//img.uscri.be/pth/9f83d08b68ccd767776609c1873d98ec87d512de
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 33,19 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le Mulhouse industriel

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 236
EAN13 : 9782296277212
Signaler un abus

Stéphane JONAS

LE MULHOUSE INDUSTRIEL
Un siècle d'histoire urbaine
1740-1848
Préface de Jean REMY et de Georges LIVET

I

Edition L'Harmattan 5-7, Rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Collection « Villes et Entreprises» Sous la direction d'Alain Bourdin et de Jean Rémy
Dernières parutions:
S. Magri et C. Topalof (collectif), Villes ouvrières, 1989. E. Gapyisi, Le dift urbain en Afrique, 1989. I. Dreyfus, La société du confort, 1990. Collectif, Sites urbains en mutation, 1990. N. BrejondeLavergnée,Politique d'aménagement du territoire auMaroc, 1990. l.-P. Gaudin, Desseins de villes. Art urbain et urbanisme, 1991. A. Conan, Concevoir un projet d'architecture, 1991. R. Prost, Conception architecturale, une invesligation méthodologique, 1992. I. Rémy, L. Voye, La ville: vers une nouvelle diflnition ?, 1992. Collectif, Vieillir dans la ville (MIRE. PLAN URBAIN), 1992. Large, Des halles au/orum, 1992. E. Cuturello ed., Regard'su; le logement: une étrange marchandise, 1992. A. Sauvage, Les habitants: de nouveaux acteurs sociaux, .1992. C. Bonvalet. A. Gotmann, ed. : Le logement, une affaire de/amille, 1992. E. Campagnac (collectif), Les grands groupes de la construction, 1992. I.-C. Driant (collectif), Habitat et villes, l'avenir enjeu, 1992. E. Lelièvre, C. Lévy-Vroelant,La ville en mouvement ,habitat et habita'nts, 1992. G. Montigny, De la ville à l'urbanisation, 1992. D. Pinson, Usage et architecture, 1993. A. Henriot-Van Zanten, J.P. Payet, L. Roulleau-Berger, L'école dans la ville, 1994. G. Jeannot (sous la direction de), Partenariats publici privé dans l'aménagement urbain, 1994. G. Verpraet, La socialisation urbaine, 1994.

En couverture: Projet du nouveau quartier. Dessin de Rothmüller - Lithographie de Godefroy Engelmann (Musée historique de Mulhouse)

<9 L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-1884-8

"Lorsque le régime manufacturier sera bien réglé, il suffira du travail modéré d'une portion de l'espèce humaine, pour procurer à chacun toutes les douceurs de la vie matérielle. Il est hors doute qu'il en sera ainsi un jour ;

mais cet ordre de choses est loin de nous encore. Le système manufacturier est un fait nouveau; il se développe, et en se développant il s'améliore; il est impossible aux pessimistes d'en douter. Cependant on s'exposeraità de cruels mécomptes, si l'on imaginait que le progrès peut là ou ailleurs, se réaliser autrement que pas à pas."
Michel CHEV ALlER, 1836

"Hier, c'était dans la 'question du logement' qu'apparaissaient très concrètement des rapports sociaux, aujourd'hui c'est dans la 'question urbaine'." Raymond LEDRUT, 1984

Remerciements

Je voudrais d'abord exprimer ma gratitude aux Mulhousiens qui, à la Société Industrielle, à la Municipalité, aux Archives, aux Musées et aux Bibliothèques m'ont aidé, conseillé, soutenu et encouragé dans cette longue recherche sur une page passionnante de l'histoire récente de leur cité. Parmi eux je voudrais citer le Président d'honneur de la SIM Jacques-Henry GROS, le Secrétaire Général ancien de la SIM Jean-Pierre HOHLY, le Professeur Raymond OBERLE historien, Françoise PASCAL bibliothécaire, Louis ABEL historien, Messieurs ROY et GUNDIG des Services Municipaux, Roland FISCHER journaliste. Ma pensée va aussi aux regrettés Bernard THlERRY-MlEG Président d'Honneur de la SIM, Claudine HEBRARD-ROMENVILLE Secrétaire Générale Adjointe de la SIM et Madame GOEPFERT bibliothécaire de la SIM. Je remercie l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg et son ancien Président Claude REGNIER, l'École d'Architecture de Strasbourg et son ancien Directeur Yves AYRAULT, qui ont soutenu financièrement la publication de cette recherche, le Professeur Freddy RAPHAEL et le Professeur Roland MARX pour leurs conseils et leurs encouragements. Je voudrais dire ma reconnaissance au Doyen Georges LIVET et au Professeur Jean REMY qui ont accompagné la dernière rédaction de ce livre,et à Philippe HECKNER et Francis WEIDMANN qui m'ont aidé à sa réalisation matérielle. Et enfin je voudrais dire ma dette envers Emmy, qui a accompagné l'élaboration de cette recherche et la rédaction définitive, et qui a tenté de pallier les imperfections de ma pensée et de mon écriture dans cette langue qui n'est pas ma langue maternelle.

A la mémoire de Bernard THIERRY-MIEG, Président, et à Jean-Pierre HOHLY, Secrétaire Général, qui ont été les tout premiers à m'ouvrir la porte toujours accueillante de la Société Industrielle de Mulhouse.

PRÉFACE
Stéphane Jonas nous présente une recherche remarquable, alliant l'analyse historique à une problématique sociologique. Cela lui permet de situer son oeuvre dans une perspective génétique qui manque trop souvent à la sociologie. Ille fait à partir d'une étude de cas. Tout en s'appuyant sur la richesse d'information d'une monographie descriptive, ilIa dépasse. Soucieux de dégager les liens complexes entre des éléments hétérogènes, il démêle un processus d'engendrement où l'urbain se développe concomitamment avec l'industriel. Les interférences complexes que cette méthode lui permet d'élucider font ressortir l'intérêt des analyses qualitatives, pour construire une explication. Trop souvent on associe analyse qualitative et compréhension au sens Wéberien du terme, tandis que les analyses quantitatives auraient leur intérêt principal pour les analyses à visées causales ou objectives. Ici le qualitatif et l'explicatif sont associés. Ce faisant, cette étude de cas est une contribution importante pour tout ce qui intéresse la manière de problématiser le changement social (J. Remy, 1989). Pour nous ce fut un apport important de ce travail. Pour analyser l'histoire de cette ville ayant joué un rôle important dans la vie industrielle française jusqu'en 1870, il compose une matrice d'analyse urbaine où des apports de la morphologie et des effets de milieu dans la tradition de Durkheim et de Halbwachs sont reliés à une sociologie de l'acteur et de l'action collective. L'articulation de l'une et de l'autre dimension a des effets sur la structuration des activités économiques, politiques et urbanistiques, qui à la fois s'autonomisent et entrent en interdépendance, dans un agrégat local. Cette distinction entre morphologie, acteurs et logique d'activité apparaît fructueuse pour l'analyse et l'interprétation du phénomène urbain. Cela est d'autant plus intéressant que Mulhouse est une ville de petite, voire de moyenne dimension d'après l'époque où on la considère. Au moment de son rattachement à la France, en 1798, l'espace bâti et emmuré, faubourgs exclus, compte 6000 habitants, distribués sur 15 à 20 ha. En 1850, elle compte 30.000 habitants, alors qu'il s'agit de la cinquième zone industrielle française. Il n'y a donc pas de relation directe entre l'importance de la ville dans la dynamique économique du pays, et le volume de la population. Cette dissonance fait que la ville reste à l'échelle humaine, et lui permet à la fois d'affronter les tensions, de gérer des problèmes et de s'ouvrir à l'innovation pour relever des défis extérieurs. L'analyse d'un tel cas permet de confronter une perspective Wéberienne sur la ville à d'autres analyses où la variable clé est la dimension socio-démographique : volume, densité, hétérogénéité. L'École de Chicago travaille dans cette ligne. A cet égard la perspective de Stéphane Jonas est très différente de la manière dont G. Simmel associe le développement de la culture et de l'individualité moderne

7

à la "Groszstadt". Indirectement G. Simmel a inspiré les dérives récentes où l'innovation est associée à la métropole. Celle-ci, en effet, apparaît comme un milieu privilégié engendrant la permissivité, vu le fond d'anonymat sur lequel la vie sociale s'y déroule. S. Jonas s'inspire plus de M. Weber que de G. Simmel. Les deux associent le dynamisme de la ville à des processus différents. Mais cette différence provient du fait que l'un s'intéresse à la sociabilité et à la dimension socioaffective, alors que l'autre est préoccupé par une dimension structuro-fonctionnelle, où les modes de localisation et de spatialisation des activités permettent l'émergence d'un type de rationalité, approprié à chacune d'elles. Pour ceux qui sont intéressés par la typologie des villes d'après leur dimension, le cas de Mulhouse permet de complexifier un classement unidimensionnel. Les enjeux sont perçus grâce à un milieu d'interconnaissance, où l'implication de chacun suscite une volonté de solution. Cela nous ramène à l'expérience de la ville, proposée comme référence idéale par J. J. Rousseau. Il s'agit d'une ville de petite et moyenne dimension où l'interconnaissance et l'identification au lieu permettent l'émergence d'une volonté générale (Vernes P. M., 1978). Tout en faisant remarquer l'importance d'une ville à dimension humaine, pour susciter la "volonté générale" et le souci de relever les défis, S. Jonas évoque les effets conjoints de la dimension et de la structure sociale où une bourgeoisie locale est en situation d'émulation. Cela développe une capacité d'innovation et induit à un cosmopolitisme nécessaire pour assurer le renouvellement. Il s'agit d'abord de valoriser des références positives vis-à-vis de l'extérieur: Manchester, Paris, la . Suisse, ... Ensuite pour participer à l'ambiance internationale, il est de bon ton d'envoyer des citoyens à l'étranger et de recevoir sur place des "professionnels" venant de l'extérieur. Cela assure des transferts de technologie. Tout cela permet aussi d'articuler la science et la pratique. La ville de moyenne dimension suscite un cosmopolitisme axé sur l'agir productif. II est donc connoté autrement que celui présenté par G. Simmel à partir de l'expérience de la "Groszstadt". Pourtant l'internationalisme de Mulhouse ne porte pas sur son Hinterland commercial. Celuici reste essentiellement français, au point que le rattachement à la Prusse en 1870 créera des circonstances fatales au dynamisme de la ville. Cela amène à poser une des questions centrales du volume: Y a-t-il des contextes où la ville garde la potentialité d'un dynamisme autonome, et d'autres supposant plus de délocalisation ? Après 1798, comme le fait remarquer S. Jonas, la ville de Mulhouse n'est pas réduite à être une unité urbaine municipale, prenant son sens dans un réseau national uniformisé. Elle n'est rien dans le réseau politicoadministratif. Sous le Second Empire, Mulhouse arrive à grand' peine à arracher à Altkirch le chef lieu de la sous-préfecture sans pouvoir jamais supplanter Colmar. Le dynamisme de la ville est endogène, le local y correspond encore à ce qu'en dit Monique Coornaert, "un mode d'organisation de la vie collective à partir d'un espace qualifié et qualifiant, qui induit un changement de rationalité, de valeur, voire d'éthique" (Coornaert M., 1985). La ville y est un espace à ce point qualifié et qualifiant que le projet d'urbanisme est porté par le milieu industriel, fort préoccupé de l'agrandissement de la ville, de l'adaptation fonctionnelle de son centre, et de l'incorporation en son sein de logements ouvriers. L'industrie capitaliste naissante

8

n'y a pas marginalisé le développement du tissu urbain résidentiel et tertiaire. La ville dans sa matérialité se présente encore comme une "oeuvre" exprimant l'identité et la fierté collective. Bien des bourgeois ont la préoccupation de se comporter en hommes publics selon le modèle promu par la Révolution Française, mais ce type de développement à caractère endogène n'entre pas encore en compétition avec un autre modèle de développement capitaliste où la croissance industrielle n'a cure des perturbations de son environnement, parce que son dynamisme dépend de réseaux délocalisés . L'importance que ce dernier modèle prend en fin de siècle n'explique-t-elle pas en partie l'incapacité de la ville à relever le défi après son intégration à l'Empire germanique? Cette transformation des modes de spatialisation était peut-être un nouvel enjeu auquel Mulhouse a été confronté trop brutalement, en le cumulant avec le handicap de la perte de ses marchés traditionnels. S. Jonas ne cherche pas à répondre à cette question. Implicitement, il nous interroge: y a-t-il encore aujourd'hui des acteurs dont le sens de l'action découle de la référence au lieu ou de l'attachement au lieu? Certains espaces de vie quotidienne peuvent garder une signification forte au niveau socio-affectif, sans induire une dynamique structurofonctionnelle. Dans ce dernier cas, ces agrégats spatiaux continueraient, selon l'excellente formule de B. Poche (1992), à être des matrices de la production sociale du sens, constituant de façon endogène une structure d'intelligibilité du monde. Pourtant ils n'induiraient plus des initiatives et des actions collectives aptes à produire de la "richesse" économique. Cette articulation entre les deux dimensions du local est un des problèmes qui préoccupent le "localisme" actuel. Le localisme comme concept de mobilisations est soustendu par des implicites. D'une part, il est présupposé d'une capacité territorialisée de développement endogène à la fois culturelle et économique. D'autre part, il Ya supposition que cette capacité existe en tout lieu à condition qu'elle s'éveille. D'où le rôle dévolu aux agents de localisation. On peut tirer quelques leçons de l'histoire de Mulhouse. Il n'est point besoin d'être de grande dimension et de fonctionner sur une sociabilité à base d'anonymat pour être un milieu innovateur. En outre, le local a son dynamisme dans des ouvertures sur l'extérieur, à condition d'être un lieu de centration qui maîtrise les échanges. Il est donc un support pour les intensifier et les sélectionner. Il est ainsi d'autant plus fort qu'il est apte à entrer dans un réseau dont il constitue un point nodal. Ce dynamisme est relié à une structure sociale interne particulière. Il ne s'agit pas d'un pur effet des agrégats spatiaux. Tout cela permet de spécifier les qualités à promouvoir au niveau local. Le terme de localité nous paraît avoir l'avantage de s'appliquer indistinctement à des espaces urbains et ruraux. De ce fait, il se situe au-delà d'une représentation où il y il rupture et opposition entre ville et campagne. La campagne peut vouloir affirmer sa différence en s'appuyant par exemple sur l'habitat et le paysage, tout en développant une lecture de soi sans forme d'implication multiple dans des réseaux extérieurs. Mais il ne faudrait pas oublier que certains lieux sont pris dans un mécanisme de crispation identitaire d'autant plus agressif qu'ils ont une difficulté à entrer dans le jeu. Dépassant le dualisme, le terme de localité nous paraît apte à analyser le local comme un noeud inséré dans un réseau alvéolaire. Cela nous amène à dire que l'urbanisation, comme processus valorisant la mobilité et la communication sous toutes ses formes, transforme autant la campagne que la ville. 9

Mais le problème s'inverse si l'ancrage, la localisation, est le fond comme on dit en psychologie de la perception, sur lequel la mobilité vient prendre forme ou si l'on est dans la situation inverse. Nous ferions volontiers l'hypothèse d'une
prédominance progressive du deuxième mode sur le premier.

Devrait-on développer un nouveau paradigme pour comprendre le local aujourd'hui comme le suggèrent M. Bassand et son équipe (1990) ? Cela devrait-il aboutir au niveau de la politique spatiale à passer d'un urbanisme de zonage à un urbanisme de réseau comme le suggère G. Dupuy (1991)? Toutes ces questions restent ouvertes et sont suggérées par ce travail sociohistorique remarquable. Cet ouvrage est un apport important à la problématique de la ville et à l'explicitation des facteurs multiples qui contribuent à soutenir le dynamisme local. Il répond donc à un double objectif: nous renseigner sur l'histoire de Mulhouse, contribuer à analyser le statut de la ville dans le changement social.

BIBLIOGRAPHIE

Colin) .

Bassand M., Joy D.,Leresche Ph., Schuler M. (1990), La question locale, un éternel sujet d'avant-garde? IREC Lausanne, Rapport de recherche. Coornaert M. (1985), Le local, une nouvelle figure de la vie urbaine et sociale? (in Figures de la ville - Autour de Max Weber, Paris, Aubier - Champ urbain). Dupuy G. (1991), L'urbanisme des réseaux: Théories et Méthodes (Paris - A.

Remy J. (1989), "Comment problématiser le changement social ?" in Forme et le sens, Bruxelles, Ed. Fac. Saint Louis. Poche B. (1992), "Entre l'économie nwnde et la néo-localité : La problématique territoriale du sens." (Communication au 14e congrès A.I.S.L F., Lyon). Vernes P. M. ( 1978), La ville, la fête, la démocratie: Rousseau et les illusions de la communauté, Paris, Traces.

Jean REMY

10

Sujet vaste et ambitieux que celui traité par le professeur

Stéphane Jonas dans sa

thèse de doctorat dont il nous donne dans cet ouvrage les quatorze premiers chapitres; sujet actuel, car nul problème n'est en France aujourd'hui, et plus encore en Europe, plus pressant que celui de la Ville dans ses composants, ses structures, son évolution, ses contraintes et ses impératifs dont, essentiels, les problèmes de l'espace urbain et du logement. Comme le note pertinemment le professeur Jean Remy, Mulhouse constitue dans ce domaine un exemple privilégié: les historiens de la cité ne se sont pas privés d'en évoquer les multiples aspects. Les uns pour louer le caractère hardi des solutions prônées par les pionniers du XIxe siècle qui ont senti l'importance du problème, apportant des solutions hardies pour l'époque; d'autres pour souligner, en fonction des grandes enquêtes sociales de la Monarchie de Juillet et du Second Empire, le caractère "monstrueux" de l'entassement des personnes et des familles dans une cité, médiévale encore par bien de ses aspects et non préparée, ni dans ses constructions, ni dans ses services, ni dans ses mentalités, à recevoir le flux de la population immigrée qu'attire l'industrie naissante.Et c'est bien le caractère "novateur" du travail du professeur Jonas, celui d'un esprit "libre" et dégagé de toute préoccupation intéressée, d'avoir considéré la cité comme un "objet scientifique", d'avoir tenté de faire profiter la Ville, autrefois cité de la Décapole alsacienne puis alliée aux Cantons suisses, des récentes conquêtes de l'histoire et de la sociologie urbaines qui, en Occident, ces dernières années, ont donné lieu à d'importantes études critiques et à de rigoureuses analyses méthodologiques, notamment celles concernant l'approche monographique qu'a choisie l'auteur. L'Amérique, maîtresse en ce domaine, a donné l'exemple de l'approche méthodologique des case studies, des études de cas. Ce caractère d'objectivité scientifique - qui n'exclut pas la passion d'apprendre, de comprendre et de faire comprendre - apparaîtautant dans l'analysedu processus historique que dans l'étude des mécanismes de tous genres qui président à l'évolution urbaine. Évolution ou révolution? Les historiens se plaisent à poser ces problèmes qui ne sont souvent que de façade, de même qu'ils aiment évoquer les "lignes de pertinence" qui rendent compte des motivations. A Mulhouse, le problème est à la fois plus simple et plus complexe: il s'agit, face aux défis du monde moderne, à la fois économiques et politiques, de définir les modalités d'appropriation de l'espace et du temps par une société nouvelle. Une date essentielle qui fixe les idées: 1746, retenue par l'auteur pour suivre dans la cité patricienne l'entrée progressive de l'Industrie; une autre date qui faillit "culbuter" la première, 1798, le rattachement à la France. Double saut dans l'inconnu, dont on n'a 11

pas toujours mesuré les conséquences, rupture spirituelle plus encore que technique. La croissance urbaine aux diverses époques s'accompagne d'une crise d'identité. Le masque doit épouser le visage. A l'ancienne hiérarchie, membres du Conseil, bourgeois et l'admis à la protection", allait se substituer une classification sociale bien différenciée: industriels, bourgeois et ouvriers; les premiers conservent le pouvoir sans connaître les tentations administratives, les seconds voient leurs droits politiques réduits, les "admis à la protection" ou Schirrnverwandte et les "Étrangers" (au sens de l'ancienne République) ont obtenu leur affranchissement complet: les uns et les autres vont constituer l'essentiel du potentiel démographique, moteur souverain du développement de la cité. Les impératifs du siècle, liberté de l'individu, rôle de l'État, recherche spirituelle cèdent devant le problème majeur, nourrir, loger, donner du travail, évacuer les déchets. Née de l'industrie, tenue en mains par une bourgeoisie conquérante, la ville réalise son extension spatiale. L'auteur excelle à démêler les influences majeures - internes et externes - qui président à la mise au point des solutions originales adoptées par les industriels mulhousiens, groupés après 1825 au sein de la "Société Industrielle", titre alors révolutionnaire, baigné de Saint-Simonisme et de franc-maçonnerie. N'est-ce pas l'époque où Émile Souvestre, professeur nouvellement arrivé au Collège de Mulhouse, dépeignait la population de la ville comme "un mélange d'Alsaciens, de Suisses, de Tyroliens, de Juifs et de Français de l'intérieur" ? Pour les promoteurs, qu'ils soient dans la société civile ou appartiennent à la municipalité, une "mission" s'impose, issue de la Réforme et de la Révolution, celle des Droits de l'homme, concilier le matériel et le spirituel: loger les gens et construire des maisons, assurer l'unité spirituelle dans l'élaboration des valeurs communes, dans cette grande aventure collective qu'est la vie d'une cité aux XIxe et xxe siècles. Une histoire des sentiments devrait sous-tendre celle de ces réalisations: de l'indignation à la fraternité, de la révolte à la soumission obligée. Le temps des "fabricants" tend à remplacer celui des pasteurs. Dans le ciel, vide pour certains, des signes nouveaux effacent les symboles anciens. Au centre du débat - et du combat - : "Le Nouveau Quartier" consacre l'avènement du nouveau Mulhouse et la rupture avec le passé. Situé entre la Vieille Ville et la future gare inaugurée en 1841, il est l'expression d'une puissance financière qui affirme son emprise sur le sol comme sur les hommes. En contrepoint, l'enquête du docteur Villermé en 1836 sur les logements ouvriers. Il faudra attendre 1853 pour que soit lancée la Cité ouvrière dont l'auteur a réservé l'étude pour un second volume. "Après le pain, l'éducation est le premier besoin du peuple" : la formule de la Révolution reste vraie à Mulhouse comme ailleurs. Une politique scolaire doit compléter l'ensemble. Culture et industrie, l'examen des réalisations suppose également une élaboration méthodologique. Il s'agit d'une culture technique et professionnelle dont les mots clefs sont indiennage, papiers peints, chimie des colorants, mécanisation à tous les degrés... L'acte de fondation de la Société Industrielle stipulait dans son premier article qu'elle aurait pour mission "l'avancement et la propagation de l'industrie... faisant passer l'industrie de l'état empirique au rang d'une véritable science". De là la fondation des diverses écoles et surtout la création d'un état d'esprit. De même que dans son analyse de la génétique contrôlée industrie-urbanisme, l'auteur apporte tous ses soins à l'étude des manifestations tangibles révélant les facteurs d'innovation, les môles de résistance, 12

le rôle des "artistes" et artisans: dessinateurs, graveurs sur rouleau, chimistes, mécaniciens et ingénieurs, sous-tendant l'effort technique. Les échanges à l'extérieur se multiplient: si l'Angleterre et la Suisse sont présentes à Mulhouse, si la campagne voisine fournit chaque matin la main-d'oeuvre nécessaire, les échanges à plus ou moins grande distance se multiplient: le canal du Rhône au Rhin est ouvert au trafic en 1829, la première ligne du chemin de fer est inaugurée en 1839: l'auteur a inséré dans l'ouvrage une partie de ses travaux sur ce sujet, notamment l'essentiel des trois articles parus dans le Bulletin de la Société Industrielle. A l'âge des premières Expositions Industrielles, Mulhouse n'est pas loin de se présenter à l'aube de la Révolution de 1848 qui verra la mise en place d'une nouvelle politique de bienfaisance, comme le "Manchester français". Sans doute, alors est-il encore trop tôt pour parler d'un "modèle mulhousien", intégrant dans un système plurirelationnel industrie, urbanisme, culture technique et embryon d'une politique sociale. Mais les bases de la réflexion, non plus dans le discours mais dans l'action politique, ont été posées. Nul plus que le professeur Stéphane Jonas n'était apte à en discerner la valeur exemplaire. Par ses origines, ses expériences, ses fonctions, sa foi en l'homme et sa générosité, il pouvait démêler les fils complexes de la trame mulhousienne. Homme venu d'ailleurs à une heure critique, celle d'une réaction féroce sur une Hongrie désemparée, réfugié en France, apprenant la langue, trouvant dans son épouse un appui renouvelé, il a su forcer la sympathie et plus encore l'estime de ses interlocuteurs alsaciens. Quand il y a plus de vingt ans, alors doyen de la Faculté des Lettres, sur le vu de ses premiers travaux, je lui confiais la direction de l'Institut d'Urbanisme récemment fondé à notre Université, je lui ai fait confiance. Depuis, cette confiance n'a jamais été démentie.

BIBLIOGRAPHIE Histoire de Mulhouse des origines à nos jours (sous la direction de Georges Livet et Raymond Oberlé, Collection "Histoire des villes d'Alsace", DNA 1977, chapitres V et VI par Raymond Oberlé, chapitres VII-X par Paul Leuilliot).

Georges LIVET

13

INTRODUCfION
Cette recherche porte sur une tranche significative de 100 ans de l'histoire urbaine de cette ville industrielle célèbre qu'était Mulhouse à l'époque des deux premiers décollages industriels. Une période importante aussi pour notre civilisation européenne qui venait alors de faire démarrer la révolution industrielle, notre société industrielle. Cette histoire urbaine - qui va de 1740 à 1848, depuis la fondation des premières fabriques d'impression sur étoffes jusqu'à la révolution de 1848 - est l'épopée industrielle d'une petite ville libre d'Occident, calviniste, encore agricole et artisanale, de 4000 habitants en 1740, alliée aux Cantons suisses, qui n'avait a priori aucune raison objective d'épouser l'industrie. Mais nous savons maintenant, notamment grâce aux historiens anglais de l'industrialisation, que ce mode de production qu'était la production industrielle, a frappé dès son début aussi bien à la porte des petits bourgs de la campagne qu'à celle des grandes villes. Enclavé dans les territoires des grands empires féodaux aux frontières mal définies du Rhin Supérieur, dirigé par une bourgeoisie plutocrate avec ses six corporations immuables, Mulhouse est touché aussi par une deuxième révolution: celle de 1789 qui l'intègre, non sans mal, dans l'espace national français naissant. Et à la fin de ma période d'étude, en 1848, Mulhouse est une ville française modèle de la grande industrie de pointe, ville d'innovation, capitale industrielle du département du Haut-Rhin, un des cinq pôles industriels de la France du XIXe siècle. Dans ma thèse d'Etat de 1989 1, dont ce travail constitue la première partie, je voulais renouer avec la tradition sociologique de l'approche monographique et de faire une étude de cas. L'approche monographique n'est évidemment pas entendue ici dans le sens classique de discours descriptif d'un phénomène; approche préconisée en sociologie à l'époque touchée par ma recherche, notamment par Frédéric LE PLAY. Elle est entendue dans le sens actuel des études de cas élaborées par les Anglo-Saxons sous le terme de case studies, où l'objet d'étude n'est ni descriptif, ni abstrait, et sa particularité peut parfaitement être cernée par le choix rigoureux d'hypothèses sélectionnées. J'ai décidé aussi de me restreindre autant que possible à l'entité urbaine la plus petite: communale et municipale, non pas en tant qu'entité institutionnelle stable et commode, mais en tant qu'entité locale que je considère comme la clé de voûte de tout ce qu'on appelle actuellement la grandeur industrielle historique de Mulhouse. A partir de ma position de principe d'attacher une importance primordiale à l'espace communal, j'ai donc été confronté à un choix méthodologique. En effet, d'une part les deux échelles d'études les plus importantes qui sont l'échelle municipale et l'échelle de l'agglomération m'ont paru hors de ma portée. D'autre part l'étude à l'échelle de l'agglomération quelque scientifique qu'elle fût, ne pouvait pas se 15

substituer dans mon esprit à celle de l'espace local communal et municipal. J'ai décidé de prendre parti, ce qui s'est avéré très fructueux par la suite. Au-delà d'une stratégie raisonnable du choix de l'échelle d'étude, l'entité municipale est en même temps une entité spécifique de la ville européenne touchée par l'industrialisation, selon les thèses de Max WEBER sur la ville.2 En quoi consiste cette spécificité, à Mulhouse? Il s'agit de l'autonomisation du champ économique à l'échelle de la ville communale, par rapport à deux autres champs dominants qu'étaient, pendant plusieurs siècles en Europe, les champs politique et religieux. Il fallait une économie industrielle urbaine efficace pour que cette autonomisation du champ économique puisse s'imposer, et les études sociologiques de Jean RÉMY, menées sur la ville en tant que phénomène économique, aussi bien que celles menées sur Max WEBER m'ont permis d'adopter ces hypothèses pour Mulhouse 3. La particularité de Mulhouse consiste cependant en ce que cette spécificité urbaine bénéficie également d'une position d'extraterritorialité par rapport à son environnement régional et ethnique. Pendant le premier take off de la deuxième moitié du XVIIIe siècle il s'agit même d'une double extraterritorialité: politique (République indépendante alliée aux Cantons suisses) et économique (industrialisation), et les travaux de l'historien strasbourgeois, le Doyen Georges LIVET, sur l'arrivée et l'installation de la "Pax Ludovica" sur le Rhin montrent comment cette nouvelle donne géopolitique permet à Mulhouse d'amorcer un processus de délocalisation qui lui assurera une présence politique et économique dans cet espace stratégique qu'est devenue la Rhénanie Supérieure 4. Cependant cette délocalisation s'appuie sur une industrie locale et municipale naissante où le principe de localité est d'abord absolu, et il gardera plus tard, au XIXe siècle, une importance particulière dans l'économie dominante. J'essaierai de montrer comment l'esprit capitaliste protestant local de la bourgeoisie citadine locale ancienne, devenue entrepreneur, a pu maintenir une certaine extraterritorialité municipale industrielle même après son intégration dans l'espace national français, grâce à la conclusion d'un traité avec la France révolutionnaire; traité qui lui était très favorable.

***
La tranche d'histoire urbaine que couvre ce livre est plus facile à dater qu'à identifier. Certes il s'agit d'une période de 108 ans, qui commence avec la fondation des premières fabriques et qui se termine avec la Révolution de 1848. Mais sur le plan de l'histoire industrielle la période choisie est inachevée, puisque Mulhouse a certes terminé son premier décollage industriel, mais le deuxième décollage, celui de la mécanisation, bien entamé, commençait seulement à porter ses premiers fruits. De même que, sur le plan de l'histoire sociale, la bourgeoisie industrielle protestante garde certes globalement, au-delà de 1848 et jusqu'à la fin du siècle, ses structures d'entreprise basées sur la tradition familiale et le règne des dynasties industrielles. Mais le mouvement social et ouvrier a commencé seulement, dans les dernières années du Second Empire, à sortir de sa "proto-histoire". La répartition du livre en quatorze chapitres et en quatre parties a, par 16

conséquent, comme principe de présenter un fragment significatif de l'histoire urbaine de Mulhouse, à savoir la genèse et le décollage d'une ville industrielle de pointe et d'innovation mais sans aucune vocation de commandement régional. Si nous pouvons considérer la période urbaine choisie comme fragment significatif à l'échelle du temps, c'est grâce à l'histoire locale. Le coup de force du corps des marchands en 1742 pour briser le monopole multi-seculaire des six corporations et leur accès au pouvoir politique comme "septième tribu virtuelle"(R.OBERLE), suivi de l'autorisation accordée par le Magistrat en 1746 d'installer dans la ville la première fabrique d'impression sur étoffes, inaugure dans l'histoire de la petite République d'abord un esprit mercantile (Handelsgeist), un esprit industriel capitaliste ensuite, et annonce la rupture dans les mentalités et l'abandon de l'ancien esprit corporatiste. C'est l'identité même de Mulhouse qui va changer, en épousant l'industrie. La succession chronologique-historique des chapitres laisserait à première vue supposer que leur organisation relève d'une logique historique. En fait, le principe d'organisation qui les sous-tend, suit une logique de sociologie urbaine et de l'anthropologie de l'espace formulée de la manière suivante, aussi bien par l'urbaniste Leonardo BENEVOLO 5 pour le XIxe siècle que par le sociologue Henri LEFEBVRE pour la situation actuelle 6: l'urbanisme est politique. Sous cet angle, la succession des grandes périodes historiques et des bouleversements révolutionnaires d'un siècle d'histoire urbaine telles que la République libre de Mulhouse (1740-1798), la Révolution Française et le Premier Empire (1798-1814), la Restauration (1814-1830), la Monarchie de Juillet (1830-1848), a certes marqué le développement urbain, industriel et technique à Mulhouse, mais avec la réserve théorique importante formulée d'une façon pertinente par BENEVOLO, pour l'urbanisation du XIxe siècle, à savoir qu'il existe un décalage entre l'urbanisation et le développement économique et social dans les pays industriels avancés. Nous pouvons effectivement voir que les grandes transformations urbanistiques locales arrivent à des moments historiques décalés par rapport aux grands changements de régime: les débuts des grands travaux d'aménagement urbain avec la démolition des portes et des remparts entre 1809-1811, la création du Nouveau Quartier bourgeois en 1825 arrivent finalement en plein interrégimes. Et la fondation de la Société Industrielle de Mulhouse (S.LM.) n'est pas faite au moment le plus favorable qu'était le boom napoléonien, mais en 1826, sous la Restauration, régime totalement hostile à cette initiative et la période politiquement la plus défavorable au développement industriel de la ville. Ainsi l'approche monographique rigoureuse de l'histoire urbaine de Mulhouse peut permettre, même pour un fragment de son histoire, de découvrir l'importance fondamentale des facteurs de localité qui régissent les rapports "génétiques" multiples et complexes qui s'établissent entre l'industrialisation, l'urbanisation et la culture technique. J'ai opté dans cette recherche pour l'hypothèse weberienne sans adhérer nécessairement aux conclusions du sociologue allemand - selon laquelle Mulhouse, comme d'autres villes européennes, était porteur d'un projet urbain rationnel dans lequel les facteurs endogènes pouvaient s'organiser en des configurations autonomes ayant leur temporalité propre. Et si je devais choisir un leitmotiv symbolique pour ma problématique du point 17

de vue de l'importance du local, ce serait assurément l'idée du Professeur E.F. SCHUMACHER: Small is beautiful 7 puisqu'elle convient à l'image que je me fais du Mulhouse du XVIIIe et du XIxe siècle. Cette ville industrielle est en effet toujours restée petite et son destin s'est joué dans son noyau qu'était d'abord la cité historique et plus tard la ville municipale. Le premier take off s'est effectué dans un espace bâti emmuré et sans faubourg, de 15-20 hectares où se trouvaient en 1798 trente fabriques d'impression sur étoffes. Au cours du second take off la ville continue de garder une taille modeste - environ 30.000 habitants en 1850 - par rapport à d'autres villes industrielles françaises de pointe et d'innovation semblables telles que Lyon et Lille, Liège en Belgique ou Manchester en Angleterre. Même après le développement industriel péri-urbain, l'espace urbain municipal a toujours gardé, grâce à sa centralité puissante, les quatre cinquièmes des fabriques, pour ne pas parler du monopole des centres de décision et d'affaires. Mulhouse est resté donc à cette période une ville industrielle à dimensions appropriées à l'échelle humaine. Et ce fait m'a incité à persévérer dans l'approche étude de cas de son espace municipal. Cette position du problème par rapport au choix de l'entité urbaine étudiée ne veut pas s'inscrire en faux contre l'importance et la validité des études urbaines historiques à l'échelle de l'agglomération ou celles inscrites dans un cadre plus large dans lequel l'échelle de l'agglomération bénéficie d'une approche préférentielle 8. Elle s'explique par la validité et la pertinence de l'échelle d'étude communale et municipale par rapport à mon objet de recherche.

***
La recherche des sources et l'organisation de leur exploitation ontété largement tributaires du thème de recherche de ma thèse d'Etat. Mais elles sont non moins dépendantes de la période historique choisie et des disciplines scientifiques fondamentales impliquées: sociologie, urbanisme, géographie, histoire et architecture. Le principe méthodologique qui m'a guidé pour ce qui est des sources et des références peut se résumer en ceci: découvrir et exploiter des sources non encore exploitées et les utiliser en priorité; revoir, dans la mesure du possible, les grandes sources devenues références à Mulhouse même, dans le cas où il existe des travaux importants se référant à elles; faire des évaluations critiques des sources plutôt qu'une approche positiviste et exhaustive à leur égard. En ce qui concerne cette dernière considération, j'ai tenu compte du fait que les grands sanctuaires, anciens et nouveaux, de la mémoire collective du Mulhouse industriel, en l'occurrence la bibliothèque de la Société Industrielle de Mulhouse, les Archives Municipales, le Musée de l'Impression sur Étoffes, ainsi que le Centre d'Archives et de Recherches Économiques (CERARE), - dernière fierté des Mulhousiens en matière de préservation de la mémoire industrielle, oeuvre remarquable du Président Jacques-Henri GROS - "ne savent pas encore exactement ce qu'ils possèdent" 9 soit par manque des moyens de modernisation, soit parce qu'ils n'arrivent pas encore à ouvrir suffisamment leurs archives vers l'extérieur. L'aspect pluridisciplinaire de mes recherches et de mon approche méthodologique m'a amené à une diversité des sources que j'ai pu utiliser, que l'on 18

peut regrouper ainsi: archives-documents (records) et vestiges-monuments (remains). Cette grande répartition de données historiques de tradition et d'expression anglo-saxonnes est valable et justifiable dans le cas de mes travaux sur Mulhouse. Ainsi pour ce qui est des termes, je garderai la dichotomie documentsmonuments proposée par R. ARON pour ses études sur la conscience historiquelO. Dans le cas des documents il s'agit essentiellement de documents écrits, cartographiques et iconographiques. En ce qui concerne les monuments, il s'agit de deux types de monuments différents: monuments architecturaux et monuments industriels. Le concept de monument industriel est ici entendu dans le sens de l'archéologie industrielle du terme et comprend deux grands groupes de sources: fabriques et habitations d'origine industrielle. D'une manière générale, la ville de Mulhouse elle-même, en tant qu'espace physique et social, est considérée dans ce livre comme une oeuvre qui porte le témoignage plastique, paysager et symbolique-esthétique des idées, des sentiments et des aspirations de ceux qui l'ont créé. Sous cet angle, Mulhouse est à la fois la ville, c'est-à-dire une donnée architecturale pratico-sensible, et l'urbain, c'est-à-dire une donnée sociale, l'expression des rapports, des significations et des sens11. Si le terme "vestige" s'applique dans beaucoup de cas aux fabriques disparues ou transformées en situation de "déserts industriels" en tant que forme architecturale, l'espace industriel municipal garde encore beaucoup de témoignages architecturaux usiniers concentrés actuellement dans les anciens faubourgs de la Porte du Miroir (SA CM) et de Dornach (DMC). Il s'agit des témoignages architecturaux mais aussi urbanistiques - puisque le site géographique a remarquablement perduré - qui m'ont été indispensables pour reconstruire le passé, sans tomber dans la chronique historique positiviste et descriptive. La sélection des sources pour l'étude d'une installation ou d'un édifice industriel ancien a été dictée par le principe d'archéologie industrielle de tenir compte à la fois de l'observation des traces matérielles de l'environnement historique (M. DAUMAS) dans lequel se sont déroulées les activités industrielles. Il en a été de même pour le Nouveau Quartier, bien que nous soyons dans son cas en face d'un monument architectural, par ailleurs en voie de classement, qui est un des meilleurs témoignages architecturaux en France - avec la rue de Rivoli de Paris - du classicisme romantique12. La célèbre place triangulaire avec les rues adjacentes, garde fidèlement la forme architecturale, urbanistique et paysagère des années 18251930. Pour cette place triangulaire dominée par l'hôtel monumental de la S.l.M., l'un des jeunes dirigeants de la Société, Jean-Pierre HOLY, a imaginé, dans la belle tradition locale, un projet audacieux de préservation et de récupération. L'étude du Nouveau Quartier, par des visites - extérieur, cours et intérieur de quelques appartements compris - m'a aidé, m'a été précieuse et même indispensable. Pour ce qui est des documents écrits, j'ai adopté une méthode de recherche des sources qui consistait d'une part à revoir des documents écrits de l'époque, c'est-àdire des sources principales: journaux, publications périodiques, rapports d'entreprise, travaux statistiques patronaux, recueils et répertoires biographiques, revues savantes, études particulières, - même s'ils ont déjà été cités, puisque de mon point de vue ils pouvaient contenir des éléments d'information supplémentaires. D'autre part j'ai eu, dès l'origine de mes recherches sur Mulhouse, la fascination de la découverte éventuelle de choses nouvelles qui n'avaient jamais 19

été traitées ou qui avaient été laissées de côté, ou tout simplement connues à l' époque mais tombées dans l'oubli. C'est un sentiment légitime, je crois, du chercheur qui s'installe dans la longue durée d'un sujet historique, même si souvent ce n'est pas gratifiant. Pour ce qui est de la découverte des sources existantes mais non répertoriées, je voudrais ici mentionner à titre d'exemple celles de la fondation du Nouveau Quartier. Si la genèse et la construction de ce quartier remarquable peuvent constituer deux chapitres dans ce travail, et indépendamment de l'aspect décisif du sujet, c'est grâce aux encouragements du Professeur R. OBERLE, alors archiviste. Si j'ai pu trouver des documents nouveaux sur le Nouveau Quartier dans les Archives Municipales, c'est parce que j'ai émis l'hypothèse de travail que la Société du Nouveau Quartier a dû durer au-delà de la date officielle de sa disparition indiquée par la très officielle Histoire Documentaire de 1902 éditée par la SIM. La Société qu'on croyait disparue en 1834 a changé simplement de nom. Dans le domaine de la réutilisation des sources connues pour une nouvelle hypothèse de travail, je citerai le réexamen des archives maçonniques locales qui m'a permis de reconstituer la liste des véritables membres-fondateurs de la SIM appartenant à la Loge la Parfaite Harmonie. Dans ce cas s'est posé le problème de se fier ou non, quand et par rapport à quoi, aux grandes références bibliographiques. Les éléments bibliographiques en matière d'urbanisme et d'architecture de l'époque étant très rares dans les sources locales, je me suis mis à relire, titre par titre et souvent page par page, tous les Bulletins de la SIM, depuis 1826 jusqu'en 1875. Ce travail "pharaonique", qui a duré plus d'une décennie, a été très fructueux, mais ne disposant pas dès le départ d'un ordinateur, je n'ai exploité pour cette partie de mes recherches sur Mulhouse qu'une petite partie de la banque de données réunie d'une façon artisanale, par bricolage intellectuel et scientifique. 11n'est pas question de décrire ici le nombre considérable de documents non classés que j'ai exploités dans les archives de la SIM et que j'ai trouvés par hasard ou par intuition et souvent lus "en diagonale", rapidement. Je voudrais seulement rappeler quelques ouvrages, indiqués dans la bibliographie, importants, de l'époque et envoyés à la SIM et dédicacés par leurs auteurs, mais qui n'avaient pas été lus ou qui avaient été oubliés dans les procès-verbaux. Je voudrais insister à ce propos sur le livre envoyé par l'architecte royal anglais H. ROBERTS en 1851 - rapporté de l'Exposition Universelle de Londres de 1851 et celui envoyé et dédicacé par le célèbre enquêteur social belge, E. DUCPETIAUX, écrit en 184613. En suivant la méthode d'archives du sociologue R.H.GUERRAND, utilisée notamment dans sa thèse sur la question du logement de Paris au XIXe siècle, ainsi que ses conseils, j'ai retravaillé tous les ouvrages rares de l'époque tombés dans l'oubli de la mémoire collective scientifique 14.En ce qui concerne les ouvrages non classés des archives de la SIM - et qui ont porté dans ma thèse d'État la mention énigmatique "les archives de la SIM" - leur classement est en cours par l'équipe de la bibliothécaire, Madame PASCAL et l'entrée de l'Université de Haute Alsace dans la gestion de ces archives exceptionnelles permettra sans doute une plus grande ouverture pour les chercheurs. L'exploitation des documents cartographiques disponibles mais relativement peu utilisés d'une façon systématique, a été un de mes objectifs majeurs. D'autant plus

20

que j'ai décidé de faire aussi régulièrement que possible, à travers les différentes périodes que couvre cette recherche, une répartition des fabriques. des habitants, des rues, des maisons, du foncier et de l'espace vert (très rare), par quartier et par faubourg. Cette répartition géographique et de morphologie sociale n'a jamais été faite pour Mulhouse sur ma période d'étude, excepté celle d'avant 1798, pour ce qui est de la cité historique étudiée par le Professeur R. OBERLE (population et maisons par quartier). Cette répartition aurait été impossible sans cette remarquable série locale de cartes et de plans que possède Mulhouse depuis le Plan MERlAN publié dans Topographia Helvetiae en 1642: le Plan ZEITER de 1710, le Plan de 1797 exécuté par un auteur inconnu, le Plan GIROY de 1811, le Plan HOFER de 1830 exécuté entre 1826 et 1828, le Plan EDMOND de 1844 et le Plan HOFER de 1850. Ces Plans, accompagnés ou non de livrets, m'ont permis de suivre le développement spatial, démographique, socio-professionnel, foncier, urbanistique et architectural de la ville, la transformation interne du centre historique, la formation et l'extension de la banlieue municipale. Les archives locales indiquées possèdent les livrets du Plan HOFER de 1830 et du Plan EDMOND de 1844. Les autres livrets de Plan ont disparu ou n'ont pas encore été retrouvés, ou bien n'existent pas. Ils m'ont permis d'étudier les noms des rues ainsi que leur nombre, les professions des propriétaires (1830), la nature de la propriété: maison, fabrique et terrain et leur regroupement par quartier et par faubourg de référence. Ce travail pénible et de longue haleine m'a pris des années et m'a poussé à établir des secteurs et faubourgs nouveaux par rapport à l'historiographie ancienne, certes importante, mais souvent partielle et descriptive, l'exploitation des plans et des cartes en vue d'une répartition précise et systématique n'ayant jarmais été faite à partir de ceux-ci. Ce travail a donc sans doute une valeur d'essai dans ce domaine. L'archiviste Gilbert BOUTILLIER des Archives Municipales m'a bien aidé dans l'identification des espaces, des maisons et des explications cartographiques. Les sources locales possèdent les documents iconographiques hors pair, que j'ai eu la chance d'étudier pendant de longues années. Leur appoint a souvent été décisif, et non seulement quand les autres sources faisaient défaut. Il s'agissait essentiellement de paysages et objets à dominante industrielle: fabriques, machines, canaux, digues, cheminées, voies ferrées, salles, bâtiments, plans industriels dont l'observation par l'image pouvait éclairer les témoignages matériels directs disparus. Les données iconographiques utilisées proviennent des directions suivantes: ouvrages de topographie; ouvrages et vues panoramiques; lithogravures : fabriques, paysages; iconographie emblématique: industriels, savants, inventeursouvriers, artistes, hommes publics, leaders locaux et internationaux de l'industrie et de la technostructure. Pour résumer ces orientations sur les sources, je voudrais indiquer que j'ai bien retenu le conseil de l'historien Lucien FEBVRE cité ci-dessous: "L'histoire se fait avec des documents écrits. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire sans documents écrits s'il n'en existe point. Avec tout ce que l'ingéniosité de l'historien peut lui permettre d'utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles. Donc avec des mots. Des signes, des paysages et des tuiles." 15

21

***
Ma démarche méthodologique dans mes intentions de l'établissement des faits du passé à partir des sources disponibles dans le présent, - et de ce fait j'ai essayé d'adopter la démarche de l'historien - m'a souvent posé le problème scientifique et épistémologique de l'interprétation. Comme plusieurs thèses récentes présentées en sciences sociales sur une période historique, la mienne aussi sous-tend un pari : celui de relever le défi interdisciplinaire. Dans mes interprétations j'ai été un sociologue ou urbanologue, et d'une manière générale, un chercheur en sciences sociales et de l'espace, qui a adopté cette observation épistémologique de Raymond ARON concernant l'action réciproque de l'histoire et de la sociologie: "Plus on se rapproche des temps modernes et plus la connaissance historique tire profit des sciences sociales. Plus elle est imprégnée par les concepts et les connaissances des sciences sociales, plus elle diffère du récit historique..." 16 Certes, tout n'est pas limpide dans la relation histoire et sociologie. Mais ma démarche méthodologique peut cependant s'appuyer sur une série de clarifications observées depuis plusieurs années entre ces deux disciplines. L'histoire n'est pas une simple accumulation des faits, mais elle comporte également la reconstitution intelligible des ensembles: événements, organisations, collectivités, spécificités telles que le local. Les faits historiques sont des faits sociaux et la sociologie peut fixer des limites non historiques dans l'espace-temps du passé, peut adopter une périodisation par rapport à ses références, mais la sociologie travaillant dans une période historique ne peut pas considérer le temps comme une simple donnée. Pour l'histoire, l'oeuvre de la prestigieuse génération des Annales partie de Strasbourg dans l'entre-deux-guerres ne pouvait que me stimuler sur cette question17, Pour la sociologie, l'exemple de Max WEBER et Werner SOMBART était stimulant, parce qu'ils ont souvent choisi des sujets de recherche historique délaissés par les historiens, tels que par exemple les villes libres d'Occident (WEBER) ou la formation des métropoles d'Occident (SOMBART). Ils ont représenté au début du siècle en Allemagne ce courant de sociologie qui reconnaissait l'histoire comme science autonome, et dans leur sociologie ils ont souvent eu recours à la méthode historique. En parlant de la sociologie weberienne, mon ancien Professeur Julien FREUND dit notamment ceci : "La sociologie est également historique. Indiquons tout de suite qu'aux yeux de WEBER l'histoire est une science capable d'élaborer des jugements de validité objective"18. De même, c'est un fait historique connu en sciences humaines que "... la sociologie du premier tiers (du xxe siècle) a, en France, exercé une influence sur l'historiographie"19. Cette influence est devenue même très féconde dans le cas de Marc BLOCH et de Lucien FEBVRE, fondateurs des Annales, pour qui nous pouvons parler, dans l'élaboration de leur histoire sociale, de véritables transferts de la sociologie à l'histoire. C'est dans cette tradition de relation réciproque entre la sociologie et l'histoire que je m'inscris, pour ce qui est de ma démarche méthodologique. Et ce n'est pas dans une époque comme le nôtre, caractérisée par une formidable accélération de la révolution technique, qu'il faut trop insister sur le bien-fondé d'une démarche historique en sociologie urbaine et en anthropologie de l'espace, afin de mieux comprendre les fondements de la révolution industrielle inventée par l'Europe. En 22

effet, malgré deux siècles et demi d'industrialisation devenue phénomène universel l'histoire urbaine d'une ancienne ville libre d'Occident telle que Mulhouse impose au sociologue et à l'anthropologue cette constatation: c'est seulement à partir d'une étude de cas de la communauté locale, profondément attachée au territoire communal, ancrée au lieu, vivant le présent, tournée vers l'avenir, mais très attachée au passé, qu'une étude sociologique peut être tentée. Mon but méthodologique est, dans ce travail, de prouver que pour des phénomènes aussi universels que la révolution industrielle, la culture technique et la question urbaine au XIXe siècle, on peut, même dans une ville industrielle de pointe et d'innovation qu'était Mulhouse, s'en tenir au local, au prochain, à l'échelle d'une communauté municipale. C'est non seulement une démarche possible, mais elle est absolument indispensable et surtout complémentaire de toute étude historiquesociologique qui procède en sens inverse. Et si nous voulons que les grands ouvrages synthétiques nécessaires et indispensables sur l'histoire urbaine de la France et de l'Europe soient régulièrement alimentés d'études de cas significatifs constamment mises à jour, nous devons non seulement choisir l'échelle municipale, mais la réhabiliter face à l'échelle de l'agglomération. Qui pourrait, en effet, nier le franc succès de l'Histoire de la France Urbaine2o, dont la publication a été une étape importante dans le renouveau méthodologique de l'histoire urbaine en France? Mais quand je considère ce qui a été dit dans cet ouvrage sur Mulhouse et sur le Haut-Rhin, un des foyers majeurs de l'Europe industrielle du XIxe siècle, je dois constater que beaucoup de choses n'ont pas été dites sur ce qu'étaient cette ville et cette région. Et dans cette absence relative de Mulhouse, pour ce qui est des XVIIIe et XIxe siècles, il y a sans doute aussi eu pour les concepteurs de cet ouvrage un sentiment de manque d'études de cas nouveaux. Et cela, indépendamment du fait que toutes les études locales de l'Est n'ont pas été prises en considération dans ledit ouvrage. L'approche méthodologique de l'étude de cas est, me semble-t-il également justifiée par l'unité historique que j'ai choisie. Le concept d'unité historique est ici entendu dans le sens sociologique de R. ARON quand il déclare: H... l'historien est tenté, quand il s'est élevé à un certain ensemble temporel, non seulement de constater le point de départ et le point d'arrivée, mais de reconstituer les étapes intermédiaires, de comparer la modalité des changements, dans une certaine unité historique, à la modalité des changements dans une autre unité historiqueH21. Sous cet angle épistémologique, cette recherche embrasse les grandes unités historiques suivantes: la période de la République libre de Mulhouse alliée aux cantons suisses (1740-1798) ; période de la France Révolutionnaire et du Premier Empire, marquée par le traité spécifique conclu entre Paris et la ville devenue française (1798-1814) ; et la période de l'intégration progressive de Mulhouse dans l'espace national français (1814-1848). En observant les interférences historiques intervenues entre les différentes unités historiques, j'ai pu constater que mes unités historiques retenues étaient non seulement des unités spatio-temporelles, mais aussi des unités de projets de la communauté locale et de ses élites. ***

23

En dehors des problèmes de la relation réciproque de l'histoire et de la sociologie et du choix de l'approche d'étude de cas, ma méthodologie a été aussi influencée par l'origine du projet de recherche. La découverte de la Cité ouvrière de Mulhouse, réalisée en 1853, s'est imposée à moi comme une valeur urbanistique et sociologique du présent: une cité ouvrière vivante, où l'habitat social est encore un espace de créativité tout à fait remarquable malgré son âge et les problèmes d'adaptation de ce type d'habitat social à la crise des villes monoindustrielles en difficulté de réadaptation. A cause de sa valeur historique exceptionnelle22 et tant que la question du logement est restée au centre de mes recherches, mes travaux historiques ont eu tendance à sélectionner le passé de Mulhouse sous le signe du singulier, un peu à l'image de la sociologie néo-kantienne surtout allemande, du début du siècle, pour qui l'histoire était une suite unique d'événements. En remontant dans l'histoire locale pour trouver un point de départ significatif, j'ai découvert l'importance primordiale et identitaire pour Mulhouse de la question urbaine. Et dans mon expérience personnelle, le rapport dialectique des questions urbaine et du logement s'est présenté dans le même enchaînement logique que celui qu'explique le sociologue R.LEDRUT dans sa préface à une étude sociologique sur l'histoire du logement à Roubaix: "Hier, c'était dans 'la question du logement' qu'apparaissaient très concrètement les rapports sociaux, aujourd'hui c'est dans 'la
question urbaine' "23. C'est en effet la dimension urbaine

-

histoire,

politique,

culture industrielle, projet social - qui m'a permis de comprendre la place non singulière de la question du logement dans la politique industrielle de la bourgeoisie protestante de Mulhouse. C'est à partir de l'urbain à l'échelle municipale que j'ai pu mieux reconstituer les événements et ensembles historiques qui sous-tendaient l'histoire urbaine de Mulhouse dans la période choisie. Une fois cette démarche entreprise, j'ai été obligé de remonter jusqu'à l'origine de l'industrialisation de Mulhouse, à la formation des premières fabriques. L'étude de la révolution industrielle est devenue ainsi incontournable en tant que facteur majeur de la transformation de l'espace urbain et de la vie urbaine de cette ville. Cependant, malgré le poids énorme de l'industrie de Mulhouse dans ce livre, mon travail ne veut pas prétendre à une recherche fondamentale réalisée sur l'histoire industrielle de cette ville. Dans ce domaine ma démarche méthodologique consiste à réévaluer les sources et travaux riches et variés de cette histoire industrielle, en fonction de son influence sur l'urbanisme et la culture technique. Cependant tout n'est pas réévaluation dans cette partie de la recherche, en matière d'histoire industrielle. Dans les chapitres VI. et VII. j'essaie de montrer, par une approche propre à l'archéologie industrielle, que certaines villes et régions industrielles de pointe qui en avaient l'étoffe et la volonté, - tel était le cas de Mulhouse - étaient non seulement les lieux de production modèles, mais aussi et surtout des lieux d'innovation et de découvertes scientifiques et techniques appliquées à l'industrie. Il me reste à expliquer les priorités que j'ai choisies en sociologie et en urbanisme. En effet il n'était pas possible de travailler sur tous les grands thèmes qui touchent l'histoire urbaine du Mulhouse industriel. Puisque dans ce grand domaine de la sociologie urbaine je suis, à Mulhouse et pour l'époque choisie, un défricheur, j'ai la lourde responsabilité d'opérer un choix régulier, méthodologique, entre les 24

événements et les faits sociaux, et l'aspect matériel de la ville (M. HALBWACHS), entre l'espace physique et l'espace social, puisqu'il ne pouvait pas être question de traiter simultanément les deux. Une direction de recherche sociologique ancienne mais en voie de renouveau m'a permis, dans mes priorités ainsi prises, d'éviter de faire des choix arbitraires et artificiels. Il s'agit de la morphologie sociale, définie par le fondateur de l'Ecole sociologique de Paris, E. DURKHEIM, comme un ensemble de branches de corpus et du savoir des sciences sociales et de l'espace qui étudie le"substrat matériel"de la société 24. L'action réciproque entre la sociologie, l'histoire et la géographie de l'entre-deuxguerres a produit même un courant de pensée et une approche scientifique, à savoir la morphologie sociale, définie par l'un des fondateurs, Maurice HALBWACHS, comme "une étude qui portait sur la forme matérielle des sociétés, c'est-à-dire sur le nombre et la nature de leurs parties, et la manière dont elles-mêmes sont disposées sur le sol, et, encore sur les migrations internes et de pays à pays, la forme des agglomérations, etc. "25.Outre le fait que la morphologie sociale s'est prolongée dans le courant de sociologie pluraliste d'après 1945 qui m'a beaucoup influencé 26, elle a eu des liens très étroits dès le départ avec non seulement des historiens des Annales, mais aussi avec la géographie humaine française. Pour cette école française, à Strasbourg, j'en ai été bénéficiaire aussi bien en tant qu'étudiant qu'en tant qu'enseignant27, et comme l'a défini Pierre GEORGE... "l'unité de la géographie repose sur le caractère de science humaine de la géographie" et d'autre part... "l'école géographique française est issue de la recherche historique"28. C'est grâce à cette conception et cet esprit de la morphologie sociale, de son approche interdisciplinaire et de sa conception de conscience historique, que j'ai pu choisir l'aspect matériel de la ville quand il m'a fallu partir de zéro dans mes recherches, sans me substituer à un géographe: propriété foncière et immobilière, grands travaux d'aménagement, paysage industriel (première partie); permanences et transformations morphologiques de la cité historique, formation des faubourgs, création du Nouveau Quartier et de l'espace urbain tertiaire central (troisième partie). La part, à première vue excessive, accordée à l'architecture de la ville, s'explique d'une part par l'existence, depuis le milieu du XIxe siècle, des courants d'architecture urbaine allant de Carlo CATIANEO jusqu'à Leonardo BENEVOLO et Aldo ROSSI qui placent parfois la science urbaine à l'intérieur des sciences humaines - tout en reconnaissant son autonomie. Sans que je sois totalement convaincu de l'appartenance de l'architecture de la ville aux sciences humaines, je constate que de nombreux théoriciens actuels de l'histoire urbaine et de la ville suivent avec intérêt la contribution épistémologique et méthodologique des sciences sociales et de la sociologie à une théorie sur la ville, y compris sur la ville historique. "Le développement des sciences humaines et sociales - constate le Professeur Pier Giorgio GERaSA, architecte et historien de l'art - (anthropologie, ethnologie et écologie humaine, géographie, sociologie, économie et même psychologie) montre qu'à un certain moment ces sciences affirment leurs vocations "urbaines". L'approche explicite de la ville est présente aussi dans la philosophie"29. P.G. GERaSA souligne aussi l'intérêt porté à la ville par l'architecture moderne. Dans ma recherche sur le centre historique, de même que sur les différentes

25

couronnes suburbaines, j'ai essayé de définir l'espace construit et l'environnement construit par rapport au locus, qui est... "à la fois particulier et universel qui existe entre une situation locale donnée et les constructions qui s'y trouvent" 30, c'est-àdire: il est non seulement un lieu spécifique, mais aussi un rapport spécifique. Par cette approche je dois m'éloigner un peu de la définition ancienne de PALLADIO sur le locus, puisque pour moi le locus de la ville industrielle du XIXe siècle suppose de considérer son architecture comme l'entend le grand designer britannique, William MORRIS, pour qui "L'architecture signifie la prise en considération de tout l'environnement physique qui entoure la vie humaine..." 31. Pour terminer cette introduction générale, je voudrais insister sur trois préoccupations qui sont certes présentes dans ce livre, mais d'une façon peut-être un peu éparpillée par rapport à leur importance pour Mulhouse: l'acteur individuel et collectif, la Grande-Bretagne et la Suisse, pays modèles pour la bourgeoisie industrielle locale. Les acteurs individuels: entrepreneurs, inventeurs, savants, artistes et hommes publics, qui sont présents dans de brèves trajectoires de vie, sont accompagnés de leaders-acteurs collectifs: la Société Industrielle, la Municipalité, la Loge maçonnique. En souligant ainsi leur importance, je suis non seulement solidaire avec la tradition de la sociologie weberienne, mais aussi un partisan du retour de l'acteur dans la sociologie depuis quelques années. Par le biais de ses cantons protestants, la Suisse est une protectrice puissante de l'autonomie de cette petite ville-état enclavée d'abord dans le Saint-Empire germanique et plus tard dans la France. Elle est aussi la terre d'exil de plusieurs grandes familles de fabricants protestants d'origine française et en même temps du pays voisin et ami d'où vient la première industrie textile, celle de l'impresssion sur étoffes. Commanditaires prêteurs de capitaux pour rétablir l'industrie après l'ouragan dévastateur de la Révolution française, les grandes maisons de Bâle, Zurich, Neuchâtel et autres soutiennent aussi les grands projets urbains tels que le Nouveau Quartier, le canal de décharge ou la Cité ouvrière. Dans la formation locale de fabricants, le rôle des instituts pédago. giques suisses a été prépondérant. Et si j'ajoute que plusieurs grands négociant suisses sont venus vivre et travailler à Mulhouse pendant la période de notre étude, il est très actuel pour moi de réaliser rapidement un de mes vieux projets de faire une étude spéciale sur les relations entre la Suisse et Mulhouse pendant les deux premiers décollages industriels, par rapport au développement urbain. Quant à l'Angleterre, pays qui a sans doute le plus influencé le Mulhouse industriel à partir de la Restauration, mais dont le rôle fondamental s'est petit à petit effacé dans l'historiographie locale officielle, elle était le nwdèle industrialiste à suivre dans les domaines tels que les arts industriels, la culture technique, les innovations industrielles, l'idéologie libérale sociale, la philanthropie patronale, le protestantisme social, la question du logement et le libre-échange. Devenu grand mythe fondateur et symbole de l'industrialisme local, Manchester a tellement marqué la bourgeoisie industrielle protestante de Mulhouse que ses Herrenfabrikanten, les Messieurs de l'industrie comme on les appelait, ont adhéré avec enthousiasme à l'idée du grand leader industriel, Daniel DOLLFUS-AUSSET, qui considérait qu'en France c'était Mulhouse qui méritaitle plus le titre de " Manchester-Français".

26

Notes et bibliographie 1 S. JONAS, La révolution industrielle, les questions urbaine et du logement à Mulhouse, 1740-1870, Thèse d'Etat, Université des Sciences Humaines de Strasbourg, 1989 (Directeur de thèse: le Doyen Georges LIVET) ; 1077 p. plus 134 p. d'annexes; 101 tableaux; 112 photos, plans, dessins et graphiques; bibliographie complète; index alphabétique des noms cités. 2 M. WEBER, La ville, Aubier-Champ Urbain, Paris, 1982 ; Préface de Julien FREUND. 3 J. REMY, La ville, phénomène économique, Cabay, Louvain-la-Neuve, 1982 (La première édition date de 1966) ; voir aussi: "La ville dans la problématique weberienne" in A. BOURDIN, M. HIRSCHHORN (Ed.), Figures de la ville: autour de Max Weber, Aubier-Champ Urbain, Paris, 1985, pp. 20-37. 4 G. LIVET, L'/ntendance d'Alsace sous Louis X/V., Strasbourg, 1956; voir aussi: R. OBERLE, "Etudes sur l'histoire de Mulhouse à l'époque de Louis XIV", BMHM, 1963, 1964. 5 L. BENEVOLO, Aux sources de l'urbanisme moderne, Horizons de France, Paris, 1972 (l'édition originale italienne date de 1963). 6 H. LEFEBVRE, La révolution urbaine, Gallimard, Paris, 1970; Le droit à la ville, T.II. Anthropos, Paris, 1972. 7 E.F. SCHUMACHER, Small is beautiful, Contretemps/Seuil, Paris, 1979 (La première édition anglaise date de 1973). 8 M. ROCHEFORT, L'organisation urbaine de l'Alsace, Les Belles Lettres, Strasbourg, 1960 ; R. SCHWAB, La genèse et l'évolution des structures régionales en Alsace et dans les régions voisines entre /800 et /962, Orphys, Strasbourg, 1980 ; M. HAU, L'industrialisation de l'Alsace: /803-1939,2 vol. Association de Publications près les Universités de Strasbourg, 1987. 9 Remarque pertinente faite par la regrettée Madame GOEPFERT, ancienne bibliothécaire de la S.I.M. En effet, plusieurs fichiers des archives de la SIM n'indiquent qu'un dossier à l'intérieur duquel gisent encore des documents inconnus. L'association récente avec l'Université de Haute Alsace permettra à la fois une modernisation de la gestion des archives et une ouverture plus grande vers l'extérieur. 10R. ARON, Dimensions de la conscience historique, Plon, Paris, 1961, Chapitre II. Il H. LEFEBVRE, Le droit à la ville, op.cit. T. I. Chapitre "Spécificité de la ville; ville et oeuvre", pp. 51-56. 12H.R. HITCHCOCK, Architecture: Dix-neuvième et vingtième siècles Mardaga, Bruxelles-Liège, 1981, p. 77 et suite. (La première édition anglaise date de 1958) 13H.R. ROBERTS, The Dwellings of the Labouring Classes, London, 1850 ; E. DUCPETIAUX, Projet d'association financière pour l'amélioration des habitations et l'assainissement des quartiers habités par la classe ouvrière à Bruxelles, Mélines Cans et Cie Bruxelles, 1846. 14 R.H. GUERRAND, Les origines du logement social en France, Les Editions Ouvrières, Paris, 1967. 27

15

16 R. ARON, Dimensions de la conscience historique, op.cil.p. 101. 17 M. BLOCH, Métier de l'historien, Paris, 1946 .
18

L. FEBVRE, Combatspour l'histoire,Almand Colin, Paris, 1953,pp. 428-429.
J. FREUND, Sociologie de Max Weber, PUP, Paris, 1968, P. 120.

19Encyclopaedia Universalis Vol. 8, p. 426. 20 G. DUBY (Ed.), Histoire de la France urbaine, Tome 4, "La ville à l'âge industriel", Seuil, Paris, 1983. 21R. ARON, Dimensions de la conscience historique, op. cil. p. 55. 22 C'est l'architecte A. TZONIS, Professeur à l'Université de Harvard, qui a le premier attiré mon attention sur la grande valeur urbanistigue et architecturale de la Cité de Mulhouse. Le Professeur R. TABOURET de !Ecole d'Architecture de Strasbourg m'a bien aidé dans mes premières recherches sur la Cité de Mulhouse. 23 Préface de R. LEDRUT in D. CORNUEL, B. DURIEZ, Le mirage urbain. Histoire du logement à Roubaix, Paris, 1984. 24 E. DURKHEIM, "Morphologie sociale", in L'année sociologique, 2e année (1897-1898), introduction, pp. 520-521 ; voir aussi: J. REMY, "Morphologie sociale et représentations collectives. Le statut de l'espace dans la problématique durkheimienne", in Recherches Sociologiques, vol. XXII., No 3, 1991, Louvainla-Neuve. 25 M. HALBWACHS, Morphologie sociale, Almand Colin, Paris, 1946, p. 5. 26G. GURVITCH, La vocation actuelle de la sociologie, PUP, Paris, 1963 ; M.
MAUSS, Sociologie et anthropologie,
27

PUP, Paris, 1966

.

C'était le Professeur Etienne WILLARD de l'Université de Strasbourg qui m'a engagé en 1962 pour faire ma première enquête de géographie sur le terrain. Le Professeur Henri NaNN, responsable de la formation de licence et de maîtrise d'aménagement gérée par les trois Universités de Strasbourg, m'a offert la possibilité de reprendre l'enseignement supérieur avec les géographes. 28 P. GEORGE, Sociologie et géographie, PUP, Paris, 1966, pp. 2-3. 29P.G. GERaSA, Eléments pour une histoire des théories sur la ville comme artefact et forme spatiale (XVlIle-XXe siècles). Texte de synthèse presenté en vue du diplôme d'habilitation à diriger des recherches près l'Université des Sciences Humaines de Strasbourg, 1991, p.2. 229. 30A . ROSSI, L'architecture de la ville, Equerre, Paris, 1981, p. 129. 31W. MORRIS, "The Prospects of Architecture in Civilization", conférence, 1881 ; cité par L. BENEVOLO, Histoire de l'architecture moderne, T. 1., p; 194.

28