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Mythes, rites, symboles dans la société contemporaine

315 pages
La société contemporaine est soumise aux exigences économiques et marquée par le développement accru des sciences et techniques. Elle se trouve confrontée à des phénomènes qui surgissent de façon irrationnelle, bouleversant les croyances en l’efficacité de la rationalité et de l’utilitarisme. De nouveaux mythes surgissent, porteurs de significations nouvelles, des rites disparaissent, d’autres perdurent ou se renouvellent. Mythes et rites s’articulent autour de symboles de l’imaginaire social. Les regards nuancés des ethnologues, sociologues, historiens, la diversité de leur mode d’approche viennent enrichir l’analyse de ces mythes de la société contemporaine.
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MYTHES,

RITES, SYMBOLES CONTEMPORAINE

DANS LA SOCIÉTÉ

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5245-0

Sous la direction de Monique SEGRÉ

MYTHES, RITES, SYMBOLES DANS LA SOCIETE CONTEMPORAINE
~ ~

Éditions

L'Harmattan

5- 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Avant-Propos

A partir du moment où a émergé la notion de société industrielle, en 1839 avec Auguste Comte (volume 4 du Cours de philosophie positive), on n'a cessé d'y voir une rupture avec l'ordre ancien: à l'absolu s'opposerait le relatif ou le mesurable, aux solidarités communautaires l'individualisme, aux. hiérarchies la citoyenneté, à l'imaginaire le positif. Des esprits chagrins ont dénoncé la fin de la famille, des terroirs, de la religion, au profit d'un culte sans rivage du Veau d'or. On a parlé de désintégration du lien social, de pathologie sociale, d'aliénation, de destruction des moeurs. A y regarder de près néanmoins, les sociétés contemporaines se sont réappropriées des formes anciennes plus qu'elles ne les ont détruites. La première société industrielle, celle de la Grande-Bretagne de Victoria, a utilisé à son profit les valeurs familiales, aristocratiques, terriennes et religieuses. Les entreprises de la révolution industrielle ont intégré en leur sein la sociabilité de type familial ou villageois, leur donnant à l'occasion une nouvelle jeunesse. Le conservateur Paul Bourget, visitant les EtatsUnis en 1893-1894, y retrouvait avec jubilation une énergie vitale

Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

créatrice et une moralité qui hiérarchisait la démocratie selon un ordre digne des sociétés traditionnelles. Dans cette perspective, il n'est pas aberrant d'étudier les sociétés contemporaines comme celles qui les ont précédées: elles ont autant qu'elles besoin de mythes, de rites et de symboles pour donner sens à l'existence sociale, qui ne peut pas être vécue dans la stricte rationalité instrumentale. Du point de vue théorique, il n'y a aucune raison que des concepts dérivés de l'anthropologie s'appliquent à un type de société et non à un autre, même si le matériau documentaire diffère ainsi que les méthodes d'investigation. On pourrait transposer dans la modernité bien des outils utilisés par un Paul Veyne, un Jacques Le Goff, un Lucien Fèbvre, pour ne citer que des exemples d'anthropologie historique. Est-ce à dire que rien n'ait changé dans l'ordre de l'imaginaire social? Bergson a pu parler d'une frénésie industrielle et technicienne où la société risque de se clore sur ses oeuvres: ces oeuvres ne tuent pas la liberté d'inventer, de rêver ou de croire et le processus symbolique, même s'il n'y a plus d'arrière-monde. La nouveauté est que l'individu a quitté les certitudes d'antan, les ordres hiérarchiques figés, la représentation fixe: être en mouvement, ballotté par les tendances de l'opinion et le jeu des apparences, il élabore des images et des symboles sur une sorte de scène sociale où l'on doit se reconnaître, se protéger, se réassurer, se démarquer. Dès lors, chacun est tenté de recréer ses propres mythes, rites et symboles, en puisant dans les vastes gammes d'invariants accumulés dans le patrimoine de l'humanité, et ces compositions provisoires ont une grande vitesse d'usure. En cette fin du XXe siècle, qui voit l'écroulement de bien des mythes collectifs, la disparition de rites hérités trop rigides, la difficulté à entrer dans de vraies. fêtes collectives à grande échelle, au profit d'un repli sur le privé et l'intime, nous sommes plus sensibles à ce qui surgit ici et là,

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A vant- Propos

même marginalement, dans les petites communautés, les faits presque ordinaires, les condensations qui ne durent pas, la "joie par spasmes" et la "douleur par hoquets" des groupes éphémères dont parlait déjà Jules Romains dans un beau texte de 1911, Puissances de Paris. Libre expression d'un désir peut-être, mais d'un désir domestiqué dans un âge qui reste référentiel, et moins affranchi qu'il n'y paraît d'abord. Au L.I.R.E.S.S (Laboratoire interdisciplinaire de recherche et d'étude en sciences sociales), dont j'ai été le directeur, Monique Segré a animé avec compétence et finesse une réflexion pertinente sur ces thèmes, pour laquelle je la remercie. Elle a su regrouper une bonne gerbe de contributions venant d'horizons divers. Elle a cherché d'abord à illustrer l'intérêt, mais aussi la difficulté, de l'approche méthodologique plurielle, la grande question étant de croiser les approches de l'anthropologie et de la sociologie: mais l'essentiel n'est-il pas de faire parler le terrain? Elle a réussi aussi à éclairer des aspects contrastés du social sous différentes échelles, passant de l'individuel au collectif sans définir de façon préconçue ce qui devait l'emporter dans l'ordre et le désordre, le rassurant et l'inquiétant, le familier et l'étrange, curieuse des variables qui font du sens. Cette réflexion sera poursuivie été intégré le L.I.R.E.S.S. Jean-Pierre DAVIET, U.M.R.-I.D.H.E. Professeur des Universités, É.N.S. Cachan. au sein de l'D.M.R.-I.D.H.E. (Institutions et Dynamiques historiques de l'Économie), dans laquelle a

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PRÉSENTA TI ON

Monique
Chercheur (Institutions

SEGRÉ
I.D.H.E. historiques de

à l'U.M.R.

et Dynamiques l'Economie)

Présentation

La logique marchande soumet aujourd'hui la société contemporaine à sa rationalité économique inéluctable; le développement accru des sciences et des techniques accompagné de la progression des savoirs viennent renforcer les croyances en l'efficacité de la rationalité et de l'utilitarisme. En même temps l'ordre marchand tant prôné se révèle créateur de désordres, phénomènes détruisant les liens sociaux qui se sont historiquement Si le développement des sciences et des constitués, annulant les identités nationales et se trouvant à l'origine de d'exclusion. techniques se présente comme générateur de bienfaits, il engendre aussi des méfaits; investi d'une puissance mystérieuse il suscite des angoisses et l'insécurité. La rationalité, l'efficacité, l'utilitarisme masquent des phénomènes qui parfois surgissent brutalement de façon irrationnelle et explosive. Des mythes apparaissent et disparaissent, des conduites rituelles porteuses de significations nouvelles sont perceptibles, elles exigent une analyse approfondie. Les sociologues ne semblent pas toujours posséder les outils d'analyse qui leur permettent d'identifier et de comprendre les multiples

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

transformations qui affectent la société sous l'impulsion d'une logique marchande qui semble envahir toutes les parties de l'ensemble social et dont le sens, destructeur des anciennes significations, échappe. Mais les frontières entre les disciplines ne sont plus étanches, les sociologues ont senti la nécessité de s'approprier les approches de l'histoire afin de cerner sur le long terme les transformations sociales et de saisir les éléments de continuité et de rupture, comme de leur côté les historiens ont acquis une familiarité avec les méthodes de la sociologie. P. Bouvier, dans son ouvrage récent, "Socio-Anthropologie du contemporain",l vient utilement nous rappeler combien il serait fructueux que les sociologues s'emparent des concepts et des méthodes de l'anthropologie, car ceux-ci "peuvent aujourd'hui apporter un éclairage nouveau et complémentaire à notre société de plus en plus fractionnée" d'autant plus que l'on assiste à "la remise en cause des systèmes explicatifs et des modes de légitimation du sociétal" et que, indique l'auteur "Pour essayer de redonner du sens à leurs pratiques les individus et les collectifs se tournent de nouveau vers des modes d'identification où prévalent plus le symbolique que les argumentaires de la rationalité". Or "L'importance que l'ethnologie accorde aux faits symboliques, et ce depuis ses premières recherches, peut rencontrer nous semble-t-il d'assez près les interrogations et les attentes de notre modernité". Plusieurs journées de réflexion2 ont été consacrées au thème: "mythes, rites, symboles dans la société contemporaine" et il était logique que la parole fût donnée en premier lieu à P.Bouvier. Il montre que les outils sociologiques élaborés dans le contexte social spécifique des Trente

1 BOUVIER, P., Socio-Anthropologie du Contemporain, Paris, Galilée, 1995. 2 dans le cadre du LIRESS dirigé par J.P.Daviet. Le LIiŒss s'est intégré à l'UMR IDHE à partir de 1997

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Présentation

Glorieuses étaient centrés sur les phénomènes de progrès, de mobilité sociale ascendante, d'insertion sociale et constate que ces concepts se révèlent inadéquats aujourd'hui. Cette inadéquation devenue patente, la perplexité des sociologues face à la complexité sociale font partie des raisons qui les amènent à s'enquérir des méthodes de l'anthropologie. De leur côté, les anthropologues s'intéressent de plus en plus aux sociétés modernes et l'abordent avec leurs propres outils d'analyse; la rencontre entre les deux disciplines est ainsi favorisée. Pour cerner l'enchevêtrement des phénomènes qui caractérisent la société contemporaine, P. Bouvier nous invite à aller au plus près de la réalité quotidienne par immersion de longue durée et en analysant "des ensembles populationnels cohérents, à identifier les représentations, valeurs, pas toujours formulées mais présentes, à saisir toutes les multiples facettes d'un même phénomène pour en saisir le sens". On verra que les interventions qui se sont succédé au cours de ces deux journées proposent des modalités de recherche proches des orientations du conférencier. Ce dernier met l'accent sur un des mythes fondateurs de notre société, mythe que la réalité sociale d'aujourd'hui est venue contredire avec brutalité: le mythe du Progrès. La société contemporaine n'élabore-t-elle pas de nouveaux mythes qu'il s'agit d'identifier? étendus L'ordre marchand ne relève-t-il pas du mythe? de L'abondance des moyens de communication de plus en plus diversifiés et ne sont-ils pas à l'origine analysé par Erik du mythe de la "société Neveu3? Celui-ci indique: communication"

"L'annonciation de la société de communication s'articule autour de cinq promesses: abondance, démocratisation, autonomie des individus, mondialisation, contraction de l'espace-temps.
n

Dans son ouvrage il

3 NEVEU, E., Une société de communication? 1994

Paris, Montchrétien, ClefslPoIitique,

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

analyse et réfute ces cinq promesses, étudie les déterminants sociaux du mythe et s'intéresse aux agents sociaux qui du fait de leur profession, contribuent directement ou indirectement au maintien et à la diffusion des croyances en la société de communication. D'autres travaux élucident "nos" mythes. On ne manquera pas de souligner combien les moyens audiovisuels sont devenus les supports essentiels des mythes de notre société contemporaine. Hélène Puiseux4 propose lors de ces journées un cas exemplaire et actuel: elle analyse la mythologie du nucléaire dans la production filmique et télévisuelle depuis 1949 montrant comment s'élabore et se transforme cette mythologie, comment elle est manipulée au service d'une idéologie. L'histoire mise en scène, le choix des images, leur agencement ont à la fois pour effet de montrer et de masquer la réalité des destructions du nucléaire. C'est après le choc dû à l'explosion de la bombe lancée par les américains sur deux villes du Japon, Hiroshima et Nagasaki que les films sur le nucléaire ont surgi et se sont multipliés. Hélène Puiseux suit sur plus de quarante ans les glissements qui s'opèrent dans les manières d'orienter les récits et les images car le mythe, par définition, ne cesse de renvoyer au réel mais en opérant des choix. Au fil des ans et des transformations de la réalité sociale et politique mondiale, les films se modifient: ils exorcisent les peurs, les canalisent pour ensuite justifier indirectement l'utilisation du nucléaire (contre des "monstres") et rendre enfin le nucléaire vivable, familier à notre monde à l'époque des expériences nucléaires. Le point de départ de la mythologie filmique du nucléaire est le chaos, la destruction totale et ravageante accompagnés du silence tout aussi total sur les causes et les responsabilités de cette apocalypse, silence qui se poursuit lors des commémorations de 1995. Dans les mythes modernes les héros ne sont
4 PUISEUX, H., L'Apocalypse nucléaire et son cinéma, Paris, ed. du Cerf, coll.7e Art, 1988.

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Présentation

plus les dieux antiques mais les hommes devenus détenteurs du pouvoir de destruction. Le mythe rassemble des faits en les bricolant, il dévoile en dissimulant et a pour fonction de légitimer une situation, de la faire accepter par une vaste entité sociale; il a donc de fortes ressemblances avec l'idéologie.5 Gabriel Segré se réfère explicitement à la définition du mythe dans les sociétés traditionnelles tel qu'il a été analysé par les ethnologues. Le mythe, récit qui se veut véridique conte l'origine du monde et met en scène les exploits des personnages sacrés, lesquels constituent des modèles exemplaires. G. Segré montre la similitude entre les écrits où sont racontés les événements de la vie d'E. Presley et les récits mythiques traditionnels et analyse comment dans ces biographies, récits mythiques modernes, sont magnifiées la vie et les qualités de ce chanteur, héros sacralisé auquel s'identifie l'américain moyen. Symbolisant par sa conduite la fin des tabous et des interdits de la société américaine E. Presley consacre aussi par sa réussite fulgurante les valeurs d'ordre et les croyances en l'ascension sociale conformes au rêve américain. Les rites ont fait l'objet de plusieurs interventions. Aujourd'hui où les repères s'effritent, où les normes se diluent, il semble que les rites sont une manière de raviver les liens sociaux, de se référer à des valeurs anciennes mais renouvelées ou nouvelles qui témoignent d'un retour du sacré, comme le souligne G. Balandier6. Claude Rivière a consacré un ouvrage aux rites profanes 7, son intervention sur "structure et contrestructure des rites" ouvre des perspectives de recherche fructueuses. Il
5 RIVIERE, C., Mythes modernes au coeur de l'idéologie, Cahiers internationaux de sociologie, Vol.XC, 1991 6 BALANDIER, G., Le sacré par le détour des sociétés de tradition, in Cahiers internationaux de sociologie, vo1.1oo, 1996, numéro fiLangages, symboliques, représentations". 7 RIVIERE, C., Les rites profanes, Paris, P.U.F., 1995.

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

d~finit le rite et présente ses caractéristiques essentielles qui constituent des références avant de proposer une analyse de la contre-structure du rite. Le rite n'est pas figé, il a une vie propre, des désordres, improvisations sont possibles; il est amené à se transformer des ou à

disparaître selon la force de la créativité du social. La mise en évidence de ses multiples dimensions fait du rite un phénomène social riche, complexe, aux facettes diversifiées, voire contradictoires. La variété des exemples qui nous sont proposés montre que le rite est toujours actuel. On ne peut que rappeler ici les remarques de Mary Douglas: "Animal social, l'homme est un animal rituel. Supprimez une certaine forme de rite, et il réapparaît sous une autre forme, avec d'autant plus de vigueur que l'interaction sociale est intense. Sans lettres de condoléances ou de félicitations, sans cartes postales occasionnelles, l'amitié d'un ami éloigné n'a pas de réalité sociale. Il n'y a pas d'amitié sans rites d'amitié. Les rites sociaux créent une réalité qui sans eux ne serait rien. On peut dire sans exagération que le rite est plus important pour la société que les mots pour la pensée. Car on peut toujours savoir quelque chose et ne trouver qu'après les mots pour exprimer ce qu'on sait. Mais il n'y a pas de rapports sociaux sans actes symboliques. 'tS Les sociologues soulignent la force des rituels dans nos sociétés industrielles, de nombreuses analyses montrent que les rites ne sont pas définitifs, ils se modifient, prennent des formes différentes selon la façon dont les groupes sociaux se les approprient et leur donnent une force nouvelle; certains rites que l'on croyait bien ancrés dans la vie sociale et culturelle semblent disparaître créant brutalement une sorte de vide (Y. Johannot). Les interventions multiples lors de ces journées permettent de

8 DOUGLAS, M., De la souillure. Essais sur les notions de pollution et de tabou. trad., Paris, F.Maspero, 1967

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Présentation

souligner la diversité des rites et de la symbolique qui leur est sousjacente. Les rites permettent de réaffirmer les modèles identitaires, c'est ce que montrent Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dans leur étude de la grande bourgeoisie, ils renforcent l'intégration des individus dans le groupe familial et social, réaffirment la domination symbolique de cette classe sociale. Les rituels suscitent un effet de reconnaissance et de contrôle jusqu'au tréfonds de l'intime et facilitent la reproduction de l'appartenance et du sentiment d'appartenance. Si l'intégration au groupe est constamment réaffirmée, si sa cohésion est ravivée, les dérapages semblent vite corrigés ou intégrés. Mais l'Autre est présent dans son absence tant la force de l'intégration s'accompagne d'une ex~lusion tout aussi forcenée; ainsi en est-il des rites de mondanité qui exigent une mise en spectacle; mise en spectacle de la domination, soulignent les auteurs, où l'exclu, le dominé reconnaît la domination, la confirme et l'admire. Le dévoilement des rituels, des codes les plus ténus, permet de révéler la force du groupe, sa cohésion mais peut-être aussi sa peur des classes toujours" dangereuses"

.

Les rites facilitent la socialisation des enfants; les rituels d'anniversaire des enfants des classes moyennes analysés par Régine Sirota prennent la forme de rites d'initiation: initiation aux règles de civilité, au contrôle de soi. Les classes moyennes vivent aujourd'hui dans un équilibre précaire, toujours menacées de mobilité sociale descendante mais toujours vigilantes à maintenir leur statut dans la société et leur intégration sociale. Dans ces familles l'enfant est roi, l'objet de toutes les attentions, de tous les privilèges mais aussi de toutes les aspirations parentales. L'enfant-roi doit intérioriser les valeurs, les codes qui faciliteront son intégration sociale. L'anniversaire est un moment charnière, de sociabilité intense où peuvent être cernées les différentes séquences du rite et les multiples dimensions du

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

phénomène

social total que constitue

le rituel d'anniversaire



s'échangent des biens économiques (cadeaux et contre-cadeaux) et symboliques, où s'acquièrent et se transmettent les normes et valeurs sociales de la civilité, où se fait l'apprentissage du contrôle des émotions et s'affirment les différents rôles sociaux (rôle de parents, rôle d'enfants). Une observation attentive montrera qu'un même rite peut prendre des formes différentes et être vécu diversement par les groupes sociaux en présence qui lui donnent une signification distincte. C'est ce qu'analyse Marie-France Doray à propos des rites de rentrée scolaire. Elle met en scène la rencontre de deux institutions, la Famille et l'Ecole et prend en compte à propos du rituel de la rentrée scolaire, saisi à travers le récit des parents, des milieux sociaux différenciés; elle montre ainsi qu'un même rite peut être vécu et approprié de manière diverse.et révéler à travers les représentations de l'institution scolaire des valeurs et des symboles cachés dont la signification n'est pas identique d'un groupe social à l'autre. La rentrée scolaire suscite de la part des familles des préparatifs concernant l'enfant et renvoie en quelque sorte à la sacralité.de l'École et au respect qu'elle suscite; aussi la manière de vêtir l'enfant, celle de veiller à la propreté de son corps s'organisent-elles en "dispositifs". L'analyse fouillée des différentes formes de ce rituel éclaire les manières dont les différentes couches sociales l'aménagent et l'interprètent, révèle la richesse des symboles sous-jacents et souligne ainsi la pertinence des études sociologiques imprégnées des méthodes et concepts de l'anthropologie. La société contemporaine est aussi créatrice de rites. M. FeIlous décrit plusieurs types de rites récemment créés; si certains se réfèrent à une tradition, c'est pour s'en dégager ou la transformer, d'autres sont créés ex nihilo et permettent d'affirmer la cohésion de groupes mal reconnus par la société. Quatre rites sont ainsi présentés; sans rentrer dans le détail des différents rituels il convient de noter combien ces rites rendent manifeste le

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Présentation

besoin de lien social en incitant l'engagement des participants et accordent une valeur sacrée à l'individualité. Dans notre société en mutation, assiste-t-on à la fin de certains rites qui nous étaient devenus comme une seconde nature? Disparition qui crée un moment de vide, une angoisse. Y. Johannot pose la question à propos des rituels autour du livre. Ceux-ci ne seraient-ils pas voués à disparition du fait de l'essor des technologies nouvelles qui inviteraient à d'autres modes d'appropriation du savoir et favoriseraient le déclin du livre, fondement de notre culture depuis des siècles? La question est d'importance et mérite réflexion. Les rites s'articulent autour de symboles, ils les réaffirment, leur donnent sens et vie et par là même les modifient. Si le symbole dont le sens est multiple et ambigu semble avoir une fonction consensuèlle c'est aussi qu'il peut être interprété diversement tant par les groupes que par les individus. L'exemple de la symbolique du "propre" et du "neuf" mis en évidence par M-.F. Doray est lié à l'importance accordée à la rentrée scolaire, à la rupture ou la continuité qu'entendent marquer les parents entre la famille et l'école. Le poids des symboles familiaux hérités et transmis renforcent la domination du groupe (M. Pinçon et M. PinçonCharlot). Le symbole réunit et sépare, prend des significations qui parfois s'opposent de façon masquée avant de s'affirmer brutalement lors de certains événements. Comme le souligne P. Lantz "le symbolisme est commun, mais la manière de le ressentir et le symbole qui le cristallisent sont au contraire singuliers". Pierre Lantz nous propose une remarquable synthèse de ses réflexions sur" Symbolisme individuel (singulier), symbolisme collectif'. Il souligne avec vigueur l'importance des représentations sociales lorsqu'elles sont vécues de l'intérieur, ressenties par les individus, car ce sont les sujets qui leur donnent vie qui les animent. Puisant aux sources mêmes du

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

symbolisme P. Lantz a le souci de rappeler combien celui-ci se nourrit de l'imaginaire lui-même ancré dans les corps et ses pulsions. Tout en soulignant l'apport des recherches structuralistes, l'auteur invite ses auditeurs et ses lecteurs à ne pas concevoir le symbolisme comme une entité abstraite porteuse d'universel et à prendre en compte "le rôle actif de l'imagination individuelle dans la circulation des représentations sociales". C'est un regard nouveau qui nous est proposé, regard qui invite à de nouvelles approches9. Haroun Jamous dans son article "Les jeunes filles au foulard" montre la vitalité du symbole dont les significations se transforment selon les situations sociales dans lesquelles se trouvent ces jeunes filles et dans un contexte de confrontation de deux cultures distinctes: l'Islam et l'Occident. Le port du foulard prend dans les cas analysés une valeur symbolique nouvelle: la quête et peut-être la conquête d'une identité renouvelée et enrichie, qui oblige à une réinvention de l'islam et sans doute aussi à une réactualisation de la laïcité dans l'institution scolaire de la France d'aujourd'hui. L'historien Jean Pierre Daviet vient enrichir le débat et nous rappeler utilement que les historiens du contemporain (dont M. Agulhon, A. Prost, M. Ozouf) n'ont pas négligé l'importance du fait symbolique, ils en ont saisi les transformations dans l'espace et dans le temps, et aussi à travers le vécu des groupes sociaux qui donnent parfois une signification nuancée, voire contradictoire à une symbolique apparemment consensuelle. Le recul du temps, la saisie sur la longue durée permet de mieux cerner la complexité des relations entre mythes, rites et symboles. Les historiens apportent ainsi une contribution précieuse aux sociologues.

9 LANTZ, P., L'investissement

syntbolique, Paris, P.U.F., 1996.

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LECTURE "SOCIOANTHROPOLOGIQUE" DU CONTEMPORAIN

Pierre BOUVIER

Professeur

de sociologie, Paris X-Nanterre d'Anthropologie des

Membre du Laboratoire Institutions

et des Organisations

Sociales,

LAIOS IRESCO C.N.R.S.

-

-

Lecture "Socio-Anthropologique "du contemporain.

Quelle est la légitimation de la démarche "socio-anthropologique"?l Pourquoi aujourd'hui en appeler, dans le contexte des sociétés développées contemporaines, à l'anthropologie? Nous vivons depuis plusieurs décennies dans une situation de crise; cette crise dont la base est économique se traduit par des difficultés d'inclusion des individus dans la société. Elle suscite une dualisation croissante à deux pôles: d'une part un pôle d'inclusion (il comprend tous ceux qui, inclus dans le système économique, jouissent du développement, des biens et des services que proposent les sociétés développées) marginalisation. suivante: et d'autre part un pôle d'exclusion, une sphère de Des transformations extrêmement importantes se sont

mises en place depuis plus d'une vingtaine d'années. La question est la Est-ce que l'on peut continuer à analyser les sociétés

1 BOUVIER, P., Socio-anthropologie

du contel11porain, Paris, Ed. Galilée, 1995.

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

développées, dont la nôtre, de la façon dont on analysait ces mêmes sociétés il y a trente ou quarante ans? Pendant les "Trente Glorieuses", concepts, de méthodes relevant un certain nombre d'outils, de précisément de la sociologie,

correspondaient aux phénomènes sociaux de l'époque; en particulier, il y avait l'idée de progrès, du progrès économique, du progrès social, du progrès technique, d'un développement qui peu à peu devait permettre à tout un chacun de profiter des bienfaits de cette société moderne, c'était "le partage des bénéfices"2. Aujourd'hui, le partage des bénéfices, ce n'est plus ce que l'on pouvait imaginer il y a vingt ou trente ans! Il faut se souvenir de certains ouvrages, par exemple celui de Joffre Dumazedier : "Vers une civilisation du loisir?"3, il y a un point d'interrogation dans le titre, mais il y a le terme ~ une civilisation du loisir, ou bien les ouvrages de Jean Fourastié, par exemple, "Le grand espoir du XXe siècle, progrès technique, progrès économique, progrès social" 4. Il Yavait une attente, née de l'expansion, exprimée en termes d'insertion sociale, de développement, de mobilité ascendante, d'accession à des biens et à des services. Aujourd'hui il Y a une crise extrêmement importante. Une remise en question, ou du moins une réinterrogation des concepts forgés à cette époque et qui aujourd'hui Ces concepts, mobilité sont relativement ascendante, classe moins adéquats sociale, aux transformations auxquelles nous sommes confrontés, semble nécessaire. dynamique, mouvement social, correspondaient à cette société en transformation

2 DARRAS, P.,Le partage des bénéfices, expansion et inégalités en France, Paris, ed. de Minuit, 1969, préface de C.Gruson. 3 DUMAZEDIER, J., Vers une civilisation du loisir? Paris, Ed. Seuil, 1962. 4 FOURASTIE, J., Le grand espoir du XXème siècle, Paris, PUF, 1952.

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Lecture socio-anthropologique

du contemporain

"positive".

Les mouvements

sociaux, c'était aussi la capacité pour

certaines catégories, dans certains secteurs de la société, de devenir acteurs historiques, et (si on prend les analyses de d'A. Touraine), ces acteurs pouvaient mettre en place un projet dont ils étaient porteurs et dont ils pouvaient attendre des avancées. Ces éléments sont présents dans le "noyau dur" de la société bourgeoise. Dans la sphère d'inclusion, il y a encore beaucoup d'éléments qui se rattachent à ces concepts forgés antérieurement, avant ou après la seconde guerre mondiale ou durant les années 1960, par exemple les concepts d'aliénation dans le travail, le concept de fonctionnalisation, de bureaucratisation, concepts encore pertinents mais qui ne sont pas aujourd'hui applicables à l'ensemble de la société, à l'ensemble du monde social dans lequel nous vivons. ' Ce qu'il faut voir aussi, c'est que ces concepts reposaient principalement sur des éléments issus de la science économique. L'économie était, pour les sociologues de ces années, la science de référence. Les sociologues ont toujours eu une relative difficulté à s'assurer de preuves incontournables; ils avaient toujours une tendance à vouloir se rapprocher des sciences dures. Les sciences humaines connaissent toujours une difficulté qui pourrait s'exprimer ainsi: Qu'estce qui fait vraiment preuve? Où y-a-t-il du jugement scientifique incontestable? Pendant longtemps l'économie a été un recours pour les sociologues. Cette discipline, avec ses éléments statistiques, ses éléments quantitatifs, ses courbes et ses perspectives de longue durée, semblait pouvoir assurer aux sociologues l'assise nécessaire pour convaincre, pour montrer qu'ils ne faisaient pas qu'interpréter les différents phénomènes sociaux mais qu'ils s'inscrivaient dans une investigation, que par ailleurs les économistes avaient analysée. Ces économistes avaient dégagé un certain nombre de tendances et les sociologues s'inscrivaient dans ces

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Mythes, rites, symboles, dans la société contemporaine

tendances: le développement, la dynamique, la mobilité ascendante, le partage des bénéfices...Aujourd'hui, l'économie ne semble plus être précisément économistes la discipline eux-mêmes sur laquelle semblent on puisse plus s'appuyer. fragiles Les que beaucoup

précédemment, ils n'ont plus cette prétention de vouloir "tirer des plans sur la comète", de nous dire quel sera le futur de cette société. L'anthropologie est relativement peu présente dans les ouvrages sociologiques des vingt ou trente dernières années. L'anthropologie des sociétés contemporaines est relativement absente des travaux sur nos sociétés. Un courant s'est mis en place à partir des années 1970 autour de la revue "Ethnologie française". Cette dernière a regroupé un certain nombre de revues, qui avaient comme vocation le monde rural, le monde des traditions, de l'artisanat. On ne débordait pas, on n'allait pas vers la mécanisation ou l'industrialisation ou vers les vecteurs forts de la dynamique sociale. On travaillait plutôt sur le récurrent, sur les éléments constitutifs d'une perdurance. La sociologie était peu concernée par l'anthropologie. L'anthropologie, c'était les sociétés dites exotiques, dites traditionnelles, dites non occidentales. Les travaux des anthropologues concernaient européens. Cependant, depuis plusieurs années des anthropologues viennent sur "nos terrains", sur les terrains du contemporain des sociétés développées, c'est tout de même étonnant et intéressant car ce n'était pas leur vocation et il y a encore de grandes résistances. La quintessence c'est de travailler sur les amérindiens, sur telle ou telle population non européenne, c'est l'anthropologie telle que l'histoire et la renommée l'ont constituée autour d'abord les pays qui se trouvaient à l'extérieur. Ils ne concernaient pas, pour la plupart, directement la France ou les pays

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Lecture socio-anthropologique

du contemporain

de la personnalité emblématique de Claude Lévi-Strauss. Il faut souligner cependant que des chercheurs s'intéressent de plus en plus aux questions de la modernité occidentale. Marc Augé, Marc Abelès, par exemple, et d'autres, essaient de voir de quelle façon la spécificité de l'anthropologie peut interpeller nos propres sociétés. Aussi, tout en considérant que la sociologie a développé des éléments fondamentaux qu'il faut continuer à approfondir, il apparaît nécessaire de reforger, de retravailler des concepts ou des méthodes venant de l'anthropologie. Quels sont ceux qui semblent importants dans ce nouveau paysage sociétal que nous connaissons, inclusion-exclusion? Evidemment, on voit difficilement comment on peut parler qe mobilité sociale dans la sphère de l'exclusion, comment on peut parler de mouvement social. On l'a vu récemment. En décembre 1995, certains ont considéré qu'il ne s'agissait pas d'un mouvement porteur de projet. A l'inverse de ce qu'on avait connu pendant des décennies où tout mouvement social était porteur de perspective. On se trouve aujourd'hui dans une société où même ceux qui se situent dans le noyau dur ne se révèlent plus capables, d'après certains observateurs, de proposer des dynamiques, des projets de transformation. Ces éléments permettent de penser qu'il est nécessaire de revenir à une étude de la proximité, des données qui constituent le quotidien. TI faut étudier un peu à la manière des ethnologues et des anthropologues. Ils analysent les sociétés traditionnelles dans le contexte d'observations de très longue durée. Il apparaît nécessaire, à leur instar, de procéder par observation, immersion dans des lieux particuliers de nos propres sociétés. S'immerger dans des contextes, analyser ces contextes sur la longue durée et non plus comme le faisaient les sociologues, de façon

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assez ponctuelle. Une équipe ou un chercheur intervenait sur un terrain dans un contexte plutôt chaud que froid (ce qui renvoie à des connotations anthropologiques). Il intervenait au moment où tel ou tel pan de la société moderne se mettait en mouvement, se mettait en ébullition, retenait l'attention. A ce moment-là, des équipes de sociologues intéressées par des intervenaient, sollicitées par des institutions

phénomènes qui se détachaient de la banalité quotidienne. Il arrivait aussi que le fait social lui-même fût demandeur, qu'il souhaitât en savoir plus sur son existence, sur ce qu'il était, son devenir, donc il sollicitait les chercheurs. Mais ces chercheurs intervenaient ponctuellement, au moment où il y avait cette demande et cela durait le temps de cette commande sociale, de quelques semaines à un mois ou deux. En général, cela ne s'inscrivait pas dans un processus d'immersion de longue durée. Très rapidement on dégageait le thème central qui apparaissait important. On le travaillait, dans le cadre d'entretiens, dans le cadre de questionnaires, de travail sur la littérature qui existait à son sujet et puis on retournait au laboratoire ou à l'université. On revenait parfois sur le terrain, puis les résultats étaient proposés. Le phénomène social se sera peut-être résorbé ou il n'aura plus la même actualité, il semblera ne plus poser autant de questions; donc, on va l'oublier! C'est une façon de faire qui donne des résultats, mais qui, en même temps ne semble peut-être pas adaptée à la situation que nous connaissons aujourd'hui où, à la fois le noyau dur est moins apte à proposer des projets ou à retenir l'attention et où le monde de l'exclusion le peut encore moins car il est, du moins apparemment, morcelé, atomisé, anomisé. Le ''fait social total" est un terme connu, ancien, qui se réfère en particulier à Marcel Mauss. A priori, là aussi, de quoi parle-t-on? Comment peut-on essayer d'utiliser dans notre société un concept tel que

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celui-ci? Notre société, tous les sociologues l'ont dit et redit est une société polysémique, une société spectaculaire, une société médiatique, dynamique. Il n'y a pas d'éléments qui font isolat, il y a peu de facteurs qui pourraient permettre à l'observateur de s'attacher à des références, à des pratiques qui se reproduisent, à des valeurs particulières. Ceci semblait être plus évident il y a quelques décennies. Aujourd'hui la dynamique sociale des sociétés contemporaines est plus faible, peu visible. N'y aurait-il pas alors nécessité d'analyser dans différents secteurs comment des individus, des groupes d'individus, que j'appelle "des ensembles populationnels cohérents"5, mettent en place des pratiques et des valeurs qui leur donnent, pour eux-mêmes, dans un, contexte endogène, de la signification? En l'absence de projets macrosociaux, de projets lourds qui précédemment entraînaient, ne faudrait-il pas voir comment les individus continuent à justifier, à légitimer leur existence, leur quotidienneté? Car la vie continue. Est-ce que je dois attendre une grande construction théorique, idéologique, qui va me permettre de me resituer dans une dynamique sociale où je redeviendrai un acteur, ou bien est-ce que plutôt, autour de moi, dans un contexte particulier, qui peut être un contexte de voisinage ou un contexte productif, religieux, j'échange dans un rayon limité et sans vocation à faire du prosélytisme? C'est alors un échange qui fonctionne à l'isolat, d'une façon relativement fermée. En effet, on ne recherche pas de scènes médiatiques, on s'en éloigne plutôt, on se protège de cette médiatisation car elle est peu intéressante par rapport au discours que l'on se tient entre nous. Le spectaculaire risque plutôt de brouiller les éléments. Or la nécessité aujourd'hui ce serait plutôt de trouver une existence propre. On a des

5 BOUVIER, P., op.cit.

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pratiques qui sont les nôtres, on a des représentations sur lesquelles on insiste, auxquelles on est relativement attaché et on n'a pas envie qu'elles deviennent publiques ou à tout le moins on souhaite qu'elles le soient peu. Ce point est lié au précédent. D'une certaine façon, ces pratiques, ces représentations étant relativement cachées, elles sont donc plus difficiles à discerner. Ce n'est plus comme précédemment le mouvement social qui s'annonce et qui retient l'attention d'un public nombreux. Il est alors plus facile de repérer ce qui s'est passé à tel moment et de savoir s'il s'agit d'un problème de dysfonctionnement ou si l'on est au contraire en présence d'acteurs historiques. Là, les phénomènes sont souterrains, plus difficiles à percevoir, ce qui rend nécessaire de travailler sur des quotidiennetés, de travailler sur le long terme, de faire des observations attentives, minutieuses. Et en même temps, il faut essayer d'aborder ces ensembles populationnels dans leur cohérence, non par rapport à une variable particulière (par exemple, les rapports de générations, les rapports de sexes). Il s'agit plutôt de saisir la complexité du phénomène, de ce fait social total, de cet ensemble populationnel qui a une cohérence mais dont les facettes sont multiples. Ces facettes ne se révèlent que peu à peu, dans une démarche qui nécessite de l'attention, un certain nombre de procédures proches des procédures ethnologiques. Le carnet de notes, par exemple, c'est le recueil de phénomènes qui ne rentrent pas directement dans une variable forte. Ce sont plutôt des éléments recueillis de façon systématique qui peu à peu vont prendre sens entre eux, à condition de les retravailler, de les reconfronter au terrain, de faire des aller-retour, de "reproduire" quasiment la situation. Le travail sur la longue durée offre des avantages. Des situations de la vie quotidienne de l'ensemble étudié ont pu échapper à un certain moment. Ces situations risquent de se reproduire. Certes elles ne seront pas identiques mais elles auront

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beaucoup de traits communs avec ce qui a pu échapper. Donc il y aura une remise en scène qui se fera, si vous savez être présents au moment opportun et vous avez des chances de l'être si vous êtes en immersion. Vous pourrez essayer de recomprendre, de recomposer, de voir quels sont les éléments qui constituent le sens, qui donnent des spécificités. On peut prendre des exemples où des phénomènes qui n'avaient pas été perçus par les chercheurs ont émergé brutalement Prenons la Yougoslavie: le thème principal de la littérature sociologique des années 1950-1960, concerne le problème que soulève une société socialiste autogestionnaire. Il s'agissait de mettre en place des pratiques et des rapports sociaux où chaque individu dispose d'une autonomie d,edécision. Différents auteurs ont traité de ces questions, il y a eu des débats très vifs à ce sujet. Le socialisme étatique, l'U.R.S.S., était opposé à cette perspective qui pouvait apparaître comme une alternative. Les facteurs qui relevaient de l'ethnique, de l'ethnicité, de revendications ans plus tard et de façon tragique. Autre exemple, en Union Soviétique. Durant une certaine période, on s'est intéressé aux minorités nationales. Les ethnologues, durant les années 1950-1960, ont étudié le passage attendu par les pouvoirs publics, des sociétés traditionnelles vers le statut de l'homo sovieticus. La tâche des ethnologues était d'étudier ces sociétés pour comprendre les facteurs qui freinaient ces transformations et de cerner les perspectives positives; l'importance de la religion diminuait, la langue vernaculaire commençait à être ossifiée de façon conséquente, et puis brusquement l'empire éclate. Il y a quand même eu une incapacité, (non pas incapacité volontaire), à saisir les phénomènes souterrains. Il était difficile pour les ethnologues de de type nationalitaire, étaient absents. Ils se sont révélés brutalement dix à vingt

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