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Le réenchantement du monde

296 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 132
EAN13 : 9782296285767
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LE REENCHANTEMENT
,

DU MONDE

Collection Mutations et complexité dirigée par Alex Mucchielli et Albert Piette

Cette collection, créée au sein de l'U.F.R. des sciences du sujet et de la société de l'université de Montpellier III, rassemble des ouvrages écrits ou dirigés par les enseignants et chercheurs qui y sont associés. Faisant appel à quatre disciplines, l'ethnologie, la psychologie et les sciences de la communication, ces travaux sont orientéS' selon trois axes principaux: qualité de vie et santé; éducation, formation et nouvelles technologies; représentations' et changements.

A. Piette et C. Rivière (eds), Nouvelles idoles, nouveaux cultes. Dérives de la sacralité.

Sous la direction de Patrick TACUSSEL

LE REENCHANTEMENT DU MONDE
,
La métamorphose contemporaine des systèmes symboliques

Actes du Colloque "SOCIOLOGIES IV "

Tome II

Editions L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75 005 Paris

Actes du colloque SOCIOLOGIES

IV:

-L'insertion sociale, Tome l, L'Harmattan,

1994.
?, Tome III,

- Une sociologie des identités est-elle possible L'Harmattan, 1994.

@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2333-7

REMERCIEMENTS L'organisation d'un colloque, la publication de ses actes ne peuvent aboutir sans la participation d'individus et d'institutions. Nous tenons à remercier tous nos collègues du département de Sociologie de l'Université Paul Valéry de Montpellier, pour le temps qu'ils nous ont donné, l'UFR des Sciences du Sujet et de la Société de l'Université Paul Valéry de Montpellier, le District de Montpellier, le Conseil Général de l'Hérault, le Conseil Régional du LanguedocRoussillon, pour l'aide qu'ils nous ont apportée.

INTRODUCTION
Patrick TACUSSEL

Le Réenchantement du monde est le second des trois volumesl qui constituent les actes du colloque international SOCIOWGIES IV organisé les 10, Il & 12 mai 1990 à Montpellier par le Département de Sociologie de l'UFR des Sciences du sujet et de la société (Université Paul Valéry). Dans la lignée des trois précédentes manifestations, SOCIOLOGIES I (Strasbourg 1981), SOCIOLOGIES II (Paris 1984), SOCIOLOGIES III (Strasbourg 1987)2, les rencontres de Montpellier ont offert un cadre de réflexion et de débats à partir des thèmes généraux et des intérêts plus spécialisés, des méthodes dans lesquelles la communauté scientifique des sociologues se reconnal't. Cette initiative, que l'on doit depuis plus de dix ans au dynamisme de Michel Maffesoli, professeur de Sociologie à la Sorbonne, a trouvé pour la réaliser dans la ville natale d'Auguste Comte un artisan local: le département de sociologie de l'Université Paul Valéry. Cet ouvrage a la forme d'un triptyque, et chaque partie entend démontrer la cohérence et la diversité des approches sociologiques sur le plan épistémologique (la compréhension du monde contemporain), dans une dynamique transversale (les formes symboliques de la vie sociale), à partir d'un terrain d'enquête et d'expérience (la quotidienneté). Cet
Ipubliés également aux Editions de l'Harmattan, sous la direction de Suzie Guth: Tome 1, L'însertion sociale; Tome 3, Une sociologîe des îdentîtés est-elle possible? 2 Les actes de ces trois colloques orit été publiés sous les titres: Les sociologîes, in Cahiers lnternatîonaux de Socîologîes, Vol. XXI, 1981, PUF, Paris Socîologîes. Nouveaux bUans, in Cahiers Internationaux de Socîologîe, Vol. LXXVllI, 1985, PUF, Paris. lnterrogatîons et parcours sociologiques, sous la direction de François Steudler et Patrick Watier, Méridiens Klincksieck, Coll. Sociétés, Paris

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1991

ouvrage ne prétend pas élucider toutes les questions sou.sjacentes à. cette perspective; il s'intègre dans un ensemble, dont la richesse des échanges, notamment oraux. ne peut malheureusement qu'être devinée par le lecteur attentif. Il en est de même pour les deux autres volumes. La première partie met l'accent sur le tournant postempiriste de la sociologie contemporaine. A ce titre, Michel Maft'esoliinaugure en France une démarche qui combine la dialectique entre les représentations collectives et individuelles et l'ambiance d'où elles émergent Anne-Marie Laulan insiste sur la nature différenciée du processus de modernisation dans une Europe qui est loin de posséder une unité civilisationnelle. Patrick Tacussel montre que la dimension esthétique de la vie collective reste essentielle pour saisir les points de jonctions et les lignes de fracture quant à. la critique et à. la compréhension du quotidien. Patrick Wat!er interroge la crise du sens qui résulte de la vision désincarnée des actions humaines, conséquence funeste d'une objectivation sans limite dont est responsable une certaine tendance des sciences sociales. Vittorio Cotesta analyse une théorie ouverte et auto-réflexive de la rationalité, celle de Jürgen Habermas, qui prend en considération le monde vécu intersubjectif comme base de la redéfinition des critères de raison. AIain Médam nous livre une réflexion sur la construction culturelle de l'objet, point de départ de l'humanisation sur-naturelle qui fait de l'homme en société le partenaire d'une historicité aux contours incertains. Le second volet aborde les formes symboliques de la vie sociale. Maria Codignola Monet! présente les recherches élaborées au milieu du siècle par l'Ecole de Francfort Elle souligne que la métacritique, impulsée par l'Institut de Recherches Sociales, débouche sur une microsociologie ambigue des rapports de domination domestiques et politiques, dont l'actualité n'est pas encore révolue. Gilbert Larochelle étudie la place de l'imaginaire social dans la conception technocratique de la société et ses effets au sein des institutions comme dans les relations entre les acteurs sociaux. Philippe Joron introduit la thèse classique de Georges Bataille sur la notion de dépense en tant qu'elle pourrait bien être le paradigme de la lecture de la condition postmoderne. Brigitte Fourastié signale comment l'intuition joue un rôle permanent dans notre perception et dans la constitution de modèles d'intelligibilité sociale. Frédéric Monneyron propose une mythanalyse de l'alimentation, suivant la piste du boire et du manger qui sépare définitivement l'homme de l'animalité. Eric Vigouroux
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décrit la part perdue du temps, de ces journées sans emploi que sont les dimanches et les jours fériés. Ils dessinent, selon lui, une esthétique communautaire qui fonde l'être-ensemble socialisé. Robert Pérez, psychanalyste et sociologue, découvre dans la ville les recoins phobiques d'un espace où surgit quelquefois une discrète poésie. Leila Babès indique que le Rar, genre musical jadis traditionnel de l'Oranie, est désormais le symbole d'une philosophie de l'être qui transgresse ses origines traditionnelles pour devenir la nouvelle forme sonore d'une jeunesse en quête de racines actualisées. La troisième partie concerne les extrémités de la vie sociale dont l'étude paraissait être, d'après Roger Caillois, le propre de la sociologie. Véronique Campion-Vincent enquête sur une rumeur: l'histoire des trafics d'organes d'enfants. Elle met en relief l'aspect idéal typique, exemplaire, d'une légende dans laquelle l'angoisse individuelle la moins contrôlée trouve un conducteur planétaire à travers les médias de masse. Jean-Bruno Renard, spécialiste reconnu des folklores et des fables contemporaines (OVNI, para-religions, bandes dessinées...) examine avec le soin du détective intellectuel qu'est aussi le sociologue le destin d'un tract sur les signes de reconnaissance utilisés par les cambrioleurs. Il montre que ce lexique de signes, servant à communiquer d'énigmatiques renseignements à quelques complices, appartient au registre désuet, rétro, d'une époque où la criminalité et le vagabondage se confondaient dans la mémoire inquiète du bourgeois paisible et sédentaire. Michel-Louis Rouquette évalue de son côté le rôle de l'implication personnelle dans la rumeur, constitutive des traits objectifs, idéologiques et imaginaires qu'elle présente. Martine Xiberras, auteur d'un livre important sur la toxicomanie et de nombreux articles en France et à l'étranger sur ce fléau qui devrait davantage mobiliser l'attention des sociologues, signale l'enracinement anthropologique de l'usage de la drogue et ses modulations sociales actuelles. Sylvie Joubert, dans Le paradigme ésotérique, établit un audacieux parallèle entre l'ésotérisme, qui est la forme intérieure et globale des correspondances et des analogies entre l'homme et le monde, et le polythéisme des valeurs qui pourrait être défini comme la hiérarchie mondaine et exotérique de cette implicite (ou invisible) harmonie. Enfin, Gérard Imbert, observateur qualifié de la société espagnole, regarde les traductions journalistiques de la violence dans ce pays, la métamorphose de ses enjeux symboliques et sociaux. A partir d'un corpus d'articles issus 9

célèbre ses messes noires avec une logique iconique, fascinée par le mystère, l'excès, l'anomique. Comme dans la contribution de Philippe Joron, il apparait dans cette belle analyse que la part maudite, chère à Georges Bataille, gouverne, au-delà des mécanismes de la régulation économique, celle de l'information. Cette introduction illustre l'éventail ouvert des préoccupations de la sociologie contemporaine. Plus encore, elle invite à penser à un monde dans lequel l'intelligence du divers pourrait être le premier commandement des lois - si
tant est qu'il y en ait!

du quotidien El Pais, dont le sérieux assure une notoriété internationale, il repère l'existence d'un double discours au sein duquel la rationalité - modèle canoniquecdu journal -

hasard si le colloque SOCIOLOGIES IV s'est tenu à Montpellier, cité d'accueil et de fraternité, comme pour rappeler que l'exigence éthique, le respect du différent et du pluriel, a été inséparable de l'évolution de cette discipline, le garant interne de sa vocation humaniste. A l'heure des intégrismes et des fanatismes, réveillés ponctuellement par l'horloge détraquée de l'Histoire, le sociologue d'aujourd'hui peut être un instituteur de la tolérance, non en cherchant à agir concrètement dans la vie sociale, économique, politique, mais en mettant en lumière les conditions sociales de sa pratique, qu'aucune instance ne saurait monopoliser au seul profit de ses convictions, fussent-elles déguisées de chamarrures scientifiques. Le réenchantement du monde sépare l'idéologue du sociologue, dès lors que ce dernier ne tient pas pour définitive l'élimination du magique comme technique de salut à l'échelle de l'individu et de la société scientifiquement développée, et qu'il se garde d'être possédé par une conception absolutiste de sa démarche intellectuelle.

- sociologiques.

Ce n'est donc pas un

Patrick Tacussel

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Première

Partie

COMPRENDRE LE MONDE CONTEMPORAIN

L'AMBIANCE SOCIAlE
Michel MAFFESOLI

Rien n'échappe à l'ambiance d'une époque, pas même ce ou ceux qui croient en être totalement indépendants. On a pu ainsi, à propos de la modernité, parler d'une mythologie du progrès ou d'une mythologie du faire. A titre d'exemple rappelons cette joyeuse soirée où, dans les pourtours du SUfi de Tübingen, Hôlderlin, Hegel et Schelling élaborèrent autour d'une bouteille ce qui fut considéré comme le programme de système de l'idéalisme allemand. Ce n'était pas seulement le vin, mais bien l'ambiance générale du moment qui incita les trois jeunes théologiens à repenser le tout social à partir d'un moi tout-puissant capable de faire la société ou de reconstruire le monde en son entier (1). Chacun d'entre eux suivit une destinée particulière, mais il est plaisant d'observer qu'avec des sensibilités fort différentes, ils ne pouvaient échapper à cette chose immatérielle qui, paradoxalement, ne peut pas se faire mais doit, en quelque sorte, se subir. On pourrait dire la même chose des autres grands témoins du XVIIIe ou du XIXe siècle qui, quoiqu'ils en aient, ont tous été prisonniers des conceptions du temps. En les théorisant, ils n'en furent que les porte-parole. Ce paradoxe, qui méritait d'être souligné, n'est qu'apparent. Comme toutes ces banalités de base que l'on s'empresse en général d'oublier, l'ambiance est la condition sine qua non de toute vie en société. Le terme ZeitgeiSt, esprit du temps, convient fort bien, qui fait penser à cet air que l'on respire. Il est fait d'une multiplicité de petites choses et, bien sûr, de structures macroscopiques. Et c'est leur conjonction, ou plus précisément leur réversibilité, qui détermine la manière de vivre de tout un chacun, et qui. scande la respiration sociale. D'où la nécessité, pour comprendre un espace civilisationnel donné, de s'interroger sur l'atmosphère qui le baigne, et lui permet d'être ce qu'il est. Certes, en prenant au mot la métaphore, il est difficile de

définir ou de conceptualiser, rigoureusement, ce qui par construction est nébuleux. Mais l'impressionnisme peut être une bonne méthode pour en dégager ou en montrer les grands traits. Méthode d'autant plus pertinente en un moment où la saturation du faire rend beaucoup plus réceptif à tout ce qui est de l'ordre de l'ambiant. En extrapolant le terme que A. BERQUE applique à la nature ou à l'espace, on peut parler d'une médiance sociale: l'individu ne peut être compris qu'en interaction. Interaction avec l'environnement naturel, et avec son environnement social. Interaction qui fait que l'ensemble est quelque chose de plus que les parties qui le composent l'avais à cet égard proposé le néologisme deIormisme pour faire ressortir que la forme est formante. Afin de préciser le propos, pensons au discours que l'apôtre Paul adresse sur l'Agora à ces Athéniens savants et quelque peu sceptiques: Dieu est aussi répandu et tangible qu'une atmosphère où nous serions baignés. Il nous enveloppe de partout, comme le monde lui-même. On le sait, il ne fut pas entendu, et pourtant l'apologue mérite attention, il s'agit en quelque sorte d'un oxymoron: atmosphère tangible. Et comme tous les contradictoriels en acte, celui-ci a le mérite de bien exprimer la diversité et la polysémie des sociétés complexes, où chaque chose et son contraire peuvent exister en même temps. En s'appuyant sur une analyse de G. SIMMEL, on peut établir un parallèle entre cette polysémie et la Stimmung du paysage. Il est bien délicat de traduire ce terme allemand: chez les poètes romantiques il désigne l'atmosphère dans ce qu'elle a à la fois d'objectif et de subjectif. La Stimmung court-circuite ce que le rationalisme avait, d'une manière arbitraire, séparé et maintenu comme tel, la Stimmung signifiant donc le général de tel paysage précis, indépendamment de tout élément particulier. Ainsi sont regroupés dans le champ de vision du savant et son causalisme, le sentiment religieux de l'amoureux de la nature, et la perspective finalisée du laboureur. SIMMEL parle à ce propos d'un mode particulier d'unité. Pour ma part, je préférerais parler d'unicité, c'est-à-dire ce qui cohère divers éléments tout en les laissant dans leurs spécificités, tout en maintenant leurs oppositions. C'est cela le contradictoriel: les éléments contradictoires ne sont pas dépassés, mais sont maintenus en tant que tels. Cette correction logique faite, la Stimmung du paysage permet de désigner chez un homme ce qui unifie la totalité de ses contenus psychiques, unité qui ne constitue rien de singulier en soi ni même n'adhère, dans beaucoup de cas, à 14

quelque singulier aisément indicable, mais qui néanmoins représente le général où se rencontrent maintenant toutes ces particularités (2). Voilà une obscure clarté, mais qui traduit bien cependant le trajet anthropologique unissant des éléments hétérogènes les uns aux autres, et qui dans leur ensemble constituent une forme qui va donner naissance aux diverses particularités individuelles. Ainsi, l'accent mis sur l'atmosphère fait bien ressortir la priorité d'une part du global sur les divers éléments qui le composent et, d'autre part sur l'impossibilité de privilégier tel ou tel de ces éléments. Il peut y avoir hiérarchie entre eux, ils n'en restent pas moins tous indispensables. Le global n'étant en la matière que le fruit de l'interaction constante de ses éléments, de leur correspondance ou action-rétro-action. Une telle perspective présente l'avantage de dépasser la séparation, caractéristique de la pensée occidentale, qui a dichotomisé à l'infini le donné mondain: culture-nature, corps-esprit, esprit-matière, etc. D'autre part, elle fait bien ressortir que chaque élément a sa place dans la structuration et dans la compréhension de ce donné. Je le répète, quand rien n'est important, tout a de l'importance. Et tel élément considéré comme frivole ou anecdotique dans une pensée monocausaliste, celle du rationalisme de la modernité, est parfaitement intégré dans le pluricausalisme de la postmodernité. Comme on peut le voir, la nébuleuse de l'atmosphère ou de l'ambiance possède une indéniable dimension épistémologique qu'il n'est pas question de développer ici, mais qu'il était bon de signaler afin de désamorcer, autant que faire se peut, les critiques qui s'emploient à invalider son importance sociale. l'ai déjà montré tout l'intérêt du formisme (La Connaissance Ordinaire, 1985), et compte revenir ultérieurement sur ce point. Il suffit pour l'immédiat d'indiquer que l'ambiance englobante détermine, d'une manière forte, les attitudes individuelles, les modes de vie, les manières de penser et les diverses interrelations, sociales, économiques, politiques, idéologiques, religieuses, constituant la vie en société. En accordant à ce terme son sens plénier, elle en est la matrice, assurant leur gestation et présidant à leur naissance. Le fait d'insister sur une telle condition de possibilité permet de valoriser ou de revaloriser la globalité de la vie quotidienne, ou les différents aspects d'une vie sans qualité que l'on avait, jusque-là, tenus pour quantité négligeable, et dont on peut ainsi se rendre compte que c'est leur sédimentation qui constitue ce substrat ou résidu sans lequel aucune vie sociale n'est possible. 15

Mais, en mettant l'accent sur l'ambiance, on reconnaît un changement de paradigme d'envergure: plutôt que de dominer le monde, plutôt que de vouloir le transformer ou le changer - attitudes toutes trois prométhéennes - on s'emploie à s'unir à lui par la contemplation. La prévalence de l'esthétique, la perspective écologique, la non-activité politique et les différentes formes du souci de soi, les divers cultes du corps, sont en effet, quoi qu'il puisse y paraître, des modulations d'une telle contemplation. Etant bien entendu que celle-ci n'est pas synonyme d'isolement Dans la tradition chrétienne, par exemple, le moine, solitaire mais non isolé, est en relation avec l'Eglise en son entier. L'extase dans la divinité conduit à une extase dans le corps social qui la représente sur la terre. Il en est de même dans la tradition bouddhiste où le moine, tout en se retirant du monde, participe à son soutien spirituel. La tradition des trente-six justes, de la Kabbale juive, est identique: ce sont leurs prières et leur étude de la loi qui confortent le monde en son entier. Il s'agit là d'une perspective que l'on retrouve régulièrement dans toutes les cultures humaines, et qui renvoie en fait à une stratégie spécifique vis-à-vis du monde environnant. En effet, soit on l'arraisonne, on lui demande ses raisons, on le soumet à la raison, avec le côté actif, sinon brutal, que tout cela ne manque pas d'avoir, soit, au contraire, on compose avec lui, on s'accommode de ce qu'il est. L'une et l'autre de ces stratégies induisent un ethos particulier. Le politique est celui qui correspond au premier, alors que ce que j' ai appelé le domestique (Au creux des apparences, 1990) serait l'expression du second. C'est ce second cas qui semble se dégager de nos jours. Il a pu exister à d'autres époques, et]' importance de l' oikos dans le monde grec, de la domus pour les Romains et au Moyen Age en témoigne. Il s'agit là d'un ethos qui valorise ce qui est proche et qui repose sur ce qui va de soi. Un type d'évidence primordiale, commune, acceptée et qui ne se discute pas. H. WOlfflinga pu montrer, pour ce qui concerne l' histoire de l' art, qu'il existe entre des artistes, peintres, sculpteurs ou architectes fort différents une communauté de style qui tient au fait que chacun participe à une réalité vivante spécifique et en_exprime les grandes caractéristiques. Il en est de même pour la vie courante, où s'exprime ce que saint Thomas d'Aquin a appelé l' habitus, qui fait que tout un chacun reconmu"'t, ans discussion ni raisonnement, ce qui s fait le monde commun. M. Mauss a su fort justement tirer toutes les conséquences d'un tel habitus. Dans son analyse 16

des techniques du corps, individuel et social, il montre que celui-ci se situe naturellement dans un espace donné. Et c'est ce qui fait qu'il va s' y comporter socialement avec pertinence. Ce qui fait également qu'un corps transposé dans un autre environnement sera parfaitement malhabile, gauche, non pertinent avec son environnement (3). Dans chacun de ces cas, artiste ou homme du tout-venant, c'est l'ambiance du temps et du lieu qui va déterminer son activité, sa création: que ce soit la création majuscule d'un Bernin, ou la création microscopique de la vie de tous les jours. Mais ne l'oublions pas, ce qui va de soi fait communauté. L'ambiance est matricielle. Certes, il est des moments où, obnubilé par le faire, l'aspect rationnel des choses, l'activisme social, l'on va minoriser cette mise en situation ambiantale. Dès lors, tout ce qui ne se compte pas, que l'on n'arrive pas à mesurer, tout ce qui est de l'ordre de l'évanescent et de l'immatériel, est tenu pour quantité négligeable. L'art classique, les grands systèmes de pensée et les constructions des états-nations centralisés sont du nombre. Tout différent est le baroque, par exemple, qui repose moins sur un ajustement de lignes solides et intangibles que sur une mise en jeu de l'ombre et de la lumière. Il s'agit là, selon un spécialiste, d'un facteur essentiel pour créer une atmosphère. Au Gesù à Sant'Andreadella-Valle, à St-Pierre, il y a contraste entre la clarté venue de la gigantesque coupole et l'obscurité de la nef, ou surtout celle des chapelles. C'est de propos délibéré. Un tel contraste entend créer, d'une manière théâtrale, une ambiance qui a pour but de conforter le corps ecclésial qui s' y rassemble pour célébrer Dieu. En référence à ce que j'ai dit plus haut sur l'extase, on peut rappeler que pour Burckhardt la coupole de St-Pierre donnait le sentiment de planer paisiblement. Il en est de même de peintures et de sculptures où les saints s'élèvent en des ascensions vertigineuses à forte connotation érotique. L'ambiance a donc une efficace: celle de créer un corps collectif, de façonner un ethos. Mais ce que nous enseigne l' histoire de l'art ne manque pas de trouver écho dans d'autres situations plus profanes où s'exprime une reliance non moins importante. Il suffit à cet égard de penser aux rassemblements musicaux, sportifs ou consommatoires pour mesurer cette efficace contemporainement. Changement de culture, on ne dira plus la Stimmung d'un paysage ou d'une cathédrale, mais l'on parlera du feeling d'une relation, du sentiment induit par un lieu, ou d'autres catégories non moins vaporeuses pour décrire un situationnisme amoureux, professionnel ou 17

quotidien, aux conséquences non négligeables dans la création, en son acception la plus étendue, d'une période donnée. La référence au baroque permet une précision. Eugenio d'Ors utilisait à son propos le terme gnostique d'éon, et ce pour souligner qu'il s'agissait moins d'un style délimité dans le temps et dans l'espace que d'une sensibilité, une posture intellectuelle que l'on pouvait trouver ou retrouver en divers lieux. Métaphore donc, utilisable en tant que telle pour comprendre notre temps. G. Durand de son côté parle de climat ou de bassin sémantique, expressions là encore éthérées ou fluides qui, paradoxalement, n'en sont pas moins contraignantes. Le climat contraint les individualités créatrices (je le redis: les grandes oeuvres de la culture ou la culture au quotidien) à la répétition d'un style qui va signer telle aire ou tel moment culturel" (4). Il Y a donc des climats culturels où s'ajustent l'ombre et la lumière, la statique et la dynamique, pour constituer la musique spécifique qui baigne l' activiJé et la vie de tout un chacun, inexplicables sans cela. Le mot musique peut permettre de comprendre l'aspect lancinant qu'a parfois cet esprit du temps. On n'échappe pas à son emprise, et plus d'une fois on va se surprendre à la fredonner. Il faudrait en parler en termes d'épidémiologie tant la contamination y joue un grand rÔle. Ainsi nombreuses sont les situations où de proche en proche l'excitation se répand. Il est non moins fréquent de voir l'émotivité submerger les blocages ou les barrières intellectuelles de tel ou tel individu par ailleurs parfaitement rationnel. Et ce dans tous les domaines: le religieux bien silr, mais aussi le musical, le sportif, le politique. C'est ainsi que l'on peut comprendre et analyser cet étonnant phénomène qu'est la mode, qui prend naissance dans le besoin de se singulariser, mais qui ne peut exister qu'en sécrétant l'imitation la plus plate. La mode, vestimentaire, idéologique, langagière, etc., traduit bien cette" inflation du sentiment' (G. Simmel) suscitée par l'atmosphère ambiante. L'individu n'est pas, ou n'est plus, mai'tre de lui. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'est pas acteur. Ill' est, certes, mais à la manière de celui qui récite un texte écrit par un autre. Il peut ajouter l'intonation, y mettre plus ou moins de chaleur, éventuellement introduire une répartie, il reste cependant prisonnier d'une forme qu'il ne peut en aucun cas changer à son gré. En ces temps où il est de bon ton de parler d'individualisme, où il semble difficile de mettre en question cette pensée convenue, il n'est pas inutile de rappeler 18

l'évidence empirique de l'imitation forcenée, de cet instinct animal qui nous pousse en général à faire comme les autres. Simmel voyait là un phénomène sociologique des plus instructifs: l'individu se sent entraîné par "l'ambiance" frémissante de la masse comme par une force qui lui est extérieure, indifférente à son être et à sa volonté individuels, alors que pourtant cette masse est constituée exclusivement de tels individus. (5) Le cadre est bien dressé. Il peut même y avoir conscience de cet entraînement, rien n' y fait. C'est comme si je mettais entre parenthèses ce qui fait la qualité propre de ma personnalité: pour un moment plus ou moins long, je deviens étranger à moi-même. A partir de constatations quotidiennes, on peut même observer que je peux être lucide pour ce qui concerne les autres, et perdre tout à fait cette lucidité dès que je suis moi-même en question. Il n'est que de voir les conformismes de pensée, l'aspect classique des regroupements, les intolérances théoriques dans le milieu intellectuel, qui devrait être le plus étranger aux phénomènes de mode, pour apprécier la justesse de telles observations. En fait, pour reprendre une hypothèse formulée dans un ouvrage antérieur (Le Temps des tribus, 1988), l'on doit reconnaître qu'il est des époques où vont prédominer la contagion affectuelle, les phénomènes émotionnels, époques à dominante imaginale donnant naissance à un tribalisme exacerbé. La massification de la culture, des loisirs, du tourisme, de la consommation, est bien sûr la cause et l'effet d'un tel tribalisme. Il est non moins clair, afin de préciser ce qui a été déjà dit sur ce sujet, que ce dernier ne peut (re)nm1re que lorsque l'ambiance prend le dessus sur la simple raison. Parce qu'elle favorise l'imaginaire, le ludique, l'onirique collectifs, elle conforte les micro-regroupements. Elle en est, en quelque sorte, la châsse qui les protège et les met en valeur. L'accent mis sur l'ambiance et sur les contaminations qu'elle impulse peut éclairer d'un jour nouveau la dialectique existant entre les représentations individuelles et les représentations collectives. Comme pour tous les autres aspects de la vie sociale, la modernité avait fondé son assise sur la conviction que celles-ci étaient le fruit d'un déterminisme rationnel, cheminement propre à l'individu, bien sûr, et qui était le fait de l'éducation et des diverses formes de socialisation, mais également cheminement global de l'humanité qui, partie de la situation primitive et barbare que l'on sait, en était arrivée à ce point de civilisation où tout était mesuré à l'aune de la raison. Le progressisme ou le 19

développementalisme optimiste des temps modernes se trouve ainsi résumé: combattant puis vainquant les forces obscures de l'irrationalisme, les représentations individuelles permettaient à tout un chacun de diriger sa vie, selon ses convictions, pour le plus grand bien de son épanouissement De même, contractuellement, c'est-à-dire d'une manière raisonnée, ces représentations ne manquaient pas, par additionnement conscient, de constituer des représentations collectives qui, elles, permettaient de diriger la vie publique, que ce soit celle des Etats-nations, ou celle d'autres ensembles organisés sur le même modèle. Le politique, ne l'oublions pas, est le modèle achevé de ce double cheminement. La démocratie en est l'aboutissement logique, qui consiste à organiser rationnellement la société après avoir convaincu, non moins rationnellement, les divers membres de cette société. Dans cette perspective, et les représentations individuelles, et les représentations collectives, sont parfaitement claires à elles-mêmes. Elles sont également transparentes à l'analyse, tout comme les agrégations qu'elles suscitent: groupes, partis, associations, nations sont objectifs et ont des finalités tout à fait objectivables. C'est ainsi que l'on peut définir la modernité par l'adage: politique d'abord, ou encore tout est politique, celle-ci étant l'expression d'un ego transcendant (J.P. Sartre), séparé et distinct d~autres ego non moins transcendants avec lesquels il fait société. Mais si un tel schéma, qui s'est élaboré à partir de la Renaissance et s'est conforté dans les deux siècles passés, a été pertinent jusqu'à nos jours, on peut dire que dans le balancement cyclique des histoires humaines il est en train de laisser la place à une autre configuration. En appliquant à notre propos une forme que j'ai élaborée dans des travaux antérieurs, il me semble qu'à la distinction des représentations séparées est en train de succéder la fusion des émotions communes. Apollon versus Dionysos; le politique s'opposant au spirituel. Ou encore l' homme du pouvoir laissant la place à l' homme de la puissance. Dans un tel schéma, la puissance, qui est celle de la socialité de base, qui est celle de la force instituante, a pu être, durant tout un cycle, canalisée par le pouvoir institué (social, économique, politique), mais elle n'en a pas moins exercé une pression souterraine qui explose à la première occasion. Un autre cycle, alors, recommence. Au cours de celui-ci, les représentations de tous ordres ne sont rien moins que rationnelles ou plus exactement intègrent toute une série de paramètres spirituels qui fonctionnent moins sur la 20

conviction que sur la fascination et la contamination. Ces représentations exercent une forme d'action osmotique, forme d'autodiffusion qui n'emprunte plus les canaux traditionnellement défmis par le rationalisme occidental (6). C'est à la lumière de ce renversement qu'il faut apprécier les divers fanatismes religieux, les mouvements de masse, l'effondrement des systèmes idéologiques les plus rigides, la chute des régimes politiques et des dictatures apparemment très solides, toutes choses qui résultent de la pression irrésistible de nous fusionnels dont le ciment est fait d'idées communes contaminant, de proche en proche, des foules de plus en plus importantes. Cette pression, d'abord souterraine puis explosive, des idées communes est une constante des histoires humaines, mais elle s'exprime brutalement dans les périodes de passage à une ère nouvelle, d'où l'intérêt sociologique d'analyser son émergence, ne serait-ce que pour comprendre le fondement d'une culture en train de nat"tre.A l'instar de la Genèse qui parle de l'esprit de Dieu flottant sur les eaux, tous les mythes de fondation font appel au nébuleux, au fluide, au mouvant. Avant de se solidifier en civilisation,la culture est donc une affaire d'ambiance. Lorsqu'il analyse le clan, qui peut être considéré comme le groupe de base de toute société, Durkheim montre l'importance de ces éléments immatériels favorisant ce qu'il appelle la communion des consciences. En effet, d'un point de vue institutionnel, le clan manque particulièrement de consistance. L'autorité est peu centralisée et, de par le nomadisme, le territoire est peu délimité. D'où l'importance de l'activité symbolique qui va assurer la cohésion de l'ensemble. Il va jusqu'à dire que l'emblème par exemple c'est "le clan pensé sous une forme matérielle" (7). Voilà une forte expression qui souligne bien l'efficace du symbolisme. Ce qu'il dit pour le clan, en tant que structure originelle, peut être extrapolé dans le cadre général de notre propos. Chaque fois que l'on fait référence à la fondation, chaque fois qu'il est nécessaire d' y faire appel, on s'emploie à éveiller des sentiments communs. Ceux-ci ne sont rien moins que rationnels, ils n'ont pas d'utilité directe, ils ne sont pas repérables avec précision, mais ils n'en constituent pas moins une force indéniable, instituante, bien plus solide que de nombreuses constructions rationnelles qui, en général, n'arrivent qu'après coup. Il s'agit là d'un paradoxe d'importance: la consistance d'un ensemble social vient essentiellement d'une force invisible qui prend corps dans les totems, emblèmes ou images diverses, et par là même constitue le corps social.
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Ne nous leurrons pas, un tel principe totémique n'est nullement l'apanage des seules sociétés primitives. L'on sait que sous des noms divers le clan ne manque pas de perdurer dans toutes les sociétés. Peut-être même prend-il une importance accrue de nos jours. Ce qui est certain, c'est que chaque fois que l'on cherche ce qui fonde, au plus proche, quelque agrégation sociale que ce soit, on retrouve le partage des idées communes, de sentiments collectifs ou autres images emblématiques, dont la structure de base est qu'il constitue une ambiance matricielle, et de ce fait assure l'enracinement dynamique de la société en question. C'est quand s'estompe le terrorisme du Progrès finalisé, ou de l' Histoire à la direction assurée, que les mythes fondateurs reprennent de l'importance. Et ce que Durkheim analyse pour les sociétés, S . Freud le montre bien pour les individus. Tout son développement concernant un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci repose sur un postulat essentiel: ce qu'un homme croit se rappeler de son enfance n'est pas indifférent (8). Fantasme, fait historiquement repérable? Peu importe. Car ces souvenirs d'enfance sont sans fondement. "On est de son enfance comme d'un pays"(J. Green). C'est cela l'enracinement dynamique. Peu importe le vrai en soi. Est vrai ce qui permet d'assurer son assise, et sert de pierre de touche à une construction ultérieure. Tout comme pour l'individu, le souvenir d'enfance est également ce qui sert de mémoire populaire. Ce qui a trait aux légendes, aux coutumes, aux contes, est beaucoup moins négligeable que l'on croit. Les traditions orales sont là comme éléments d'une histoire inconsciente qui, tout en étant inconsistante, sert de substrat à l'être-ensemble et ne manque pas de resurgir lorsque le besoin s'en fait sentir. L'oralité qui s'exprime aussi bien dans le resurgissement des histoires locales que dans le folklore régional, sans oublier le succès des récits biographiques et autres références au terroir, trouve sa consécration scientifique dans les méthodologies liées aux histoires de vies tant individuelles que de groupes. Dans tous les cas la part de ]' ambiance est non négligeable. Ce n'est pas seulement ce qui est objectif qui est pris en compte, mais également cette sorte de subjectivité latente aux souvenirs tant individuels que collectifs. Il convient d'être attentif à tout cela. Il est des moments où la vie sociale n'a plus la régularité et la rationalité d'un programme politique. A ces moments, le rêve et la réalité ne font qu'un, le fantasme devient une création de l'esprit collectif, et crée à son tour cet esprit matérialisé qu'est un peuple. Cette création n'a pas la consistance ni la solidité que voulait lui 22

donner l' homo Jaber de la modernité, mais elle rappelle que, toujours et à nouveau, c'est du chaos illimité et indéfini que surgissent les formes nouvelles.

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NOTES

(1) Sur la mythologie du progrès, je renvoie à mOD livre, M. Maffesoli, La Violence Totalitaire, Paris, Méridiens Klincksieck,1993 (1ère éd. : 1979). Sur le "faire" et la soirée de Tübingen, cf. R. Safranski, Schopenhauer et les années folles de la philosophie, Paris, PUP, 1990, p.164. (2) G. Simmel, La Tragédie de la culture, Paris, 1988, p.238 sq., 242. Sur la "médiance", cf. A. Berque, Le Sauvage et l'artifICe, Paris, 1986. Pour le "trajet anthropologique", cf. G. Durand, Les Structures anthropologiques de l'imaginaire, Paris, PUP, 1960. (3) H. WOlfflin, Principes fondamentaux de l'histoire de l'art, rééd. G.

Montfort, 1986, p. 17. Sur l'habitus, cf. M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUP, 1973, p.363, sq. (4) G. Durand, Beaux Arts et archétypes, Paris, 1989, p. 22. Sur la "reliance", cf. M. Bolle de Bal, La Tentation communautaire,
Bruxelles, ULB, 1988.

(5) G. Simmel, Sociologie et épistémologie, Paris, PUP, 1981, p.116. (6) Sur la force du dionysiaque, cf. mon analyse, M. Maffesoli, L'Ombre de Dionysos, Livre de poche, Paris, 1991. Sur l'action "osmotique" de l'esprit, cf. R. Abellio, Approches de la Nouvelle Gnose, Paris, 1981, p.25!. (7) E. Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUP, 1968, p.317, 333. (8) S. Freud, Un Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Paris, Gallimard, 1927, p.7!.

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MODERNITE ET IDENTITÉS CULTURELLES
Anne-Marie LAULAN

LE CONCEPT DE MODERNITÉ

En général, le problème de la modernité est présenté de façon arbitraire: moderne versus archaïque, rétrograde, attardé, frileux dans le registre psychologique; moderne, dynamique, prometteur opposé à conservateur, sousdéveloppé, sans avenir lorsqu'il s'agit de planification économique, industrielle, politique. Qui a peur de la modernité? A n'en pas douter, aucun des responsables qui nous gouvernent. D'où l'idée, largement répandue depuis le Siècle des Lumières, d'un modèle tout ensemble unique et universel de penser la modernité, pour tous les peuples, quels que soient les points de départ culturels. La modernité et la rationalité industrielle se sont longtemps incarnées sous les traits du capitalisme occidental et plus récemment dans l'Extrême-Occident que représentent les places financières de Tokyo ou de Singapour. Dans cette perspective, les pays" en voie de développement" , s'ils veulent être admis au sein des sociétés modernes, doivent mettre en pratique les règles d'économie, de gestion, de comptabilité, et les règles juridiques venues de l'Occident Les transformations de l'Europe de l'Est, en 1990, traduisent bien cet "inéluctable" alignement, sans pressions extérieures ni invasions militaires. L'actualité géopolitique de l'été 1990 révèle bien l'amalgame paradoxal des pays du Golfe: l'appel à la Guerre Sainte contre l'Occident" accompagne" des calculs stratégiques visant le monopole de la production pétrolière au sein des pays arabes soudain réunifiés. La société" moderne" est constituée de réseaux financiers; elle s'appuie sur des multinationales, utilise les ressources des liaisons informatiques, puise abondamment

dans les données immatérielles. La suprématie du Japon dans le domaine de l'électronique a relégué à l'arrière-plan l'absence de ressources énergétiques et d'industrie lourde dont il avait souffert. La société" moderne" transforme et assimile également les activités culturelles, elles aussi industrialisées: Japonais et Nord-Américains rivalisent entre eux pour produire et vendre à l'échelle mondiale des dessins animés, des programmes de télévision, mais aussi des satellites et des magnétoscopes. Dans le domaine de l'information télévisée, la Roumanie et l'Irak montrent une maîtrise de la mise en scène à l'occidentale parfaitement assimilée. Le sociologue néerlandais van Nieu\\enhuijze renvoie pourtant dos à dos ceux qui opposent l'identité culturelle spécifique et le développement, opposition largement répandue dans le monde occidental qui a négligé la première. Opposition pratiquée aussi dans les pays du TiersMonde, mais avec l'inversion du sens: soucieux de dénoncer l'impérialisme culturel et industriel de l'Occident et de préserver le besoin impérieux de réalisation endogène, ils adoptent bien souvent des mesures qui vont à l'encontre du but recherché. Ces paradoxes, ces contradictions, ces embarras reposent - nous semble-t-il - sur un modèle simpliste parce que binaire, réducteur, parce que plus économique que social, statique enfin parce qu'il empêche d'évaluer l'importance respective des processus de changement. "Les aléas et les nécessités du long tenne sont occultés par les préoccupations à court terme" écrit van Nieu\\enhuijze. Dans l'orientation des analyses d'A. Touraine, de M. Maffesoli, de L. Sfez, nous voudrions à notre tour insister sur le caractère historique, évolutif, fluctuant parce que fluide, des mouvements sociaux, préconiser des études comparatives et longitudinales, rappeler l'importance des effets "boomerang" que nous analysons comme autant de manifestations de résistances(1) dont nous donnerons quelques exemples plus loin. L'insuffisance du modèle universel (généralement venu de l'Occident) a donné lieu à une controverse théorique entre un sociologue du M.I.T. et A. Touraine, à l'occasion d'un symposium organisé à Paris par la firme japonaise Honda. Ithiel de Sola Pool, convaincu de la transformation des rapports sociaux induits par l'arrivée des Nouvelles 26

Technologies, allait jusqu'à proclamer l'obsolescence des thèses de Max Weber. Les principales oppositions constitutives de l'organisation sociale, selon M. Weber, sont: ville I campagne, nation I régions, col blanc I col bleu, bureaucratie I absence de démocratie. Ithiel de Sola Pool, s'appuyant sur les réseaux hertziens, les liaisons téléphoniques et informatiques, les déports ou encore spill over, prédit la fin de l' Histoire, avec des villes à la campagne, la disparition des agriculteurs, le télétravail et les télé-achats, la constitution d'un village planétaire avec des usines sans ouvriers, dans un monde plus juste où seraient abolies (ou aplanies) les distances physiques et les barrières sociales, puisque le téléphone et l'électronique permettent des circuits courts. A. Touraine (dès 1977) démontre sans peine que les "conflits sociaux sont déplacés sans pour autant être dépassés". A la vision prophétiquement démocratique-ettechniciste, il oppose les mégalopoles, la société à deux vitesses,la désertification d'une partie des pays européens au profit des axes des technopoles, la renaissance du local, le retour aux racines culturelles. A quoi on peut ajouter depuis 1990 la montée du nationalisme et la poussée des intégrismes. Lors du Colloque "Modernité et Identité" organisé par l'UNESCO en 1987 (2) A. Touraine rappelle que des pays non modernes (comme le Japon) peuvent être modernisateurs, qu'au lieu d'opposer des modèles dominants et importés aux développements lents et endogènes, il serait préférable "d'affirmer que tous les processus de développement réussi combinent facteurs internes et facteurs externes,facteurs économiques et facteurs socioculturels". Nous-mêmes, étudiant les pressions économiques dans le domaine de la culture et, plus récemment, l'incidence des technologies d'information dans l'univers des entreprises, nous persistons à penser que les identités culturelles ne sont pas près de disparaître. Pour tenter de réduire les disparités économiques, sans doute convient-il d'accentuer les différenciations culturelles, de restaurer le sens de l' Histoire.

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IDENTITÉS, CULTURES ET MODERNISATION L'AIRE MÉDITERRANÉENNE

DANS

Nous présentons ici les premiers résultats d'une recherche entreprise au CNRS (Institut de Recherches sur la Société Contemporaine) dont r hypothèse centrale est la suivante : Tous les pays d'Europe occidentale aspirent à la modernité, particulièrement dans les milieux professionnels de l'entreprise industrielle et des hautes technologies. Mais le processus de modernisation ne s'opère pas de la même façon dans l'Europe méridionale, dite latine, que dans r Europe nordique et protestante. Les technologies et le management modernes ainsi que les campagnes publicitaires accompagnant le lancement de nouveaux produits sont généralement lancés depuis le siège de l'entreprise, de plus en plus souvent d'ailleurs une multinationale. On pourrait s'attendre à ce que les usines filiales se comportent en simples exécutants des directives de la maison-mère. Il n'en est rien, comme nous allons le montrer dans la partie Constat. Sur le plan de la réflexion critique, ce constat oblige à renouveler certains paradigmes de la sociologie de r organisation et sans doute aussi la méthodologie en sociologie de r information. Ainsi l'exploration du concept d'aire méditerranéenne apporte une contribution novatrice aux grands champs de la sociologie, grâce à une démarche comparative désormais indispensable.
LE CHOIX DU TERRAIN

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La Communauté Economique Européenne s'est constituée progressivement, à partir du noyau dur des pays du BENELUX et de la République Fédérale d'Allemagne. On connaît les réticences de la Grande-Bretagne à la rejoindre, on sait aussi que l'Espagne n'en fait partie que depuis peu de temps. Le travail de Victor Scardigli (3) comporte une carte de r Europe occidentale où r Espagne est absente, pour cette raison (et aussi faute de données consultables, par voie de conséquence). Les travaux de prospective technologique liés à la volonté de modernisation décrivent à r envi un axe Nord-Ouest à Sud-Est (Angleterre, Pays-Bas, RFA, Italie du Nord) autour duquel se constituent de grands rassemblements urbains, se tissent les réseaux 28

financiers et se tirent les câbles, pendant que grimpent les courbes de productivité. Le sud de la France, une grande partie de l'Italie, la majeure partie de l'Espagne (sauf la Catalogne) se trouvent exclus du champ de ces travaux. En somme, on dirait que l'Europe (des Douze) reproduit à petite échelle les inégalités de la géopolitique planétaire, et que le Sud Méditerranéen se trouve catalogué hâtivement comme zone de bien-vivre et de culture, mais aussi d'archaïsme rebelle aux mutations de la société postmoderne. Si l'on s'efforce d'analyser les présupposés de ces typologies, on voit se manifester l'idée que ce qui relève du social et du culturel échappe à la sphère de la sociologie économique, ne se définit que négativement comme du nonéconomique (4). L'économie, fondée en grande partie sur la production des entreprises, se - montre particulièrement attentive aux produits, aux services, aux cotations sur les marchés boursiers. L'analyse économique met en évidence des structures, des logiques sur fond de rationalité (de bureaucratie, dirait M. Weber). Dans des sites et des champs bien différents, mais liés à la modernité et à la productivité s'observe une sorte de cécité méthodologique: ne chercher l'explication des dysfonctionnements organisationnels des multinationales nulle part ailleurs qu'au strict niveau de l'organisation ou dans l'unique domaine de la compétence technicienne. "Tout se passe comme si la problématique comparative échappait aux

préoccupationsde ceux qui travaillentau lancement et au

fonctionnement de (nouveaux) programmes" (P. Moeglin). Pourtant les travaux de Ph. d' Iribarne (5) soulignent, après beaucoup d'autres, le déplacement du fait technique, de la norme organisationnelle vers le fait social, les cultures d'entreprises, parce que la modernisation industrielle (postindustrielle) est aux prises avec un environnement sociétal, avec ses composantes régionales, ethniques, ses traditions de savoir-faire qui entrent en concurrence bien souvent. Ainsi s'explique le choix du terrain: l'aire méditerranéenne comme figure allégorique de la dépendance économique, d'un certain sous-développement, doit-elle pour devenir plus moderne et plus compétitive, renier, reléguer ses traits d'appartenance culturelle, ses modes traditionnels d'échange d'informations, ses réseaux informels de légitimation par la socialisation? La culture technique, avec ses robots, ses câbles, ses réseaux numériques 29