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La culture et le pouvoir

388 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296292673
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Paul-Henry Chombart de Lauwe

La culture

et le pouvoir
transformations sociales et expressions novatrices

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Du même auteur
La vie quotidienne des familles ouvrières, Éd. du C.N.R.S., 1956 (épuisé, 3e éd. en préparation). Pour une sociologie des Aspirations, Éd. Deno~l. 2e éd., 1971. Des Hommes et des Villes, Éd. Payot, 1963, 2e éd., 1970. Pour l'Université, Éd. Payot, 1968. Paris, Essais de sociologie, Éd. Ouvrières, 1965. Photographies aériennes. L'étude de l'Homme sur la Terre,Éd. A. Colin, 1951. En collaboration: Aspirations et Transformations sociales, Éd. Anthropos, 1970. Images de la Culture, Éd. Payot, 1970. Images de la Femme dans la Société, Éd. Ouvrières, 1963. La Femme dans la Société, Éd. du C.N.R.S., 1963 (3e éd., 1974). Famille et Habitation, 1. I, Sciences Humaines et conceptions de l'Habitation, Éd. du C.N.R.S., 1959; t. II, Un essai d'observation expérimentale, Éd. du C.N.R.S., 1960 (3e éd., 1974). Paris et l'Agglomération parisienne, 2 voL, P.U.F., 1952 (épuisé). Découverte aérienne du Monde, Éd. Horizons de France, 1948 (épuisé). Transformations de l'Environnement des aspirations et des valeurs, Éd. du C.N.R.S., 1977. Transformation sociale et dynamique culturelle, Éd. du C.N.R.S., 1980. La banlieue aujourd'hui, L'Harmattan, 1982.
@ L'Harmattan, 1983 ISBN: 2-85802-270-4

AVANT-PROPOS
à la seconde édition

Cette nouvelle édition reproduit intégralement la précédente, sauf les annexes, sans apporter de corrections. Il aurait été possible de modifier certains passages en fonction des discussions provoquées par l'ouvrage et de répondre à certaines critiques. Mais poursuivre la diffusion en gardant le même texte a aussi des avantages car le lecteur pourra mieux suivre le cheminement d'une recherche et voir comment les hypothèses de départ se retrouvent maintenant dans d'autres projets et d'autres écrits. Depuis la première édition, les recherches internationales auxquelles il était déjà fait allusion ont continué à se développer. Plusieurs ouvrages collectifs ont été publiés ainsi que divers ouvrages individuels de chercheurs s'intéressant aux mêmes questionsl. La nouvelle définition de la culture qui était proposée a été précisée et discutée. Les notions de culture-action, de cultures novatrices, ont été reprises dans les actions menées par divers organismes internationaux comme l'Unesco ou le Conseil de l'Europe. L'intervention de
l. Voir: Transformation de l'environnement des aspirations et des valeurs, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1977, et: Transformations sociales et dynamique culturelle, idem, 1980, ainsi que Je voJume de J'Unesco, Domination ou partage, 1980. 3

la dynamique culturelle dans les transformations techniques, économiques et sociales est de plus en plus à l'ordre du jour. Le lecteur trouvera aussi d'autres développements dans l'ouvrage qui vient de paraître sur l'espace, la culture, l'urbanisation et sur une critique de la civilisation industrielle2. Le texte repris aujourd'hui demande à être lu en tenant compte de l'aspect interdisciplinaire de la recherche. Alors que la première partie est plus sociologique, la deuxième partie emprunte tout autant à la psychologie, à la philosophie et à l'anthropologie. Il s'agit de. montrer l'enchaînement de divers processus en définissant les concepts correspondants. Cette analyse de ce que j'appelle l'élaboration culturelle est indispensable pour comprendre le rôle de la dynamique culturelle, objet principal de la troisième partie. Malgré l'accent mis sur la recherche théorique, le livre voudrait contribuer à préparer une action. Il a été utilisé dans ce sens pour des recherches plus directement engagées, en même temps qu'il s'en est inspiré. Il correspond à un moment bien défini dans un processus de travail se déroulant sur une longue période. Il ne peut être vraiment compris qu'en le situant entre des recherches empiriques et des recherches plus tournées vers l'action. Il ne prétend donc pas donner des solutions mais préparer une étape ultérieure. Les recherches sur la périphérie des villes, sur les transferts de technologies, sur les migrations, sur la transformation de la vie locale, sur l'urbanisme, vont dans ce sens. La responsabilité d'une commission ministérielle sur « Rapports sociaux et transformation des espaces industriels », dont les participants sont directement engagés dans l'action, me donne une autre occasion de confronter la théorie à des réalités quotidiennes. Enfin, des lecteurs ont pu s'étonner qu'un livre sur
2. La fin des villes, mythe ou réalité, Paris, Calmann-Lévy, 1982. 4

la culture ne se réfère pas plus explicitement aux beaux-arts, à la musique, à la littérature. La surprise peut être d'autant plus grande si j'ajoute que j'ai eu l'occasion de pratiquer des arts plastiques d'une manière intensive pendant plusieurs années de ma vie. Mais il s'agit justement d'insister sur la culturepratique dans la vie quotidienne, dans le travail, dans l'action. Il y a continuité entre la peinture ou le roman et le travail dans l'entreprise ou la vie politi-

que. Les recherches faites avec des ouvriers ou des
.

paysans m'ont, à ce sujet, beaucoup appris. L'essentiel est finalement de découvrir les forces latentes qui existent dans la vie quotidienne de tous les groupes sociaux et de contribuer à les libérer. Forces créatrices, forces motrices du changement constamment étouffées dans les processus de domination, de reproduction, de manipulation par les groupes dominants. Forces. qui tentent de se manifester dans des comités de défense, des mouvements de grèves, des associations, des syndicats dans le cadre de vie résidentielle alors que ce type d'action revendicative était auparavant limitée à l'entreprise. A des degrés divers ces mouvements s'institutionnalisent et sont récupérés par d'anciens ou de nouveaux notables, mais ils font aussi pression sur le pouvoir en place privé ou d'État. Culture vivante qui peut devenir contre-culture, contre-pouvoir, mais qui peut être aussi culture nova~ trice, petite étincelle d'un mouvement plus large de transformation sociale et politique. Pour progresser dans une tendance autogestionnaire et pour trouver de nouveaux modes de décision plus démocratiques, une formation fondée sur une auto-éducation est indispensable, mais cette auto-éducation n'est possible que

grâce à une aùtorecherche.

.

Cet enchaînement que nous étudions maintenant dans différents pays avec notre groupe international est seulement indiqué dans ce livre. L'ensemble du texte peut donc être considéré comme un préalable 5

nécessaire. Il ne traite pas des rapports à l'État et ne prétend pas proposer des solutions politiques. Il étudie les processus de transformation, il cherche à les comprendre de l'intérieur pour voir comment les orienter au lieu de se laisser dominer avec eux. D'autres recherches déjà en cours permettront, nous l'espérons, de franchir une autre étape. Ce livre est donc présenté de nouveau au lecteur en fonction de l'intérêt qu'il a suscité, avec ses imperfections et ses tentatives de progression dans la recherche. Il est intéressant de remarquer qu'après sa parution plusieurs .autres ouvrages ont proposé des thèses voisines. Il serait bon, avec un peu de recul, de faire un historique de cette ligne de réflexion, d'étudier les convergences, les emprunts, les complémentarités. Pour cette raison également, il était valable de reproduire le texte primitif sans chercher à l'améliorer ou à le corriger. Mars 1983

6

Introduction

La vie sociale est marquée par la contradiction entre deux processus opposés: Un processus de manipulation, expression de la dominance des groupes au pouvoir, et un processus inverse de dynamique culturelle, partant de l'intérieur des groupes et pouvant permettre de renverser les situations des catégories dominées. La mise en évidence de cette dynamique culturelle et de son rôle révolutionnaire possible dans la transformation sociale est notre but. Il est alors évident que la culture est envisagée ici moins comme un acquis, un produit, un résultat, que comme une création, un mouvement, une action. D'où l'expression que nous avons retenue: la culture-action.. Dans cette perspective, nous sommes loin des conceptions les plus courantes en anthropologie culturelle et en psychologie sociale. Faisant suite à nos recherches sur les aspirations, que nous avons toujours considérées comme une introduction pratique à l'étude d'un ensemble beaucoup plus large, l'analyse de la dynamique culturelle et de la cultureaction en relation avec les transformations de l'économie et des rapports sociaux devient un problème mondial prioritaire. Une série de recherches concrètes ont été effectuées dans cette perspective ces dernières années. Plusieurs ont 7

été publiées. Certaines ont eu des conséquences pour l'action. Aujourd'hui, une réflexion plus générale devient nécessaire pour tirer parti des résultats acquis et ouvrir de nouvelles voies. Si nous citons peu d'exemples, nous nous référons constamment, d'une manière implicite, à des recherches empiriques, dont le lecteur pourra. retrouver la description dans d'autres livres écrits par des chercheurs qui ont travaillé avec nous. Cet échange permanent entre la réflexion, la recherche concrète et l'action correspond, croyons-nous, à un besoin; mais il y a aussi un temps pour chaque chose, et, dans les pages qui vont suivre, le temps de la réflexion est venu. Il n'est qu'un moment du dialogue. Un aspect de ce dialogue peut faire mieux comprendre la démarche d'ensemble. Dans les discussions sur les orientations, les choix, les programmes, les hommes d'action et les chercheurs, marqués par des idéologies différentes, sont rarement capables de se mettre d'accord sur la définition des notions qu'ils utilisent. Les querelles, qui se sont multipliées à propos du sujet, des besoins, de l'intérêt, du désir, de la valeur..., expriment ces incertitudes. Or, l'un des problèmes que nous aurons à traiter est celui de l'interdépendance de ces notions qui constituent un ensemble indissociable dans la dynamique culturelle. Eviter une confusion entre deux notions permet à la fois de les situer l'une par rapport à l'autre dans cet ensemble et de tirer parti de cette clarification pour une action directe. Ainsi, la tension entre une classe dominante privilégiée et une classe opprimée n'est pas seulement liée à l'existence de besoins opposés, mais plus précisément à l'opposition entre des intérêts à préserver et des besoins à faire valoir. Dans ce cas, la distinction entre besoins et intérêts prend une importance centrale. Une revendication syndicale ou un programme politique qui ignorerait ces mises au point s'engagerait sur de fausses pistes. Nous avons insisté précédemment sur la notion 8

d'aspiration dans le seul but de trouver une clé pour entrer dans cet ensemble. Le fait qu'elle soit en même temps représentation et désir lui donne une place privilégiée. Mais nous ne vou1ons pas nous limiter à une sociologie des aspirations. Toute équivoque sur ce point peut être levée maintenant. fi n'en reste pas moins que les aspirations, lorsque les sujets ont pris conscience des manipulations dont ils sont les victimes, deviennent un moteur puissant de l'action et de la révolution. Nous essaierons de montrer comment. Dans cette démarche, les querelles d'école entre intellectuels, qui ont pu, dans certains cas, susciter des clarifications et dén.oncer des erreurs, sont devenues trop souvent un jeu facile. Beaucoup d'auteurs présentent comme des découvertes ce qui a été dit sous une forme à peine différente dix ou vingt ans plus tôt, ou souvent même, deux ou trois siècles auparavant. S'il est fait appel aux auteurs anciens, c'est pour se disputer sur l'interprétation des textes. La bataille des deux Marx, celui de 44 et celui du Capital, en est une illustration bien connue. Aussi, sans éviter de prendre parti avec vigueur, nous avons cherché à sortir des polémiques et à utiliser qui et quoi nous semblait bon, sans trop nous soucier des incompréhensions que nous pouvions susciter. Dans une période où l'agressivité devient un instrument de succès, nous prenons un risque. Ce ne sera qu'un de plus. De toute façon, notre but est ailleurs. Nous cherchons à analyser les rapports entre trois catégories de processus : transformations matérielles, transformation des structures et des rapports sociaux et processus psycho-sociaux. Cette préoccupation nous amène à prendre position sur la question du sujet dans la relation individu-groupe-société, sur la querelle des humanismes, sur les risques courus par l'humanité avec la dégradation de l'environnement et l'explosion démographique, sur les méthodes d'élaboration de la décision, sur l'avenir de la d~mocratie. 9

Dans l'ensemble de ces transformations, la dynamique culturelle s'affirme de deux façons. En premier lieu, des cultures anciennes contiennent des possibilités de création que la civilisation industrielle tend à détruire. Certains défenseurs de ces cultures en parlent comme d'un patrimoine culturel et donnent l'impression de vouloir préserver un passé révolu, une sorte de musée. Notre point de vue est différent. Nous ne cherchons pas seulement à préserver un patrimoine culturel, mais à utiliser les forces susceptibles de donner une impulsion nouvelle à la création. Dans les pays les plus industrialisés, les agriculteurs acceptent d'utiliser certaines techniques nouvelles et en refusent d'autres. Ils peuvent avoir tort, ils peuvent aussi voir des dangers que les technocrates venus des villes ne savent plus déceler. Les ouvriers ont, sur les transformations de l'entreprise, des idées que les ingénieurs de pointe jugent traditionnelles, mais qui expriment souvent, en fait, une réflexion d'un type différent qui manque aux chercheurs intellectuels, et qui seraient très efficaces pour la recherche de solutions nouvelles. A plus forte raison dans les pays économiquement sous-développés, des cultures menacées de disparition retiennent toute notre attention, non seulement par les richesses culturelles qu'elles ont produites, mais par leur apport original possible dans la construction d'un monde nouveau. En deuxième lieu, allons plus loin. Nous voyons naître dans tous les pays des ensembles culturels entièrement nouveaux. La classe ouvrière a été et continue à être créatrice. Les ethnologues et les sociologues ont parlé de la culture du pauvre, de la culture ouvrière. Ces expressions sont discutables, mais elles montrent que quelque chose d'original est apparu dans le monde, à partir de nouvelles formes de travail et de conditions de vie. Aujourd'hui, dans les marges des grandes villes industrielles, des centaines de millions d'hommes, de femmes, d'enfants vivent dans des conditions souvent effroyables, mais leur marginalité même les pousse à 10

fixés et passéistes.

chercher des solutions nouvelles en puisant à la fois dans des patrimoines culturels très divers et en inventant des formes de vie nouvelles, .sans être aussi dociles que les autres citadins aux modèles modernistes, qui deviennent .

Pour suivre ce grand mouvement dans lequel nous sommes pris, les recherches concrètes ont besoin d'être reliées .à la réflexion théorique. Nous voudrions que cet ouvrage puisse contribuer à cette entreprise. Nous avons l'occasion, avec un groupe international que nous avons formé, de faire des comparaisons entre trois catégories de sociétés : pays industrialisés socialistes, pays industrialisés capitalistes et pays économiquement sous-développés. Nous constatons que les mêmes problèmes se posent dans les grandes agglomérations de ces pays, mais si les problèmes sont les mêmes, les solutions peuvent être très différentes et même opposées entre elles. Une généralisation trop hâtive au sujet de l'uniformité de la civilisation industrielle et de ses contradictions est donc à éviter. Nous essayons seulement, dans les comparaisons, de dégager certains processus qui sont les mêmes dans des contextes différents. La mise en relief de ces processus plus généraux pourrait permettre d'éviter des erreurs dans l'action. Nous sommes loin d'une conception des sciences humaines tendant à observer les sociétés de l'extérieur de la façon la plus « objective» possible. La neutralité du chercheur est une illusion. Mais il peut prendre conscience de sa propre idéologie et en tenir compte dans l'interprétation des faits. En ce qui nous concerne, il est facile de voir que nous croyons possible l'avènement d'une société socialiste. Mais de quel socialisme s'agit-il? Ici s'arrête le présent travail. D'autres recherches, plus engagées, donneront un jour la possibilité de répondre à cette question. Dès maintenant, toutefois, il est utile de rappeler que l'intention de cet ouvrage est d'insister sur la prise de conscience des situations, des contradictions et des trans11

formations1 comme point de départ de toute action
révolutionnaire. Or, il est J1lusoire de penser qu'une prise de conscience globale se produise magiquement d'un seul coup. Elle s'opère progressivement à travers une série de processus psychosociaux qu'il est indispensable de connaître pour mener une action efficace. Pour analyser chacun de ces processus, il est nécessaire de s'entendre sur la définition des concepts comme nous le disions plus haut. Or, chaque concept, et chaque processus particulier qui lui correspond, ne peut être défini que par rapport aux autres. La deuxième partie du livre insiste sur la constellation qu'ils forment et sur leurs interrelations en évoquant les problèmes théoriques qui se posent à propos de chacun d'eux. Cet effort de clarification nous permet d'aborder la troisième partie dans laquelle la dynamique culturelle est étudiée en partant des aspirations pour aboutir à l'élaboration du projet et à la prise de décision. L'intervention du sujet-acteur, individu ou groupe, dans la société institutionnalisée prise comme objet, est envisagée dans une relation dialectique sujet-objet correspondant à la transformation elle-même. Ainsi arrivons-nous à poser le.problème de l'auto-éducation utilisant la dynamique culturelle pour opérer une révolution plus profonde qui passera par la transformation des rapports de production, des structures et des institutions, mais en impliquant les sujets-acteurs d'une manière plus complèt~ et plus efficace. Ainsi éviterons-nous de retomber dans une confusion entre une bataille seulement idéologique et une véritable révolution de la culture.

Avant d'aborder directement ces différents thèmes, nous voudrions exprimer notre reconnaissance à tous
1. Voir déjà à ce sujet: Pour une sociologie des aspirations, Paris, Denoël, 1971, 2. éd., notamment chap. 4, p. 92. 12

ceux et celles qui nous ont apporté leur concours à un moment ou à un autre. Tout d'abord, Françoise Tillion qui nous a aidé à rassembler une partie des fiches de documentation et qui a été, avec Luce Kellermann, notre premier lecteur critique. Leur amicale ténacité a été un" encouragement précieux. Nous remercions aussi tous ceux qui ont bien voulu relire soit la totalité, soit des passages du texte, et nous donner des avis utiles, en particulier Marie-José Chombart de Lauwe, ainsi que Claude Bellan, Maurice Combe, Maurice Imbert, Jacques Jenny, Jean Lacroix, Louis-Vincent Thomas, Daniel Widlocher et Marie-Paule Ziegler. Marcelle Haas, Christiane Volpi et Marie-Christine Marot, nous ont aidé avec patience et indulgence à reproduire et à présenter des manuscrits illisibles. Enfin, nous voudrions souligner l'enrichissement que nous ont apporté les discussions des séminaires de recherche à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales dans lesquels nous avons confronté notre point de vue avec ceux des stagiaires français ou étrangers qui y ont participé. Nous remercions Françoise Parent et André Grelon qui nous ont aidé à les organiser,à les animer et à suivre une partie des thèses qui y ont été préparées. De même, les réunions internationales de la Recherche coopérative sur programme « Aspirations, systèmes de valeurs et Transformations de la vie quotidienne », que le C.N.R.S. nous a permis de mettre sur pied, ont été l'occasion de développements multiples auxquels nous nous référons souvent. Nous en remercions ici tous les chercheurs des différents pays qui ont

apporté leurs contributions dans ces rencontres1.

1. A titre d'exemple, voir en annexe les graphiques préparés avec l'aide de Celso Lamparelli (université de Sao Paolo).

Première

partie

La contradiction culture-dominance

Les contradictions de la civilisation industrielle permettent de mieux saisir la transformation sociale comme un ensemble de processus dans lesquels les aspects techniques, économiques et sociaux sont interdépendants. L'industrialisation, l'automation et la transformation des modes de travail qu'elles ont entraînées, la concentration des entreprises et celle des agglomérations urbaines, le développement des sociétés multinationales, l'apparition de puissances économiques dominantes à l'échelle mondiale ont modifié en même temps les rapports sociaux de production, la pratique politique et les systèmes de représentations et de valeurs. Les processus par lesquels ces transformations s'opèrent sont plus apparents dans les situations de crise, lorsque les contradictions internes latentes deviennent brusquement manifestes. Nous l'avons vu pour la croissance économique qui accentue les inégalités entre pays ou pour la concurrence sur le marché mondial qui fait passer le profit avant la lutte contre la pollution de l'environnement. Nous constatons que les problèmes techniques de l'équilibre économique ou de la lutte anti-pollution sont à la fois des problèmes politiques de choix et de décision et des problèmes culturels de systèmes de représentations et de valeurs qui orientent ces choix. 17

L'ensemble des processus de transformation matérielle~ sociale~ culturelle ne peuvent être étudiés qu'en tenant compte des processus d'interaction individugroupes-société. n n'est pas possible de comprendre une transformation sans l'étudier en même temps à ces trois niveaux d'acteurs. La concentration des entreprises, par exemple~ a des conséquences économiques et politiques pour l'ensemble d'une société~elle agit sur les groupes et modifie particulièrement les rapports de classes~ elle transforme la vie de chacun des individus victimes des Hce~iements collectifs qu'elle entraîne fatalement. Cette interdépendance des divers niveaux apparaît dans les études concrètes. Nous avons constaté que l'étude approfondie de la vie d'un ouvrier et de sa famille située dans l'histoire de la société et des groupes auxluels il appartient pouvait mettre en relief certains aspects des transformations que l'analyse macrosociologiquen'avait pas révélés. Les transformations sociales étudiées de cette façon nous permettent de montrer que les transformations matérielles engendrent des processus psychosociaux que nous rassemblons sous la dénomination d'élaboration culturelle. Ces processus ont une action en retour sur la transformation matérielle par l'intermédiaire des mutations des institutions qu~el1estendent à provoquer. Ainsi, les nouvelles techniques de transport ont facilité les concentrations urbaines et~par là même, la constitution de puissants centres de recherche dans lesquels les processus psychosociologiques de création~ au niveau des chercheurs et des équipes, ont une incidence en retour sur les transformations matérielles. Cet exemple simple et connu s~insèredans to.ut un ensemble de processus plus complexes que no.usallo.nsessayer d'analyser. La transfo.rmation sociale s'o.père dans un mo.uvement dialectique où les processus de transformation matérielle et les processus psychosociaux d~élaborationculturelle ne peuvent être saisis que dans leur interrelatio.n et d'une manière glo.bale. Cette transfo.rmation sociale est 18

en même temps la négation de la nature et son prolongement 1. Mais il est de nouveau inutile, àce sujet, de revenir sur les fausses oppositions. entre nature et cultûre et sur toutes les discussions qui s'y rapportent sans poursuivre parallèlement des recherches empiriques. Seule la liaison entre la théorie et l'observation des faits concrets permettra de comprendre comment les différents processus s'enchaînent dans des situations vécues au travers de l'histoire d'une société. C'est à partir de l'étude de l'environnement et des rapports hommes-nature-société que nous pourrons voir, <ians les grands domaines de la vie sociale, l'importance de ce que nous appelons les ruptures de civilisation. Ces ruptures et les contradictions qui les ont provoquées permettent de mieux suivre les processus de transformationmatérielle depuis l'évolution biologique et démographique jusqu'à la modification des modes et des rapports de production. Dans l'étude de la transformation, un processus prendra progressivement un relief particulier: celui de la dominance. Il peut jouer dans le sens de la reproduction et du frein à la transformation ou pour orienter les transformations techniques dans le sens de l'idéologie dominante, et contribuer ainsi, sous des apparences de

« modernisme :., à une véritable régressionsur le plan
"SOcial. ant que ce processus de dominance ne sera pas T saisi à son origine, aucune révolution sociale n'ira jusqu'au bout. Est-ce dans nos attaches au monde animal, dans les rapports de production, dans la relation nomme-femme ou. ailleurs qu'il faut chercher le point de départ? Nous ne pouvons pas encore le dire. Mais nous le rencontrons partout, et la culture, au sens créateur et mobilisateur que nous donnons à ce mot, nous paraît être à proprement parler l'anti-dominance. Nous essaierons de voir comment.

1. Voir chap. 4.

19

Dans cette première partie, nous chercherons surtout à montrer comment se situe la dynamique culturelle en opposition à ce processus de dominance et comme réponse possible à la perte du sens et au mal de vivre de la fin du ne siècle.

l

La perte du sens

Dans notre vision du futur à la fin du xxe siècle, nous sommes partagés entre deux mythes contradictoires : la perspective d'une expansion indéfinie sur d'autres planètes que nous font miroiter certains ouvrages de science-fiction. et la faillite possible de l'humanité que nous annoncent, avant même l'an 2000. des prophètes de l'économie capitaliste. Entre la conquête vertigineuse d'un univers sans limites et la mort de l'espèce, nous commençons, depuis quelques années, à nous poser d'une manière concrète la question qui relevait jadis de la seule spéculation: pourquoi vivonsnous? Quel est, à la fin du JOe! siècle, pour chaque individu humain, pour chaque groupe, pour chaque société, pour .l'humanité, le sens de l'existence? Tout est à reprendre à la base. Les révolutions sociales et politiques, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas. Le processus fondamental de dominance ressort toujours et vient détruire une partie des bénéfices acquis: les progrès de la science servent trop souvent à développer la puissance des plus forts. Au moment où une partie privilégiée de l'humanité semble avoir acquis tant de « bien-être» matériel, tant de « satisfaction », tandis qu'une autre meurt de faim, les conséquences tragiques d'un déséquilibre de l'environnement terrestre sont plus durement ressenties et nous sommes pris de vertige 21

devant les gouffres qui s'ouvrent, à l'échelle mondiale et dans chaque société, entre les riches et les pauvres, entre les générations, voire entre les sexes. Brusquement, en quelques semaines, à la fin de l'année 1973, la guerre du pétrole a fait apparaître un renversement possible des forces à l'échelle mondiale. Des pays, avant-hier colonisés, hier rangés parmi les pays « sous-développés », ont pu provoquer des déséquilibres profonds dans les pays les plus puissants. Du même coup, le problème de la recherche de nouvelles sources d'énergie et de l'abandon des exploitations trop dangereuses pour l'environnement s'est trouvé posé plus clairement. Là où les appels, les rapports officiels, les déclarations solennelles s'étaient montrés inefficaces, une nouvelle répartition des forces productives et une menace pour les privilégiés ont réussi à déclencher un mouvement nouveau. Dans ce jeu des intérêts des pays rivaux et des sociétés multinationales, des aspirations nouvelles, éveillées par ces inquiétudes latentes et par les frustrations subies, cherchent à se manifester dans tous les pays du monde, dans toutes les classes sociales. Elles prennent progressivement une force. inconnue chez les hommes et les femmes des classes pauvres et des pays les plus dépourvus qui subissent le plus directement les conséquences des contradictions, et, parfois, chez les jeunes des classes riches des pays les plus industrialisés, brusquement frappés par les injustices dont ils sont les bénéficiaires. L'étude du sens de l'existence paraît alors liée à celles de l'inégalité des conditions de vie, des luttes de classes, des conflits sociaux, des transformations techniques et économiques, et de la genèse, dans ces transformations, de nouveaux intérêts, de nouvelles aspirations, de nouveaux systèmes de valeurs, de nouveaux espoirs susceptibles de provoquer les révolutions et de sortir des contradictions. Notre but est de découvrir les voies de recherche qui permettront de progresser dans cette ligne. 22

Est-ce alors dans la vision de l'avenir, dans les représentations de la société future que les hommes traduisent leurs aspirations? Dans les enquêtes, n'arrive-t-on pas à faire s'exprimer surtout ceux qui,. par leur métier ou leurs connaissances, ont des idées plus ou moins précises sur les transformations techniques? Plutôt que les représentations de l'humanité future, ce sont les processus de genèse de ces représentations, dans le déroulement des transformations techniques, économiques et sociales et leur utilisation, qui nous intéressent. L'histoire est dominée progressivement par l'effort des hommes pour prendre conscience des situations et des transformations. Les hommes se représentent leur passé et leur avenir. De plus en plus, ils prennent en charge et orientent leur propre histoire. Mais cette libération est relative, car les techniques libératrices imposent en même temps de nouvelles contraintes. Si les hommes tentent de réaliser leurs aspirations, ces aspirations sont engendrées elles-mêmes dans l'histoire. Les hommes et les femmes des sociétés les plus industrialisées semblent avoir proprement « perdu le sens ». Que faut-il entendre par là? A travers cette question du sens, se pose une autre question plus large: celle du devenir et de la culture. Pour avoir oublié que la culture, engendrée dans les transformations matérielles, avait, en retour, un rôle révolutionnaire essentiel d'orientation des transformations, pour avoir méconnu cette dialectique fondamentale, nous sommes aujourd'hui en pleine confusion culturelle. Le non-sens, le système et le mouvement Le poète, l'artiste et l'homme au travail pressentent les problèmes clés de notre époque, mais ils ne les résolvent pas. Les techniciens, les chercheurs, les intellectuels, ceux qui sont dits savants, posent et résolvent beaucoup de problèmes, mais ils oublient l'essentiel. 23

Comme dit l'un d'entre eux à propos des élèves d'une

grande école: « Ils savent tout et rien de plus.

~

Le philosophe pourrait être celui qui possède l'intuition des uns et l'esprit d'analyse et de synthèse des autres. Mais est-ce de philosophes au sens traditionnel dont nous avons besoin, ou d'hommes « vivants ~ qui soient les porteurs, les « exprimeurs ~ des aspirations de ceux qui les entourent? Dans cette perspective, une nouvelle conception à la fois des sciences humaines et de la philosophie est encore à trouver. . La prise de conscience, la dynamique culturelle et l'auto-éducation sont, pour nous, des éléments de base pour y parvenir. La constitution d'équipes comportant des chercheurs-ouvriers, des chercheurs-paysans, ou des chercheurs issus d'autres milieux, travaillant avec l'aide de chercheurs professionnels, marque un~ étape dans

cette voie.

.

Le fait de détenir les conuaissances et le pouvoir ne donne pas nécessairement un meilleur jugement sur toutes choses, et la réflexion du balayeur vaut, sur bien des points, celle du ministre 1. Mais, aujourd'hui, c'est la notion même du sens qui nous échappe à tout instant, et les images évoquant ce non-sens abondent dans la littérature qui veut être le reflet de notre vie de chaque jour z.
1. D'UDe autre façon, Gramsci, dans sa conception du « sens commun », estimait que tous les hommes, héritiers de la pensée des générations précédentes, étaient des philosophes. Mais Gramsci met en garde à la fois contre la croyance suivant laquelle la philosophie sort de la masse sans effort d'élaboration et contre celle qui réserve la philosophie à une élite. D'où le rôle des « intellectuels organiques» qui ne correspondent que partiel1ement aux « philosophes» que nous cherchons. 2. « Ubu enchaîné ~ disait que chaque chose est identique à son contraire. L'œuf, à l'origine de tout être, est identique au zéro. Ubu roi est l'image de la contradiction, de la négation de la contradiction, de la négation du sens. Alice au pays des Merveilles, qui nous est maintenant apportée comme un gibier de choix par lessémiologues, dissocie dans son rêve les divers 24

Il existe deux façons de perdre le sens. Les intellectuels des sciences humaines s'interrogent sur la genèse du sens 1.Pour eux, les éléments du réel n'étaient perçus qu'à travers des masques. En faisant tomber ces masques, en supprimant les liens artificiels entre les éléments, découvrent-ils de nouvelles structures, ou se trouvent-ils dans le vide? En tout état de cause, ils ont une conscience plus ou moins claire de la perte du sens, tandis que l'homme au travail, l'homme de la rue, est victime d'une perte inconsciente du sens. Prisonnier d'un environnement orienté suivant des modèles qui lui échappent, subissant des cadences trop rapides dans l'entreprise, sollicité par la publicité ou la propagande, contrôlé, fiché avec une précision de plus en plus grande grâce à l'informatique, ses propres gestes perdent leur sens ou ont un sens qui lui échappe. Cette perte du sens par la manipulation nous apparaîtra comme .l'une des formes nouvelles les plus graves de l'aliénation. Les techniciens et les hommes politiques prétendent planifier, développer, orienter. Mais en référence. à quoi le tont-ils? En fonction d'un mode de pensée, d'un système de valeurs, d'une morale, d'une idéologie qui sont ceux d'un groupe dominant, d'un milieu social, d'une société, et que d'autres rejettent? L'exploitation de classe, les impérialismes, les oppositions de générations, les résurgences des racismes de toutes sortes font apparaître partout ces refus. S'ils sont pure révolte et négation sans apporter de solution constructive, peuvent-ils donner au
éléments du réel. Son succès actuel vient de ce que son créateur Lewis Carroll, comme Alfred Jarry pour Ubu, nous fait échapper au sens. Bien d'autres exemples chez les poètes, des surréalistes à Boris Vian, ou chez les écrivains du « nouveau roman », ont. contribué à détruire, pour le meilleur et pour le pire, notre confort bourgeois du sens. 1. Comme l'a fait remarquer l'un d'entre eux : où mène cette étude sans référence à un « sens du sens» ? BRUN(J.), Le Retour de Dionysos, Paris, Desc1ée, 1971. 25

moins un espoir? L'humanité tout entière est-elle dans une impasse? Tous. les débats sur la croissance, les pollutions, l'environnement posent ce problème avec angoisse. Les contradictions dans lesquelles nous sommes pris ont des conséquences pour tous les aspects de la vie économique, de la vie sociale, de la culture. Elles ont été dénoncées par beaucoup de chercheurs, mais aucun système proposé pour les résoudre ne paraît aboutir à un résultat d'une certaine ampleur. Pourquoi? Construire des modèles, des systèmes, aussi utiles qu'ils soient, ne permettra jamais de répondre à la question posée. Plus ils se compliquent, plus ils se perfectionnent, et plus les hommes semblent en être prisonniers. Ils peuvent aussi bien servir à réveiller des instincts de domination et de mort qu'à nous permettre de communiquer entre nous, de nous comprendre et de travailler en commun. Faut-il attendre tout du retour à la nature dite sauvage? En fait, sous des formes apparemment neuves, l'humanité se trouve toujours devant le débat du désir et de la raison. La raison seule, c'est l'ennui. Mais la révolution du désir est-elle possible? L'important n'est pas de trouver un système universel d'explication. Tout système de ce genre n'a qu'une vie éphémère. Notre problème est de saisir les hommes dans leur devenir, dans le mouvement de leur histoire. Notre question est de savoir dans quels processus nous sommes pris, comment nous pouvons prC'gressivementles orienter ou les suivre par un choix délibéré. Elle n'est pas d'ouvrir, sous une forme nouvelle, un débat académique sur la nature et la culture, mais de chercher de nouveaux rapports quotidiens entre les hommes et la nature dans le travail, dans le temps libre, dans l'art, dans l'amour, la poésie, la contemplation. Il ne s'agit pas d'une réflexion théorique dans le vide, mais d'une analyse patiente de mécanismes qui s'enchaînent les uns dans les autres, depuis les détails de la
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vie quotidienne jusqu'à la décision politique et l'interrogation philosophique. Notre but est de découvrir comment, dans ces mécanismes, chaque individu,chaque groupe pourrait prendre librement une part active dans la vie sociale. et avoir conscience de son existence, de ses raisons de vivre et d'espérer. Mais d'abord, qu'est-ce que le sens? Qu'est-ce que la perte du sens aujourd'hui? Le sens de "espace et du temps La perte du sens, dans la civilisation industrielle, apparaît d'abord dans l'utilisation .de l'espace et du temps. L'un et l'autre sont mesurés en fonction de la

production, du rendement, de l'efficacité.La ville n'est
.

plus l'image d'une société inscrite sur le sol exprimant des rapports sociaux, des symboles, un imaginaire. Elle n'est plus un espace vivant, mmsune accumulation de moyens techniques, de machines à habiter pour préserver la force de travail, de voies rapides permettant d'accélérer les mouvements d'échange. La ville n'est plus faite pour les hommes, mais les hommes pour la ville. L'espace urbain devient l'expression du non-sens. Et le temps, lui aussi, y est mesuré en cadences, en prix-horaires, en nombre d'objets produits. Même le temps dit libre, le temps des loisirs, est un temps de récupération, et un témps de « consommation culturelle», source de profit et objet de manipulation. La double perte du sens se retrouve à. propos de l'espace et de l'orientation. D'une part, dans le domaine de la connaissance, la réflexion des chercheurs sur l'espace et les découvertes scientifiques récentes obligent les intellectuels à abandonner les points de repères anciens: après les découvertes des espaces à multiples dimensions, des lois'de la relativité, de la relation espacetemps, les notions de situation et d'orientation dans l'espace ont profondément changé. D'autre part, les
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membres d'une société industrialisée, percevant les objets familiers dans la vie quotidienne, se situent et s'orientent dans un espace qui est de moins en moins construit par eux-mêmes, qui leur est de plus en plus étranger. TIy a partout des poteaux indicateurs, mais, de plus en plus, on les suit sans savoir pourquoi. Et l'homme de la rue commence à se demander si les grands techniciens de l'aménagement qui les ont plantés le savent mieux que lui. n en est de même pour l'orientation dans le temps, pour le « sens du temps ». Tandis que la réflexion sur le temps hante depuis longtemps les intellectuels de notre époque (temps mécanique et durée chez Bergson, e~ploration du temps chez H. G. Wells, temps et relativité, calcul du temps dans les voyages cosmiques...), la "ie quotidienne est morcelée suivant une organisation du temps qui vise de plus en plus à l'efficacité ou à l'exploitation. Car la technique permet de libérer du temps libre, mais ce temps libre est récupéré soit dans les heures de travail supplémentaire, soit par la canalisation des activités dites de loisirs qui permettent à des profiteurs de trouver des proies plus faciles pour développer la consommation dans le sens le plus avantageux pour eux. De plus, le temps est manipulé à l'aide des mass media. Une récente caricature, montrant un couple devant un poste de télévision, jouait sur le double sens du mot « chaîne ~ en français. L'homme et la femme se trouvaient rivés physiquement au poste par la nouvelle « chaîne ». Dans les différentes activités de la vie quotidienne, nous sommes conditionnés par l'organisation du temps, mais sans savoir comment ni pourquoi. Ce n'est pas seulement dans le temps quotidien qu'il est difficile de s'orienter. Nous avons échappé à une notion élémentaire du déterminisme évolutionniste, qui donnait une interprétation de la genèse et du futur, ou à une vision simpliste de l'histoire dont la découverte des « lois» aurait permis de savoir dans quel sens nous allons. Mais, ,en même temps, les modèles de prévision 28

se multiplient. La prospective, la futurologie sont à l'ordre du jour. Dans la manipulation des courbes de population, de croissance, de consommation, les spécialistes cherchent désespérément une orientation dans le temps futur, mais ils ne peuvent travailler qu'en référence à un temps homogène neutre, et. non sur un temps qui varie suivant les conditions économiques, les classes sociales, les modèles culturels. D'un autre côté, le structuralisme, en soulignant la difficulté des liaisons entre les études synchroniques et diachroniques, pose le problème des points de repère dans l'histoire d'une façon

nouvelle.La sociologiedes mutations1 tend aussi, dans
un interprétation beaucoup plus proche du marxisme, à souligner les ruptures. Ni le temps cyclique des mythes anciens, ni le temps linéaire de l'histoire de l'Occident ne peuvent nous permettre de nous orienter. N'y a-t-il plus de « sens » de l'histoire? En fait, dans le prolongement des analyses de Marx, beaucoup de chercheurs sont amenés à insister sur les processus de reproduction, par lesquels la société maintient ses formes traditionnelles sous la pression des classes dominantes qui en tirent profit '. Par ailleurs, les processus de différenciation et de création permettent, dans une certaine mesure, d'échapper au déterminisme. Mais, ici encore, le secours du sens, c'est-à-dire de la direction suivie, nous échappe. Devant les possibilités qui nous sont offertes, nous sommes pris de vertige. Nous n'avons plus devant nous ni finalité ni eschatologie, et nous sommes confrontés aux problèmes que posent les conceptions du projet et de la téléonomie. Dans .les sociétés capitalistes. industrielles, la réflexion des « scientifiques» nous apporte surtout la perspective
1. Sociologie des mutations, sous la direction de BALANDIER (G.), Paris, Ed.Anthropos, 1970. 2. BAUDELOT (C.) et EsTABLET(R.), L'Ecole capitaliste en
France, Paris, Maspéro, 1971;

répétition, Paris, P.U.F., 1968.

-

DELEUZE (G.), Différence

et

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d'une apocalypse à court terme en raison des contradictions irréductibles qui ressortent du jeu des courbes de prévision 1.
Sens et signification

Dans tout ce qui précède, la notion de sens se rapporte à l'espace, à l'orientation du temps, se rapprochant d'une notion de direction. La polysémie du concept de sens invite à aller plus loin dans un essai d'interprétation. La linguistique et la sémiologie n01JS mettent en garde, elles aussi, à propos de son ambiguïté. Cette ambiguïté va aggraver, chez les intellectuels d'abord et dans toutes les classes sociales par contrecoup, tes difficultés d'orientation. Le sens nous conduit en principe de l'apparent au caché, du signifiant au signifié. TI est le fil conducteur nous permettant de nous orienter à la fois dans le monde extérieur et dans la pensée de l'autre, de celui qui parle, de l'émetteur. n paraît bien alors nous orienter. Mais les discussions sur les distinctions entre signification et sens, entre Bedeutung et Sinn, font surgir d'autres hésitations. Si, dans le signe, le signifiant, le mot, par exemple, correspond d"une manière précise au signifié, à un objet matériel, à un acte (le mot « couteau:. et l'objet couteau, le mot « prendre ~ et l'acte de prendre), la relation est autrement difficile à saisir lorsqu'il s'agit du symbole'.
1. Rapport du M.I.T., in Halte à la croissance, Paris, Fayard, 1972. 2. Les signes sont reconnus par un large consensus. n en est de même pour la liaison entre ces signes dans la formation de la langue qui fournit à l'individu un code au moyen duquel il peut communiquer avec les autres individus utilisant la même langue que lui. Le signe, a-t-on fait remarquer, est orienté dans une certaine direction, du signifié au signifiant, et, pour comprendre, il faut remonter du signifiant au signifié. Les liaisons 30

Pans le symbole, le signifiant. évoque un monde caché, un signifié inaccessible qu'il nous permet seulement de pressentir et vers lequel nous tendons. Toute une partie de la littérature contemporaine souligne cette aspiration inassouvie. Le « nouveau roman ~ exprime bien ce désir de. dépasser .le jeu des signifiants. et de mettre le lecteur au contact direct d'un signifié incertain. Le lecteur est volontairement désorierdé, sentant disparaître les points d'appui auxquels il était habitué dans un confort conventionnel. La perte du sens devient un jeu et une ascèse. La signification nous conduit difficilement, à travers le discours de.1'autre qui utilise la langue et son code conventionnel, vers un univers dont nous soupçonnons la richesse sans jamais l'atteindre totalement. Le sens peut alors soit se réduire à la liaison claire et limitée dans le signe entre le signifiant et le signifié, et, dans ce cas, il n'es! qu'un aspect de la signification, soit recouvrir tous les aspects possibles et se confondre avec elle. ~Dans le premier cas, nous savons que nous sommes conduits seulement à mi-chemin et que nous restons enfermés dans notre propre construction sans atteindre ni l'autre dans son discours ni les objets en dehors du code que nous utilisons. La limitation du sens nous laisse sur notre soif. Dans le second cas, nous perdons
entre ces signifiants constituent une structure, c'est~à-dire, pour certains sémiologues, un « procédé :&pour pouvoir nommer des choses différentes de manière homogène. Eco (D.), La Structure absente (trad. de l'italien), Paris, Mercure de France, 1972. La structure serait c un modèle construit à travers des opérations simplificatrices qui permettent. d'uniformiser des phénomènes divers d'un même point de vue :& (ibid., p. 51). Cette définition, qui élimine de la discussion le c structuralisme ontologique :&,permet de souligner le hiatus qui existe entre la structure. de la langue et une hypothétique structure. du « réel :& ou de l'ensemble des signifiés, lorsqu'on admet que les signifiants et la structure dans laquelle ils se trouvent reliés entre eux ne nous permettent pas d'atteindre la totalité du signifié. 31

les points d'appui de la « logique du sens », liés au consensus social, et nous ne nous dirigeons pas mieux à travers le discours et le langage que tout à l'heure dans l'espace et dans le temps. Tout système de signes implique, comme l'ont rappelé réoemment les travaux de plusieurs auteurs \ une référence aux notions de différence et de valeur, et, finalement, à une idéologie. Nous ne pouvons pas, àce point de notre développement, entrer dans le détail des débats qui ont eu lieu à ce su.jet. Nous serons provisoirement d'accord pour dire qu'un ensemble de messages transmis par les moyens de communication de masse se réfère à une idéologie sous-jacente et qu'il n'est pas possible d'accepter la formule facile du slogan: « le médium est

le message2 ». Les mass media, aux mains d'un groupe
dominant, sont un instrument, d'une efficacité encore jusqu'ici inconnue, pour imposer un système de valeurs, un système de représentations, toute une idéologie, à l'ensemble d'une population. Le risque le plus grave est que les hommes de cette population acceptent et se laissent guider pour pouvoir donner un sens aux choses et aux événements; mais ce sens leur est étranger: c'est, à proprement parler, une aliénation du sens. La liaison entre le sens et la valeur apparaît encore plus clairement lorsqu'il est question du sens moral. Lorsque nous donnons un sens à nos actes, lorsqu'e nous jugeons les actes des autres, nous nous référons à des valeurs pour nous orienter ou pour imposer une direction à d'autres. Mais, aujourd'hui, la hiérarchie des valeurs
1. Notamment les travaux de G. DELEUZE,H. LEFEBVRE, L. GOLDMANN. L'importance de la différence apparaît déjà largement chez Hegel. Une des meilleures études critiques sur ce sujet est celle de PIZZARO, angage et Idéologie. A propos du L récit, Nanterre, Univ. Paris X, 1971 (thèse). 2. Sur ce point, nous serons d'accord avec BAUDRILLARD (J.) dans sa critique de M. Me-LuRAN, Pour une critique de l'leanomiepolitique du signe (Paris, Gallimard, 1972), bien que nous l.'ejetions toute une. autre partie de son développement. 32

est soit constamment remise en question par les intellectuels conscients des pièges et des manipulations qu'elle recouvre, soit admise sans discernement par des hommes qui acceptent un ordre établi sans le discuter, jusqu'au moment où une prise de conscience brutale provoque une révolte 1. Dans le domaine des valeurs, comme ailleurs, les hommes de la fin du xxe siècle sont désorientés ou aveugles. Pourtant, en interrogeant des hommes et des femmes au travail, des hommes et des femmes dans la rue, à condition de faire l'effort d'entrer dans leur langage, de chèrcher à suivre leur discours, d'essayer de comprendre le sens qu'ils donnent aux mots, nous découvrons une réflexion originale et une prise de conscience bien plus développée que ne le croient les représentants de la culture dominante. Plusieurs enquêtes, en particu-

lier sur les images de la culture 11, nous l'ont montré.
Mais, en général, ils hésitent à s'exprimer librement, inconsciemment freinés par les conventions, les systèmes de signes, de représentations et de valeurs qui leur sont imposés dans l'environnement et par les mass media manipulés par les groupes dominants. Seuls pourraient échapper à cette sorte d'asservissement ceux qui ont une idéologie consciente et qui savent pourquoi ils l'acceptent, ceux qui, de la même manière, adhèrent à un parti, à un groupe d'action, à une religion. Mais, la plupart du temps, l'acceptation de la pression du groupe est un masque de plus et une démission.

1.Voir notre étude Pour l'Université, Paris, Payot, 1969, chap. 1, p. 9-39. 2. Images de la culture, Paris, Payot, 1970, 2e éd., chap. 1; - HERMET (G.), Les Espagnols en France, Paris, Ed. Ouvrières, 1967; - ZAMITl (M.), Migrations et cultures. Les ouvriers tunisiens en France, Paris, Centre d'ethnologie sociale, 1971 (thèse inédite). 33 2

Argent

et environnement

L'environnement, dans la civilisation industrielle,

est liéepar ses originesau « systèmecapitaliste ~ qui en
est, en même temps, le produit et le moteur. Si les sociétés socialistes sont encore marquées en partie par leur passé et ne parviennent pas à s'en libérer entièrement, au moins ont-elles pris conscience des contradictions du système capitaliste et de la nécessité de les surmonter. Si certaines d'entre elles n'échappent pas toujours à la tentation de puissance que suscite le développement des techniques et à l'utilisation des moyens de pression par la propagande, elles rejettent au moins un système de valeurs dans lequel la seule échelle de mesure possible est finalement fondée sut' l'argent. Car, dans les sociétés capitalistes, tout est calculé, non en fonction du profit collectif, mais de la quantité d'argent que peuvent rassembler pour eux-mêmes des individus ou des groupes particuliers. L'argent est le signe de la réussite personnelle, de l'efficacité, de la puissance. Il donne apparemment son sens à toutes choses, mais, comme l'argent n'a pas de sens par lui-même, la vie devient vide. L'homme au travail, qui subit les cadences de plus en plus rapides, l'homme de la rue qui s'épuise dans la course à la montre dans les transports, et surtout les jeunes qui se Sentent entraînés progressivement dans ce mécanisme infernal, pourraient refuser le système et le changer, mai~ ils se laissent prendre eux aussi par l'idée que la satisfaction matérielle et le « bien-être ~ que procure le développement de la consommation, donc de la production, de la croissance économique, apportera toutes les solutions. Il faut arriver à l'absurde, lorsque la course à l'efficacité et au rendement aboutit à la destruction de l'environnement, pour prendre vraiment conscience de cette contradiction. Cela est d'autant plus difficile que 34

les pays les plus pauvres ont un besoin urgent du développement industriel pour obtenir une augmentation du niveau de vie. Si les problèmes de renvironnement ont pris cette importance, ce n'est pas à cause d'un soi-disant déterminisme technique, mais à cause du mythe qu'il a fait naître: ce n'est pas à cause de l'excès de la pensée rationnelle, mais à cause du mythe de la rationalité. Mais n'anticipons pas. Nous aborderons plus tard le problème du mythe \ Retenons seulement que les faillites de l'environnement sont l'indication d'une nouvelle perte du sens: le sens des rapports hommes-nature et, ce qui r~vient au même, le sens du travail et de la praxis. La plupart des hommes ne peuvent plus donner un sens à leur travail, qui devient simplement un moyen de gagner de l'argent, soit pour survivre s'ils sont

pauvres, soit pour se donner des « loisirs ~ s'ils sont
plus riches, SQitencore pour acquérir plus de puissance s'ils appartiennent à une classe privilégiée. La relation à la nature dans le travail disparaît. Elle est reportée en partie dans le domaine des loisirs, mais ceux-ci deviennent de plus en plus industrialisés, urbanisés, informatisés. La nature y devient, comme la culture, objet de consommation et occasion de manipulation des demiriches pour le profit d'une classe privilégiée s. La recherche désespérée de la nature sauvage par des groupes de jeunes corr~pond à cette désorientation et à une nouvelle quête du sens. Au-delà de la relation hommes-nature dans la vie quotidienne, se pose le problème plus général de la maîtrise de la nature par la technique et du sens de la destinée chez les hommes qui la détiennent. A ce sujet, n.ous semblons être victimes d'une confusion entre l'invention technique et la découverte. Alors que la décou1. Voir chap. 10. 2. Sur la critique de la consommation culturelle, voir Images de la culture (op. clt.)

3S

verte permet une avancée progressive dans l'univers suivant un mouvement dialectique constant, l'invention technique crée des instruments de plus en plus puissants et peut sembler se suffire à elle-même. Alors que l'invention technique devrait être au service de la découverte, c'est, de nos jours, la découverte qui paraît être au service de l'invention technique. Nous semblons renverser l'ordre des facteurs.
Dépossession et aliénation

Au moment où la possession du monde matériel semble offerte aux hommes et aux femmes du xxe siècle, ils se sentent en même temps dépossédés d'eux-mêmes. Les jeunes ne sont pas seuls à faire le procès d'une certaine forme de « progrès» technique, ou, plutôt, des déviations de son utilisation. La prise de pouvoir par un groupe de techniciens et de militaires fascistes qui entraînent toute l'humanité à sa perte, ou l'anéantissement de toute liberté par un système de répression bureaucratique sont sans doute des thèmes de la littérature et du film qui frappent l'imagination et provoquent une large résonance. Mais ils ont une base réelle, non seulement dans le passé ~écent avec le nazisme, mais dans diverses sociétés actuelles où des régimes totalitaires sont appuyés par des pays pLus puissants qui affichent par ailleurs un idéal démocratique. L'individu totalement dépossédé n'a plus conscience de ses aspirations et il perd jusqu'au sens de son existence. Il devient en quelque sorte étranger à lui-même. C'est une première forme très générale d'aliénation 1. Mais TIy a beaucoup de formes de dépossession. Un ouvrier peut être dépossédé des résultats de son travail et des milliers d'hommes peuvent être dépossédés des
1. Au sens de Entfremdung dans le vocabulaire de Hegel. 36

richesses de leur terre au profit d'entreprises colonialistes qui en tirent des bénéfices 1, A une échelle plus large, des sociétés entières peuvent être entraînées dans une course à la consommation qui oblige leurs membres à vivre pour consommer au lieu de consommer pour vivre. Cette situation est possible au milieu de richesses matérielles et même culturelles considérables. Il existe une forme de dépossession de soi par la possession des choses qui n'est pas nouvelle au. xxe siècle, mais qui prend une extension inconnue auparavant et provoque des désordres collectifs de plus en plus nombreux. Marx et Engels ont parfaitement analysé, pour les sociétés industrielles du milieu du XIXesiècle, l'exploitation des travailleurs et la dépossession de leur force de travail. Leurs enquêtes directes sur les manufactures anglaises, qui rejoignent celles de divers auteurs en France, les ont aidés à appuyer leurs théories sur des observations .c.oncrètes.Depuis cette époque, le processus s'est développé et certaines formes d'aliénation prennent une importance croissante et demandent à être analysées d'une manière nouvelle. En principe, les ouvriers ne sont plus astreints à des conditions et à des horaires de travail aussi harassants qu'il y a un siècle et demi. Toutefois, nous avons insisté souvent, avec bien d'autres auteurs, sur les nouvelles contraintes imposées par les cadences, sur les formes nouvelles de fatigue dues aux transports, au rythme de vie, au bruit, etc., qui atteignent inégalement ies habitants des grandes villes suivant les protections où les compensations qu'ils peuvent « se payer». De plus, les sollicitations de la publicité, le mécanisme du développement de la consommation permettent d'accroître le rythme de la production et de réaliser des bénéfices plus importants. Dans ces conditions, les travailleurs qui acquièrent un peu plus d'aisance s'engagent en général
1. C'est alors l'aliénation au sens Entausserung. 37

dans de nouvelles dépenses excessives. La recherche des heures s,upplémentaires pour payer des achats à crédit leur fait perdre l'avantage qu'ils avaient acquis dans la libre disposition de leur temps. Les effets de ce mécanisme se font sentir dans des couches de plus en plus larges de la population, dans les anciennes classes moyennes, chez les cadres, et se trouvent renforcés partout par les charges de famille 1. Il existe déjà, dans ce domaine, une forme de prolétarisation, de dépossession du temps et de la liberté d'action qui a tendance à se généraliser J. Si les conquêtes dans l'amélioration des conditions de vie, pour la moyenne de la population des villes industrielles dans les pays riches, n'en sont pas moins évidentes, elles sont loin d'être répercutées de la même manière sur les pays pauvres, et nous verrons les conséquences de cette nouvelle opposition entre les hommes à l'échelle internationale. Mais surtout, dans les pays riches comme dans les pays pauvres, l'acquisition des avantages matériels est accompagnée trop souvent d'une sorte de démission dans le domaine de la pensée. Pour profiter des biens de consommation, les travailleurs tendent à accepter les systèmes de valeurs de ceux qui dirigent la production, même s'ils sentent les contradictions qui existent entre ces systèmes imposés et ceux qui étaient les leurs jusqu'ici. Cette forme de démission, cette dépossession sur le plan intellectuel et spirituel, est une aliénation moins visible mais non moins grave que les précédentes. L'aliénation est, pour nous, le renoncement involontaire et inconscient à disposer de soi-même, de son
1. Voir notre étude La Vie quotidienne des familles ouvri~res, Paris, Ed. du C.N.R.S., 1956; et RAINvILLE(J.-M.), Condition ouvrière et intégration sociale, Paris, Ed. Ouvrières, 1966. 2. L'expression de « pourrissement du temps libéré» a été utilisée par FRIEDMANN Le Travail en miettes. Paris, Galli(G.), mard, 1956.

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