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Les démocraties modernes à l'épreuve

De
352 pages
Quelles sont les limites du système politique institutionnel dans les sociétés modernes ? Loin de poser la question pour se livrer à une apologie du marché comme mode de régulation global de la société, Claude Offe met en valeur l’importance de l’action collective et de l’éthique de la responsabilité des citoyens « ordinaires » dans les sociétés modernes. Ce recueil représente une référence incontournable pour la sociologie de l’Etat-providence, de l’action collective, de l’Allemagne contemporaine et des transitions en Europe de l’Est.
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Les démocraties modernes à l'épreuve

Cet ouvrage a été publié avec l'aimable soutien d'Inter Nationes, Bonn.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5586-7

Claus Offe

Les démocraties

modernes

à l'épreuve
Textes réunis et présentés par Didier Le Saout et Yves Sintomer

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Paris (France)

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y IK9

Note pour la présente édition
Le choix des textes ici rassemblés a été effectué après discussion avec Claus Offe. Nous avons pris le parti de condenser plusieurs de ces textes, notamment les chapitres 2, 6 et 9, en vue de faciliter leur lecture dans le présent contexte. Nous avons parfois modifié les sous-titres pour les besoins de la présente édition. Nous avons rectifié les traductions françaises existantes des textes cités par C. Offe aussi souvent que nous l'avons jugé nécessaire. De même, nous avons revu la traduction du chapitre cinq,. nous remercions le traducteur de cet article, 9ui a bien voulu que son travail soit republié dans le present volume. Nous remercions également les diverses revues dans lesquelles certains de ces textes étaient antérieurement parus et qui ont aimablement autorisé leur reprise dans le présent recueil. Nous tenons aussi à remercier Michel Dobry, Jean Leca et Jean-Marie Vincent, qui ont bien voulu apporter leurs conseils ou leur soutien à ce projet, ainsi que Véronique Giraud pour sa relecture attentive du manuscrit et Hervé Guillorel pour son aide matérielle. D. 1.s. et Y S.

Rôles et limites des institutions politiques dans les sociétés modernes. Une introduction à Claus Orre
Yves Sintomer et Didier Le Saout

Claus affe est aujourd'hui l'un des deux ou trois sociologues majeurs en Allemagne, et au-delà l'un des auteurs en sciences sociales les plus connus et les plus traduits dans le mondel. Jusqu'à aujourd'hui, son apport a été largement méconnu en France, et c'est cette lacune que le présent recueil voudrait contribuer à combler. C. affe est né en 1940 à Berlin. Dans les années soixante, après un passage par Cologne, il fit ses études à la Freie Universitdt, à Berlin, où il obtint une maîtrise de sociologie. Cette ville était à cette époque l'un des hauts lieux de la mobilisation étudiante, ce qui en faisait l'un des endroits les plus ouverts intellectuellement et politiquement de la RFA. C. affe y adhéra au S.D.S., la fédération des étudiants socialistes qui fut à l'avant-garde des protestations contre la guerre du Vietnam et pour la réforme de l'Université allemande2. En 1965, il alla continuer ses études à Francfort, l'autre pôle de l'ouverture intellectuelle et du mouvement contestataire. Cette ville était aussi l'un des rares lieux - et peut-être le seul - où un véritable dialogue avec le passé pré-nazi et les élaborations des intellectuels allemands en exil sous le régime hitlérien était
I Les deux premières parties de cette introduction ont été plus particulièrement travaiJlées par Y. Sintomer, les deux dernières par D. Le Saout. 2 Pour une présentation plus complète de l'itinéraire politico-intellectuel de Claus Offe, cf. Offe 1989.

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possible, et ce depuis le retour de Max Horkheimer et de Th~odor W. Adorno, les deux théoriciens les plus importants de «l'Ecole de Francfort ». C'est d'ailleurs à l'Institut für Sozialforschung, l'institution qui avait vu, avant-guerre, la naissance de cette école, que C.Offe fut, de 1965 à 1969, l'assistant du jeune intellectuel prestigieux qui incarnait le renouvellement d'un courant de pensée issu du croisement de Marx et de Weber:. Jürgen Habermas. C'est dans cette lignée que C.Offe rédigea sa thèse, qui portait sur une critique du principe de rendement (Leistungsprinzip) (cf. Offe 1970). Ce passage fut décisif dans sa formation, alors même qu'il commençait à prendre une certaine distance par rapport à un rpoùvement étudiant en pleine radicalisation. Le séjour aux Etats-Unis qu'il effectua en 1969-1971 constitua une autre étape importante, pendant laquelle C. Offe put se familiariser avec la sociologie et la science politique nord-américaines ainsi qu'avec les élaboration de la gauche de ce pays. Si, dès cette époque, les intellectuels allemands étaient sans doute plus au fait des recherches nord-américaines que leurs homologues français, C. Offe est cependant l'un des rares dont une bonne partie des écrits ait été publiée directement en anglais et qui soit presque aussi citée dans le monde anglo-saxon que dans son propre pays. De retour en Allemagne, C.Offe prolongea sa collaboration avec Habermas en étant durant quatre ans collaborateur du Max Planck Institut, l'institut de recherche pluridisciplinaire que celui-ci dirigeait à Starnberg, en Bavière. Comme d'autres jeunes chercheurs proches de J. Habermas, il était alors plus marxiste que ce dernier, tout en refusant de suivre les voies des diverses variantes de marxisme « orthodoxe» qui sévissaient alors un peu partout dans le monde universitaire. C'est dans l'esprit d'un marxisme inventif qu'il entama une critique de la politique, à travers une sociologie de l'Etat et de ses institutions. Il s'~nscrivit ainsi comme un protagoniste de la discussion sur l'Etat qui marqua ces milieux dans les années soixante-dix, en coup'lant de façon originale approche systémiste et sociologie critique 1. Aux côtés de Niklas Luhmann, son principal adversaire théorique en RFA, C. Offe fut ensuite durant de longues années
I Cf. Offe 1972. Ce débat fut initié par Ralph Miliband et Nicos Pou1antzas, avant de traverser toute la gauche marxiste ouest-européenne. Il faut remarquer que F. Chazel et P. Birnbaum furent à cette époque parmi les rares universitaires français à percevoir l'originalité de l'apport de Offe, en publiant la première traduction de celui-ci dans leur recueil de sociologie politique (cf. Offe 1978).

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la figure marquante du département de sociologie de l'Université de Bielefeld, avant de prendre à la fin des années quatre-vingt la direction du Zentrum für Sozialpolitik à Brême. S'éloignant progressivement d'une approche marxiste, il s'attacha alors à deux champs de recherche. D'une part, il étudia les nouvelles conditions structurelles du marché du travail générées par la crise économique et la fm du plein emploi. Travaillant en sociologue plutôt qu'en économiste, il analysa leurs implications sur les formes d'action collective (syndicale en particulier) aussi bien que sur les motivations individuelles des acteurs. C'est ainsi qu'il dirigea, seul ou en collaboration, de nombreuses recherches sur les tentatives de réduction du temps de travail dans l' économie all~mande. D'autre part, il mit en lumière les contradictions de l'Etat-providence et les limites de la politique institutionnelle, analysant notamment de façon originale les nouveaux mouvements sociaux qui fleurirent un peu partout en Europe au début des années quatre-vingt (cf. en particulier Offe 1984a, 1984b et 1985a). De cette période, nous avons choisi de reprendre exclusivement des textes qui s'inscrivent dans ce second volet, faute de place. suffisante et par souci de donner une , coh erence au present recuel 11. ' Ces textes font en effet pendant aux travaux les plus récents de Claus Offe, dans lesquels celui-ci étudie les transitions en Europe de l'Est (avant tout sur un plan sociopolitique), et dont nous livrons ici un large échantillon. C'est à ce thème que C.Offe a consacré l'essentiel de ses efforts à partir de 1989, considérant que la chute du mur de Berlin et l'écroulement des

régimes de type soviétique impliquaient un bouleversement de
l'agenda de la recherche en sciences sociales et jugeant que celles-ci n'avaient guère forgé d'outils pour analyser de façon rigoureuse les causes et les conséquences d'un tournant pourtant historique. C'est pour mieux y travailler qu'il est désormais Professeur à l'Institut des Sciences Sociales de l'Université Humboldt, située dans la partie orientale de Berlin. Son œuvre est donc plurielle, et les changements d'objets qu'elle a connus au fil du temps furent aussi des mutations de problématiques. Il serait vain d'y chercher un système conceptuel qui en fournirait la clé unique, et il est sans doute plus fructueux d'y percevoir, ainsi que le suggère C.Offe luimême (Offe 1989), des continuités dans la préoccupation de penser le croisement problématique du système politique et de la justice sociale. Par ailleurs, le but de la présente introduction
I

Sur le premier volet, on peut signaler en français Offe 1985b et 1995. 7

n'est pas de présenter ou de résumer chacun des textes que nous avons choisi d'inclure dans le recueil: ils parlent suffisamment par eux-mêmes. Il s'agira de mettre en perspective le terrain conceptuel sur lequel s'appuient ces travaux, en tentant à la fois de mieux cerner leur cohérence, de mettre en lumière leur originalité et de les situer par rapport à d'autres approches. Pour ce faire, nous nous référerons fréquemment à des textes que nous n'avons pas inclus dans le présent recueil, afin que le lecteur puisse mieux évaluer l'ampleur du travail du sociologue allemand. Au passage, nous n'hésiterons pas à souligner les points qui nous semblent mériter discussion dans les travaux de celui-ci. Nous analyserons ensuite la pertinence heuristique de l'approche de C. affe sur des objets déterminés - à savoir, successivement, son analyse des limites de la politique institutionnelle, sa théorie des nouveaux mouvements sociaux et ses études sur les transitions en Europe de l'Est. Nous voudrions ainsi montrer que les problèmes traités par C. affe concernent tous ceux qui s'intéressent à la sociologie et à la théorie politiques. Une problématique « pluraliste » Les notions autour desquelles s'articule l'analyse de C. affe n'ont généralement pas pour ambition d'être les concepts cardinaux d'une théorie générale de la société, mais des instruments provisoires et évolutifs dotés avant tout d'une valeur heuristique pour étudier tel ou tel problème déterminé. C'est pourquoi les grandes partitions auxquelles C. affe a recours pour structurer ses recherches sociologiques ne sont pas fixées de façon homogène dans tous ses écrits!. De plus, il n'aborde que rarement de front les questions épistémologiques ou métathéoriques. Cependant, il n'est pas inutile de chercher à reconstruire une certaine systématicité dans sa problématique, ne serait-ce que pour mieux cerner la cohérence et l'originalité de chacune de ses études ainsi que leurs enjeux théoriques fondamentaux. ar, si l'on s'interroge sur les éléments clés de la théorie sociale implicite de cet auteur, il apparaît clairement que celle-ci s'inscrit dans le grand ensemble des problématiques qui entendent dépasser l'alternative entre individualisme méthodologique et fonctionnalisme (ou, dans un contexte différent, entre théories centrées ~ur le « sujet» ou « l'acteur» et approches « structuralistes»). A plusieurs reprises, C. affe
I Cela est d'autant plus vrai lorsque les écrits appartiennent à des périodes différentes de sa productioll. 8

avance explicitement qu'aucun paradigme sociologique ou philosophique ne saurait à lui seul fournir une grille d'explication exhaustive des réalités sociales contemporaines!. Plus, dit-il, il faut convenir que les controverses entre les théories sociales opposées ne sauraient aboutir sur le seul plan théorique: c'est en effet la complexité des sociétés modernes elle-même qui impose de recourir à des schèmes explicatifs pluriels, en privilégiant l'un ou l'autre selon le niveau de réalité que l'on désire étudier. Une telle profession de foi pourrait certes être partagée par de nombreuses approches empiristes; elle a également une certaine affinité avec le pluralisme méthodologique dont Alain Touraine s'est fait le porte-parole dans notre pays. C. affe ne s'en tient cependant pas là. Ce qu'il conteste avant tout, c'est l'ambition ontologique qui viserait à expliquer de façon unidimensionnelle le fonctionnement des sociétés à partir d'un seul schème de rationalité. Loin d'en rester à la simple dichotomie entre ce qui relèverait par exemple d'une explication étiologique (par les causes objectives) et ce qui relèverait d'une explication herméneutique (par le sens que les acteurs donnent à leurs actions et au monde dans lequel ils vivent), C. affe met plus ou moins explicitement en œuvre dans nombre de ses analyses une tripartition qui articule différents niveaux de rationalité. Le premier peut être qualifié de structurel. Il renvoie d'une part à la matrice des relations de pouvoir inégales (et donc des relations de domination) qui charpentent la société, d'autre part aux logiques explorées par les analyses systémistes et dont la cohérence s'impose aux actions individuelles. Le marché constitue à cet égard un exemple paradigmatique, en ce qu'il distribue de façon inégale la prise que les «contractants» qui s'y engagent ont les uns sur les autres et parce que son fonctionnement nécessite le respect d'une rationalité sociale qui s'oppose à d'autres logiques potentielles et qui conditionne fortement l'agir individuel. À l'autre bout, les relations de domination et les exigences fonctionnelles des systèmes de coordination des actions ne sauraient à elles seules constituer une motivation pour l'action, et il faut pour comprendre celle-ci recourir à l'analyse des préférences et des croyances individuelles (cf. par exemple affe 1987, p. 514). Ce niveau est celui que privilégient de façon plus
I

« Je suis convaincu qu'il n'y a aucun paradigme, dans les sciences sociales

contemporaines, qui soit suffisamment développé et cohérent pour que l'on puisse se passer des autres paradigmes» (Offe 1984a, p. 253). 9

ou moins exclusive l'individualisme méthodologique et les approches fondées sur les philosophies du sujet. Ces conceptualisations peinent cependant à expliquer de manière convaincante la formation des préférences, des croyances et des identités individuelles, précisément parce qu'elles ne prennent pas en compte ou négligent largement le premier niveau de détermination sociale. Elles n'envisagent les déterminations structurelles que comme des limites ou des opportunités inertes, que comme des contextes purement extérieurs qui ne modifient pas la liberté intérieure des sujets de l'action individuelle et la rationalité intrinsèque de celle-d. Cependant, plutôt que de recourir à un modèle théorique qui impliquerait un conditionnement strict des individus par les structures à travers l'intériorisation par ceux-ci des exigences de celles-là, C. affe fonde son analyse sur un structuralisme « faible» qui met l'accent sur un troisième niveau, intermédiaire, de détermination, celui constitué par les institutions qui soutiennent l'action collective. Les structures et systèmes sociaux ne transmettent jamais directement aux individus des exigences auxquelles ceux-ci se conformeraient automatiquement; la relation de détermination qui joue incontestablement n'est jamais absolue et s'exerce par la médiation de formes institutionnelles diverses et changeantes, qui peuvent entrer en contradiction ou conforter les réquisits systémiques et structurels et qui favorisent chez les individus et les groupes des types déterminés de préférence et de comportements. C'est l'existence d'un tel niveau qui peut notamment expliquer les traits particuliers qui différencient entre elles les sociétés structurées par un même système économique capitaliste. L'ensemble que constituent ces formes institutionnelles est hétérogène, il inclut aussi bien les associations civiques, culturelles et religieuses que les partis, les syndicats, et les organisations professionnelles. Ces « relations associatives », comme C. affe les appelle parfois, incluent même, à la limite, la nation, en tant qu'elle est vecteur d'identité plutôt qu'en tant que structure étatique. Elles ne déterminent pas elles non plus de façon automatique les comportements individuels et collectifs, mais les sollicitent « de l'intérieur» en formant dans tel ou tel sens les identités, les préférences et les interdépendances des individus et en utilisant de façon sélective
I

Le schéma de base rappelle ainsi celui qu'implique le rapport du cogito
est amené à connaître

cartésien à la res extensa, au monde naturel que l'homme et à maîtriser.

JO

leurs ressources culturelles, normatives et cognitives. Simplement, parce que ce niveau de détermination est constitué d'instances très diverses qui coexistent dans des rapports de tension tout autant que de complémentarité, il est davantage que le niveau structurelle terrain de la contingence historique. TIest plus sensible aux défections des acteurs individuels et aux stratégies déployées dans l'action collective. L'originalité profonde de C. Offe est peut-être d'avoir travaillé sur les articulations de ces trois niveaux dans des analyses concrètes. Niveau de détermination Structurel
Composants
........-

-Matrice du pouvoir social (filiation marxiste et wébérienne) -Rationalité systémique de l'économie de marché, mais aussi du système politique fondé sur la compétition partidaire (référence critique à Luhmann) -Évolutions culturelles sur le long terme Intermédiaire -Nation, État-providence, en tant que sources (<< associatif») d'identification pour les individus -Réseau associatif, syndical, partidaire, institutions corporatives (en tant que cadres de formation des préférences individuelles et ossature de l'action collective) -Logique monologique (référence Individuel à I'individualisme méthodologique) -Agir traditionnel -Agir normatif (en particulier, référence à l'agir communicationnel conceptualisé par Habermas) Tableau 1: La distinction analytique de trois niveaux de détermination Pour mieux comprendre l'intérêt heuristique de cette tripartition, il faut reprendre successivement l'analyse des trois niveaux, de leur articulation et de leurs interférences mutuelles, en prenant garde au fait que C. Offe livre plusieurs versions de cette architecture conceptuelle.

Il

Détermination structurelle et rationalité systémique .

Le niveau de détermination structurel peut d'abord être
interprété, dans une filiation marxiste, comme celui de « l'inftastructure » d'une société. Cette inftastructure ne doit pas être comprise en termes purement économiques: elle est plutôt d'ordre socio-économique, elle compose la « matrice du pouvoir social» 1. Cette matrice présuppose des acteurs et des interactions sociales, mais elle tend à mouler celles-ci dans des asymétries structurelles: « les modes d'interaction dominants favorisent en permanence une catégorie d'acteurs et aboutissent à l'exploitation systématique d'autres acteurs» (Offe 1985a, p. 1-2). C'est pourquoi la répartition du pouvoir social ne saurait être comprise dans les termes de la théorie pluraliste, qui méconnaît le premier niveau de détermination et pense le pouvoir comme le résultat contingent de rapports de force entre individus et groupes principiellement égaux2. Cette matrice conditionne d'ailleurs aussi bien les relations organisationnelles et institutionnelles qui se nouent entre différents groupes sociaux que la politique « ordinaire» dont parle C. Offe dans le premier chapitre de ce recueil. Un pas supplémentaire doit cependant être ftanchi dans l'analyse. Les régularités qu'impliquent le fonctionnement de cette matrice sociale renvoient à un type de rationalité qui peut être analysé en termes systémistes. Le passage d'un type d'explication que l'on pourrait qualifier de « structural» à un type d'explication « systémiste » est familier dans la tradition de pensée issue de Marx et de Weber. L'idée fo:o.damentaleest que la stabilité de l'ordre marchand, si elle repose sur un rapport de domination sociale, implique aussi une certaine cohérence objective dans les échanges entre les individus et les choses, en bref un certain type de rationalité, qui favorise le calcul et la commensurabilité de toute chose. Cette rationalité induit chez

les individus impliqués un certain type de motivation et une
I Pour rendre compte de la complexité du premier niveau de détermination, il faudrait cependant ajouter que C. Offe laisse entendre dans le second chapitre du présent recueil que des événements objectifs tels que les répercussions sur l'environnement du développement économique doivent y être inclus. De plus, dans la tripartition un peu différente qu'il utilise pour étudier les transitions en Europe de l'Est, il met au compte du premier niveau de détermination (qualifié de « macrosocial ») les évolutions culturelles de longue durée. 2 À l'inverse, les théories classistes qui ne pensent pas l'autonomie des deux autres niveaux sont également insatisfaisantes, et il s'agit donc de combiner les divers paradigmes. Cf. par exemple « The Attribution of Public Status to Interest Groups », in Offe 1985a, p. 238sq. 12

relation généralisée de compétition qui appellent des comportements « rationnels» d'auto-valorisation. Elle peut bien être évaluée éthiquement ou politiquement comme aliénante ou réifiante, il n'en demeure pas moins qu'elle est au cœur de la formidable dynamique expansive du capitalisme, au principe de l'impulsion au rendement et à la productivité (Leistung) qu'il suscite chez les acteurs. En tant que telle, cette rationalité n'est pas à la disposition des acteurs; au contraire, elle s'impose à eux, du moins tant qu'elle n'est pas remise en question dans sa structure même. Cela est vrai des acteurs individuels qui, lorsqu'ils sont impliqués dans le marché du travail, doivent adapter leurs comportements en fonction de codes assez strictement délimités (alors même qu'ils n'ont que de faibles possibilités économiques de se retirer du marché du travail). Mais de façon plus souple, cela est aussi vrai des act~urs collectifs. C'est ainsi, par exemple, que les efforts de l'Etatprovidence et du mouvement ouvrier (qui se déploient sur le second niveau, institutionnel ou « associatif », de détermination) visant à rendre plus égale la relation entre employeurs et employés sur le marché du travail se heurtent à une limite structurelle. En tant que tel, comme l'avaient vu Marx aussi bien que Weber, le marché du travail est d'un type spécial (parce que la « marchandise» qui y est échangée ne peut être concrètement dissociée des personnes qui vendent leur force de travail) et implique nécessairement une relation de domination (ou une relation de pouvoir structurellement asymétrique) et par conséquent d'exploitation entre employeurs et employés. Celleci peut être partiellement atténuée dans le « capitalisme organisé », et celui-ci a impliqué une mutation considérable des rapports sociaux au XXe siècle. Cependant, ce mouvement demeure nécessairement inachevé: l'égalisation complète des rapports de force entre les deux parties prenantes dans le marché du travail n'aboutirait pas à une relation contractuelle égalitaire mais à la suppression de la relation salariale elle-même, le management et les possesseurs de capitaux ayant perdu tout intérêt à s'engager dans l'échange en question (( The Political Economy of the Labour Market », in Offe 1985a). Or, comme l'écrit Offe dans le premier chapitre du présent recueil, les entrepreneurs ont ceci de particulier que leurs perceptions ont presque instantanément le pouvoir performatif de constituer la réalité, et que leur refus d'investir mènerait rapidement tout le système fondé sur l'échange marchand à s'écrouler. Cette rationalité « objective» constitue l'objet d'étude des sciences économiques; elle fournit également un paradigme 13

explicatif à partir duquel de nombreux sociologues ont tenté d'interpréter la division croissante des sociétés modernes en sphères guidées par des logiques propres, voire incommensurables. Si Hegel avait été le premier à conceptualiser une telle évolution, c'est Weber qui lui a sans doute donné ses lettres de noblesse dans les sciences sociales. Penser que les sociétés modernes tendent à se subdiviser en sphères autonomes ayant des rationalités propres implique, si l'on va jusqu'au bout du raisonnement, que la « structure» de la société (son premier niveau de détermination) est nécessairement plurielle (ce qui ne revient pas à dire que chacune des sphères aurait un poids équivalent: il est tout à fait possible dans ce schéma d'attribuer à l'une d'elle, en général l'économie, un poids relatif supérieur à celui des autres sphères). Cette pluralité peut cependant être interprétée dans des optiques très diverses. Les schémas fonctionnalistes la conçoivent comme principiellement harmonieuse, la différenciation des logiques sociales renvoyant aux diverses fonctions qu'impliquerait le fonctionnement ordonné des sociétés complexes. Dans cette problématique, les heurts qui peuvent survenir entre les différentes sphères sont conçus comme des dysfonctionnements ou, dans un vocabulaire plus organiciste, comme des pathologies - tout comme les perturbations que le comportement de certains agents pourrait provoquer à l'intérieur de chacune des sphères. En France, Pierre Bourdieu, pour ne citer que lui, a conçu de façon beaucoup plus historiciste la différenciation des champs sociaux et l'a renvoyée aux jeux des rapports de force qui opposent les agents à l'intérieur de chaque champ et les différents champs entre eux. En Allemagne occidentale, le panorama théorique dans lequel se situe C. Offe est assez différent. La scène y est largement hégémonisée par les théories «systémistes », et en particulier par la version qu'en ont donnée Niklas Luhmann et son école. Transposant dans les sciences sociales des modèles tirés des sciences biologiques, la perspective luhmannienne partage cependant avec celle de Bourdieu un certain historicisme, en ce qu'elle postule que la direction de la différenciation en sous-systèmes et la configuration de ceux-ci sont des phénomènes historiques qui ne correspondent pas à une donnée ontologique préétablie. Elle évite les travers du fonctionnalisme classique en présentant I'harmonisation entre les sous-systèmes comme un problème contingent et la possibilité de crise comme inhérente à ce processus. De plus, pour elle, la différenciation fonctionnelle est un processus qui, 14

par définition, n'est jamais achevé. Le poids relativement plus important de certains systèmes est dû pour une part déterminante à ce qu'un système qui se «clôt» plus vite que les autres parviendra à une efficacité supérieure. L'originalité première de cette approche est d'avancer que les logiques internes des soussystèmes (économie, droit, science, politique, religion, éducation) sont auto-référentielles: elles n'ont rien à communiquer les unes aux autres, car l'intelligibilité et la communication rationnelle sont l'apanage des langages propres de chacune des sphères. Il n'y a même pas de traduction possible entre ces langages: chaque sous-système peut tout au plus interpréter les rumeurs et les stimulations qui lui viennent de son environnement (qui est constitué par les autres systèmes). C'est pourquoi ces systèmes sont « auto-poiétiques », c'est-à-dire qu'il se produisent eux-mêmes en puisant les réserves de sens et de rationalité à l'intérieur de leur propre logique. Cette théorie vise par exemple à rendre compte des logiques empiriques telles que l'existence d'une banque centrale indépendante du pouvoir politique, prétendant incarner la rationalité économique et la défendant contre l'intrusion considérée comme perturbante de la rationalité politique. Elle peut aussi servir de justification à la revendication d'une indépendance complète de la justice par rapport au pouvoir politique, du parquet a¥ Conseil de la Magistrature en passant par le Conseil d'Etat ou la Cour Suprême. Le droit est tout aussi paradigmatique que l'économie marchande en ce sens, du fait des efforts constants qui sont effectués dans cette sphère pour formaliser et appréhender dans une logique rigoureuse et irréductible aux autres langages (moraux, économiques, religieux...) un nombre potentiellement infini de phénomènes sociaux. Ces «langages» rationnels ne doivent cependant pas être confondus avec les institutions concrètes, qui sont toujours traversées par une pluralité de logiques. Outre le postulat d'une auto-référentialité presque totale de chacun des sous-systèmes!, les principaux postulats fonctionnalistes de l'approche luhmannienne sont les suivants: d'une part, la différenciation sociale représente principiellement une solution avantageuse qui permet de réduire la complexité des problèmes que doivent affronter les sociétés modernes, et tout retour à une différenciation moindre (du fait par exemple d'une interférence accrue de la politique ou de l'éthique dans le
I Postuler que les sous-systèmes sont autoréférentiels, c'est refuser de voir qu'ils sont dotés d'une cohérence qui n'est jamais que relative et qu'ils sont en tout état de cause traversés par des logiques poteptiel1ement contradictoires. 15

droit ou l'économie) serait dangereuse et contre-productive pour la société dans son ensemble; d'autre part, toute remise en cause de la règle du jeu dans chacune de ces sphères (et par exemple du marché dans l'économie) risquerait de les détruire et aboutirait à des résultats catastrophiquesl. Cette problématique systémiste est à la fois reprise et critiquée par Habermas dans la grande dichotomie systèmes / monde vécu qui organise ses écrits des années quatre-vingt. Le philosophe de Francfort concèqe que les mondes « réifiés» de l'économie capitaliste et de l'Etat bureaucratique doivent être interprétés avec des catégories systémistes, tout en contestant la pertinence de celles-ci pour interpréter la culture et l'espace public. Sur ce plan, l'intégration sociale et la coordination des actions relèvent dans les sociétés modernes d'une autre rationalité, de type communicationnel, qui unit de façon intersubjective les individus qui partagent une même culture, un même «monde vécu ». La rationalité communicationnelle permet principiellement à chaque individu de développer sa personnalité propre tout en s'associant aux autres sur un pied d'égalité pour régler de façon consensuelle les affaires communes. Les orientations stratégiques des individus y sont donc secondes par rapport aux orientations « communicationnelles ». Les mécanismes systémiques qui sont le propre de la reproduction matérie!le peuvent certes déborder des frontières de l'économie et de l'Etat et « envahir» le monde vécu, y provoquant une distorsion systématique des communications et des effets pathologiques; ils n'en demeurent pas moins dépendants du monde vécu, qui seul permet une véritable reproduction symbolique de la société. En particulier, l'Etat reste fortement tributaire de la légitimité qu'il revêt aux yeux des citoyens qui agissent et communiquent dans l'espace public. La hiérarchie des niveaux de détermination est donc renversée, puisque le plan de la communication intersubjective entre individus est principiellement premier par rapport à la structure, aux «systèmes» qui assurent la reproduction matérielle de la société (cf. notamment Habermas 1987 et 1988).

I

Cette double thèse fonctionnalisteest donc intrinsèquementévolutionnisteet

s'inscrit d'ailleurs à cet égard dans le droit fil de Parsons. Pour une présentation en français de l'approche luhmannienne, cf. « La théorie des systèmes autopoiétiques », entretien avec G. Teubner réalisé par V. Munoz-Dardé et Y. Sintomer, Revue M, 44, février 1991, p. 36sq. 16

Claus Offe reconnaît explicitement sa dette vis-à-vis de la conceptualisation habermassienneI tout en prenant des distances avec elle. Parfois, les deux thématiques sont étroitement parallèles, comme lorsqu'il analyse comment l'opposition structurelle du capitalisme et de la démocratie a pu être neutralisée au moins pr~)Visoirement par le système de concurrence partidaire et l'Etat-providence keynésien, ou encore lorsqu'il met en relief le conflit entre nouveaux mouvements sociaux et politique institutionnelle2. Cependant, C.Offe s'écarte de J. Habermas en ce qu'il évite de renvoyer les rapports interindividuels (et le niveau de détermination sur lequel ils prennent place) à un type de rationalité (communicationnel) qui serait anthropologiquement premier. L'opposition système / monde vécu s'en trouve relativisée, et C. Offe est également plus à même que J. Habermas de faire valoir comment la matrice sociale du pouvoir génère des rapports inégaux dans les interactions quotidiennes. Dans le même esprit, il insiste sur le fait que la culture et les rapports intersubjectifs d'individus socialisés par la communication ne sauraient être compris uniquement comme un flot désincarné de discours et qu'ils sont charpentés par des structures associatives et institutionnelles3. Or, l'observation sociologique montre à la fois la dynamique propre des institutions (qui constitue le niveau de détermination intermédiaire de la tripartition de C. Offe) et le fait qu'elles ne sauraient être analysées de façon unilatérale comme relevant anthropologiquement d'une logique communicationnelle : les rapports de pouvoir et les orientations stratégiques s'y développent tout autant que les rapports intersubjectifs visant à l'entente et au règlement consensuel des problèmes pratiques. L'espace public ne peut donc pas, en suivant cette analyse, être étudié de façon unidimensionnelle. Ces réflexions font plus qu'ajouter un complément sociologique à la problématique habermassienne, et représentent une inflexion qualitative par rapport à elle. Pourtant, l'usage critique que fait C. Offe des théories systémistes n'est pas sans parallèle avec celui de J. Habermas. Le chapitre trois du présent recueil (<< L'utopie de l'option
I

L'inverse est également vrai, quoique dans une proportion moindre. Cf.

notanIment « La crise de l'État-providence et l'épuisement des énergies utopiques », in Habermas 1990 (original allemand in Habermas 1985). 2 Cf. notanIment « Competitive Party Democracy and the Keynesian Welfare State », in Offe 1984a, et le chapitre deux du présent recueil. 3 Cf. « Les liens et les freins », qui constitue le chapitre quatre du présent recueil, et Offe 1989. 17

zéro ») montre que l'auteur est prêt à leur concéder une réelle validité heuristique. Cela se sent en particulier dans la façon avec laquelle, dans la foulée de Weber, il refuse toute lecture réductionniste de l'Etat par rapport aux déterminations socioéconomiques. Bien sûr, le système ,économique capitaliste conditionne le fonctionnement de l'Etat moderne, mais ce conditionnement n'est pas automatique ou direct; le système économique constitue pour le système politique un environnement dont ce dernier doit tenir compte, mais en fonction de sa propre dynamique systémigue. Dès les années soixante-dix, C. affe avance ainsi que si l'Etat doit être qualifié de «capitaliste », ce n'est pas parce qu'il serait un « instrument» aux mains de la classe dominante mais du fait de la structure interne du système politique institutionnel (cf. affe 1972 et l'extrait traduit en français : affe 1978). Ce refus d'une vision instrumentale de l'Etat ne fera que se ren(orcer lorsque C. affe adoptera une vision plus complexe de l'Etat mod~rne, soulignant notamment l'action limitée mais réelle de l'Etatprovidence en faveur d'une limitation de l'inégalité structurelle du marché du travail capitaliste. Cependant, C. affe critique les problématiques systémistes sur quatre points au moins. D'une part, il persiste dans la filiation wébérienne et marxienne à souligner les rapports de domination qui s'engendrent dans la matrice du pouvoir social et que les systémistes récusent ou négligent. D'autre part, il insiste sur le fait que certaines contradictions entre «systèmes» n'apparaissent pas seulement de façon contingente mais qu'elles sont structurelles (ce qui ne veut pas dire qu'elles sont ingérables ou qu'elles débouchent nécessairement sur le chaos, mais simplement qu'elles sont cause d'une tension permanente). Ainsi, dans le premier chapitr;e de ce recueil, il montre la contradiction qui oppose Etat-providence et économie capitaliste: pour sa stabilité économique aussi bien que pour sa légitimité sociale, la seconde a fonctionnellement besoin du premi~r dans les sociétés contemporaines, alors que la logique de l'Etat-providence, poussée à son terme, signifierai! la disparition du marché du travail capitaliste. Inversement, l'Etatprovidence dépend pour ses ressources fiscales du bon fonctionnement d'une économie de marché qu'il tend à saper par sa logique interventionniste. L'équilibre qui peut s'instaurer entre ces deux sphères est donc fondamentalement instable, et cela apparaît encore plus clairement depuis que la crise économique aiguise la contradiction. Troisièmement, C. affe insiste sur le fait que les nécessités fonctionnelles d'un système, 18

aussi claires qu'elles apparaissent du point de vue de la logique interne de ce système, ne constituent pas ipso facto des motifs d'action pour les individus. Or, une nécessité fonctionnelle qui ne rencontrerait pas suffisamment d'actions individuelles qui seraient congruentes avec elle serait mise en péril. Le marché du travail serait ainsi menacé s'il ne se trouvait pas assez d'individus décidés às'y embaucher. Le bon fonctionnement de la rationalité systémique dépend donc d'un autre type de rationalité!. La quatrième critique est exprimée de façon particulièrement claire dans « L'utopie de l'option zéro ». La spécialisation croissante des sous-systèmes dans les sociétés modernes y est analysée comme engendrant des problèmes nouveaux dans le mouvement même où elle apporte une solution à des problèmes anciens. Contre N. Luhmann, C. Offe affIrme, dans ce qui constitue sans doute l'un des textes majeurs de l'écologie politique2, que cette spécialisation croissante accroît les rigidités macrosociales des sociétés modernes et met en cause leur reproduction future. Cette analyse du présent est couplée avec la mise en valeur (à la fois cognitive et normative) d'une autre voie de développement, indiquée par «l'utopie de l'option zéro» ; un développement « autolimité » serait mieux à même que le règne de la technocratie et de l' économisme de favoriser l'ouverture des marges d'actions qui est selon C. Offe typique du projet de la modernité. Le niveau des acteurs et l'individualisme méthodologique Lorsque C. Offe affirme l'importance d'un niveau de détermination opposé au niveau structurel, c'est donc d'abord en référence aux théories systémistes (et contre elles). Au-delà de l'accord marqué avec l'argument conventionnel selon lequel « la manière dont on perçoit le monde est elle-même structurée et ajoute une nouvelle couche à la structure du monde» (in collectif 1987, p. 230-231), C.Offe analyse concrètement l'importance de l'agir individuel et des motivations des acteurs
C'est plutôt de façon résiduelle que C. Offe présente cette opposition sous la forme de la dichotomie intégration systémique / intégration sociale (selon la distinction classique de D. Lockwood (Lockwood 1964) et qui, sous une forme remaniée, est centrale chez Habermas). Cf. par exemple « The Growth of the Service Sector», in Offe 1985a, p. 108-109. 2 C'est d'ailleurs des textes de cet ordre que Luc Ferry aurait dû prendre en compte s'il avait voulu que sa critique de « l'antimodemisme» et de « l'antihumanisme» que représente à ses yeux l'écologie politique ne soit pas seulement un pamphlet unilatéral à la limite de la mauvaise foi intellectuelle. 19
I

dans des contextes très divers. Dans son essai à partir de J. Habermas, il écrit par exemple que, dans des domaines comme l'éducation, la santé ou les transports, et dans d'innombrables cas de la vie quotidienne, « l'intérêt collectif et les problèmes de régulation systémique ne peuvent être résolus à travers le jeu de l'offre et de la demande ou à travers la contrainte juridique (ou encore à travers le savoir et la pratique professionnelle d'experts) »\ mais nécessitent au contraire un comportement éthique et / ou civique de la part des acteurs individuels. Dans le monde moderne, de tels comportements tendent à se générer de façon dialogique. Cette perspective ouvre la voie à l'étude sociologique des comportements éthiquement orientés des individus dans la vie quotidienpe, voie que C. Offe lui-même n'a que partiellement parcourue2. A partir des années quatre-vingt, il a travaillé de façon croissante dans une autre direction en prenant davantage en compte les théories de l'individualisme méthodologique, et en particulier les travaux de Jon Elster, avec lequel il est très lié. C'est par exemple ainsi qu'explorant les conditions de l'action syndicale dans l'Europe contemporaine, et en particulier en RFA, C. Offe avance que l'unité réelle de la classe ouvrière ne peut être déduite de la situation structurelle de celle-ci dans les rapports de production. Plus précisément, dans une situation où l'évolution de l'organisation de la production et celle de la culture ont structurellement tendance à augmenter la diversité interne de la classe ouvrière, la solidarité sur laquelle reposent les syndicats ne peut plus être présupposée et doit être construite. Cette nécessité renvoie à une caractéristique structurelle de l'action des salariés, déterminée par la « matrice du pouvoir social» : au-delà de leur similarité formelle, l'action collective des travailleurs et celle des employeurs répondent à deux logiques différentes. Dans leur face-à-face avec les salariés, les employeurs peuvent pour l'essentiel définir leur intérêt collectif en agrégeant leurs intérêts individuels, tels qu'ils s'expriment dans le cadre de ce marché (avant même que le patronat s'organise), et ce parce qu'ils y sont en position
I 2

Cf. ci-dessous, chapitre 4. Ces comportements éthiquement orientés peuvent en partie être analysés à

l'aide de la grille conceptuelle offerte par la théorie habermassienne. Cependant, d'autres perspectives sont stimulantes, telles, en France, celle de P. Pharo lorsqu'il étudie le « civisme ordinaire» ou surtout celle de L. Boltanski et L. Thévenot lorsqu'ils analysent les divers modes de justification employés par les individus dans la vie quotidienne (cf. Pharo 1991, et Boltanski, Thévenot 1991).

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dominante. À l'inverse, dans le rapport avec le patronat, les intérêts individuels des travailleurs, tels qu'ils s'expriment dans le cadre de ce marché, sont potentiellement contradictoires avec leur intérêt collectif, qui présuppose une remise en cause ou pour le moins une relativisation des règles du jeu du marché du travail - puisque les salariés y sont structurellement en position dominée. En cela, les syndicats et les organisations des salariés ne sont pas comparables aux autres groupes de pression; ils ne peuvent fonctionner en lobbies, à la fois parce qu'ils doivent remettre en question les règles du jeu et parce que l'unification des salariés autour de leur intérêt collectif ne peut pas s'effectuer de façon agrégative, qu'elle doit s'appuyer sur la définition d'une identité commune à même de transcender les logiques divergentes des intérêts individuels (qui s'expriment de façon monologique dans le rapport salarial). Les travailleurs doivent donc redéfinir au moins partiellement leurs intérêts dans le cours même de l'action collective. Pour prendre son essor, celle-ci doit cependant s'appuyer sur quelque chose, qui ne saurait être l'agrégat des intérêts individuels. L'identité et la solidarité collectives sont donc à la fois des prérequis et des produits de l'action collective des salariés. Ce paradoxe n'est pas insurmontable, mais il rend plus fragile la dialectique que constitue la mobilisation, alors que l'action collective des employeurs peut être plus « mécanique ». Ce paradoxe pèse d'autant plus lourd lorsque les conditions objectives renforcent la concurrence entre salariés (par exemple lorsque le chômage se développe), affaiblissent les identités collectives établies (par exemple lorsque la culture ouvrière traditionnelle se désagrège), multiplient les points de vue potentiellement contradictoires que peuvent prendre individuellement les travailleurs (salariés d'un côté, consommateurs de l'autre...) (<< Interest Diversity and Trade Union Unity» et « Two Logics of Collective Action », in Offe 1985a). Les comportements «rationnels» étudiés par l'individualisme méthodologique et les théories du choix rationnel se voient alors renforcés, et les syndicats doivent en tenir compte sous peine de courir à l'échec. Cette situation est particulièrement difficile lorsque la crise économique et le développement du chômage contraignent les syndicats à s'engager dans une politique active de réduction du temps de travail s'ils veulent reconstruire une solidarité réelle entre travailleurs. Il leur est difficile de mobiliser en ce sens des salariés qui, pris individuellement, n'ont souvent que peu d'intérêt personnel à lutter pour une réduction du temps de 21

travail (par exemple s'ils ne se sentent pas concernés par le problème du chômage). Un fossé s'ouvre alors entre les préférences individuelles et l'intérêt collectif!. Si l'individualisme méthodologique et plus particulièrement la variante que représente la théorie du choix rationnel ont ainsi pour C. Offe une pertinence indéniable, cela ne signifie pas pour autant que ces perspectives suffisent à rendre compte de l'ensemble des faits sociaux. Il faut en quelque sorte les « désontologiser ». Elles n'expliquent que le fonctionnement d'un type particulier de «jeu », et ne sont pas vraiment pertinentes lorsqu'il s'agit d'expliquer des jeux ou les comportements individuels découlent plus directement d'identités collectives (qu'elles soient ou non de type traditionnel). Par surcroît, ces théories n'expliquent pas non plus la constitution du «jeu », qui renvoie quant à elle à une causalité de type structural: «Logiquement, le jeu commence seulement après que les acteurs aient été constitués, et que leurs préférences aient été hiérarchisées au terme de processus qui ne peuvent pas être envisagés comme faisant partie du jeu. Au contraire, des limites telles que les ressources dont les acteurs peuvent disposer, la capacité d'apprentissage de ces derniers, leurs priorités et les bénéfices ou les coûts qu'entraînent des modes alternatifs de comportements stratégiques doivent être expliqués dans un cadre conceptuel différent de celui du "choix rationnel" [...J Bien sûr, les macrorelations ne peuvent pas être pensées sans présupposer des acteurs (tels que des investisseurs ou des consommateurs), mais ceci passe à côté du problème: les acteurs sont tout simplement absents des macrorelations elles-mêmes. Il existe un hiatus entre les macrorelations et les microrelations; du coup, il est possible et nécessaire de les isoler méthodologiquement les unes des autres ».
I « Ce fossé peut être décrit en tennes de piège rationnel: du point de vue des travailleurs individuels agissant dans un but volontairement rationnel, il est indésirable d'adopter des stratégies qui sont pourtant très souhaitables si on les considère d'un point de vue collectif»; les stratégies individuelles qui s'ensuivent, même si elles diffèrent de l'intérêt collectif, doivent « être considérées comme le produit de calculs "rationnels" maximisant l'utilité plutôt que comme des modes d'action bomés ou amoraux» (Offe 1995, p. 53). Dans la ligne d'un tel raisonnement, il serait possible d'affinner (ce que ne fait pas Offe) que seule une loi-cadre de réduction du temps de travail pennettrait de dépasser ce dilemme de l'action collective, quitte à ce que les modalités de son application soient laissées à la décision décentralisée des acteurs sociaux.

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Dans la lignée des théories de la réification et de l'analyse systémiste, C.Offe ajoute même que si Elster n'a pas tort d'avancer que les explications fonctionnalistes ne sont véritablement pertinentes que pour expliquer des mécanismes de causalités de type biologique, certains mécanismes sociaux peuvent être considérés comme « quasi biologiques ». C'est en particulier le cas du capitalisme: c'est parce qu'elle fonctionne quasiment comme un mécanisme de sélection biologique qu'il est parfaitement admissible d'expliquer la compétition marchande dans des termes fonctionnalistes, c'est-à-dire non centrés sur les acteurs!. Au bout du compte, les analyses en termes de fonctionnalisme ou d'individualisme méthodologique renvoient moins à des controverses méthodologiques qu'à des réalités historiques différentes: «certaines formations sociales peuvent sans doute être analysées de façon plus adéquate dans le cadre de « l'action» individualiste tandis que d'autres requièrent une approche plus «structuraliste» pour être comprises de façon pertinente »2. Comme nous l'avons déjà indiqué, ce n'est pas simplement la présence de différents niveaux de détermination qui impose de relativiser le recours à l'individualisme méthodologique. Sur le plan de l'agir individuel lui-même, les orientations dialogiques et communicationnelles que nous évoquions plus haut doivent en effet être différenciées des comportements stratégiques de type monologique sur lesquels est centrée l'analyse en termes de choix rationnel. Or, la diversité de ces types de comportement et la prédominance de l'un d'eux à un moment donné et dans une relation sociale donnée sont les produits de certaines règles sociales, et non les produits d'une «nature humaine» par trop générique: ce qu'il faut comprendre, c'est que certaines règles rendent les hommes égoïstes, et non que les hommes égoïstes feraient certaines règles parce qu'ils sont égoïstes (Offe, in collectif 1987, p. 235). En dernière analyse, l'individualisme méthodologique n'est donc pas à même de rendre compte de la pertinence croissante de ses propres analyses pour l'étude des sociétés
I Berger, Offe 1982, p.523-525 (cet article s'insère dans un dossier très éclairant consacré aux relations entre marxisme, fonctionnalisme et théorie des jeux, où interviennent également GA. Cohen, 1. Elster, A. Giddens, Ph. Van Parijs et 1. E. Roemer). Il n'est pas sûr que C. Offe reprendrait aujourd'hui les choses dans de tels termes; par ailleurs, on peut noter qu'il n'effectue pas de distinction claire entre structuralisme, fonctionnalisme et systémisme.
2

Ibid., p. 524. 23

contemporaines. Si la théorie du choix rationnel constitue la meilleure grille d'interprétation pour expliquer et prédire les comportements « individualistes » (et en particulier le développement du phénomène de cavalier seul - free riding - qui handicape l'action collective), ce fait même doit être expliqué en se situant sur d'autres niveaux de déterminationl. La pertinence de cette théorie se fonde sur le fait que les acteurs individuels sont de plus en plus motivés dans leur action par des raisonnements en termes de coûts I bénéfices individuels à escompter sur le court terme. Or, une telle attitude «n'est pas inhérente à la nature humaine ou à un modèle éternel de l'action rationnelle, elle est au contraire le produit de la désintégration et de la décomposition des conditions culturelles et structurelles qui exercent des contraintes sur de telles orientations utilitaristes ou les refoulent» ; elle constitue donc une donnée historique qu'il faut elle-même expliquer. Pour cela, le plus prometteur n'est pas de recourir à des modèles théoriques de type normatif qui viseraient à expliquer ces orientations empiriques par les exigences qu'impliqueraient intrinsèquement les droits de l'homme ou l'universalisme typiques de la modernité; de même, l'accent placé sur l'action des élites politiques et leur capacité à modifier les attitudes, les opinions et les perceptions des masses ne peut fournir au mieux qu'un éclairage partiel; il faut plutôt privilégier un raisonnement plus sociologique en même temps que plus structurel. L'hypothèse de départ est que les identités collectives et les critères en fonction desquels elles se constituent ne résultent pas d'abord d'un choix moral des individus, et ne sont pas non plus pour l'essentiel un produit que les manipulations effectuées par les élites politigues ou idéologiques réussiraient à imposer aux acteurs sociaux2. Ils sont avant tout la résultante de changements de type structurel,
1 Offe 1987, en particulier p. 524-526. Malgré l'intérêt de ce raisonnement, on pourrait cependant reprocher à C. Offe de prendre en compte de façon presque exclusive la théorie du choix rationnel iorsqu'il s'agit d'examiner les modèles d'action individuelle, et de laisser de côté les approches qui incorporent des concepts d'ordre psychanalytique pour expliquer les comportements individuels. 2 Ce facteur, bien sûr, n'est pas à négliger totalement. Ainsi Offe explique-t-il en partie la montée de l'individualisme en Grande Bretagne par l'action du thatcherisme, qui a tout à fait consciemment « détruit les institutions de la société civile et [...] les pouvoirs et forces intermédiaires au sein de celle-ci, depuis les syndicats jusqu'aux associations professionnelles, en passant par les associations de voisinages, les médias, les institutions locales, les organismes charitables... Ce qui reste est l'individualisme: si vous ne pouvez pas agir collectivement, c'est tout ce qui subsiste». (Offe 1989, p. 57).

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renvoyant par exemple aux modèles de division du travail, de différenciation culturelle, d'organisation ou de représentation politique... Ce sont de tels changements qui constituent la détermination fondamentale pour expliquer à quel type de collectivité les individus se réfèrent lorsqu'ils emploient le mot « nous », ~t quelle valeur ils tendent à lui accorder!. Face à la crise de l'Etat-providence ou aux tendances à la dissolution des classes traditionnelles (entendues au sens de collectivités ancrées dans la division objective du travail, à même de soutenir une action collective et de permettre une identification solidaire des individus face à d'autres classes sociales), les appels moraux ou les tactiques politiques ne constituent que des variables secondaires. Des institutions comme filtres de l'agir individuel et ossature de l'action collective C'est dans ce cadre qu'intervient le troisième niveau, intermédiaire, de détermination, constitué par les institutions qui charpentent l'action collective. Il faut bien reconnaître que C. Offe définit ce niveau de détermination de façon plus floue que les deux autres2. Cela est en partie dû à l'hétérogénéité des ensembles institutionnels qui peuvent être situés à ce niveau. Il s'agit d'abord «d'organisations» telles que les associations culturelles, religieuses, politiques ou syndicales, les partis politiques et les groupes de pression... Leur forme organisationnelle, la structure de la répartition du pouvoir en leur sein, l'optique dans laquelle elles sont construites, les couches sociales dans lesquelles elles recrutent, les motivations qu'elles sollicitent de leurs membres, les investissements qu'elles leur demandent et les prestations qu'elles leur fournissent vont conditionner puissamment les attitudes individuelles de celles et ceux qu'elles influencent, bien au-delà de leur sphère de recrutement direct. Mais, dans une certaine mesure, la forme politico-constitutionnelle d'un pays peut également être comprise comme relevant d'un tel type de détermination. Si l'on voulait recourir à une métaphore spatiale, on pourrait dire qu'une telle forme représente l'étage de base du niveau institutionnel (luimême situé entre le niveau «infrastructurel» et celui, « superficiel» ou « supérieur », des comportements individuels),
I Un parallèle pourrait sur ce point être effectué entre l'analyse de C. Offe et celle de N. Elias (cf. Elias 1991). 2 Ille reconnaît d'ailleurs lui-même dans « Les liens et les freins », qui constitue le chapitre quatre du présent recueil. 25

par rapport auquel les associations mentionnées plus haut sont « superstructurelles ». La nation, en tant qu'elle représente une collectivité qui est source d'identification pour les individus, peut être analysée comme se situant à un niveau comparable. Cette complexité du niveau intermédiaire de détermination est renforcée par le fait que les conceptions de C. Offe aient sensiblement évolué; c'est pourquoi la problématisation d'un tel niveau est intéressante avant tout si on la comprend comme une « topique », comme une métaphore spatiale à concrétiser conceptuellement dans des analyses particulières. L'une des plus fructueuses est sans doute celle, développée dans le chapitre quatre du présent recueil, où C. Offe fait jouer le niveau institutionnel pour se confronter à J. Habermas. Ce dernier fait reposer la plausibilité historique et sociologique de sa théorie normative sur une anthropologie fondamentale qui, partant des conditions inhérentes à la communication langagière, vise à démontrer que le potentiel de raison qui est lié à celle-ci se déploie pleinement avec la modernité culturelle et la remise en question des normes traditionnelles. Les individus peuvent alors se socialiser de façon autonome dans l'exercice collectif de leur raison pratique. Celle-ci s'appuie sur un stock commun de normes, de connaissances et de perceptions culturelles (que J. Habermas, dans la tradition phénoménologique, appelle le « monde vécu» - Lebenswelt) auxquelles les locuteurs peuvent faire référence pour s'entendre dans les discussions et qu'ils améliorent progressivement au fil des innombrables argumentations dont est tissée la vie quotidienne. Les flots de communication spontanée constituent la source de la rationalisation communicationnelle, en particulier dans l'espace public; pour pouvoir se déployer librement, ils doivent bien sûr pouvoir bénéficier d'un cadre constitutionnel démocratique, qui garantit la liberté d'opinion et d'expression des citoyens tout en contraignant le système politique à se légitimer aux yeux de ceux-ci. Mais ces flots discursifs dans lesquels se forment l'opinion publique et la volonté démocratique ne sauraient remplacer le système politique institutionnel, sous peine de voir leur logique communicationnelle pervertie par la logique du pouvoir; ils courent le même risque dès lors qu'ils sont canalisés dans des logiques organisationnelles, du fait des rapports de pouvoir qu'implique toute organisation un tant soit peu développée (Habermas s'inscrit sur ce point dans la lignée de M. Weber et R. Michels). Dans les sociétés contemporaines, la vie politique est donc marquée par une tension insurmontable qui oppose les citoyens collectivement autonomes et le système 26

politique institutionnel - le problème éthico-politique majeur étant alors de permettre que ceux-ci influencent celui-là, plutôt que l'inverse. Outre son caractère dichotomique, l'une des difficultés majeures de cette approche est que l'autonomie des citoyens et leur orientation vers l'universel (en politique: la justice, l'intérêt général...) constitue un double présupposé, normatif et empirique, qui est fondé d'une part grâce à un raisonnement anthropologique de type interactionniste (l'analyse de la communication intersubjective que constitue le langage), d'autre part grâce à une théorie évolutionniste qui entend déduire à partir de cette structure anthropologique fondamentale la direction suivie par l'histoire culturelle et politique. C. Offe, s'il ne conteste pas explicitement ce présupposé, le relativise de plusieurs points de vue. Logiquement, .le raisonnement qu'il effectue à propos de l'individualisme méthodologique (les comportements stratégiques calculateurs ne sont pas une donnée inhérente à la nature humaine, mais le produit de certains contextes sociaux) devrait pouvoir être étendu à la théorie communicationnelle, l'agir communicationnel étant alors déduit non d'un raisonnement anthropologique mais d'un raisonnement sociologique, par ailleurs. plus à même que l'évolutionnisme habermassien de saisir la contingence de l'histoire. C. Offe est cependant nuancé dans ses expressions, sans doute par déférence envers le philosophe de Francfort, sans doute aussi parce qu'il semble considérer comme globalement pertinente sur le plan normatif la théorie habermassienne, mais surtout parce qu'il différencie implicitement la capacité des citoyens à raisonner pratiquement et leur propension à exercer cette capacité: si la capacité réflexive des citoyens peut bien être basée sur des caractéristiques anthropologiques qui s'épanouissent particulièrement dans les sociétés modernes, la propension à en faire usage n'est nullement automatique. Aucune transcendance ne garantit a priori que les orientations communicationnelles se développent plutôt que les comportements stratégiques et monologiques, ni qu'elle~ parviennent à contrebalancer le marché capitaliste et l'Etat bureaucratique. Le poids des comportements éthiques est une question qui ne relève pas de l'anthropologie philosophique mais des sciences sociales, et ceci a des conséquences sur le plan normatif lui-même: le fait qu'une éthique universaliste soit bien « de ce monde », pour parler comme Weber, dépend paradoxalement de l'existence de contextes sociaux déterminés. C'est pourquoi C. Offe insiste pour donner une épaisseur sociologique à des concepts tels que 27

le « monde vécu» ou « l'espace public ~>. 'adhésion individuelle L aux principes constitutionnels de l'Etat de droit ne saurait remplacer la densité du tissu associatif d'une société civile (entendue au sens de Tocqueville) et l'existence de contextes institutionnels favorisant l'action solidaire. Le développement de comportements éthiques universalistes ne dépend pas seulement des rapports interindividuels, il est profondément conditionné d'un côté par les structures sociales, de l'autre par les institutions (dans le sens large du mot). C. Offe hésite un peu à ce propos. Parfois, il se contente d'avancer que les institutions fonctionnent comme des «filtres» qui sélectionnent et valorisent de façon sélective les capacités «morales» des citoyens - et q'fi interviennent donc de façon extérieure et «après coup ». A d'autres moments, il considère qu'elles constituent des mécanismes « formateurs» pour l'orientation des comportements et pour les capacités morales des individus (dans cette seconde lignée argumentative, de tels mécanismes sont toujours déjà actifs, ne fonctionnent pas seulement a posteriori influencent de l'intérieur les individus). En tout état de cause, la structure associative ou institutionnelle est encore plus déterminante lorsque l'on passe des orientations individuelles aux actions collectives. *** Avant d'analyser en quoi la tripartition analytique que nous avons reconstruite a des implications sur la manière d'envisager la politique dans les sociétés contemporaines, il n'est pas inutile de montrer comment les différents niveaux de détermination jouent les uns sur les autres en prenant l'exemple du marché du travail, qui n'est abordé qu'allusivement dans les textes recueillis ci-dessous. Pour C. Offe, comme nous l'avons déjà signalé, le système marchand est structurellement défavorable aux salariés et tend de façon croissante à générer des comportements « individualistes» qui handicapent l'action collective (notamment lorsqu'elle est dirigée vers la réduction du temps de travail). S'il apparaît impossible de supprimer ce système (l'inefficacité des économies du socialisme d'Etat étant là pour le prouver), son poids peut cependant être relativisé. C'est en particulier le cas si l'on prend en compte le secteur des services à la personne, dont l'importance va croissant dans les sociétés contemporaines. De tels secteurs, qui ont émergé dans la dynamique de «démarc4andisation» (decommodification) liée au développement de l'Etat-providence, constituent des soussystèmes relativement autonomes qui ne sont conditionnés 28

qu'extérieurement par les impératifs structurels du système marchand, et qui sont pourtant fonctionnellement indispensables à le reproduction de ce dernier. Ils peuvent donc constituer autant de points d'appui pour contrebalancer sa logique. Ils ne peuvent fonctionner efficacement que si les travailleurs qui y sont impliqués adoptent une attitude partiellement normative, que l'on pourrait qualifier avec Habermas de communicationnelle, et qui est en tout cas irréductible à tout critère de rendement et de productivité de type marchand. Cela peut par exemple être noté à propos des services de santé. Ces secteurs tendent donc structurellement à générer chez ces travailleurs (et chez les usagers) de nouvelles valeurs «qui défient la société du travail et ses critères de rationalité (rendement, productivité, croissance)>> (Offe 1985b, p. 2074). À dire vrai, l'auteur oscille pour défendre cette thèse entre deux arguments différents. Dans une première optique, les services aux personnes ne fonctionnent pas selon les critères marchands dans certaines sociétés occidentales parce qu'ils sont organisés dans une logique de s,ervice public, gérés ou du moins strictement régulés par l'Etat et / ou par des associations à but non lucratif; ne pouvant faire reposer la justification de leur fonctionnement sur le critère objectif du profit, ils ne peuvent se légitimer aux yeux du public qu'à travers la valeur d'usage des prestations qu'ils offrent. Néanmoins, le système de santé, pour reprendre cet exemple, pourrait dans un autre contexte sociopolitique être réorganisé sur des bases strictement marchandes et devenir ainsi un «marché» au sens strict du terme. Dans une seconde optique, beaucoup moins convaincante à nos yeux, le secteur des services serait en tant que tel et indépendamment de son mode d'organisation opposé au secteur industriel-marchand, du fait de la nature différente du travail en son sein: elle impliquerait une interaction humaine, et donc des comportements normatifs, plutôt qu'une attitude téléologique de transformation de la matière re~osant quant à elle sur une rationalité purement instrumentale. Quoiqu'il en soit, les services appartenant au secteur étatique ont selon C. Offe un double inconvénient. Leur organisation bureaucratique tend à générer des dysfonctionnements et des insatisfactions nombreuses de la part des usagers. De plus, la crise économique fragilise l'assise
J

Cette seconde approche se retrouve notamment dans « The Growth of the
p. 126-127, et dans Offe 1985b,

Service Sector », in Offe 1985a, notamment notamment p. 2072-2074.

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financière de l'État-providence et menace du même coup les bases matérielles de ce secteur. C'est pourquoi C. Offe fut dès le début des années quatre-vingt partisan de l'émergence d'un troisième secteur « alternatif », aux côtés des secteurs marchand et étatisé. Pour lui, la mesure décisive pour avancer en ce sens réside dans l'instauration d'une allocation universelle inconditionnelle permettant à un nombre important d'individus de choisir de se retirer du marché du travail classique et d'opter pour des activités qui ne seraient pas autrement suffisamment lucratives pour leur assurer un niveau de revenu correct. Cette allocation universelle s'insérerait dans un dispositif d'ensemble permettant d'appuyer le travail «autogéré» indépendant et d'éviter la marche vers une société duale (où une large fraction de la population est soit condamnée au chômage, soit surexploitée dans des «petits boulots» relevant du marché du travail classique, avec plus de «flexibilité» et moins de protection sociale, soit cantonnée à un statut «d'assisté» enlevant toute autonomie et toute possibilité d'exercer une activité socialement valorisée). Ces formes autonomes d'activité, parce qu'elles seraient soutenues socialement et qu'elles se développeraient dans le sens d'une économie solidaire, différeraient fondamentalement de l'utopie du retour à des petites collectivités auto-suffisantes. En retour, l'émergence d'un troisième secteur permettrait de faire baisser le chômage et améliorerait donc les positions contractuelles des travailleurs demeurant sur le marché du travail. Enfin, ce secteur serait plus encore que le secteur public étatique fondé sur une rationalité « communicationnelle » et favoriserait en conséquence chez les individus des comportements éthiquement responsables et solidaires, et par contrecoup des modalités plus « soutenables» de développement. Les avantages d'un tiers secteur seraient donc à la fois économiques, politiques et éthiques!.

1

Cf. « The Political Economy of the Labour Market », « The Future of the

Labour Market» et « Three Perspectives on the Problem of Unemployment », in Offe 1985a, p. 35sq, 75sq et 95-100; Offe 1995, p. 59 ; « A non-Productivist Design for Social Policies », in Van Parijs 1992, p. 61-78 ; Offe, Heinze 1990. Sur le thème de l'allocation universelle, Offe rejoint I-M. Ferry (Ferry 1995) et surtout Ph. Van Parijs (Van Parijs 1992 et « Allocation universelle et plein emploi: l'inéluctable alliance », Revue M, 67, janvier-février 1994, p. 30-35). Il s'éloigne par contre d'A. Lipietz en ce que celui-ci défend la perspective d'un troisième secteur tout en récusant la voie d'une allocation universelle (Lipietz 1989), où encore de Gorz, qui refusait lui-aussi cette allocation tout en défendant une problématique d'émancipation par rapport au travail et de 30

Au-delà de sa pertinence politique ou économique, l'intérêt d'un tel raisonnement est qu'il exemplifie bien la façon dont C. affe conçoit la dialectique des différents niveaux de détermination. Chacun des « secteurs» économiques constitue un sous-système fondé sur une rationalité propre, appelle certains types de comportements chez les individus et favorise ou défavorise certaines formes d'action collective (notamment en suscitant ou non des liens de solidarité spécifiques). La détermination du niveau structurel sur les deux autres niveaux est donc claire. Cependant, le niveau de détermination individuel possède une logique propre: l'avantage de l'allocation universelle serait de permettre à un nombre significatif d'individus de choisir de se retirer du marché du travail classique, solution à laquelle de nombreuses personnes aspirent déjà mais qui ne bénéficie pas d'un contexte législatif suffisamment favorable pour pouvbir concerner plus qu'une fraction relativement négligeable de la population à l'heure actuelle. L'émergence progressive d'un troisième secteur (ainsi que la relativisation du secteur marchand et l'évolution en son sein des rapports de force dans une direction plus favorable aux salariés) serait donc la résultante d'une somme d'actions individuelles (ce qui peut paraître la voie la plus réaliste au vu de l'individualisation croissante des intérêts et des aspirations des travailleurs au sein des sociétés contemporaines). Le niveau de détermination individuel permettrait une action en retour sur le niveau structurel. Cependant, ces actions individuelles ne sauraient se multiplier sans un dispositif législatif adéquat. L'instauration d'un « revenu de citoyenneté» présuppose que soit reconnue comme légitime une certaine conception de la collectivité démocratique, impliquant des formes de solidarité dont l'allocation universelle constituerait l'une des dimensions fondamentales. De plus, il est difficilement imaginable qu'une telle réforme puisse s'imposer sans des actions collectives de grandes ampleur. Le niveau intermédiaire de détermination est donc décisif pour une dynamique qui ne saurait être générée structurellement ou par le simple jeu des impératifs systémiques. L'action politique peut ainsi influer sur le niveau structurel de détermination - et c'est sans doute à une dialectique similaire que p~nse C. affe lorsqu'il envisage que l'espace d'action ouvert par l'Etat-providence puisse déboucher sur des transformations dans la « matrice du pouvoir social» qui caractérise les sociétés
développement d'une « sphère d'autonomie» qui recoupe sur certains points celle de C. Offe (cf. Gorz 1980 et 1991). 31

occidentalesI. L'option politique qui est envisagée à propos du tiers secteur, parce qu'elle consiste à modifier l'équilibre entre les sous-systèmes de coordination de l'action et à s'appuyer tout particulièrement sur l'un d'eux, représente un choix de portée beaucoup plus grande que toute option qui serait prise à ['intérieur d'un sous-système2. Les limites du système politique institutionnel Pour prendre la mesure de cette dialectique, il faut prendre garde à ne pas restreindre la politique aux tactiques qui se déploient à l'intérieur du système politique institutionnel, voire à la seule action politico-administrative. La politics ne se borne pas à la public policy, pour reprendre des termes anglais qui ont le mérite de signifier explicitement les différences entre deux dimensions de la politique qui sont souvent confondues en français. S'il est d'ailleurs un thème qui parcourt toute l~œuvrede C. Offe, c'est bien celui d'une sociologie critique de l'Etat et du système politique institutionnel. Cette analyse comporte plusieurs volets. La politique au-delà du système politique Le premier vise à montrer la nature politique d'activités publiques effectuées au-delà des frontières du système politique institutionnel. La science politique contemporaine a tendance à se centrer sur l'étude du système de concurrence pour le pouvoir politique qui oppose des « élites» entre elles, dans un jeu qui tend à exclure les raisons qui ne sont pas « politiques» (qu'elles soient de nature religieuse, économique ou morale). Cela ne signifie pas que des influences externes ne pèsent pas sur le fonctionnement de ce champ (la plupart des analystes s'accordent en particulier à reconnaître un effet de conditionnement important du champ économique sur le champ politique), mais seulement qu'elles agissent de l'extérieur et ne deviennent effectives que lorsque le champ politique les réinterprète dans sa logique propre. Les défenseurs d'une telle approche sont loin d'être tous des adeptes d'un systémisme de type luhmannien. En particulier, une tradition « réaliste» issue de Schumpeter a conceptualisé ce système comme un marché où
Cf. «De quelques contradictions de l'État-providence moderne », repris comme chapitre un du présent recueil. 2 C. Offe explicite des différences de même nature dans le chapitre trois du présent recueil (<< L'utopie de l'option zéro »). 32
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des entrepreneurs politiques en situation de concurrence mutuelle offrent des produits politiques divers (matériels ou symboliques, individualisés ou collectifs...) aux citoyens « profanes », qui les paient en retour en leur accordant ou non leur confiance et leur vote. Une telle vision est partagée aussi bien par certains politistes conservateurs nord-américains que par certains tenants de la « sociologie critique », tels en France la plupart des chercheurs travaillant dans l'optique de Bourdieu. Simplement, les premiers pensent que l'élite a mérité de l'être du fait de ses compétences spécifiques, tandis que les seconds expliquent qu'elle se recrute généralement au sein des classes dominantes, dotées d'un capital économique et symbolique plus fort; les règles d'acquisition et de valorisation du «capital politique », qui sont fixées par des dispositifs institutionnels spécifiques, ne sont pas de nature méritocratique et ne garantissent nullement que soit favorisée une «compétence» objective dans des domaines comme la gestion économique ou l'intégrité morale. En tout état de cause, dans toutes ces problématiques, le monopole de l'initiative politique tend à être réservé aux élites, les échanges entre ces élites et les citoyens ordinaires sont réduits à une relation de pure extériorité et l'espace public à une arène où s'affrontent les messages publicitaires que les leaders politiques adressent aux citoyens. Ceux-ci n'ont le choix qu'entre la loyauté et la défection: la prise de parole, dont Hirschman faisait une dimension plus particulièrement caractéristique de la politique (Hirschman 1995), tend à être ravalée à une autre forme de loyauté, dirigée cette fois vers des dirigeants politiques protestataires. Au mieux, le contrôle que les citoyens ordinaires peuvent exercer sur leurs représentants consiste essentiellement dans leur capacité à ne pas déléguer aveuglément à ces derniers la possibilité de gérer les affaires publiques, et donc à coupler à la menace de la défection un « droit d'évocation» de leur propre opinionl. Ces problématiques ont incontestablement permis d'observer des phénomènes réguliers de passivité des citoyens dans les démocraties représentatives modernes, là où une certaine vulgate démocratique postulait que les représentants ne
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Cf. Gaxie 1993, p. 151. Toute l'argumentationd'un auteur comme D. Gaxie

implique d'ailleurs que le terme « droit d'évocation» a été consciemment choisi (ou s'est inconsciemment imposé) pour signifier une forme inférieure de « prise de parole». Encore cette capacité n'est-elle reconnue qu'aux couches disposant d'un capital culturel supérieur, les couches dominées étant condamnées à s'abandonner à leurs représentants. 33

faisaient que mettre en œuvre les recommandations de l'opinion publique. Elles ont également permis d'analyser des phénomènes plus ponctuels de clôture du système politique sur lui-même, lorsque l'intervention des citoyens ordinaires semble hors d'état de peser sur le jeu politique et que les attitudes de défection fleurissent en conséquence. Elles ont même contribué à la redécouverte d'une dimension constitutive du gouvernement représentatif, que les fondateurs de celui-ci explicitaient clairement et qui a été depuis largement recouvert par une vulgate affirmant que le principe du système politique en vigueur dans les démocraties occidentales est celui du « gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple» : le mécanisme représentatif est en partie oligarchique en ce qu'il institue structurellement « un gouvernement d'élites distinctes de la masse de la population par leur statut social, leur mode de vie et leur culture» (Manin 1995, p. 299). On peut cependant penser que ces problématiques généralisent de façon indue certains traits de la politique contemporaine. Elles passent à côté de la politisation « ordinaire» des citoyens « profanes », de certains biais par lesquels ceux-ci exercent une influence sur le système politique et des dynamiques par lesquelles ils entrent ponctuellement dans l'action collective, lesquelles ne peuvent être réduites aux stimuli exercés par les offres des élites politiques. L'analyse de C.Offe permet au contraire de mieux comprendre comment les citoyens peuvent exercer leur réflexivité politique et se mobiliser de façon relativement autonome, le cas paradigmatique à cet égard étant celui des nouveaux mouvements sociaux. Elle implique un triple déplacement par rapport à la tradition « réaliste» que l'on vient de présenter schématiquementl. Le premier repose sur une critique de la « poverty of public policy» (Offe 1990, p.248), développée notamment dans plusieurs chapitres du présent recueil. Dans nombre de secteurs, l'action politique administrative se heurte à des effets pervers coûteux et génère des coûts croissants sans que l'efficacité des interventions réalisées soit assurée pour autant. Contrairement à une vision « républicaine» assez prégnante dans l'hexagone ou
Il faut noter à ce propos que C. Offe ne se positionne pas par rapport aux analyses d'inspiration bourdieusienne de la politique, qui n'ont qu'un faible impact en dehors de l'hexagone et qu'il ne connaît sans doute pas; les théoriciens conservateurs allemands ou anglo-saxons constituent la cible principale de sa critique. 34
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au fétichisme de l'État si présent dans la théorie politigue allemande (dans la lignée de Hegel, Weber ou Schmitt), l'Etat régalien n'est pas toujours le meilleur juge de l'intérêt général ni le meilleur instrument pour promouvoir celui-ci. Cependant, le scepticisme de C. Offe envers l'hypostasie de l'action étatique n'a pas pour pendant l'apologie du marché, comme chez les néolibéraux. Tout comme Habermas dans les années quatrevingt, C. Offe s'inscrit au contraire dans une problématique qui tend à privilégier aux côtés de l'Etat et du marché une troisième forme de socialisation politique, qui prend sa source dans 1 l'espace public et la «société civile» . Cette approche « décentrée» de la politique rompt avec les visions paternalistes qui, légalement, culturellement et philosophiquement, considèrent avec méfiance l'activité citoyenne et ne la conçoivent dans le meilleur des cas que comme évoluant sous la tutelle étatique. Elle va beaucoup plus loin que les thématiques qui ont pu inspirer la « politique de la ville» en France dans la décennie écoulée, car lorsque celles-ci mettaient l'accent sur la décentralisation de l'action administrative et l'implication des « acteurs sociaux », elles tendaient en même temps à limiter la conflictualité et l'autonomie de ces acteurs sociaux. C'est pourquoi, dans la pratique, la politique de la ville a bien souvent transformé les associations « partenaires» en quasi administrations, ou au mieux en lobbies, c'est-à-dire en groupes de pression ne remettant pas en cause les règles du jeu, les modes de rationalité dominants et la matrice du pouvoir social. La caractéristique des mouvements sociaux, à l'inverse, réside dans leur autonomie beaucoup plus grande par rapport à l'institution étatique (qui peut aller, comme dans le cas du mouvement pacifiste en Allemagne dans les années quatre-vingt ou du récent mouvement contre les lois Debré en France, jusqu'à l'appel à la désobéissance civile) et dans leur capacité à remettre en cause les règles du jeu, à changer le terrain des débats culturels, économiques ou idéologiques et à modifier les rapports de force globaux. L'accent mi,s sur les mouvements sociaux implique que le pôle opposé à l'Etat réside moins dans la pluralité atomisée des individus porteurs de droits « civils» que dans l'action collective et le comportement « civique» des citoyens. Mais il implique aussi que le contrepoids politique à l'action administrative ne saurait se réduire à l'action d'un système partidaire de plus en
1 Pour une conception « tocquevilienne » de la « société civile» conune sphère différant à la fois de l'État et du marché, cf. Cohen, Arato 1992. 35