'essaie, dans l'Expression des élnotions chez l'homme et les animaux" à formuler trois principes, qui vont donner lieu à un véritable débat théorique par ouvrages interposés. Un même objet de dialogue, des enjeux théoriques différents Il fallait donc des conditions nouvelles pour que de telles tentatives d'explication puissent être osées. Il fallait à la fois une physiologie qui prenne assez de distance avec la métaphysique cartésienne, un intérêt (X>ura l diversité des comportements humains, la volonté de penser l'état actuel des choses comme résultat ou vestige d'une évolution passée. Si DalWin se penche sur l'expression des émotions chez l'homme et les animaux, c'est moins dans le but de penser les signes pour eux-mêmes, que dans celui de trouver de nouveaux arguments, ou des confirmations nouvelles, de sa théorie de la descendance avec modifications2. C'est aussi pour lui le moyen de renforcer la thèse monogéniste qui donne à toutes les races humaines une souche commune, comme il le souligne dans la conclusion de l'Expression3. Le rapprochement qu'il s'autorise à faire entre
I Johann Jacob ENGEL, [1785], 1795/1979. 2charles DARWIN, [1859]/ 1992

.

3CharlesDARWIN,r18721,1890/1981,pp.330-331.

Les débats sllr ['origine

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les hommes et les animaux n'a plus rien à voir avec ce que pouvait être la perspective analogique d'un Della Porta ou même d'un Lavater. Il s'agit de voir en l'homme le produit d'une évolution dont les traces sont encore visibles pour qui sait les lire. La sémiologie du geste humain n'est pas l'intérêt premier ni central de Darwin. C'est à partir d'une question plus large sur l'origine de l'homme en général que s'inscrit sa réflexion sémiologique. Il reste qu'il a consacré un ouvrage à ce thème, et il en explique lui même la genèse: "Mon livre sur L'expression des émotions chez l'homme et le animaux fut publié pendant l'automne 1872. Je comptais consacrer un seul chapitre à ce sujet dans La descendance de l'homme, mais dès que je commençai à réunir mes notes, je m'aperçus que le sujet demandait un traité , ,,, separe 1. Piderit, en tant que médecin, a pour projet d'expliquer comment et pourquoi certains états psychiques sont accompagnés de certains mouvements musculaires, mais au moins dans la première édition de son ouvrage, il avait surtout en vue les intérêts pratiques des artistes, la "tendance scientifique du travail" étant reprise et plus développée dans la seconde édition. Mantegazza, lui aussi médecin, mais encore anthropologue et grand voyageur, se place dans la continuité de Darwin. Il déclare explicitement dans la préface de son Fisonomia e mimica qu'il prend les choses"là où Darwin les a laissées", avec un projet délibérément scientifique visant à se démarquer des "fausses sciences". Quant à Wundt, son intérêt pour la sémiologie du geste s'inscrit dans son entreprise d'élaboration d'une psychologie scientifique, et dans le cadre d'une réflexion générale sur le langage, son origine et ses structures. Ce sont ainsi des théoriciens d'horizons différents, et dont les objectifs n'étaient pas de servir les mêmes sciences ni les mêmes pratiques, qui se sont rencontrés autour des questions sur l'origine de la signification des gestes, postures et expressions physionomiques. Et (X>urtantleurs débats théoriques ont bien les caractères de débats de spécialistes, comme si par ruse, la raison sémiologique s'imposait à leur insu, et profitait d'intérêts divergents pour se constituer peu à peu comme objet spécifique d'une science qui n'avait pas encore de nom. I - LE DEBAT AUTOUR DES TROIS PRINCIPES DE DARWIN C'est dans le livre de Darwin que se trouvent formulés les trois principes qui seront commentés, repris, ou critiqués et autour desquels va se développer le débat théorique sur l'origine de la signification des gestes. Darwin est conscient de la fragilité du terrain sur lequel il s'engage en proposant ses principes: "II est curieux, quoique oiseux peut-être, de rechercher quand est apparue l'expression actuelle" avoue-t-il2. Ces réserves l'amènent à tenter des hypothèses non sur le "moment" où serait apparue telle ou telle expression, mais sur les mécanismes de leur apparition.

lCharles DAR\VIN, [1887] 1888, p. rn. Voir aussi Charles DARWIN, [1871], 1872 2charles DAR\VIN, [1872J, 1890/1981, pp.387-388

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GESTES Er PHYSIONOMIE

Il ne manque pas de citer de multiples auteurs, prédécesseurs ou contemporains, dont il s'est inspiré, au besoin en s'opposant à eux, pour établir ses trois principes. Il cite notamment Gratiolet pour appuyer le fait que les "organes extérieurs" sont marqués par toutes les formes d'activité psychique, et qu'ainsi le corps véhicule une multitude de signes. Mais il lui reproche de n'avoir pas mis à l'oeuvre l'idée d'habitude qui aurait pu expliquer les mécanismes des mouvements que Gratiolet qualifie de symboliques ou de sympathiques.
Il cite également Piderit et soul igne l'i mportance de l'imagination dans le processus d'élaboration de l'expression.

"Il résulte de tous les faits que j'ai rappelés que les sens, l'imagination et la pensée elle-même~ si élevée, si abstraite qu'on la suppose, ne peuvent s'ex.ercer sans éveiller un sentiment corrélatif, et que ce sentiment se traduit directement, sympathiquement, symboliquement ou métaphoriquement dans toutes les sphères des organes extérieurs qui le racontent tous~ suivant leur mode d'action propre, comme si chacun d'eux avait été directement affecté" Pierre GRATIOLEf,I865. Cité par DARWIN, 1872/1981, p.6.

"Les mouvementsmusculairesd'expression sont en partie relatifs à des objets imaginaires, en partie à des impressions sensorielles imaginaires. Cette proposition renferme la clé qui permet de comprendre tous les mouvementsmusculairesexpressifs". Th. PIDERIT, 1867.. ité. DARWIN..1872/1981.. .8. c
"lIne frayeur intense s'exprime par

Il fait appel enfin à Spencer pour mettre en évidence le caractère symbolique de certaines expressions, qui "miment" en quelque sorte la présence d'un objet absent. Dans ce passage~ les exemples de Spencer mettent en scène le comportement animal, ce qui suppose une certaine continuité entre l'expression humaine et ('expression chez les animaux, et cela ne peut que satisfaire Darwin, qui d'ailleurs souligne le fait que, à part Spencer, les auteurs ayant traité de l'expression sont convaincus que l'espèce humaine est apparue dans son état actuel.

des cris, des efforts pour se cacher
ou s'échapper.. par des palpitations et du tremblement. C'est précisément ce que provoquerait la présence du mal qui est redouté. Les passions destructives se manifestent par une tension générale du système musculaire, le grincement des dents.. la saillie des griffes~ la dilatation des yeux et des narines, les grognements: or toutes ces actions reproduisent à un moindre degré celles qui accompagnent l'immolation d'une proie". Herbert SPENCER.. 1855. Cité par DARWIN.. 1872/1981, p. 8.

Darwin apprécie donc chez Spencer un auteur qui défend la continuité entre les espèces animales et l'espèce humaine. Les trois principes qu'il élabore sont ainsi nourris des réflexions qu'ont pu susciter chez lui la lecture d'autres auteurs, mais sont aussi le fruit de sa réflexion originale. Darwin donne pour chacun de ses principes deux formulations: l'une au chapitre I de son ouvrage, l'autre, en guise de rappel et de conclusion, au chapitre XIV. Pour la clarté de l'analyse~ il convient de citer l'une à la suite de l'autre, les deux formulations, dont la deuxième est en fait plus développée à propos des deuxième et troisième principes. La confrontation du texte anglais, à la traduction, paraît nécessaire pour cerner les subtilités de la pensée de Darwin.

l..es débats sur ['origine

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10 Principe de l'association des habitudes utiles Ch.l : "CertaIns actes complexes sont d'une utilité directe ou indirecte, dans certains états d'esprit, pour répondre ou pour satisfaire à certaines sensations, certains désirs etc. Or toutes les fois que le même état d'esprit se reproduit, même à un faible degré, la force de l'habitude et de l'association tend à donner naissance aux mêmes actes, alors même qu'ils peuvent n'être d'aucune utilité. Il peut se faire que des actes ordinairement associés par l'habitude à certains états d'esprit, soient en partie réprimés par la volonté; en pareil cas les muscles, surtout ceux qui sont le moins placés sous l'influence directe de la volonté, peuvent néanmoins se contracter et causer des mouvements qui nous paraissent expressifs. Dans d'autres cas., pour réprimer un mouvement habituel, d'autres légers mouvements sont accomplis, et ils sont euxmêmes expressifs".

I...The principle of serviceable associated Habits Ch. 1 : "Certain complex actions are of direct or indirect service under certain states of the min<L in order to relieve or gratify certain sensations, desires etc. ~ and whenever the same state of mind is induced, however feebly, there is a tendency through the force of habit and association for the same movements to be peformed, though they may not then be of the least use. Some actions ordinarily associated through habit with certain states of the mind may be partially repressed through the will, and in such cases, the muscles which are least under the separate control of the will are the most liable still to act, causing movements; and these are likewise expressive".

Ch. XIV: "Le premier de ces principes est Ch. XIV: "The first of these le suivant. Les mouvements utiles à principles is, that movements serviceable l'accomplissement d'un désir ou au which aresome desire, or in gratifying in soulagement d'une sensation pénible reliev ing some sensation, i;f finissent, s'ils se répètent fréquemment, par often repeated, become so devenir si habituels qu'ils se reproduisent habitual that theyare performed, toutes les fois qu'apparaissent ce désir ou \\!hether or not of any service, cette sensation, même à un très faible degré, \\'henever the same desire or et alors même que leur utilité devient nulle sensation is felt, even in a very week degree". ou très contestable". Charles DARWIN, 19]2. Charles DARWIN., [1872]/1981 Le premier principe repose donc sur l'idée que l'expression obéit, dans ses commencements tout au moins, à une finalité. Il s'agit[X>ur Darwin de retrouver, derrière les mimiques et gestes actuels, une origine lointaine où chaque geste avait son utilité. La démarche est un .peu celle d'un linguiste qui recourt à l'étymologie pour expliquer le stade actuel du langage. Les "habitudes utiles" sont en quelque sorte l'étymologie des gestes. L'idée d'utilité mériterait sans doute une explicitation. Mais dans la perspective darwinienne, on peut la considérer non pas comme simple mais au moins débarrassée des problèmes de valeurs qui se posent généralement à propos de ce concept. Pour Darwin, est utile ce qui sert à la préservation d'un individu et indirectement à la perpétuation d'une espèce. Ce premier principe est beaucoup plus simplement énoncé, mais moins nuancé, dans la seconde formulation que dans la première. Alors que dans le chapitre I" Darwin insiste sur la complexité des actes utiles dont il parle., et qu'il les associe à des états d'esprit., donc à une manifestation

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GESTES ETPHY..')/ONOMIE

évoluée de l'activité du cerveau, la formulation du chapitre XIV, s'en tient à la répétition, au renforcement d'habitudes gestuelles. Et dans cette deuxième {onnulation disparaissent à la fois le rôle éventuel de la volonté sur certains mouvements, et la dimension interprétative qui leur est associée. Ainsi pour ce premier principe, Darwin commence par une formulation nuancée mais un peu embarrassée, et tennine sur une fonnulation plus percutante - celle qui a été le plus retenue par les autres auteurs -mais au prix d'une simplification extrême.
2° The principle of Antithesis Ch 1 : "Certain states of the mind lead to certain habitual actions, which are of service, as under our first principle. Now when a directly opposite state of mind is induced, there is a strong and involuntary tendency to the performance of movements of a directly opposite nature, though these are of no use; and such movements are in some cases highly expressive. " Ch XIV: "Our second principle is that of antithesis. The habit of voluntarily perfonning opposite movements under opposite impulses has become firmly established in us by the practice of our whole lives. Hence if certain actions have been regularly performed, in accordance with our first principle. under a certain frame of mind, there will be a strong and inv01untary tendency to the performance of directly opposite actions, whether or not these are of any use under the excitement of an opposite frame of mind. " Charles DARWIN, 1872

Ch I: "Certains états d'esprit entraînent certains actes habituels, qui sont utiles, comme l'établit notre premier principe; puis quand se produit un état d'esprit directement inverse, on est fortement et involontairement tenté d'accomplir des mouvements absolument opposés, quelque inutiles qu'ils soient d'ailleurs; dans certains cas ces mouvements sont très ex ressif s." h XI 'Notre secon pnnclpe est ce Ul de l'antithèse. Un usage constant, durant notre vie entière, a affermi en nous l'habitude d'exécuter volontairement des mouvements opposés sous l'influence d'impulsions qui sont elles-mêmes opposées. En conséquence, par cela seul que certains actes ont été accomplis régulièrement, en vertu de notre premier principe, dans un état d'esprit déterminé, une tendance involontaire, irrésistible, à l'accomplissement d'actes absolument contraires, doit se produire sous l'emprise d'un état d'esprit inverse, indépendamment d'ailleurs du plus ou moins d'utilité qui peut en résulter pour l'individu". Charles DARWIN, [1872],1981

Ce deuxième principe sera critiqué par les commentateurs de Darwin pour son caractère mécanique et un peu systématique. Si le premier principe gardait une certaine cohérence entre le geste et sa signification, par l'intermédiaire de l'idée d'utilité, le second veut en quelque sorte sauver les gestes apparemment incohérents, en en faisant les symétriques des gestes cohérents. Tout se passe comme s'il fallait à tout prix justifier la signifiance, même en prenant des chemins détournés, du moment que ces chemins ramènent, au bout du compte, vers une signification simple, fondée sur l'utilité, puisque même si le mouvement antithétique en tant que tel n'est pas utile, il renvoie par symétrie à un mouvement utile.

Les débats sur l'origine

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Darwin se montre quelque peu embarrassé à propos de ce principe, et éprouve le besoin de le justifier et de l'expliciter par un additif dans le cours du chapitre I, à la suite de la première Connulation: "Tout mouvement que nous avons volontairement accompli durant notre existence a demandé l'action de certains muscles; lorsque nous avons fait un mouvement, un groupe opposé de muscles a été habituellement mis en jeu". Dans la première formulation, plus résumée que la seconde, il nuance son propos en disant que "dans certains cas" certains de ces mouvement sont très expressifs. Cette légère restriction montre que le côté mécanique du principe de l'antithèse est atténué par la place laissée ici implicitement à l'éventualité de quelques exceptions. Toutefois, comme pour compenser l'embarras que lui cause ce principe, Darwin l'illustre d'attitudes animales (chiens et chats notamment) où il montre l'opposition entre l'hostilité et la soumission, la peur et l'agressivité etc. (Voir document 1). Le troisième principe, reposant sur la physiologie du système nerveux, laisse supposer par son existence même que les deux autres ont un rapport avec la volonté, alors que ce dernier traduirait des mouvements involontaires. Cette distinction entre mouvements volontaires et involontaires, qui est simplement évoquée par Darwin, aura des développements plus importants dans la réflexion de Wundt. Mais on peut remarquer que, même pour ce principe, les effets de répétition (la force nerveuse prenant "volontiers les voies qu'elle a déjà fréquemment parcourues"), et d'une certaine façon l'habitude, jouent ici un rôle. 3° Principe des actes dûs à la constitution
3° The principle of action due

du système nerveux, complètement indépendants de la volonté, et jusqu'à un certain point, de l'habitude

to the constitution of the Nervous System, independently from the first of the Will, and independently, to a certain extent, of Habit
Ch. 1 " When the sensorium is strongly excited~ nerve-force is generated in excess and is transmitted in certain definite direction~ depending on the connection of the nerve-cells~ and partly on habits: on the supply of nerve-force may, as it appears, be interrupted. Effects are thus produced which we recognise as expressive. This third principle may, for the sake of brevity, be called that of the direct action of the nervous system".

Ch. 1 "Quand le sensorium est fortement excité, la force nerveuse est engendrée en excès et transmise dans certaines directions détenninées, dépendant des connexions des cellules nerveuses et en partie de l'habitude. Dans d'autres cas l'afflux de la force nerveuse paraît au contraire complètement interrompu. Il en résulte des effets que nous trouvons expressifs. Ce troisième principe pourrait, pour plus de concision, être appelé principe de l'action directe du système nerveux. "

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GESTES Fr PHYSIONOMIE Ch. XIV" Our third principle is the direct action of the excited nervous system on the body, independently of the wilt and independently, in large part, of habit. Experience shows that nerve-force is generated and set free whenever the cerebro-spinaI system is excited. The direction which this nerve-force follows is necessaril y determined by tbe lines of connection between the nerve-cells, witheach otherand with various parts of the body. But the direction is likewise much influenced by habits~ inasmuch .as nerve-force passes readily along accustomed
channels.

Ch. XIV "Enfin le troisième principe est celui de l'action directe sur l'économie des excitations du système nerveux, actions tout-à-fait indépendantes de l'habitude. L'expérience montre qu'une certaine quantité de force nerveuse est engendrée et mise en liberté toutes les fois que le système cérébro-spinal est excité. La voie que suit cette force est nécessairement déterminée par la série des connexions qui relient les cellules nerveuses, soit entre elles, soit avec les autres parties du corps. Mais cette direction est aussi fortement influencée par l'habitude; cela revient à dire que la force nerveuse prend volontiers les voies qu'elle a déJà fréquemment parcourues" . CharlesDARWIN,[1872] 1981

Charles DARWIN, 1872

"

En considérant les trois principes on remarque que Darwin garde une certaine prudence dans son interprétation des expressions. Il parle en effet de "mouvements qui nous paraissent expressifs", ou d"'effets que nous trouvons expressifs". Il reconnaît ainsi qu'il y a dans l'interprétation des expressions une grande part d'intuition qui échappe à l'analyse. Il trouve par exemple très curieux que beaucoup d'expressions, avec leurs nuances, soient reconnues quasi instantanément, "sans que nous ayons la conscience d'un effort d'analyse" 1. Il émet d'autres réserves à propos de l'interprétation des sons qui peuvent accompagner tant chez les hommes que chez les animaux, certaines expressions. Ainsi le gémissement d'un chien peut avoir quelque ambigüité :"Lorsqu'un chien est un peu impatient, il IX>ussesouvent par les narines une sorte de sifflement, qui nous frappe immédiatement comme une plainte; mais combien il est difficile de savoir si ce son est en effet essentiellement plaintif, ou si seulement il nous paraît tel parce que nous avons appris sa signification par expérience" 2. Le paradoxe est que Darwin part bien de ces interprétations - considérées comme des données de
base, mais qui s'avèrent être plutôt des fX>stulats - fX>ur dessiner
la genèse

des expressions. Pour mieux comprendre les trois principes de Darwin, on peut leur associer certains des exemples qu'il donne lui-même pour en expliciter le sens. Dans le premier principe, il est question d'habitudes utiles. Ce qui est en jeu est une utilité de conservation" de préservation de l'organisme. Ainsi Darwin fait-il appel à une remarque de Charles Bell pour expliquer les raison de la contraction des yeux pendant les pleurs. En substance Charles Bell décrit ainsi les diverses manifestations physiologiques des pleurs:
lC~harles DAR\VIN, 2charles [1872]1890/1981, p.386. p. 93

DAR\VIN,[1872]1890/198L

US débats SUTl'origirte

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contraction de la poitrine pour expulser l'air, d'où un ralentissement de la circulation dans les veines du cou et de la tête. De sorte que dans ces efforts violents le sang non seulement distend les vaisseaux, mais il a tendance à refluer dans les petits rameaux vasculaires. Et si l'oeil ne subissait pas alors une compression convenable, résistant en quelque sorte au choc sanguin, il pourrait se produire des lésions irréparables dans le globe oculaire dont les tissus sont très délicats 1. Utilité de préservation physiologique donc, ou défense de l'organisme par lui-même. Mais l'utilité en question peut aussi être un geste social symoolique: ainsi s'expliquent les attitudes de la piété. Les mains jointes, dit Darwin, ne sont pas à l'origine une posture innée, mais elles répondent à un acte symoolique: "dare manus", faire don de ses mains en signe de confiance et de soumission 2. Il faut noter d'ailleurs que les comportements vestiges d'une utilité caduque sont présents aussi chez les animaux. Les exemples pris chez les animaux domestiques sont nombreux, et particulièrement chez le chien: "Quand un chien veut se mettre à dormir sur un tapis ou sur une autre surface dure, il tourne généralement en rond et gratte le sol avec ses pattes de devant d'une manière insensée, comme s'il voulait piétiner l'herbe et creuser un trou ainsi que le faisaient sans doute ses ancêtres sauvages..." 3. Les habitudes originaires peuvent avoir des effets atténués, comme l'illustre l'origine du sourire, dont Darwin affirme qu'il n'est pas une première phase du rire mais plutôt un effet secondaire atténué: "L'habitude de traduire une sensation agréable par l'émission de sons bruyants et saccadés a primitivement provoqué la rétraction des coins de la bouche et de la lèvre supérieure~ ainsi que la contraction des muscles orbiculaires. Dès lors grâce à l'association et à l'habitude prolongée, les mêmes muscles doivent aujourd'hui entrer légèrement en action quand une cause quelconque excite en nous un sentiment qui~ plus in.tense, aurait amené le rire: de là résulte le sourire" 4. Il faut souligner combien le rôle que Darwin fait jouer à la notion d'habitude confirme, s'il en était besoin, à quel point l'inventeur du concept de sélection naturelle comme point nodal de l'évolution des espèces, n'avait pourtant pas abandonné l'idée lamarckienne d'hérédité des caractères acquis. C'est d'ailleurs ce que souligne Nino Dazzi, examinant la "psychologie de Darwin: "Le mécanisme des caractères acquis continuera à lui apparaître comme un mécanisme complémentaire pleinement adéquat qui sera constamment employé dans le cadre de l'explication évolutive du comportement humain, c'est-à-dire d'organismes dotés de raison, de volonté
et de conscience" 5.

Et en effet Darwin dit par exemple qu'il est "probable que l'habitude d'exprimer nos sentiments par certains mouvements avait dû être d'une manière quelconque acquise graduellement, bien qu'elle soit maintenant

devenue innée It. Ou encore que "certains actes d'abord volontaires
lCharles DARWIN, [1872]1890/1981, [1872]189011981, [1872]1890/1981, p. 168. pp. 235-236. pp. 44-45.

2charles Di\RWIN, 3Charles DARWIN,

4charles DARWIN, [1872]1890/1981, pp. 224-22.':;. 5 Nino DAZZI. in 'fvette CONRY (Ed.). 1983. pp. 34-35.

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GESTES ET PHYSIONOMIE

deviennent bientôt habituels" et "finissent par devenir héréditaires, et même peuvent alors se produire malgré l'opposition de la volonté" 1. En ce qui concerne le second principe, outre les illustrations d'animaux, Darwin le fait fonctionner dans de nombreux exemples, sans nécessairement le citer nommément. Au chapitre VII, il évoque les mouvements très expressifs résultant des efforts que l'on fait pour en réprimer ou prévenir d'autres: "ainsi l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche sont la suite des efforts tentés pour prévenir un accès de pleurs, ou pour J'arrêter s'il a déjà commencé" 2. Des photographies illustrent ces remarques, dont celles de jeunes enfants prêts à fondre en larmes (Voir document 2). Darwin recourt plus explicitement au principe de l'antithèse pour expliquer certains mouvements ou postures difficiles à interpréter. Ainsi les mouvements du bras qui accompagnent l'expression mimique de l'étonnement sont-ils présentés en antithèse de l'attitude "ordinaire", où l'on laisse pendre librement les deux bras, les mains à demi fermées et les doigts rapprochés: "Lever brusquement les bras ou les avant-bras, ouvrir les mains, séparer les doigts, ou bien encore raidir les bras en les étendant en arrière avec les doigts séparés, constituent des mouvements en complète antithèse avec ceux qui caractérisent cet état d'esprit, et ils doivent par conséquent s'im(X>8ernconsciemment à un homme étonné" 3. i Au chapitre XI, il fait jouer le principe d'antithèse pour expliquer l'une par rapport à J'autre l'expression de résignation et celle du courroux. Ainsi, un homme courroucé, qui ressent vivement une injure et ne l'accepte pas, redresse la tête, carre ses épaules et dilate sa (X>itrine.Il peut en outre serrer les poings, froncer les sourcils. Or précisément, les signes de la résignation sont rigoureusement inverses: "L'homme impuissant contracte sans en avoir conscience les muscles du front antagonistes de ceux qui produisent le froncement des sourcils~ et ainsi il les élève; en même temps il relâche les muscles qui entourent la bouche de sorte que la mâchoire inférieure s'abaisse" 4. l'antithèse est complète dans chaque détail, poursuit Darwin: les traits mimiques, la position des membres, le corps tout entier. Il illustre ses propos de photographies d'acteurs, l'un mimant le courroux, l'autre la résignation (Voir document 3). Il est vrai que ce deuxième principe est celui qui sera le plus critiqué, mais on a vu que Darwin lui est attaché, comme s'il éprouvait le besoin de toujours trouver une explication aux divers mouvements d'expression. Mais un certain embarras persiste et il oscille entre l'idée d'une expression volontaire, et celle de mouvements inconscients, obéissant à une sorte de logique selon laquelle l'association d'une sensation à un geste engendrera une association opposée à un geste opposé. Darwin manifeste clairement son embarras au chapitre II à propos du haussement d'épaules qui exprime l'impuissance ou le refus. Ce geste, dit Darwin, est parfois employé
ICharles DARWIN, 2charIes DAR\VIN, 3Charles DAR\VIN, 4charles [1872] 1890/ 1981, p.20 et p. 383. [1872] 1890/1981, p. 380 [1872] 1890/1981, p. 382

DA.R\VIN, [1872] 18901 1981, p.291

Les débats Slir l'origine

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sciemment et volontairement, mais il est très improbable qu'il ait été d'abord inventé de propos délibéré et fixé ensuite par J'babitude. Ce geste en effet s'oppose à l'attitude "neutre" où les bras pendent naturellement le long du corps, et Darwin exclut l'idée que le haussement d'épaules ait été conventionnellement inventé.. L'opposition épaules tombantes/épaules levées lui semble un principe d'explication suffisant pour éclairer l'opposition attitude neutre/anitude de refus 1.De façon générale, il explique que lorsque des actions d'une espèce quelconque ont été étroitement associées avec une sensation ou une émotion, "il semble naturel" que des actes de nature opposée, en fait inutiles, soient néanmoins accomplis d'une façon inconsciente, sous l'influence d'une sensation ou émotion directement opposée 2. L'attachement de Darwin à ce deuxième principe tient peut-être au fait qu'il lui permet de donner des explications aux gestes qui n'ont pas d'utilité tout en maintenant l'idée d'habitude sans exclure celle d'automatisme. Il apparaît alors bien comme un deuxième principe, c'est-àdire comme un intermédiaire entre le premier et le troisième, comme le conciliateur entre ce qui est de l'ordre du comportement et ce qui est de l'ordre de la pure physiologie. L'intérêt de ce principe est aussi de poser l'idée d'une véritable logique des mouvements, qui, par leurs propres lois d'opposition, créeraient des gestes signifiants. Le troisième principe repose sur des données anatomiques et physiologiques auxquelles Darwin accorde une place importante. Pour l'anatomie des muscles faciaux, il reproduit un dessin d'après l'ouvrage de Charles Bell, Essays on the Anatomy and Philosophy of Expression et deux dessins d'après Henle, Handbuch der systematischen Anatomie der Menschen 3 (Voir document 4). Quant à la physiologie du système nerveux, elle est empreinte de la métaphore du flux. Darwin cite en ce sens une loi formulée par Spencer, et qu'il estime de la plus haute importance. Selon Spencer une sensation dépassant un certain degré a tendance à se transformer en acte matériel: "Un afflux de force nerveuse non dirigé prend manifestement tout d'abord les voies les plus habituelles; si celles-ci ne suffisent pas, il déborde ensuite vers les voies les moins usitées" 4. Quoi qu'il en soit, le rôle du système nerveux, par l'importance qui lui est accordée, confinne le caractère involontaire d'un grand nombre d'expressions. C'est à ce titre que Darwin dit qu'il faut attribuer une haute influence au principe d'une action directe du sensorium sur l'économie, "action due uniquement à la constitution du système nerveux, et dès le début indépendante de la volonté" 5. Et Darwin rappelle quelques exemples de l'application de ce principe où en effet la volonté est
1Voir aussi, ci après, dans la seconde partie, le chapitre 4, II. 2 Charles DARWIN, [1872]1890/1981. p.67. 3 Charles DARWIN, [1872]1890/1981, p. 24-25 .Voir Ch. BELL, [1806] 1844, et J. I-IENLE, 1871, tome III. Theodor Piderit cite lui aussi Henle pour nuancer ses propres schémas anatomiques. Voir Th. PIDERIT, [1867], 1888, p. 60. 4 Voir SPENCER, 1863, p. Ill. 5Charles DARWINy [1872]1890/ 198L p. 86.