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Le Saint-Denis des Dauphins

De
295 pages
Construite au XIIIe siècle par André Dauphin, comte de Viennois, la collégiale Saint-André de Grenoble a été voulue par son fondateur comme chapelle palatine et nécropole de sa dynastie. Sous ses voutes se déroulèrent maints événements majeurs : prédications de saint François de Sales, visites royales. Elle vit passer le jeune Stendhal et saint Jean Bosco et abrite le tombeau du chevalier Bayard. Voici un guide pour visiter ce monument, l'un des derniers symboles de l'ancien Dauphiné.
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Le Saint-Denis des Dauphins

Religions et Spiritualité
Richard Moreau, professeur émérite à l’Université de Paris XII, et André Thayse, professeur émérite à l’Université catholique de Louvain.
La collection Religions et Spiritualité rassemble des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l’homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue interreligieux. collection dirigée par

Titres déjà parus :
Philippe Beitia, Le baptême et l’initiation chrétienne en Espagne du IIIe au VIIe siècle, 2010. Emmanuel Pic, Aux origines des concepts de personne et de communauté. Comment envisager aujourd’hui une théologie personnaliste et communautaire ? Préface de Jean-Michel Maldamé, 2010. Jeannine Bonnefoy, Pierre De Felice, Un calendrier au Xe siècle. Le Comput de l’abbaye de Ferrières, 2010. Michel Gigand, Michel Lefort, Jean-Marie Peynard, José Reis, Claude Simon, La sortie de religion : est-ce une chance ? 2010. Francis Lapierre, Saint Luc en actes ? 2010. Dang Truc Nguyen, Bouddha. Un contemporain des Anciens Grecs. Essai de dialogue entre cultures, 2010. André Thayse, avec la collaboration de Marie-Hélène Thayse-Foubert, Dieu caché et réel voilé. L’une et l’autre alliance, 2010. Georges Bono, Analogie de l’Avent. Transcendance de l’extériorité et critique anthropologique, 2010. Philibert Secrétan, Dominique Secrétan, Fêtes et raisons. Pages religieuses, 2010. Philippe Péneaud, Le visage du Christ. Iconographie de la croix, 2009. Philippe Péneaud, La personne du Christ. Le Dieu-homme, 2009. Edgard El Haiby, Théologie et bio-éthique dans la société. Analyse de la pensée de Karl Rahner, 2009. Philippe Leclercq, Le Christ autrement. Essai de théologie interreligieuse, 2009. Jacques Ribs, L’Occident chrétien et la fin du mythe de Prométhée. La rupture fondatrice du monde moderne, 2009. Geneviève Sion-Charvet, Bible et Coran à l’école laïque, 2009 Claude-Henri Valloton, Suis-je encore croyant ? Un itinéraire spirituel, 2009. Moojan Momen, Au delà du monothéisme. La religion baha’ie. Traduction de Pierre Spierckel, 2009. Bernard Félix, L’apôtre Pierre devant Corneille. Esquisse d’une théologie de la rencontre, 2009. Suite des titres de la collection à la fin du livre.

Gilles-Marie MOREAU

Le Saint-Denis des Dauphins
Histoire de la collégiale Saint-André de Grenoble

Préface de l’abbé Edmond Coffin, archiviste du diocèse de Grenoble

L’Harmattan

A Marie

La liste des sigles et abréviations se trouve en annexe 17.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13062-3 EAN : 9782296130623

Préface
D’anciennes représentations de la ville de Grenoble, enserrée dans les remparts de son enceinte romaine, mettent en valeur, dès la fin du Moyen Age, parmi une multitude d’églises et de chapelles, le dessin du clocher de Saint-André qui semble vouloir s’imposer à tous les autres symboles religieux émergeant de la cité. Et désormais cet édifice figurera pendant très longtemps sur les cartes et tableaux censés donner une bonne image de la capitale du Dauphiné. Je me souviens d’une affiche qui, sur un fond de montagnes enneigées, faisait surgir comme un bijou précieux l’élégant clocher de Saint-André. A partir de 1925, on donna une place d’honneur à la célèbre tour Perret élevée dans le parc des Expositions. Puis, plus près de nous encore, ce furent les trois tours de l’Ile Verte qui ont surpris d’abord, mais auxquelles on s’est finalement habitué et que personne ne consentirait à voir disparaître aujourd’hui. Saint-André : sous l’Ancien Régime, non pas une paroisse, mais une collégiale, c’est-à-dire une église gouvernée par un prévôt, entouré d’un collège de douze chanoines aux multiples fonctions, que les évêques successifs de Grenoble ont dû respecter puisque fondée par le dauphin Guigues-André. Les contestations entre l’Etat et l’Eglise ont toujours été d’actualité. De nombreux auteurs se sont efforcés de faire revivre la longue et souvent pittoresque histoire du monument et du Chapitre qui devait lui donner une âme. Car il ne fallait pas empiéter sur les privilèges de l’évêque de Grenoble et de son Chapitre cathédral ; simultanément, il fallait laisser à la petite paroisse Saint-Jean adjacente ses responsabilités pastorales, jusqu’à sa destruction en 1562. Il est difficile de citer tous les historiens, ecclésiastiques ou non, qui se sont adressés à leurs contemporains pour retracer la vie de la collégiale, rappelant la suite des événements qui ont marqué la fondation, la construction, les adjonctions, et même la suppression de certains éléments de l’édifice. Il suffit de rappeler 5

les noms de Nicolas Chorier, Valbonnais, Marcellier, Gras-duVillard (1774), Maignien, Pilot père et fils, Micouloux (1925), David (1938), Biard (1950). Malgré leurs recherches, quelques points particuliers n’ont pas encore reçu de solution définitive : cette grille en fer forgé protégeant une fenêtre de la sacristie, avec ses entrecroisements défiant la logique ; la sépulture du chevalier Bayard ; des dalles de marbre décorant la nef qui ont disparu, ainsi que les inscriptions qui résumaient sa vocation delphinale ; les nervures de style gothique, toujours apparentes au fond de la chapelle de la Vierge, côté rue, mais dont on n’a pas pu ou pas voulu restaurer l’ouverture. Or, voici qu’une nouvelle étape de travaux va s’ouvrir. Elle accompagne un changement de responsable religieux auquel l’évêque du diocèse a procédé, en conformité avec une décision de Rome qui prévoit que chaque diocèse doit affecter un lieu de culte dont la liturgie sera conforme au cérémonial qui a précédé la réforme de Vatican II, d’où la nomination récente du Père JeanPaul Trézières à qui une équipe de laïcs apporte une appréciable collaboration. Parmi eux, je signale M. Gilles-Marie Moreau, ingénieur, auteur de cette étude. Il a consulté tous les auteurs cités plus haut. Il est venu fidèlement travailler aux archives du diocèse de Grenoble où bien des manuscrits lui ont été communiqués. Je ne pouvais lui refuser cette préface qui n’a d’autre but que de recommander ce livre à la lecture des amis de la collégiale, des dauphinois, et des nombreux touristes qui viennent se documenter sur les monuments de Grenoble. Vous y apprendrez bien des choses… vraies ! Père Edmond Coffin Responsable des archives du diocèse de Grenoble-Vienne

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Présentation
Au cœur d’une ville en plein essor, éprise de développement industriel et de recherche scientifique, dans un cadre naturel propice aux sports d’hiver comme d’été, la collégiale Saint-André, discrètement blottie à deux pas de l’Isère, semble une belle et désuète endormie, recherchant le calme et la solitude au milieu de la frénésie urbaine. Située en léger retrait du centre actif de la vie de la cité, elle n’en constitue pas moins l’un de ses plus beaux et émouvants joyaux, tant par son ancienneté que par sa riche histoire. Avec l’ancien palais des dauphins (hôtel de Lesdiguières) et le palais du Parlement, elle compose le noyau delphinal et seigneurial de la ville de Grenoble, face au pouvoir de l’évêque ancré autour de la cathédrale et du palais épiscopal. Qui plus est, elle est le seul monument construit par les anciens dauphins qui nous soit parvenu dans son intégralité, les autres étant très dégradés, voire pratiquement ruinés. Cette ancienne chapelle devenue collégiale de chanoines, jadis nécropole des dauphins et qui abrite encore le mausolée de Bayard, qui entendit les prédications de Saint François de Sales et de Saint Jean Bosco ainsi que l’abjuration du dernier connétable de France, est sans conteste l’un des lieux les plus symboliques du Dauphiné. C’est cet édifice méconnu, maison de Dieu et des hommes, que nous vous invitons à visiter ensemble. Ces pages s’adressent aux dauphinois attachés au passé de leur province, comme aux amateurs de régionalisme et aux touristes à la recherche d’une publication qui les aide à connaître le passé de la collégiale et à la visiter avec profit. De nos jours, l’histoire est une discipline souvent négligée. Or, sans elle, un peuple n’a pas d’avenir : le passé est une boussole qui « oriente » la société. C’est pourquoi si, à la lecture de ce livre et en admirant les beautés architecturales et artistiques que recèle cette église, vous percevez l’imperceptible palpitation des siècles et le souffle subtil de l’antique histoire, notre but sera pleinement atteint. 7

Remerciements
M. l’abbé Edmond Coffin, archiviste diocésain, nous a guidé dans nos recherches avec érudition et courtoisie, et a bien voulu préfacer cet ouvrage ; M. l’abbé Pierre Carret et M. l’abbé Jean-Paul Trézières nous ont permis de consulter les archives paroissiales, en partie inédites, de Saint-André ; le personnel des Archives Départementales de l’Isère ; le personnel de la Bibliothèque Municipale de Grenoble et celui des Archives Municipales ; le personnel du Musée Dauphinois, en particulier Mme Sylvie Vincent, conservateur des Antiquités et Objets d’Art, et Mme Ghislaine Girard, documentaliste ; Mme Hélène Vincent, conservateur en chef au Musée de Grenoble, et Mme Anouk Gérard, documentaliste, pour leurs renseignements sur les tableaux de Restout et d’Allori ; M. Aurélien André, archiviste diocésain d’Amiens, nous a fourni d’intéressants documents sur Mgr de Chabons ; M. Pierre Lafontaine, archiviste à l’archevêché de Québec, nous a orienté dans nos recherches sur Mgr de SaintVallier ; M. Pierre Blanc, de l’Association des amis de Bayard, nous a aidé à suivre la trace des reliques du chevalier sans peur et sans reproche ; M. Thibaut Duret, organiste, nous a fourni des éléments d’histoire de l’orgue ; M. Vincent de Taillandier, de l’Office du Tourisme de Grenoble, nous a fait partager sa passion pour les vieilles pierres grenobloises ; M. Jean Coste nous a ouvert sa collection de cartes postales anciennes ; M. l’abbé Jean-Pierre Oddon, curé de la cathédrale d’Embrun, nous a fourni le portrait de Mgr d’Hugues ; M. Xavier Biboud nous a donné des renseignements sur le chanoine Anglès d’Auriac, et de même M. Aimé Bocquet sur la période du chanoine Berger ; M. l’abbé Albert Rey, M. et Mme Jacques Braud et M. et Mme Pierre-Antoine Darbon nous ont apporté une aide iconographique. Enfin, M. l’abbé Edmond Coffin, M. l’abbé Albert Rey et M. Aimé Bocquet ont bien voulu relire attentivement notre manuscrit. Qu’ils soient tous chaleureusement remerciés.

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Les dauphins du Viennois
Ancienne chapelle delphinale, nécropole des souverains de la province, l’histoire de la collégiale est étroitement liée à celle des dauphins du Viennois. Des trois maisons qui régnèrent successivement sur le Dauphiné, le souvenir a pratiquement disparu aujourd’hui de la mémoire collective : seules subsistent à Grenoble une rue des Dauphins et une rue Humbert II, dont les noms ne doivent pas évoquer grand-chose à leurs habitants. C’est pourquoi il nous semble intéressant de débuter cette étude en retraçant l’histoire de ces dynasties. La saga de ces princes pourrait commencer comme un conte du temps passé : Au début du XIe siècle vivait à Vion un seigneur qui se nommait Guigues. (Paul Dreyfus). En réalité, les sires de Vion, près d’Annonay (Ardèche) et de Tournon en Vivarais, étaient apparus dès la seconde moitié du IXe siècle, cinq générations avant ce Guigues1. C’est pourquoi les historiens l’ont appelé tantôt Guigues VI, en tant que sire de Vion, tantôt Guigues 1er, en tant que souverain du Viennois. Nous adopterons la seconde option, qui s’est imposée. Né aux alentours de l’an 1000, ce personnage était donc issu d’une lignée déjà connue et prospère. La famille s’était établie sur une éminence admirablement située, à Albon : on peut encore y voir de nos jours la motte castrale, où dominent les vestiges d’une tour-donjon de 10 m de haut. Comme d’autres à la même époque, ces Guigues devaient autant leur ascension au vide politique dû à la faiblesse des rois de Bourgogne qu’à leurs propres talents, augmentés d’un réseau familial efficace. L’oncle de
1 Cf. par exemple le Regeste dauphinois (R.D. dans la suite) n. 1104, qui cite un domnus Guiguo (seigneur Guigues) et sa femme Gandalmoda qui font vers 934 une donation à l’abbaye de Cluny, consistant en des domaines in villa que dicitur Vugon (traduit comme Vion) sur la rive droite du Rhône.

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Guigues, Humbert († v. 1025), avait été évêque de Grenoble pendant plus de trente ans ; il eut pour successeur son probable cousin Mallen. Le propre frère de Guigues fut évêque de Valence, et son fils cadet lui aussi évêque de Grenoble. Déjà possessionné dans la région (il se disait comte dès 1016), Guigues étendit son pouvoir sur la partie Sud du comté de Viennois aux alentours de 1030. On a longtemps écrit que c’était l’archevêque de Vienne Burchard (ou Bouchard) qui, en 1029, lui avait inféodé ce territoire, la partie Nord revenant quant à elle au comte de Maurienne, Humbert aux Blanches Mains, qui fut à l’origine de la maison de Savoie. Cette théorie, qui ne s’appuie sur aucun texte connu à ce jour2, est sujette à caution, mais l’essentiel demeure. Et c’est ainsi qu’à l’orée du nouveau millénaire les deux lignées de Savoie et de Dauphiné prirent leur essor, tels deux enfants jumeaux de la féodalité (Gaston Letonnelier), constituant progressivement deux Etats féodaux sur les décombres du défunt royaume de Bourgogne. Pour sceller leur entente, Guigues donna en 1030 sa fille Alix en mariage à Amédée, fils d’Humbert aux Blanches Mains. Mais hélas, les deux frères jumeaux, loin de s’entendre, se combattirent et s’entredéchirèrent, tels Romulus et Remus, pendant trois siècles. Entre 1039 et 1043, Guigues 1er reçut de l’empereur Henri III l’investiture du Briançonnais. La possession de cette région du Montgenèvre, qui s’étendait sur le versant est des Alpes, lui assurait une position clé puisqu’il contrôlait ainsi l’un des principaux points de passage entre France et Italie, l’autre étant le Mont-Cenis, aux mains du comte de Maurienne. Dès lors, la maison d’Albon n’eut de cesse de résorber les solutions de continuité dans ses territoires. Pour cela, Guigues poussa ses pions dans les vallées du Drac et de la Romanche. Il s’implanta aussi dans la vallée de l’Isère et jusqu’en Grésivaudan, dans des conditions mal connues. Peut-être l’évêque de Grenoble Mallen, son cousin, concéda-t-il à son parent après la mort du dernier roi de Bourgogne une part indivise des possessions territoriales de l’Eglise de Grenoble en Grésivaudan. Quoi qu’il en soit, cette
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Georges de Manteyer estime que cette inféodation eut lieu entre le 14 septembre 1029 et le 22 octobre 1030, mais il est vrai qu’on n’en trouve nulle trace dans R.D.

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mainmise aux origines peu claires fut l’origine de multiples contestations du pouvoir des Albon par les grands seigneurs religieux et laïques, en particulier les évêques de Grenoble et les comtes de Savoie. A cela s’ajoutait l’usurpation du droit de guerre par les seigneurs dauphinois, qui entretenaient un esprit querelleur : la province comptait ainsi 950 châteaux forts en 1334.

LA TOUR-DONJON D’ALBON. Cliché GMM.

En attendant, en 1050, Guigues le Vieux (Guigo senex) pouvait tout de même se dire prince du Grésivaudan. Ayant permis l’essor de sa lignée grâce aux donations des deux grandes puissances de l’époque, l’Eglise et l’Empire, il abdiqua vers 1057 pour se faire moine à Cluny, où il mourut et fut enterré en 10753.
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Ou vers 1063, selon Prudhomme.

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A notre connaissance son fils et successeur Guigues II, dit le Gras (Guigo pingues), ne mena aucune expédition militaire. Il semble qu’il se soit contenté de poursuivre l’œuvre paternelle par le jeu des alliances et d’une diplomatie parfois trouble. A partir de 1079, il se donna le titre de comte d’Albon. Il épousa en premières noces Pétronille, sœur de l’évêque Artaud puis, à 45 ans, il se remaria avec Agnès de Barcelone ce qui lui permit d’étendre son influence de Vienne à la Méditerranée. Il mourut en 1080 et fut inhumé au prieuré de Saint-Robert-de-Cornillon près de Grenoble, qu’il avait fondé avec son père4. Guigues III, dit le Comte, naquit dans les années 1050 du premier mariage de Guigues le Gras, et se disait comte d’Albon et de Grésivaudan. Il succéda à son père dans un contexte de profonds bouleversements religieux : celui de la réforme grégorienne, du nom du pape Grégoire VII qui s’efforçait de purifier les mœurs du clergé et de lutter contre la simonie. Quatre ans plus tôt, le pontife avait ainsi destitué l’évêque de Grenoble, Pons. En 1080 arriva sur le siège de Saint Domnin un prélat aux mœurs nettement plus empreintes de moralité : Hugues de Châteauneuf. Celui qui devait quatre ans plus tard aider Saint Bruno à fonder la Grande Chartreuse s’était fixé pour objectif de lutter contre les empiètements du pouvoir laïc sur les biens ecclésiastiques. Il fit établir un ensemble de textes prouvant ses droits et possessions : le cartulaire de Saint-Hugues. S’appuyant sur ces preuves, il remit en cause les accords passés entre Guigues 1er et Mallen, ce qui poussa Guigues III à envahir le palais épiscopal après qu’il eut été excommunié deux fois par l’évêque. Un accord intervint le 5 septembre 1116, par lequel Saint Hugues récupéra les églises du Grésivaudan et les dîmes y afférant, et l’on effectua un partage entre pouvoir laïque et ecclésiastique à Grenoble. Guigues III renonça à ses biens ecclésiastiques et à son droit de juridiction sur les clercs des églises de Grenoble. L’accord fut confirmé par une bulle du pape Calixte II, lui-même ancien archevêque de Vienne5,
4 Ce point est discuté. Dans son étude sur les prieurés, Pilot de Thorey explique que Guigues II a fait cette fondation avec son fils, et non avec son père (Prudhomme est du même avis). D’autre part, Pilot affirme que Guigues 1er y fut lui aussi inhumé, et non pas à Cluny. 5 Ce pontife, du temps où il était archevêque de Vienne, avait eu lui-même de nombreux démêlés avec Saint Hugues au sujet de la possession du comté de

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en 1119. Par ailleurs Guigues III ne se croisa pas, se contentant de soutenir les Templiers et promettant de faire un pèlerinage à SaintJacques de Compostelle. C’est également lui qui aurait fondé le monastère de Chalais, près de Voreppe. Il épousa une Mathilde, dont on sait seulement qu’elle était princesse de sang royal : fille du roi de Sicile selon les uns, ou d’un roi d’Angleterre selon les autres.

LES COMTES DE VIENNOIS (MAISON D’ALBON)

Ils eurent plusieurs enfants, dont Humbert, archevêque de Vienne, et Mahaut qui épousa Amédée III de Savoie. Guigues III soutint d’ailleurs son gendre dans la guerre que lui fit le comte de Genève. Il mourut vers 1133 et aurait été inhumé, lui aussi, dans le cloître du prieuré Saint-Robert de Cornillon. Son frère cadet Guigues-Raymond, né du second mariage de Guigues le Gras,
Sermorens. Les deux parties avaient fini par trouver un accord équitable sous l’égide du pape Pascal II en août 1107.

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avait quant à lui épousé la fille du comte de Lyon et devint de ce fait comte de Forez6. Né vers 1090, Guigues IV fut le premier à avoir été surnommé Dauphin, dans une charte de donation faite par ses parents au monastère de Chalais, en date du 31 octobre 11107. Il convient de reconnaître qu’aujourd’hui encore, on ne sait trop pourquoi. Etaitce parce que sa mère, princesse sicilienne, connaissait cet animal ? Elle aurait ainsi surnommé son fils dauphin, comme d’autres mères appellent tendrement leur enfant « mon poussin »… Ou bien la même, mais née anglaise, aurait-elle donné à son fils ce surnom de baptême en hommage à son cousin Dolfin, comte de Cumberland ? Le patronage de Saint Dauphin, évêque de Bordeaux au IVe siècle, ou de Saint Chamond, évêque de Lyon au VIIe siècle parfois surnommé Dauphin, fut-il invoqué et pourquoi ? On en est réduit aux conjectures, mais quelles que soient la nature et l’origine du surnom, celui-ci eut une singulière postérité. Guigues IV fit comme son père un brillant mariage, en épousant Clémence (dite aussi Marguerite) de Bourgogne, fille d’Etienne Tête-Hardie, comte de Bourgogne, et nièce de Calixte II. De tempérament belliqueux contrairement à ses prédécesseurs, il lutta sur deux fronts. D’une part contre l’archevêque de Vienne, dont il ravagea le territoire en saccageant Romans. Ces exactions lui valurent d’encourir l’excommunication, dont il se délivra en promettant d’effectuer le pèlerinage de Compostelle. D’autre part, il lutta contre son beau-frère le comte de Savoie. Cette guerre entre le Dauphiné et la Savoie, commencée en 1140, fut comme on l’a dit la première d’une longue série. Ces conflits étaient dus à la délimitation imprécise des frontières et aux ambitions antagonistes des princes, dont les possessions étaient inextricablement enchevêtrées. Pour tenter de l’emporter, les dauphins et les comtes s’appuyaient tantôt sur l’Empereur tantôt sur le roi de France. En effet, bien que relevant tous deux de l’Empire, les deux souverains
Cette lignée s’éteignit dans les mâles avec Jean II en 1372, le comté de Forez passant alors en succession féminine à la maison de Bourbon. Il subsista toutefois une branche cadette, celle des sires de Beaujeu, elle-même divisée en deux branches : l’aînée s’éteignit à la fin du XIVe siècle avec Edouard II, et la cadette, celle des seigneurs d’Amplepuis, en 1542 avec Philibert, baron de Linières. 7 La donation est faite par Guigues le Comte et sa femme Regina nom. Maheldis, assistés de leurs fils Guigo Dalfinus et Humbert (R.D. n. 3067).
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demandèrent à plusieurs reprises au roi de France d’intervenir comme médiateur. Par ce biais, le capétien veillait à ce que ni l’un ni l’autre ne l’emporte, car il cherchait lui-même à étendre sa domination sur ces mêmes territoires. C’est ainsi que les deux Etats épuisaient tout autant leurs hommes et leurs finances. Ce conflit fut fatal au dauphin : Guigues IV fut blessé au siège de Montmélian en 1142, et il mourut quelques jours plus tard à La Buissière. Il fut inhumé dans le cloître de la cathédrale de Grenoble. Agé d’environ dix ans à la mort de son père, Guigues V régna sous la régence de sa mère, et reprit le surnom paternel : Dauphin. L’historien Valbonnais explique en effet : Le surnom de Dauphin, que le comte Guigues (IV) porta le premier, plut assez à ses successeurs pour l’ajouter à leur nom et pour s’en faire un titre, qui s’est conservé ensuite parmi leurs descendants. Peut-être par esprit de vengeance, il fit la guerre à la Savoie dont il ravagea les terres. Mais il fut défait et fit la paix avec son cousin Humbert III sous l’entremise de l’archevêque de Vienne vers 1150. En 1155, il prêta hommage à Frédéric Barberousse, qui l’arma chevalier de ses propres mains et lui concéda une mine d’argent à Rame en Briançonnais, ainsi que le droit de battre monnaie à Césanne. A la même époque, Berthold de Zähringen, vice-roi de Bourgogne, lui céda les pouvoirs qu’il possédait sur la cité de Vienne. En 1157, Frédéric le fit comte palatin de Vienne. Guigues V, qui avait épousé une cousine de l’empereur, Béatrice de Montferrat, mourut au château de Vizille en 1162, âgé seulement de trente ans, et fut inhumé au côté de son père. Leurs tombeaux furent démolis à l’époque du cardinal Le Camus. Guigues V et son épouse n’avaient eu qu’un fils, mort jeune. C’est donc leur fille unique, Béatrice, qui hérita de ses possessions. Béatrice régna tout d’abord sous la régence de sa grand-mère, la Grande Dauphine, qui mourut à La Mure le 8 février 1163 et fut enterrée à l’abbaye des Ayes, à Crolles près de Grenoble. La jeune princesse se maria trois fois. La première, à l’âge de huit ans, avec Albéric Taillefer, fils du comte de Toulouse. Elle n’en eut pas d’enfant, et se remaria (peut-être à Saint-Gilles du Gard) avec Hugues III, duc de Bourgogne. Celui-ci lui donna deux enfants, dont le futur dauphin Guigues VI André, et mourut à la troisième croisade le 23 avril 1192. Béatrice épousa enfin en troisièmes noces Hugues de Coligny. Leur fille Béatrice de Coligny épousa 15

Albert III de La Tour du Pin. Se titrant comtesse d’Albon (et non pas encore « dauphine »), Béatrice n’eut pas d’activités politiques ou guerrières marquantes. Durant son règne, on peut dire que le Dauphiné se contenta d’expédier les affaires courantes. Elle mourut à Vizille en décembre 1228 et fut enterrée auprès de sa grand’mère. Né vers 1184 du deuxième mariage de sa mère, le nouveau comte reprit le nom de Dauphin, qui à l’époque n’était peut-être pas encore un titre8. Son nom de baptême était André. Il s’appelait lui-même « Dalfinus » tout court, et jamais Guigues : il convient donc de l’appeler André-Dauphin et non pas Guigues VI, même si ce dernier usage a prévalu chez certains historiens de jadis. Il fut armé chevalier en 1204. C’était un homme pacifique, qui reçut en 1208 du pape Innocent III le privilège de n’être pas sujet aux excommunications de ses légats. Il agrandit son domaine essentiellement par la diplomatie. André conclut des alliances offensives et défensives avec Turin et d’autres villes italiennes, puis s’attaqua au commerce savoyard en interdisant par exemple de transporter le blé dauphinois en Savoie sans l’autorisation des commerçants de Turin. Pour faire échec au comte de Savoie, il accepta l’hommage du marquis de Saluces qui voulait, en Piémont, se protéger contre l’expansion des Savoie et des Visconti. Il aurait aussi pris part, quoique ce ne soit pas certain, à la croisade contre les Albigeois en 1215. En septembre 1219, une inondation détruisit les archives delphinales, ce qui contraignit André à demander à ses sujets une reconnaissance générale, attestant des obligations auxquelles ils étaient tenus envers lui. En 1225, il acquit diverses terres du dauphin d’Auvergne, dont celle de Voreppe. En 1226, il accorda avec le coseigneur épiscopal des franchises à la ville de Grenoble, qui furent confirmées et élargies par son fils en 1242 et 1244. En janvier 1230, il fut reconnu comme ses prédécesseurs chanoine des églises de Lyon, de Vienne et du Puy9. Premier souverain de la « deuxième race », à savoir la maison capétienne de Bourgogne, André fit un mariage des plus
D’après Prudhomme. Manteyer cite toutefois un acte du 15 août 1222 (inconnu du R.D.), dans lequel il se présente comme Ego Andreas, Delfinus et comes. Dans son testament aussi, il se serait intitulé domnus Andreas, Dalphinus Viennensis. 9 D’après Valbonnais, les dauphins étaient chanoines-nés de Vienne, d’Embrun et du Puy.
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avantageux en 1202, en épousant Béatrice de Sabran. Celle-ci était la petite-fille du comte de Forcalquier, et lui apporta en dot le Gapençais et l’Embrunais. Ceci ne l’empêcha pas de la répudier ensuite, sous prétexte de parenté.

LES COMTES DE VIENNOIS (MAISONS DE BOURGOGNE ET DE LA TOUR DU PIN)

En 1210, André conclut un pacte avec l’archevêque d’Embrun Raymond II : il lui céda tout ce qu’il tenait de son épouse dans le comté d’Embrun, en échange de quoi l’archevêque lui remit ces biens en fief perpétuel. Le dauphin, vassal immédiat de l’Empereur pour le comté de Vienne et d’Albon, devenait donc vassal de l’archevêque (lui-même vassal immédiat de l’Empereur) pour les anciennes possessions du comte de Forcalquier en Embrunais. La 17

même année, il confirma les franchises précédemment accordées aux bourgeois d’Embrun. En 1232, sa fille Béatrice lui céda ses droits contre 100.000 sous viennois. L’Embrunais fut alors définitivement rattaché au Dauphiné, et André devint comte de Gap et d’Embrun. La possession de ces deux comtés ne fut toutefois pas de tout repos, à cause des querelles entre les bourgeois d’Embrun et les archevêques. André et ses successeurs eurent comme politique de s’allier alternativement aux uns et aux autres pour les affaiblir tous les deux. Mais en 1258, après cinq ans de révolte, les bourgeois perdirent leurs privilèges et il fut mis fin au consulat. Restés seuls en lice, le dauphin et l’archevêque entrèrent en conflit ouvert pendant 40 ans. Les dauphins Guigues VII, Jean 1er et Humbert 1er prirent prétexte des revendications de Charles d’Anjou sur les comtés de Gap et d’Embrun pour ne plus prêter hommage aux archevêques. Ils ne se réconcilièrent qu’en 1315 à la faveur d’une révolte des bourgeois. Ainsi, le 3 juillet 1331, Guigues VIII prêta hommage à l’archevêque Bertrand de Déaux en la collégiale SaintAndré de Grenoble, en présence du prévôt Marquis de Clays. Et en 1343, Humbert II accorda une charte d’affranchissement à toutes les communautés briançonnaises. André Dauphin fit son testament au château de Laval le 4 mars 1237 et mourut le 14 mars suivant10. Nous verrons plus loin qu’il fut le fondateur de la collégiale Saint-André : c’est donc avec lui que commence l’histoire commune de notre église et des souverains dauphinois. Guigues VII était né du second mariage de son père avec Béatrice de Montferrat. Vu son jeune âge, il débuta son règne sous la régence de sa mère. Il épousa en décembre 1241 Béatrice, fille unique et héritière du comte Pierre II de Savoie, duc de Chablais, surnommé le petit Charlemagne, et d’Agnès, dame de Faucigny. Cette princesse lui apporta en dot les vallées de l’Arve et du Giffre. En 1238, l’empereur Frédéric II plaça le dauphin sous sa soumission directe tout en confirmant les privilèges accordés par Frédéric Barberousse ; quelques années plus tard, il lui confirma la faculté de battre monnaie ainsi que la possession des comtés
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Beaucoup de généalogies donnent, de façon erronée, l’année 1236 comme date de décès de ce prince. Il convient donc de rectifier cette erreur hélas fréquente.

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d’Embrun et Gap. En 1256, Saint Louis arbitra un conflit entre son frère Charles d’Anjou, comte de Provence et de Forcalquier, et Guigues VII au sujet de Gap et Embrun ; et de même en 1269 avec le comte de Savoie. En 1263, Guigues acquit le mandement d’Allevard. Il entra en conflit avec l’archevêque de Lyon, Philippe de Savoie, mais sortit perdant : en 1266, il dut abandonner plusieurs châteaux au prélat, et reçut simplement le titre de chanoine de Lyon.

RUINES DE LA CHARTREUSE DE PREMOL OU FUT INHUME GUIGUES VII.
Cliché GMM.

Sous Guigues VII, le terme Delphinus était encore traité comme un nom patronymique par la chancellerie delphinale, mais à l’étranger au moins on tendait déjà à le considérer comme un titre11. Il semble que ce soit lui qui ait le premier arboré les armoiries : d’or au dauphin d’azur, crêté et oreillé de gueules. Sa politique intérieure eut quant à elle pour objet de renforcer son pouvoir central. Tout d’abord, il dut soumettre son maréchal
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Cf. par exemple la bulle du pape Innocent IV, promulguée à Assise le 31 juillet 1253, qui parle de dilectus filius Dalfinus Viennensis (texte dans Elie Berger : Les registres d’Innocent IV, n. 6890, Paris, 1884).

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Obert Auruce, que son père avait comblé de dons et à qui il avait confié l’essentiel de l’administration de son état. Profitant de la situation, Obert Auruce avait été tenté de se constituer une principauté autonome : Guigues mit près de 15 ans pour en venir à bout. Vers 1250, il fit établir un état de ses propriétés, suivi de deux enquêtes en 1260-1263 et 1265-1267. Ces procédures permirent de recenser les biens du prince et d’évaluer son budget, mais aussi de dresser une carte politique du Dauphiné. Par ce fait, son emprise sur son domaine était plus grande, même si celui-ci restait morcelé ; toutefois, cette meilleure gestion eut pour conséquence un alourdissement de la fiscalité sur les paysans. Les revenus du dauphin restaient cependant modestes : un peu plus de 5.300 livres par an, dont près de la moitié provenait des vallées alpestres du Haut-Dauphiné. Quoi qu’il en soit, on commençait à voir ainsi se former un embryon d’administration centrale. Guigues VII mourut en août 1269 et fut inhumé à Prémol, près d’Uriage dans le massif de Belledonne, dans l’abbaye de chartreusines qui avait été fondée par sa mère12 qui elle-même s’y était déjà fait inhumer. Son tombeau se trouvait dans l’église, près du grand autel, nous dit Pilot. Jean 1er, dauphin, comte de Viennois, d’Albon, de Grésivaudan, de Gapençais et d’Embrun, baron de Faucigny, naquit vers 1267 et régna sous régence de sa mère Béatrice de Savoie. Il s’intitulait : Nos Johannes Dalphini, comes Vienne et Albonis (Nous, Jean Dauphin, comte de Vienne et d’Albon). Il mourut adolescent, des suites d’une chute de cheval, à Bonneville le 24 septembre 1282. Le lieu de son inhumation est incertain13. En 1280 il avait épousé sa petite-cousine Bonne de Savoie († 1300), fille d’Amédée V. Il fut le dernier de la deuxième race des dauphins. La succession échut alors à la fille de Guigues VII, Anne, comtesse d’Albon et dame de Coligny. Elle avait épousé en 1273
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Certains auteurs ont suggéré que la fondatrice était sa grand’mère la dauphine Béatrice, mais il s’agit sans doute d’une confusion sur les prénoms. 13 D’après Pilot, il aurait été enterré dans le cloître du prieuré Saint-Robert de Cornillon. D’après Rochas, citant Valbonnais (mais la référence est introuvable chez cet auteur), ce serait à Saint-André. Enfin d’après Kerrebrouck, il fut inhumé dans l’église de la Chartreuse de Mélan, près de Taninges en Faucigny, que sa mère avait fondée et où elle repose également : c’est en effet ce que rapporte la tradition locale.

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son cousin Humbert de La Tour, seigneur de La Tour du Pin et de Coligny, né vers 1240, fils d’Albert III et de Béatrice de Coligny. Humbert vint à Grenoble prêter serment au nom de son épouse, le 3 octobre 1282 dans le cloître de Saint-André, jurant en présence de l’évêque de respecter les libertés et franchises de la ville. Il inaugura ainsi la « troisième race » des dauphins. En tant que fils cadet, Humbert 1er avait d’abord été destiné à l’état ecclésiastique : on le trouve cité comme chanoine de Paris, chantre de Lyon et doyen de Vienne. Ayant hérité de son frère aîné Albert IV, mort sans enfants, il put apporter à son mariage la baronnie de La Tour du Pin qui s’étend de Crémieu à Bourgoin, ainsi que la baronnie de Coligny près de Lyon. Son avènement ne se fit pas sans obstacle, car Robert II, duc de Bourgogne, contesta son autorité en tant que plus proche héritier de Jean 1er en ligne masculine (il était cousin issu de germain du dauphin). Le duc de Bourgogne était soutenu par le comte de Savoie, mais l’autorité d’Humbert fut finalement reconnue par arbitrage de Philippe le Bel au traité de Paris en 1285, qui lui coûta cependant ses fiefs du Revermont14. Il connut trois conflits avec la Savoie : en 1282-1286, en 1289-1293, puis à partir de 1299. Ce dernier se conclut par une paix en 1314, qui ne tint que dix ans. En 1294, une nouvelle charte de franchise établit une co-seigneurie avec l’évêque sur Grenoble. La même année, Humbert accepta la proposition de Philippe le Bel de se reconnaître son vassal en échange d’une rente annuelle. En 1297, il réussit à se faire reconnaître suzerain du baron de Sassenage. En 1300, il reçut en héritage du baron de Montauban la région de Nyons. C’est sous le règne d’Humbert 1er que le nom patronymique de dauphin se transforma définitivement en titre de dignité, et c’est ainsi qu’apparurent les termes de « dauphine » et de « Dauphiné » (pour ce dernier en 1285, dans un traité entre Humbert 1er et Robert de Bourgogne, puis en 1293). On put constater la même évolution en Auvergne, très exactement en 1281. Anne et Humbert furent les premiers à faire figurer le dauphin sur leurs sceaux respectifs.

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Que la Bourgogne échangera quatre ans plus tard avec le comte de Savoie, contre la Bresse.

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Anne mourut après le 27 septembre 130115, et fut inhumée au monastère des chartreusines de Salettes à La Balme-les-Grottes, dans le diocèse de Lyon, qu’elle avait fondé en 1299 avec son époux. Humbert mourut quant à lui en avril 1307 au monastère des chartreux du Val-Sainte-Marie, à Bouvante en Royans, dans le diocèse de Die, où il avait pris l’habit et où il fut inhumé. On leur connaît neuf enfants. Né vers 128016, Jean II était l’aîné de cette grande fratrie. Il avait épousé Béatrice de Hongrie, princesse apparentée à toutes les familles régnantes d’Europe : elle était la fille du roi capétien Charles Martel, petite-fille de Rodolphe de Habsbourg, arrièrepetite-nièce de Saint Louis, et sœur de la reine Clémence, épouse de Louis X le Hutin. Cinq jours après la mort de son père, Jean reçut l’hommage de ses vassaux et prêta serment de fidélité à l’évêque de Grenoble. En 1309, il fit partie des six ambassadeurs envoyés à Avignon par le roi des Romains, Henri VII de Luxembourg, pour obtenir du pape Clément V la reconnaissance de son titre. Homme pacifique et bon, il géra ses Etats avec sagesse et fut certainement l’un des meilleurs dauphins. Il s’efforça de réduire la pression fiscale, et accorda des chartes de franchises. Le 17 octobre 1314 à Faverges, Jean II et Amédée V de Savoie s’engagèrent à maintenir sous la suzeraineté de l’Empire tous les territoires qui en dépendaient, afin de contrecarrer l’influence française17. En 1316, il reçut l’hommage du comté de Genève. Le 2 septembre 1317, il augmenta notablement son domaine en recevant en héritage Buis-les-Baronnies du baron Raymond de Mévouillon. Il mourut en mars 1319 au Pont-de-Sorgues près d’Avignon où il s’était rendu auprès du pape, et fut inhumé à Saint-André. Il fut fort regretté de ses peuples (Valbonnais). Sa veuve entra dans les ordres et se fit religieuse cistercienne. Elle mourut en 1354 à l’abbaye Notre-Dame-des-Anges à Saint-Just-de-Claix en Royans, qu’elle avait fondée en 1349 avec son fils Humbert, et où elle s’était retirée. Elle fut plus tard vénérée comme bienheureuse, bien qu’elle ne l’ait pas été déclarée officiellement. Ses restes, qui ont
Un des derniers actes où elle apparaît date du 1er août 1300 (R.D. n. 15608). En 1279 d’après le chanoine Chevalier, vers 1281 d’après Glénat. 17 Son père Humbert 1er était allé à plusieurs reprises rencontrer Rodolphe de Habsbourg, afin de lui présenter ses devoirs au titre des droits que l’Empereur possédait dans l’ancien royaume de Bourgogne (cf. Valbonnais, t. I, p. 241).
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reposé pendant tout le XXe siècle dans l’église Saint-Nicolas de Romans, ont été transférés le 4 décembre 2002 à la collégiale Saint-Barnard de la même ville, où ils ont été placés dans un petit caveau situé dans la nef, à droite, sous la croix située en face de la chaire18. Guigues VIII n’avait pas dix ans à la mort de son père. Les quatre premières années de son règne se passèrent donc sous la régence de son oncle Henri, qui devint par la suite évêque de Metz.

RUINES DU CHATEAU DELPHINAL DE BEAUVOIR-EN-ROYANS. Cliché GMM.

En 1323, il épousa à Dole (comté de Bourgogne) Isabelle de France, fille du roi Philippe V le Long, mariage qui fut célébré par l’archevêque de Besançon. Il se fit reconnaître comme le suzerain des seigneurs de Pont-en-Royans, et aimait à séjourner dans son
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Nous remercions ici M. Jacques Mazade, président des amis de Saint-Barnard, qui nous a fourni ces précisions.

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château de Beauvoir-en-Royans. La petite histoire rapporte qu’il séduisit la fille de François de Bardonnenche, puissant seigneur qui, pour se venger, s’allia au comte de Savoie et occasionna de nombreux troubles. Moins pacifique que son père, Guigues VIII partit en guerre contre le comte Edouard de Savoie en 1324 pour soutenir son vassal Hugues de Genève, et l’emporta à la bataille de Varey, près d’Ambérieu, le 7 août 1325 : ce jour-là, bien que l’armée delphinale fût en infériorité numérique, l’ost de Savoye fut bellement desconfit, le comte Edouard lui-même échappa de peu à la capture, et le jeune dauphin, seulement âgé de 16 ans, écrivit l’une des pages les plus glorieuses de l’histoire dauphinoise. A la suite de cette victoire, le comte de Forez se déclara vassal du dauphin, et l’évêque de Sion s’allia avec lui contre les Savoyards, au cas où ceux-ci tenteraient d’attaquer le Valais. Quant aux prisonniers de marque que Guigues VIII avait faits à Varey (Jean de Chalon, le sire de Beaujeu et le frère du duc de Bourgogne), ils ne furent relâchés que contre fortes rançons. En 1328, le roi Philippe VI réussit toutefois à rallier Guigues VIII et Edouard de Savoie à la bataille de Cassel, près de Dunkerque, le temps d’une trêve entre les deux belligérants. Là aussi, le jeune prince se signala par sa vaillance. Les hostilités avec le voisin savoyard reprirent lorsqu’en 1333 Aymon de Savoie s’empara du château de Paladru. Guigues VIII partit en guerre pour se venger. Il fut tué par une flèche savoyarde en juillet 1333 au siège du château de la Perrière, propriété du comte de Savoie près du col de la Placette, à proximité de Voreppe. Il ne laissait pas d’enfants, et fut inhumé à Saint-André. Sa veuve se remaria quelques années plus tard avec un seigneur comtois, le sire de Faucogney. Son frère cadet Humbert II avait un tempérament prodigue. De constitution fragile, certains disent même efféminé, il avait le goût du luxe et nourrissait des rêves de grandeur pour sa personne et son Etat. Il alla jusqu’à accepter de Louis de Bavière le titre de roi de Vienne, qu’il ne porta cependant pas. Il aimait à pratiquer une magnificence à l’image de ce qu’il avait connu enfant à Naples et en Hongrie, ce qui l’amena à dépenser plus qu’il ne gagnait. Ce fut néanmoins un bon administrateur, mais la postérité fut souvent très sévère à son encontre : Prudhomme le traita de « roi de théâtre »,

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« vaniteux », « prince à l’esprit étroit et au cœur sec » ; il fut qualifié par Stendhal d’imbécile, et de sot par Rochas19. Agé d’une vingtaine d’années à son avènement (il serait né fin 1312), il avait passé sa jeunesse à la cour de son oncle le roi de Naples, d’où il ramena une habitude bien méridionale : la sieste. Il était considéré comme un adversaire de la politique française dans l’ancien royaume d’Arles. C’est pourquoi le roi Philippe VI voulut s’assurer une position stratégique en occupant le 17 août 1333 le bourg de Sainte-Colombe, situé en face de Vienne sur la rive droite du Rhône : il y construisit la tour de Valois, qui existe toujours. Mais ces manœuvres n’empêchèrent pas le roi de confirmer à Humbert, lors d’un séjour que celui-ci fit à Paris en 1335, la possession d’un hôtel sis place de Grève, surnommé la maison aux Piliers, que le souverain avait donné à Guigues VIII sept ans plus tôt pour le remercier de ses services à la bataille de Cassel, et qui avait jadis appartenu à leur tante, la reine Clémence. Afin de régler le conflit en cours avec son voisin, Humbert II engagea, par l’entremise du pape Benoît XII, des pourparlers avec Aymon de Savoie et signa la paix avec la Savoie par le traité de Chapareillan en 1334. En 1336 la guerre de succession de la reine Jeanne († 1330), comtesse palatine de Bourgogne et veuve de Philippe V le Long, vit une fois de plus s’affronter Dauphiné et Savoie dans deux camps opposés. Mais dès l’année suivante, le 7 septembre 1337, les deux parties se réconcilièrent. Au sud, Humbert profita des dissensions entre l’archevêque et son chapitre pour pousser ses pions à Vienne qu’il investit en août 1338 en se faisant prêter serment par les habitants ; mais le pape Benoît XII le condamna deux ans plus tard à payer au prélat des dommages considérables. En 1339, une expédition contre Romans se termina de la même façon. Toutefois, en 1339 il se fit reconnaître la suzeraineté sur Pont-en-Royans ; et en 1342, il s’empara de Romans aux dépens du chapitre de Saint-Barnard, qui dut signer avec lui un traité de pariage en 1344 l’en reconnaissant coseigneur.

Cf. les Mémoires d’un touriste à la date du 23 août 1837, où Stendhal écrit qu’Humbert II était un imbécile au-dessous de sa position. Le 12 août 1837, il le traite encore de pitoyable dauphin.

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Sous Humbert II, le Dauphiné formait enfin un ensemble presque compact. Les seules enclaves étaient les possessions du comte de Savoie, à savoir le Nord-Viennois, le Sermorens (pays de Voiron) et la Chartreuse, ainsi que le Valentinois et le Diois. Aux possessions delphinales s’ajoutait le Faucigny, séparé du domaine delphinal par le comté de Savoie. En 1337, Humbert fonda le Conseil delphinal, institution à la fois politique, judiciaire et financière, dont il fixa le siège à SaintMarcellin avant de le transférer à Grenoble en 1340. Ce Conseil fut investi du pouvoir de juger en dernier ressort les appels des justices seigneuriales, tant en matière civile qu’en matière criminelle. Il pouvait également débattre des affaires générales du gouvernement. Il était composé de sept conseillers, d’un auditeur des comptes et d’un trésorier. Quatre des sept conseillers devaient enseigner le droit à l’université de Grenoble. En 1453, il devait être érigé en Parlement par Louis II. Toujours en 1340, Humbert II créa la Chambre des comptes. Fait important, Humbert II publia le 14 mars 1349 un Statut delphinal (Statuta delphinalia) de cinquante-trois articles, qui forma le droit protecteur de la province, très en avance sur toutes les juridictions de l’époque. Assurant aux Dauphinois le maintien de leurs libertés, il octroyait divers privilèges, libertés, immunités, franchises et grâces, et défendait aux seigneurs de s’emparer des biens de ceux qui meurent sans enfants. Toujours épris de grandeur, il fonda l’université de Grenoble, qui fut créée par une bulle de Benoît XII le 12 mai 1339. Mais cette université n’eut qu’une existence éphémère, ou à tout le moins intermittente, et ne devait prendre son essor que beaucoup plus tard. Soucieux de combattre pour les intérêts de la chrétienté, Humbert se fit désigner capitaine général de la croisade contre les Turcs20. Après avoir reçu du pape le bâton de commandant et le grand étendard, et laissant ses Etats sous la régence de l’archevêque de Lyon Henri II de Villars, il s’embarqua à la fin de l’été 1345 et, de 1346 à 1347, il conduisit pour le pape Clément VI une expédition en Asie Mineure dont, malgré les succès et une victoire à Smyrne le 24 juin 1346, il ne tira aucun profit.

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Cf. par exemple ADI, cote B 3268.

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Humbert II épousa sa cousine21 Marie des Baux, dont il eut un fils unique, André, dit le Delphinet, qui naquit à Naples le 5 septembre 1333, quelques semaines après l’avènement de son père. L’infortuné petit prince mourut à l’âge de deux ans, peut-être accidentellement22, peu de temps après avoir été fiancé avec Blanche de Navarre, qui devait plus tard être la seconde épouse de Philippe VI de Valois. André fut enterré dans l’église des Jacobins de Grenoble, située près de l’actuelle place Grenette. Son tombeau connut de nombreuses péripéties. Détruit par les protestants en 1562, il fut relevé en 1583. Le 15 février 1792, l’église des Jacobins ayant été désaffectée, le mausolée et les cendres de l’enfant furent transférés à Saint-André, sous les orgues, par JeanFrançois Hache, officier municipal issu de la célèbre famille d’ébénistes. Le monument fut détruit dès l’année suivante, mais peut-être quelques restes du dernier prince dauphinois subsistentils encore sous le dallage de notre collégiale. La dauphine Marie mourut quant à elle à Rhodes en 1347, peut-être de la peste. Depuis 1285, les guerres pratiquement incessantes contre la Savoie avaient ruiné le trésor delphinal, sans doute plus encore que la prodigalité d’Humbert II. Et celui-ci était désormais sans espoir d’héritier. En 1337, il proposa alors le Dauphiné à son oncle le roi Robert d’Anjou pour 120.000 florins, mais le roi de Naples jugea le prix excessif. Le dauphin se tourna ensuite vers le pape Benoît XII, mais à la mort de celui-ci en 1342, malgré de longues tractations et sans doute pour les mêmes raisons que le roi de Naples, les négociations furent abandonnées. Ces tentatives répétées montraient tout de même qu’Humbert II avait le souci d’éviter à sa principauté une guerre de succession : c’est à mettre à son crédit. Pendant ce temps, le roi de France attendait le moment propice pour entrer en scène. C’est ainsi qu’en 1343, Humbert II accablé de dettes, âgé de 31 ans seulement mais toujours sans espoir d’enfants, promit par traité à Philippe VI de Valois de léguer l’ensemble de ses possessions à son second fils Philippe, ou à l’un
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Elle était nièce du roi Charles Martel de Hongrie, et donc cousine germaine de sa belle-mère, la dauphine douairière. Par ailleurs, elle était lointainement cousine de Béatrice des Baux, épouse de Guy de Montauban, oncle paternel d’Humbert : ce n’était donc pas la première alliance entre les deux maisons. 22 Ou de maladie, selon Prudhomme.

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des fils du duc de Normandie (futur Jean II le Bon), moyennant l’acquittement des dettes d’Humbert II, un versement immédiat de 120.000 florins et une rente annuelle de 10.000 livres. Le traité fut signé à Villeneuve-lès-Avignon le 23 février, approuvé par le roi le 23 avril, et ratifié par Humbert II le 30 juillet. Un deuxième traité fut signé le 7 juin 1344 au Palais des Papes d’Avignon, en présence de Clément VI : il s’assurait de la renonciation d’Isabelle de France, veuve de Guigues VIII, de Béatrice de Chalon, tante d’Humbert II, et de Jean de Chalon son cousin. Après la bataille de Crécy (1346), le dauphin étant veuf, la maison de Savoie tenta de contrecarrer les projets d’annexion en proposant de le marier avec Blanche de Savoie, sœur d’Amédée VI, avec une dot de 120.000 florins d’or, exactement la somme promise par le roi de France. Un traité fut signé en ce sens le 27 mai 1348, mais il ne fut pas concrétisé. De même, un projet de mariage avec Jeanne de Bourbon échoua. C’est ainsi qu’en 1349, de plus en plus aux abois, de santé ruinée, déçu par l’échec de la croisade qu’il venait de diriger, dans le triste contexte européen de la Peste Noire qui ravageait les populations (entre un tiers et la moitié de victimes en Dauphiné), il se décida sur l’incitation du roi à réaliser l’opération sans plus attendre, contre un versement de 200.000 florins et une pension annuelle de 24.000 livres. Le Dauphiné fut donc remis au prince Charles, âgé de 12 ans, fils du duc de Normandie. Le « Transport » fut négocié à Tournon en février, et signé à Romans le 30 mars 1349 par les représentants des deux parties. Symbole important, ce troisième traité prévoyait que le futur dauphin écartèlerait France et Viennois dans ses armoiries. Le 16 juillet suivant, au couvent des Dominicains de Lyon (qui portait le beau nom de Notre-Dame-de-Confort), Humbert en personne, en présence du duc de Normandie, résigna le Dauphiné à Charles (futur roi Charles V) qui devint donc le dauphin Charles 1er. Le jeune Charles reçut également les attributs de sa souveraineté : Et en signe desdites saisine et dessaisine, bailla audit Charles l’espée ancienne du Dalphiné et la Banniere Saint-George, qui sunt anciennes enseignes des Dalphins de Viennois, et un ceptre et un anel23. Bien que cité dans les accords, l’empereur ne fut pas sollicité pour les ratifier, ce qui montre que le
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Cf. l’Histoire de Grenoble de Pilot, p. 101.

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Dauphiné s’était émancipé du Saint-Empire. Néanmoins, Charles sollicita de l’empereur Charles IV l’investiture du Dauphiné, qu’il reçut au titre de fief impérial avec le titre de vicaire, à Metz le 25 décembre 1356, après avoir prêté hommage. Les privilèges impériaux furent d’ailleurs déposés dans la sacristie de Saint-André en 1362.

GISANT D’HUMBERT II. Gravure extraite de Valbonnais.

La succession delphinale était donc définitivement liée à celle de la couronne de France. Seul le prince héritier devait porter le titre de dauphin24, ce qui écartait l’établissement d’une dynastie
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De même que, depuis 1301, l’héritier du trône d’Angleterre portait le titre de prince de Galles.

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