//img.uscri.be/pth/dfb8d66d31c6b8db5d859ef41d5113be1821a15e
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Métamorphoses ouvrières

De
392 pages
Au cours de ces vingt dernières années de rapides mutations ont affecté les mondes salariaux et ouvriers. C'est à ce bilan des métamorphoses que sont consacrés les quelque soixante-quinze textes réunis en ces deux volumes nés du Colloque International organisé à Nantes sous l'initiative du L.E.R.S.C.O. (Laboratoire d'Etudes et de Recherches Sociologiques sur la Classe Ouvrière). Les transformations en oeuvre touchent aux identités et milieux de travail, à la formation professionnelle, aux représentations et dynamiques de l'action collective. Mais les évolutions peuvent aussi s'observer dans les manières de tisser d'autres réseaux de sociabilité, d'autres actes de solidarité dans l'espace de l'habitat ou du divertissement. Plus largement c'est toute une façon de vivre son appartenance à une culture, à un milieu, à un destin qui est interrogée, déstabilisée ou menacée. Aussi est-ce sur la palette variée des résistances et des ruptures en chantier que se répondent, selon des problématiques plurielles, les analyses des auteurs ici regroupés pour examiner compositions et recompositions des univers ouvriers et ce, à l'échelle d'un présent n'oubliant jamais l'histoire.
Voir plus Voir moins

MÉTAMORPHOSES
" OUVRIERES

Collection "Logiques Sociales" Dirigée par Dominique Desjeux et Bruno Péquignot
Dernières parutions : Seguin M.-Th., Pratiques coopératives et mutations sociales, 1995. Werrebrouk J.-C., Déclaration des droits de l'école, 1995. Zheng Li-Hua, Les Chinois de Paris, 1995. Waser A.-M., Sociologie du tennis, 1995. Hierle J.-P., Relations sociales et cultures d'entreprise, 1995. Vilbrod A., Devenir éducateur, une affaire de/amille, 1995. Courpasson D., La modernisation bancaire, 1995. Aventure J., Les systèmes de santé des pays industrialisés, 1995. Colloque de Cerisy, Le service public? La voie moderne, 1995. Terrail J.-P., La dynamique des générations, activités individuelles et changement social (1968-1993), 1995. Semprini A., L'objet comme et comme action. De la nature et de l'usage des objets dans la vie quotidienne, 1995. Zolotareff J.-P., Cercle A. (ed.s), Pour une alcoologie plurielle, 1995. Griffet J., Aventures marines, Images et pratiques, 1995. Cresson G., Le travail domestique de santé, 1995. ~1artin P. (ed.), Pratiques institutionnelles et théorie des psychoses. Actualité de la psychothérapie institutionelle, 1995. D'Houtard A., Taleghani M. (eds.), Sciences sociales et alcool, 1995. Lajarte (de) I., Anciens villa~s, nouveaux peintres. De Barbizon à PontAven, 1995 \Valter J., Directeur de communication. Les avatars d'un modèle pro /essionnel, 1995. Bon-edon A., Une jeunesse dans la crise. Les nouveaux acteurs lycéens, 1995.

1995 ISBN: 2-7384-3864-4

@ L'Harmattan,

Collection

"Logiques

sociales"

Actes du colloque du LERSCO Nantes - Octobre 1992

METAMORPHOSES OUVRIÈRES
TomeI

~

Textes réunis sous la directiol1de Joëlle DENIOT et Cathet1ne DUTHEIL

Éditions L'Harmattan 5-7rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

Publié avec le concours

du :

LERSCO .. CNRS L'Université de Nantes La Maison des Sciences de 1'1Iomme, Ange Guépin, Nantes

Comi té de lecture:
Joëlle DENIOT Michel DlJP AQUIER Catl1erineDUTIlEIL Servet ERTUL Joël GUIBERT Claude LENEVEU Jacky REAULT Olivier SCHW AR1Z

Avant-propos

de Joëlle

DEN/OT

et Catherine

DUTHEIL

TOlne 1

Partie I : De)' école à l'entreprise
Michel DUPAQUIER
ide 111i tés.

-Rappol1 salarial, nlarchés du travail,
25

.. .. ... . ... . .... . .. .. .. .. .. .. . . .. .. ... .. .. .. .. ... . . .. .. .. .. .. .. .. .. .. . . .

Chapitre Identités

1 de métier,

identités

de branche
29

Charles DUSNASIO Georges RIBEILL
cllelllinote"

- Bonjour

la Mahor : une parole ouvrière "société

- La récente Inétanzorphose de la

35 43

Monique MOT AIS - Les dockers sétois Stéphane GIRANDIER
l'olivriel. dll XIXe siècle

- L'esprit

Indret : I1rytheou réalité chez 47

Noël BARBE, Idrissa OUEDRAOGO
culture ouvrière verrière

- Savoirs techniques et
53 57

Gérard SAUTRE - Méllloire ouvrière, nliroir de la crise
sidénirg ique

Chapitl'"e 2 Travail et qualification

Bernard BURON
dll t ra,)Jail

-

Travailleur Ï1llaginaire et fOrlnes d'organisation
71

. .... .. . ....... .... ... .... ... .. ..... ..... .. .... ... ...... ....... .....

E. BONNET, R. DAMIEN,R. LIOGER"Pi,::TRIPIER Un rapport pédagogique dans l'entreprise indu.strielïe : analyse sociologique des actions qualité

77

Jean-Louis LE GOFF
le cas de l'industrie

Apprentissage de la qualité: autol1lobile au Chili

-

85

Françoise SITNIKOFF Yvette HARFF
cultlJ.res (le travail

Evolution de la forl11ation et pratiques des entreprises: le cas de l'illlprilnerie dans la région Centre

-

95 101

-

Le systèl1zede travail de la récupération

PietTe BOUVIER

-Analyse

"socio-anthropologique

H

des
111

Christian l'I-IUDEROZ
Zoubir C1IATfOlJ
s al a ri aJ 111 a roc ai n

- Le bagne et le requin
caporal au "caporalisl1ze" dans le

117

- Du

.. . . . .. . . . . . . . . . . .. .. . . . . . .. . . . . . .. . .. . . . . . . .. .. . . . . .. . . .. . . . . "

125

Chapitre Processus

3 de formation scolaire et professionnelle

Catherine AGULJ-ION, J.M. GRANDO Lesjeunes.face au bâtil11ent: attrait et rejet ChIistophe JALAlIDIN, Gilles MOREAU Jeunes ouvrières,jeunes ouvriers: le cas des anciens élèves de LEP.. Sébastien RAME - Les conditions de travail des apprentis Servet ERTIJL Le devenir des enfants d'origine ouvrière dans l'enseigne111ent secondaire André BRILLAUD Yves CAREIL
at I ache

139 147 155
159 167

-

-

La 111obilisationdesfal1lÎlles ouvrières

- Pel1e progi-essive par les instituteurs de leurs
. .. .. .. .. .. .. . .... .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. . . . .. .. .. .. .. .. . ..
1 75

s p op Il lai res.

Chapitre 4 Salarisation

et prolétarisation
.. " "" "

Alain CI-IENtJ - Itinéraires ouvriers: enracinenzents et
Il'1ob il i tés. . .. . . .. .. .. .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. .. . .. .. . . .. .... .. . .. .. .. .. . . .. .. .
185

Michel DlJP AQUIER
(le prolétarisation

- Désarrois ouvriers et nouveaux processus

191

Daniel BIZElJL

- L'e>.périence du salariat par - Conversion.r ouvrières

des gitans

197
"

Bruno WINDELS Jacky REAULT

201 209

- Mondes ouvriers

et peuples horizontalL't

Partie II : Identifications

et ruptures

Robert CABANES

pour l'étude d'un 111iliell .rocial dOlllÎné : les ouvriers de Sao Paulo

- L'apport

théorique de l'approche

biographique

215

Chapitre 1 L'effacelnel1t

du félnÎnil1 ?

Mouldi LAllMAR

- Le concept de classe sociale et la -

H

révolte 231

du pain" dans un village tunisien

Bruno LEFEBVRE Intégrations locales et reproduction sociale des chauffeurs routiers: le rôle desfel1unes Annie DUSSlTET

235

- Culture

ouvrière, culture des fel1l1lles ouvrières?

Approche par les représentations du travail dOl1lestique

243

Fatoulnata KINDA - Lafelll/ne burkinabè : dufoyer Illénage à
la classe ouvrièl.e Philippe GABORIAU - Culture donlinée et oubli de la donlÎllation : visions du Inonde et univers de vie de fellunes
o uv r iè re s ..... .... ..... .... ..... .... . ....... ... .... .... . .... ..... .... .. ... .... ....

251

259

Dagmar REESE

Clivage des générations ou bien conflits des classes et des sexes: 1110UVel11ent jeunesse, jeunesse de hitlérienne et le changel11entde la société allelllande dans la prenlÎère partie du XIXe siècle

-

265

Peter FRIEDEMANN
politique:
a\Jal1t 19~13

Travail, vie quotidienne, te111pslibre, la condition fénzinine dans le bassin de lq Rhur
. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . .. . . . . .. . . . . .. . . . .. .. . . . . . . . . . . . . . . . 271

-

Marie-Hélène ZYLBERBERG-JIOCQUARD - D'Adanl
il Taylor, les ouvrières entre l'aiguille et le chrOnOfllètre

Sl1lÏth
o.

279 287

Laurence TARRIN

- Lesjeunesfilles

en apprentissage Travail de nuit des

Jennifer BUE, Dominique Jel1l111eS dans l'industrie

ROUX-ROSSI...

291

Chapitre 2 Déracinenlents, Daniel PINSON
l-' e .tC lll.S ion é t Il i q ll.e

enracinenlen

ts

- Banlieues:
?

de la ségrégation classiste à
30 1

.. .. .... .. .. .. . .. .. .. .. .. .. . .... . ... .. .. .. . .. . . .. .. .. .. . ..

Antoine I-IAUMONT, Jean-PicITe la dynanlÎque du change111ent

I-JEVY ...Peuple111ents ouvriers: 309

Gilles VERPRAET
l'iflteraction

- La classe ouvrière et l'espace:

du niveau à 317

DanielMENGOTTI - Culture ouvrière et logenlent social: les débuts du "Foyer Lorrain" Jean-PietTe F. FLEURY...
...

323
329
339

LLlgrande Brière:

l'espace d'une

cOl1l1llunauté ouvrière et rurale

Jacques GIRAUL T L'ouvrier au village: les céranÛstes de
Saint-Zacharie entre les deux guerres

Gérard I-IEUZE
e 11" In de con te 11lp

- Les
0 ra

11lutations de la culture populaire

urbaine
347

i ne

......................... ......... ... .... ...... .. ... ....

Chapitre 3 Frontièl.es et passages Yvette LUCAS
tee/ln ici e nil es.

- Des identités ouvrières

aux identités
355

.. .. .. . ... .. .. . .. .... .. .. .. ... . . .. .. .. .... .. .. . .. .. .. .. .. .. .. .. ...

Michel BURNIER lIans DE WIT1E
Patrick GABORIAU
...

- Les cols blancs vont-ils reprendre le flaf11beau
361

du 11l01l.Vel11ent ouvrier?

Les conditionsdes travailleursnon qualifiés. .. 365
- L'espace du pauvre: ethnographie d'un

groupe de Illendiants parisiens

371

Phillipe ALONZO

- L'identité

sociale des el1lployés

379

Augustin BARBARA..
sit Itati 0 n de ,"é Ils site.

Des jeunes issus de ['il1unigration en
387

.. .. .. .. .. .. ... .. . .. ... .. .. . .. .. .. .. .. .. . .. . . .. .. .. .. .. . ..

Tonle 2

Partie III : Expressions, styles et symbolisations culturelles

Guy BARBICHON
ouvrière

- L'ethnologie

et la problél1zatique des cultures

Chapitre 1 Producteurs

libres
Les ouvriers sont-ils (tous) bricoleurs?

Claude BONNETTE-LUCAS.. François-Xavier

TRIVIERE - POltrait de bricoleur en ouvrier de nzétier

Florence WEBER - Des jardins de canlpagne aux jardins de banlieue: les ouvriersentre culturepaysanne et culturenlaraîchère
Chapitre Langages

2
-Parlers ouvriers: la perspective des dyna11Ûsl11es vocaux

Joëlle DENIOT

Christian VOGELS

Fabienne LE pratique de l'écriture dans les l1lilieux populaires Gérard GUICI-IARD

- La poésie conte111porainepeut-elle être populaire? ROY - Ecrire les nouvelles essentielles: bribes sur

la

- Valeurs ouvrières et expression artistique à la IUlllièredes travaux de Michel Ragon

Christian DELPORTE

- L'identité

du prolétariat dans le dessin de la

presse ouvrière (1919-1939) Phanette de BONNAULT-CORNU langages ouvriers ...Logiques de travail et statut des

Christopher MC ALL
entreprise

...

Biling uiS111eet rapports de classe dans une

de haute technologie

Chapitre 3 Fêtes et sociabilités Anne MONJARET aujourd'hui ... Les ateliers de couture parisiens en fête hier et du café les fal1Ûliers

... Pratiques populaires ouvriers: entrer et s'installer

Claude LENEVEU
Joël GUIBERT...

AI11.Îcales oulistes et cultures festives à Nantes b
...

p Catherine DUTI-IEIL Le rock est-il une 111usique opulaire?

Christophe LAMOUREUX populaire (1950-1970) Stefano PlV ATO
le cas italien

- Bas

les Inasques ! le catch et la culture

- Sport et culture ouvrière dans l'Europe

du XXe siècle:

Partie IV : Mouvements ouvriers L'action et l'imaginaire

JolanL:1KlJLPINSKA Chapitre 1 Bénévolats Claude GILAIN
siècle
...

...

La classe oU\Jrière en Pologne

Sociétaires et/ou syndiqués:

coopérateurs au début du

Jacques ION
ouvriers

- Mutations

dans les fonnes de nÛlitantis111e groupel1lents et

Gildas LOIRAND
pe ifo 111lanCe

- Le bénévolat

sportif populaire face aux;exigences de

Chapitre 2 Dispersions

militantes

André GOUNOT
organisation

- La fédération sportive en travail (1923-1934) : une sportive "révolutionnaire"

Paul PASTEUR Les 1I'1ilitantes sociales dénlocrates autrichiennes: nÛlitantes politiques ou nlilitantes culturelles?
Patrick PASTURE .. Où sont les travailleurs d'antan? : la percéption de la classe ouvrière dans le 1110UVenlent ouvrier chrétien belge Phillipe-Jean HESSE.. nantais (1870-1939) Les rendez-vous 111anqués travailleurs chrétiens des

-

Françoise RICI-IOU l1lÎlitants la JOC de Sylvette DENEFLE d'ouvriers incroyants

- Les représentations
Anticléricalisl1le

de l'identité ouvrière chez les

et rationaliSl11e : l'exenlple

Chapitre 1\10 bilisa

3 tions

Claude GESLIN

- Un soviet

à Brest en 1918-1919

Pascale BOlJRMAUD et résurgences

- Syndicalisl11e,Etat, ef11ploien Espagne: ruptures

Richard JUIN, Rémy LE SAOUT, Nicole ROUX - Essai de lexicol11étrieinfonnatique : la IIlanifestalion du 1er fnai dans la grande presse nationale
1\1arc LAZAR

- Trajectoires

de deux pal1is ouvriers:

le PCF et le PCI

Bruno GROPPO
allenlande

- Le déclin du parti

ouvrier: à propos de l'expérience

Guy MICIIELA T, Michel SIMON
politiqu.es

- Cultu.res

ouvrières et attitudes

Chapitre 4 Mythes et nlén10ire

- La Révolution Française: nIé/noires d'ouvriers Jésus IBARROLA - Ménloire ouvrière, nléuloire de classe
Philippe LEPINE
Jean-Paul MOLINARI - L'idéalisation cOl1ullunistede la classe ouvrière du sociologue: HIaclasse ouvrière n'est plus

Roger CORNU
Patrick PI-IARO
( 1960-1970)

- Nostalgie
- Sociologie

ce qu'elle n'a ja111 été" ois ouvrière et sens COI1l/nun

Marnix DRESSEN

- Sacralisation

des ouvriers chez les établis nzaoïstes

Michel

VERRET

- Propos

en guise de conclusion

Avant-propos

LES PIÈCES

ET LE PUZZLE

Joëlle DENIOT et Catherine DUTREIL

Alors que l'interrogation actuelle sur la classe ouvrière est vive, qu'elle s'écrit souvent chez les intellectuels français comme chronique d'une mort toujours annoncée, les chercheurs nantais du Lersco, à un toun1aI1t décisif de leur histoire, décidèrent d'un anniversaire et d'un colloque. A l'initiative de Jean-Paul Molinari, sur une problématique large cherchant à pointer aussi bien les transformations advenues à l'échelle du siècle dans la classe que les transfonnations advenues dans les théories, les enquêtes se proposant d'anal yser ces mondes ouvriers, la rencontre s'organisa. A considérer l'étendue de la participation, la provenance internationale des colloquants, la diversité des publics concernés (chercheurs confilmés, doctorants, étudiants du département), à lire et entendre la variété des angles de vues, on peut dire que cela fut un moment d'échanges scientifiques fort. Ainsi, dans le débat, le Lersco fêtait, il y a deux ans, ses vingt ans... Au-delà du souvenir: la trace, ces deux volulnes où nous avons voulu, pour la richesse des perspectives explorées, conserver un maximum de contributions. Préserver le nombre, c'était prendre le risque de réduire le t.extede chaque auteur. Aidées par nos rigoureux et pat.ients amis d'un comité de lecture mobilisé, nous avons assuré l'arbit.raire des tris. Beaucoup se trouveront dans cet.te présentation, nous l'espérons, plutôt repris que mut.ilés ; et ce à une place peut-être nouvelle dans le schéma d'exposition, car ce dernier ne suit pas nécessairement les logiques et parcours d'échanges imaginés lors du colloque. Contrainte du nombre aussi, nous avons décidé de ne pas alourdir la scansion de chaque partie par un nouvel écrit d'approche transversale. Nous avons pris dans le vivier des contributions... un texte pouvant prendre valeur introductive, soit par son statut fortement sYlnbolique dans la période historique considérée (cas du texte de y olanta Kulpinska sur la Pologne actuelle), soit par son statut. plus globalisaI1t (cas du texte de Guy Barbichon), soit par sa capacité àjouer un rôle de transition, de rebond dans l'articulation thématique mise en place (cas du texte de Robert.Cabanes). Montages, découpes, recherches de trames: après le chantier, la fresque... Que nous montre-t-elle d'essentiel? Pour ces pages introductives générales, nous ne pouvions guère espérer - en lignes de lecture croisées - donner une idée brève et juste de toutes les comlnunications, tant les angles d'attaque sont ici pluriels, éclatés, foisonnants. Aussi avons-nous choisi une autre orientation: prendre au

17

vu de cet étatcirconst.ancié, ponctuel des travaux sur le monde ouvrier, la mesure des thélnatiques affmnées, mais aussi la mesure des silences ou des oublis; estiInant que c'est bien dans cette appréciation des dires et des manques, dans cette relation des pleins aux vides qu'apparaissent toujours au regard les contours et les sens du dessin esquissé. Au coeur de toute définition générique de l'ouvrier: un type de travail et de mise au travail; la fonne industrielle du travail contraint où vont se greffer en traditions collectives locales diversifiées des identités plus ou moins confirmées, plus ou moins stables de branche, de secteur, d'usine, de chantier... Si métamorphoses il y a, elles sont bien d'abord à décrire et à comprendre de ce côté-là. Or on remarquera qu'ici sont plutôt éclairées les lieux industriels les plus emblématiques et les mieux "chantés" de l'histoire et de "l'héroïque" ouvrière (mines, sidérurgie, docks et ports). Mais ce sont aussi secteurs d'embauche en régression, sphères d'activités en déclin, sites en friches, passés mêmes, dans les régions les plus fortement touchées par la mono-industrie, de l'objet de travail à l'objet de pédagogie, de mémoire... à ses projets lon-ains de technicité muséographiée qui poun-ait bien en l'occun-ence prolonger myt11eet poétique de l'hoffiIne de fer. Ouvriers: gardiens des signes et symboles du travail productif passé, si c'est bien là une preuve répétée de l'existence d'une culture socio-technique vivante sachant à la fois se conserver et se recréer, on manque toutefois dans ce recueil, d'analyses sur des secteurs technologiques de pointe mobilisant, en collectifs moins compacts, en traditions moins denses, d'autres figures techniciennes de l'ouvrier. On peut par exemple penser aux industries pétrolières (forages en mer), à celles du nucléaire, de l'aérospatiale (projet de la navette Hermès et du futur Concorde) ; penser également aux secteurs de recherches sur la résistance des matériaux composites (autoInobiles, aviations, voiliers de compétition), au secteur de l'électronique de précision et à l'essor de la cOInmunication à distance... en comptant également avec les nouveaux chantiers des grands travaux de foration horizontale, souten"aine... tel l'Euro-tunnel, telle déln311Tage tunnel franco-espagnol. du En ces périodes de crise économique, de baisse des industries" de main-d'oeuvre", peut-être les sociologues tendent-ils à délaisser l'évaluation monographique au profit d'approches touchant aux déstabilisations du marché de l'emploi, présupposant qu'en ces conditions, l'identification au métier, à l'unité de production, ne peut jamais être aussi centralement structurante? Reste que, dans les propos rassemblés, l'adaptation ouvrière aux mutations techniques du procès de travail n'est que trop rarement abordée, et encore l'est-elle davantage en termes de logiques patronales de la qualité qu'en termes de logiques ouvrières de valorisation, de requalification des savoir-faire appris, transmis, renouvelés. Reste aussi qu'à l'inverse la question du chômage ouvrier n'est pas réellement

18

traitée de manière frontale, pas plus que n'apparaissent dans les fonnes marginales du travail (travaux intermitt.ents, boulots au noir, pluriactivité) débrouillardises, résistances, échanges de services et tactiques de subsistance... ces corollaires de la précarisation salariale. En écho à la moindre visibilité de Jaclasse ouvrière dans le champ économique et social, apparaît une dévitalisation progressive de la formation ouvrière. Si l'apprentissage et le lycée professionnel constituent toujours les grandes voies de la fonnation au métier, les muL:1.tions sont multiples:

- du côté du corps enseignant, toujours plus diplômé, les anciens ouvriers de métier ont disparu de l'enseignement technique, - du côté des logiques institutionnelles, non évoquées dans ces pages,

les ENNA ont été "digérées" par les IlJFM, elles en ont perdu et leur spécificité et leur autonomie, du côté des familles investissant sur les scolarités longues, les CAP déclinent au profit des BEP. Changelnent d'ère technologique, recul des traditions de fonnation, mise à mal des fonnes stabilisées de la carrière salariale, délocalisation accélérée du capital: devant toutes ces transfonnations combinées, ce sont les outils et paradigmes d'une sociologie du travail parcellisante qui sont questionnés dans leur efficacité. On peut se demander quelle est l'unité pertinente d'approche de ces nouvelles cultures du travail? Peut-être faut-il paradoxalement les saisir également en amont dans des unités, comlnunautés d'existence que sont les ménages, les familles, les couples. Le Play d'ailleurs n'avait-il pas déjà opéré, à sa manière, en son temps ce dépassement du point de vue salarial ?Pourtant il ne s'agit plus seulement de saisir une économie domestique mais de se tourner vers des continents culturels minorés (femmes d'ouvriers, ouvrières dans les rapports de production, toujours entrevues comme acuices ou spectatrices à côté des univers ouvriers; puis aussi trajectoires biographiques des uns et des autres facilement segmentées, souvent oubliées dans leur globalité et leur complexité). On le voit ce déplacement d'objet et de méthodel devient plus sensible aux dimensions de la représentation, plus sensible à cette part sociologiquement dépréciée ou muette - de la médiation subjective au monde. Questionnez le travail, sa définition restrictive marchande et vous questionnerez aussi sa définition restrictive sexuée. Si les femmes deviennent visibles aux yeux de la théorie, quand elles deviennent salariées, elles n'en bouleversent pas moins archétype, concept, modèle propres à délimiter espace-temps-contenu de la catégorie de travail.

-

1 En fonction de cette lecture "symptomatique", nous avons choisi de placer en texte introductif à la seconde partie intitulée "Identités et ruptures" l'article de Robert Cabanes, se proposant de dépasser l'analyse dualiste classique opposant la sphère du travail à la sphère hors travail.

19

L'émergence du féminin, point aveugle des approches généralistes sur la classe, si elle participe à cette réorganisation de la théInatique du travail, contribue également à ce "réexamen" de la culture ouvrière sous l'angle d'une anthropo-sociologie du quotidien dont l'élan se fait ici sentir. Pratiques bricoleuses, jardinières, langages, fêtes, sociabilités libres du divertissement, du jeu... sous des formes héritées du passé ou sous des formes inédites, se forgent des possibilités d'accomplissement Ces "ailleurs" de créativité relative retissent le lien social défait, ressoudent des identités individuelles ou collectives ébranlées par les crises et du travail et du chômage. Ainsi la bricole est-elle bien autre chose qu'une charnière entre le travail et le loisir, la nécessité et le plaisir,>Lieu de détournement des matériaux et des savoirs ouvriers, paradoxe d'un travail hors finalité productive... interrogeant de façon plus radicale les formes de l'inventivité, celle qui plonge ses racines dans les éblouissements créatifs de l'enfance. Ou encore le jardinage, indiquant avec force - au-delàdu constatdes logiquesde réappropliation des techniquesagricolesou maraîchères- rattachement quasi-millénaire à la terre. Cultures ouvrières, dimorphisme sexué des cultures populaires à rechercher sur la palette élargie de toutes sortes de registres et d'expressions du sYlnbolique. Cette ouverture contient de plus sa propre "métmnorphose" du point de vue adopté; l'élaboration culturelle n'étant plus appréciée comme simple ombre portée des rapports de production, mais comme espace-temps d'invention, de construction de soi, momentanélnent mis hors souci, hors influence du conflit, de la dOlnination. Ce renversement perspectif d'une culture populaire "saisie au repos", s'il traverse plusieurs communications, est abordée de manière frontale par Philippe Gaboriau s'essayant à reconstruire visions du monde et univers de vie de femmes ouvrières, celles nées dans les années 20. Lorsque l'on cherche à cerner l'identité ouvrière d'aujourd'hui, on regarde davantage les frontières, les espaces proches ou plus lointains... Les femmes assurant le lien avec le groupe social si proche mais si hétérogène des elnployés, occupent à nouveau une position décisive dm1s l'étude des mutations. Car femmes le plus souvent, les employées dont liées d'une manière ou d'une autre à la classe ouvrière par l'origine sociale, par le mariage, par la profession souvent voisine. Métissages sociaux peu contrastés ici, la sortie de la classe ouvrière se fait aussi en douceur chez les techniciens, groupe intermédiaire type opérant dans la continuité des savoirs, mais sujet aujourd'hui aux changements liés à l'innovation et qui sans doute est en voie de se dégager des fractions et catégories ouvrières.... Métissage contrasté là, dans la figure - de moins en Illoinsrare des enfants d'immigrés en situation de réussite scolaire et

20

professionnelle, dont le processus d'intégration repose sur une double voire une triple déchirure... Ces groupes ou sous-groupes aux frontières fluides, produits de la mobilité sociale, du brassage entre fractions supérieures de la classe ouvrière, et classes moyennes, génèrent des identités sociales fragiles, peu construites. Sans doute ne faut-il pas oublier ce que ces destins ouvriers ou de fils d'ouvriers doivent à récole où, notamment dans les années 60, elle fut un réel outil de promotion sociale pour une partie d'entre eux. Aujourd'hui la "démocratisation" du système scolaire est questionnée, l'école n'apparaissant plus - malgré l'allongement spectaculaire et généralisé, parfois artificiel, des scolarités - comme tel. Elle pérennise encore, même si c'est de façon moins évidente, par ajustements successifs (mécanismes d'orientation) plutôt que par sorties brutales, des logiques sociales inégales. Des analyses portent donc, comme hier, sur la distance culturelle des enfants des classes populaires et de leurs familles, à l'école, au corps enseignant. Se conjuguant aux effets de déstructurations industrielles, aux désinvestissements institutionnels, la refonte des identifications populaires ouvrières est aussi à mesurer, apprécier du point de vue de l'actuelle dispersion des peuplelnents. Des communautés rurales aux territoires ouvriers urbains, de l'ouvrier-paysan à l'ouvrier citadin, les figures de l'intégration ouvrière d'hier sont multiples. Dans les banlieues industrielles anciennes, elle reposait sur la proximité résidence-travail-sociabilité. Cette culture populaire industrielle urbaine selnble aujourd'hui en voie de disparition, par dispersion de la population ouvrière, par accession à la propriété des plus qualifiés. Ainsi les banlieues des grands ensembles se présententelles comme des espaces de confinement des plus fragilisés, où les écarts culturels avec les populations d'immigrés rendus plus évidents par le partage et la proximité des espaces, ajoutent au sentiment de décla.~ement En deçà de la critique politique à proprement parler, en deçà d'un deuil difficile de bien des croyances idéologiques, qu'ont engagés, qu'engagent militants, sympathisants diversement impliqués dans les mouvements ouvriers à projet révolutionnaire, on imagine combien cette transformation des liens au travail, cOlnbien cet éclatement des regroupements résidentiels en affectant la trmne quotidienne des sociabilités populaires là où naissaient, se régénéraient ferveurs, espoirs, inventions citoyennes du "nouveau monde", vont pouvoir atteindre les sources mêmes d'une conviction ouvrière en faveur de l'action collective, d'une adhésion ouvrière à ses inst.itutions. L'identité de la classe reposait sur une mémoire collective bâtie par l'histoire des mouvements ouvriers: mouvements chrétiens, républicains, syndicalist.es, cOffilnunistes... les formes et organisation matérielle et symbolique sont données à voir dans leur dispersion, dans

21

leur multiplicité, dans la spécificité de leurs traditions. Mais ce sont aussi débuts d'interrogations sur les transformations politiques, notamment sur les nouveaux votes ouvriers, sur les changements récents d'attitudes politiques et ce qu'elles signifient. Car, à la remise en question des repères intégrateurs, identifiants les plus valorisés dans l'emblématique commune, répond la crise du politique, de l'adhésion, des solidarités... Constatons simplement, sans préjuger du contour de ces pièces manquantes au puzzle, que ne sont évoquées ici ni la critique ouvrière du communisme, ni - mais c'est tout un - la mélDoire de ceux qui sont sortis du parti. Pas trace non plus de la tentation populiste ou autres dérives possibles dans ces moments historiques de délitement du lien social, de crise. du symbolique... Mais peut-être faut-il aussi interroger les résistances du sociologue à examiner ces objets trop lourds ou trop proches... Sur ce retrait général de l'engagement et de la mobilisation, la réflexion se tourne plutôt vers l'histoire de ces mouvements ouvriers associatifs, sportifs, politiques, ici ou ailleurs, de ceux qui ont constitué le passé commun, d'autant plus identifiant qu'il a été forgé dans la lutte. C'est par cette profondeur historique que l'intelligibilité du présent est recherchée, comIne souvent sans doute, lorsque celui-ci, serré par l'urgence et la rapidité des mutations se refenne sur ses mutismes. Les éclairages indirects affinent l'oeil, dit-on...

... Mal déduit? Mal rêvé? Qu'est-il donc arrivé? se demandait le théoricien... "Ce qui arrive aux choses trop grandes" disait l'historien, "Elles ne tiennent pas dans l'événement"2.

2 Michel Verret, Eclats sidéraux,

Nantes:

Ed. du Petit Véhicule,

1992

22

Prelnière partie

De l'école à l'entreprise

RAPPORT SALARIAL, M'ARCHÉS DU TRAVAIL, IDENTITÉS Michel DUPAQUIER LERSCO - Nantes

Les théories de la seglllentation du marché du travail ont relancé trois débats autour du salariat: -la violence sociale évolue-t-elle de l'extorsion de la plus-value à l' objectivation d'un statut de producteur-consommateur docile car placé en situation d'insécurité pennanente ? - la réorganisation de la production liée à la division internationale du travail et au développement du modèle de l'entreprise flexible divise-t-elle la classe ouvrière et transforme-t-elle les conditions de la reproduction sociale? (et si oui, dans quel sens ?), - comment se construisent, et reconstruisent les identités dans et hors du travail, au cours de la trajectoire, si les conditions d'existence ne donnent plus les llloyens d'une socialisation à l'identique? Michel VelTet, dans "Le travail ouvrier", montrait que l'enjeu de la IlC0111pétitionpour le l11onopole de la rareté" se déplaçait de l'exploitation du travail vivant. pour une production d'objets matériels, vers la définition d'une place dans la production d'objets symboliques. Durant les "trente gloIieuses", il notait aussi la persistance du danger dans l'usine: 100 000 accidents graves par an dans l'industrie française, de 1944 à 1973. On ne passe donc ni d'une société de séculité à une Usociété de risque", ni l'inverse... mais le développement de nouvelles fonnes d'individuation, et la peIte de certaines références identitaires accentuent le sentiment d'insécurité: d'anciens comportements codifiés sont perçus désolmais COIllille comportements à risques. des Ainsi, on peut à la fois subir les contraintes liées à des modèles productifs et culturels qui pérennisent les situations de prolétarisation et de bureaucratisation, et voir remettre en cause, de façon permanente, sa place dans le processus de production, du fait de projets managériaux (du type: qualité) qui relnettent en cause les formes traditionnelles de solidmité ouvrière. Entre la promotion par un marché interne et l'exclusion du marché du travail, que nous apporte le Colloque comme analyses de la flexibilité numérique et de la segmentation des marchés? Tout d'abord, par le biais de I'o(ientation professionnelle s'opère une première segmentation au sein du salariat, et cette seglnentation a toujours une consonance sexuée. La famille, qu'elle

25

soit restreinte ou étendue, continue à jouer un rôle dans r orientation (ou la désorientation) scolaire et son intervention s'accentue à présent par la capacité à mobiliser des réseaux efficients. L'intervention de la famille est plus importante pour l'accès aux elnplois d'ouvrier (holnlnes) que pour d'autres groupes professionnels ou d'autres classes. Ce résultat est corroboré par l'enquête nationale sur les réseaux sociaux réalisée en 1986. On ne peut analyser flexibilité et segmentation sans 5'appuyer sur des analyses sectorielles ou d'entreprise. Ainsi, le secteur du bâtiment attire 10 % des élèves de LEP et 20 % des apprentis, mais repousse ceux que ni la réussite scolaire, ni le réseau familial ou social ne soutiennent. C'est que les pratiques ne valorisent pas a priori la fOllllation initiale, et les jeunes dépourvus de stratégies dans le milieu subissent' la surexploitation du travail. On retrouve les mêmes résultats à Volvo, en Suède, que dans le bâtÎ1nent en France mais les luttes salariales y cèdent le pas aux luttes de reconnaissance sociale dans et hors de l'entreprise. La segmentation dépend à la fois des politiques d'emploi des coalitions gouvernementales (l'intérim a été interdit en Suède jusqu'en 1991), des politiques d'entreprises ("invention" et opposition de catégories de travailleurs) lnais aussi de facteurs culturels comme la structuration des métiers et.des collectifs de travail. Si les emplois saisonniers réservés aux enfants du personnel ont davantage de succès en Suède, beaucoup plus de formes d'elnplois relèvent du marché secondaire en France : intérim (très pratiqué lors du lancement des nouveaux modèles), contrat à durée déterminée (avant embauche définitive), stagnation comme ouvrier spécialisé pour les ouvriers dépourvus de deux critères essentiels de promotion: une fOlmation dans la mécanique, et la carte du syndicat maison. A Volvo, la promotion reste exceptionnelle, mais en théorie ouverte à tous. Je dis bien: "en théorie", car les ouvriers immigrés et particulièrement ceux d'origine turque ou yougoslave (ex-Yougoslavie) en profitent Inoins que les autres. L'identification au métier, hier prépondérante, semble aujourd'hui plus fragile. Cette affirmation renvoie davantage au système professionnel axé sur le métier qu'à la situation présente. Certes, on retrouve encore de telles situations dans les petites entreprises de ven-erie, mais elle est déjà révolue pour les dockers, les mineurs, les cheminots. Chaque description d'un milieu de travail différent mont.re la difficulté d'une quelconque synthèse "à la Touraine". Les formes locales de régulation et de contrôle du travail se désu.ucturent si lentement que le Capital préfère parfois fermer les usines, les mines ou les chantiers et faire produire ailleurs, dans des périphéries plus ou Inoins lointaines.

26

Cllapitre 1 Identités de métier, identités de branche

BONJOUR

LA MABOR

: UNE PAROLE

OUVRIÈRE

Charles DUSNASIO
Groupe de recherche théorique et populaire

- Nantes

Il est une coutume en usage, dans les grandes usines: la
coutume de faire visiter les ateliers par des personnes extérieures. Mon propos, que l'on se rassure, n'est pas de contester les ouvertures de la société vers l'usine, bien au contraire, ni de grossir le flot des surmenés, qui voient d'un mauvais oeil ces étrangers venus leur faire perdre un temps précieux. Non, la visite d'usine par des experts, par des collègues, des lycées ou des groupes étrangers, nous donne l'occasion d'expliquer "l'atmosphère" cette quintessence des rapports de production. L'atmosphère, l'air du temps, l'opinion à laquelle on se conforme c'est très important. Les patrons le savent bien lorsqu'ils utilisent le langage "économiste" : "11 faut être les 1neilleurs... ! Sur un l11llrchésolvable...
Ilfaut prendre des parts de 111l1rché se situer sur un créneau porteur", !

tralala... tralala... tsoin, tsoill. Dans la visite d'usine, le même phénomène d'envoûtement des cervelles resurgit. Les gens qui arrivent, guidés par les inefflables agents de maîtrise, choisis pour leurs qualités indéniables d'exécution, sont amenés devant les machines. La machine est à l'atelier ce que la statue de la Vierge est à la grotte de Lourdes! La tour de l'atelier se fait alors dans une espèce de béat consentement. Une file s'égrène çà et là entourant les monteurs d'acier et d'électronique. "Voilà le robot Zllnwck. Il prend les pièces. Son cycle est de huit l11Ïnutes.Le produit est successivel1wnt traité, etc...". Avec l'assurance que lui confère son personnage de "guide", l'agent de maîtrise va présenter tour à tour, le robot, la machine à laver "Mabor", les bains d'électrolyse zinc, la chaîne manuelle (sic) de trempage cuivre. Tout ce beau Inonde va se pencher, tâter, ausculter les pièces et dodeliner de la tête face aux explications "savantes" de l'agent de conduite, dit de maîtrise. Jamais il ne sera fait ment.ion, des personnages falots et grisâtres qui se tiennent aux pieds des machines. Lesquels pourtant en sont les llloteurs principaux. Ces derniers, face aux visiteurs sont dans leur circuit de manipulations productives comme les fauves des cirques, gratouillant le sable et la paille de leur ménagerie. Lorsque le dernier visiteur s'est finalement éclipsé les ouvriers sortent de leur réserve. De personnages de cire qu'ils étaient lors de la visite, les voilà redevenus pleins de vie. On se tape sur l'épaule, on

29

rigole de ce passage éphélnère. On se prend, à son tour pour des Inachines.On se congratule :Bonjour Robot, Bonjour Mabor, Bonjour bain de zinc! C'est la revanchepopulairesur l'hégémoniemachinesque.
Une histoire à dormir debout

Dans la nuit du 14 février 1986, un gardien de l'entreprise trouvant deux élecUiciens en train de donnir et ce à deux reprises, rédige un rapport. Ce rapport, comme toutes les histoires à dormir debout, fit grand bruit. La direction de l'usine réagit au quart de tour: "Dormir, dornzir, vous avez dit dorn1Îr... COlnn1£ c'est drôle!". Et par deux fois, ils se complurent dans cette abominable faute: dormir à 3h et encore à 4h du matin. Chose inadmissible pour une direction surchargée de "travail" et de "responsabilité". Les deux ouvriers Philippe E. du Morbihan et Marcel K. de Nantes furent licenciés. Cette réaction immédiate de la direction de SDDEC montre au-delà de la sanction à quel point, les gens importants, d'une culture générale de haut niveau, peuvent se laisser aller à des réactions primaires, pour ne pas dire primitives. Ces professionnels, l'un électricien, l'autre mécanicien avaient des années d'expérience et un savoir accumulé à travers toutes les pannes de l'usine. On pouvait les considérer comme des racines solides de cet arbre qu'est l'entreprise. Le fanatisme patronal illuminé par le ''fanal bleu de la révolution culturelle capitaliste en cours dans notre pays" 1n'hésita pas un seul instant à sacrifier sur l'autel de l'entreprise, ces trésors professionnels. La foi est aveugle! Les syndicats comIne à l'accoutulnée, flfent preuve de largesses de vues et de tolérance envers des "citoyens" de l'entreprise. COlnment échapper au sommeil sur le coup de 2 heures du matin? Vaste question. To sleep or not sleep! Ils extrayèrent de leur lourde besace juridique les attendus de la Cour de Cassation du Calvados, infirmant la position de la direction du personnel. Ils plaidèrent la disproportion et appelèrent au débrayage de deux heures.u en fin de poste! Quant aux ouvriers et aux ouvrières sur chaîne, écrasés par le rythme iInpitoyable des séries des pannes, des retouches, des aboiements d'agents dits de maîtrise, ils ne purent avoir qu'un réflexe de ressentiment, savamment montés en épingle, par l'escouade

1 Il s'agit, doit-on le préciser de la grande conlpétition qui s'instaure pour préparer l'Europe de 1993.

30

"d'agitateurs patentés" de la "révolution cultutrelle capitaliste en cours
<L~nsnotre pays
tt

.

Nos deux "dormeurs" prirent donc le chemin de l'usine, à reculons et allèrent piquer leur roupillon ailleurs. Sans doute dans quelque boîte publique où l'on traînasse toute la sainte journée! Peut-être pourront-ils faire fonctionner leurs méninges s'ils ne tombent sur un super chef qui roupille deITière ses dossiers! Maintenant, retraité, quand souvent la nuit je me réveille vers les 2 ou 3 heures du mat.in, je m'interroge sur la possibilité d'embauche d'électriciens à la retraite, que l'insomnie poursuit. Ne pourrait-on les considérer comme électriciens d'astreinte avec un petit pécule2 ? Sa majesté la pompe P2

J'ai beau retourner la question dans tous les sens, chercher dans le tréfonds de mamélnoire, non vraiment je ne vois pas qui a découvert cette chose... ! Cette gigantesque métamorphose, ce bluff monumental de retourner, comme une peau de lapin, les rapports de producteur en rapports de choses et objets, cette connexion magique qui donc l'a découverte, sinon Marx. ... Ce matin mon chef pénètre d'un pas leste dans l'enceinte grillagée de l'atelier. Bonjour D. ! Bonjour monsieur V. ! Poignée de mains. Brefs regards enveloppant l'individu. Son aspect, son rayonnement, on ne s'attarde pas ! Le sérieux de la chose prend le dessus, rapide: l'état de santé de la Pompe P2. Depuis huit jours son fonctionnement est irrégulier. C'est la pompe principale, la reine des autres pompes. Elle se charge d'évacuer 20m3 d'acides et autres déchets acidulés. Le piston, qui comlne tout le monde le sait~ est l'élément fragile de la machine, est rayé, piqueté, par la corrosion. On vient d'installer un piston neuf en cérmnique. En cérmnique répèteront les experts, soudain intéressés. Mon chef observe, écoute de près les palpitations, resserre cà et là quelques écrous, considère, d'un oeil torve le mol écoulelnent saccadé du liquide toxique. Nous parlons, nous discutons, on en rajoute. Diagnostics, récriIninations, pronostics, le sujet est inépuisable, on pourrait presque le programmer dans la série Igor Barrère et Antoine LaIou : les angoisses d'une pompe à piston cérmnique (sic)...
2 Electriciens cas de panne, à leur d'astreinte: électriciens que l'on rév;iUeen domicile, on peut aussi" élargir les tâches" et confier certains dépannages urgents aux ouvriers de fabrication. Le cas est cité dans l'usine de St Benoît le Vieux. Cf. Phi1ippe d'IRIBARNE, la logique de ['ho1lneur, Paris: Ed. Le Seuil

31

A terme, cette entrevue se soldera par une visite de Inon chef auprès du chef de l'entretien pour connaître le détail du montage du piston ou un rapport à faire au fournisseur pour lui demander des explications. l'outes ces allées et venues, tous ces rapports dans la production seront de toute manière conditionnée par l'épiphénomène démesuré, omnipotent, sa nlajesté la POInpe P2. S'agit-il dans notre société industrielle, de nouveaux "totems"qui nous accaparent? Ou bien un moyen commode d'asseoir et de pérenniser une domination de groupe social? Que d'histoires, Seigneur, pour une malheureuse pompe et son piston! De toute manière, ce sera l'arbre qui cache la forêt. La chose monL:~nte permet de focaliser les esprits (ceux des experts ou des bureaucrates s'ent.end). On évite d'élargir sa sphère de pouvoir en consultant le personnel considéré d'emblée comme d'exécution et non de proposition! Licencié pour un bras d'honneur

Bernard, OS sur presses es~ ce qu'il est convenu d'appeler un ouvrier Inoyen. Bien adapté à la chaîne, pas mal côté jusqu'ici par ces chefs. Certes, il lui arrivait bien parfois d'avoir des comport.ements bizarres, comme en ont régulièreIneut ceux et celles qui exécutent des tâches parcellisées. Au vestiaire, le soir après une dure journée, n'a t-il pas attirer l'attention de tous en croassant comlne une grenouille, en caquetant comme une poule? Au comble du chahut n'avait-il pas confectionné un espèce de cor de chasse rudiInentaire avec entonnoir et. tuyau de callout.chouc enroulé! Le soir, à la grande joie collective des copains se déshabillant, il soufflait des mélopées sauvages. La sortie de l'usine prenait des allures de chasse à coun-e. Sorte de "pub" sauvage pour le temps de vivre! I-Iomme simple, peut-être un clown, mais tout cadre cOlnpétent, sérieux, dynamique et respectable, de surcroît à la CGC IX>ssèdedans sa vidéothèque l'image d'un autre petit bonhomme qui fait rire les usines! Les Temps Modernes hélàs, n'out pas encore clos l'époque des petits bonhommes un peu dérangés qui courent de ci et de là, une clef plate à la main COmIneun Charlot! Revenons à notre Bell1ard Inatricule 7879 OS sur presses. Un soir de grande fatigue, il se permet d'exécuter une brillant.e figure d'expression dénommée "bras d'honneur" en direction visible de son chef d'équipe, son contrelnaÎtre et l'ingénieur en chef. Trois d'un coup. Pas moins ! Ils étaient là, en train de le regarder et de statuer sur son sort. Ce "geste agressif' déclencha une mécanique disciplinaire implacable: réunion dans le bureau des presses, convocation officielle avec le Directeur du personnel, entretien

32

préalable avec l'assistance du principal délégué, le redoutable Joseph, procédure d'urgence, mise à pied suspensive, demande de licenciement à l'Inspection du Travail. Tous ces rouages porteront l'OS Bernard illico presto à l'extérieur de l'usine, c'est-à-dire dehors! Les syndicats CFDT en tête, menèrent une bataille exemplaire. Avec brio, un tract dénonça ces moeurs révolues, d'un autre siècle. Le GSE, groupe socialiste d'entreprise s'éleva jusqu'aux cimes de le défense des Droits de l'tlomme. Les négociations furent conduites avec souplesse, punch et tactique par le meilleur des délégués face à la redoutable machine de guerre qu'est le patronat rugueux et borné, bien de chez nous. Les collègues de l'atelier des presses arrêtèrent deux heures leur boulot. Les autres ateliers attendent toujours "l'appel" à la grève générale. Çà et là, les traîne-savates de l'usine comme les "affairés en pennanence" trouvèrent écoeurant le renvoi de ce copain. Ça s'est pa~sé le 22 Mars 1984, Bernard se retrouva sur le pavé. Lui qui faisait rire les copains gratuitement, l'amuseur des vestiaires est allé voir les employés de l'ANPE avec un certificat de Ufautegrave". Les réactions furent échelonnées. Le "clean" de l'ingénieur en chef en prit un coup. Dans la nuit de la quinzaine suivante, un cOIlllllando pénétra dans l'usine, saccageant les bureaux des chefs, peignant leurs vitres en rouge, couvrant les murs et les allées d'inscriptions archaïquement soixante huitardes, du genre: ucrève salope", "Insulte ton chef, si tu ne sais pas pourquoi, lui sait" et autres gracieusetés du même genre. Les Inembres du personnel se touchaient du coude, le matin et rigolaient ouvertement. Ces énormes inscriptions restèrent plusieurs jours car la Direction attendaient les huissiers. Une enquête fut ouverte. Le service de gardiennage fut par la suite profondément modifié et rajeuni. Evidelnment dans le cadre de la restructuration de l'usine et non en relation avec cette "malheureuse affaire". Depuis "l'affaire Bernard" court toujours. Après les Prud'hommes, c'est le Tribunal d'Instance qui s'est prononcé pour le licenciement. L'affaire est en Appel à Rennes. Au-delà de son aspect juridique, une remarque s'impose: pour travailler à la chaîne, pendant huit heures, emboutir les vases d'expansion sous le tintmllaITedes presses, faut-il posséder un quotient intellectuel parfait? Et en attendant la robotisation ne faudra-t-il pas rester "cool" dans le jugeITIent des hOlTIIneSsurtout lorsqu'on sort d'une grande famille et d'une école prestigieuse?

33

LA RÉCENTEMÉT LA "SOCIÉrrE

AMO]~PHOSE CHEl\1INOTE"

DE

Georges RIREILL E.N. des Ponts et Chaussées, CERTES

-Noisy-le..grand

Genèse d'une corporation
Nées ex nihilo au XIXe siècle, les cOlnpagnies de chelnin de fer durent inventer des politiques spécifiques du personnel adaptées aux besoins de l'exploitation ferroviaire: la plupart des métiers du rail étaient neufs, et seule l'expérience acquise sur le tas servait d'école professionnelle. Les cOlnpagnies privilégièrent ainsi plutôt le recrutelnent d'agents vierges d'expérience antérieure, imposant rapidement un âge limite à l'elnbaucl1e (autour de 30 ans). Autre particularité: de par leurs conditions de travail, les agents étaient particulièrement exposés à la maladie ou à l'accident. A l'instar des marins ou des Inineurs, pour conserver leurs agents formés, en contrepartie de leur insécurité physique, les cOlnpagnies développèrent à leur initiative et à leurs frais une polit.ique de sécurité sociale poussée:
c011unissionnel11ent

du personnel

(c'est-à-dire

un statut garantissant

à

peu près à ragent un emploi assuré à vie), caisses de secourss en cas de maladie, caisses de retraites. Ainsi se compensaient d'une part des conditions de travail pénibles et risquées et la disponibilité extrême exigée par le nouveau service public, et d'autre part, la sécurité matélielle, offerte à court cOffilneà long tenne aux agents 1. Le recrutelnent rural: un terreau social idoine

Les faveurs à l'égard de recrues vierges, la défiance vis-à-vis du recrutement dans les milieux ouvriers des villes, ces foyers où fermentent la "question sociale", les leçons vite tirées des grèves et révoltes du printemps 1848 jaillie$ justement des premiers ateliers parisiens des cOlnpagnies, confortèrent les compagnies dans leur politique de recrut.ement. en Inilieu rural: l'exode chronique des campagnes, caract.éristique d'un pays de petites exploitations agricoles insuffisant.es à nourrir des fmnilles nOlnbreuses, servit parfaitelnent leurs objectifs. Inversement, pour des déracinés des campagnes, fuyant
1 Sur les fondenlents des politiques sociales des conlpagnies,'cf. mes travaux, "Gestion et organisation du travail dans les C0l11pagnies de chenuns de fer des origines à 1860" dans les Annales ESC, septelnbre-octobre 1987 - La Révolution ferroviaire: la [ormation des Compagnies de chemins de fer en France, Paris: Ed. Be.lin

35

la précarité on l'insécurité de la condition offerte dans de telles exploitations, les compagnies offraient un emploi sûr, une prise en charge totale des besoins matériels et des garanties contre tous les aléas possibles. Autant dire que l'en1ploi dans les compagnies de chemins de fer était fort attractif, les conditions de travail ne rébutant pas des recrues ayant connu le labeur par tous telups, ou la disponibilité élevée, quelque peu résignée, qu'impliquent les travaux des chan1ps. Qu'ils soient d'abord des "chemineaux" se déplaçant de l'un à l'autre des chantiers itinérants de construction des lignes, ou qu'ils soient directement recrutés par les compagnies comme simples "hommes d'équipe" affectés à la manoeuvre des wagons dans les gares, ou "cantonniers" affectés à l'entretien de la voie, tous ces emplois, ne mobilisant qu'un simple force physique, faisaient bien transition entre les luétiers de la campagne et les plus nobles métiers du rail (petite hiérarchie des gares, aiguilleurs, mécaniciens, etc) réservés dans un deuxièn1e temps aux meilleurs d'entre eux. Le recrutement cbeminotH héréditaire: la transmission de ul'esprit

Afin de tirer tous les dividendes possibles du lourd investissement engagé dans leurs institutions sociales qui n'ont rien de gratuit, les compagnies réalisent vite tout l'intérêt qu'elles ont à recruter parmi la progéniture de leurs agents. Toute une culture con1plexe, technique, réglementaire, disciplinaire, transpire dans tous les foyers des agents: autant de gagné en culture générale ferroviaire, en éducation prin1aire ou "coutume chemin ote", ce qui ne peut que faciliter l'intégration professionnelles future des enfants. En présupposant ainsi les enfants des agents "déjà fornlés en partie par l'exenlple paternel sinon aux détails de service, du flloÎns à l'esprit général qui devra présider à toute leur carrière ", "[es cOfnpagnies trouvent dans ce choix une garantie précieuse pour le goût du 1rlétieret la conservation de l'esprit de tradition", énonce cet ingénieur cheminot émule deLe Play à la fin du siècle dernier, Jules Michel2. En ces beaux jours des idéologies tlbio-sociales It, un autre "ingénieur social", le fameux polytechnicien Cheysson peut surenchérir sur ces thèses et affinner une sorte de credo plus lamarckien que darwinien s'agissant de ce que l'on pourrait appeler congrûn1ent "l'espèce cheminote" : "Ce n'est pas seulement au point de vue de la stabilité générale qu'i! est excellent de voir les fils succéder à leurs pères. On connaît les lois physiologiques de l'hérédité qui font que les qualités péniblement

2 La réforme sociale, décembre

1887, p. 634, p. 638

36

acquises se transtnettent ]JQlfois"3.

flans une 111esure variable

en se peifectionnant

Certes l'entreprise de chemin de fer ne ressemble pas au couple socialement org,rnique et géographiquetnent "clôturéff du puits-coron: si autour des grands ateliers de réparation du matériel autour des triages ou des dépôts, ou den.ière la gare des grandes villes, naissent des cités cheminotes, honnis la relative sédentarité des ouvriers des ateliers, pour les autres, une certaines mobilité géographique en cours de carrière, autre fonne de disponibilité, est souvent synonyme de prolnotion, d'avancelnent.. Mais alors que dans lcs cités construites autouf des grands ateliers (citons Sotteville, Saint-Piecre-des-Corps, I-IelleInmes, I~olnilly, Oullins, etc), stabilité et hérédité professionnelles sans prolnotion sociale se soutiennent mutucllement, les autres univers de mobilité delneurentmalgré tout des espaces relati veInent fCl1nés : au cours de sa calTière, t.elmécanicien épousera plutôt la fille du sous-chef de tel dépôt où le conduit une étape de sa carrière4, plutôt qu'une inconnue rencontrée dans une ville traversée... Bilan: les chelnins sociale de fer, une entreprise de promotion

Par l'enchaîneInent de ces lnécanislnes sur plusieurs générations successives, le chemin de fer joue le rôle d'un sas social, convertissant une Inain-d'oeuvre de déracinés de la terre en agents d'une noble corporation en ch(u"ged'un service public de première ùnpol1ance du fait de son quasi-Inonopole, agents très attachés à leur statut privilégié professionnel et social, parfaitement intégrés selon les voeux des dirigeants dans la grande "fanzi/le chenlinote". Au sein de la COlnpagnie puis de la SNCF, sur 3 ou 4 générations, la mobilité sociale est généralement synonYlne de promotion sociale, jusqu'à devenir possible tremplin hors de la corporation vers de plus nobles statuts encore, mais toujours protégés. Des scénarios de succession de père en fils tels que paysan ou Inanoeuvre agricole devenu poseur de voie (puis ou directement) "chenlÎnot" (homme d'équipe, cantonnier, ouvrier) I puis agent de gare ou lnécanicien I puis elnployé dans les bureaux adtninistratifs, petit cadre de dépôt I sont fréquemment observables. La sortie du tnilieu conduit de préférence vers la fonction publique, en particulier, via les Ecoles normales, vers cet autre "service public" prestigieux qu'est l'enseignelnent : instituteurs et même professeurs. Le fils d'agent, reconnu doué, pourra bénéficier de bourses
3 La réforJ11e sociale, op. cit., p.639

4 Pau] NIZAN,
grand-père

Antoine

BLOYE,

1934, inspiré de la vie de ses père et

37

d'études, et bien chaperonné, obtenir le diplôme d'ingénieur d'une grande école, auquel cas il pourra rapatrier l'entreprise de chemins de fer par la voie royale des "attachés", court-circuitant tous les emplois de début et assuré, au moins à l'ancienneté, de devenir "fonctionnaire supérieur" de la SNCF. Les années rec..utement 60-70 : la crise des filières traditionnelles de

En 1962, le directeur général de la SNCF dresse un tableau critique: des difficultés de recrutement sont apparues "essentiellement dans les régions de grande activité industrielle, où, bien entendu, se 111llnifestent aussi nos plus grands besoins. Parlni les régions qui ont été touchées les prentières, se trouvent donc les contrées industrielles du Nort/, du Nord-Est et de l'Est de la France, les régions parisiennes, lyonnaise et grenobloise et la Savoie. D'autres régions, telles que la Bretagne, la Vent/ée, le Bordelais, le Périgord et le Languedoc, ont été jusqu'ici épargnées. Toutefois, 11lêl11£ ans ces régions, les del11Llndes d d'etnploi ont tendance à s'al11£nuiser et, fait inquiétant, les candidats n'acceptent qu'avec une extrêl11£ réticence des déplacelnents cependant inllispensables pour c01Jlbler les vacances dans les zones les plus critiques. Beaucoup d'entre eux denlandent ensuite, souvent peu de te111psaprès leur el11bauchage, à revenir dans leur région d'origine, et 1f5. certains n1ê1J1£ dél1Ûssionnent faute d'obtenir satisfaction Problèmes qui ne vont que s'aggraver. Force est donc de recourir à la main-d'oeuvre étrangère: en l'occurence à des marocains en vertu d'une Convention conclue avec l'Office national des chemins de fer marocains6. La SNCF, elIe aussi, a ses immigrés...

La métamorphose

de la corporation

du rail

Sur de multiples volets et dans ses fondements même, la corporation connaît ainsi une mue profonde. Pointons quelques indicateurs:

5 Rapport de DARGEOU au CA de la SCNF du 10 sèptenlbre 1962. La RATP, ~ratiquant un recruteluent sinulaire, connaît à la nlême époque la nlême crise Lettre du directeur BEYBET au nunistre du Travail du 9 juil1et 1974 (Archives DPSNCF)

38

Niveau ou dipÔme pritnaire ou CEP CAPIBEP

1975 à 1979 48,8

1980 à 1984 38,8 36,2 15,6 6,4

1985 à 1989 18,6 55,4 9,8

1990 21,2

1991 17,5 44,2

37,8 7,8 3,6 2,0

50,1 17,8 8,5 2,4

BAC BAC+2 et +3

23,0 10,5 4,8

10,0 6,2

autres

3,0

. en tennes de bagage scolaire d'abord: Le recrutelnent s'est fait de plus en plus exigeant, comme le traduit révolution par tranches quinquennales de la répartition en pourcentage des niveaux et dipômes des recrues7.

.

en termes d'ouverture sociale:

Si traditionnellelnent le Inénage cheminot ne comptait en règle générale qu'un actif, l'holnme, l'émancipation générale de la femme au foyer, devenue active, pour diverses raisons, a gagné aussi la "société cheminote". Le poids des couples à double activité, l'une à la SNCF, l'autre hors d'elle, s'est accru, le processus depuis une quinzaine
d'années s'est accéléré8

.

résidentielle: L'accès au statut de propriétaire, plutôt antinomique avec les canons classiques du chelninot "caIliéliste", est une autre manifestation de révolution des aspirations des cheminots.

.en telmes de sédentarisation

7 Cf. Jean-Pierre DRILHOLE, "Le recruten1ent du personnel d'exécution et de n1aîtrise à la SNCF" dans RGCF, septen1bre 1991, p. 41 ;Direct SNCF, juin-juillet 1992, n° 67, pp.7-8 8 Source: calcul à partir des Rapports annuels de la Caisse de Prévoyance de la SNCF

39

Le pourcentage d'agents proprétaires accuse en effet lui aussi une forte accélération récente9.
..

en tennes enfin d'ouverture culturelle:

Nous disposons d'un indicateur: l'évolution du lectorat de l'hebdcunadaire La Vie du Rail. Ce journal d'entreprise à l'origine (int.itulé alors Notre Métier), distribué gratuitement à tous les agents à sa création en 1938 par la SNCF, n'allait plus leur être servi après... guerre que par abonnelnents payants. Organe corporatif d'information, ses rubriques dotTIestiques, Inénagères ou culturelles, en avaient fait le magazine par excellence du foyer chelninot. Or, avant sa toute récente rénovation rédactionnelle, on observait en tendance une certaine désaffection croissante chez les actifs. Les effets sociaux induits

Toutes ces évolutions témoignent bien d'une sorte d'extraversion, voire d'explosion, de la traditionnelle" société chelninote", sortie de son relatif isolelnent social. Au recrutement rural, a succédé Inaintcnant un recruteInent bien plus urbain, et la socialisation, préexistante à l'eInbauche, se poursuit dorénavant hors de l'entreprise. Les conséquences induites en lnatière d'intégration seront manifestes. Autant le systèlne pesant de prise en charge sociale des agents fait figure de paternalisme de plus en plus anachronique et désuet, autm1tle recours syndical, lui-mêlne, connaît une certaine crise. Traditionnellelnent, très fortclnent syndiquée, la corporation vivait le recours syndical comme une s011edtadhésion à un système d'assurances "tous risques professionnels" : en cas de réforme, de sanction disciplinaire, COlnlneen matière de notation et d'avancement, le statut réglelnenté des relations professionnelles conférait aux délégués du personnel et autres instances représentatives le rôle d'avocat des agents. Ainsi les deux systèlnes tutélaires, d'entreprise et syndical, allaient entrer en état. de crise latente, faute d'évolution, d'adaptation aux aspirations neuves des nouvelles générations de chelninots issues de la ville et fortes d'un bagage culturel plus élevé que celui de leurs aînés. Nous avons déjà analysé des effels de ce que nous avons appelé "la crise du double patronage" 10, notarnlnent sous l'angle de la

9 Source: SNCF, DP, Section du logenlent ; en 1990', les 51,1% ; d'agents non "ropriétaires se répartissent en 27,5% d'agents logés par la SNCF et 23,6% locataires. o "Cultures d'entreprise: le cas des chen1inots, de.s COlnpagnies à la SNCF", Ethnologie de la France, Cahier, Cultures du travail, Ed. de la MSH, 1989

40

syndicalisation Il. Si le mai 68 de la SNCF peut-être considérée COlnme la dernière des grandes grèves tftraditionnellesu de la corporation12, celle de l'hiver 1986-1987, la plus longue grève de l'histoire de la corporation, peut être qualifiée de Itgrève..catllarsis", par la remise en question brutale et imprévue de tous les systèm.es tutélaires du personnel13 : aut"u1tun I11anagementautoritaire, centralisé à l'excès, qu'un syndicalisme d'appareils, divisé à l'extrênle et peu sensible aux nouvelles aspirations qualitatives du personnel critiquant notarmnent des conditions de travail et de vie trop décalées par rapport aux autres salariés. L'ouverture sociale de la corporation l'a en effet dotée d'une nouvelle échelle de référence, de positionnement social: les archaïsmes sociaux de la gestion du personnel, toujours un peu considéré comme d'éternels mineurs, sont devenus criants..,wAu sein des agents lneneurs ou animateurs actifs des deux coordinations apparues, contestant la représentativité ou le Inanque de démocratie syndicales, nous avons relevé, à l'occasion d'une enquête précise14, que parmi ces agents, âgés de 32 ans en moyenne, embauchés à la SNCF au milieudes années 70, 29% étaient des.fils de chel1Ûnots,et que 37% avaient été recrutés cornIne attachés (fût-ce surtout. aux plus bas niveaux VI ou VII) : les traditionnelles garanties présUlnées de la part de ces deux t.ypes de recrutelnent étaient ainsi Inanifestelnent mises en défaut. La Inesure des tenants et aboutissants de ce traumatisme si violent sera prise autant par la Direction du personnel que par les organisations syndicales. C'est ainsi que le processus de dissolution de la traditionnelle "société cheminote" dans la société civile de son époque est largement amorcé, dût-il susciter de la prul des "anciens", quelque nostalgie ou
éunertulne.. .

Il "A la croisée des crises éconontique et sociale, le syndica1isme chenlinot (19701988)", la crise des syndicats en Europe, Col1oque CERI-FASP, Paris, 9-10 lllars 1989,
texte non publié, 30 p. 12 "SNCF: une grève dans la tradition de la corporation du rail" dans 1968, Exploration du mai jraJlçais,TerraÙls (R. MOURIAUX, A. PERCHERON, A. PROST et D. TART AKOWSKY eds), Paris: Ed. l'Harn1attan, Tonle 1 13 "L'hiver de grève des cllentinotstt, Villgtième siècle, revue d'histoire, octobredécerubre 1987, n° 16 14 "Quand la SNCF déraille... Enquête sur les circonstances et les responsabi1ités d'un accident exceptionnel" dans Travail, octobre 1987. (Enquête par questionnaire réalisée auprès de 129 participants aux Assises unitaires de base, tenues le 23 filai 1987 à SaintDenis)

41