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Les hommes, leurs espaces et leurs aspirations

480 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 mai 2000
Lecture(s) : 127
EAN13 : 9782296288454
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LES HOMMES, LEURS ESPACES ET LEURS ASPIRATIONS
Hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe

L'illustration de cet hommage est la contribution de Line et Claude Malespine à cet ouvrage. Ces artistes vivent et travaillent ensemble depuis 53 ans à Paris. Lui, en septembre 1940, a fait partie de l'équipe
d'Uriage jusqu'à sa dispersion en 1942. De 1952 à 1978, ils ont enseigné dans les écoles des beaux-arts de Clermont-Ferrand, Marseille et Nice.

« L'archange masque de ses ailes les turpitudes terrestres. Il est le messager des valeurs vivifiantes. » G. Ferry

Ce texte a été préparé grâce à l'appui de l'ARCI (Association de Recherche Coopérative Internationale).
@ L'Harmattan, 1994 ISBN: 2-7384-2479-1

LES HOMMES, LEURS ESPACES ET LEURS ASPIRATIONS
Hommage à Paul-Henry Chombart de Lauwe

M. Auge. M. Bassand . R. Beaunez . C. Berger-Forestier. T. Bolivar. P. Bonnin. E. Bruzzone . P. Calame. C. Camilleri. J. Caroux . P. H. Chombart de Lauwe . F. Chamozzi . H. Cidade-

Mourra. M. Combe. M. de la Soudière . H. Desroche. J. Dumazedier. G. Ferry. J. Frisch-Gauthier. I. Gassel . A. Grelon . V. Guizeli . L. Kellermann. E. Le Bris.
M. E. Leandro. M. Mantouvalou. S. Medhar . R. Montoya. L. Moreau de Bellaing . J. Pavageau . M. Perrot. G. Poitevin. H. Rairkar . R. Raymond. P. Rendu. J. Retel . G. Rocher. G. Solims . L.-V. Thomas. J. Tribel . A. Touraine. M. Verret. S. Weber
Publié avec le concours de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme et de l'ARC!

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

SOMMAIRE
Avant-propos, Germ4n Solinls INTRODUCTION Préface, Louis-Vincent Thomas Témoin, chercheur, acteur social, Gilles Ferry Genèse d'une proposition théorique: Itinéraire de recherche, Paul-Henry Chombart de 'Lauwe Bibliographie analytique, sélection de travaux de P.H. Chombart de Lauwe, Luce Kellermann PREMIERE PARTIE: LA SPA TIALITE DU SOCIAL 77 87 99 109 .125 ..135 .15 25 35 47 7

Les études de populations: La vie quotidienne des familles ouvrières, Louis Moreau de Bellaing Regards vers un quartier disparu, Jacqueline Frisch-Gauthier Un quartier industriel de Paris au XIXe siècle, Jacques Retel L'habitation, modalité de l'existence sociale, Philippe Bonnin Pour une architecture des aspirations, Vika Guizeli et Maria Mantouvalou La métropolisation du monde, Michel Bassand DEUXIEME PARTIE: DOMINATION ET TRANSFORMA TIONS SOCIALES

2.1 Des personnes et des groupes: Sujets-Acteurs

153

Je frappe ou je me tue?, Guy Poitevin et Hema Rairkar 155 36 métiers, 36 misères: la fin, Jacques Caroux 175 Effets d'un licenciement collectif: Saint-Etienne, 1964, Maurice Combe .187 Les aspirations des jacistes et la transformation de l'image et du statut des femmes en milieu rural (1933-1962), Martyne Perrot 193 Un groupe sujet-acteur: le mouvement des cadres chrétiens, André Grelon et Françoise Chamozzi 205 Mouvements migratoires au Portugal: A la recherche d'une vie meilleure, Maria-Engracia Leandro .221 Des rapports entre les hommes, la nature, la société, Helena Cidade-Moura 235

2.2 Processus et institutions: perspectives théoriques
Contribution à la sociologie de l'émergence, Jean Pavageau Les aspirations: élément d'avant-garde sociologique, Colette Berger-Forestier Structures et vie universitaire au Québec: Analyse d'une (r)évolution, Guy Rocher Enjeux, mécanismes et stratégies identitaires dans les contextes pluriculturels, Carmel Camilleri La faim et le soleil, Michel Verret La crise de l'Etat National et la société multi-culturelle,
Al ai n To ur ai ne

243
245 2 63 273 291 299

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3 07

TROISIEME

PARTIE:

PRATIQUE DE LA RECHERCHE 329 341 349 359 371

Vivre son "terrain", Martin de la Soudière De la recherche-action participative, Ita Gassel 20 ans de partenariat scientifique en Afrique: une autre aventure ambiguë, Emile Le Bris 1959-1966 : Retour aux sources du CSV, Paul Rendu La recherche coopérative internationale, German Solinfs QUA TRIEME PARTIE: TEMOIGNAGES

Marc Augé Roger Beaunez. Teolinda Bolivar Emanuele Bruzzone Pierre Calame Henri Desroche .................. Joffre Dumazedier Slimane Medhar Rodrigo Montoya
René Jean Raymond

......................

...

.401 .403 .405 .409 .419 ...................421 4 37 .441 .447
1 1

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .45

Tri be 1. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .46

Silke Weber

.465

ANNEXE
Publications de Paul-Henry ChoIilbart de Lauwe, liste signalétique, Luce Kellermann 473

AVANT-PROPOS
German

SOUNIS

Paul-Henry Chombart de Lauwe est né il y a 80 ans. Comme on le sait, ce chercheur est mondialement connu par ses textes fondateurs et l'originalité de ses approches, théories et concepts dans le vaste champ des sciences sociales. Il a été le créateur de la première équipe de recherche en sociologie urbaine française au lendemain de la deuxième guerre mondiale. Il a aussi contribué à répandre la conception actuelle des rapports entre la culture et la dynamique sociale. Mais quel est le sens présent de son œuvre? Sa défense de l'interdisciplinarité, obéit-elle simplement au refus de rester seulement anthropologue, sociologue, ou psychosociologue? Est-il un iconoclaste sans école, le continuateur de la sociologie classique française? Quelles voies de recherche a-t-il ouvertes, ici et ailleurs? Ce livre sur l'homme, son œuvre, les prolongements de ses orientations et méthodes de recherche et les équipes de travail qu'il a successivement fondées, apporte des réponses à ces questions. L'idée soulevée par quelques uns de ses proches, de profiter de cet anniversaire pour lui rendre hommage selon la meilleure tradition universitaire, a fait son chemin. Elle a permis de réunir une quarantaine de contributions et a abouti à ce volume qui devrait intéresser un large public, au-delà du "cercle d'initiés": décideurs, scientifiques, praticiens et tous ceux qui participent à la prise de décision ou assument des responsabilités dans la vie publique par le biais de la recherche et de l'action, avec lesquels Chombart de Lauwe se plai'! toujours à nouer et à entretenir des contacts. Si une telle entreprise a été menée à son terme, c'est grâce au soutien de Michel Bassand, président de l'Association de Recherche Coopérative Internationale (ARCI), fondée il y a une trentaine d'années par Chombart de Lauwe lui-même. C'est le résultat d'un travail collectif mené par un "comité de pilotage" qui a assuré la coordination et la révision de l'ensemble des contributions. Ce comité a été composé de Gilles Ferry, Jacques Jenny, Luce Kellermann et moi-même, avec raide de Nicole Maurice, qui s'est chargée de la saisie de la plupart des textes.
7

Dans l'appel aux contributions envoyé aux collègues, amis et disciples, aucun thème particulier n'a été imposé d'emblée. Chacun a donc été libre d'apporter sa réponse comme il l'entendait, d'où l'extrême variété des textes reçus quant à leur contenu et à leur mode d'expression; d'où aussi, une difficulté de classement. Difficulté toute relative, car les contenus nous ont tout de suite dessiné les contours des grands thèmes explorés par le système de pensée chombartien. Quant aux tons adoptés, souvent émotifs, ils nous ont confirmé que sa vision philosophique ne tient pas seulement à une vocation à répondre à la totalité sociale, mais aux valeurs profondément humaines qui nous lient affectivement à lui. La nature des textes et leur soubassement théorique et méthodologique, ont ainsi déterminé le plan du livre, nous suggérant des regroupements par catégories qui aient en elles-mêmes un sens. La part d'arbitraire inhérente à tout ordre de classement n'a pas été éludée: il a fallu trancher sans dénaturer la parole des auteurs. A l'intérieur de chaque catégorie, la graduation allant du particulier au général, ou encore, du local au global, a été autant que possible respectée. La spatialité -du social, première partie de ce livre, comporte des études où la notion d'espace apparaît de manière fondamentale dans rapproche de la vie sociale. La deuxième partie, Domination et transformations sociales, comporte deux sous-divisions: l'une met en scène des sujets-acteurs individuels et collectifs en lutte pour améliorer leurs conditions de vie et de travail, pour acquérir autonomie ou reconnaissance sociale et politique; la seconde, réunit des contributions qui renouvellent la réflexion entamée par Chombart de Lauwe sur l'étude des processus et des forces actives par lesquels les structures et les institutions sociales se transforment. Les questions de méthode et d'application de la recherche sont ensuite abordées en troisième partie, Pratique de la recherche. Pour finir, douze Témoignages ont été rassemblés. Certains adoptent une tonalité résolument affective, évoquant parfois des souvenirs; d'autres, en raison de leur approche critique, présentent un intérêt plus nettement scientifique. Dans l'Introduction, outre la préface qui tente la synthèse de cet ensemble (1), au portrait sans complaisance du personnage central, succède reprise d'un texte important où Paul-Henry trace son propre itinéraire de recherche. En complément, figure une bibliographie analytique des principaux livres dont il est l'auteur et de ceux dont il a

(1). Louis-Vincent Thomas, qui a rédigé cette préface, nous a quittés brutalement le samedi 22 janvier 1994, alors que cet ouvrage était déjà en préparation.

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assuré laditection. Une liste chronologique et signalétique de tous ses travaux a été rejetée dans l'Annexe (2). Les auteurs des textes ici réunis proviennent de différents pays d'Europe et des Tiers Mondes. Les lecteurs pourront mieux les situer grâce à leur courte présentation professionnelle suivie des références à leurs dernières publications, que nous présentons pour chacun, en bas des têtes de chapitres. Hommage donc de reconnaissances sincères envers un homme qui tient pour pratique quotidienne le respect de l'autre, la défense des valeurs démocratiques et la lutte pour la justice. Ouvrage de connaissances approfondies, qui met en relief l'actualité des champs débroussaillés depuis bientôt 50 ans par le pionnier d'une sociologie française rayonnante - jusqu'aux Tiers Mondes - et discrète en même temps, face aux lumières des milieux intellectuels parisiens. Entre l'affectif et le rationnel, nous présentons ce livre scientifique, 000académique, expression spontanée d'une sincère sympathie. L'ensemble représente le premier rassemblement sur les origines et avatars de l'approche qualitative en sciences sociales, de la microanalyse face aux macro-transformations, d'une théorie qui fait de la culture le creuset des processus de transformations des structures sociales et institutionnelles, toutes idées maintenant prônées de toutes parts. L'intention aura été d'associer une réflexion à la fois historique et prospective, pour pointer des prolongements, renouvellements, émergences à partir des orientations chombartiennes sur les hommes, leurs espaces et leurs aspirations.

(2). Etant donné ces supports bibliographiques, dans le corpus du texte, les renvois en bas de page aux diverses publications de P.H.C.L. ont été limités à l'indicationdu titre et de la date. . 9

..

"Cette humanité planétaire est solidaire du monde. Ayant déjà la prise de conscience qui devrait servir à rendre les hommes plus dépendants les uns des autres, ayant compris qu'une destinée unique englobait tous ses membres, elle doit se retourner, en quête de vie, vers d'autres astres... Mais avant d'entreprendre cette nouvelle plongée dans l'inconnu... elle est encore en travail et tourmentée. Sa vie est anarchique et souffrante. Ici, sur une partie malade de l'organisme, la guerre éclate et se répand dans tout l'être. Ailleurs, des éléments faibles sont exploités par de plus forts. Aspirant à l'harmonie et à la liberté, les hommes cherchent les causes de leurs maux et les remèdes possibles. A quoi servirait sans cela cette marche obsédante sur les chemins de l'invention et de la découverte?"

Paul-Henry La découverte

Chombart de Lauwe Aérienne du Monde

.

INTRODUCTION

,

PREFACE
Louis- Vincent THOMAS* 1. Tout le monde sait qu'écrire une préface consiste à la fois à se faire plaisir et à profiter de l'autre pour parler de soi. Je ne faillirai pas à la tâche. Enseignant la sociologie à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de Dakar, j'avais coutume chaque année de consacrer une ou deux séances au rôle que pouvait jouer la photographie aérienne; je m'inspirais pour cela d'un livre capital La découverte aérienne du monde d'un certain Paul-Henry Chombart de Lauwe dont j'ignorais jusque là l'existence. Chassé du Sénégal par l'Ambassadeur de France pour avoir trahi la République en soutenant l'insurrection de mai 1968, je suis propulsé à la Sorbonne: les étudiants insistent alors pour que je consacre un cours à la sociologie urbaine qu'aucun de mes chers collègues ne voulait traiter, champ d'analyse et de réflexions où mon ignorance était totale. Heureusement, j'ai trouvé pour m'initier un livre superbe: Paris et l'agglomération parisienne dirigé par le même Chombart de Lauwe. Curieuse succession d'événements qui n'allait pas s'arrêter là. Se souvenant qu'il avait été africaniste, PHCL (1) m'invite alors à participer aux séminaires et travaux de son groupe CNRS-EHESS à Montrouge pour y faire part devant tous (étudiants, chercheurs, membres de son équipe) de ma pratique de terrain, de mon souci de recherche* Docteur ès-lettres. Professeur de philosophie au lycée de Dakar de 1948 à 1958. Professeur de sociologie à la Faculté de Lettres et Sciences Humaines de Dakar de 1958 à 1968. Doyen de cett.e faculté de 1962 à 1968. Professeur de sociologie et anthropologie à la Sorbonne de 1968 à 1988 (Paris V). Président de la Société de Thanatologie. Président de l'Association Internationale pour les Etudes des états proches de la mort (lANDS-France) Président de Nouvelles Etudes Sociologiques (NEA). Dernières publications La nwrt. Paris: PUF, 1988, 2ème édition, 1991. La l1Wrten question. Traces de Ioort et nwrt des traces. Paris: PUF, l'Hannattan, 1991. Mélanges thél11lltiques.Paris: l'Hannattan, 1993. (1). J'emploierai désonnais pour simplifier ces seules initiales.

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action et de pluridisciplinarité, de ma conception de la sociologie comme critique sociale et condition de militantisme, points sur lesquels notre convergence de vue s'avérait totale. Cette rencontre chaleureuse et roborative dura quelques dix années, d'abord consacrées aux questions urbaines, puis ensuite à l'anthropologie de la mort: l'ironie du sort avait voulu que mon séminaire sur la thanatologie se déroulât dans une salle où l'on jouissait d'une vue imprenable sur le cimetière: peut-être PHCL voulait-il me rappeler qu'il n'y avait pas de théorisation possible sans contact permanent avec le terrain; cela permettait aussi d'échanger quelques bons mots avec les étudiants tant il est vrai qu'on ne peut aborder la mort que si l'on est capable d'humour et d'amour. Puis, surchargé de responsabilités en Sorbonne, au CNRS, au Conseil National des Universités (CNU), à la Société de Thanatologie notamment, je ne fis plus à Montrouge que des visites-éclairs. Mais je continuais à rencontrer PHCL lors de soutenances de thèses et à suivre l'évolution de son infatigable parcours grâce à ses livres que fidèlement il m'adressait, me sentant malgré tout coupable de l'avoir quelque part abandonné au moment où je l'admirais le plus. PHCL en effet, reste pour moi non seulement un éminent sociologue, un admirable chercheur, un enseignant modèle à la fois humaniste, maître à penser, un militant actif et généreux. C'est pourquoi je n'ai pas hésité à collaborer à ce livre d'hommage, ô combien mérité qu'amis et disciples lui offrent aujourd'hui, si tardivement hélas ! J'associe à cette célébration son épouse Marie-Jo dont il nous dit qu'il l'a d'abord espérée sans la connaître encore: ''je songe à cette femme que je n'ai toujours pas rencontrée m.ais qui est présente dans un futur que je ne connais pas"; qu'elle fascina dès qu'il la vit par sa beauté, son intelligence, son vécu tragique (le camp nazi), son courage; avec qui il partage depuis de nombreuses années bonheur et peines, travail et amour, combats et espérances. Elle aurait dû être davantage évoquée dans ce volume: PHCL lui doit tant et le Centre de Montrouge sans elle aurait été vide. 2. Ce qui frappe à la lecture de cette œuvre collective, ce n'est pas seulement l'importance quantitative des articles et livres de notre ami (nombreux sont ceux qui sont écrits à plusieurs, car PHCL est avant tout un homme d'accueil et de partage) dont L. Kellermann, la fidèle depuis toujours, rend si bien compte, ni même la présence de femmes-disciples (il y a toujours eu des chercheuses exceptionnelles dans les séminaires de Montrouge), mais la variété des pays d'origine des auteurs qui ont participé au livre que vous allez lire, venant d'Europe bien sûr, d'Afrique, d'Amérique du Nord, du Centre et du Sud, voilà qui démontre sans ambiguïté la renommée universelle dont jouit - dut sa grande modestie en souffrir - PHCL. D'autres remarques moins insignifiantes qu'il n'y

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paraît doivent être faites, ne serait-ce que pour mettre le lecteur au parfum. Dans une entreprise de ce genre on retrouve quelques écrits prestigieux, de grande portée théorique et des prestations plus modestes, rappels de rencontre ou d'écoute, luttes communes mais aussi descriptions de travaux réalisés dans l'esprit ou seulement selon l'enseignement du Maître. Témoignent à la fois des auteurs illustres ainsi que des méconnus; mais je ne suis pas éloigné de croire que très souvent Ge laisse le lecteur en juger) ceux-là pourraient très justement envier ce qu'ont si bien réalisé ceux-ci. Comme il y a ceux qui ne parlent que de leur thématique habituelle; ceux qui veulent dire avant tout leur respect, leur admiration, leur reconnaissance pour Celui qu'ils ont entendu et qui les a formés et ceux qui décrivent leurs travaux personnels en soulignant de quelle façon ils s'inscrivent dans l'habitus intellectuel chombartien. Une telle diversité s'avère fortement enrichissante. Enfin selon une optique différente on peut dire que ce livre recèle une double dimension. Une que l'on pourrait qualifier de subjective, tissée de sentiments d'affection, voire de tendresse faisant curieusement contraste avec des écrits d'une froideur rationnelle totale. Une autre qui se réclame de la science où il est question avant tout de parcours intellectuel, d'objets construitsdéconstruits et reconstruits, de concepts, de méthodes, d'épistémologie, des fonctions du savoir sociologique. 3. Avant propos, avertissement, avis, introduction, notice, préambule, prolégomènes si l'on veut faire savant, tels sont les termes par lesquels le "Robert" définit la préface. TOllS ces mots ne s'équivalent pas, bien sûr. Ce qui ne facilite pas la tâche du préfacier pour peu qu'il s'interroge sur l'utilité d'un tel exercice et qu'il craigne, par un mauvais propos, de nuire à ceux qui ont conçu ce livre. Impossible et surtout inutile de me livrer à une synthèse qui prendrait en compte le contenu de tous les articles tant ils sont divers et pointus (il n'y a pas en sociologie de thèmes ou d'objets mineurs; il n'existe que de bonnes ou mauvaises méthodes pour les inventorier). Je ne suivrai pas non plus le plan adopté dans le livre car on ne saurait trouver ici un ordre rigoureux de classification des textes présentés: dans leur quasi totalité ils recèlent de mult.iples éléments qui justifieraient logiquement leur mise en place dans un registre voisin, même si certains parlent. davantage de la spatialité du social, d'autres de domination et de transformations sociales, les derniers s'attachant plus spécialement aux pratiques de recherche. Répartition, il est vrai, qui offre le grand mérite de correspondre aux trois ordres de préoccupation qui habitent la conception chombartienne des Sciences Sociales. Du latin proefatio, venant de proefari (dire d'avance), la préface anticipe sur deux registres: un versant personnalisé qui peu ou prou ne s'interdit ni le panégyrique, ni la reconnaissance; un versant scientifique 17

qui précise le contenu d'une œuvre et ce qu'elle a suscité chez les disciples proches ou lointains. Pourquoi ne pas reprendre cette dichotomie, même si les termes qui la constituent restent en rapport dialectique? 4. Ce livre nous apprend beaucoup de choses sur l'homme dont on nous dit qu'il est à la fois confiant et méfiant, spontané et circonspect, modeste et susceptible, hésitant, ambitieux non au sens de faire carrière ou de quêter la célébrité, mais par l'ampleur de son projet théorique et pratique, versatile non par incapacité de s'en tenir à une décision mais parce que d'autres sources d'informations lui étant parvenues, il n'hésite pas, par honnêteté intellectuelle ou morale à en infléchir le sens. Son affabilité ne lui interdit ni colère ni rancune et derrière un masque serein se cache parfois une grande angoisse existentielle; et je l'ai vu face à l'adversité et l'épreuve d'un deuil cruel faire preuve d'une dignité qui suscite le plus profond respect. G. Ferry (Témoin, Chercheur, Acteur social) sait magnifiquement montrer la richesse et la complexité de cette personnalité pas comme les autres, "Fidèle à ses marques, assuré de sa démarche éthique et intellectuelle et parvenant à la plus profonde cohérence. C'est une cohérence discursive, formalisée dans ses écrits, saisissante quand on parcourt l'ensemble de son œuvre. On en jugera en lisant ci-dessous cette Gellèse d'ulle proposition théorique au cours d'un itilléraire de recherche où il retrace les étapes de sa construction. Mais cette cohérence est ancrée dans deux intuitions fondamentales qui sont les sources de son inspiration, qui m'apparaissent comme les formes a priori de la sensibilité de Paul-Henry, organisatrices de ses intérêts, de ses représentations et de ses engagements: la visibilité de la société dans l'espace géographique et la sensibilité à la condition de dominé" C'est aussi justement une cohérence des attitudes à l'endroit des ouvriers, des colonisés, des migrants, des femmes, des jeunes face aux répressions, aux manipulations, à la rigidité des institutions qui spécifie le héros de ce livre. Là encore G. Ferry l'atteste clairement: "Au-delà des propos, l'éthique personnelle de Paul-Henry témoigne de la profondeur de cette prédisposition. La sobriété de sa vie quotidienne, le refus de bénéficier d'un héritage qui lui échoit et dont il .fait aussitôt don à un organisme, une disponibilité sans limites quand il s'agit de défendre les droits de l'holn.m.eet les libertés et de participer à des démarches, à des pétitions ou à des manifestations qui conduisent parfois à la cage d'un commissariat de police (Ridgway, l'Indochine, l'affaire Rosenberg, l'Algérie, etc)." Qui pourrait croire que ce chercheur au visage doux et aux yeux bleus rêveurs est un être d'engagements résolu et déterminé, sachant prendre des risques, capable d'intervenir dans une usine, un quartier de banlieue ou auprès des instances internationales? Réflexion, témoignages

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et militantisme se fécondent en permanence chez PHCL; impossible de rencontrer l'homme de science sans se trouver en face de l'homme d'intervention. Ne s'est-il pas fait le chantre de la recherche liée à l"action? Chez lui, aucune coupure possible entre la pensée et la pratique, la conviction théorique et l'actualisation concrète à condition que tout se fasse dans la lucidité, avec le regard critique qui sait, je l'ai déjà dit, remettre en cause principes et décisions. Et ce n'est pas un moindre paradoxe que de voir cet enseignant-chercheur d'une étonnante disponibilité à l'endroit de ses étudiants et capable d'une totale compréhension à leur endroit devenir un critique impitoyable de leurs travaux le cas échéant; ce qui quelque part procède de la cohérence. Celle-ci, de façon manifeste, surprend d'autant plus que PHCL s'engage délibérément dans la multidimensionnalité "à tous les niveaux: diversité des terrains, pluridisciplinarité des approches, de l'instrumentation et de la conceptualisation, éventail des problématiques" (G. Ferry). Quelle heureuse manière de conjuguer avec autant d'éclat l'un et le multiple, la partie et le tout. N'aimait-il pas répéter qu'on ne saurait concevoir la plus petite des recherches ici ou là, d'hier ou d'aujourd'hui, sans la resituer par rapport au monde total. En reprenant la formule de H. Desroche qui dit sa connivence avec celui qui a conçu un actionnalisme de la sociologie et fait des acteurs, sociaux d'incontestables auteurs on peut évoquer en amont et dans une post conscience la PersonneRacine, au dessous et dans le subconscient la Personne-Destin, au dessus et dans la surconscience la Personne-Blason, en aval et dans la préconscience la Personne-Projet. Cette cohérence tot.ale ne serait-elle pas, par excellence, ce qu'on nomme l'Humanisme? 5. Homme d'action, fin pédagogue, excellent directeur d'études, PHCL a réalisé (il poursuit encore son programme dans le cadre de l'ARCI) un impressionnant parcours intellectuel qui le met à la hauteur des plus grands, même si pour des raisons qu'il n'est pas opportun de signaler, il n'en a pas la notoriét.é. Ce que nous regrettons vivement, à plus forte raison si nous prenons acte de la variété de son œuvre, de sa rigueur et de sa profondeur, de la place réservée au terrain fut-il le plus humble et des capacités de théorisation besogneuse peut-être (on sait l'irrécusable exigence de PHCL pour lui-même), mais ô combien efficace et. de son implication dans l'action. Si PHCL avait décidé de briller aux yeux du monde scientifique et s'il n'avait pas trop souvent ressenti la nécessité de se mettre au service de son équipe, son aura serait à la hauteur de celle des plus grands dont je tairais les noms. Peut-être lui aurait-il suffi de jargonner CODImecert.ains autres, de faire obscur pour paraître profond. Mais chez lui aucune pédanterie ni affecterie verbale, mais des concepts simples, une phrase limpide, un raisonnement qui pour être solide,

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rigoureux, parfois subtile, n'en est pas moins à la portée de tous: ce qui en fait l'authenticité et l'efficacité. Sans négliger la perspective historique quand cela lui semble nécessaire, PHCL s'engage résolument dans le présent: ce sont les problèm,es de notre époque dont il se veut le témoin qui le préoccupent; nous renvoyons à ce propos le lecteur à la bibliographie publiée et singulièrement:
a) les rapports de l'individu et des groupes à l'environnement naturel (Cf. le t.exte de H. Cidade-Moura) et. plus spécialement. à l'organisation de l'espace bâti, les villes (M. Bassand analyse avec pertinence les modalités de la poussée des mégalopoles: La métropolisation du monde), les banlieues, les quartiers (J. Frisch-Gauthier), l'architecture et l'habitation (V. Guizeli et M. Mantouvalou; Ph. Bonnin); b) la vie ouvrière (lire: M. Verret, M. Combe, J. Caroux) mais aussi le destin des migrants (E. Leandro), des femmes (M. Perrot), des jeunes (A. Grelon et F. Chamozzi à propos des jeunes cadres catholiques); c) les formes de domination culturelle, d'extorsion et d'exploitation économique, d'assujettissement socio-politique, d'où la place qui revient au Tiers monde (Afrique, Asie, Amérique centrale et du sud); d) le tout avec le maximum d'empathie (voir de la Soudière: Vivre son "terrain") mais aussi d'esprit critique, afin de dénoncer inégalités et abus et faire comprendre l'étendue ou la profondeur de l'aliénation sous toutes ses formes, cette prise de conscience permettant d'établir des projets humanitaires (égalité des hommes, esprit de justice, sens de la dignité), quitte à participer à l'action sur le terrain: action-recherche et militantisme restent inséparables. Ce projet exige une activité de réflexion considérable. Tout d'abord au plan des concepts. La pensée chombartienne s'alimente de notions fondamentales. Citons la place qui revient aux mutations dont M. Verret, l'un des sociologues français qui, avec PHCL a le mieux parlé du monde ouvrier (lire absolument son bel article intitulé: La faim et le soleil), tour à tour mutation d'objet et mutation de méthode tout autant que sociétés mutantes: PHCL nous dit-il est l'un des principaux chercheurs à faire "l'étude de l'espace-telnps ouvrier en sociologie mutante". Dans cette optique, J. Pavageau parle d'émergence de façon très pertinente (Contribution à la sociologie de l'émergence), ce qui l'amène à poser des questions clés: "Dans des sociétés en évolution ou en perte de sens quelles sont les nouvelles significations à rechercher, quelles sont les 20

valeurs culturelles, sociales, éthiques, économiques et politiques à inventer? Par rapport aux systèmes de sens et de valeurs en évolution, quels désirs, quelles motivations, quelles énergies individuelles et collectives vont être mis en mouvement dans l'expérimentation d'éléments de nouvelles cultures? Selon quel mode d'organisation les moyens de transformation vont-ils être mis en œuvre pour réaliser les transformations dans un rapport dialectique avec l'autre, la société civile, l'État" ? La notion de besoin joue aussi un rôle nodal avec les trois strates fondamentales que M. Verret décrit: "Besoin de nécessité" comme comportement de préoccupation. "Besoin d'intérêt libre", comme comportement de prospect.ion sélective des possibles. "Besoin-aspiration" comme comportement d'attent.e et de demande au futur. Chacun porteur de ses propres sédiment.ations mémorielles selon les inflexions de son histoire...; sans négliger la question lacanienne du "besoin hâte" du désir: si tout besoin est habité, au-delà de l'insatisfaction de carence, qui lui est propre, de l'insatisfaction d'absence propre à l'enfant humain et à l'homme-enfant., dont la satisfaction passe toujours par la médiation, toujours précaire, de l'Autre, est.-il jamais assouvissement possible à cette insatisfaction infinie? Quand c'est: "Maman: donne m'en trop (Chamfort)! Serait-ce jamais assez?". Chez PHCL le passage des besoins aux aspirations (désir, souhait; mais aussi élan, mouvement), en particulier la dynamique besoin-état, besoinobligation, besoin-aspiration prend une importance notoire et constitue un tournant-approfondissement de sa pensée. A côté se placent inévitablement des notions qui accordent un contenu ajouté, vécu ou conçu et procédant du sens, aux besoins et aspirations, principalement les images et les représentations, les intentions et revendications, la valeur-idéale et la valeur-projet, l'identité (dont nous parle si bien C. Camilleri: Stratégies identitaires et pluriculturalité); et sur le plan pratique, les comportements de préoccupation et les comport.ements d'intérêt. Ainsi l'œuvre de PHCL se construit-elle à partir d'une constellation de concepts lesquels, pour la plupart, appartiennent à la vie quotidienne, mais qui sont déconstruits/reconstruits avec pertinence et acuité et utilisés avec discernement. L. Moreau de Bellaing (Les études de population) déclare avec justesse que ce qui est nouveau dans ce cheminement, c'est moins la toilette des concepts que le souci constant "d'articuler ces notions entre elles, de leur chercher un sens à partir du sens de chacune d'elles". Ph. Bonnin illustre cette idée à propos de sa réflexion sur la maison-domus. Mais rien n'est plus significatif que l'itinéraire de PHCL relatif à la lente élaboration du concept essentiel de son œuvre, celui de "dynalnique culturelle". Dans son remarquable article Essai sur la genèse d'une proposition théorique au cours d'un itinéraire de recherche, il montre de manière diachronique (avant 1949, 1949-1959, 1960-1974, 197521

1987) comment cette notion fut élaborée peu à peu, à partir d'expériences concrètes, et continue à se transformer dans un système de recherches, comprenant tout spécialement "une articulation de concepts indépendants, un enchaînement de processus, un jeu d'hypothèses, une méthode d'observation et d'analyse, une nouvelle conception des rapports entre la culture et les transformations techniques, économiques et sociales; une prise en compte des recherches pour des applications pratiques". Jamais, à ma connaissance, un approfondissement linéaire et progressif d'une œuvre à partir de l'élaboration d'un concept hautement focalisateur et heuristique n'avait été réalisé avec autant de réussite. PHCL en donne dans La culture et le Pouvoir la définition que voici: "C'est l'action par laquelle un groupe humain, prenant conscience de lui-même, utilise les techniques et le savoir qu'il possède ou qu'il reçoit d'autres groupes, crée de nouvelles œuvres, de nouvelles pratiques et contribue ainsi à sortir d'un processus de reproduction de la société, ou de transformation dom.iné uniquement par les conditions matérielles, le jeu de forces productives". De façon plus complexe, PHCL précise, dans le présent livre où, au-delà du fonctionnalisme et du structuralisme, il défend une position résolument dynamique qui, à certains égards, le rapprocherait d'A. Touraine (on lira avec profit le morceau de bravoure que celui-ci nous propose avec son texte La crise de l'état national et la société multiculturelle) l'esprit même de son parcours et de ses préoccupations: y est vécue dans les pratiques et les représentations, au travail ou dans la vie résidentielle, com.me dans l'art, la littérature, la philosophie ou dans la vie quotidienne. -La culture est à la fois produit de la société et création, patrilnoine reçu et moteur des trans.formations. -Dans ces trans.fonnations, elle correspond à un mouvement créateur qui part de l'intérieur des groupes et elle joue à ce point de vue, un rôle essentiel dans le développement. -La tension entre les modèles reçus de l'extérieur, en particulier à travers les transferts de technologie et de connaissances, et les modèles traditionnels peut aboutir, soit à un retrait sur le traditionnel, soit à l'adoption des modèles importés, soit à l'émergence d'éléments de cultures novatrices. C'est dans ce sens qu'il est possible de parler de dynamique culturelle L'auteur dira plus loin, que cette notion constitue "un élément central dans l'ensemble des propositions théoriques concernant les rapports entre la société institutionnalisée et la culture vécue et entre les transformations socio-économiques et les processus psychosociaux. Ces propositions théoriques et les recherches concrètes menées par les membres du
fl.

"La culture se manifeste dans tous les domaines de la vie sociale. Elle

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réseau aboutissent maintenant à des applications pratiques". Tout ce travail n'aurait pu être mené à bien si PHCL ne s'était fixé une double règle de conduite. Tout d'abord, l'esprit de collégialité. Il n'a jamais cessé de travailler en équipe (ou en groupe de réflexion quand il s'agit de théoriser) au double sens de vie en équipe et d'esprit d'équipe. Non, comm~ cela se fait si souvent dans nos universités et institutions de recherche en tant que guide qui impose ses thèmes ou ses idéologies et même confisque cyniquement à son profit le travail des autres, mais en se plaçant au service de tous afin de mieux défendre l'originalité et la créativité d'un chacun pour aider chacun à produire son savoir, "à appro.fondir sa connaissance d'une situation, de soi, de l'autre, à développer conscience de soi et du monde" pour reprendre la belle formule de G. Solinfs. Avec PHCL la méthodologie reste avant tout. une éthique: celle de l'accueil et du partage avec ses équipiers, celle du contact étroit avec le milieu étudié faisant des acteurs sociaux de véritables auteurs. Apprendre des autres pour mieux apprendre aux autres: telle est la devise irréfragable. Toujours selon PHCL la manière la plus réaliste et la plus efficace d'être fonctionnel et efficace en sociologie est encore le travail en réseau. Ainsi l'Association de Recherche Coopérative Internationale (ARC!) rassemble dans plusieurs pays une quarant.aine de chercheurs actifs souvent regroupés en équipes locales et en groupes thématiques selon leurs actions, constituant un réseau international. S'y ajout.ent une centaine de correspondants intéressés par les positions théoriques, les modes d'approche des sujets traités, les terrains d'action où se déroulent les recherches en cours. Un bulletin de liaison maintient. l'unité et assure la communication à l'intérieur du réseau (Cf. à ce propos G. Solinfs, La recherche coopérative internationale). En second lieu, tout en étant soucieux de théoriser sans pour autant systématiser (deux attitudes que confondent. trop souvent nos grands universitaires). PHCL occupe une place à part dans l'empirisme moderne puisqu'il pratique la défense et. l'illustrat.ion de la recherche fondament.ale-pratique, dans, par et. pour l'action, pour le profit unique des acteurs sociaux, seuls capables, quand on sait. les écouter et les aider, de comprendre leurs besoins, de saisir leurs aspirations, de construire leurs projets. Le contact avec le vécu apporte un témoignage sans lequel il serait impossible de susciter "un éclairage neuf sur tout ce qui est de l'ordre du possible". En un mot, ce qui anime PHCL, c'est la certitude d'une désaliénation possible et d'une mobilisation groupale à tous les niveaux: petits groupes, société globale. "L'être humain nous dit-il, bien que soumis aux déterminismes Inacro-sociaux, se caractérise par la double possibilité qu'il a de man~fester sa liberté inaliénable et sa créativité. Autrement dit, au moment où les individus et les groupes prennent conscience des

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processus de domination dans lesquels ils sont impliqués, ils peuvent modifier de l'intérieur l'orientation de ces processus pour répondre ainsi à leurs aspirations et réaliser leurs projets". Voilà pourquoi, selon moi, PHCL reste un grand humaniste. Une double leçon doit se conclure de ce grand livre: c'est un vibrant et sincère hommage rendu à PHCL et à son œuvre si riche; c'est la description d'un courant de pensée sociologique capital dont il fautabsolument, qu'on le veuille ou non, tenir compte. La postérité lui reconnaîtra, cela ne fait aucun doute, la place qui lui revient en toute justice (2).

(2). Le préfacier s'excuse auprès des auteurs qui n'ont pas été cités. Ce n'est pas parce qu'il a trouvé leur texte inintéressant. Vu la profusion des articles, il fallait bien faire des choix et il n'est pas sûr d'avoir su éviter l'arbitraire. 24

TÉMOIN,

CHERCHEUR,

ACTEUR

SOCIAL
Gilles FERRY*

Chombart! A Uriage nous l'appelions l'Archange, pour ses yeux de ciel et sa nostalgie de l'aviation. Ouvert à tout dialogue, attentif à chacun, de la retenue, une zône d'absence au creux de sa luminosité, presque personne n'échappait à sa séduction. Poète? artiste? idéaliste? Blessé, peutêtre. .. A plus de cinquante ans de distance, c'est le même abord pour ceux qui l'approchent. Pour moi aussi, à chaque rencontre ce Chombart-Ià ne manque pas d'apparaître, mais c'est Paul-Henry que je viens rejoindre, l'ami des éloignements et des proximités. L'ami de nos amis communs, le compagnon de Marie-Jo. Ensemble et séparément, nous avons sillonné les chemins du vingtième siècle, d'Uriage à la Résistance, de l'Armée de l'air à Jeunesse de l'Eglise, du PSU au Parti Socialiste, des sciences humaines à la défense des droits de l'homme, des séminaires universitaires aux échanges internationaux. Paul-Henry, je pourrais le dire, selon les contextes et les circonstances, confiant et méfiant, spontané et circonspect, modeste et susceptible, hésitant, ambitieux, versatile même, mais en fin de compte, fidèle à ses marques, assuré dans sa démarche éthique et intellectuelle et parvenant à la plus profonde cohérence. C'est une cohérence discursive, formalisée dans ses écrits, saisissante quand on parcourt l'ensemble de son oeuvre. On en jugera en lisant ci-dessous cette "Genèse d'une proposition théorique au cours d'un itinéraire de recherche" (1) où il retrace les étapes de sa construction. Mais cette cohérence est ancrée dans deux intuitions fondamentales qui sont les sources de son inspiration, qui m'apparaissent comme les ''formes a priori" de la sensibilité de Paul-Henry, organisatrices de ses intérêts, de
* Né en 1917. Professeur honoraire de sciences de l'éducation à IUniversité Paris-X. S'intéresse particulièrement aux problèmes de formation des enseignants, des formateurs et des éducateurs, ainsi qu'à l'épistémologie des sciences de l'éducaûon. Principales parutions: Partance, L'Harmattan, Paris, 1994. Le trajet de lafornllltion, Paris, Dunod, 1983, 112p. La pratique du travail en groupe, Paris, Dunod, 1970, 256p. (1). Cf. Infra, chapitre suivant. 25

ses représentations et de ses engagements: la visibilité de la société dans l'espace géographique et la sensibilité à la condition de dominé. La première de ces intuitions engage à l'exploration, à l'observation, à la découverte des structures sociales inscrites sur le sol, au travail de terrain. A Uriage, dans cette Ecole de Cadres où j'étais comme lui "instructeur" aux côtés de Dunoyer de Segonzac, de Beuve-Méry et d'autres, Paul-Henry proposait aux stagiaires l'exploration régionale conçue par le géographe Pierre Deffontaines "pour mettre les stagiaires au contact des hommes et des choses". Mais dès 1941, il avait transformé la "promenade Deffontaines" en "enquête sociale" qui donnait lieu à des observations systématiques et à l'élaboration de compte rendus oraux et écrits souvent communiqués aux groupes enquêtés lors d'un retour sur le terrain. Les aspects géographiques, démographiques, sociologiques, historiques et culturels étaient étudiés selon une démarche qu'on peut dire ethnologique. Paul-Henry fait état de ces expériences dans un ouvrage publié en 1947 et il y associe l'approche aérienne (2). Depuis son cockpit l'aviateur voit se déployer un paysage réduit aux proportions d'une carte géographique sur laquelle il peut repérer les marques significatives de la présence des hommes. Paul-Henry avait été saisi par ces configurations dès le premier vol qu'il avait effectué avant la guerre dans un aéro-club: "D'en haut je vois la lumière oblique projeter
les ombres des arbres sur les prés environnants. Au sommet d'une colline

une maison isolée accroche brusquement un rayon de soleil et devient un point blanc éclatant, centre du paysage. Mais aussitôt les mouvements de l'avion me font découvrir d'autres objets imprévus, d'autres éclairages, d'autres expressions des hommes dans le travail de la terre". Le spectacle visuel et le modelage des espaces est particulièrement sensible à ce garçon de dix-huit ans qui s'oriente alors vers l'Ecole des Beaux-arts pour s'initier à la sculpture. Bifurquant bientôt vers la philosophie, la psychologie et l'ethnologie, il a la chance de se voir proposer une mission anthropologique au Sahara avec Marcel Griaule. TIconnaît alors les péripéties d'un vol à travers l'Afrique et l'ethnographie de terrain. Bien plus tard, quand il aura décidé de quitter Uriage et de s'évader de France pour rejoindre les forces alliées en Afrique du Nord après l'invasion de la zone libre par les Allemands, Paul-Henry entreprend son apprentissage de pilote de chasse et livre des combats aux commandes de son Spitfire. C'est la réalisation d'un rêve, l'épisode rude et exaltant marqué par les dangers, la camaraderie virile, les missions aventureuses.
(2).Pour comprendre la France (1947).

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A son retour en France, Paul-Henry a du mal à se déprendre de ce vertige, à reprendre pied sur terre. Il lui faut choisir sa voie dans un monde radicalement changé. Après l'expérience du feu et de la mort, c'est un temps d'hésitation, d'interrogation sur l'avenir, de doute sur soi. L'aviation? La formation des jeunes? L'ethnologie? Le militantisme? L'amour? "Je songe à cette femme que je n'ai toujours pas rencontrée
mais qui est présente dans un futur que je ne connais pas... " (3).

TIreste que le déracinement que vient de vivre Paul-Henry, l'élargissement de ses horizons, la France vue de loin, la terre vue d'en haut et la tragédie mondiale dans laquelle il a joué son rôle l'ont sensibilisé plus encore à la condition des hommes vivant dans leur espace local au sein de l'espace qui enveloppe toute la surface du globe et qui inclut la temporalité. C'est l'espace-temps d'un "devenir quotidien rapporté à un avenir de l'humanité qui se construit constamment" (4). De tout cela il est question dans "La découverte aérienne du monde", publié en 1948. La vision planétaire de Teilhard de Chardin, à la fois charnelle et spirituelle avec les notions de biosphère et de noosphère est alors la référence de Paul-Henry, l'alpha et l'oméga, entre ciel et terre. L'idée de la recherche sur le terrain, d'une action sur le terrain avec des hommes et des femmes du terrain, devient centrale (5). Elle détermine son orientation délibérée vers une sociologie empirique qui suscitera les critiques de Gurvitch lors de sa soutenance de thèse. Car il ne s'agit pas seulement d'un choix méthodologique utilisant l'enquête, l'observation et l'entretien, la photographie aérienne et la cartographie (exemplaire dans "Paris et l'agglomération parisienne"), qui procède à une visualisation des structures écologiques et de la physionomie des civilisations. C'est plus fondamentalement, une épistémologie du social qui est ainsi proposée et déjà esquissée dans La vie quotidienne des familles ouvrières: "La détermination des seuils et des optima, le démontage des mécanismes du comportement social, la recherche d'un degré de signification peuvent paraître s'éloigner de la sociologie doctrinale. En réalité, cette sociologie empirique s'ouvre un chemin difficile dans la recherche scientifique et peut aboutir, par d'autres
moyens, à des résultats théoriques importants" (6).

La seconde intuition porte sur les processus de domination qui privent des individus, des groupes et des sociétés, de leur pouvoir d'action et d'expression. Partout dans le monde et depuis toujours la vie
(3).Chronique d'un pilote ordinaire (non publié).

(4).La culture et le pouvoir, p.366. (5).Voir, au sujet de l'importance du terrain, le texte de M. de la Soudière dans la troisième partie de cet ouvrage. (6)La vie quotidienne des familles ouvrières, p.S.

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sociale est le siège de rapports de force, de luttes de clans, de tensions entre dominants et dominés. Ce qui saute aux yeux de Paul-Henry au vu des photographies aériennes du Cameroun et pareillement devant la cartographie de la Région Parisienne, c'est l'inscription dans l'espace du processus de domination. Ici l'opposition des quartiers riches de l'ouest et des quartiers pauvres de l'est, là les traces des réaménagéments successivement imposés par les envahisseurs et les colonisateurs. Comme bien d'autres sociologues, ethnologues et historiens, PaulHenry constate que ce processus de domination façonne les infrastructures écologiques, les comportements, les représentations. Mais, plus que tout autre, il est obsédé par le sort des dominés, lui, le grand bourgeois élevé dans les beaux quartiers...né toutefois un 4 août sous le signe de l'abolition des privilèges. Son éducation chrétienne, qui valorise les humbles, les pauvres, y est sans doute pour beaucoup. Paul-Henry a toujours affirmé son attachement au message de l'Evangile, tout en critiquant les positions de l'Eglise qui, sauf exception, lui paraissent contredire ce message et conforter le pouvoir établi. En même temps, son orientation politique se précise vers le socialisme. Il se réfère aux thèses de Marx sur l'exploitation et sur le rôle révolutionnaire du prolétariat. Sa préoccupation apparaît d'ordre spirituel, non sans une certaine dose de culpabilité et une visée de réparation. Elle est aussi d'ordre idéologique avec une exigence militante. De plus, elle est étayée par un constat d'ordre scientifique: "L'intérêt qui porte le sociologue aux familles ouvrières tient au fait qu'elles sont le récepteur le plus sensible aux perturbations économiques et aux déséquilibres sociaux. C'est d'après les plus pauvres, bien plus que d'après les plus favorisés, qu'il est
possible de juger de l'état d'une civilisation" (7).

Mais elle semble tenir à quelque chose de plus personnel. Elle est viscérale. Paul-Henry se range d'instinct dans la solidarité avec les défavorisés, comme s'il partageait obscurément leurs frustrations, leurs humiliations et leurs angoisses. Que de fois dans nos conversations, PaulHenry revenait avec obstination sur ce que pouvaient vivre et ressentir les ouvriers, les colonisés, les migrants, les femmes, les jeunes, face aux répressions et aux manipulations et à la rigidité des institutions, qu'il s'agisse d'habitat, de technologie ou de culture. Il arrivait autrefois que certains interlocuteurs étaient agacés par cette insistance qu'ils jugeaient moralisante. Au-delà des propos, l'éthique personnelle de Paul-Henry témoigne de la profondeur de cette prédisposition. La sobriété de sa vie quotidienne, le refus de bénéficier d'un héritage qui lui échoit et dont il fait aussitôt don à un organisme, une disponibilité sans limites quand il s'agit de
(7).Op. cit., p. 7.

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défendre les droits de l'homme et les libertés et de participer à des démarches, à des pétitions ou à des manifestations qui conduisent parfois à la cage d'un commissariat de police (Ridgway, l'Indochine, l'affaire Rosenberg, l'Algérie, etc.). Et que dire de la rencontre de Marie-Jo à la Maison des étudiants de Combloux, de la ferveur et du respect qui l'ont emporté vers elle? Marie-Jo, jeune résistante rescapée des camps de la mort, meurtrie et mftrie par la plus monstrueuse des entreprises de domination.. . Ces deux intuitions: la vie sociale spatialisée et le processus de domination, clairement discernables dans les premiers travaux de Paul-Henry, orientent ses intérêts, le choix de ses thèmes de recherche, l'élaboration de son système conceptuel et sa méthodologie. De moins en moins manifestes au fur et à mesure que ses travaux se développent et se complexifient, elles n'en restent pas moins sous-jacentes, tout au long de son parcours, aux trois positions constitutives de sa démarche: la position de témoin, la position de chercheur et la position d'acteur social. La position du témoin Paul-Henry est un témoin de notre époque. L'idée et la valorisation du témoignage ont toujours été présentes dans le discours et dans les pratiques de Paul-Henry, aussi bien des pratiques de formation que dans ses pratiques de recherche et d'action. Etre témoin c'est d'abord être spectateur d'un événement, observateur de situations et de comportements, se trouver sur les lieux à point nommé, spectateur occasionnel, ou habituel s'il fait partie du milieu considéré. C'est ensuite porter témoignage par un récit des faits auxquels on a assisté ou auxquels on a éventuellement participé, communiquer ses impressions, ses émotions, ses interprétations, pour informer ceux qui n'étaient pas présents à leur déroulement. Cette communication n'est jamais neutre. Elle engage celui qui la fait, elle vise plus ou moins clairement à "mettre dans le coup", comme dirait Paul-Henry, ceux auxquels elle s'adresse en leur faisant partager les perceptions et les réactions du témoin. En portant témoignage on accomplit souvent un devoir de reconnaissance et de solidarité à l'égard des "témoignés", on établit un lien entre eux et ceux auxquels s'adresse le témoignage. L'intérêt du témoignage tient à cet engagement, à la proximité humaine sur laquelle il se fonde, à la convocation des personnes non comme objets de connaissance, mais comme sujets dont le témoin répercute les paroles et les actes. A Uriage, Paul-Henry avait introduit la formule du témoignage individuel comme accès aux réalités économiques et sociales. Un paysan, un 29

ouvrier, un jeune, le maire d'une commune, était invité à parler de sa vie quotidienne, de ses activités, de ses soucis, des traditions et des habitudes de son milieu. C'était déjà cette pédagogie de la prise de conscience que Paul-Henry ne cessera de développer dans sa pratique et de valoriser dans sa réflexion théorique. La position du chercheur Elle consacre une rupture par rapport à cette visée militante et formative de sensibilisation à l'engagement, à la participation, aux actions collectives, à l'optimisation des conditions de vie et des rapports sociaux. Il s'agit de construire des savoirs, d'expliquer, d'interpréter, de comprendre, ce qui nécessite du reeul, la mise entre parenthèses de toute idée d'application, de solutions possibles ou souhaitables dans l'ordre politique, l'ordre éducatif ou l'ordre culturel. Assurément, c'est pour y revenir mieux éclairé et mieux armé, car pour Paul-Henry, la recherche en sciences humaines ne vaudrait pas une heure de peine si elle n'avait aucune incidence sur les politiques sociales. Mais elle ne peut scruter les structures et les fonctionnements du social, en analyser les mécanismes et les processus qu'en se gardant de toute normativité, de toute propension à la recommandation. Aussi Paul-Henry a-t-il tenu à investir une large part de son temps et de sa réflexion dans la recherche fondamentale tout en développant en même temps des recherches appliquées. Il aime rappeler que l'Ecole Pratique des Hautes Études dans laquelle il exerce les fonctions de Directeur d'études depuis 1960 avait été créée pour développer la recherche fondamentale concernant des pratiques Paul-Henry retrace avec rigueur les étapes de son épopée scientifique dans le texte qu'on lira ci-après (8). C'est à travers les "propositions" successives marquées par l'entrée en scène de nouveaux concepts, que s'élabore progressivement la notion de dynamique culturelle qui en est l'aboutissement et la clé de voûte. On saisit dans ce texte le va-et-vient de l'investigation empirique et de la théorisation. Il peut servir de guide pour repérer les thèmes et les enchaînements des travaux de Chombart de Lauwe. Il révèle l'oeuvre dans son unité et sa signifiance. Cette unité de l'oeuvre de Paul-Henry est d'autant plus frappante qu'elle est construite sur une multidimensionnalité à tous les niveaux: diversité des terrains, pluridisciplinarité des approches, de l'instrumentation et de la conceptualisation, éventail des problématiques. Paul-Henry est un découvreur des points sensibles de notre société. Son flair l'a conduit dès les années 50 à discerner les problèmes et les
(8). "Genèse d'une proposition théorique au cours d'un itinéraire de recherche", publié d'abord dans le Bulletin de l'ARC] (15), 1991, pp.3-8. 30

évolutions sur lesquels se polariseront les grands débats de 1960 à 90 et qui feront l'objet des travaux de la sociologie française durant cette période. Ainsi, la ville, la famille, les images et représentations, les rapports de pouvoir, l'autonomisation des individus et des groupes, l'innovation, les transformations économiques et sociales. Ces thèmes ont été étudiés inégalement par Paul-Henry, mais il est parmi les premiers à en avoir montré l'importance et il ne les a jamais perdus de vue cependant qu'il privilégiait et approfondissait l'axe central de ses travaux qui, depuis les besoins et les aspirations, à travers revendications et projets, conduit à la mise en lumière de la dynamique culturelle "l'action par laquelle un groupe humain, prenant conscience de lui-même, utilise les techniques et le savoir qu'il possède ou qu'il reçoit d'autres groupes, crée de nouvelles oeuvres, de nouvelles pratiques et contribue ainsi à sortir d'un processus de reproduction de la société, ou de transformation dominé uniquement par les conditions matérielles, le jeu de forces
productives" (9).

Quant aux approches, la pluridisciplinarité pour laquelle il a opté dès le début, était alors chose rare et souvent réprouvée. Paul-Henry sociologue ou anthropologue? psycho-sociologue? ethnologue? Et ce laboratoire d'ttethnologie socialett! (CESP: Centre d'ethnologie sociale et de psycho-sociologie). Aujourd'hui, beaucoup valorisent la pluridisciplinarité sans toujours y parvenir. Il en va de même de la combinaison du quantitatif statistique et du qualitatif des entretiens. Et de l'implication du chercheur dans la construction du savoir. A l'opposé du fonctionnalisme et du structuralisme, la pensée sociologique de Paul-Henry privilégie la dynamique sociale, l'émergence de nouvelles formes de vie sociale et réfléchit prioritairement sur leurs conditions d'apparition. Elle est immanquablement dialectique, se heurtant d'emblée à la contradiction entre les pratiques de la vie et les aspirations, en référence à Hegel et à Marx. L'opposition centrale du dominant et du dominé se traduit dans toutes sortes de tensions et de contradictions: entre l'institutionnel et le vécu des groupes, entre l'économique et le culturel, entre le global et le local, entre la créativité du sujet et les déterminations qui l'enserrent. Le travail de ces contradictions correspond à l'idée que Paul-Henry se fait de la révolution. Le mot revient souvent sous sa plume. Ce n'est pas la révolution du grand soir. C'est le contraire de la révolte, c'est un processus actif, constructif à l(\ng terme, soutenu par la dynamique culturelle. La position d'acteur social Paul-Henry n'a cessé de travailler en équipe, dans les équipes et les groupes de travail qu'il a constitués et animés dans le cadre de son labo(9). La culture et le pouvoir, p.360.

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ratoire CNRS, de son séminaire des Hautes Etudes et de diverses associations qu'il a créées. Le travail en équipe (concertation, cercle d'étude), la vie en équipe, "l'esprit d'équipe", Paul-Henry les a pratiquées à l'Ecole d'Uriage, il en a été l'un des initiateurs à partir d'expériences des années 30 dans les équipes sociales de Robert Garric et dans d'autres lieux. Equipes de recherche, "Centre d'Etudes des Groupes Sociaux", réseaux, collectif du groupe international devenu l'ARCI, ont été pour Paul-Henry, son milieu de travail, avec les stimulations et les tribulations que connaissent les groupes restreints constitués pour des tâches communes autour d'un leader charismatique. Au delà, cette activité sociale concerne de multiples interventions et initiatives en France, en Afrique, dans le Maghreb, en Amérique latine, comme expert, conseiller, enseignant, animateur. Leur objectif récurrent, formulé dans les années 50, est de fournir aux interlocuteurs ou partenaires les instruments d'une "représentation exacte de l'espace social... de permettre aux populations qui y vivent, de mieux en prendre conscience". Il s'agit donc d'une coopération entre chercheurs et acteurs des terrains;collaboration avec les architectes, les urbanistes, les planificateurs; contribution à la culture-action des groupes dominés, la mise en acte de la dynamique culturelle. Humaniste militant, Paul-Henry a saisi toutes les occasions (articles de presse, interventions dans des débats radiodiffusés et des colloques) d'argumenter en faveur du développement de la recherche en sciences sociales, seule antidote selon lui aux dérives des politiques technocratiques en matière de logement, d'urbanisme ou de culture. Après le naufrage des régimes communistes, devant l'incapacité du libéralisme à assurer l'équilibre économique mondial, devant l'accentuation de l'inégalité entre les pays riches et les pays pauvres, quel sens peut prendre aujourd'hui l'action des hommes? Quelle prise sur le devenir social à travers les contradictions engendrées par le progrès fulgurant des technologies, la détérioration de l'environnement, les perversités de la médiatisation? Dans ce champ bouleversé que reste-t-il du message marxiste, de l'espérance d'un monde meilleur, du rêve socialiste? Ceux qui s'interrogent ainsi, qui éprouvent le besoin de faire le bilan du siècle pour discerner les dynamiques prometteuses et reconstituer une vision de l'avenir cohérente et engageante trouveraient grand profit à lire Chombart de Lauwe, spécialement son ouvrage de synthèse, "La culture et le pouvoir", paru en 1975. Critiquant au passage les modes et les dogmatismes de l'époque, les ignorant le plus souvent, le discours qu'il développe appara1t aujourd'hui singulièrement clairvoyant. Trop sobre pour séduire, l'ouvrage n'a pas eu 32

le retentissement qu'il méritait, mais il frappe par sa belle fermeté de bout en bout. Ce discours est celui du témoin qui rend sensible au lecteur la vie des hommes et des femmes dans leur diversité, les expressions de leur culture vécue (s'agissant par exemple de leur travail, de leur désir de rapports sociaux plus démocratiques), des projets de transformation qu'ils n'arrivent pas toujours à élaborer à partir de leurs revendications, tel l'épisode de 68. Il est en même temps celui du chercheur patiemment obstiné à découvrir l'émergence de nouvelles formes de la vie sociale et à dégager leur sens. Il est celui de l'innovateur, créateur de réseaux, stimulant chez les indi vidus et les groupes la conquête de leur autonomie, la pratique d'une culture-action révolutionnaire, l'autoéducation, "l'auto-recherche". Les trois figures du témoin, du chercheur et de l'acteur social ici se fondent les unes dans les autres, se fondent rune l'autre. C'est tout Chombart de Lauwe. Pour moi, je ne peux dissocier ce personnage et son message de sa personne vivante marquée par les coups durs, les déceptions, les reconnaissances, les fraternités, les joies: Paul-Henry façonné par l'existence et tel qu'il s'est fait, qu'il continue de se faire.

33

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GENESE D'UNE PROPOSITION , THEORIQUE AU COURS D'UN ITINERAIRE DE RECHERCHE*
Paul-Henry CHOMBART

DE IAUWE

Pour répondre à la question qui a été posée sur les origines et la genèse de la notion de dynamique culturelle, il importe de rappeler qu'elle a été élaborée peu à peu à partir d'expériences concrètes et qu'elle continue à se transformer dans un système de recherche comprenant: - une articulation de concepts interdépendants; - un enchaînement de processus; - un jeu d'hypothèses; - une méthode d'observation et d'analyse; - une nouvelle conception des rapports entre la culture et les transformations techniques, économiques et sociales; - une prise en compte des recherches pour des applications pratiques. La coordination de cet ensemble d'éléments dans un tout cohérent s'est effectué progressivement le long d'un parcours qu'il est utile de rappeler. C'est en suivant les diverses étapes de la recherche qu'il est possible de comprendre la démarche, de découvrir les voies qu'elle a pu ouvrir et sa capacité d'adaptation à des situations nouvelles. La réflexion personnelle qui a conduit à cette mise en forme des éléments épars s'est appuyée, en partie, sur des données acquises dans une formation théorique mais surtout sur des expériences vécues. Elle a bénéficié de l'apport des chercheurs soit des deux centres qui ont été organisés avec des chercheurs du CNRS ou des chercheurs extérieurs, soit d'un séminaire de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, soit du réseau ARCI. Qu'ils en soient ici remerciés. D'ailleurs de nouveaux chercheurs se joignent constamment aux anciens. Que deviendra avec eux la

* Texte publié dans Le bulletin de l'ARCI (15), mars 1991, p. 3-8.

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dynamique culturelle? personne ne peut le dire. De toute façon, par définition, elle doit, elle aussi, continuer à se transformer. Les origines: aérienne avant 1949. Ethnologie et découverte

La première proposition de recherche sur le rôle des aspirations et sur les rapports entre les pratiques et les représentations date de 1949, à partir d'un projet de thèse de doctorat sur les familles ouvrières (1). Autour de ce thème, une petite équipe s'est rassemblée au Musée de l'Homme. Pourquoi et comment s'est-elle constituée? Pour répondre à cette question il est nécessaire de remonter en amont dans le temps. Dès 1936, après une préparation à l'Institut d'Ethnologie, une mission en Afrique, avec Marcel Griaule et un pilote ami, est l'occasion d'une initiation à la photographie aérienne et au travail de terrain. Un autre monde se révèle dans les micro-sociétés du Nord-Cameroun où les pratiques dans la vie matérielle et les représentations religieuses sont intimement mêlées (2). C'est aussi la révélation d'une série de dominations cumulées des envahisseurs sur les anciens habitants et des colonisateurs européens sur les conquérants. L'apprentissage de l'ethnologie en Mrique s'est poursuivi ensuite par des recherches rurales liées à une expérience de formation de cadres et de pédagogie des adultes (3). L'analyse économique, sociale et politique de villages des Alpes permet déjà de faire la liaison avec l'analyse des pratiques, des représentations, des aspirations des populations rurales qui se précisera par la suite. En même temps, au début de l'occupation allemande pendant la guerre, la lecture des écrits du P. Teilhard de Chardin qui circulaient clandestinement sous forme ronéotypée a singulièrement élargi les perspectives de recherche à la fois dans le domaine de la vision aérienne et dans celui du rôle des aspirations dans la vie individuelle et la vie collective. La théorie de la complexification dans l'évolution de l'Univers, le rôle de l'entropie et de la néguentropie, la genèse de la biosphère et de la noosphère conduisent à une réflexion globalisante qui incite à chercher

(1). Préliminaires à une étude sur les comportements et les aspirations des populations ouvrières des grandes cités (sondage à Paris-Sud -milieux ouvriers- essai d'étude ethnogmphique). Texte inédit, février 1949. (2). "Pierres et poteries sacrées au Cameroun Nord", lN: Journal des
Africanistes, 1937. (3). Pour comprendre la France. 1947.

36

un lien avec les micro-recherches et l'étude de la transformation des sociétés (4). A partir de 1943, la pratique intensive du pilotage de chasse dans les armées alliées a été l'occasion de concrétiser ces intuitions trop hâtives. La voie était ouverte pour aborder La découverte aérienne du Monde (1948), thème qui a été traité au retour au Musée de l'Homme. L'étude du développement industriel et des transformations de l'environnement sur les photographies prises à diverses altitudes fait apparaître la marque d'une civilisation dans l'espace, le rôle dominant de la civilisation industrielle sur les diverses civilisations qui subsistent encore. De plus, il est nécessaire d'analyser les rapports entre la civilisation et la culture et ce qui anime, de l'intérieur, la culture (5). Des questions se posent sur les "transferts d'éléments techniques ou sociaux" dont il est possible de retrouver les traces en survolant les routes suivies par les anciens voyageurs (6). Grâce à la vision aérienne, des contradictions "s'expriment dans l'infrastructure des sociétés". L'opposition entre les quartiers riches et pauvres dans les régions et les villes transformées par la civilisation industrielle, l'opposition entre les grandes agglomérations et les villages font réfléchir aux formes de domination que nous retrouverons par la suite (7). 1949-1959: Premières propositions. Processus de domination et rôle des aspirations, des pratiques, des représentations dans les transformations. Genèse de nouvelles formes de vie sociale
La domination dans l'espace, liée aux processus de ségrégation, se retrouve à l'occasion de la proposition de thèse dès 1949 et de la formation d'un premier groupe de recherches sur les conditions de vie et les aspirations des familles ouvrières (8). Les oppositions entre les quartiers riches de l'Ouest de Paris et les quartiers pauvres de l'Est, faisaient ressortir des situations dramatiques dans le domaine du logement en particulier (9). De nouveau, la confrontation entre la recherche concrète sur le terrain, l'engagement avec des groupes ouvriers à l'occasion de
(4). "Social Evolution and Human Aspirations" (remarques sur les théories du P. Theilhard de Chardin). 1962. (5). "Civilisations et Civilisation", pp.327-ss. La Découverte aérienne du monde. 1948. (6). "Echanges et Transferts", pp.328-ss. loe. cil. (7). La découverte Aérienne du monde, p.364. des Familles ouvrières. 1956. Parisienne, 1948, Introduction. (8). La vie quotidienne

(9). Id. Chapitre II, et Paris et l'Agglomération

37

grèves, et les analyses des données recueillies en tenant compte d'une réflexion théorique justifiaient, pour les sciences humaines, la formulation de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes à sa création en 1880 "la recherche fondamentale-pratique". Grâce à l'expérience de la vie ouvrière des chercheurs recrutés, une méthode d'observation et d'analyse correspondant aux groupes à étudier commençait à être mise au point. Dès cette époque, des éléments qui entreront dans la conception de la dynamique culturelle sont à retenir: - espace social vécu et espace représenté (en confrontation avec certaines théories américaines) (10) - rapports entre les pratiques quotidiennes et leurs représentations; - rôle des aspirations et des besoins dans les transformations sociales; - passage des comportements de préoccupation aux comportements d'intérêt libre (11); - "Genèse des aspirations à des formes nouvelles de la famille" (12); - "Milieu social, anomie et désintégration sociale" (13); - processus de domination dans l'organisation urbaine; - manifestation de la "dynamique urbaine" dans des mouvements, des groupes, des catégories, des classes sociales, des syndicats, des associations de défense des intérêts locaux (14). - expression des aspirations et des besoins et formulation des revendications; - émergence de nouvelles formes de vie sociale. Ces divers éléments, encore dispersés dans des articles, des communications à des colloques, ou des chapitres d'ouvrages collectifs, vont se rassembler pour une élaboration plus précise dans la période suivante.

(10). La vie quotidienne des falnilles ouvrières, Op. Cit.
(11). Id. (12). Genèse des aspirations à de nouvelles formes de la famille, lN: J .B.C. MOHR, 1956. (13). La maladie mentale comme phénomène social, lN: H.DUCHENE (dir.). Etudes de Socio-Psychiatrie 1955. (14). lN: UNESCO, Manuel de Sociologie Urbaine. 1965.

38

1960-1974: Elaboration progressive de nouvelles propositions. Processus d'interaction individu-groupes-société. Rôle dynamique de la culture. Auto-éducation et cultures novatrices A partir de 1960, la création, à l'Ecole des Hautes Etudes, d'une direction d'études intitulée "Evolution de la vie sociale" et l'ouverture d'un séminaire accueillant les stagiaires de doctorat vont permettre d'élargir le champ de recherches. Le titre de la direction deviendra bientôt "Transformations de la vie sociale et processus d'interaction individugroupes-société". Changement significatif qui va bien au-delà de la formulation. La démarche méthodologique se poursuivait à travers des travaux collectifs commencés dans la période précédente en sociologie urbaine (15) et des ouvrages personnels (16). Tout en poursuivant des recherches psychosociologiques et ethnologiques au niveau local, nous étions amenés, dans les recherches collectives, à revenir constamment au global et à introduire la perspective du rôle des processus de transformation, d'une façon qui nous opposait à certaines tendances du structuralisme et du fonctionnalisme. A partir de 1963, les stagiaires étrangers étant devenus plus nombreux, un réseau international a commencé à se constituer, bientôt reconnu au CNRS sous la forme de Recherche Coopérative sur Programme (RCP) qui deviendra une Recherche Coopérative Internationale (RCI) puis plus tard l'ARCI. L'enrichissement apporté par ces chercheurs nouveaux a incité le responsable du séminaire à tenter de formuler des propositions théoriques plus précises (17), notamment sur "la genèse et le rôle des aspirations et des besoins dans les sociétés du XXème siècle", d'autant plus que des enseignants et chercheurs de divers pays déjà connus par leurs publications rejoignaient le réseau pour une série de colloques. Le plus important s'est tenu en France en 1967 et a donné lieu à la publication d'un ouvrage collectif Aspirations et transformations sociales (1970), qui a été suivi d'autres volumes aux éditions du CNRS (18). Il était nécessaire en même temps de revenir à une réflexion sur la définition et le rôle de la culture dans les transformations. Une enquête collective sur l'image de la culture dans divers milieux sociaux en donna
(15). Famille et Habitation. (16). Des Hommes (17). Communication 1960. des Sciences morales et politiques, Revue de

et des Villes. 1965. à l'Académie

l'Académie des Sciences Morales, 1er. trimestre 1968, (reprise dans Pour une sociologie des Aspirations). (18). Par exemple: Transformations de l'Environnement, des aspirations et des valeurs. 1976.

39

l'occasion (19). En reliant cette enquête à des remarques théoriques antérieures, il apparat1 que "la culture intervient comme un principe d'organisation dans la société, ou une force de sélection qui harmonise le développement... C'est le jeu réciproque entre les manifestations matérielles et les aspects non matériels qui est essentiel" (20). Ainsi le rôle dynamique de la culture commence à apparaître et il sera mis en relief progres-

sivement.

.

A l'occasion de la révolte des étudiants en 1968, un ouvrage sur l'université a permis de mettre l'accent sur l'importance des conflits dans les processus de transformation en rapport avec le passage des aspirations aux revendications (21), et sur les conséquences de l'absence de projet dans une révolte, facteur qui, entre autres, oppose révolte à révolution. Par ailleurs, les questions relatives au développement se posaient d'une manière de plus en plus urgente dans les recherches entreprises dans les pays dits du Tiers-monde, d'où la présentation de deux communications sur "le potentiel humain du développement" (22) et sur le développement culturel (23). Un tableau d'ensemble des nouveaux apports de cette période rejoignant ceux de la' période précédente est donné dans l'ouvrage Pour une sociologie des aspirations (1969). La convergence entre les recherches sur les aspects dynamiques de la culture, sur la genèse et le rôle des aspirations dans les transformations sociales, sur la force active des images et des représentations, conduit à faire apparaître l'émergence d'éléments de culture novatrice et à poser des questions sur l'auto-éducation (24). Au cours de cette période également la méthode d'analyse des processus de transformation s'était précisée. Pour étudier les rapports entre l'institutionnel et la culture vécue au quotidien, un tableau à double entrée est proposé. Il avait notamment pour fonction de faciliter, à l'entre-croisement des deux axes, la localisation des observations et des thèmes de recherche dans des travaux comparatifs, du moins coordonnés.

(19). l11tages de la Culture.

1966.

(20). Id., p.18. (21). Pour l'Université. 1968. (22). "Le potentiel humain du Développement", Revue de l'Institut Solvay (2-3), Bruxelles, 1967 (repris dans Pour une sociologie des Aspirations). (23). Le Développentent culturel. 1965 (repris dans Pour une Sociologie des aspirations). (24). "Auto-éducation et Cultures novatrices", lN: Revue Perspectives. Paris: UNESCO, 1974. 40

1975-1987: dynamique

Un essai culturelle

de formulation.

Définition

de la

A la suite du travail sur les terrains d'enquêtes, des articles, des int.erventions, des discussions dans les séminaires et les colloques, un retour à une réflexion personnelle plus théorique était de nouveau nécessaire. Les résultats en ont été présentés dans l'ouvrage La culture et le pouvoir (1975) en tenant compte de deux approches interdisciplinaires: ethnosociologique et psychosociologique. Au départ, un constat: une certaine perte du sens, un manque de points de repères dans la civilisation industrielle, une opposition entre domination et culture - la culture étant marquée par un mouvement partant çlu sujet acteur, individu ou groupe (25), et le rôle primordial des aspirations dans les transformations sociales, déjà analysé dans les études précédentes. La réflexion débouche ainsi sur la genèse culturelle et la création. La culture, "engendrée dans les transformations matérielles, a, en retour, une action sur elles. Elle est vécue dans les pratiques de travail, dans les rapports sociaux, dans l'utilisation du temps libre, dans la vie résidentielle, dans l'élaboration des systèmes de représentations et de valeurs, dans les aspirations et les projets, dans l'action. Partout elle est le m,édiateur par lequel les hommes cherchent à surmonter leur condition et à créer un monde nouveau. Elle est présente dans toutes les formes de la vie sociale, com./ne le produit et le moteur des transformations" (26). "La culture-création, la culture-action ne sont pas localisées dans un dom,aine particulier de la vie sociale. C'est par elles que le sujet peut devenir acteur, c'est-à-dire dominer les contraintes et les conditionnements et utiliser au m,aximum les moyens dont il peut disposer dans son environnement" (27). L'ancien tableau à deux dimensions, élaboré pour des raisons méthodologiques, est alors modifié et complété en introduisant une troisième dimension correspondant aux processus de transformation. La première dimension se réfère toujours au domaine de la société institutionnalisée depuis les bases matérielles jusqu'à la culture patrimoine, en passant par les structures sociales, les canaux de transmission et de communication, les institutions politiques et juridiques... Cette société institutionnalisé ne s'identifie pas à l'Etat.. Elle existe dans la société civile, dans tout ce qui est codifié dans la vie sociale, même si tout n'est pas écrit..

(25). La culture et le pouvoir, pp.91-94. (26). Id. pp.90-91. (27). Id., p.139. 41

Dans la deuxième dimension se retrouve la constellation des concepts qui s'articulent pour créer une dynamique de la vie quotidienne. Entre les pratiques et les représentations il peut apparai1re des distorsions révélatrices de tensions. La convergence des désirs et des représentations engendre des aspirations. Si celles-ci se transforment en revendications, elles ont une force active dans les rapports de pouvoir. C'est à partir d'un ensemble de revendications que s'élabore un projet qui permettra de formuler un programme d'action. Cette proposition prend tout son sens dans l'analyse de la formulation et de l'expression des revendications syndicales ou des conséquences de l'absence de projet dans une action de rue comme en 1968. Ainsi, dans la vie quotidienne de la société civile des mouvements constants agissent sur les transformations qui tendent à modifier les institutions et l'Etat. Cette tension entre l'institutionnel et le vécu correspond précisément à la dynamique culturelle, produit et moteur de la transformation. Elle est à la source de la création et de l'action dans tous les domaines de la société, aussi bien dans les rapports sociaux, les techniques, l'économie et l'organisation de l'espace, que dans l'art, les sciences et la philosophie. Les rapports entre les deux premières dimensions permettent de situer les domaines dans lesquels ces processus de transformation tendent à se dérouler. Par exemple, dans le domaine de l'espace codifié, les individus et les groupes tendent, dans leurs pratiques, leurs représentations, leurs aspirations, leurs revendications, à amorcer un processus particulier d'appropriation de l'espace. Ce processus est toujours à l'étude à la périphérie des grandes agglomérations par plusieurs équipes de l'ARC! qui ont analysé la façon dont se construit un habitat illicite. Y a-t-il, dans cet habitat autoproduit l'annonce d'une politique urbaine nouvelle qui tiendrait compte des pratiques des habitants, de leurs représentations du monde, de leurs aspirations et de leurs revendications? Le travail sur le terrain entre les habitants, les techniciens, les décideurs et les chercheurs des sciences sociales et des sciences de l'Homme (28) permettra peut-être de répondre à cette question. La présentation d'un tableau de transformation en deux ou trois axes évoque un développement linéaire et schématique qui a été critiqué à juste titre. Un essai de traduction de développement en spirale a été tenté. Les processus de transformation peuvent alors être suivis dans les boucles de la spirale, en faisant ressortir les rapports entre l'économique et le social. Lorsque les processus de domination l'emportent, l'économique commande le social. La tendance peut aussi s'inverser sous la pression des mouvements partant de la base et de l'intérieur des groupes, ce qui nous ramène à la dynamique culturelle, à l'expression de ceux qui n'ont pas la parole, au renversement des canaux de communication verticaux,
(28). Id., passim. 42

non de haut en bas mais de bas en haut, et à l'intervention des conflits, des rapports de force, de la violence (29). Le thème de la violence, évoqué à propos de la révolte de mai 68, se retrouve à propos d'une intervention sur les jeunes dans la société. La question posée était "Qui est violent?, Est-ce le jeune qui manifeste dans la rue ou est-ce le système économique, social et politique qui l'a exclu?" La question est posée également à propos d'un travail avec un groupe d'ouvriers lors d'un licenciement collectif (30). D'autres interventions ou articles vont permettre de développer et de compléter peu à peu le schéma d'interprétation, notamment sur le processus d'émergence de nouvelles formes de vie sociale (31), sur la crise économique et les cultures novatrices (32), sur la domination technique et la dynamique des cultures. (33). En même temps, le développement de l'ARC! et l'apport de chercheurs conduisent à enrichir constamment et à modifier les propositions antérieures. Plusieurs ouvrages collectifs en ont rendu compte (34). Au moment où paraissait le livre sur la culture et le pouvoir, la participation à un programme de l'UNESCO sur les transferts de technologies et de connaissances apportait encore de nouveaux éléments de réflexion. Partant d'une communication personnelle sur "Partage des connaissances et rapports de pouvoir" (35) au premier colloque du programme, un projet d'enquêtes a été adopté par l'UNESCO et les chercheurs de l'ARC! ont pu les réaliser. Le résumé des rapports remis sur ce travail a été publié dans le volume collectif Domination ou Partage (36) sous le titre Partage des connaissances et cultures novatrices (37). Ces deux titres correspondent à des préoccupations antérieures dont il a été question plus haut. La notion de transfert ajoutait un élément important au tableau déjà présenté.

(29). Id., Annexe I. (30). Un groupe d'ouvriers: Nous Travailleurs licenciés. Paris: UGE-I0/18, 1976. (31). "Processus d'émergence de nouvelles formes de vie sociale", Cahiers Universitaires de Sociologie Urbaine, 1970. (32). "Crise Economique et cultures novatrices", Le Monde Diplomatique, 1986. (33). "Domination Technique et Dynamique des Cultures", Revue Internationale des Sciences Sociales, 1986. (34). Notamment: Transformations Sociales et Dynamique Culturelle. 1981. (35). Domination ou Partage? 1980. (36). Titre proposé par l'auteur et adopté par l'éditeur. (37). Loc. cit. 43

En 1983, le colloque de Dakar réunissant la plupart des chercheurs de l'ARCI de l'époque, a donné l'occasion de présenter dix hypothèses de travail qui ont été reproduites dans l'ouvrage collectif Culture-action des groupes dominés (1988) et, après critiques formulées, d'une manière plus claire dans le Bulletin de l'ARCI (38). Dans l'ouvrage collectif la définition de la dynamique culturelle, déjà donnée à Dakar, a été reprise en quatre points, mais cette définition ne saurait rester figée.
Je reprends la définition que j'ai donnée précédemment:

- La culture se manifeste dans tous les domaines de la vie sociale.
Elle y est vécue dans les pratiques et les représentations, au travail ou dans la vie résidentielle, comme dans l'art, la littérature, la philosophie ou dans la vie politique.

- La culture est à la fois produit de la société et création, patrimoine reçu et moteur des transformations.

- Dans ces transformations, elle correspond à un mouvement
créateur qui part de l'intérieur des groupes et elle joue à ce point en particulier à

de vue, un rôle essentiel dans le développement.

-

La tension entre les modèles reçus de l'extérieur,

travers les transferts de technologie et de connaissances, et les modèles traditionnels peut aboutir, soit à un retrait sur le traditionnel, soit à l'adoption des modèles importés, soit à l'émergence

d'éléments de cultures novatrices. C'est dans ce sens qu'il est possible de parler de dynamique culturelle. Perspectives d'avenir: l'opposition domination-expression. Rapports de pouvoir et modes de décision Un retour à l'opposition entre les processus de domination et les processus d'émergence et d'expression se retrouve dans deux textes de 1982 et 1986: Oppression, subversion, expression dans la vie quotidienne (39) et Domination technique et dynamique des cultures (40). Une partie de ces textes parus avant 1982 ont été rassemblés avec d'autres dans l'ouvrage La fin des villes, mythe ou réalité? (1982). La culture des groupes dominants possède sa dynamique propre. Les tensions et les conflits ne se manifestent pas seulement entre une culture patrimoine institutionnalisée qui se perpétue dans un processus de reproduction et une dynamique culturelle venant de la base, mais également
(38). Bulletin de l'ARCI (6), juillet 1988. (39). Communication reproduite dans La Fin des Villes. 1982. (40). Op. Cit. Voir supra note 33. 44

entre deux dynamiques opposées. La stratégie des dominants, consciemment ou non, peut consister à manipuler et à canaliser à leur profit, l'expression, la création et l'action des groupes dominés. Ainsi en est-il des Etats totalitaires et dans certaines démocraties, ce qui peut assurer à des gouvernements une réussite économique et technique, aux dépens du progrès social. Mais dans d'autres cas, cette stratégie aboutit à freiner toute création aussi bien technique qu'artistique et à dériver ainsi vers une faillite économique. Les démocraties devraient éviter ces erreurs, mais la Démocratie demande un perpétuel renouvellement. Le travail des chercheurs consiste à tenter d'apporter une contribution à ce mouvement créateur. Dans cette perspective, des chercheurs de l'ARCI, ou proches d'elle, ont apporté, ces dernières années, des contributions plus ou moins marquantes aux recherches sur la dynamique culturelle et les cultures novatrices. L'équipe de l'Institut de Recherche sur l'Environnement Construit à Lausanne, par exemple, a effectué dans une ligne proche de l'ARCI, une recherche sur les cultures novatrices pour le Conseil de l'Europe (41) et développé de nouveaux aspects théoriques et méthodologiques. Il en est de même pour plusieurs équipes de l'ARCI à propos de l'auto-construction et de l'appropriation de l'espace (42) ou à propos du rôle des femmes dans les transformations ou encore, pour le programme en cours d'élaboration, à propos de nouveaux axes de recherche: altérité et rapports de pouvoir, autonomie et domination... Certains chercheurs font de nouvelles propositions. Nous nous trouvons alors devant un choix important pour l'avenir: soit progresser en intégrant les nouvelles propositions avec un effet cumulatif, soit proposer une autre orientation. La question reste de savoir ce qui sera le plus profitable pour les populations avec lesquelles travaillent les chercheurs. De toute façon, une référence à la dynamique culturelle demande d'étudier l'ensemble des propositions qui s'y rapportent. Il serait absurde de tomber dans le piège contre lequel nous avons mis en garde les équipes de travail et qui consiste à utiliser tel ou tel concept sans le définir ni le rapporter aux circonstances nouvelles et au contexte de chaque société. Ceci est valable pour les nouvelles propositions comme pour les anciennes. La notion de dynamique culturelle, liée à la sociologie des aspirations, est un élément central dans l'ensemble des propositions théoriques concernant les rapports entre la société institutionnalisée et la culture vécue et entre les transformations socio-économiques et les processus psychosociaux. Ces propositions théoriques et les recherches concrètes
(41). M.BASSAND et al.: Innovation et changement social. Lausanne: Presses Polytechniques Romandes, 1986. (42). Cf. G.SOLINIS (dir.) Le quartier, expérience collective. Rapport du Groupe Thématique 1. ARCI, 1990 (à paraître).

45

menées par les membres du réseau aboutissent maintenant à des applications pratiques. Des exemples sont donnés dans les rapports de recherche et les publications. Ils sont un stimulant pour l'avenir. Au moment où un nouveau programme de l'ARCI est en cours d'élaboration, les confrontations franches entre les différentes équipes, l'apport de nouvelles propositions et la recherche des convergences doivent être un gage de réussite.

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BIBLIOGRAPHIE ,

ANALYTIQUE

SELECTION DE TRA VAUX DE PAUL-HENRY CHOMBART DE LAUWE
Luce KELLERMANN*
Ces analyses n'ont pas la prétention de rendre compte de l'ensemble de l'œuvre de Paul-Henry Chombart de Lauwe, dans toute sa diversité, sa cohérence et sa richesse. Elles visent surtout à marquer les différentes étapes de son cheminement scientifique, autrement que par la genèse du concept de dynamique culturelle comme il l'a fait lui-même (1). C'est pourquoi il nous a paru préférable de maintenir l'ordre chronologique plutôt que de tenter d'élaborer un classement thématique qui aurait été forcément arbitraire et artificiel. Ont été retenus en priorité les ouvrages personnels et les ouvrages collectifs dont il a assuré la direction ainsi que

quelques contributions et articles récents (2).

1942
Pour retrouver La France. Enquêtes sociales en équipe. Uriage: École Nationale des Cadres, 1942. 82p. (Le chef et ses jeunes N°6).
* Diplômée d'études supérieures de lettres et d'études techniques de bibliothécaire. A Uriage, elle fait partie de l'équipe chargée de la documentation. Elle fonde et dirige plusieurs centres de documentation, d'abord à l'Institut d'Études Centrafricaines de l'ORSTOM à Brazzaville et ensuite pendant plus d'une vingtaine d'années au Centre d'Ethnologie Sociale et de Psychosociologie (CESP). Chargée de conférences à IEHESS, elle se spécialise dans l'initiation des chercheurs français et étrangers aux méthodes du travail documentaire. Dernières publications:
La place de l'éducation des adultes dans les stratégies et projets de développement

culturel, Paris, UNESCO, 1987, 444 p. La dimension culturelle du développement, (1980-1985),Parîs, UNESCO, 1986, 379p., + 25p. La dimension culturelle du développement, (1985-1990), Paris, UNESCO ET L'Harmattan, 1992, 500p. (1). Voir à ce propos supra, l'article de PHCL: "Genèse d'une proposition théorique... " (2). Une liste signalétique non exhaustive de ses travaux figure en annexe. 47

Autre édition remaniée sous le titre: Pour comprendre la France. Paris: Les Presses de l'Ile-de-France, 1947. 95p. Ce manuel a été conçu pour initier des militants des mouvements de jeunesse, des animateurs d'organismes de culture populaire, des cadres de l'armée, à procéder à des enquêtes sociales et à prendre conscience par l'observation directe, des problèmes qui se posent réellement aux hommes dans leurs différents milieux de vie et de travail, en un lieu et un temps précis. Inspiré des méthodes de la géographie humaine et de l'exploration sociale en vigueur dans les années 40, ce guide comporte trois volets qui correspondent aux objectifs visés: 1. Faciliter l'établissement d'un plan d'enquête sur les réalités géographiques, démographiques, sociologiques, ethnologiques, économiques d'un village, d'un quartier, d'une ville, d'une région (Cf. l'unité et la diversité de la France). 2. Aider à organiser le travail personnel de l'enquêteur et de son équipe, selon les principes mis en honneur par le géographe P. Deffontaines: accumulation d'informations préalables et de documents (livres, cartes, photos, etc.) et délimitation du sujet particulier à traiter (Cf. l'organisation du travail). 3. Proposer un "guide aidemémoire" qui se présente sous la forme d'un cadre de références pour définir les points sur lesquels doivent porter plus spécialement l'observation et le recueil d'informations principalement en milieu rural (Bases de l'enquête, vie économique, vie sociale, problèmes actuels) (Troisième chapitre). Une bibliographie succincte complète ces directives concernant les enquêtes sociales, lesquelles au-delà des principes et modalités énoncés, doivent contribuer à une meilleure compréhension entre les hommes quelle que soit leur appartenance à un milieu et à une nation, ainsi qu'à un élargissement de leurs horizons. 1948 La découverte aérienne du monde, sous la dir. de P.H. CHOMBART DE LAUWE. textes de P.H. CHOMBARTDE LAUWE, L. CROCHETDAMAIS, P. MARTHELOT, M. GRIAULE, M. PARENT, CH. MORAZE et le

Capitaine SCHLIENGER.préf. de E. de MARTONNE).Paris: Horizons de France, 1948. 413 p. bibligr., illustr.
PHCL (3), qui a combattu de 1943 à 1945 comme pilote de chasse, a publié ce luxueux ouvrage illustré de trois cents photographies aériennes en collaboration avec une équipe de spécialistes ayant tous l'expérience
(3). Dans cette bibliographie, le sigle PHCL abrège le nom complet de PaulHenry Chombart de Lauwe.

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