La ville comme paysage du sentiment

La ville comme paysage du sentiment

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Sur la base de souvenirs d'enfance et des représentations de l'espace urbain de Buenos Aires, la ville est ici analysée en tant qu'espace vécu. Elle est lue à travers de nombreuses sources artistiques dans un contexte historique. Le sentiment que ces représentations produisent permet de saisir non seulement la manière dont la ville est perçue, mais aussi l'effet qu'elle produit, sous trois angles. Voici intégrés les aspects sensibles de la forme dans la conception architecturale et paysagère.

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Ajouté le 01 avril 2013
Nombre de lectures 31
EAN13 9782296533554
Langue Français
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Marcelo Bidinost LA VILLECOMME PAYSAGEDU SENTIMENT Préface de Martin Steinmann
Collection Questions Contemporaines Série Questions urbaines
LA VILLE COMME PAYSAGE DU SENTIMENT
LE SENTIMENT URBAIN
e e À BUENOS AIRES AUX XIX ET XX SIECLES
Questions contemporaines Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland et Jean-Paul Chagnollaud Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective. Dernières parutions Gérard SAINSAULIEU,Les trottoirs de la liberté. Les rues, espace de la République, 2012. Jean-Christophe TORRES,Les enseignants. Quelle reconnaissance pour un métier en crise ?,2012. Gérard LEFEBVRE,Les chemins du silence, 2012. Hubert LEVY-LAMBERT et Laurent DANIEL (dir),Les douze travaux d’Hercule du nouveau Président, 2012. Tony FERRI,Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à l’hypersurveillance, 2012. Abou-Bakr Abelard MASHIMANGO,La dimension sacrificielle de la guerre. Essai sur la martyrologie politique, 2012. Jordane ARLETTAZ, Séverine NICOT (dir.),Le cadre juridique de la campagne présidentielle, 2012. Alain BÉNÉTEAU, Louis MALLET, Michel CATLLA,Les régions françaises au milieu du gué, Plaidoyer pour accéder à l’autre rive, 2012. Jean BRILMAN,Réconcilier démocratie et gestion, 2012. André PRONE et Maurice RICHAUD,Pour sortir du capitalisme. Éco-partage ou communisme ?, 2012.Christophe du PAYRAT,Pourquoi avoir fait de Mayotte le e 101 département français ?,2012. Jean-Michel VINCENT,L’invention de la maîtrise d’œuvre urbaine.De la ville nouvelle aux ateliers, 2012.
Marcelo Bidinost
LA VILLE COMME PAYSAGE DU SENTIMENT
LE SENTIMENT URBAIN
e e À BUENOS AIRES AUX XIX ET XX SIECLES
Préface de Martin Steinmann
Ouvrage du même auteur
Paisaje. Reflexiones, Editions Al Margen, La Plata, Buenos Aires, 2001.
Cet ouvrage est une version retravaillée de ma thèse de doctorat soutenue à l’&cole1olytechnique Fédérale de Lausanne en septembre 2007 et réalisée sous la direction du1rofesseurdocteur Martin Steinmann que je tiens à remercier. Conception graphique et maquette : Maria Florencia Costantini Correction orthographique : Laura Berenguer © L'HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-29143-7 EAN : 9782336291437
PRÉFACE Martin Steinmann La ville teintée deStimmungen
Pour son remarquable travail sur différents quartiers de Buenos Aires, l’auteur utilise le terme de « paysage ». Cela n’a, en soi, rien d’inaccoutumé. En l’occurrence, cependant, il se réfère à un essai de Georg Simmel, « Philosophie du paysage ». Cet essai s’inscrit dans les réflexions qu’a consacrées l’esthétique allemande, autour de 1900, aux sentiments qu’éveillent les choses. La question de savoir si ces dernières le font en tant que forme ou en tant que signe, à travers les associations que suscite la forme, était alors controversée. Dans un sens élargi, cette question relève de l’esthétique de l’empathie. La notion allemande deStimmung, dont les autres langues ne connaissent pas d’équivalent, joue à cet égard, a fortiori en ce qui concerne le paysage, un rôle majeur. Ainsi Johannes Volkelt écrit-il, dans les premières pages de sonSystem der Ästhetiken trois volumes, qu’il vise à redonner auxStimmungenle statut esthétique qui leur revient, car « ce qui s’associe aux perceptions, ce ne sont pas des 1 significations, mais desStimmungen.»
Comme lesStimmungen précèdent donc les significations, elles sont difficiles à décrire verbalement. C’est ce que constate aussi eodor Lipps, précisément en lien avec le paysage. LaStimmung d’un paysage est quelque chose de flottant, écrit-il, car elle ne se 2 rapporte pas aux choses, mais à ce qui les relie et en fait un paysage . Cela signifie que nous désignons par uneStimmung la qualité commune aux choses que nous percevons dans un lieu. Un bois de bouleaux lumineux produit uneStimmung sereine et cetteStimmung fait que nous percevons les choses qui le constituent comme sereines, et qu’elles se confirment réciproquement dans cette qualité. Il en va de même d’un quartier de la banlieue de Buenos Aires qui, avec ses maisons toutes simples, ses murs crépis et les arbres que l’on voit par-delà, produit uneStimmungaccueillante.
Ce que nous nommons laStimmung d’un paysage – ou, avec Bidinost, d’un tel quartier –, c’est, en d’autres termes, la manière dont nous le voyons ou, plus précisément encore, les sentiments que nous éprouvons en le voyant. LaStimmungdu paysage devient, pour l’exprimer simplement,notre Stimmung. « LesStimmungenqui traversent le paysage, je les éprouve en même temps comme étant les miennes », écrit Volkelt, et « je retrouve mes 3 propresStimmungendans le paysage. » Est ainsi définie la relation réciproque entre sujet et objet que désigne le terme deStimmung, mais aussi la nature de cette relation, qui ne peut être décrite que dans les catégories de la vie psychique : gai, serein, grave, triste, etc. Il ne peut donc y avoir deStimmung urbaine, « urbain » étant en effet une signification, un sentiment muni d’une étiquette sémantique. Pour saisir ce qui caractérise, en tant que « paysages teintés deStimmungen», une rue tranquille dans un quartier portègne, comme en a photographié Grete Stern, ou la bruyante rue Corrientes et ses enseignes lumineuses, il nous faut définir les sentiments qu’elles suscitent.
1 Johannes Volkelt,System der Ästhetik, vol. I, « Grundlegung der Ästhetik », Munich, 1905, p. V. 2 eodor Lipps,Ästhetik, vol. I, « Grundlegung der Ästhetik », Hambourg-Leipzig, 1903, pp. 222 s. 3 Johannes Volkelt,op. cit., p. 454.
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Si l’idée deStimmungtraverse tout le livre de Bidinost, elle n’est – abstraction faite de la référence à l’essai de Simmel – pratiquement pas théorisée. Et ce n’est pas nécessaire. Le terme est employé dans le sens où nous l’entendons quotidiennement lorsque nous parlons de l’atmosphère d’un lieu. Dès lors, qu’est-ce qui fait d’un quartier portègne un lieu de vie petite-bourgeoise ? Un quartier où l’esprit de cette vie devient perceptible ? Eh bien, ce sont justement les choses susmentionnées, mais aussi les voix et les bruits qui se colorent mutuellement et se confirment comme les éléments d’un paysage tel que SimmeMle comprend : « Le paysage, disions-nous, naît à partir du moment où des phénomènes naturels [ ... ] sont regroupés par un mode particulier d’unité [ ... ]. Le support majeur de cette 4 unité est sans doute ce qu’on appelle laStimmungdu paysage » . Cela s’applique à tous les phénomènes. Dans le cas d’un tel quartier, « petit-bourgeois » ne désigne pas uneStimmung, mais une signification procédant de sa tranquillité.
Enfant, Bidinost rendait régulièrement visite à sa famille, qui vivait dans un tel quartier. LaStimmungces dimanches, qui s’est gravée dans sa mémoire, a constitué un de puissant moteur pour son travail, qui porte sur la perception de différents endroits de Buenos Aires à différents moments de leur histoire. Il aurait pu procéder comme Pierre Sansot dans LaPoétique de la ville, et décrireTFTsentiments. Mais que cela aurait-il exprimé d’autre que ses sentiments ? Cela aurait peut-être suffi pour une narration. Or, plutôt que de se baser sur ses propres sentiments – c’est-à-dire sur le souvenir qu’il en a gardé –, Bidinost étaie son analyse urbanistique sur les images de Buenos Aires dans lesquelles se sont réifiés les sentiments d’un grand nombre de personnes. L’enjeu est d’examiner comment ces quartiers se présentent dans différentes formes d’expression : tableaux, photographies, films, publicités, mais aussi romans, chants, tubes ... Il ne s’agit donc pas du regard de l’auteur, mais du regard plus général qui s’exprime dans ces modes de représentation. Le fait que ce regard soit, à son tour, conditionné par de telles images, est une autre affaire. Une carte postale, par exemple, est censée montrer « ce qu’on a vu ». Or, elle ne montre justement pas seulement une rue de nuit, dans le quartier des divertissements, mais aussi l’esprit dont ladite rue est le symbole – par exemple ce que Bidinost appelle l’« âme de la ville ». C’est pour cela qu’on l’envoie a un ami. Elle exprime uneStimmung. Pouvons-nous qualifier celle-ci d’« urbaine » ? Non, car « urbain » est un mot au moyen duquel nous essayons de transformer en significations les sentiments que nous éprouvons en voyant les choses figurant sur la carte. Qu’exprime donc la photographie en premier ? Peut-être une Stimmungagitée ou, mieux, un mélange d’inscriptions, de couleurs, de lumières, qui évoque en nous une telleStimmung. Celle-ci influe cependant à son tour sur la manière dont nous lisons les choses figurant sur la carte en tant que supports de significations. Comme l’a montré Simmel, laStimmungne doit pas être cherchée dans les différentes choses qui sont à voir. Ce ne sont pas les différentes enseignes lumineuses et les voitures dans lesquelles elles se reflètent qui font que la photographie d’AGN montrant la rue Corrientes de nuit produit une impression d’agitation, c’est l’ensemble qu’elles forment et qui teinte pour ainsi dire ces choses. La signification « métropolitain » résulte, dans un deuxième temps, des associations que cette photographie évoque en nous à travers cet ensemble chargé de tensions que nous ressentons comme « agité ». Ce sentiment doit cependant encore être mis en lien avec les expériences que nous qualifions ainsi. Cela signifie qu’il doit être associé à une idée dont le fondement réside dans les tensions qu’exprime la photographie. « Enseignes lumineuses / qui secouent la fatigue », disent les premiers vers du poèmeVillede Jorge Luis Borges. 4 Georg Simmel, « Philosophie du paysage », inTragédie de la culture et autres essais, Paris, 1988, p. 240. 6
Ces tensions sont un topos que Simmel a précisément décrit comme le sentiment urbain exacerbé qui résulte de l’alternance permanente entre impressions extérieures et 5 intérieures .Pour Simmel, ce sentiment distingue l’habitant de la grandeWJMMFde celui de la petite ville. A Buenos Aires, on peut transposer cette idée aux différentes parties de la ville, au quartier bruyant des divertissements, au quartier sale des usines ou au tranquille quartier portègne. Les photographies de rues tranquilles que Stern y a prises, ou les poèmes qu’a écrits Borges sur les « rues avec une lumière du patio », donnent à la vie « plus lente, plus régulière » de ces quartiers petits-bourgeois une forme des plus évocatrices. Ce sont de tels contrastes qui se sont « jadis » gravés, en tant queStimmungen, dans la mémoire de l’auteur, et que celui-ci analyse, dans son travail, à partir de l’histoire de différents quartiers de Buenos Aires et de la manière, fixée en images, dont ils ont été perçus.
C’est un impressionnant travail que Marcelo Bidinost livre ici – impressionnant, parce qu’il tente de cerner l’univers de ces quartiers, dans leurs multiples représentations, comme un universteinté de Stimmungen. C’est-à-dire : comme un universvécu.
Traduit de l’allemand par Léo Biétry
5 Georg Simmel, « Die Grossstädte und das Geistesleben », inSoziologische Ästhetik, Bodenheim, 1998, pp. 119-133. 7
INTRODUCTION
« Lorsque nous décrivons les choses qui déterminent la Stimmungd’un espace, nous devons être conscients du fait que nous les décrivons à partir de laStimmung qu’elles évoquent en nous et que nous faisons partie de cette Stimmung. »
1 Martin Steinmann
I La pensée sur la ville n’est pas seulement l’affaire des spécialistes impliqués dans les problématiques urbaines, car elle est très vaste. En effet, tous ceux qui nous donnent une impression particulière à partir de laquelle nous pouvons découvrir des aspects inédits du phénomène urbain peuvent être considérés comme des « théoriciens de la ville » même 2 si leur apport serait très modeste . Je crois qu’un voyageur vigilant qui fixe ses impressions sur son carnet de voyages, un peintre qui caractérise un paysage particulier, un poète qui nous dévoile un aspect caché de l’espace urbain, un photographe qui fixe un instant unique, etc., méritent toute notre attention, car leurs observations nous dévoilent tout le charme 3 du réel, de la ville comme espace vécu. De plus, ces impressions influencent notre regard . Oscar Wilde dansLe Déclin du mensonge(1890) exprime bien cette idée :
« À qui donc, sinon aux impressionnistes, devons-nous ces admirables brouillards fauves qui se glissent dans nos rues, estompent les becs de gaz, et transforment les maisons en ombres monstrueuses ? […] Le changement prodigieux survenu, au cours des dix dernières années dans le climat de Londres, est entièrement dû à cette école d’art. Vous souriez ? Considérez les faits du point de vue scientifique ou métaphysique, et vous conviendrez que j’ai raison […]. Les choses sont parce que nous les voyons, et la réceptivité aussi bien que la forme de notre vision dépendent des arts qui nous ont influencés […]. De nos jours, les gens voient les brouillards, non parce qu’il y a des brouillards, mais parce que peintres et poètes leur ont appris le charme mystérieux de tels effets. Sans doute y eut-il à Londres des brouillards depuis de siècles. C’est infiniment probable, mais personne ne les voyait, de sorte que nous n’en savons rien. Ils n’eurent pas d’existence tant que l’art ne les eut pas inventés. […] Où l’homme cultivé saisit un 4 effet, l’homme sans culture attrape un rhume . »
Commençons donc par deux représentations. Richard Sennett, dansChair et La la pierre(2000), analyse deux célèbres gravures de Londres faites par William Hogarth,Beer StreetetGin Lane, qui datent de 1751. Dans la première gravure, un groupe de personnes assises boit de la bière tranquillement et les bras des hommes entourent les épaules des femmes. Chez Hogarth, « des corps qui se touchent indiquent le contact social et l’ordre, tout comme aujourd’hui, dans les petits villages italiens du Sud, il arrive que quelqu’un vous saisisse la main ou l’avant-bras pour signifier son désir de vous parler sérieusement », nous dit-il. Dans la deuxième gravure, « au contraire, des personnes ivres, renfermées sur elles-mêmes, sont incapables de ressentir la présence physique des autres plus que celle
1 Martin Steinmann, « Espaces et expériences » inMatièresn°7, EPFL-IA-LTH, Lausanne, 2004, p. 40. 2 Voir Sylvain Malfroy. Penser et représenter la ville, Institut de théorie et d’histoire de l’architecture, département d’architecture, EPFL, Lausanne, 2000. 3  Le processus par lequel nous voyons le paysage sous le filtre des modèles artistiques est appelé par Alain Roger artialisation. VoirCourt traité du paysage, Gallimard, Paris, 1997. Ce texte est devenu une référence importante dans les études du paysage. 4 Oscar Wilde,Le Déclin du mensonge1977, 2 vol., vol I, pp. 307-308., Œuvres, Stock, Paris, 9