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LES PUREPECHAS AU MEXIQUE : une sociologie de l'identité

De
320 pages
Loin de poser la question de l'identité ethnique comme une certitude, ce livre expose cette question au cœur même d'une forme de vie indienne partie intégrante du Mexique d'aujourd'hui : la Meseta Purécha (Michoacan). L'étude de cette question renvoie sans tarder à celle de l'identité nationale mexicaine qui navigue entre certitudes culturelles, réalisme économique et doutes politiques. Les Purepechas continuent à être indiens et à devenir des mexicains. Dans cette région l'activité identitaire n'est pas une affaire de patrimoine mais de dynamique sociale.
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LES PUREPECHAS
AU MEXIQUE :
UNE SOCIOLOGIE DE L'IDENTITÉ La collection Changements veut rendre compte des expériences de
transformations sociales impliquant le sujet-acteur dans la vie locale,
en même temps que les formes de résistance à ces changements.
À travers la dynamique culturelle, il est question de mettre en
lumière les capacités de l'individu à participer aux transformations de
son environnement, des groupes auxquels il appartient, en même temps
qu'à la construction de sa propre personne.
Ouvrages parus dans la collection Changements :
Chombart de Lauwe, P.H., La culture et le pouvoir, pp.304.
Chombart de Lauwe, P.H., (coordinateur), Culture-Action des groupes
dominés. Rapports à l'espace et développement local, pp .317.
Lagrée, J-Ch., Les jeunes chantent leurs cultures, pp.168.
De Ridder, G., Du côté des hommes, à la recherche de nouveaux
rapports avec les femmes, pp.220.
Imbert, M. et Chombart de Lauwe, P.H., La banlieue aujourd'hui,
pp.320.
Poitevin, G., Inde : village au féminin, pp.250. Inde : les marginaux de l'éternel, pp.210.
Schaffhauser, Ph. Les Purepechas au Mexique : une sociologie de
l'identité, pp.320. Philippe SCHAFFHAUSER
LES PUREPECHAS
AU MEXIQUE :
UNE SOCIOLOGIE DE L'IDENTITÉ
ARCI
Association de Recherches Coopérative Internationale
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris — France Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1 K9
Du même auteur
Avec Jean Pavageau Mexique-Californie. Mobilité des biens, mobilité des
hommes, transformations de la vie sociale au Mexique, Marges N°15,
Presses Universitaires de Perpignan, 1995.
© L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384 —9352-1 Para Elizabeth, Libertad y mi Familia INTRODUCTION
" Il n'y a pas de nostalgie ! Nous pleurons seulement le passé
lorsque nous le voyons perdu."
Un ancien guérillero guatémaltèque.
Une nouvelle sociologique
La scène se déroule à Mexico, District Fédéral, dans la gare routière
Ouest, celle que les habitants de la capitale ont pris l'habitude d'appeler
Central Observatorio à cause de la proximité avec ce lieu d'étude des astres.
Il est huit heures trente d'un lundi de septembre, gris, chargé de pollution.
Pablo, jeune étudiant de vingt-six ans, vient d'acheter son billet d'autocar
pour Uruapan ; le départ est prévu à neuf heures et la destination finale de ce
. Dans la file d'attente, le client placé juste derrière voyage est Apatzingàn l
Pablo s'appelle Alberti), quinquagénaire aux tempes grisonnantes et à la
moustache semblable à celle d'Emiliano Zapata. Après avoir rendu visite à
sa soeur qui réside dans le District Fédéral, il rentre, via Uruapan, à Paracho
où il est né, vit et travaille.
Quelques minutes s'égrènent avant le départ, suffisantes, cependant,
pour acheter de quoi manger, de quoi lire pour tuer le temps pendant ce
voyage qui, après six heures de route, conduira ces deux passagers à
Uruapan, dans la capitale mondiale de l'or vert, l'avocat. Comme chaque
lundi, beaucoup de gens s'affairent dans cette gare routière : il y a ceux qui
arrivent à la capitale à la recherche d'un emploi, quête devenue de plus en
plus hypothétique ; et il y a ceux, commerçants et familiers qui, chaque fin
de semaine, quittent leur province pour vendre les produits de leur
commerce ou rendre visite à des parents installés dans la capitale du
Mexique et qui, le lundi suivant, rentrent dans leur foyer.
Munis de leurs en-cas stomacal et intellectuel, nos deux passagers se
pressent devant la porte de l'autocar au stationnement numéro trois ; arrive
la jeune fille qui vérifie les billets ; elle demande aux passagers de s'aligner
en une file ordonnée et de laisser passer d'abord les femmes et les personnes
qui accompagnent des enfants. Puis chacun commence à monter et à cher-
cher sa place. Pendant ce temps, le chauffeur plaisante avec les bagagistes et
1 Là où, quelques siècles plus tôt, fit promulguée par le père Hidalgo et ses disciples
révolutionnaires la première constitution mexicaine qui restera lettre morte pour la nation alors
vagissante. avec d'autres chauffeurs. Parfois, un passager en retard ou mal renseigné
interrompt ces éclats de rires :
" Où est le bus qui va à Morelia ? " demande un passager égaré.
" Il n'est pas encore arrivé, il doit avoir un léger retard ", répond le chauf-
feur ; puis, regardant sa montre, il prend congé de ses collègues et monte à
son tour. C'est alors qu'il intervient pour mettre fin à un litige entre deux
voyageurs qui prétendent avoir le même numéro de place ; puis il demande:
"Tout le monde est là ? " ; une voix féminine au fond du car répond : "Non
j'attends mon mari, il est allé acheter des boissons gazeuses". C'est alors
qu'une dame quinquagénaire monte à son tour dans l'autocar ; elle est munie
d'un sac, d'où elle tire un bracelet qu'elle prétend doté de vertus médicinales:
"Ce bracelet " dit-elle " est constitué par un alliage de plusieurs métaux ;
ses propriétés résolvent les problèmes de stress et d'hypertension comme l'a
montré une étude sérieuse faite par un laboratoire de Mexico." Convain-
cante, elle réussit à vendre une demi-douzaine de ces précieuses parures
thérapeutiques. Entre-temps, les derniers retardataires viennent de gagner
leur place. La marchande ambulante descend. Le moteur vrombit et l'énorme
véhicule commence sa manoeuvre entre d'autres monstres en direction de la
sortie du stationnement. À cette heure, la circulation est dense du fait de la
proximité de la route de Toluca d'où arrivent bon nombre de personnes pour
reprendre leur travail. Pablo et Alberto sont assis côte à côte ; le premier lit
la Jornada (quotidien national) ; quant au second, il jette, par la fenêtre, un
dernier coup d'oeil sur le spectacle offert par Mexico, un jour de reprise des
activités, non sans être satisfait de son bref séjour dans l'ancienne Tenoch-
titlàn. Puis, sorti des embûches viaires, l'autocar emprunte l'autoroute qui
mène à Toluca et notre spectateur s'assoupit, une boîte de coca à la main. De
son côté, Pablo interrompt sa lecture pour vérifier sa monnaie dans son
portefeuille.
C'est alors qu'Alberto, tiré de sa torpeur par le bruit d'un camion
pétaradant, se tourne vers son voisin et lui demande :
Vous allez à Uruapan ?
- Oui. répond Pablo.
- C'est la première fois que vous vous rendez là bas ? Poursuit Alberto
- Non, j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion d'aller au Michoacàn, car j'ai
une tante qui habite Uruapan ; la famille de ma mère est originaire de cette
partie du Michoacàn.
- Vous allez lui rendre visite ?
-A qui ? à ma tante ?
- Oui ?
8
- Oui, juste pour deux jours, car mercredi prochain je dois me présenter à
Zamora, au Collège de Michoacàn pour commencer à suivre les cours de
Maîtrise en Anthropologie.
- Vous êtes anthropologue ?
- Encore étudiant, répond modestement Pablo.
- Comme c'est intéressant (?)
- Oui j'ai obtenu cette année ma licence à la UAM de Iztapalapa 1 et j'ai
obtenu une bourse du Conacyt2 pour une maîtrise en anthropologie. J'ai
choisi cette institution, car elle est considérée comme l'une des meilleures
de la province, si ce n'est du Mexique.
- Oui, j'ai entendu parler du Colmich ; je connais du reste une jeune
étudiante qui mène une recherche à Paracho et est en quatrième semestre
d'anthropologie.
- Ah tiens ! - dit Pablo - j'avoue que, pour le moment, je ne connais
personne parmi les étudiants de Zamora.
- Oui, cette étudiante aborde dans sa recherche les problèmes rencontrés
par les artisans de la Meseta Tarasque.
- De la Meseta Tarasque (sic) ?
- Oui, car leur situation est très difficile à cause des intermédiaires et des
problèmes liés à la commercialisation de leurs productions.
- Non, mais ce qui m'intéresse ici c'est que vous avez dit "Meseta Tarasque"
au lieu de "Meseta Purépecha", car je crois savoir que ce dernier nom est
plus proche de celui qu'emploient généralement les Indiens de cette région.
- Vous savez les gens de la région s'appellent eux-mêmes indiens, purépe-
chas, parfois tarasques ou bien ceux de tel ou tel endroit, puisque, au fond,
ce qui prime c'est l'appartenance de tout un chacun à un village, à une
région où il est né et a grandi ; j'imagine volontiers que cela doit être
partout pareil. Au fond, ces mots permettent d'offrir plus de choix et, au
bout du compte, cela permet de situer le contexte et la vision de l'extérieur :
pour un touriste les gens d'Ocumicho sont des Indiens, pour les Mexicains
ce sont des Purépechas, pour les Purépechas ce sont des habitants de la
Meseta et pour ces derniers ce sont les gens d'Ocumicho. Quant à ces
derniers, ils savent qui ils sont et, mieux, qui ils sont devant l'étranger,
sachant qu'il y a plusieurs sortes d'étrangers. Tout le reste n'est que polé-
mique entre linguistes où chacun cherche à se munir, scientifiquement, du
pouvoir de nommer.
L'Université Autonome Métropolitaine se divise en trois centres tous situés dans un
arrondissement de la capitale mexicaine : à Iitapalapa à l'Est, à Xochirnilco au Sud et à
Azcapotzalco au Nord de la ville.
2
Conseil National des Sciences et de la Technologie.
9 - Mais alors pourquoi les anthropologues se disputent-ils pour savoir quel
est le nom le plus exact, le plus fidèle de cette région en fonction du peuple
qui l'habite ?
- "Peuple" dites-vous ; les Purépechas, dont je fais moi-même partie,
forment un communauté culturelle, une ethnie, comme disent les scientifi-
ques ; nous avons des coutumes, une histoire, une langue, des croyances
communes, mais cela n'empêche pas que nous nous distinguions entre nous ;
ily a ceux du village d'à côté, des voisins, et puis il y a ceux de Zipiajo ou
encore ceux de Ojo de Agua, tout près de Tzintzuntzan, l'une de nos
anciennes capitales ; ils sont purépechas, mais ils sont différents de nous.
Parfois, lorsque les gens de ces régions se rencontrent, ils ne se compren-
nent pas, même s'ils parlent tous le p'urhé. On dit que ceux de Tarecuato
parlent très vite et que ceux de Tzintzuntzan mêlent des sons anglais dans la
prononciation du prurhél . Quant à savoir si nous formons un peuple, comme
(Institut National Indi-vous dites, la question reste ouverte, car pour
qui a encouragé l'organisation ethnique en conseils régionaux et géniste)
supra-régionaux, nous sommes un peuple, mais aussi, pour certains d'entre
nous, un peuple sans nation, une population exilée sur sa propre terre.
- Vous êtes originaire de quel village ?
- Je suis né et je vis à Paracho.
- Mais, j'ai cru comprendre qu'il s'agissait là d'une petite ville métisse, un
centre économique de l'artisanat, ou on fabrique, où on vend et d'où on
exporte des guitares.
- Bien sûr, niais c'est un lieu où beaucoup de femmes purépechas viennent
vendre leurs produits agricoles sur le marché, le dimanche notamment, jour
du grand marché. Cette ville appartient aussi aux Purépechas de la
montagne, elle est leur capitale économique, même s'il est vrai que les gens
de Paracho, une fois sortis de leur ville, disent volontiers qu'ils sont de
Paracho plutôt que Purépechas. Car tout dépend de savoir qui pose la ques-
tion et où se trouvent les personnes qui doivent répondre et préciser quelles
sont leurs origines.
- Mais, parlez-vous purépecha ?
- Non, ou plutôt je le comprends, mais je ne le parle pas depuis longtemps.
Quand j'étais jeune mes parents me l'ont appris et j'ai commencé à parler
l'espagnol vers l'âge de douze ans ; d'ailleurs je me rappelle qu'à cette
époque j'avais peur de sortir de la région et que les gens ne nie compren-
nent pas.
1
Dans les régions purépechas du Mid -toscan, les Purépechas considèrent parfois que la
langue p'urhé s'apparente phonétiquement à l'anglais. Cette interprétation semble en fait participer
aux efforts consistant à donner une filiation à cette langue, véritable basque du Mexique central.
10 - Alors pourquoi dites-vous que vous êtes purépecha, si vous ne parlez pas
cette langue?
- Je la comprends, seulement voilà lorsque quelqu'un s'adresse à moi en
p'urhé je lui réponds en espagnol ou bien parfois je dis deux ou trois petites
choses dans cette langue. Et puis je ne vais pas gommer de nia tête tout ce
que m'ont appris nies parents, toutes les premières choses de la vie qu'ils
m'ont transmises en p'urhé. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes, dont les
parents sont purépechas, parlent surtout l'espagnol parce qu'ils ont sans
doute honte qu'on les prenne pour des Indiens ; et puis, beaucoup sont
partis travailler ailleurs et même aux États-Unis ; là bas, il leur était diffi-
cile de continuer à parler cette langue vernaculaire ; mais malgré cette
situation, tout dans leurs faits et gestes trahit leur identité purépecha ; c'est
pourquoi, je dis que je suis Purépecha et fier de l'être.
- Mais alors que veut dire être purépecha, si la langue n'est plus un critère
pour définir ces Indiens ?" Demande Pablo interloqué par la réponse
d'Alberto.
" Je crois que ce qui compte c'est de se définir soi-même devant l'étranger :
il y a Indiens et Indiens, il y a l'Indien pour soi et l'Indien en soi, comme
diraient les marxistes et puis il y a l'Indien pour sa famille, l'Indien pour le
contremaître de Zamora, l'Indien pour le passant d'Uruapan, l'Indien pour
le pollero (passeur), l'Indien pour le priistel , pour le néo-cardéniste2,
l'Indien pour le Mexicain, le touriste, le romancier et l'Indien ... pour
l'anthropologue. ?" ... Un regard circonspect émane du visage de Pablo !
Alberto enchaîne alors : " Vous connaissez la plaisanterie qui nous
vient du Chiapas; là bas, on dit que chaque famille d'Indiens de langue
macro-maya est composée du père, de la mère, des enfants et d'un anthro-
pologue. Nous, les Purépechas on est toujours quelque chose pour
quelqu'un, parfois c'est à notre avantage, mais malheureusement c'est le
plus souvent en notre défaveur que nous sommes quelque chose pour les
autres. Mais ce qui est important, c'est que nous existions indépendamment
de ces appartenances forcées. Chaque fois qu'on nous définit de telle ou
telle manière, on se trompe alors que les gens pensent nous cerner. De plus,
nous-mêmes serions bien incapables de définir réellement qui nous sommes
tant nous pouvons être différents les uns des autres : comme je le disais
tout à l'heure, nous vivons dans plusieurs régions du Michoacàn, d'autres
vivent au nord, vers Tijuana, d'autres à Mexico, d'autres encore, comme
c'est le cas d'un de mes cousins, vivent aux États-Unis. Et pourtant chacun
Membres ou prodies du parti au pouvoir, le Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI).
2
Membres ou proches de l'un des grands partis d'opposition, le Parti de la Révolution
Démocratique (PRD) d des thèses de son leader Cuauhtémoc Cardenas, fils du prestigieux prési-
dent Lâzaro Càrdenas (1934-1940).
11 se rappelle où il est né, qui sont ses parents, qui sont ses amis, où pousse le
meilleur maïs, qui est le meilleur artisan, qui chante le mieux les Pirekuas
(chansons purépechas), qui interprète le mieux à la guitare nos abajeûos
(musique traditionnelle venue des Terres Chaudes du Michoacân), quelle
femme fait les meilleurs corundas (petit pain de maïs) et le meilleur churipo
(bouillon de boeuf et de légumes), où se trouve la plus belle troje (maison de
bois traditionnelle), qui raconte le mieux des blagues en p'urhé, quelle est la
plus jolie jeune fille de la région, c'est-à-dire celle qui allie le plus de grâce
dans son costume traditionnel, quel est le plus gros éleveur de la Meseta,
quel est le plus grand ivrogne du coin ; tout cela nous le savons et c'est
pourquoi nous partageons, même à distance, cette mémoire et ce savoir.
Mais je parle beaucoup et j'aimerais savoir pourquoi vous me posez toutes
ces questions sur les Purépechas, c'est-à-dire sur moi et les miens ?
- Vous savez déjà que je suis anthropologue, et bien justement, le thème de
ma recherche porte sur la vitalité de la culture purépecha et sur l'identité
de ces Indiens.
- Ah, cela me semble être un sujet plein de promesses, même s'il semble qu'il
ne soit pas nouveau, car nous en avons vu défiler des anthropologues ...
aussi bien des Michoanèques (habitants du Michoacàn) que des Mexicains
et même des étrangers parfois venus de l'autre bout de l'océan Atlantique.
Mais pourquoi, nous, les Indiens, sommes-nous des sujets de thèse pour les
anthropologues et autres ethnologues ?
- Et bien, c'est sûrement parce que votre culture, vos traditions, vos
coutumes méritent cet intérêt.
- C'est gentil. Merci. Mais de quelle culture parlez-vous ? De celle que les
enfants apprennent dans les livres d'école, là où l'on parle de la grandeur
de l'empire tarasque que même les redoutables Aztèques craignaient et ne
réussirent jamais à vaincre ? Des pyramides de Tzintzuntzan qui sont les
vestiges d'une civilisation disparue et dont nous sommes les héritiers dépos-
sédés ? Les jeunes enfants du Mexique d'aujourd'hui peuvent s'interroger :
comment des gens, si pauvres, tellement en marge ont pu concevoir et
réaliser cette architecture ? Et quand, plus tard, ils étudient l'histoire, ils se
sentent un peu responsables, mais une fois rentrés dans le giron de la vie
active, ils ne veulent plus endosser ce fardeau. Ou bien s'agit-il de la
culture, au quotidien, de celle que l'on voit, que l'on sent, que l'on touche en
se promenant dans n'importe quelle rue d'un village purépecha, où, en
saison sèche, la terre battue macule de poussière les vêtements des passants
ou les couvre de boue, pendant la saison des pluies ? Entre les pyramides et
notre quotidien, il y a un fossé que l'histoire du Mexique a construit jour
après jour ; ce vide aujourd'hui est loin de pouvoir être .comblé, malgré
quelques efforts de part et d'autre ; c'est pourquoi je m'interroge : votre
recherche est-elle suffisante ? A quoi cela sert-il de nous étudier, à part le
12 fait que vous obteniez un diplôme, grâce à cette recherche? Glorifier notre
passé, le porter aux nues et ignorer la réalité de notre présent est un luxe
culturel dont nous sommes peut-être les victimes sans le savoir.
- Nous sommes censés apporter par nos travaux des éléments de réponse qui
permettent qu'ensemble nous améliorions la situation des Indiens dans le
Mexique d'aujourd'hui." rétorque Pablo surpris et déconcerté par cette réac-
tion émanant d'un Indien, c'est-à-dire de ceux dont il avait cru , scientifique-
ment, prendre le parti.
Mais Alberto ne laisse pas le temps à "l'apprenti anthropologue" de
méditer davantage ; il poursuit son idée :
"Ah, c'est un peu ce qu'essaie de faire l'I.N.I. à Cherân avec plus ou moins
de succès, depuis sa création en 1967. Je me souviens d'une anecdote d'un
villageois d'Urapicho qui, sans travail, s'était rendu à Cherân dans l'espoir
que le directeur de là-bas lui fournirait un emploi ; ce dernier demanda à
ce villageois s'il savait conduire, il répondit que non; il lui demanda encore
s'il avait une expérience en médecine ou dans l'entretien des animaux ou
encore dans le domaine des plantes médicinales, il répondit encore non ;
c'est alors que le directeur lui demanda étonné ce qu'il voulait faire et il
répondit à la grande surprise du fonctionnaire de 1 11.N.I. qu'il souhaitait
être anthropologue de car dit-il, " Voilà des gens qui se rendent
dans les communautés purépechas, posent des questions aux villageois et
font des enquêtes ; je parle purépecha, continua le villageois, je les ai vus
opérer et cela ne m'a pas semblé difficile ; je pense que le travail d'anthro-
pologue me conviendrait bien." Cette histoire a renforcé ma conviction qu'il
existe un monde entre ce que les anthropologues croient que nous sommes
et ce que nous sommes réellement. Il y a quelques temps à Ocumicho, des
Américains, anthropologues, sont venus faire une étude sur la culture
locale; disposant de peu de temps et souhaitant recueillir le maximum
d'informations, ils payèrent leurs interlocuteurs purépechas ; depuis, la
tradition s'est maintenue à Ocumicho ; les jeunes anthropologues qui
souhaitent s'informer dans cette communauté sont obligés à présent de
délier leur bourse, à moins que patiemment en gagnant la confiance des
villageois - ce qui n'est jamais acquis - ils ne parviennent à réaliser leur
étude sans échange marchand, au travers duquel la connaissance du milieu
se paye. Au moins si les habitants n'ont plus revu ces Américains, ni davan-
tage entendu parler des résultats de leurs études, ils auront pu profiter de
leur séjour éclair.
- Je trouve cela regrettable que l'on en soit arrivé à cette situation, où c'est
la recherche qui prime au détriment de l'éthique et des buts pratiques de
celle-ci. Mais, malgré ces problèmes, cette incommunicabilité entre
l'anthropologue et les gens avec qui il travaille, nous devons reconnaître
13 que c'est grâce à l'anthropologie que des mesures ont permis de faire
avancer les choses. Les meilleurs avocats des Indiens sont souvent les
anthropologues, ceux-là mêmes qui plaident leurs causes devant l'État et la
société civile ...
- Excusez-moi de vous interrompre, niais il me semble que personne parmi
les Indiens de la Meseta ne leur a demandé de jouer ce rôle ; les Indiens
existaient avant les anthropologues, quand les temps étaient plus durs pour
nous. Nous avons connu différentes sortes de défenseurs : les premiers
missionnaires, les insurgés, les révolutionnaires, plus récemment les
hommes politiques, les caciques locaux, les gens qui, comme dans les an-
nées cinquante avec les membres de l'Institut Linguistique d'Été, prêchent le
protestantisme, la désunion communautaire ; certains parmi nous se laissent
convaincre. C'est pourquoi, avec tout le respect que je vous dois, les anthro-
pologues, surtout ceux qui ne sont pas indiens, ne sont que d'autres défen-
seurs qui viennent ajouter leur nom à la longue liste qu'a forgée l'histoire
de notre soumission. Même, en te mariant - permettez-moi de vous tutoyer -
avec une purépecha, cette union ne te donnerait pas plus de droit qu'un
autre de défendre notre cause ... et pas moins non plus.
- Mais pourtant, ce qui est important c'est que l'on puisse parler de vous,
que vos voix puissent être entendues, notre rôle est d'être vos interprètes,
des médiateurs qui diminueraient la distance qui sépare le Mexicain de
l'Indien.
- C'est une mission bien délicate, d'autant plus qu'il vous reste à bien cerner
qui nous sommes, d'autant plus qu'il me semble que cette entreprise est
vouée par avance à l'échec, car qui allez vous défendre : les octogénaires
qui ne parlent pas espagnol ? les jeunes qui rêvent de suivre l'exemple de
leurs grands frères partis aux États-Unis ? les maîtres d'école qui se battent
pour faire valoir leurs droits sociaux, ? les priistes qui fondent leurs espoirs
dans la continuation bon gré, mal gré de la révolution ? les cardénistes qui
proposent un nouveau projet pour le Mexique? les paysans qui demandent
de nouveaux crédits, alors qu'ils n'arrivent pas à rembourser les prêts anté-
rieurs ? les artisans victimes de l'évolution du marché qui se calque sur
l'afflux touristique ? les femmes qui tentent de participer davantage à la vie
politique et aux décisions prises par les communautés ? ceux qui se sont
convertis aux protestantisme ? les ivrognes qui dilapident leur argent, alors
que leur épouse se démène pour élever et nourrir leur progéniture ? les
migrants qui, une fois en Californie, oublient d'envoyer leurs économies à
la femme et aux enfants restés sans le sou au pays ? ceux qui, au contraire,
ont réussi à monter un commerce et se sont enrichis en joignant leurs inté-
rêts avec ceux des gouvernants ? ceux qui, poussés par la pauvreté ou peut-
être attirés par la réussite éclair, se sont transformés en brigands qui arrê-
tent les automobilistes sur la route Carapan-Uruapan pour les détrousser,
14 parfois pour les assassiner et même violer quelques malheureuses, au bout
de la nuit ? bref de qui allez vous être les porte-parole ?
- J'avoue que je n'avais pas envisagé la question sous cet angle. Mais au
moins, il faut défendre la culture et les valeurs purépechas pour que cette
mémoire ne soit pas perdue à jamais.
- Tu sais, j'ai entendu parfois, lors de la célébration de fêtes en l'honneur du
Saint Patron protecteur de la commune, ou lors de célébrations religieuses
qui rassemblent la plupart des membres de la communauté, des gens, des
Purépechas, se plaindre des dépenses jugées démesurées, alors que cet
argent aurait pu être utilisé autrement pour résoudre le problème de l'eau
qui fait cruellement défaut dans les communautés de la région. Ces gens
sont pourtant indiens de souche, mais ils pensent que la tradition coûte
cher. Sous l'égide de l'I.N.I. et d'organisations de jeunes purépechas, des
fêtes qui avaient disparu ou qui étaient tombées en désuétude sont à
nouveau célébrées ; PI.N.I. encourage les artisans à travailler en recourant
à des techniques anciennes, alors qu'il y a une crise dans l'artisanat due aux
problèmes de commercialisation et à la mainmise des intermédiaires sur ce
secteur. Des gens proposent de créer des ateliers de langue purépecha,
alors que la tendance linguistique va vers une disparition de la langue ; je
crois qu'il y a cette culture tenue, portée à bout de bras et celle, l'autre, qui
avance et qui se fonde davantage sur le quotidien et l'adaptation des gens à
la conjoncture actuelle.
- Mais justement ces initiatives permettent d'enrayer la tendance à la dispa-
rition de certains traits spécifiques de la culture purépecha. Il faut, je crois,
encourager cette entreprise.
- C'est sûr, mais n'est-il pas trop tard ? Ou plutôt ne risque t-on pas dans
quelques années d'exclure des critères de cette indianité ceux qui ne parlent
pas le purépecha, ceux qui ne veulent pas participer aux dépenses engagées
pour la célébration d'une fête de village, ceux qui migrent et qui vivent
ailleurs tout en entretenant des liens de parenté et d'amitié avec leur village
d'origine ? Ne risque-t-on pas de mettre à l'index ceux qui pensent que
notre problème économique, la pauvreté, doit être pris en charge par de
nouvelles forces montantes, comme celle des maîtres d'école bilingues ? Tu
sais, nous ne sommes pas isolés ; au fond nous sommes aussi mexicains,
c'est en tout cas ce que l'on nous a inculqué depuis 1821. Notre commu-
nauté est traversée par les mêmes problèmes, les mêmes résonances cultu-
relles que l'ensemble du pays. Nous ne sommes pas en marge de ce qui se
passe, nous aussi nous avons pu suivre la guerre du Golfe et les Jeux Olym-
piques de Barcelone. Nous aussi, nous avons été déçus par la délégation
d'athlètes mexicains qui y ont pris parti Bien sûr, vivre à Paracho ou à
Cheràn n'est pas la même chose que de résider dans une grande ville, mais
il y a peut être autant de choses qui nous attachent au Mexique que
15 d'éléments qui, culturellement, nous éloignent du modèle ou des modèles
que prône la société civile et urbaine de ce pays. Nous sommes aussi,
comme chaque Mexicain, dépendants du centre politique et économique du
pays, de Mexico. Peut-être que les anthropologues entreprennent une quête,
la découverte d'une espèce de paradis ethnique préservé, mais cela n'existe
plus, vous et d'autres avez épuisé les espaces de découverte. Enfin, je crois
qu'il ne faut pas être contre l'évolution, le changement dans tous les
domaines, même si parfois ses contours paraissent discutables, car on ne
peut pas revenir en arrière. Ce serait un comble tout de même d'imaginer
que ce sont les anthropologues qui, culturellement, soient plus intégristes
que ... les Indiens eux-mêmes ; peut-être que la société, le monde veulent
nous faire jouer un rôle nouveau, celui d'incarner la pureté, la noblesse,
l'autre face d'un monde cupide et violent qui se déchire, alors que nous
avons été initiés à ces vices, depuis bien longtemps. Ces marques faites au
fer rouge de l'histoire constituent un autre trait de notre comportement
collectif
- Si ce n'est pas indiscret quelle est votre profession ?
- Je suis propriétaire d'un restaurant situé à la sortie de Paracho, en direc-
tion d'Uruapan. J'ai monté cette affaire après avoir travaillé aux Etats-
Unis, en Californie, pendant prés de dix ans ; grâce à l'argent que j'ai
réussi à épargner là bas, j'ai monté, il y presque sept ans, un restaurant
familial. Ma femme, mes deux filles et l'un de mes garçons, le plus jeune,
m'aident pour le service et la cuisine. Mais, aujourd'hui, ce ne sont pas tous
les jeunes qui réussissent à mettre de l'argent de côté lorsqu'ils reviennent
au pays ; de plus, le travail est plus difficile à trouver qu'auparavant et les
jeunes ont des vices, c'est pourquoi certains se retrouvent aussi pauvres que
lorsqu'ils sont partis.
- Y a-t-il beaucoup d'Indiens qui migrent ?
- Oui, aujourd'hui la terre ne nourrit plus tout le monde. Sur place, le
travail se fait rare et il est mal payé ; beaucoup de gens se consacrent au
commerce itinérant ; ils vendent des curiosités touristiques, et une foule
d'autres choses. Les jeunes partent en ville s'employer dans la construction,
d'autres vont faire les récoltes à Zamora ou à Uruapan. La vie est devenue
difficile ; il y a des jeunes qui, une fois leur diplôme en poche, ne trouvent
pas de place et sont obligés de faire tout autre chose que ce à quoi ils se
destinaient.
- Évidemment, le Mexique traverse des moments difficiles, ajoute Pablo,
c'est pourquoi j'insiste là dessus : défendre la culture purépecha et les
valeurs qui l'entourent permet de mieux supporter la crise et peut-être que
par ce resserrement des liens communautaires il sera possible de franchir
ce cap pour, après, vivre des jours meilleurs.
16 - Oui, mais malheureusement ces initiatives viennent du dehors et les gens
qui sont en charge de ces dossiers connaissent peu la région et ses habi-
tants. Nous avons vu beaucoup de gens venir nous parler de programmes de
développement économique et social sans résultats ; nous avons écouté
leurs discours et aujourd'hui nous sommes las de ces promesses, de ces
mirages. Et puis, nous sommes toujours obligés de nous adapter aux critères
qu'imposent ces bureaucrates. Le problème des relations entre nous, les
Purépechas, et le reste de la société, c'est qu'on ne nous consulte pas et, si
c'est le cas, nos intentions sont travesties. Enfin, en ce qui concerne
l'anthropologie, tous les projets de recherche naissent de la tête d'étrangers,
de gens qui ne sont pas purépechas, et pas de celle des Indiens qui ne
veulent plus être des objets de curiosité ; peut-être qu'un pas considérable
sera franchi, lorsque la communauté avec l'ensemble de ses membres pro-
posera aux anthropologues un projet de recherche. Mais c'est peut-être une
autre utopie."
Pablo, soudain muet, sort un carnet de la poche de son blouson et
commence à noter l'essentiel de cette conversation propitiatoire pour lui qui,
passionné et empli de bons élans envers les Indiens, cherche à mieux
comprendre qui sont ces gens, les Purépechas, des Indiens parmi tant
d'autres ; tous ces Indiens qui ont posé à l'Occident et continuent maintenant
à poser au Mexique une énigme vieille de plus de 500 ans. Et puis Albert()
tue ce silence éphémère en témoignant d'un état de surprise :
" Pourquoi notes-tu des choses sur ton carnet ?
- C'est pour que je me rappelle de ce que vous m'avez dit avant que ma
mémoire ne me trahisse, car vous avez éclairé ma lanterne sur bien des
points, levé des doutes, annulé mes a priori.
- Mais tu sais, ce que je t'ai dit ne vaut que pour moi, je t'ai expliqué que
nous, les Purépechas, sommes très différents les uns des autres, même si
nous partageons des valeurs et des traditions que nous avons su défendre au
cours des siècles ; il n'est pas sûr qu'un autre Purépecha partage mon point
de vue ; et puis, il n'est pas certain que je puisse te tenir ce discours dans
quelques temps, car tout évolue et plus vite encore les hommes. Je crois que
ce qui importe ici c'est le contexte, la spontanéité de notre conversation et
que la teneur de tel ou tel propos est secondaire ; c'est un peu comme
lorsqu'un ivrogne qui sympathise avec toi te dit qu'il va t'inviter chez lui, et
que le lendemain, dessoûlé, il te croise dans la rue sans même te recon-
naître. Nous sommes aussi mexicains et nous savons mentir, nous savons
prononcer les mots que veulent écouter les gens qui parlent avec nous ;
néanmoins, j'espère que quand tu seras installé à Zamora, tu me rendras
visite à Paracho, à mon restaurant, et que, autour d'un bon repas, nous
pourrons reprendre cette conversation.
17 - Oui certainement et c'est avec un très grand plaisir que je reprendrai avec
vous cette discussion où nous l'avons laissée ; peut-être les choses seront-
elles plus claires pour moi à ce moment là ; mais pour l'heure, mon premier
objectif va être de mener à bien ma recherche dans une communauté puré-
pecha de la Meseta qui soit la plus authentique possible, la plus préservée
des vagues déferlantes de l'acculturation mexicaine.
- La plus authentique ? La plus préservée ? Ce qui, j'imagine, signifie que
les autres communautés, celles que tu n'aurais pas choisies, sont des repro-
ductions purépechas, des "photocopies" de la communauté où tu irais
travailler. ; pourtant, chacune d'entre elles mérite d'être connue autant pour
sa spécificité que pour ses points de ressemblance avec les autres."
Alberto tourne alors le dos à son jeune compagnon de voyage ; il
appose sa tête sur le dossier de son siège et se met à somnoler. Pablo, de son
côté, tourne son regard vers les paysages que traverse l'autocar qui
s'approche inexorablement du coeur de la terre de l'ancien royaume tarasque;
il se met à rêver ... éveillé. Tout à coup sorti de son songe conscient, Pablo
demande à Alberto :
" Mais peut-être que les Purépechas et notamment les femmes, affichent,
grâce à leur costume et à leurs manières d'être, une apparence, disons une
image, pour l'étranger, celle de l'indien."
Alberto, à moitié endormi, entend la question et l'inquiétude qui
transparaît dans le ton de la voix de Pablo désireux de comprendre ; il se
tourne alors et enchaîne :
" L'apparence de l'Indien ? Sans doute mais l'image que renvoient les
Indiens au Mexique c'est le miroir dans lequel ce pays se contemple, c'est-à-
dire un pays où beaucoup de choses restent à faire pour promouvoir une
meilleure relation entre Indiens et non-Indiens. Et puis l'apparence n'est
que l'apparence, car on peut se déguiser en indien; j'ai vu maintes fois venir
me rendre visite ces jeunes filles anthropologues vêtues des chemisiers
traditionnels, ceux-là mêmes que portent les femmes indiennes de la région;
tu sais, il faut que tu saches que les vêtements traditionnels des femmes sont
loués par des visiteurs, lorsqu'une fête de village est organisée ; ces jeunes
filles, parées des atours purépechas, jouent, quelques heures durant, aux
indiennes. Les jeunes s'habillent avec du jean, les hommes mettent des
bottes et des chapeaux de rancheros ou de vaqueros ; leur costume ne les
différencient guère des paysans du coin qui ne sont pas indiens ; et pourtant
nous sommes certes mexicains, mais à part."
18 Pablo, encore une fois s'interroge en silence : plus il pense se rappro-
cher de la vérité et plus il lui semble s'en éloigner. C'est alors qu'une
dernière fois Alberto rompt cette méditation :
" Il te reste à connaître la région, les gens, à te faire des amis, à être invité
à manger un churipo, à participer à une fete de village, à filer un coup
demain dans les champs ou à l'atelier, à assister à un Jaripeo (courses de
taureaux), bref à vivre avec les Purépechas ; il te reste aussi à remettre en
cause ce que tu as lu, car ces livres, mêmes récents, sont figés à jamais, ils
appartiennent au passé, alors que la réalité et le quotidien sont au dehors et
en transformation ; ils changent sans cesse parce qu'ils sont poussés par les
hommes."
Les deux voyageurs échangent un dernier regard d'où émerge un
sourire amical ; cette marque de respect mutuel met un terme à cette
conversation. À moins de deux heures de l'arrivée, chacun adopte la position
classique et l'attitude passive des autres voyageurs assis dans ce vase clos
métallique qui fonce en direction de Uruapan.
Remarques sur l'ouvrage
Si j'ai choisi de débuter mon propos par une fiction, c'est pour
installer d'emblée le lecteur dans une situation du quotidien mexicain.
Comme s'il avait pris place dans ce probable autocar, il devient un spectateur
attentif de ce dialogue imaginaire (ou imaginé). Certains anthropologues,
comme James Clifford ou Clifford Geertz l , n'hésitent pas à parler de fiction
pour qualifier le texte anthropologique. Dans cette prose disciplinaire, il est
souvent question de raconter mie histoire qui pourrait se résumer de la sorte:
il était une fois, un anthropologue sur un terrain lointain en train de
converser avec un de ses semblables. La fiction ne s'oppose pas à la réalité,
car celle-là prolonge le sens que celle-ci dévoile. Ce genre est une manière
de faire partager un énoncé qu'il soit ou non scientifique. Néanmoins, cet
ouvrage n'est pas un roman pas plus du reste qu'un docte traité de sociologie
sur l'identité purépecha. Il est avant tout l'expérience humaine et scientifique
d'une recherche de vingt-six mois, étalés de 1989 à 1993, que j'ai menée
dans une région indienne de l'État de Michoacàn au Mexique : la Meseta
Purépecha 2 .
1
Cf. Clifford Geertz Ici et là-bas. L'anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, 1996
et C. Geertz, J. Clifford y otros El surgimiento de la antropologia posmoderna, compilacién de
Carlos Reynoso, México, Gedisa, 1991.
2
Le travail d'observation s'est déroulé dans les municipes (communes) de Cherân, de
Paratito, de Nahuatzen et de Charapan, ainsi que dans la communauté de Tarecuato. Cette zone se
situe dans la partie nord occidentale de l'État de Midmacan.
19 Mechuacan Andpu Ce livre aurait pu s'intituler Cette locution
vernaculaire purépecha, qui signifie "être originaire du Michoacàn", illustre
à elle seule et d'une manière cardinale les fondements historiques et
toponymiques de l'identité ethnique en milieu purépecha. Connue il en est
question plus loin, dans le chapitre trois, Mechuacan est le terme
toponymique qui désignait l'empire tarasque (ou purépecha) avant l'arrivée
des conquérants espagnols. Il importe déjà de retenir l'idée selon laquelle le
lien qui unit un peuple à son territoire est la base qui soutient l'édifice
identitaire et les Purépechas, quant à eux, n'échappent pas aux effets de ce
principe. C'est pourquoi la mémoire collective est d'abord mémoire des lieux
habités : une topomnésie.
Mon expérience de terrain construite aux côtés des Purépechas, je
(sunna cuin l'ai d'abord traduite sous la forme d'une thèse de sociologie
laude), intitulée "Indiens et Identité au Mexique : l'exemple de la Meseta
Purépecha", que j'ai soutenue publiquement, selon la formule académique
consacrée, à l'université de Perpignan, en 1997. Cette expérience je souhaite
à présent la partager avec un autre public de lecteurs. Mais un texte doctoral
n'est pas le texte qui en divulgue certains aspects, sous la forme d'une
publication. C'est pourquoi je me suis résolu à ne présenter ici que les
éléments qui renvoient de près au Mexique, aux Indiens, au Michoacàn, à la
Meseta et aux Purépechas. Le reste, c'est-à-dire les propositions théoriques
sur une sociologie de l'identité, je les laisse en grande partie de côté, sans
doute pour un prochain projet de publication. Dans Mechuacan Anapu, il
sera largement question d'Indiens, d'indigénisme, de Meseta, de Michoadn,
de Purépechas, de migration, de revendications ethniques, d'artisanat bref de
terrain, d'emphie, d'observation, d'analyses et de réflexions centrées sur
l'identité sociale en milieu indien mexicain. Il sera surtout question de
procurer au lecteur un certain plaisir à lire cet ouvrage et peut-être de
l'entraîner, avec sa complaisance, dans un voyage, de l'autre côté de
l'Atlantique. Et pour commencer de quel problème traite cet ouvrage ?
Quelques précisions s'imposent.
Indiens et identité au Mexique
Que nous apprend la question de l'identité en milieu indien
mexicain, dans la mesure où elle porte aussi sur les fondements de la société
nationale mexicaine ? Cette question pivote sur deux gonds : les Indiens sont
d'abord une réalité régionale et ils sont aussi une réalité politique nationale.
Autrement dit, la présence régionale des Indiens du Mexique forme, sur un
plan politique, une problématique nationale. Plus de cinq siècles constituent
20 la durée de cette problématique ; 10,7% de la population du Mexique
représente officiellement son ampleur démographique' ; cinquante-six
langues 2, c'est la variété culturelle dans laquelle elle se présente ;
paysanneries, migrations, mobilisation sociale sont quelques-uns des
processus qu'elle met en avant sur la scène mexicaine et ses coulisses
internationaux. À cette problématique, la politique indigéniste de l'État 3
apporte une réponse partielle et partiale à la société mexicaine, réponse qui
tourne, encore, autour de l'intégration et de la protection des communautés
indiennes du pays.
Làzaro Càrdenas, au cours de son dernier discours présidentiel
(premier septembre 1940) adressé à l'Honorable Congrès de l'Union,
affirmait: "Notre problème indigène n'est pas de conserver indien l'Indien,
ni d'indianiser (indigéniser) le Mexique, mais il s'agit de mexicaniser
l'Indien." A cette époque, c'est d'en haut, depuis la société globale, depuis
ses institutions, depuis l'exécutif qui les représente que le problème indien
doit être résolu : faire de l'Indien le Mexicain qui rassemble ses compatriotes
sous la bannière des valeurs de la tradition et des racines profondes dans
lesquelles s'ancre le peuple mexicain.
Sur un plan anthropologique, cette problématique ne se centre pas
sur l'intégration des Indiens à la société globale, car les Indiens sont aussi
mexicains. Elle consiste à comprendre d'une part dans quelle mesure les
Mexicains sont aussi parfois des indiens ; il y a là semble t-il un conflit entre
l'appartenance ethnique et l'identité nationale ; et d'autre part, dans quelle
mesure les appartenances indiennes sont-elles des fondements d'un système
d'identités mexicaines ? Cette mise en rapport Indiens/métis implique la
superposition de plusieurs Mexiques. Elle implique une continuité entre les
appartenances ethniques et l'expression nationale et des coupures entre cette
parole et l'affirmation de l'indianité. Le problème n'est ni purement social,
1
C'est sur cette donnée que l'Institut National Indigéniste (I.N.I.) pose les éléments de la
problématique indigéniste au Mexique. Voir Indicadores socio-econômicos de los pueblos
indigenas de México, México, I.N.L, 1993, pp. 23-25.
2
On peut ajouter que certaines langues (par exemple le zapotèque, ben zaa, qui se
subdivise en d'autres langues qui rendent difficiles les échanges entre ces Indiens ou encore le
nàhuatl dont l'aire géographique de distribution couvre plusieurs États du Mexique) voient leurs
formes se différencier de manière significative. Peut-on parler encore de 56 langues ?
3
Celle-ci, sous l'égide de Làzaro Càrdenas, est définie en 1940 à Pàtzcuaro, lors de la
première rencontre indigéniste interaméricaine : il est décidé de créer un Institut Indigéniste ; il voit
le jour en 1948, avec à sa tête l'archéologue Alfonso Caso. Voir Qué es el INI ? México,
Ediciones del Instituto Nacional Indigenista, 1955.
4
Voir Palabra y documentos pûblicos de Làzaro Càrdenas, informes de gobierno y
mensajes presidenciales de ano nuevo, 1928-1940, Vol 2, México, Siglo )0<I, 1978, p. 189.
21 puisque les Indiens ne sont pas seulement des paysans, ni purement
anthropologique, car les Indiens disent autre chose que ne dit pas leur
indianité représentée du dehors. Le problème se pose en termes de
circonstances spatiales, car la rencontre de l'espace avec une conception du
temps s'investit dans un rapport d'actions que scandent des manifestations
sociotiques (marquer une différence). La révolution de 1910, comme la
récente lutte engagée par l'AZLN dans le Chiapas, ont fait émerger l'ancrage
premier des sociétés indiennes du Mexique : la terre et ses locatifs. Les
processus migratoires, dans lesquels se sont impliqués de différentes
manières les communautés indiennes, mettent en avant l'assimilation d'un
espace, un horizon, par un temps communautaire qui se convertit en une
série de lieux incarnés par une présence indienne'.
Dans le Mexique d'aujourd'hui, le problème ethnique consiste à
retrouver le chemin perdu qui mène aux appartenances indiennes, à l'heure
où les projets économiques ne parlent que de globalisation. C'est entre les
Indiens du Mexique, que le Mexicain côtoie sans parfois s'en rendre compte,
et l'accession symbolique de ce dernier au marché économique de l'Accord
de Libre Échange Nord-Américain (Alena), que se jouent les identités
mexicaines. C'est dans la construction d'un système de différences culturelles
et sociales, qui évacue l'indifférence nationale, que peut s'opérer
l'articulation entre des appartenances locales et un sentiment national.
Le problème de l'identité dans le Mexique d'aujourd'hui met en
évidence une série de faits qui souligne sa nature dialectique : l'expression
de l'identité nationale prend appui sur l'urbain et traduit la volonté politique
d'asseoir les bases nationales de cette société ; elle accorde un rôle
prépondérant à la ville de Mexico, comme centre névralgique de cette
expression ; elle instaure un décalage entre les symboles liés à la terre,
comme la Réforme Agraire, le creuset ethnique et rural du pays et une
réalité sociologique devenue résolument urbaine depuis les années soixante 2 .
Ces symboles, qui orientent la trajectoire sémantique de l'identité mexicaine,
se regroupent dans ce que j'appelle les Grands Ensembles Consensuels. Ces
1
Dans le Mexique indien l'ethnonyme provient dans la plupart des cas du toponyme, ce
qui réitère le caractère premier de l'espace sur lequel les corps inscrivent leur empreinte ; cf. Camion
Valjulian "Histoire du Mexique et histoire du lexique : les transferts sémantiques de mexicano"
Caravelle, No 62, 1994, p. 165.
2
Près d'un Mexicain sur quatre réside à México et si l'on tient compte des migrations
pendulaires et hebdomadaires la proportion est sans doute plus élevée. Dans le reste du pays, la ville
(Guadalajara, Monterrey, Puebla, Veracruz, Querétaro, entre autres) est ce qui caractérise la
Nuevo structuration de cette société. Cf Philippe Schatlhauser, "El nuevo mapa de Michoacàn", in
procesos socioespaciales, polfticos, y culturales del territorio, Mexico, Instituto Dr José Maria
Luis Mora, Castro de Estudios del Territorio, 1994, pp. 27-50.
22 derniers deviennent le fonds idéologique, grâce auquel les grands
intégrateurs, comme l'École, et dans le cas du Mexique indien, l'Institut
National Indigéniste, diffusent cette parole qui met l'accent sur la nécessaire
participation du Mexicain à une totalité nationale.
Ces Grands Ensembles Consensuels (GEC) sont avant tout des
idées muées en symboles, c'est-à-dire une certaine conception historique de
la place du Mexique dans le monde. La fondation de Mexico,
l'indépendance, la Réforme Agraire, la Révolution, le catholicisme mexicain
et le statut du Président de la République comptent au nombre de ces GEC.
Mais ces derniers abritent leur propre contradiction : le nom de la ville est
en même temps le nom du pays, l'émancipation politique vis à vis de la
Couronne Espagnole coïncide avec le maintien de la langue et de la culture
apportées par le conquérant, la question agraire est aujourd'hui tributaire
d'un Mexique devenu urbain, la Révolution est une institution', la religion
est à la jonction entre le Mexique indien et le Mexique métis, et le chef de
l'exécutif est un monarque qui règne l'espace d'un sexenat.
Ces éléments sont au coeur de la problématique que pose la
sociologie de l'identité dans le cas du Mexique. Dans la Meseta Purépecha,
la confrontation de ces piliers idéologiques, qui aspirent l'élément ethnique
vers sa fusion et la confusion de ses particularités dans un ensemble
national, avec ce que recèlent les appartenances et les identités indiennes
propres à cette région, tend à clarifier les limites qui séparent le modèle
dominant de l'identité mexicaine des bases ethniques du pays et construisent
les facettes d'une différence mexicaine.
Je crois à présent utile de consacrer quelques lignes pour dresser un
tableau descriptif de la Meseta Purépecha 2 et de l'Etat de Michoacàn.
Ajoutée aux deux cartes glissées à la fin de cet ouvrage, cette présentation
synoptique permettra au lecteur de mieux situer cet espace régional dans la
fédération mexicaine et de découvrir quelques unes de ses caractéristiques
sociologiques et anthropologiques.
1
Le sigle du Parti au pouvoir, Parti Révolutionnaire Institutionnel, témoigne de cette
mainmise idéologique sur les conceptions du dtangement politique.
2
La Meseta est l'une des quatre régions purépechas du Michoacan avec la Caniada de los
Once Pueblos ("Le vallon des onze villages"), la Ciénaga (marécage) de. Zacapu et la zone
lacustre de Pâtzcuaro.
23 Précisions sur le lieu d'observation
La Meseta Purépecha est un petit bout de Mexique, tout juste
représentatif' d'un ensemble géographique que sa variété 2 caractérise. La
Meseta est un plateau d'origine volcanique', dont l'altitude moyenne oscille
entre 1.800 et 2.300 mètres. Les volcans actifs 4 confèrent à ce paysage un
ton chaotique. La température moyenne avoisine les vingt degrés, avec des
températures négatives en hiver (décembre à janvier). La superficie de cette
région est élastique s, selon les découpages faits par les chercheurs et les
institutions de tous bords.
Le paysage de la Meseta se compose de forêts 6, de pâturages et de
champs cultivés où domine la culture du maïs". Le développement de cette
1
Des pages et des pages d'arguments qui pencheraient dans le sens d'une justification
méthodologique et théorique du choix du terrain ne dissiperaient pas le fait que tout lieu mis en
exergue est l'expression d'une centralité subjective qui précède toutes les pages. Il n'y pas de lieux
en soi, mais des interprétations de celui-ci.
2
Cf. Claude Bataillon, Les régions géographiques au Mexique, Paris, Institut des
Hautes Études d'Amérique Latine, 1968.
3
Cf Pedro Alvarez-Icaza et alii Los umbrales del deterioro, la dimensiOn ambiental de
México, FundaciOn Ebert Stiftung, UNAM-PAIR, un desarrollo desigual en la regiôn purépecha,
1993, pp. 40-42. Je donne ci après quelques indications sur les principaux volcans de cette région :
près de la communauté de Cheran se trouvent les volcans Tarucun, Borrego (mouton), El
Huanillo, Cuncttndicata. Près de la communauté de Paracho, il y a le Cerrito Pelôn (colline
chauve), le Paracho Viejo, le San Miguel , la formation Cerros Cumbuan. et le Cerro Paracho
(3347 mètres). Près de la communauté de Nahuatzen, domine les volcans El Pikin (3385 mètres) et
El Guaxan. Et non loin de la communauté de Charapan, se dressent les volcans Jaratzindan,
Juatqueri et El Tecolote (chouette).
4
est apparu en février 1943 in Lucia Garcia Lépez, Le demier en date, le Paricutin,
Nahuatzen, agricultura y comercio en una comunidad serrana, Guadalajara, El Colegio de
/vlichoacàn, 1984, p. 17. ; l'émergence du Paricutin a détruit le village de San Juan Paraganricutiro
qui a été reconstruit plus loin au Sud, à l'Ouest &Campan, sous le nouveau nom de San Juan Nuevo
Parangaricutiro.
5
Selon Thierry Linek, la Meseta a une superficie approximative de 2.000 km2, Cf. El
Campesino desposeido, México, CEMCA, El Colegio de Michoacàn, 1988, p. 45 ; selon
l'administration saliniste, elle s'étend sur 5.092,92 km2, Cf. "Programma de Desarrollo de la Meseta
P'urhepecha de Michoacén", México, Solidaridad, 1992, p. 5 ; selon les Purépechas migrants,
l'espace est continu et la Meseta a des recoins jusque vers Pomona, dans la grande banlieue de Los
Angeles.
6
Dans la Meseta, il y a sept types de pin qui poussent entre 1.600 et 3.200 mètres : le
pinus pseudostrobus, le pinus leiophylla, le pinus montezumae, le pinus douglasiano, le pinus
michoacano, le pinus oocarpa et vers les sommets le pinus Hartwegii. ; à cette variété s'ajoutent
et des sapins qui poussent jusqu'à 2.800 mètres. Cf. Pedro Alvarez-Icaza et al, huit types de chêne
op. cit., pp. 46-49.
La communauté de Cheràn s'est spécialisée, depuis la première moitié du XVIIe siècle,
dans la culture du maïs. Voir Gonzalo Aguirre Beltràn, Formas de gobierno indigena, México,
I.N.I., 1981, pp. 166-167.
24 végétation et de l'activité agricole est encouragé par des précipitations
abondantes et régulières, en dépit de l'absence de rivières et de sources
naturelles importantes. Mais la déclivité du terrain et la structure du sol, qui
ne retient pas l'eau, provoquent un manque d'eau chronique dans les
communautés de la Meseta. Cette carence semble être un fait culturel chez
ces Purépechas montagnards : leurs contes et leurs mythes entérinent cette
situation de fait. L'eau, à la fois prodigue et avare, s'élève au rang d'élément
sacré dans cette culture amérindienne et est un motif de lutte sociale.
Généralement, la saison des pluies s'échelonne de mai à septembre, voire
octobre. Elle laisse place ensuite à une saison sèche que caractérisent des
vents tourbillonnants (Remolinos).
La forêt de la Meseta est l'objet de toutes les convoitises. Avec
l'exploitation du bois de cette région, les industries de la pâte à papier et de
la cellulose se sont développées à Morelia, ainsi que celle de la résine à
Zitacuarol . Les forêts de la Meseta se dégarnissent, au rythme où se
garnissent les comptes en banque de quelques entrepreneurs et d'une poignée
d'accapareurs locaux, et ce même si des lois fédérales réglementent
l'exploitation du bois e. Cette matière première a favorisé le développement
d'un artisanat très particulier que symbolisent les maisons typiques de la
Meseta : les trojes. Dans la plupart des communautés, de nombreuses petites
scieries familiales couvrent les besoins de l'artisanat local. D'autres, plus
importantes, fournissent en bois le marché michoanèque et national : c'est le
cas de la scierie communale de Santa Cruz Tanaco.
Le peuplement de la Meseta est moins dispersé que dans d'autres
régions ethniques du pays 3. Cette réalité s'explique en partie par l'arrivée
rapide de missionnaires franciscains (à partir de 1526) et augustins (vers
1537) qui fondèrent plusieurs communautés 4 pour regrouper les familles
purépechas dispersées dans la Meseta. Selon le dernier recensement de 1990,
la population des communes de la Meseta est de 83.025 habitants 5. Les
1
Cf. Jorge Zepeda Patterson, Michoacdn, sociedad, economia, politica y cultura,
México, UNAM, 1988, p 24.
2
Cf. Pedro Alvarez-Icaza et alii, Los umbrales del deterioro, op. cit., p. 37.
3
Comme c'est le cas des Huichols et des Coras de la Mesa del Nayar (Nayarit) ou des
Tarahturtaras (Riiramuris) des montagnes du Chihuahua
C'est le cas de San Francisco Charapan fondé par les franciscains (Cf. Janet Brody Esser,
op. cit., p. 38) vers 1580 et San Francisco Tarecuato qui fut abandonné par ses habitants, après la
conquête espagnole de l'empire tarasque en 1522, puis réorganisé sous l'impulsion de ses habitants
et d'un franciscain, Fray Jacobo Daciano. Cette communauté dispose d'un couvent franciscain qui
marque la transformation spirituelle et spatiale de Tarecuato. Voir Jean Pavageau, L'autre
Mexique. Culture indienne et expérience de la démocratie, Paris, L'Harmattan, 1992, pp. 20-21.
5
Soit : 28.632 habitants dans le municipe de Paracho ; 20.725 dans celui de Nahuatzen ;
25 langues parlées dans cette région sont respectivement l'espagnol, le p'urhé
(vernaculaire) et ... l'anglais, étant donnée la migration vers les États-Unis.
Le maïs', comme dans toute l'aire méso-américaine, est l'élément de
base de l'alimentation, le motif pour lequel les paysans de la Meseta et leur
famille se mobilisent et l'un des symboles de la culture ethnique locale. Au
Sud de la Meseta, autour d'Uruapan, la culture de l'avocat, depuis les années
soixante2, a converti cette partie du Michoacân en premier producteur du
pays et parfois du monde : Uruapan est devenue la capitale de "l'or vert".
L'eau coule dans les plantations avocatières ; elle est par contre beaucoup
plus parcimonieuse dans les champs de maïs. L'autosubsistance, qui
caractérise l'agriculture (maïs, haricot) des municipes purépechas, fait face
aux zones de prospérité du secteur primaire du Michoacàn : Uruapan et
d'Apatzingan, au Sud-Est, là où se développent les cultures de la canne à
sucre et du melon ; au Nord et au Nord-Ouest, à Zamora, où des exploitants
américains ont introduit la culture de la fraise dans les années soixante, à La
Piedad, capitale porcine du Mexique et à Sahuayo qui est un important
centre laitier. Nombre de journaliers purépechas s'emploient dans ces zones
agricoles. Cette région fait partie du grenier agricole du Mexique, El Bajlo,
lequel se prolonge dans les États de Jalisco et de Guanajuato.
Le Michoacân est l'un des trente et un États de la fédération
mexicaine, à laquelle se joint le District Fédéral de Mexico. L'État de
Michoacân, dont la superficie est de 59.864 kilomètres carrés (soit 3% du
territoire national), se situe dans la région du centre-occident du Mexique. Il
a pour États limitrophes : au Nord-Ouest l'État de Colima, au nord et au
nord-ouest l'État de Jalisco, au Nord l'État de Guanajuato, au Nord-Est l'État
de Querétaro, à l'Est l'État de Mexico et au Sud l'État de Guerrero. Le
Michoacàn dispose d'une côte sur l'océan Pacifique.
La division politique de l'État de Michoacàn repose sur 113
communes (municipes) qui s'articulent aux 2.403 communes du pays. La
14.780 dans celui de Cherzin et 10.617 dans celui de Charapan ; enfin les communautés de
Tarecuato et La Cantera comptent respectivement 5.754 et 2.517 habitants. Voir Michoacdn,
Resultados definitivos, Datos por localidad (integraci6n territorial), XI Censo de poblacién y
vivienda, 1990, Aguascalientes, Institut() Nacional de Estadisticas, Geografia e Informatica, 1991,
pp. 90-91,p. 113,p. 117 et p. 127.
1
À propos du maïs voir Arturo Warman, La historia de un bastardo : maiz y
capitalismo, México, Fondo de Cultura Econômica, 1988.
2
Cette période correspond à la mise en place de la Révolution Verte, dont les prodromes
remontent aux années cinquante, moment choisi par le pouvoir fédéral pour orienter l'effort de
l'agriculture nationale vers le développement industriel. Voir Thieny Lincic, op cit. , pp. 19-26 et pp.
83-87
26 ville de Morelia est le siège du pouvoir et du gouvernement de cet État. La
population du Michoacàn s'élève à 3.548.199 personnes' ; les Purépechas
représentent près de 3% de cette population 2. Cette proportion fait de cette
ethnie une double minorité démographique : dans cet État et au sein des
groupes amérindiens du pays 3. L'économie de l'État de Michoacàn est
tournée vers l'agriculture et la transformation de cette production, même si
elle dispose de quelques "enclaves industrielles" comme le complexe
sidérurgique de "Las Truchas" de Puerto Làzaro Càrdenas mis en place dans
les années soixante-dix. La Meseta apparaît représentative de cette réalité
économique, même si l'agriculture y est davantage affaire d'autosubsistance 4 .
Orientation sociologique
Cet ouvrage se veut une contribution à la définition d'une sociologie
de l'identité, une contribution qui résulte d'une observation sur le terrain.
Cette sociologie rime avec anthropologie sociale, tant il est vrai que poser la
question de l'identité en milieu purépecha sans une approche
anthropologique me paraît être une gageure. En outre, j'avoue, sans détours,
avoir fait au Mexique de la sociologie et de l'anthropologie, sans savoir à
quel moment précis j'étais dans l'une ou dans l'autre de ces deux approches ;
et j'assume le parti pris qui consiste à laisser à d'autres le soin de polémiquer
inutilement sur les supposées frontières épistémologiques qui sépareraient
hermétiquement ces deux disciplines. Je crois qu'il importe surtout pour le
chercheur mobilisé par ce genre de problématique d'avoir davantage de
questions que de certitudes et de cultiver patience et curiosité, plutôt que de
se préoccuper de savoir si sa démarche sort ou non des rails de la sociologie.
1
Voir Michoacém, Resultados definitivos, datas por localidad. XI Censo de poblaciôn
y vivienda, 1990, Aguascalientes, INEGI, 1991, p 1. En guise de point de repère, la population du
Mexique en 1990 était de 81249645 ; in Estados Unidos Mexicanos, resumen general, XI Censo
5eneral de poblaciôn y vivienda, 1990, Aguascalientes, INEGI, 1992, p. 2.
Le recensement de 1990 calcule à 104.320 le nombre de Purépechas du Michoacan,
c'est-à-dire 87.088 personnes de plus de 5 ans et 17.232 de moins de 5 ans, dont le chef de famille
parle la langue purépecha (monolingue ou bilingue espagnol ). Cf. Michoacôn, resultados
definitivos, tabulados bàsicos, tomo J, XI censo general de poblaciôn y vivienda,
Aguascalientes, INEGI, 1991, p 194 et p 204.
Les Purépechas représentent 1,5 % de la population indienne du Mexique (6.411.952) ;
Indicadores socioecondmicos de los pueblos indigenas de México, op. cit., p. 23 et INEGI.
ibidem.
4
Eu égard à la prépondérance historique de l'activité agricole dans la Meseta, la
communauté de San Felipe de los Herreros (municipe de Charapan) fut une exception. Elle tire son
nom de l'activité de la forge qui a été importée de la côte et s'est développée, pendant la période
Màscaras ceremoniales de los Tarascos coloniale, jusqu'au XIXe siècle. Voir Janet Brody Esser,
Formas de de la Sierra de Michoacàn, México, I.N.I., 1984, p. 133 et Gonzalo Aguirre Beltràn,
gobierno indigena, op. cit., pp. 166.
27 La sociologie n'est pas un train et ses approches ne sont guère des voies de
chemin de fer. C'est pourquoi l'ensemble de mon propos fait de la sociologie
et de l'anthropologie deux termes synonymes l'un de l'autre.
L'objet de cette sociologie, l'identité, est l'étude de l'activité
identitaire qui permet à un groupe de décliner des règles, d'en changer le
contenu et l'orientation et d'en créer de nouvelles, afin de définir sa relation
aux autres et les positions qui accompagnent cette mise en situation. Proche
de l'anthropologie interprétative à la manière de Clifford Geertz l et débitrice
2 que de la philosophie du autant de la sémiotique de Charles Sanders Peirce
premier et du second Wittgenstein 3, la sociologie (ou l'anthropologie) de
l'identité est la description et l'interprétation de vies engagées dans un
processus social fondé sur le développement de l'existence collective.
Ce livre traite de trois phénomènes sociaux pour interroger
l'identité sociale dans la Meseta Purépecha : la migration vers les États-Unis,
le conflit social et la production artisanale. La migration entraîne une "mise
à distance", vers le marché de l'emploi, vers les centres qui produisent et
diffusent la culture dominante et dont les ramifications plongent vers "les
paliers en profondeurs" de la société purépecha de la Meseta. Le conflit
social dans la Meseta - et plus précisément celui qui survint à Cheràn en mai
1992 - situe l'envergure de l'expression ethnique ; il implique une "mise en
rapport", là où confluent les présences de l'altérité mexicaine (fonctionnaires
de l'Institut National Indigéniste et du gouvernement du Michoacàn) avec les
présences de l'indianité purépecha. Enfin, l'artisanat invite à une "mise à
l'intérieur," celle de la création, de l'art, pour découvrir une extériorité, celle
du marché, celle des circuits de commercialisation, celle de l'objet qui
circule hors de son univers de création, dans un autre milieu qui finit par
happer cette expression intérieure.
L'observation et l'analyse de ces trois phénomènes découlent d'une
idée forte qui traverse l'ensemble de mon propos : l'identité sociale n'est pas
uniquement affaire de classement de prédicats et de construction d'une
1
México, Gedisa, 1989. Cf. La interpretaci6n de las culturas,
2
À la recherche d'une méthode, Sur Peirce lire notamment Charles Sanders Peirce
traduction et édition de Janice Deledalle-Rhodes et de Michel Balat, sous la direction de Gérard
Deledalle, Perpignan, P.U.P., 1993 ; C.S. Peirce Écrits sur le signe, rassemblés, traduits et
Lire Peirce aujourd'hui, commentés par Gérard Deledalle, Paris, Seuil, 1978 ; Gérard Deledalle
Bruxelles, Université de Boeck, Éditions Universitaires, 1990 ; et Peirce. Textes anticartésiens,
présentation et traduction Joseph Chenu, Paris, Aubier, 1984.
Cf. Wittgenstein Tractatus logico-philosophicus suivi de Investigations
philosophiques, Paris, Gallimard, 1961.
28 position sociale ou ethnique, mais elle est affaire de formation du sens qui
assure un devenir au groupe qui en exprime les contenus en même temps
que les modalités. Autrement dit, je ne parle pas d'identité des Purépechas
(et par extrapolation d'identité des Indiens), car alors je n'aurais rien à dire
(et à écrire) tant les ouvrages anthropologiques, historiques ou sociologiques
qui traitent de cette question, avec plus ou moins de bonheur, sont légions.
Je parle plutôt d'une identité qui est avant tout une activité identitaire à
laquelle participent les Purépechas. Cette activité consiste à jouer un jeu ou
les règles données à l'avance peuvent être changées. Cette activité consiste,
sur le plan ethnique, à exister dans un monde qui se transforme et auquel il
est question de prendre part. Travailleurs expatriés, citoyens mexicains et
créateurs de l'exotisme national et international, les Purépechas déclinent
leur activité identitaire et modifient les représentations sociales dont ils sont
l'objet. Je parle, enfin, d'une identité qui est un processus social et non un
classement identitaire dans lequel chaque trait qui caractérise le groupe
social semble être à sa place.
L'ouvrage se compose de six chapitres. Avant de porter l'attention à
la société purépecha, il m'est apparu essentiel de préciser dans quel contexte
national se situent les Purépechas et à quel type de représentations sociales
ce groupe ethnique doit faire face. C'est pourquoi les deux premiers
chapitres abordent le problème des représentations de l'indianité au
Mexique: les Indiens sont à la fois des signes qui indiquent ou symbolisent
la diversité mexicaine, l'objet du discours et de l'action indigénistes et sont le
support légitime pour l'expression du nationalisme. Le troisième chapitre se
glisse dans le monde purépecha et propose une interprétation des toponymes
et des ethnonymes avec lesquelles ces Indiens posent les fondements de leur
identité. Les chapitres quatre, cinq et six se centrent respectivement sur
l'observation et l'analyse des formes de migrations aux États-Unis, sur le jeu
et les enjeux identitaires liés au conflit social de Cheràn qui énoncent au sein
de la communauté ethnique des positions proches ou divergentes vis à vis
des institutions publiques et, en dernier lieu, le chapitre six porte sur la
circulation des objets artisanaux qui indiquent la flèche du temps, c'est-à-
dire le sens vers lequel s'oriente l'expression de l'identité purépecha. Je tiens
à préciser que j'ai volontairement soustrait du texte de ces trois derniers
chapitres un ensemble d'analyses de discours tirés d'entretiens réalisés avec
des Purépechas ou d'allocutions politiques publiques. C'est dans le but
d'alléger le propos et ainsi de faciliter la lecture que je me suis résolu à
procéder à une telle coupure. Il importe, cependant, que le lecteur garde
présent à l'esprit qu'une grande partie de mon argumentation dans ces trois
chapitres tourne autour de ce travail d'interprétation discursive. Dans la
conclusion, je propose, en guise de synthèse de l'observation sur le terrain et
29 de l'analyse des formes sociales des trois phénomènes décrits, de dresser une
liste d'enseignements qui portent sur les Indiens, le Mexique, les
Purépechas, la Meseta et jettent les bases d'une sociologie de l'identité.
Groupés en paragraphes, ces enseignements constituent le fruit de ma
recherche et signalent des pistes de recherche que d'autres pourront décliner
et améliorer ou, au contraire, critiquer et écarter.
30 CHAPITRE 1
" Une représentation n'est pas une image, mais une image
peut lui correspondre."
Ludwig Wittgenstein (1961: 225)
SIGNES DE REPRÉSENTATION
DE L'INDIANITÉ AU MEXIQUE
Traiter la question des représentations de l'indianité au Mexique
suppose de retenir, parmi d'autres, les pistes d'analyse suivantes : celle des
représentations sociales, culturelles et institutionnelles dont font l'objet les
cinquante-six groupes ethniques' du pays, celle des représentations sociales
qui situent les habitats indiens, celle des représentations statistiques qui font
des Indiens, comme pour n'importe quelle autre catégorie ou groupe social,
des unités comptables, celle des politiques indigénistes de l'État et celle de la
question du rôle et de la place des Indiens dans l'expression nationale et
dans la relation indianité/nationalisme. A ces deux derniers groupes de
représentations, je consacre plus loin un chapitre, le second, qui pose la
relation entre indigénisme et nationalisme. Mais je commencerai par faire
porter d'abord la réflexion sur ce qui fait l'unité et la diversité de la société
mexicaine : la référence aux Indiens.
Autour de la comunidad indigents d'Alfonso Caso
En 1948, l'Institut National Indigéniste voit le jour. Son premier
directeur, l'archéologue Alfonso Caso, s'attelle à la tâche de définir l'Indien
et le fait indien et par conséquent de préciser l'objet sur lequel porte la
politique indigéniste dont il a alors la charge. Dans un ouvrage intitulé "La
comunidad indigena"2, il consacre un chapitre à définir l'objet de la
politique indigéniste, selon une approche scientifique correspondant à la
vision du moment.
Un certain nombre de pistes découvertes, écartées puis partiellement
reprises par Alfonso Caso participe à une première étape de non-définition,
1 Ce chiffre est officiel, il est celui qu'utilise l'Institut National Indigénistes (I.N.I.).
2 Voir Alfonso Caso, La comunidad indigena, México, SEP-Setentas, 1971. Il convient
de préciser que le chapitre sur la définition de l'Indien et du fait indien date de 1948 et correspond
aux pages 83 à 116 de l'ouvrage cité plus haut.
31
c'est-à-dire ce qui ne constitue pas en soi les prédicats relatifs aux
populations considérées au Mexique comme étant indiennes. La première de
ces pistes concerne le critère racial.
du métissage A propos
Sur le plan historique, le métissage a façonné la société mexicaine
actuelle ; sur le plan politique, le métissage tourne le dos au fonds indien,
puisqu'il est le dépassement de ce creuset. Les traits phénotypiques émanant
de l'Europe du Nord, de la Méditerranée, de l'Afrique et de la Mésoamérique
semblent s'être si bien combinés, qu'il s'agit d'un casse-tête pour qui souhaite
les distinguer et prôner une anthropologie physique épurée.
Durant la période coloniale, l'instauration du système des castes
combine les résultats du métissage entre noirs, espagnols et indiens avec la
distinction entre ces trois races fondamentales et les statuts sociaux dans la
société coloniale. Dans le cas de la commune d'Arandas (Nouvelle Galice,
aujourd'hui Jalisco) les archives de la paroisse relatives au baptême
distinguent dix castes : Espagnols, Métis, Mulâtres, Indiens, Coyotes,
Esclaves, Zambos, Morisques, Noirs, Lobosl. Néanmoins, si le métissage au
Mexique est une tendance forte de l'histoire du mariage entre les cultures,
notamment par l'entremise de la parenté, il ne signifie pas pour autant un
mélange réalisé partout dans les mêmes circonstances.
Aujourd'hui, certaines "communautés biologiques" du Mexique
semblent afficher les traits physiques qui relient leurs membres à un référant
extra-mexicain qui les distingue des autres, les "métis". C'est le cas de la
population japonaise, même si sa venue dans ce pays remonte au siècle
dernier, de la population "afro-mexicaine" du Chiapas, de l'État de Oaxaca
et de Veracruz issue de l'esclavage colonial 2, de la communauté juive ou de
la communauté tsigane. Même si à maintes reprises les traits physiques de
revendiquent ses membres trahissent leur cohésion, les sociétés rancheras
leur appartenance européenne et rejettent en bloc tout lien biologique avec
3. Cette identité fait reposer l'un de ses sens l'élément méso-américain
culturels, la cohésion, sur un alibi racial qui marque un état de dépassement
d'une différence avec l'élément indien.
1 Migraciôn México-Estados-Unidos, alios Voir S. Taylor présenté par J. Durand in
veinte, in Migracién México-Estados-Unidos. Alios veinte, México, Conaculta, 1991, p. 150.
2 México, Fondo de Voir Gonzalo Aguirre Beltrân, La poblacién negro de México,
Cultura Econômica, edicién corregida y aumentada, 1972.
3 Voir Ésteban Bairagan,114às allé de los carninos, Guadalajara, Colinidi, 1990.
32