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Les étrangers dans la ville : le regard des sciences sociales

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448 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296225862
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lES ÉTRANGERS DANS lA VillE
LE REGARD DES SCIENCES SOCIALES

sous la direction

de

Ida Simon-Barouh

et Pierre-Jean

Simon

Communications

présentées au colloque international 14 15 16 décembre 1988

de Rennes

Éditions L'Harmattàn 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Colloque organisé par le Centre d'Etude et de Recherche sur les Relations Inter-Ethniques et les Minorités (CERIEM) de l'Université de Haute Bretagne, Rennes 2 et le Centre de Coopération Inter-Universitaire Franco-Québécoise.

Publié avec le concours de l'Association pour l'Etude et la Recherche sur les Relations Inter-Ethniques et les Minorités (ADERIEM), le Foyer Guy Houist à Rennes et la Mission Inter-Ministérielle Recherche-Expérimentation.

Dessin de la couverture: François Demont

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0855-9

Avant-propos

Le présent ouvrage issu du colloque "Les étrangers dans la ville", reprend la majeure partie des communications qui y furent présentées, réparties en six "séances" faisant cbacune l'objet d'une introduction au thème retenu. Nous avons voulu, dans cette rencontre, principalement faire le point dans une perspective délibérément comparative (entre les disciplines, entre les situations nationales), par une réflexion collective selon trois axes: I Les diverses approches en science sociale de la question des étrangers (ce qui est esquisser un bilan). 2 Les capacités d'analyse de nos disciplines de cette question. 3 Nos connaissances des réalités elles-mêmes, aux deux pôles des collectivités allogènes et des sociétés réceptrices. La question des étrangers - des étrangers dans la ville, car c'est là qu'ils sont surtout - n'est certes pas nouvelle en nos pays d'Occident. Ce qui est relativement nouveau en Europe - et non, bien sûr, en Amérique (où les nations indiennes sont les seules qui ne soient pas constituées d'étrangers, à x générations, ce qui ne peut jamais tout à fait s'oublier) - c'est la prise de conscience de cette question. Si leur présence, plus discrète peut-être, aux marges de nos cités, a pu souvent naguère être volontairement ignorée, les étrangers, on le sait maintenant, sont, et depuis longtemps, parmi nous. Et ils vont le demeurer, non jamais tout à fait les mêmes, car ceux d'aujourd'hui vont comme ceux d'hier continuer à se transformer, et que d'autres viendront, dans ce grand remuement de gens que connaît désormais le monde et alors que le repliement sur soi, sur sa ville close, sa nation protégée, sa population préservée, sa société fermée, n'est plus que de l'ordre du (néfaste) fantasme. Nous demeurons, certes, les citoyens d'une ville, d'une région, d'un pays, mais nous devenons aussi toujours davantage, bon gré, mal gré, indigènes enracinés ou allogènes déplacés, des citoyens du monde. Nos villes se bariolent progressivement aux couleurs et aux coutumes de la terre presqu'entière. Le cosmopolitisme n'est plus seulement une idée, facile, somme toute, soit à magnifier soit à vitupérer, lorsqu'il demeurait largement dans l'abstrait et qu'il fallait, en fait, sortir de chez soi et aller assez loin pour trouver de la vraie différence et de l'étrangeté. Il nous faut désormais - la diversité culturelle étant venue jusqu'à nous et l'exotisme étant dans nos rues, sur nos marchés et parfois sur le palier d'en face - le vivre et le penser dans le concret du quotidien. En cette époque "post-moderne", que l'on a volontiers décrétée être celle de la "fin des idéologies" - parce que n'y domine plus, médiocrement, dans la déroute des autres, que l'idéologie de l'utilitarisme, sous ses formes vulgaires ou ses mines sophistiquées - la "question des étrangers" lance ainsi aux sciences sociales un défi: contribuer à l'émergence de cette idéologie, qui n'est

pas neuve, assurément, car depuis des siècles elle se cherche en plusieurs traditions, mais que la situation générale du monde tel qu'il va et particulière de nos pays tels qu'ils changent, impose avec force, l'idéologie du pluralisme et de l'universalisme concret, d'un humanisme enfm vraiment anthropologique assumant la richesse du réel et la diversité des formes de la condition humaine, et se traduisant dans la pratique, hors aussi bien des niaiseries de la complaisance que de la bêtise du dénigrement, par le respect compréhensif des autres et la réciproque tolérance. Car les sciences sociales, n'en déplaise aux tenants d'un scientisme de pacotille, ne sont pas que sciences (et moins encore que techniques de gestion du social). Œuvre de connaissance, elles sont aussi en ce qu'elles ont de meilleur et en cela héritières des plus hautes traditions de la pensée humaine, porteuses d'une représentation du monde social et historique, et de valeurs au premier rang desquelles, pierre angulaire de l'idéologie dont nous parlons, l'incessante recherche de vérités dans la libre confrontation des faits et des idées. Cest dans cet esprit, et l'on s'en félicite, que s'est tenu ce colloque qui trouve ici son logique prolongement. P.-J. s.

SOMMAIRE

Ouverture Raymond Breton

5 des étrangers 13 23 42 50 60 81

1. Les sciences sociales et la question Introduction par Mikhaël Elbaz

L'étude des relations ethniques dans la sociologie québécoise francophone Danielle Juteau

Notes on the British case Robert Miles
Notes sur l'état des recherches en Allemagne fédérale Maurice Blanc Notes à propos de l'évolution des recherches françaises Véronique de Rudder

Le droit et les sciences politiques en France Catherine Wihtol de Wenden Perspective historique en France: Histoire sociale, histoire urbaine, histoire nationale René Gallissot Contacts, interactions, métissages. Comment les étudier? Lucette Valensi 2. L'étranger: des mots, des concepts Introduction par Pierre-Jean Simon
La notion d'étranger pendant la période moderne en France Claude Nières

93 108 115 121 126 139

L'insertion des immigrés. Approche conceptuelle Sélim Abou Réflexion critique sur deux concepts de la sociologie américaine Dominique Schnapper Migration and political discourse in British politics: 1945-1988. Continuities and transformations Robert Miles

147

2 / Les étrangers dans la ville

Ethnic diasporas in industrial societies: a comparative study of the political implications of the "homeland" myth Willian Safran
Stranger encounters Aristide R. Zolberg

163 178 195 197

3. Politiques locales et nationales Introduction par Louis-Jacques Dorais Immigration et statistique Jeanne Singer-Kérel Immigrants in the town: communism and urban politics in France. How does party matter? Martin Schain Denizen's political interest and participation. Voting rights in the Nordic countries Tomas Hammar Immigrants aux Etats-Unis, au Canada et au Québec: un schéma Denise Helly Le bureaucrate et le métèque. Les programmes d'accès à l'égalité au Québec Louis Le Borgne Discrimination et action positive: de l'irrationalité culturelle à la rationalité collective Christopher McAlI 4. L'insertion résidentielle et professionnelle Introduction par Denys Cuche
Logements sociaux et minorités ethniques en France, Grande-Bretagne et République Fédérale d'Allemagne Maurice Blanc "Les étrangers et la spécialisation Annie Benveniste ethnique

211

222 234 246

266 277

283 293 300 311 315

Espaces et temps de l'intégration. Des immigrés dans la région lyonnaise Philippe Videlier S.La ville et les étrangers. Situations Introduction par Véronique de Rudder
Les réfugiés d'Asie du Sud-Est à Québec Louis-Jacques Dorais

hors de France

Sommaire /3

Figures de l'identité et de l'altérité: les Juifs dans le système urbain et ethnique montréalais Mikhaël Elbaz Des Haïtiens à New York. De la visibilité linguistique à la construction d'une identité caribéenne Françoise Morin Rapport à la différence et projet de société chez les adolescent(e}s québécoisfrançais, italiens et haïtiens d'un quartier montréalais Anne Lapérierre 6. La ville et les étrangers. Des situations particulières Introduction par Sélim Abou en France

324

340

356

365 371

Les étrangers dans la ville. Les chemins du cosmopolitisme Chantal Benayoun Politiques municipales et devenir des identités. Les Portugais originaires du département de Guarda à Pau et Saint-Denis Marie-Claude Muiioz
Les étrangers et les associations Jean-Pierre Jardel Cayenne et ses étrangers: Bernard Chérubini dans l'agglomération de Nice

377 384 396 410 429

du discours aux pratiques

Rennes et le pluralisme ethnique Ida Simon-Barouh Pour conclure: Le regard de l'anthropologue Françoise Héritier-Augé

OUVER.TURE
Raymond BRETON *

On peut, sous le thème de "l'étranger dans la ville", débattre un grand nombre de questions. Vu que la fonction principale d'une présentation d'ouverture est d'amorcer la discussion, je vais tenter d'en identifier quelques-unes qui me paraissent particulièrement importantes. Elles vous sont sans doute familières. Et il y en a sûrement plusieurs autres qui vont être soulevées au cours des débats. Il faut d'abord noter ce qui est peut-être obvie: lorsqu'on dit "l'étranger dans la ville", on parle d'une relation sociale. En effet, il s'agit de l'insertion d'éléments nouveaux dans un milieu social déjà existant. Pour comprendre le phénomène de l'étranger dans la ville, il faut donc faire l'analyse de la situation de chacune des collectivités (et de leurs membres) en interaction et de la dynamique de la relation dans laquelle ils sont engagés. La relation, il va sans dire, est nécessairement asymétrique. D'une part, les résidents de la communauté urbaine sont dans un environnement urbain qui a été construit par leurs parents ou ancêtres. Leur vie dans ce milieu est tissée de "pris pour acquis" et d'attentes sociales. Cest ce milieu qui, pour une part, organise leur expérience et lui donne une signification par rapport à un univers culturel qui dépasse chaque individu 1. Ils sont donc disposés à voir . ce milieu comme "leur appartenant". Les étrangers ou immigrants, par ailleurs, se trouvent dans un environnement social qui n'est pas, au point de départ, le leur. Il est pour eux un milieu d'adoption. Leur situation est par conséquent précaire et incertaine. Elle doit être progressivement "négociée" avec ceux qui y sont déjà établis. Les droits et obligations des uns peuvent être très différents de ceux des autres, qu'il s'agisse des droits et obligations définis par la loi ou de ceux qui font partie de la culture socio-politique du milieu récepteur. En plus d'être asymétrique, la relation comporte également une ambivalence fondamentale. Comme le signale Simmel2, elle est faite d'un

* University of Toronto. 1. Peter L. Berger, The Sacred Canopy, New York: Doubleday, 1967. 2. Georg Simmel, 8The stranger~, in Kurt H. Wolff (ed), The Sociology of Georg Simmel, Glencoe (ID.): The Free Press of Glencoe, pp. 402-408.

6 / Les étrangers dans la ville

mélange de proximité et de distance sociale. L'étranger est à la fois à l'intérieur du milieu d'adoption et à la marge, sinon hors de ses frontières sociales et symboliques. Il doit y fonctionner socialement mais tout en ayant une personnalité sociale issue d'un univers social et symbolique différent. Le degré d'asymétrie et d'ambivalence peut varier considérablement selon les circonstances ou selon les caractéristiques sociales des étrangers et / ou des membres de la collectivité d'accueil. Il faudrait à ce sujet signaler l'importance des nombres relatifs. La proportion de nouveaux venus par rapport au milieu récepteur peut avoir un effet déterminant sur la relation entre les deux et son évolution.

L'étranger

I immigrant

Quelques remarques d'abord sur la situation et l'expérience de l'étranger / immigrant. Une des caractéristiques fondamentales de l'expérience de l'étranger est la discontinuité qu'il éprouve dans son identité personnelle. Le présent est vécu comme une rupture entre le passé et ce qui est anticipé pour l'avenir. L'histoire vécue du milieu d'adoption lui est inconnue, sauf peut-être en termes abstraits. L'histoire de son propre milieu d'origine n'a plus ou presque plus de pertinence dans la nouvelle situation. L'avenir ne peut donc plus être perçu ou imaginé en terme d'un vécu familier et d'images connues et socialement partagées. Il peut également exister une discontinuité entre l'identité que l'étranger se donne et celle qui lui est attribuée par les membres de la société d'accueil. La catégorie ethnique et / ou raciale dans laquelle il se trouve placé peut alors comporter des possibilités et des contraintes sociales différentes de celles qui existent pour les membres du groupe qui domine culturellement et qui, de ce fait, est le principal défmisseur de situation. Les étrangers sont des gens qui ont été déracinés de leur milieu social et qui ont été "transplantés" dans un autre. Ce déracinement a des implications à plusieurs niveaux. D'abord, étant placés dans une situation de marginalité sociale, les individus doivent redéfinir certaines composantes de leur identité individuelle et collective. Etant nouveaux dans le contexte social institutionnel, l'étendue de leur expérience et de leurs relations sociales est diminuée. La valeur de leur "capital culturel" change dans la mesure où ils fonctionnent dans un nouveau "marché" économique, social et politique. De façon à s'insérer dans le nouveau milieu, ils doivent reconstruire leurs champs d'activités, leurs réseaux de relations ~iales et institutionnelles. Ce processus de reconstruction doit avoir lieu au niveau cognitif et symbolique, d'une part, et au niveau des comportements et des décisions concrètes, d'autre part. Ils s'y engagent avec le capital individuel et social à leur disposition;

Ouverture / 7

capital qui leur vient en général de leur propre milieu social (à savoir famille, groupe ethnique, religion, milieu professionnel, groupement politique) et, il va sans dire, de leurs caractéristiques personnelles. Il est généralement admis, en sciences sociales, que la communauté ethnique peut jouer un rôle important dans le processus de "transplantation" ; qu'elle peut fournir aux individus des ressources importantes, soit culturelles, économiques, sociales ou politiques3. On rencontre l'hypothèse que l'insertion dans la communauté et la mobilité sociale des nouveaux-venus et de leurs descendants ne dépend ultimement que de leurs propres efforts, qu'ils soient individuels ou collectifs. Le seul rôle efficace que peuvent jouer les institutions de la société, l'Etat en particulier, est de mettre sur pied un cadre légal contre la discrimination et les entraves aux libertés individuelles. D'autres maintiennent que la participation institutionnelle des minorités ethniques défavorisées n'atteindra le niveau de celui des membres de la société d'accueil que si les institutions de la société interviennent directement dans le processus d'insertion sociale, économique et politique des immigrants. D'autres, enfin, soutiennent que l'intervention étatique ne contribue pas à l'intégration des minorités; que, bien au contraire, elle la retarde. C'est là un des débats qui se poursuit au Canada, surtout depuis que le pays s'est engagé dans le "multiculturalisme officiel". Certains maintiennent que cette politique (dont les modalités peuvent varier d'une région du pays à l'autre) est facteur d'intégration des minorités dans l'ensemble de la société; d'autres disent qu'elle agit plutôt comme force de marginalisation sociale, économique et politique des minorités culturelles. Bref, le rôle que joue la communauté ethnique est encore assez mal connu depuis l'accroissement de "l'Etat providence". Ce qui est connu sur l'importance qu'ont les ressources ethniques (culturelles, économiques et sociales) dans le processus d'insertion ou de reconstruction des champs sociaux est également assez rudimentaire. Quels sont les éléments d'organisation sociale des enclaves ethniques et les types de stratégies qui facilitent l'insertion dans la société d'accueil; quels sont ceux qui la rendent plus difficile? Quelles sont, par exemple, les diverses stratégies individuelles et collectives que les membres des collectivités ethniques déploient pour faire leur chemin dans le milieu et les institutions urbaines' qu'ils ont adoptés? Qui sont ceux qui adoptent des stratégies individuelles? Comment diffèrentils de ceux qui favorisent des stratégies collectives (c'est-à-dire des diverses formes de mobilisation politique et sociale) ? En d'autres termes, qui sont ceux qui tentent une insertion dans la structure sociale en se basant sur leurs

3. Raymond Breton, "The Ethrùc Community as a Political Resource in Relation to Problems of Incorporation", inR. Breton et al., Ethnic Identityand Equality: Varieties of Experience in a Canadian City, Toronto: Univ. of Toronto Press, 1990, pp. 196-255.

8 / Les étrangers dans la ville

ressources personnelles et qui sont ceux qui s'appuient sur les ressources collectives pour assurer leur participation aux institutions de la société? De plus, qui s'oppose au déploiement de stratégies collectives? S'y opposent-ils parce qu'ils les trouvent inefficaces et même comme ayant le résultat contraire à ce qui est désiré, ou parce qu'ils considèrent qu'elles nuisent à leur acceptation par la société réceptrice et donc à leur mobilité sociale? Quelles sont les caractéristiques de ceux (âge, religion, classe sociale, etc.) qui optent pour l'un ou l'autre type de stratégie? Y a-t-il différence entre groupes ethniques à ce sujet? Quel est aussi le rôle des médiateurs ou intermédiaires dans le processus d'insertion sociale? Qui de la collectivité ethnique vient à assumer ce rôle? Comment le rôle est-il défini? Quelles sont les variations d'un groupe ethnique à l'autre à ce sujer4 ? Les politiques de l'Etat ont-elles un impact sur l'importance de ce rôle et sur les possibilités d'action dont peuvent jouir ceux qui agissent comme intermédiaires entre les immigrants et les membres ou les institutions de la société réceptrice? Ces politiques et les agences qui les administrent ont-elles l'effet, comme l'a hypothétisé O'Brien5, de remplacer les intermédiaires ethniques par des fonctionnaires gouvernementaux? Ou, si elles ne les remplacent pas, ont-elles l'effet de les incorporer à l'appareil bureaucratique de l'Etat et ainsi entraver leur rôle d'intermédiaires en les rendant plus responsiveaux exigences de la bureaucratie qu'aux intérêts de la collectivité immigrante?

La société

d'accueil

Si la "transplantation" a un impact sérieux sur ceux et celles qui deviennent étrangers dans un nouveau milieu, la venue d'étrangers peut également avoir un impact profond et durable sur la collectivité d'accueil. Il faut donc s'interroger sur l'expérience que font les membres de cette collectivité de cette nouvelle présence parmi eux. L'arrivée en nombre non négligeable de nouveaux membres va nécessiter presque inévitablement une transformation au sein du groupe récepteur; que le groupe soit l'ensemble de la société, la communauté urbaine, un quartier dans cette cqmmunauté, ou une organisation (bureau, usine, école, hôpital, département universitaire). L'étranger ou l'immigrant doit reconstruire sa vie en termes d'identité, de relations sociales et d'organisation communautaire. Le groupe récepteur doit
également s'engager dans un processus de reconstruction

-

processus

qui

4. Cf. Peter Z. Snyder, 8Neighborhood gatekeepers in the process of urban adaptation : cross-ethnic commonalities., Urban Anthropology,S, 1976, pp. 35-52. 5. David J. O'Brien, Neighborhood Organization and InterestGroup Processes, Princeton (N.J.): Princeton University Press, 1975.

Ouverture / 9

peut être particulièrement long et complexe, pénible même. Permettez-moi d'introduire cette question en parlant d'une expérience dont j'ai été témoin. Il s'agit d'une expérience de transformation au sein d'un département universitaire (je crois que nous arriverions à mieux comprendre la relation entre immigrants et milieu d'accueil si nous examinions, introspectivement, les réactions que nous avons vécues lorsque nous étions nous-mêmes dans un contexte ou l'autre, soit "récepteurs", soit "étrangers"). Le nombre de professeurs dans ce département a augmenté considérablement au cours des années 1960-72. Ce milieu universitaire a été adopté par plusieurs "immigrants". Les nouveaux-venus ont tôt été défmis comme étrangers: pour les "anciens" qui étaient déjà établis dans le département; pour ceux qui considéraient le département comme leur département, ils étaient à la fois différents, "étranges" et usurpateurs - même s'ils étaient par ailleurs vus comme une main-d'œuvre dont nous avions grand besoin. Leur présence a eu plusieurs retombées: ces nouveaux-venus ont tout d'abord remis en question la façon de penser, de défmir les objectifs du département, d'organiser le programme académique; bref, la façon de faire de la sociologie et de former la nouvelle génération de sociologues. Ce qui a été mis en question, c'est l'identité et la culture, dans ce cas-ci d'un groupe professionnel. Les façons dont on se concevait soi-même comme professionnel; les pris pour acquis de la culture professionnelle qui dominait n'avaient plus la validité sociale qu'ils avaient "toujours" eue. Ils étaient contestés par la seule présence de nouveaux qui sont différents, et souvent explicitement par leurs prises de positions sur la gestion du département. Les pris pour acquis devaient dès lors être expliqués et justifiés auprès des "jeunes turcs", et même défendus contre leurs efforts de délégitimation. Cette présence a provoqué, en second lieu, une rupture, une discontinuité entre le passé que le groupe récepteur avait construit au cours des années et un avenir qui allait sans doute être différent, mais qui était sûrement incertain. Cest comme si la réalité que les "anciens" avaient connue se décomposait sous leurs yeux; processus qu'ils étaient conscients d'avoir eux-mêmes mis en marche, tout en se sentant impuissants face à son déroulement et à ses conséquences. Cétait là une source importante d'anxiété culturelle. La discontinuité qui se produit pour le membre du groupe récepteur n'est peut-être pas aussi prononcée et n'est sûrement pas de même nature que celle que vit l'étranger ou l'immigrant; mais il y a néanmoins discontinuité sociale, culturelleet identitaire pour l'un et pour l'autre. Plusieurs "anciens", par ailleurs, accoutumés à leur place dans le département, se sentant comme propriétaires de certains domaines d'activité, se percevant comme ayant certains droits et privilèges, se sont sentis déplacés par les nouveaux arrivants qui cherchaient à se faire une place dans ce milieu"

10 / Les étrangers dans la ville

Ils sentaient leur position menacée par rapport aux prises de décisions; ils se voyaient déclassés en terme de statut professionnel et organisationnel; et déplacés quant à leur influence auprès des étudiants. Plusieurs d'entre eux, enfin, ont alors eu le sentiment qu'ils devenaient eux-mêmes des étrangers dans leur propre département, que le département n'était plus vraiment leur département. Discontinuité, déplacement, perte de pouvoir, changement dans les façons de faire ont produit chez les individus une grande incertitude, une anxiété culturelle et identitaire, et une hostilité plus ou moins intense et contenue vis-à-vis de ceux qui venaient perturber leur univers social et symbolique. L'exemple d'un département universitaire peut, à mon avis, s'appliquer, mutatis mutandis, à ce qui se passe dans une communauté urbaine. En effet, la présence de l'immigrant peut déclencher une transformation des rapports sociaux, de la culture et de l'identité du milieu urbain, transformation qui sera d'autant plus grande que seront prononcées les différences culturelles et numériques entre eux et les nouveaux arrivants. Il me semble que pour comprendre l'expérience de la collectivité réceptrice, il faut aller au-delà des notions de préjugé ethnique ou de racisme. Non pas que ces concepts soient inutiles; c'est plutôt qu'ils sont insuffisants pour capter la complexité de ce qui se déroule dans la collectivité en transformation. Les notions d'assimilation et d'intégration, bien qu'utiles,
sont également insuffisantes
pour

comprendre

les processus de transformation

que déclenche l'immigration. Il faudrait donc étudier davantage comment la transformation se fait non seulement chez l'étranger et sa collectivité, mais aussi chez les membres de la société d'accueil. De quelles façons, par exemple, changent les identités? Sous quelles conditions l'identité collective de la société se transforme-t-elle de telle sorte que "l'autre" perde son altérité et devienne partie du "nous collectir' ? Les membres de la collectivité réceptrice doivent en effet se cOncevoir eux-mêmes et leur communauté différemment de la façon dont ils le faisaient dans le passé si les "autres" doivent faire partie du "nous" collectif. Leur culture doit se transformer; les rapports sociaux restructurés; les élites culturelles doivent formuler de nouveaux mythes d'incorporation sociale et les diffuser de façon à ce qu'ils deviennent généralement acceptés par la population. Serait-ce, par exemple, le cas de l'idéologie du multiculturalisme au Canada ? Sa fonction serait-elle de faciliter une redéfinition de l'identité collective canadienne et québécoise de sorte que les "autres" puissent être vus comme Canadiens ou Québécois authentiques; comme ayant le right stuff? Il faudrait noter qu'il n'est pas nécessaire qu'un mythe soit valide empiriquement pour qu'il soit efficace. C'est peut-être même le contraire qui serait le plus souvent le cas.

Ouverture III

Il faut peut-être le répéter: ce n'est pas simplement une question de tolérance. Les processus en cause vont bien au-delà de ce niveau, si essentiel soit-il. La stratégie analytique à adopter pour comprendre ces transformations de part et d'autre doit être à la fois "from the bottom up"6 et "from the top down". En d'autres termes, elle doit être axée, d'une part, sur l'expérience vécue des immigrants et des récepteurs et, d'autre part, sur les politiques et pratiques institutionnelles et leurs répercussions. La stratégie analytique doit également tenir compte du fait qu'il s'agit d'une relation. La transformation qui a lieu tant chez les immigrants que chez le groupe récepteur implique une certaine négociation sociale. Ce qui va progressivement émerger de la relation entre étrangers et groupe d'accueil est essentiellement un "negociated social and cultural order"7. Le concept de "négociation" est pertinent pour l'analyse du résultat comme du processus à travers lequel le résultat émerge comme réalité sociale. Il faut également tenir compte du fait que la venue d'étrangers ou d'immigrants a presque toujours lieu dans le contexte de changements plus globaux: développement économique accéléré, transformation de l'économie, crises politiques internationales, guerres, décroissement démographique de la société réceptrice. L'étranger n'est alors qu'un élément dans une transformation plus globale de l'ordre social, économique et politique. Il y a aussi le contexte urbain dont il faut tenir compte. Ce milieu est source d'angoisse, de méfiance, d'incertitude et de stress8. La ville est un espace qui est contesté par différents groupes ayant des intérêts différents. Ces phénomènes sont vécus plus ou moins intensément selon les groupes sociaux et selon les caractéristiques du milieu (la taille, par exemple). Mais ils ont tendance à être vécus même s'il n'y a pas d'immigrants. En quoi alors la relation entre l'immigrant et la collectivité en place est-elle modifiée par leur existence? Est-il possible que ceux qui sont perçus comme étrangers deviennent le symbole ou la personnification des dangers du milieu urbain et de ce qui est angoissant dans le changement social, politique et économique. Est-ce là une condition qui fait que l'étranger ou l'immigrant est défmi comme "problème S?Cial"?

6. Robert F. Harney, "The immigrant city", Vice Versa, 24, 1986, pp. 4-6. 7. Anselm Strauss, Negociations: Varieties, Contexts, Processes ans Social Order, San Francisco: Jossey Bass, 1983. 8. Cf. à ce sujet Karen A. Franck, MFriendsand strangers: the social experience of living in urban and non-urban settings", Journal of Social Issues, 36, 1980, pp. 52-71 ; Claude S. Fischer, "The public and private worlds of city life", American Sociological Review, 46, 1981, pp. 306-316 ; Susan J. Smith, "Negociating ethnicity in an uncertain environment", Ethnic and Racial Studies, 7, 1984, pp. 360-373.

12 / Les étrangers dans la viJJe

Enfm, la distribution des coûts matériels et symboliques qu'occasionne la présence de nouveaux-venus peut être très inégale. Certains en bénéficient: industriels et hommes d'affaires; professionnels de services sociaux; certains fonctionnaires gouvernementaux; et les sociologues, anthropologues et historiens spécialisés dans ce domaine. D'autre, par ailleurs, en subissent davantage les coûts: résidents de quartiers urbains, travailleurs dans certains secteurs industriels. Souvent, d'ailleurs, la présence d'étrangers leur est imposée par ceux qui en bénéficient ou qui favorisent l'immigration pour des raisons idéologiques. A titre de conclusion, je voudrais répéter l'importance des études comparatives pour répondre aux questions telles celles signalées tout à l'heure. A mon avis, l'étude des variations entre groupes ethniques et / 01.1entre contextes socio-culturels et politiques enrichira grandement les connaissances théoriques et pratiques sur les relations entre étrangers / immigrants et le milieu urbain; sur les conditions sous lesquelles ils réussissent plus ou moins à s'y intégrer; et sur les expériences de transformations identitaires et structurelles de la collectivité immigrante et de la société d'accueil.

1
LES SCIENCES SOCIALES ET LA QUESTION DES ÉTRANGERS
INTRODUCTION par Mikhaël ELBAZ *

MAl'étranger, ne demande point son lieu de naissance mais son lieu d'avenir. n Edmond Jabès

Réinvestir, cinquante ans après l'école de Chicago, la question des étrangers dans les sciences sociales, c'est penser du même coup tant la crise de représentation qui traverse ces disciplines que nos difficultés d'étudier l'étranger dans la cité. Cette crise est en effet patente quand il s'agit d'analyser les "autres", alors que nous savons mal en délimiter les contours, fonder la théorie, préciser les méthodes. Les communications présentées dans cette séance dressent un état des lieux de la question ethnique telle qu'elle se pose dans sa double singularité: à l'intérieur de chaque tradition nationale et dans chaque discipline des sciences sociales. Sans les résumer, quelles leçons pouvons-nous énoncer et quelles interrogations s'imposent? Le premier constat tient à l'acte de désignation et de nomination: les étrangers sont d'abord ceux, saisis par le droit de l'Etat-nation, comme ceux, exclus de la citoyenneté et ne pouvant prétendre à la pleine participation à la vie nationale. Outre la stricte désignation juridique, la notion d'étranger demeure polysémique et réfère tantôt aux intrus, immigrants et réfugiés, tantôt à leurs descendants de la seconde ou troisième génération (les "ethniques", comme on les nomme au Québec), aux minoritaires de l'intérieur ou aux minorités non-territoriales. Enfin, les modalités d'accès à la citoyenneté varient selon les pays de résidence. Second constat, la ville est le lieu principal de la concrétion nationale, là où se font face nationaux et immigrants. Il faut donc lire la condition migrante et analyser à la fois les modes de sociation, de catégorisation et de distinction qui fabriquent en permanence ici des zonations et des territoires investis, là des lieux de passage et de rencontre.
* Département d'anthropologie, Université Laval, Québec.

14 / Les étrangers dans la ville

La question des étrangers dans les sciences sociales recouvre donc un champ qui conjugue divers domaines: la sociologie des migrations et de la circulation internationale de la force de travail, les relations inter-ethniques, la question nationale, la question urbaine. Le thème met en scène également les rapports entre Etat et société civile, les mythes fondateurs de chaque Etatnation, le rôle assumé par les spécialistes des sciences sociales dans la délimitation de leur objet, les aspects qu'ils ont privilégiés ou occultés, les concepts et les méthodes auxquels ils ont recours.

Les pratiques

nationales

et scientifiques

Le domaine des relations ethniques et son degré d'institutionnalisation sont tributaires à la fois des mythes fondateurs d'une société, de sa structure consociationnelle ou unitaire centralisatrice, des enjeux qu'il pose pour les appareils d'Etat et l'unité nationale. Selon le cas, sa prégnance ou son occultation seront valorisées. A un pôle, le cas français semble être caractérisé par la méconnaissance de la place qu'ont occupé et qu'occupent les étrangers et les immigrants dans la formation de la nation. A l'autre pâle, les Etats-Unis témoignent de l'invention d'une nation multi-ethnique qui célèbre le pluralisme sans voir de contradiction intrinsèque entre les droits du citoyen et ceux de l'être humain dans sa singularité culturelle ou confessionnelle. Entre ces deux pâles, la Grande-Bretagne et le Québec montrent des situations intermédiaires. Dans le premier cas, c'est sous le prisme du paradigme des relations raciales que sont perçus les immigrants issus d'anciennes colonies de l'empire qui, tout en étant citoyens de plein droit, ne seraient pas des nationaux mais des ethniques. Dans le second, au Québec, la place décisive de la question nationale dans le débat public et scientifique a surdéterminé la réflexion sur les immigrants selon les périodes. L'avenir étatique de la nation québécoise continue de marquer la frontière entre "nous" et les "autres" au point que parler de l'Autre est un détour pour parler de soi. . Ces variations dans la perception de la question ethnique se reflètent évidemment dans le soutien à la recherche et à l'enseignement, dans l'opinion publique et les hauteurs de l'Etat. Marginal en France, il devient digne d'intérêt pour des questions ponctuelles touchant tant l'espace habité que l'intégration scolaire des jeunes issus de l'immigration maghrébine; sans par ailleurs revêtir le statut accordé aux études ethniques dans le monde anglosaxon. En Grande-Bretagne, comme le montre Robert Miles, il s'agit au contraire d'une véritable tradition de connaissance inter-disciplinaire nourrie par des instituts spécialisés, un fInancement adéquat, des espaces de débat, d'enseignement et de publication. Au Québec, c'est seulement à partir des années 1975, avec la politisation de la question linguistique et l'accession au

Les étrangers dans les sciences sociales / 15

pouvoir du parti québécois que se pose de manière plus ou moins aiguë la
question de la place de groupes tiers

-

dits allophones

-

dans le débat

public et scientifique. La gestion de la tension inter-ethnique dans l'espace montréalais est soumise à l'attention des chercheurs qui peuvent se prévaloir du financement de deux ministères voués au multiculturalisme : le ministère d'Etat au multiculturalisme du Canada et le ministère de l'immigration et des communautés culturelles au Québec. Dans toutes les situations analysées, on observe, cependant, une temporalité particulière ponctuée par une trajectoire précise: la question des immigrés fut présente dans la réflexion entre les deux guerres, s'éclipse après celles-ci et ne resurgit qu'à partir des années 1970. L'explication de ce phénomène, qui a ses scansions et ses particularités selon les espaces nationaux, répond pourtant à des régularités. La première tient à la fermeture des frontières entre les deux guerres mondiales et à la délégitimation du racisme dans le monde post-hitlérien. La seconde est fondée sur la convergence conjoncturelle d'affirmations catégorielles: résurgence de l'ethnicité dans les pays d'immigration, questions régionale et des minorités nonterritoriales dans les vieux Etats-nation, position des travailleurs immigrés dans l'ensemble des pays occidentaux. L'ensemble des travaux signalent de manière implicite cette configuration qui est aussi celle de la forme urbaine jadis étudiée par l'école de Chicago à laquelle toutes les communications reconnaissent une dette inestimable. L'école de Chicago a en effet ouvert la voie à presque tous les thèmes analysés aujourd'hui: étude des enclaves ethniques, des quartiers socialement hétérogènes, des cycles relationnels qui trament les trajectoires entre immigrants et nationaux - isolement, contact, compétition et accommodation. Nous sommes aussi légataires de notions expérimentées par cette école, telles celles de marginal et d'étranger, mai~ également de pratiques méthodologiques telles que la biographie ou la méthode documentaire en etbnométhodologie. Distinguons cependant dans ce bilan les thèmes et les enjeux qui traversent les disciplines et les formations nationales, en notant brièvement quelques axes comparatifs.

Les thèmes

et les enjeux

Commençons par le cas frnnçaisauquel plus de la moitié des communications sont consacrées. On y décèle d'abord la résistance des disciplines à reconnaître la légitimité d'une réflexion systématique et continue sur ce véritable creuset que fut l'Etat français assimilationniste. Les travaux existant avant la première guerre mondiale relèvent, selon René Gallissot et Catherine Wihtol de Wenden, du droit, de l'histoire, de la géographie et de la démographie

16 / Les étrangers dans la ville

sociales. Quelques études sont réalisées durant les périodes de crise de l'identité française telle celle de Vichy. Le thème des immigrés ne devient significatif qu'au moment où l'on prend conscience que toute migration temporaire a vocation à devenir permanente. Dans les années 1970-1980, les problèmes politiques posés par les enfants de Maghrébins, partagés entre deux mondes et un pays, forcent les spécialistes des sciences sociales à réfléchir en termes nouveaux sur les conditions de cohabitation pluri-ethnique et donc sur le statut des immigrants dans l'espace urbain, culturel et politique. L'anthropologie, l'histoire et la science politique ont résisté jusqu'à tout récemment à saisir l'autre proche comme objet de leurs réflexions sur la société française. Joëlle Bahloul soutient que, contrairement aux Etats-Unis où l'altérité des exclus de la fondation américaine - essentiellement lel' Amérindiens et les Noirs - a été au centre du courant culturaliste américain, l'anthropologie française, fidèle à la tradition de Mauss et de Durkheim, superpose exotisme et altérité. L'autre par excellence ne peut être qu'ailleurs, dans les sociétés archaïques ou élémentaires: en Afrique ou en Océanie par exemple. La société complexe, nationale, fonctionne sur un nous inclusif qui n'est ni exotique, ni autre. Les anthropologues français ont très bien pu, jusque très récemment, travailler sur les villes pluri-ethniques en Afrique, mais non en France. Les historiens, eux, se méfient de ce qui est donné comme ethnique. Marc Bloch et Lucien Febvre refusaient un tel vocable. L'ethnicité se résout et se dissout par et dans l'analyse sociale: celle de la classe ouvrière, de la formation de quartiers. L'histoire, note René GalHssot, est restée sous la dépendance des lieux de la mémoire française, définie de manière essentialiste en dépit de l'existence de migrations continues depuis le milieu du 1ge siècle. Les historiens estimaient, à l'instar de leurs collègues américains, que les migrants se francisaient à la troisième génération. Leurs travaux superposent souvent les trajectoires sociale, ouvrière et communautaire. L'histoire sociale traita certes des immigrants sous l'angle de l'historiographie communautaire, parfois centrée sur le quartier d'immigrants, en se limitant à sa description, et non sur la relation dynamique qui s'instaure entre les diverses communautés. Par contre l'histoire ouvrière ne voit dans l'étranger que la figure du prolétaire dont l'accès à la dignité et à l'égalité se réalise à travers la ville-usine et le syndicalisme. Les migrants n'ont jamais ici un statut particulier; ils ne font que parcourir le chemin des migrants de l'intérieur. Il n'est donc pas étonnant que le mouvement ouvrier soit conçu comme un creuset où stigmates ethniques ou linguistiques sont abandonnés. En science politique et en droit, le thème des immigrants, selon Catherine Wihtol de Wenden, est resté un parent pauvre. En droit, on a privilégié la réglementation et son application au statut des réfugiés et immigrants. Par contre, la condition juridique des étrangers dans le droit international et dans le

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droit commercial reste un domaine résiduel. Théoriquement, il n'y a pas de percée significative dans la sociologie juridique du fait minoritaire et/ou migratoire, hormis les travaux de Danielle Lochak. Méthodologiquement, peu d'enquêtes de terrain ont été réalisées, bien que l'état du droit sur la question du statut des étrangers ait souvent été dressé. En science politique, les immigrants, non-électeurs, sont rarement considérés comme acteurs. Ils ne le deviennent que dans des situations de lutte. Longtemps, la question des migrants fut décentrée dans les débats parlementaires et dans les médias. En 1975, il y aurait eu, en quelque sorte, politisation du non-politique: dans l'espace de l'habitat et du travail. Tout se passe comme si la politique locale, pour laquelle existe toute une tradition analytique aux Etats-Unis, s'imposait de plus en plus avec le débat sur le vote des immigrés de la seconde génération. Ce thème en soulève d'autres: comment caractériser la socialisation des immigrants à l'espace politique français ou encore celle de la représentation au niveau local, puisque les immigrants y habitent parfois depuis vingt ou trente ans ? Quelle place accorder aux mouvements sociaux qui tentent de transformer la relation à leurs concitoyens français? Catherine Wihtol de Wenden énonce une mutation significative: longtemps définis comme force de travail, les immigrés accèdent à une identité culturelle qui se transcrit dans la manière dont les acteurs perçoivent leurs différences. Le passage au politique signifie une prise de conscience des enjeux posés par la citoyenneté et qui, en retour, posent ceux de l'identité française telle qu'elle a été perçue historiquement. En sociologie, la question urbaine occupe tout le terrain au point que, durant une décennie, ce sont les conditions de vie, d'habitat, de reproduction de la force de travail qui mobiliseront les sociologues, dont les analyses critiques ne voient dans l'immigré qu'une catégorie économique soumise à l'Etat et aux monopoles. Le langage dénonciateur et militant cédera la place dans les années 1980 aux travaux d'écologie urbaine et aux monographies sur des groupes d'immigrés. Divers thèmes traversent ces monographies: l'identité de la seconde génération, la vie associative et les regroupements communautaires, les modes de vie distincts et la cohabitation pluri-ethnique dans plusieurs quartiers. La sociologie déplace son centre d'intérêt des études macro-urbaines vers les analyses micro-sociologiques, réinterroge à la fois la relation entre nationaux et immigrants mais aussi la manière dont l'espace est stratifié et travaillé par la présence de groupes divers. Véronique de Rudder s'interroge sur le foisonnement de ces travaux et constate que ceux-ci sont trois fois plus nombreux durant la période de 1981-1988 que pendant toute l'époque qui a suivi la seconde guerre mondiale. Au-delà des apports qualitatifs de ces recherches, un constat commun: les immigrés s'ethnicisent. Une interrogation, dont nous débattrons, sous-tend la réflexion de Véronique de Rudder: par

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quelle voie et selon quelles modalités le pluralisme ethnique et culturel se formalise-t-il dans la France contemporaine? En Grande-Bretagne, le paradigme des relations raciales trame la réflexion sur les migrations et les relations inter-ethniques, avec ce paradoxe saisissant
que sont les ressortissants Pakistanais et Hindous

-

du Commonwealth Caribbéens, Africains, qui condensent l'altérité et non les travailleurs

-

immigrés ou les minorités de l'intérieur. Robert Miles montre comment l'idéologème race a été investi par les chercheurs comme mode de catégorisation. Il fut combiné parfois avec les concepts de classe et de genre en essayant de débusquer lequel est surdéterminant. Le thème central des travaux sociologiques est la discrimination défInie au sens large comme exclusion des sphères de la vie sociale, mais aussi les rôles de l'Etat et / ou de la police dans la légitimation de pratiques racistes. Les anthropologues ont dressé quant à eux le répertoire des différences culturelles montrant que les immigrants étaient moins victimes qu'acteurs et qu'il y avait lieu de lire à la fois leur communalisation et les réseaux transnationaux qu'ils créent. Conceptuellement, le domaine est à la fois marqué par la visibilité sociopolitique du racisme et par les tentatives de se déprendre d'une défInition institutionnelle et idéologique fermée sur elle-même. Le paradigme des relations raciales est soumis à l'étude comparée de situations analogues aux Etats-Unis ou en Afrique du Sud, sans s'interroger sur la validité de telles analogies. C'est à partir de l'économie politique et du marxisme que sont reconsidérés les processus de migration à l'échelle internationale, la fIxation de la main-d'œuvre et la division ethnique et sociale du travail, enfIn la catégorisation ethno-raciale. Ce déplacement thématique a réorienté la réflexion et le discours sur le fait minoritaire. Robert Miles s'interroge cependant sur le sens que nous attribuons aux concepts, dont la production dans ce domaine est souvent liée à l'histoire d'une formation nationale, et que nous transposons sans tenir compte des conditions de leur énonciation. Peut~on donc généraliser dans le champ des relations inter-ethniques ou, au contraire, déconstruire les énoncés successifs qui tentent de signifIer l'objectivation du sujet culturel placé dans la marchandisation de ses pratiques sociales? Peut-on énoncer une théorie générale des relations ethniques ou au contraire considérer celles-ci comme des faits singuliers qui tirent leur constellation et leur sens des rapports sociaux complexes, matériels et idéels? Autant de questions qui soulignent qu'en dépit de la transnationalisation des échanges matériels et symboliques, là où travaille l'esprit humain se formalisent des classifications qui reprennent en termes abscons ce que le langage trivial de la vie quotidienne traduit: minorités visibles pour signifter la race, lutte des classes pour lutte des races, culture pour ethnicité, étranger pour métèque, intrus, voleur de job.

Les étrangers dans les sciences sociales / 19

Le Québec, pays en quête de son identité, condense plusieurs de ces interrogations. Danielle Juteau montre que non seulement l'histoire du Québec est tributaire d'une lecture des relations inter-ethniques, mais aussi toute sa sociologie. En effet, l'analyse de la transformation des rapports sociaux dans la mosaïque verticale canadienne implique celle des positions et des oppositions entre peuples fondateurs, peuples spoliés et groupes tiers. La sociologie des relations inter-ethniques s'institutionnalise dans un processus dynamique de redéfmition de frontières en trois moments distincts. Tout d'abord, entre francophones et anglophones au Canada, avec la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme qui débouche sur la perception dualiste de l'ensemble canadien. Ensuite, advient, pour les Québécois, leur passage d'ethniques du Canada en ensemble national territorialisé qui fait de la langue son emblème de ralliement. Les législations sur la langue auront cependant un effet paradoxal: celui d'une dépolitisation relative du conflit linguistique entre anglophones et francophones. Désormais, la relation aux allophones ne peut plus être centrée seulement sur la langue mais aussi sur l'altérité culturelle. Cette transition explique sans doute l'intérêt des chercheurs et des institutions à saisir comment les immigrants s'insèrent dans la société québécoise durant la dernière décennie. La singularité de la situation québécoise réside dans la fluidité des relations et la permanence du débat. En effet, la société québécoise est plus que jamais travaillée par ses marges ethniques à Montréal dont les membres, intégrés instrumentalement au pays d'accueil, ne le sont guère sur le plan symbolique. La société québécoise est un espace ouvert sur le Canada et les Etats-Unis qui se projette dans la forme canonique de l'Etat-nation. En attendant, les uns et les autres, Québécois et immigrants, interprètent différemment ce "comme si" il en était ou sera ainsi, ouvrant le champ à des transactions qui transforment imperceptiblement le rapport à soi et aux autres. Désormais, les rapports entre langue et culture, démographie et société, communauté ethnique et espace national se superposent et se condensent ici comme ailleurs dans l'espace urbain. Comment conjuguer la transnationalisation des échanges matériels et symboliques dans un lieu qui revendique sa nationalisation 1 Où passe la frontière entre "nous" et les "autres" .1Comment concilier l'appartenance ethnique et la civilité 1 Autant de questions qui se posent aux acteurs et aux chercheurs et qui trament leur compréhension et leur diagnostic. En Allemagne, note Maurice Blanc, les Daueraufenenthalter (travailleurs résidents) sont saisis dans leur étrangeté grâce à des études comparatives, une compénétration des appareils administratif et universitaire ainsi que des recherches fondamentales et appliquées. Ici encore, l'écologie urbaine dévoile sa fécondité empirique et politique sans être cependant soutenue par quelque

20 / Les étrangers dans la vilIe

vision sur la place des étrangers dans l'univers national ou étatique allemand. Dans l'intervalle, on observe. Le discours sur l'interculturel fleurit et traduit ici comme dans les autres situations nationales les conséquences non imaginées de la cohabitation et la ségrégation des citoyens et des "résidents". De cette lecture nécessairement schématique des enjeux posés par les étrangers / immigrés / immigrants dans divers espace-temps nationaux et étatiques, notons à présent quels concepts et méthodes sont retenus, les interrogations qui ponctuent les travaux et celles qui en sont absentes.

Positions

et interrogations

Constatons d'abord l'état éclaté de nos références théoriques dans ce domaine. Aux grands modèles - fonctionnalisme et marxisme - qui ont dominé la scène intellectuelle de l'après-guerre ont succédé des théories à portée moyenne qui réhabilitent l'enquête et l'interprétation fondée. On redécouvre les pratiques chères à l'école de Chicago, on se distancie du discours normalisateur et militant sans rompre nécessairement avec celui de l'ingénieur social. L'étranger nous interroge, bouscule nos certitudes, est désigné comme problème social ou objet de notre sollicitude. Nous traquons sa différence, son écart de la norme, nous déchiffrons sa culture. Nous accumulons des données nombreuses sur l'insertion, les trajectoires sociales des immigrés, sans disposer de paradigmes et de concepts sur lesquels il y a entendement, au risque de réinventer la roue. Sans doute, la littérature dans ce domaine est nourrie de réfécences à l'ethnicisation d'ensembles humains dans l'économiemonde. On insistera tantôt sur les manières dont les humains se déftnissent et tantôt sur les stratégies qu'ils inventent pour s'accommoder des rapports de pouvoir et d'inégalités sur le marché de l'emploi. Dans tous les cas de ftgure, la question nodale demeure si l'ethnicité est un objet d'analyse autonome ou une réalité à expliquer. De quoi parlons-nous quand nous désignons l'étranger? S'agit-il de la relation qui se noue entre peuples, classes, Etats ou "citoyens"? Devons-nous clarifter les concepts et notions auxquels nous avons recours et dont plusieurs sont chargés idéologiquement? Les bilans des diverses disciplines et situations nationales établissent la variété des formations discursives sur cet incommode objet et démontrent la difficulté de généraliser. Il y a pourtant une sensibilité partagée pour une meilleure élucidation de la position de ces tiers exclus-inclus que sont les étrangers grâce à la transdisciplinarité et à l'étude comparée de situations nationales. Le thème de la citoyenneté pourrait s'avérer fécond pour repenser la transaction identitaire et les droits humains fondamentaux. Les travaux dont nous disposons semblent décrire un paradoxe sur lequel la réflexion bute:

Les étrangers dans les sciences sociales /21

d'une part les étrangers sont soumis au répertoire de la civilisation marchande moderne qui les dresse comme sujets, d'autre part, les citoyens sont en désaffection de l'Etat et à la recherche d'identités locales et primordiales. Cet éclatement des modèles et des significations devrait nous inciter à une lecture de l'ethnicité comme rapport social complexe qui fait intervenir la position du chercheur et de l'informateur dans leur dialogue muet ou audible. A côté des perspectives structurales et macro-sociologiques, il y a place pour des analyses qui déconstruisent les notions et les certitudes. L'avantage d'une lecture interprétative est qu'il n'y a pas de position privilégiée ni de perspective absolue mais, au contraire, une constante réinterprétation surdéterminée par les enjeux, les contraintes et les paradoxes impliqués par le fait de vivre avec autrui, en changeant tout en affirmant une identité polyphonique et plurielle. Méthodologiquement, les bilans montrent des variations propres aux disciplines et aux traditions nationales. Les monographies semblent privilégiées en France et au Québec, tandis qu'en Grande-Bretagne et en Allemagne le répertoire est plus diffus. Les analyses multivariées ou longitudinales mais aussi les études comparées ne sont pas nombreuses. Danielle Juteau plaide pour une lectw:e transversale qui donnerait tout son poids à l'expérience sociale de l'altérité. Ainsi serait-il possible de clarifier le cumul des statuts minoritaires, soit les rapports sociaux de classe, de genre, ethniques. La collaboration interdisciplinaire permettrait sans doute des regards croisés et l'élaboration de concepts opératoires sur lesquels le consensus fait défaut. Ainsi en est-il des notions de discrimination systémique, d'intégration, d'ethnique, de communauté, pour n'en nommer que quelques-unes. A ces dilemmes théoriques et méthodologiques, Lucette Valensi soumet quelques interrogations. Elle note le mouvement de balancier entre l'assimilationnisme et le différentialisme et signale du même coup que dans ce domaine nous nous revendiquons d'une philosophie spontanée sinon de valeurs qui fondent nos pratiques de recherche. Miser sur l'intégration n'est pas nécessairement la bonne réponse puisque c'est le groupe majoritaire qui impose ses règles plutôt que de laisser les acteurs négocier. L'enfermement dans son identité n'est pas la solution conviviale à laquelle nous pouvons aspirer. C'est plutôt grâce à une accommodation dynamique, interculturelle, que nous établirons à la fois une relation intersubjective et un dialogue entre nous et les autres. Plaidoyer pour la réflexivité et l'analyse transactionnelle, un tel travail symbolique a le mérite de lier les pièces éparses, à bricoler une civilité. Certains thèmes, pourtant, ne retiennent pas l'attention des chercheurs qui pourraient mieux éclairer les transformations culturelles dont nous débattons. La cuisine comme la musique constituent des codes qui transcrivent ce qui lie plutôt que ne sépare immigrants et nationaux. Par ailleurs, la mutation de l'Etat libéral en Etat assurantiel devrait nous inciter à percevoir les formes

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particulières de gestion du pluralisme ethnique et culturel qui le caractérisent. La tâche du chercheur deviendrait celle d'interroger les majoritaires pour comprendre les minoritaires plutôt que de saisir ces derniers comme le miroir déformant de leur propre société. L'agenda de recherche ne se limiterait plus à lire la différence ailleurs, mais en nous-mêmes, et impliquerait la déconstruction du champ des relations inter-ethniques pour comprendre les permutations et les concaténations entre l'identité ethnique, la nationalité, la citoyenneté, la confessionnalité et la civilité. Une telle herméneutique nous éloignerait des
discours disciplinaires
pour

témoigner du coSmopolitisme

qui se fabrique sous

nos yeux.

L'ÉTUDE DES R.ELATIONS ETHNIQUES DANS LA SOCIOLOGIE QUÉBÉCOISE FRANCOPHONE Danielle JUTEAU

.
"Le type de science sociale que l'on peut faire dépend du rapport que l'on entreûent avec le monde social, donc de la position que l'on occupe dans ce monde. Plus précisément, ce rapport au monde se traduit dans la fonction que le chercheur assigne consciemment ou inconsciemment à sa praûque et qui commande ses stratégies de recherche: objets choisis, méthodes employées, etc. H
Pierre Bourdieu l

Il Y a certainement autant de bilans possibles de la sociologie des relations ethniques au Québec qu'il y a de spécialistes en la matière; chacun et chacune, à partir de son propre rapport aux valeurs, de ses questions de départ et de ses interrogations initiales, sélectionne ce qui lui semble primordial au sein de l'infinité intensive et extensive de la réalité; toute connaissance n'étant que partielle, il s'opère ainsi un nécessaire découpage, comme le montrera notre analyse de l'évolution de la sociologie des relations ethniques au Québec. L'idée que je veux mettre en avant aujourd'hui est la suivante: dresser un bilan de l'évolution de la sociologie des relations ethniques au Québec, c'est englober l'histoire de toute la sociologie au Québec et, d'une certaine manière, l'histoire du Québec tout entier. D'une part, en effet, l'histoire du Québec et du Canada c'est l'histoire des relations entre des groupes ethnico-nationaux, l'une se confondant avec l'autre depuis l'arrivée en 1534 des Français en Amérique; la sociologie des relations ethniques au Québec renseigne ainsi sur les rapports sociaux qui sont au coeur de notre historicité et de notre histoire. D'autre part, la sociologie des relations ethniques au Québec, comme la sociologie partout ailleurs, renvoie à une pratique scientifique qui s'exerce dans un

.

Département de Sociologie, Université de Montréal. 1. Questions de sociologie, Paris : Ed. de Minuit, 1980, p. 26.

24 / Les étrangers dans la ville

milieu socio-historique donné ainsi qu'aux conditions de son exercice; les pratiques et les discours dans le champ des relations ethniques étant tributaires des rapports sociaux ethniques eux-mêmes et de la place occupée par les chercheurs au sein de l'espace social, espace social qui est aussi un espace ethnique, la transformation de ces rapports se traduira dans des discours et des pratiques scientifiques et inversement. Ainsi s'est-il établi une liaison étroite entre l'histoire du Québec, la transformation des rapports sociaux ethniques, l'évolution de la sociologie et la place spécifique qu'y détient le champ des relations ethniques, chaque dimension renvoyant à l'autre2. Regardons de plus près la situation au Québec. J'ai déjà affirmé, en 1983 notamment, d'autres auteurs (Caldwell, 1983, Le Borgne, 1984) l'ayant également souligné, la sociologie des relations ethniques au Québec a traversé trois étapes principales, caractérisées par son émergence, son éclipse puis sa reviviscence: 1) la première période se termine au début des années soixante, avec l'institutionnalisation, tant au Québec qu'au Canada anglais, de la sociologie comme discipline autonome; 2) la deuxième période s'étend du milieu des années soixante jusqu'au début des années quatre-vingt et voit les universitaires québécois francophones délaisser les études en relations ethniques; 3) depuis le début des années quatre-vingt, cette éclipse a cédé la place à une efferverscence nouvelle du thème des relations ethniques, objet maintenant d'une prolifération de travaux, de recherches, de publications, de colloques en milieu universitaire comme dans les instituts de recherche et dans les ministères. De quelle manière ces trois étapes nous renseignent-elles sur la sociologie des relations ethniques au Québec et sur la transformation des rapports sociaux ethniques au QuébecCanada ?

1. L'émergence de la sociologie des relations premiers moments de l'institutionnalisation:

ethniques 1940-1960

et les

C'est entre les années 1940 et 1960 que l'on assiste à l'émergence de la sociologie des relations ethniques au Québec et au Canada, cette émergence coincidant d'ailleurs avec les premiers moments de l'institutionnalisation de la sociologie au Québec et au Canada anglais. Plusieurs traits communs caractérisent alors ce qui deviendra deux univers distincts et étanches.

2. Pour une analyse plus détaillée de la relation entre le contexte socio-historique, l'évolution des rapports majoritaires-minoritaires et le développement de la sociologie de ces rapports se référer à D. Juteau-Lee (1979, 1980, 1986) et à P.J. Simon (1983).

Les relaûons ethniques dans la sociologie québécoise / 25

Premièrement, avant les années soixante, la sociologie se développera très lentement tant au Canada français qu'au Canada anglais; l'université McGill exceptée, il faudra attendre les années cinquante au Québec (1951 à Laval) et les années soixante au Canada anglais (1961, et 1963 à la University of Toronto) pour voir l'apparition de départements autonomes de sociologie. Peu connue, cette discipline est également suspecte: Jean Burnet écrivait "its name sounded like a fancy word for socialism..." (1981, p. 25). Quand on l'enseignait, c'était au sein de départements plus vastes et moins spécialisés à savoir Political Economy à Toronto et Sociologie et morale sociale à Laval. Deuxièmement, il existe alors au sein des deux traditions une relation complexe entre la sociologie et l'Eglise, le mouvement du Social Gospel au Canada anglais protestant et la doctrine sociàle de l'Eglise au Québec. Troisièmement, et nous touchons ici au coeur de nos préoccupations, la sociologie canadienne-française et canadienne-anglaise ont toutes deux subi, en dépit d'influences externes différentes (britannique vs française), l'influence de la sociologie américaine et plus précisément de l'école de Chicago. La Chicago connecûon, qui s'est exercée principalement à travers l'influence de Everett et de Helen Hughes à McGill et à Laval, jouera un rôle déterminant puisqu'elle explique en grande partie la place centrale occupée par la sociologie des relations ethniques. Il existait, en quelque sorte, une affinité élective entre un champ important de la sociologie à l'université de Chicago et l'une des caractéristiques fondamentales de la structure sociale canadienne. Leurs travaux sur la transformation de la division ethnique du travail suite à l'industrialisation du Canada français étaient axés sur un objet sociologique des plus pertinents; les relations économiques, politiques et culturelles entre les deux peuples dits fondateurs, ces relations venant surdéterminer l'ensemble des rapports ethniques, demeurent essentielles à qui veut comprendre sociologiquement et politiquement la dynamique canadienne. Le livre de Hughes, French Canada in Transition, traduit en français par La rencontre de deux mondes, représente un des classiques de la sociologie "québécoise". Plusieurs études, effectuées à McGill et à Laval, sont venues prolonger ces réflexions. Quand on examine l'ouvrage collectif Canadian Dualism (Wade, 1960) ainsi que le French Canadian Society de Rioux et Martin (1964), cet ouvrage constituant à mon avis un point culminant de la première période, l'on constate jusqu'à quel point les relations entre Canadiens-français et Canadiens-anglais représentent un objet central souvent examiné à l'aide des concepts et des problématiques issues de la sociologie des relations ethniques. Quatrièmement, un lien plus étroit unissait alors les deux univers scientifiques: les praticiens des sciences sociales gravitaient autour de réseaux communs, ils participaient aux mêmes colloques, ils faisaient partie des mêmes associations, ils publiaient dans les mêmes revues telles le Canadian

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Journal of Economics and Political Science et dans les mêmes livres tels les Essais sur le Québec contemporain (J.e. Falardeau, 1953) et Canadian Dualism / Dualité canadienne (Wade 1960). Cette collaboration connut son apogée avec la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Puis arriva le brusque déclin de ce champ de la sociologie au Québec, son essor au Canada anglais et la séparation des deux communautés scientifiques. Fait intéressant à souligner, l'examen de leur objet d'étude commun, à savoir les rapports sociaux ethniques, fournit une explication de ce phénomène. En effet, la transformation des rapports sociaux ethniques provoquera l'émergence de la nation québécoise, de la question nationale et de la sociologie de la question nationale; elle provoquera également la rupture avec la communauté scientifique canadienne-anglaise et avec la sociologie des relations ethniques (Juteau-Lee 1983a), ce que nous verrons dans la partie suivante.

2. Emergence d'une communauté nationale politique de la sociologie des relations ethniques: 1960-1980

et déclin 3

La transformationdes rapports sociauxentre Canadiens français et Canadiens anglais a engendré la naissance de la nation québécoise et de l'identité collective nationale québécoise; une communauté nationale culturelle souvent perçue en tant que groupe ethnique devient une communauté nationale politique. Il en résultera, outre une prédominance du discours sur la question nationale et sur les rapports qu'entretient une nation dominée avec une nation dominante, l'absence d'études sur les "autres" ethniques. Que les chercheurs québécois aient manifesté, à la même époque, peu d'intérêt pour l'étude des relations ethniques, cela semble indéniable. Une étude effectuée par Michel Trépanier (1984) sur la production scientifique des intellectuels québécois entre 1970 et 1984 révèle qu'en ce qui a trait au nombre de publications, la sociologie des relations ethniques se classe au Québec au huitième rang (sur dix-sept). Par ailleurs, si l'on distingue les universités francophones des universités anglophones, l'on s'aperçoit que les études ethniques occupent le premier rang chez les anglophones et le dixseptième chez les francophones. Cela est indéniable, les francophones, ou plutôt ceux qui travaillent en milieu francophone, boudent la sociologie des relations ethniques. Mais que veut dire bouder la sociologie des relations

3. Cette section reprend une partie de l'analyse que l'on Irouvera in Danielle Juteau et Louis Maheu (1989).

Les relations ethniques dans la sociologie québécoise

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ethniques? Tout simplement que les scientifiques québécois francophones (surtout ceux œuvrant en milieu universitaire), obnubilés comme la majorité de leurs compatriotes par la question nationale, ont peu étudié les relations entre Canadiens français / Québécois francophones d'une part et Néo-canadiens / Québécois d'autre part. Un colloque de la société canadienne d'études ethniques organisé en 1977 par Lome Laforge et moi-même à l'université Laval à Québec n'a pas attiré le public québécois en dépit de la participation de vedettes politiques telles C. Laurin. L'on a à peine réussi à assurer la présence et la contribution de quelques Québécois francophones; les sociologues présents ont approfondi la question nationale et ce sont les anthropologues qui ont daigné s'adresser à l'ethnicité... marxistement bien entendu. Faut-il rappeler, par ailleurs, qu'à cette époque les chercheurs québécois francophones se consacraient, avec quelle passion et quel acharnement, à l'étude des relations entre les Québécois et le Canada anglais? Ce fut l'âge d'or, au Québec, de la sociologie de la question nationale où furent examinées les multiples facettes, économiques, politiques, culturelles et idéologiques de la domination subie par la nation québécoise (Bourque et Laurin-Frenette, 1970, Mascotto, 1979, Rioux, 1969) etc. D'une certaine manière tout, dans la sociologie québécoise, semble passer par la question nationale; même les études de mobilité sociale qui réfèrent surtout au facteur social de la langue, complètent la sociologie de la question nationale (Béland et BIais, 1989). Les concepts d'assimilation, d'adaptation, d'inclusion, d'intégration, de pluralisme et de groupe ethnique deviendront alors scientifiquement, politiquement et idéologiquement suspects, et les chercheurs francophones en majorité y substitueront ceux de colonialisme, d'oppression nationale, de domination, de formation sociale dépendante, de nation tronquée. Non seulement rejetaiton de la sorte certains concepts, mais on s'éloignait également des problématiques caractéristiques de la sociologie américaine des relations ethniques, une sociologie qui constitue sinon l'unique tout au moins le plus vaste corpus théorique et empirique en la matière. A la même période, la sociologie des relations ethniques connaît au Canada anglais un essor sans précédent au fur et à mesure que se multiplient les études sur l'histoire, la place et la contribution des autres ethniques à la société canadienne. D'aucuns prétendent que l'Etat canadien lui-même, dans sa volonté de consolider une fragile unité nationale, a encouragé par des moyens matériels et idéels le développement de ce champ (Stasiulis, 1980), l'idéologie du multiculturalisme et l'allocation de fonds de recherche allant de pair. Le domaine sociologique de la question nationale semble au premier abord n'entretenir que des relations très ténues avec celui des relations ethniques. Et pourtant, ne peut-on pas afÎlrmer qu'ils partagent un même objet, ce qu'avait bien perçu le groupe réuni autour de la revue Pluriel qui définissait ses objectifs et son objet en termes d'études relationnelles.

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3. L'essor

de la sociologie

des relations

ethniques

a) Bilan provisoire La nouvelle dynamique ethnique en voie d'instauration au Québec, provoquera en un deuxième temps une modification importante des pratiques et des discours sociologiques dominants. Nous assistons, en effet, depuis quelques années déjà, à la reviviscence au Québec, des études en relations ethniques. Si les spécialistes de la question nationale ont du plomb dans les ailes, les spécialistes des relations ethniques, en revanche, ont le vent dans les voiles, aussi bien en milieu universitaire que dans les instituts de recherche et les ministères. Ce foisonnement d'activités correspond, nous l'avons déjà dit, à un double processus de consolidation de la nation québécoise: l'affinnation d'une identité politique et culturelle, d'une part, et d'autre part l'édification d'un "nous" québécois incluant tous les groupes ethniques, c'est-à-dire tous les Québécois. La nouvelle forme de représentation de l'ensemble social québécois ouvre donc à un traitement politique, aussi bien que scientifique, de l'insertion des immigrants et des communautés culturelles et ethniques dans la société globale québécoise. Plusieurs auteurs analystes ont déjà souligné cette effervescence, certains d'entre eux en ayant même présenté un bilan critique. Les excellentes recensions préparées par Le Borgne (1984) et par Piché (1985) servent de fondement aux réflexions que je vous livre maintenant. En 1985, l'on notait la parution de huit numéros de revue consacrées au thème de l'ethnicité et I ou de l'immigration: 1. Questions de culture, "Migrations et communautés culturelles" ; 2. Cahiers de recherche sociologique, "Problèmes d'immigration" ; 3. Sociologie et sociétés, "Enjeux ethniques: production de nouveaux rapports sociaux" ; 4. Recherches sociographiques, "Immigrants" ; 5. Cahiers québécois de démographie, "Les migrations" ; 6. Anthropologie et sociétés, "Carai'bes" ; 7. Conjonctures et politique, "Minorités du Québec" ; 8. Revue internationale d'action communautaire, "Migrants: trajets et trajectoires". Viennent s'y ajouter un numéro de la revue Canadian Ethnic Studies - Etudes ethniques au
Canada, "Le pluralisme au Québec

- Ethnicity

in Quebec"

et de la revue

Possibles, "Le Québec des différences: cultures d'ici" ainsi qu'un nouveau numéro de la revue RIAC portant sur l'ethnicité. Ces études, et d'autres qui leur sont antérieures, portent sur des objets et des groupes divers. Venues combler un vide, elles présentent des données nouvelles et contribuent à des analyses fort intéressantes. Elles répondent, en outre, à un besoin pressant dans la conjoncture actuelle. L'émergence de la nation québécoise, d'une identité collective nationale québécoise et le passage

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en 1977 de la loi 101 notamment, ont tout changé aux yeux des Québécois d'origine canadienne-française. Pour la première fois depuis très longtemps, l'autre est entré massivement dans notre enceinte et cela parce que nous l'exigeons. Ces autres ont toujours été dans notre imaginaire et quelquefois dans nos cauchemars, tant on craignait au Québec pour l'avenir de la "race". Ils vivent désormais dans "nos" institutions, les enfants étudiant dans "nos" écoles, les adultes travaillant dans "nos" entreprises, les familles recourant à "nos" réseaux de services sociaux. Leurs membres subissent le poids de nos préjugés et de la discrimination que nous exerçons trop souvent face à eux. Et les membres de la nation québécoise ainsi que leur Etat ne sachant pas très bien comment agir ni réagir, l'on s'est tourné vers les spécialistes qui ont retroussé leurs manches et se sont mis à l'oeuvre; les personnes invitées à ce colloque poursuivent actuellement des recherches fascinantes dont elles vous parleront dans les jours qui viennent. Pour l'instant, c'est à partir du corpus déjà publié que l'on peut évaluer la production en cours et jeter les bases d'une sociologie de la connaissance de cette production. 1. Ces travaux, peut-on d'abord remarquer, portent sur des groupes très divers tels les Italiens (Painchaud et Poulin, 1988, Peressini, 1983, Ramirez, 1984), les Haïtiens (Labelle, Larose, Piché, 1983), les Asiatiques (Dorais, 1987), les Grecs (Bredimas-Assimipoulos, 1983, Constantidines, 1983, Ioannou, 1983), les Latino-américains (Gosselin, 1984), les Portugais (Alpalhao et Da Rosa, 1978), les Chinois (Helly, 1987), les AngloQuébécois (Arnopoulos et Clift, 1980, Caldwell et Waddell, 1982, Locher, 1983, Stein, 1980), les Juifs (Cohen et Lévy, 1987, Lasry, 1982, Weinfeld, 1981) et les Iraniens (Moallem, 1989). Il s'agit notamment de monographies historiques, d'études de communauté, d'analyses statistiques à partir de données institutionnelles, d'études de réseaux. 2. Les catégories sociales abordées sont nombreuses: les femmes, les adolescents, les immigrants, la deuxième génération, les ethniques proprement dits, les classes sociales, autant d'insertions différentielles à analyser. Mentionnons entre autres des travaux de Meintel sur les adolescents, la recherche de Fortier sur la deuxième génération, les travaux d'Ann Denis et le livre de Labelle et al sur les femmes immigrantes (1987) ; dans cette étude par exemple, l'on cherche à comprendre entre autres les types spécifiques d'insertion sur le marché du travail. A l'instar de Phizacklea, Labelle et al affirment que les travailleuses immigrées constituent une fraction racialement et sexuellement catégorisée de la classe ouvrière. 3. Les lieux d'insertion examinés sont multiples. Mentionnons des travaux sur les quartiers d'habitation de divers groupes (Bemèche, 1983, 1984, Veltman, 1978 et 1983), des études sur le milieu scolaire (Deschamps, 1987, Laferrière, 1980, 1983, Laperrière, 1985, Ollivier, 1984), sur celui des

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entreprises (Sales 1979) et sur le milieu du travail (Bernier, 1979) ; les réflexionsd'Anne laperrière sur les idéologiesrelatives aux rapports ethniques en milieu scolaire ainsi que ses études empiriques sur la question sont fondamentales. 4. Les dimensions privilégiées sont variées: les patterns linguistiques, l'immigration et les réseaux migratoires, les liens entre la migration et l'insertion dans la société d'accueil, le vécu des communautés culturelles dans le Québec d'aujourd'hui, la minorité anglophone et ses relations avec les francophones, la culture immigrée, l'idéologie pluraliste; les travaux de Ouellet sur l'éducation interculturelle, question dont on parle beaucoup dans les milieux scolaires, sont caractéristiques d'un certain type de débats et de discours actuels autour des formes désirables de l'idéologie pluraliste, l'interculturalisme venant remplacer le multiculturalisme. 5. Les deux univers sociologiques, francophone et anglophone, constituent toujours deux mondes étanches tant à l'intérieur du Québec qu'à l'extérieur (même l'université d'Ottawa ne peut y échapper). Alors que les sociologues québécois se penchaient sur la question nationale, nous l'avons déjà vu, leurs compatriotes canadiens-anglais multipliaient les études sur le fait ethnique; dorénavant, ce sont eux qui semblent délaisser ce champ au moment même où il prend son essor au Québec. Tout se passe, dans la sociologie, comme si la consolidation de la communauté sociétale (processus qui renvoie au nation-building) représentait désormais un enjeu plus important et plus prégnant au Québec qu'au Canada-anglais. 6. Quant aux problématiques utilisées, Piché et Le Borgne soutiennent qu'on a délaissé un certain économisme marxiste - je m'en réjouis fortement - et qu'on s'éloigne de la sociologie américaine - ce qui me réjouit moins; je m'expliquerai tout à l'heure. Elbaz, dans un article publié en 1983, distingue quant à lui quatre courants: les approches écologiste (Lieberson), culturaliste (Lasry), sociologiste (Weinfeld) et politiste (Breton) ; l'hypothèse est intéressante et mériterait d'être approfondie. J'ajouterai ici le modèle sémiotique développé par Drummond ainsi que le modèle matérialiste non marxiste de type néo-wébérien que j'élabore depuis un certain nombre d'années et sur lequel je reviendrai ultérieurement. b) Etat de la question et diagnostic

Si je devais résumer en une phrase mon diagnostic, je dirais que la sociologie des relations ethniques au Québec n'échappe pas encore (n'échappera jamais 1) à la question nationale. Bien qu'elle ne porte pas sur la question nationale en tant qu'objet de départ, elle se construit néanmoins à partir de cette question et en fonction également de la théorie de la question nationale. Expliquons-nous.

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Tout d'abord, le très influent courant d'inspiration marxiste qui s'est développé au Québec autour de la question nationale a créé un vide en ce qui a trait à l'étude sociologique des relations ethniques; pendant presque deux décennies toute une tradition s'est effondrée et les études actuelles sur l'insertion des immigrants se construisent souvent sans références au corpus, solidement établi, de la sociologie classique des relations ethniques. L'on se réfère d'habitude à la sociologie américaine pour constater l'heureuse disparition de l'approche empiriste qu'elle nous aurait léguée. L'on retrouve peu dans les analyses et dans les bibliographies les théories et courants s'inspirant de cette sociologie. Sans vouloir ici me faire la défenseure d'un courant que j'ai moi-même critiqué, il me semble impératif de se familiariser avec cette longue tradition et de l'approfondir: histoire de ne pas réinventer la roue et d'éviter les erreurs des prédécesseurs. L'importance méthodologique des recherches de Thomas et Znaniecki (1918), l'intérêt des travaux sur le racisme de Myrdal (1944), de Rose (1964), d'Adorno (1950), de Lieberson (1980), de Bonacich (1972, 1977, 1980), les études néo- wébériennes de Light (1972, 1984) sur l'entreprise ethnique et celles de Hechter (1975) sur le colonialisme interne, les écrits sur le pluralisme de van den Berghe (1967) et de Schermerhorn (1970), l'analyse de la réémergence de l'ethnicité proposée par Yancey (1976), par Glazer et Moynihan (1975), l'examen de la formation sociale raciale par Omi et Winant (1987), les analyses de Fisher sur l'ethnicité et le post-modernisme (1986), autant de travaux constitutifs d'un corpus distinct à partir duquel il faut d'abord se situer. Car la sociologie ne se construit pas à partir du néant et c'est dans un deuxième temps que l'on peut rejeter, déconstruire et reconstruire concepts et problématiques. Cest dans ce sens que je regrette l'occultation de la production étrangère, américaine et non américaine, classique et contemporaine. L'on retrouve également très peu de références aux travaux théoriques des Britanniques où existent, à mon avis, des écrits fort éclairants (Boissevain, 1984, Brittan et Maynard, 1984, Gilroy, 1987, Jenkins, 1984, Miles, 1989, Rex, 1986) ainsi qu'aux études effectuées au Canada anglais (Anderson, 1981, Breton, 1983, 1984, Driedger, Lamphier, 1983, Stasiulis, 1980, 1985) et en France (Guillaumin, 1972 et 1977, Simon, 1983, Simon-Barouh, 1983, de Rudder). Soulignons par ailleurs que les auteurs travaillant sur les migrations et sur les femmes s'inspirent des courants internationaux d'orientation marxiste. Le lien plus étroit qui s'est établi ici entre la production locale et la production internationale est attribuable à mon avis à l'importance accordée à l'approche marxiste lors du débat sur la question nationale. Par ailleurs, les réflexions sur l'insertion des immigrants et sur la situation des communautés culturelles posent implicitement ou explicitement la question de l'avenir de la nation québécoise. Tout se passe comme si les études et les réflexions sur les relations ethniques au Québec portaient sur le

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sort d'une société globale condamnée à un avenir fragile et précaire. L'on est sans cesse confronté, dans l'idéologie, dans le discours, dans l'analyse politique et sociologique à un va-et-vient incessant qui nous mène d'un nous inclusif à un nous exclusif à un nous inclusif et ainsi de suite: englobant quelquefois tous les Québécois, la nation québécoise n'inclut à d'autres moments que les Québécois canadiens-français. Ces Québécois historiques possèdent à leur tour un double statut en tant que dominants / dominés. Toutes les analyses des rapports sociaux ethniques au Québec en sont imprégnés. 1. Des articles récents publiés dans la revue Possibles posent la question de l'insertion des immigrants en termes d'adhésion à un projet mal assuré de société québécoise distincte (Gagnon, 1988), ce qui entraîne leur rejet d'une vision multiculturaliste du Québec. Plusieurs auteurs s'entendent pour appuyer une politique de convergence, mais son sens demeure imprécis: intégration ou assimilation? assimilation linguistique et / ou culturelle? rejet de cultures différentes inassimilables? Leurs interrogations sur les formes que devrait revêtir le pluralisme au sein d'une société à l'avenir incertain font ressortir des orientations multiples: à l'interculturel et au transculturel viennent s'ajouter des modèles où dominent tour à tour l'approche folklorique, le relativisme (toutes les cultures sont égales), l'hégémonie d'une culture mieux adaptée, etc. (Pagé, 1988). D'autres auteurs, tels Micone, rejettent la politique du multiculturalisme et celle de la convergence, ces deux approches mettant la culture immigrée au rancart (1983). En résumé, le débat sur l'insertion des immigrants porte sur le pluralisme normatif tel que le défInit le groupe national. 2. Si la nation canadienne-anglaise (existe-~-il une nation canadienneanglaise ?) représente la nation dominante, les Anglophones du Québec constitueraient néanmoins une minorité. L'un des aspects les plus intrigants de la nouvelle production scientifIque, c'est la multiplicité des écrits sur les Anglophones du Québec en tant que groupe minoritaire, minoritaire par le
nombre bien sûr

-

minorité

coloniale,

écrivait

Laurin en 1979

-

mais

également en vertu d'un moindre pouvoir (Amopoulos, 1980, Caldwell et Waddell, 1982, Locher, 1983). En effet, l'on affIrme dans Le fait anglais au Québec et The English in Quebec: from Majority to Minority Status que Ie renversement de la hiérarchie ethnique représente une des composantes essentielles de la nouvelle dynamique ethnique au Québec. Intéressante, cette affIrmation me semble prématurée. Nous pouvons tout au plus conclure à une baisse relative de leur pouvoir au Québec, cette baisse ayant provoqué un traumatisme qui s'est exprimé, entre autres, par l'émergence d'une nouvelle défInition de la situation; il n'en reste pas moins que l'analyse de toutes les composantes de la situation objective reste à faire. En effet, le statut de minoritaire comprend, selon Wirth, deux dimensions, l'une objective, il s'agit du statut concret, l'autre subjective, qui

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se situe au niveau de la conscience. Or, il est indéniable que les AngloQuébécois vivent une profonde transformation psychologique. Dans un article remarquable, M. Stein (1980) étudie les changements dans la perception de soi des Anglo-Québécois, ces changements correspondant à trois phases: 1) phase de confiance en soi et de conscience d'appartenance à un groupe majoritaire; 2) phase de dissonance cognitive où se dessinent à la fois une image de groupe majoritaire et une image de groupe minoritaire et où émerge une attitude défensive; 3) phase de prise de conscience et d'action en tant que groupe minoritaire. Si l'analyse de Stein démontre que les Anglo-Québécois se perçoivent désormais comme minoritaires, n'oublions pas que l'auteur luimême qualifie sa perspective de psychosociale par opposition à structurelle, en ce sens qu'il s'est intéressé aux attitudes et aux perceptions plutôt qu'aux institutions. L'on aurait donc tort, à mon avis, de conclure à l'existence, voire à la présence effective d'un groupe minoritaire. En effet, l'on ne peut réduire le groupe à sa seule dimension subjective pas plus qu'on ne peut inférer l'existence d'un statut objectif de minoritaire à partir du statut subjectif. Que la situation des Anglo-Québécois se soit modifiée depuis la révolution tranquille, cela est évident: la prise de conscience, par les Canadiens français du Québec, de leur propre statut de minoritaire à l'intérieur du Québec (tutelle économique, politique, culturelle), l'intervention croissante de l'Etat québécois, la remise en question des institutions politiques centrales, l'élection d'un parti voué à l'indépendance, l'adoption d'une loi faisant du français la seuIe langue officielle au Québec, le développement d'une politique de la culture axée sur la convergence, tous ces événements et d'autres encore ont bouleversé les Anglo-Québécois ; ils ont, en outre, occasionné une transformation des rapports sociaux ethniques, en modifiant la distribution du pouvoir, des privilèges et du prestige et en réduisant l'écart entre Québécois francophones et Québécois anglophones. En effet, le renforcement de l'Etat du Québec et la bureaucratisation croissante de cet appareil à partir des années soixante ont mis fm à l'autonomie des institutions communautaires et ont détruit le pouvoir des élites traditionnelles, tant francophones qu'anglophones. Aussi l'intrusion des bureaucrates francophones dont la gestion des institutions a-t-elle diminué le contrôle exercé par les anglophones sur leur vie communautaire (Arnopoulos et Clift, 1980, p. 135). Par ailleurs, la Loi 101, la Charte de la langue française a voulu mettre fin à une situation caractérisée par la prédominance de l'anglais. Que nous assistions à la transformation des rapports ethniques, cela est donc incontestable. Mais on ne peut pour autant parler d'un renversement de la hiérarchie ethnique puisqu'il faudrait démontrer que les Anglo-Québécois constituent un groupe minoritaire, i.e. un groupe dans une situation de domination et de dépendance, un groupe dont le pouvoir économique, politique et social serait inférieur à celui des Québécois francophones. Seul un vaste programme de recherche pourrait fournir les

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données susceptibles d'éclairer notre interrogation de départ. Nous pourrions alors évaluer dans quelle mesure les politiques adoptées au Québec depuis quelques années ont effectivement hissé la collectivité francophone au statut de groupe dominant. 3. Enfm, l'on s'entend pour reconnaître l'importance du rapport francophone-anglophone, ce rapport qui surdétermine la dynamique ethnique au Québec, les patterns d'insertion des immigrants et des groupes ethniques ainsi que leur comportement linguistique (Le Borgne, 1984, Painchaud et Poulin, 1983, Veltman et Ioannou, 1984). L'influence exercée par l'existence d'une double majorité sur la dynamique ethnique est également examinée avec beaucoup de fmesse par P. Anctil (1984) ; parlant de la montréalisation de la question nationale, il soutient que "la confrontation politique et juridique entre francophones et anglophones de souche avait dégagé au Québec un espace socio-culturel bien délimité, que les allophones avaient pu occuper seuls" (p. 450). L'impact de la diversité culturelle bi-dimensionnelle de Montréal sur la dynamique ethnique québécoise reste à approfondir. En résumé, nous sommes en présence d'un champ qui se construit, d'une production en pleine expansion, qui touche à plusieurs aspects des rapports sociaux ethniques comblant ainsi plusieurs des lacunes déjà identifiées. Nous assistons à l'émergence de questions de recherche et de problématiques prometteuses. La situation du Québec, tout comme celle du Canada d'ailleurs, favorise le développement d'une perspective globale des rapports sociaux ethniques; l'on y retrouve en effet une mosaique verticale composée de trois niveaux distincts et interreliés de rapports ethniques: le rapport entre les peuples dits fondateurs (les colonisateurs), leur rapport aux autochtones (les fondateurs), et leur rapport aux immigrants et groupes dits ethniques. L'analyse des multiples facettes de cette mosaïque verticale, dans une conjoncture marquée par la gestion étatique croissante des rapports sociaux ethniques, devrait également ouvrir la voie à une meilleure compréhension de la structuration ethnique au sein de l'espace social québécois. Quant aux perspectives d'ayenir il est habituel d'entendre, dans certains milieux québécois où l'on se consacre à l'étude des relations ethniques, que les études en profondeur de communautés, les monographies (approche que nous qualifions de verticale) devraient être remplacées par des recherches où plusieurs groupes et I ou individus ethniques sont comparés sur des points précis tels la division du travail, le rendement scolaire, la trajectoire sociale, les inégalités socio-économiques, la mobi~ité sociale (nous qualifierons d'horizontale cette approche). Il faut à mon avis se méfier des études horizontales où l'on risque de noyer le poisson ethnique, en ne tenant pas suffisamment compte de la spécificité de la dynamique des rapports sociaux

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ethniques. Dans cette approche, l'ethnicité est souvent utilisée en tant que variable indépendante: elle est partout et paradoxalement elle n'est nulle part, puisqu'elle explique tout et n'est jamais expliquée. Tous les faits observés, par exemple les difficultés scolaires, les emplois mal rémunérés, le taux de chômage, la violence conjugale y seraient imputables et ce qui est à expliquer est traité comme un donné. En outre, ces études ont souvent tendance à considérer la dynamique ethnique en tant qu'épiphénomène et à en rendre compte principalement en fonction de facteurs qui lui sont externes. Nous croyons quant à nous important de développer une analyse tran~ versale des rapports ethniques en combinant, de manière à les dépasser, l'approche verticale et l'approche horizontale. L'on considère alors que les rapports sociaux ethniques représentent, avec les rapports de classes et les rapports de sexes, un des grands modes de la différenciation et de la hiérarchisation sociales; ils renvoient à des classements opérés selon les différences, réelles et / ou imaginaires, des origines, des cultures, des appartenances nationales et régionales (Simon, 1983). Toutes les dimensions des rapports sociaux ethniques, économiques, politiques et idéologiques, y sont abordées du point de vue des facteurs matériels et idéels qui assurent leur production et leur reproduction. La reconnaissance de la spécificité de l'ethnicité en tant que champ autonome de conflit social, d'organisation politique et de production de sens pourrait bien provoquer la percée tant attendue dans le champ des études ethniques.

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