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Les trottoirs de la liberté

De
204 pages
La rue, lieu privilégié des activités de la vie quotidienne, des rencontres et des surprises, la rue se perd, c'est pourtant un trésor. La rue est l'enjeu des pouvoirs sur la ville, espace public où s'exprime encore avec force la volonté du peuple. Mais la rue ne figure guère dans les préoccupations des urbanistes et des architectes. Pour pouvoir profiter du plaisir de la rue, il faut maintenir ou créer les conditions d'existence économique, sociales et culturelles que requiert le plaisir de marcher sereinement en ville. Il importe de nous préoccuper de la qualité de l'espace public.
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Questions contemporaines
Gérard Sainsaulieu
LES TROTTOIRS DE LA LIBERTÉQ
Les rues, espace de la République
QuesQuestions conttions contemporemporainesaines
Nous, habitants de la grande ville, sommes les héritiers d’un trésor caché dont
nous pro tons chaque jour, dans une relative indifférence: ce trésor, c’est la QQQ
rue. La rue, lieu privilégié des activités de la vie quotidienne, des rencontres
et des surprises, la rue se perd.
La rue est l’enjeu des pouvoirs sur la ville, espace public où s’exprime encore
avec force la volonté du peuple. Dans le monde, l’aspiration à la démocratie
des peuples opprimés passe bien souvent par des manifestations de rue.
Walter Benjamin, Georges Perec, Edgar Morin, ont pris la rue au sérieux. LES TROTTOIRS
La rue ne gure guère dans les préoccupations principales des architectes et
des urbanistes. C’est cette préoccupation que j’ai voulu prolonger contre les
divagations modernistes de Le Corbusier. DE LA LIBERTÉ
Il est temps de reprendre l’initiative dans la recherche du bien-être
ensemble. Pour pouvoir pro ter du plaisir de la rue, il faut maintenir ou créer Les rues, espace de la République
les conditions d’existence économiques, sociales et culturelles que requiert
impérativement le plaisir de marcher sereinement en ville.
Ce qui nous est à présent interdit n’est pas nécessairement impossible.
De notre sensibilité d’aujourd’hui, de notre capacité à réagir, dépendra le
monde où nous vivrons demain. Il n’est jamais trop tard. Nous avons plutôt
réussi dans la sphère individuelle, il est temps de nous préoccuper de la qualité
de l’espace public.
Demain, « la rue pour tous ! »
Gérard Sainsaulieu, né à Paris le 5 avril 1937, a été maître-assistant à
l’Institut d’urbanisme de 1969 à 1974, architecte DPLG à Paris en 1966, urbaniste
DIUUP à Paris en 1968. Ensuite, il fut professeur d’architecture à l’École spéciale
Questions contemporaines
d’architecture de 1970 à 2002, maître-assistant associé à l’Institut d’urbanisme
de Paris de 1968 à 1972, professeur d’architecture à l’École d’ingénieurs de la
Ville de Paris de 2002 à 2006 et travaille comme architecte libéral DPLG depuis
1969. Il a été également membre du groupe Aérolande(gon ables, structures
en toile à double courbure inverse, design), de 1970 à 1976.
ISBN : 978-2-336-00891-2
20 €
Gérard Sainsaulieu
LES TROTTOIRS DE LA LIBERTÉ





Les trottoirs de la liberté
Questions contemporaines
Collection dirigée par B. Péquignot, D. Rolland
et Jean-Paul Chagnollaud

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux,
chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement,
exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion
collective.

Dernières parutions


Jean-Christophe TORRES, Les enseignants. Quelle
reconnaissance pour un métier en crise ?, 2012.
Gérard LEFEBVRE, Les chemins du silence, 2012.
Hubert LEVY-LAMBERT et Laurent DANIEL (dir), Les douze
travaux d’Hercule du nouveau Président, 2012.
Tony FERRI, Qu’est-ce que punir ? Du châtiment à
l’hypersurveillance, 2012.
Abou-Bakr Abelard MASHIMANGO, La dimension sacrificielle
de la guerre. Essai sur la martyrologie politique, 2012.
Jordane ARLETTAZ, Séverine NICOT (dir.), Le cadre juridique
de la campagne présidentielle, 2012.
Alain BÉNÉTEAU, Louis MALLET, Michel CATLLA, Les
régions françaises au milieu du gué, Plaidoyer pour accéder à
l’autre rive, 2012.
Jean BRILMAN, Réconcilier démocratie et gestion, 2012.
André PRONE et Maurice RICHAUD, Pour sortir du capitalisme.
Éco-partage ou communisme ?, 2012.
Christophe du PAYRAT, Pourquoi avoir fait de Mayotte le
e101 département français ?, 2012.
Jean-Michel VINCENT, L’invention de la maîtrise d’œuvre
urbaine. De la ville nouvelle aux ateliers, 2012.
Simon DOLAN, Martine GUIDONI, Succès et valeurs. Les valeurs
pour un mieux-être professionnel et personnel, 2012.
Gérard Sainsaulieu







Les trottoirs de la liberté
Les rues, espace de la République






























Du même auteur


« La serrurerie française du XVIIIe° siècle », CRMH, 1962
« Gare à l’Urbanisme », Revue, 1972
« Contre l’indifférence », Institut d’environnement, 1976
« Cahiers du Secteur Public », Revue ESA, 1982/1996
« Italia-Italiæ », Carnet de voyage, De Nora, 1997
« La ville. Le temps des fondations », préface de Paul VIRILIO, ESA, 2005






















© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00891-2
EAN : 9782336008912
Grand merci à Giorgio et à Olivier.








Les illustrations (dessins et photos) sont de l’auteur.












À Liliane ZYLBERSZTEJN
sans qui je n’aurais pas eu envie d’écrire ce livre,
sans qui je n’aurais pas eu l’énergie de l’entreprendre et de le finir.
Avec elle, je l’ai amené dans sa forme actuelle.












Place d’Aligre, Paris 2012



8
SOMMAIRE
PREFACE ................................................................................. 11

1. PREAMBULE ...................................................................... 15
2. ELOGE DE LA RUE ........................................................... 29
3. LA RUE EN HERITAGE..................................................... 43
4. LA FORME DES RUES ...................................................... 53
5. PENSER LA RUE ................................................................ 65
6. LE NOM DES RUES 77
7. ENNEMIS DE LA BONNE RUE ........................................ 89
8. AMOUR/HAINE DES RUES .............................................. 95
9. À LA RUE .......................................................................... 107
10. LA NON-RUE .................................................................. 113
11. LA RUE POLITIQUE ...................................................... 12 3
12. VIOLENCE ET FORCE DES RUES ............................... 13 7
13. MAUVAIS PLAN ............................................................ 147
14. L'HOMME DE L'URBANISME ...................................... 155
15. GARE À L’URBANISME ............................................... 167
16. LE DROIT À LA RUE ..................................................... 177

INDICES BIBLIOGRAPHIQUES ......................................... 189


9 Préface
PREFACE
Philippe Panerai
11 novembre 2012


« La ville est là dès le chemin… » dit Henri Lefebvre.
Gérard Sainsaulieu nous parle de la rue. Il le fait avec
fermeté et conviction, indignation et espoir et nous invite à
partager ses promenades. Les trottoirs de la liberté seraient en
quelque sorte un essai péripatéticien : allons marcher un
moment et nous en profiterons pour discuter en cours de route.
Le sous-titre annonce le sujet de conversation : les rues, espace
de la République.

Marcher avec Gérard Sainsaulieu n’est pas aisé. Il va à son
rythme, déconcertant. Le préambule, que dis-je, le premier
paragraphe, voire même les trois premières phrases du livre
nous livrent l’essentiel, martelé avec ce sens de la formule qui
caractérise l’auteur :
« La ville post-moderne ou même néo-moderne n’aime pas
les rues. L’individualisme nous a rendus insensibles à l’autre.
Les manifestations de rue irritent le politique en place, et
l’Internet prétend (se) suppléer à la démocratie. »
Alors à quoi bon aller plus loin ?
Et bien, c’est comme la promenade où l’on flâne le nez au
vent sans objectif précis, en prenant son temps, parfois même
en revenant sur ses pas pour regarder un objet dans une vitrine,
un détail sur une façade, une scène de rue inattendue. Il va
falloir prendre le temps de suivre l’auteur qui lui n’est pas trop
pressé.
11 Les trottoirs de la liberté
Gérard Sainsaulieu nous parle de la rue. Derrière la rue, c’est
de la ville qu’il s’agit et de notre capacité à accueillir
aujourd’hui la vie urbaine dans un monde d’individualisme et
de replis. En fait, il y a deux ou trois récits qui s’entremêlent au
cours des seize chapitres qui constituent le livre, un peu à la
manière des thèmes musicaux d’une symphonie ou d’un
concert : la rue, la dégradation de la vie quotidienne, l’avenir de
la démocratie.

Le premier thème de la promenade est frais et stimulant. Ici
la rue est presque exclusivement parisienne. On y suit un
promeneur curieux pour qui chaque rue possède sa propre
histoire qui nous renvoie au Paris d’autrefois de Balzac, de
Baudelaire, de Proust, d’Éluard, de Prévert ou de Perec. Un
promeneur qui se délecte du nom de certaines rues, glisse
quelques photos, s’arrête volontiers pour dessiner et dit son
plaisir d’être là. On peut difficilement être en désaccord.
Dans un grand mouvement épique et coloré, la rue
parisienne devient aussi le cadre des Révolutions qui ont changé
l’histoire nationale, des grandes manifestations populaires ou
des rencontres plus banales. Cette évocation conduit directe-
ment au second thème de l’ouvrage, une méditation un peu
désabusée sur le temps présent, la mondialisation de l’éco-
nomie, la marchandisation de la vie quotidienne et de la culture.
La promenade devient politique, on y croise Olivier Mongin ou
Edgar Morin, Pierre Sansot ou Jean-Luc Godard et bien
d’autres. Face à la « bonne rue » il y a la non rue, l’absence de
rue qui caractérise selon l’auteur la quasi-totalité de la
production urbanistique depuis…. Haussmann au moins. Il cite
à juste titre la dégradation des rues et des villes anciennes,
New-York comme Venise, livrées au tourisme de masse et à la
consommation effrénée. Et là, le lecteur : vous, moi, en prend
pour son grade car c’est comme s’il se trouvait tout à coup
devant un miroir. Est-ce bien cela que j’ai vécu, est-ce bien cela
que je pense ? N’y a-t-il pas d’autre voie que cette nostalgie un
peu résignée devant un monde qui change. Ne sommes-nous
pas en train de reconstruire un passé idéal d’une ville qui n’a
12 Préface
pas existé, un peu comme Georges Perec : « on aurait été à
l’école avec le facteur… » ; ne sommes-nous pas incapables de
lire et participer à une vie quotidienne qui a changé mais reste
présente, vivante, voire chaleureuse et détourne, esquive ou
ignore les nouveaux interdits qui cherchent à aseptiser l’espace
de la rue.

Enfin le troisième thème constitue à lui seul une interro-
gation essentielle sur notre temps. Le temps qui nous est laissé
pour réfléchir par nous-mêmes au lieu de consommer à haute
dose les messages aliénants que nous assènent à longueur de
temps les médias et les TIC, dans un monde où les personnes
(agents, préposés, gardiens, concierges) sont remplacées par des
robots. Le plaidoyer est clair et insistant et ce n’est pas par
hasard ou par mode que Gérard Sainsaulieu cite volontiers
Stéphane Hessel. Il nous alerte sur le danger de voir insensi-
blement s’émousser notre capacité de jugement, notre liberté de
réfléchir, entraînés par une distraction perpétuelle, un brouillard
d’images permanent – une absence de conscience personnelle
qui facilite les entreprises totalitaires. On balance entre Sénèque
et Orwell. C’est salutaire. Après Sainsaulieu il faudra relire
Annah Harendt.








13
Les trottoirs de la liberté








Paris 1937
Place de l’Opéra


14

1. PREAMBULE
« Vaincre le capitalisme par la marche à pied. »
Walter Benjamin
eParis Capitale du XIX siècle 1939


La ville post-moderne ou même néo-moderne n’aime pas les
rues. L’individualisme nous a rendu insensibles à l’autre. Les
manifestations de rue irritent le politique en place, et l’Internet
prétend se suppléer à la démocratie La fonction commerciale est
supplantée par des logiciels de commande à distance et de
livraison à domicile. Le petit commerce et les petits services qui
rythment notre quotidien sont menacés de disparition, sous le
prétexte fallacieux d’être dépassés, inefficaces ou obsolètes ! Le
tête-à-tête, le corps à corps s’atrophient au profit des contacts
virtuels. Un jour, il n’y aura plus d’hirondelles dans le ciel, plus
d’écrevisses dans les ruisseaux, plus de baleines dans la mer,
mais on aura la possibilité de les voir sur Internet en couleur et
en relief. Un jour, il n’y aura plus de rues dans nos villes, mais
on pourra toujours visionner des films de Prévert et Kosma,
faire des rencontres virtuelles sur les réseaux sociaux !

La rue est le résultat complexe de la longue histoire d’un
peuple en quête de rapports démocratiques. La sagesse popu-
laire rappelle que : « Paris ne s’est pas fait en un jour », la rue
non plus. C’est l’œuvre collective de plusieurs générations qui
ont mis au point un mode de vivre ensemble dont nous sommes
les dépositaires. La rue est l’expression d’une volonté popu-
laire, bien avant que la démocratie ne se soit, par étapes,
constituée. Les trottoirs de la liberté
Dans la rue les manifestations, la contestation se « mani-
feste » vigoureusement aux yeux de la ville. On ne peut
manifester que dans les rues où l’habitat est dense, aux yeux des
citadins, pour montrer sa force, sa détermination et soulever
l’enthousiasme. La rue permet à la démocratie de se mettre en
œuvre face à l’incurie anesthésiante des politiques qui
n’engendrent pas l’allégresse. Tous ces gens dans la rue
représentent une expression populaire, pour pallier l’impuis-
sance du politique, contraints de prendre le risque d’une
redoutable incertitude sur l’avenir, en payant ainsi le prix du
disfonctionnement des institutions étatiques, car la rue peut
donner naissance à une dictature autoritaire radicalement
antirévolutionnaire. C’est un risque !

Pourquoi faudrait-il se résigner à voir disparaître la rue de la
ville européenne au profit des flux de réseaux virtuels ou d’un
décor à destination touristique ? Par la rapacité de quelques
décideurs avides, sans vergogne, et la cupidité complice de
quelques politiciens affairistes, la rue pour demain, nous serait
(momentanément) refusée ? Mais, dans bien des villes, l’espace
public, le bien public sont encore très présents et vivaces. Par
chance, la logique du développement durable va, fortuitement,
dans le sens du maintien de la rue, car son bilan énergétique lui
est très favorable, dans la mesure où elle s’accommode bien
d’un habitat à haute densité. L’espace public de la rue donc
n’est pas aussi obsolète. C’est une magnificence encore offerte
à tous et par bonheur, on peut encore marcher dans des rues.
L’histoire n’est pas finie.
La rue, pour nous sortir de la sclérose routinière, de la
rigidité des idées reçues, nous réserve toujours des surprises. Il
en est de bonnes. Le printemps arabe, de Tunis à Alep, en est
une. Il y a donc des Arabes qui aspirent à la justice et la
démocratie ! Pourvu que l’hiver arabe et la suite des saisons
soient féconds. La prise de possession de l’espace des rues par
le peuple est une démonstration de la vitalité et de la
détermination des contestataires, qui défient le pouvoir
politique. Cette expression démocratique, quand elle se heurte à
16 Préambule
un régime de terreur, va se confronter à tout un appareil
répressif et perfectionné à la solde du pouvoir. Le plus souvent
les populations sont savamment anesthésiées par l’égoïsme de
l’individualisme, l’abrutissement généralisé par la télévision,
les jeux vidéo, les réseaux sociaux, tout un monde d’images
virtuelles omniprésentes. Par la terreur, on obtient les silences
des asservis (parfois) volontaires. Le pouvoir appréhende ces
manifestations de rues, puissamment incarnées, inventives et
incontrôlables. L’enthousiasme fait peur aux forces de la
répression, car il galvanise les faibles et les rend redoutables.

Le Droit, qui régente le monde, se défie des improvisations.
Il déploie son énergie au maintien de l’état du monde. Seule la
violence peut avoir raison de sa structurelle et puissante inertie.
Or, la rue, qui brasse les idées et les hommes est le théâtre
privilégié de ces mutations brusques mais salutaires. Notre
intérêt pour la rue, doit se comprendre, non en termes de besoin,
ce qui serait sans espoir et nous renverrait à une attitude morale,
mais en termes d’avantages, ce qui nous ramène au jeu délicat
du politique articulé entre la liberté du sujet (son égoïsme) et
l’intérêt du peuple souverain (la république). Une longue
tradition républicaine légitime les manifestations de rue. En
1934, place de la Concorde, contre le fascisme des Croix de feu,
Mai 68, au quartier latin et sur les Champs-Élysées ! La
position du pouvoir, face à ces manifestations populaires se
module selon son appréciation politique de la situation, rigueur
ou complaisance suivant qu’il se sent menacé ou soutenu par les
manifestants.
Pour être le reflet d’une société démocratique, l’architecture
domestique doit présenter des caractères de modestie et de
discrétion, qui laisse entendre que chacun est bien à sa place,
qu’il ne cherche pas à se distinguer de ses voisins, et que la
forme de sa maison a cet air de famille que donne le recours aux
mêmes techniques de construction, au service de besoins
similaires, aux mêmes références esthétiques. L’ensemble
révèle un esprit d’appartenance et de solidarité collective.
Néanmoins, si l’on y prête attention, chaque immeuble a ses
17 Les trottoirs de la liberté
caractéristiques qui lui sont propres et facilite son repérage de
façon inconsciente mais efficace. Les maisons en bois à pignons
du Moyen Âge de la ville de Troyes ou de Quimper en donnent
une bonne idée. Elles sont toutes structurellement identiques et
remarquablement différentiées dans le détail. La rue haussman-
nienne présente aussi une assez forte image d’une société non
pas égalitaire mais relativement homogène. Les propositions
tapageuses des urbanistes de réputation internationale du
« Grand Paris » ne sont pas étrangères à mon désir de dresser un
bilan de la rue, pour contribuer à l’intelligence et à la défense de
cet espace. Leurs propositions spectaculaires ne s’encombrent
pas des nuances de la complexité du réel. La rue nous offre la
possibilité de réaffirmer la puissance publique contre l’impuis-
sance politique, et soutient l’espérance d’un espace du possible
et d’un réenchantement du monde.

Demain, les rues ! comme un cri d’alarme, un éloge à
l’existant et un hommage à l’histoire de la rue. Les prouesses
technologiques n’y ont pas une bien grande place et la plupart
du temps sont hostiles à la rue en lui opposant des alternatives
aussi trompeuses qu’alléchantes. Le confort d’un home-cinéma
est supérieur au confort d’un cinéma de quartier, les pommes du
supermarché sont plus appétissantes que celles du marché, les
femmes de la télé apparaissent sans défaut et semblent plus
belles, plus déterminées que nos compagnes dans la vie. La vie
elle-même ressemble à une donnée accessoire que l’on peut
renouveler à sa guise, la mort n’existe plus ou bien
accessoirement et sans grande conséquence. Comme dit la
chanson de Souchon « Comme on nous parle »…
Demain, des rues ! Je nous le souhaite. Le monde moderne
tend à la disparition de la rue. Rien n’est cependant irrévocable.
Les situations qui paraissent immuables finissent un jour par
bouger. L’inattendu, l’inespéré reste imprévisible, mais peut se
manifester à tout moment. Edgar Morin souligne ce caractère
imprévisible du monde. Comme il aime à le rappeler : qui aurait
pu croire en 1941, que toute l’Europe ne serait pas définiti-
vement nazie et pour très longtemps ? Qui avait prévu la chute
18 Préambule
du mur de Berlin ? Loin là-bas, en Chine, sur la place Tien An
Men nous avons pu voir que les Chinois n’étaient pas des
millions d’esclaves soumis. La rue ne peut se réduire à un
espace formel destinée à assurer la circulation des personnes et
des biens. Cet espace pauvre et triste il s’en crée dans toutes les
réalisations des villes de demain.

Je suis architecte et je regarde avec stupeur les images des
réalisations contemporaines. La rue, celle de Benjamin, Prévert
ou Char en est systématiquement absente. Je vais m’efforcer
d’en démonter les raisons, et de montrer que cette absence n’est
pas une fatalité irréversible, que le pire lugubrement programmé
n’est pas irrémédiablement inéluctable et que nos désirs
momentanément interdits pourront s’épanouir aujourd’hui et
demain. Indignons nous, oui, mais surtout gardons l’espoir.
La rue est une œuvre collective, ce qui remet en question les
prétentions abusives des architectes et des urbanistes d’aujour-
d’hui, qui s’évertuent à nous dessiner l’avenir de nos villes. J’ai
l’espoir de voir le monde se réveiller et la chose publique (dont
la rue) l’emporter sur ces deux fléaux urbanicides : le
libéralisme et l’individualisme et leur corollaire le consumé-
risme. Chez l’un, chacun est acculé à entrer en compétition avec
le pire, dans l’autre, il n’est d’autre ambition que d’assurer par
tous les moyens sa propre réussite. La ville européenne n’est
pas automatiquement condamnée à devenir un écomusée avec
la complicité plus ou moins masquée de nos dirigeants. La rue a
encore de forts moments devant elle et le politique un grand
rôle à jouer s’il mise sur elle pour construire l’avenir, en
s’appuyant sur des réalités locales, pour éviter de se dissoudre
dans les généralités extrèmement sérieuses et totalement non
localisées des droit-de-l’hommistes.

La pression mondialiste menace la ville européenne.
Résister, en ignorant les séductions de la modernité et la
primauté des flux virtuels des réseaux sociaux sur les rencontres
réelles. À suivre cette tendance, va-t-on vivre demain dans une
ville-musée où quelques privilégiés joueraient les flâneurs au
19