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Politiques d'équipement et services urbains dans les villes du Sud

De
427 pages
Cet ouvrage se propose de confronter des villes à l'histoire bien différente mais unie ici par la thématique des équipements. Toute déambulation dans une ville africaine, antillaise ou chinoise met en évidence les disparités d'équipement entre les quartiers et la difficulté des pouvoirs publics à faire face à la demande en eau et en électricité des habitants. C'est la genèse de cette situation et ses caractéristiques que les chercheurs souhaitent explorer, en mettant l'accent sur les villes-ports.
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POLITIQUES D'ÉQUIPEMENT ET SERVICES URBAINS DANS LES VILLES DU SUD

cg L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7425-3 EAN: 9782747574259

Chantal CHANSON-JABEUR, Catherine COQUERY -VIDROVITCH, Odile GOERG (éds.)

POLITIQUES D'ÉQUIPEMENT

ET

SERVICES URBAINS DANS LES VILLES DU SUD
Étude comparée

Publié avec le concours du Ministère de l'Éducation Nationale, de la Recherche et de la Technologie et du laboratoire SEDET (UMR CNRS 7135) de l'Université Paris 7 Denis Diderot

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 1510214 Torino ITALIE

TABLE DES MATIERES

Introduction Odile GOERG Services publics, États et privatisations Willy JACKSON

11 23

PREMIERE PARTIE: UNE ELECTRIFICATION TARDIVE ET PARTIELLE La politique de réseaux d'électrification en Afrique. Comparaison Afrique de l'Ouest/ Afrique du Sud Catherine COQUERY -VIDROVITCH 39 L'électricité à Dakar sous la colonisation: aux origines de la politique urbaine Catherine COQUERY -VIDROVITCH 59 L'électrification d'un espace urbain: la ville portuaire de Pointeà-Pitre Murielle GAUTHIEROT 85 Électrification et électricité dans la ville de Bouaké (1955-1972) Daouda GARY-TOUNKARA 105 Électrification de la ville portuaire de Fort-de-France: enjeux sociaux et internationaux Julie LIRUS-GALAP 129 Électricité et aménagement du territoire au Burkina Faso Stéphanie ROBERT 151

DEUXIEME PARTIE: QUELLES PRIORITES POUR L'APPROVISIONNEMENT EN EAU? Usages et usagers de l'eau à Tamatave pendant la période coloniale (1896-1960) Faranirina V. RAJAONAH .171 La question de l'eau dans la commune réunionnaise du Port de 1895 aux années 1960 Didier NA TIVEL 197 Les équipements en eau à Diego Suarez: un échec de l'urbanisme colonial Dominique BOIS 213 La politique de l'eau à Tunis (1860-1940) Chantal CHANSON-JABEUR ... ... ...233

TROISIEME PARTIE: DU LITTORAL VERS L'INTÉRIEUR: DES EQUIPEMENTS URBAINS EN EXTENSION Les équipements urbains à Conakry de la fin du XIXe siècle à l'indépendance Odile GOERG .., ... ... 257 Usages et usagers de l'eau et de l'électricité dans trois quartiers de Conakry Mamadou Dian ChérifDIALLO.. 295 Electricity and Water Supply in Lagos (1861-2000) Ayodeji OLUKOJU. ... 327 Electricité et eau dans les villes de Cotonou et Porto-Novo (Bénin) (1945-2000) Sébastien Dossa SOTINDJO 363 Infrastructures et politique à Xiamen (Amoy) : la mise en place d'un réseau d'adduction d'eau et d'électricité dans un port « ouvert» chinois (1913-1933) Éric GUERASSIMOFF 403

8

TABLE DES CARTES
Les centrales hydroélectriques en AOF en 1956 55 Les centrales hydroélectriques en Afrique de l'Ouest en 1980 56 III. La presqu'île du Cap-Vert en 1970 80 Espaces et quartiers à Dakar en 1989 81 IV. V. Plan de situation du Morne Renfermé et de l'embryon de ville 97 VI. Plan de la ville de Pointe-à-Pitre fin XVIIIe s 98 VII. L'organisation fonctionnelle de la ville de Pointe-àPitre vers 1929 99 VIII. Proj et de zone industrialo-portuaire de la Pointe des Grives à Fort-de-France (1990). 145 IX. Production et réseaux de transport d'électricité au Burkina Faso (État en 1999) 166 x. Centre-ville de Tamatave en 1930 et localisation de Farafaty 194 XI. Port de la Pointe des Galets en 1950 210 XII. Plan schématique de l'adduction des eaux à Tunis ...252 XIII. Schéma de l'alimentation des banlieues de Tunis (1927) .. ...... 253 XIV. Schéma des maillages et des conduites nouvelles de Tunis (1927) 254 XV. Schéma de lotissement et divisions administratives de
Conakry dans l'entre-deux -guerres.. .. ... .. .. ... .. .. ..

I. II.

XVI. XVII. XVIII. XIX.

L'agglomération de Conakry (fin du XXe siècle) L'agglomération de Lagos en 1931. L'agglomération de Lagos en 2000 Le port de Xiamen au milieu des années 1930

'"

.. .. 293

325 356 357 405

INTRODUCTION
Odile GOERG

EQUIPEMENTS URBAINS ET DYNAMIQUE SOCIALE Cet ouvrage se propose de confronter des villes à l'histoire bien différente (émergence ancienne ou non d'une bourgeoisie locale, circulation de modèles étrangers, forme et durée de la domination coloniale, site et activités économiques...) mais unie ici par la thématique des équipements. Toute déambulation dans une ville africaine, antillaise et chinoise met en évidence les disparités d'équipement entre les quartiers et la difficulté des pouvoirs publics à faire face à la demande en eau et électricité des habitants. C'est la genèse de cette situation et ses caractéristiques que les divers chercheurs, dont les contributions sont ici rassemblées, souhaitent explorer, en mettant l'accent sur les villes-ports.

PROBLEMATIQUE GENERALE Le modèle organisateur des villes coloniales, à l'instar dans ce domaine des villes européennes, repose sur la mise en avant d'un discours hygiéniste alliant obsession des fièvres et des «mélanges ». Mélanges de populations -promiscuité intercommunautaire- mais aussi mélanges de flux. C'est sur ce paradigme que fut fondé l'ordre urbain, en terme de répartition des activités et des hommes. Lad istribution des fonctions dans l'espace ainsi que la définition des rapports entre colonisateurs et colonisés, dominants et dominés, les gens d'en haut et les autres, en découlent. Toutefois, entre discours et pratique, le décalage est considérable. Le rôle des équipements urbains comme marqueur spatial a été mis en évidence dans de nombreuses études, notamment celles portant sur le XIXe siècle lorsque les modifications techniques favorisent l'accélération de la croissance urbaine. De manière générale, les

contrastes d'équipements entre les quartiers renvoient à la perception des rapports sociaux par les diverses instances politiques. Dans cette perspective, quelles sont les logiques qui président au choix des équipements dans les villes coloniales, dans les enclaves coloniales des villes chinoises, et leurs héritières? Au-delà des contraintes financières, comment sont opérées les prises de décision et quelles en sont les raisonnements justificatifs? Comment s'effectuent les négociations, I es compromis entre les responsables administratifs ou techniques et les populations? Par ailleurs, quelles sont, dans ce contexte, les attentes des habitants ainsi que leurs réactions, leurs demandes ou leurs initiatives face à la pénurie effective des infrastructures urbaines ou à leur inadéquation? Quels sont les usages privilégiés par les urbains, en fonction de leur situation sociale, de leur âge, de leur activité professionnelle ou de leur genre? Dans quelle mesure les projets d'équipement en électricité sont-ils liés à une volonté d'industrialisation, de « développement» ? Les cas de figures sont extrêmement variés et les situations très contrastées, selon les villes et les continents. Dans la majorité des villes d'Afrique au sud du Sahara, il faut attendre les années 1950 ou même les dernières décennies du XXe siècle pour que la liaison soit faite et que des usages artisanaux ou industriels soient envisagés. L'exemple du Burkina Faso est symptomatique d'une évolution récente. En Chine, l'électricité entre dans les programmes de «modernisation» dès la fin de l'empire. En 1912, la production totale est estimée à environ 50 millions de kilowatt heure; elle atteint pratiquement 4 000 millions trois décennies plus tard. L'usage de cette production est plus difficile à préciser dans le détail. Selon Tim Wright, en 1936, 31% seulement de cette production est destinée à l'industrie (1 234 millions de kWh)!. Elle approvisionne principalement les complexes industriels étrangers, japonais en Mandchourie et occidentaux à Shanghai.

D'après les estimations récentes de Tim Wright, "Electric Power Production in Pre-1937 China", The China Quarterly, 126, juin 1991, pp.356-363, qui corrigent les données présentées par John Key Chang, Industrial Development in Pre-Communist China, Chicago, Aldine, 1969, xvi+ 148 p. Les données chiffrées sont tirées du tableau 2, p. 362. 12

Au Maghreb et notamment en Algérie et en Tunisie, l'apparition de l'électricité est concomitante de sa mise en place en France, c'est-à-dire dès la fin du XIXe siècle et dans les toute premières années du XXe siècle. La première centrale électrique de La Goulette en Tunisie, centrale thennique, est construite pour la fourniture d'électricité nécessaire aux tramways urbains, électrifiés dès 1899. Parallèlement, l'éclairage public des rues de Tunis passe progressivement du gaz à l'électricité à partir de cette même période et l'électrification va se faire ainsi du nord au sud: Tunis et banlieue d'abord (1900 et 1905), Sousse (1905), Sfax (1907)2. La problématique des équipements urbains est appliquée ici essentiellement aux villes qui jouent le rôle d'interface entre l'économie coloniale et l'économie mondiale par leur rôle dans l'exportation. Ces villes sont souvent en même temps chefs-lieux ou capitales. Il s'agit donc de voir en quoi I ad ouble caractéristique de ville-port et de capitale administrative ou économique a un impact sur les choix d'équipement, notamment dans le domaine de l'adduction d'eau, de la fourniture d'électricité ainsi que des égouts ou de l'évacuation des ordures et, plus marginalement, des transports. Vu l'échelle des villes d'Afrique sud-saharienne, soit quelques dizaines de milliers d'habitants en général, la question des transports urbains ne se pose que rarement avant la deuxième guerre mondiale dans cette zone3. Elle est par contre omniprésente ailleurs et peut jouer un rôle moteur dans l'équipement électrique des villes du Maghreb (cas de Tunis par exemple) ou de Chine.

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H. Belaïd, «L'éclairage public en Tunisie à l'époque coloniale: l'exemple de la ville de Tunis », dans Chantal Chanson-Jabeur, A. Prenant, P. Ribau et B. Semmoud (dir.), Les services publics et leurs dynamiques au Machreq eta u Maghreb, Paris, L'Harmattan, 2001, pp. 389-404. Toutefois, afin de faire de Freetown une ville moderne, à l'instar de ses consœurs britanniques, la municipalité de la ville engagea des négociations dès la fin du XIXe siècle pour doter la ville d'un système de tramway en coordination avec le projet d'éclairage électrique. Celles-ci n'aboutirent pas. En Afrique de l'Ouest, Dakar est la seule ville dans l'Empire français à atteindre les 100 000 habitants en 1940 alors que ce seuil est dépassé, parfois très largement, par Kano, Lagos, Ibadan et Accra. 13

Évolution démographique des villes
Début des années 1950 Bouaké (Côte d'Ivoire) 47 112 habitants (1958) Début XXIe siècle 461 618 habitants 1998 1 500000 environ 658 572 (2002) entre 70 000 et 80 000 2500000 117 938 665 246 38 134 20 948 (1999) 170000 1 800000 (1994) 1247000 (1997)

Le changement de la taille des villes dans les années 1950 modifia I es données d ans c e domaine, d ans un contexte qui donnait désormais la priorité sous la pression des lobbys pétroliers aux transports automobiles -et non plus aux tramways-, en l'occurrence aux bus. Cette recherche, qui souhaite mettre en évidence les implications des choix et les usages sociaux des équipements, se heurte à un problème de sources: autant sont nombreux les rapports administratifs et techniques concernant les équipements (projets, études de faisabilité, estimations financières. . .), autant les informations concernant les besoins des habitants, les retombées des équipements et les conséquences des pénuries sont déficientes. On ne peut suppléer à ces silences qu'indirectement ou par le biais de certaines enquêtes rétrospectives. Adapter les équipements aux besoins formulés par les urbains et donc partir de leurs demandes ne s'imposa que tardivement aux autorités coloniales. Celles-ci ne cherchèrent à intégrer cette donnée dans leur raisonnement qu'après la deuxième guerre en général par des enquêtes sociologiques portant sur l'évaluation des niveaux de vie, la structure de la consommation, les catégories sociales. Il faut peut être nuancer cette affirmation en ce qui 14

concerne l'eau, par exemple; dès la fin du XIXe siècle au Maghreb et sous l'influence de l'hygiénisme, des enquêtes et des rapports ont été réalisés sur la morbidité et l'état sanitaire des populations pour justifier, entre autres, la nécessité des travaux d'adduction et l'accès à l'eau potable. Par ailleurs, se pose un problème d'échelle: autant les équipements peuvent être envisagés dans le cadre du territoire urbain dans son ensemble, autant une analyse des comportements et des habitudes doit être menée à une échelle plus fine, celle du quartier ou même du lot et de la concession. L'ensemble urbain est défini par les limites municipales -lorsque cet organisme existe- ou par celles de l'espace habité qui dépassent souvent rapidement les premières tandis que les échelles spatiales inférieures sont déterminées à la fois selon des critères administratifs et les données des enquêtes. Le découpage officiel en quartiers par les pouvoirs centraux permet par exemple de disposer de sources collectées sur cette base.

EQUIPEMENTS ET IMAGE DE LA VILLE La politique d'équipements urbains s'insère dans plusieurs logiques et soulève d'emblée diverses questions. D'une part, les équipements s'inscrivent dans l'image que l'on veut donner des villes en général, en référence à un modèle idéal par rapport auquel on se situe, et des chefs-lieux en particulier, vitrines par excellence du pouvoir colonial et/ou de la supériorité occidentale. Ceci renvoie à la définition de la ville telle qu'elle est formulée, consciemment ou non, dans le discours et à travers la pratique des colonisateurs: au-delà de la parure monumentale, une ville, ou les quartiers (concessions) dans lesquels vivent les étrangers, doit(vent) avoir un certain niveau d'équipements sur divers plans: administratif, scolaire, hospitalier, culturel éventuellement mais aussi, en ce qui concerne la problématique choisie, sanitaire ou énergétique. En situation coloniale, la capitale administrative tient lieu de fairevaloir pour l'extérieur dans un contexte constant d'émulation entre agglomérations et métropoles. Les comparaisons sont constantes avec d'autres villes, à l'intérieur ou non du même domaine colonial. Se dégage ainsi l'idée de modèles nationaux et coloniaux mais aussi de 15

générations de villes, une «modernité» succédant à une autre au fil des décennies selon la reformulation des politiques urbaines. On peut par conséquent s'interroger sur la place attribuée aux équipements urbains dans la vision de la ville coloniale et dans les discours sur la ville. On peut se demander quel rôle jouèrent effectivement les équipements dans le développement urbain, dans les formes et les directions de l'emprise spatiale mais aussi dans la conscience de la ville développée par les divers habitants. Après les indépendances, ce questionnement reste tout à fait valide. Les orientations politiques prises par Sékou Touré lorsque Conakry devint capitale d'un pays indépendant en 1958 expliquent en partie son statut, involontaire, de conservatoire patrimonial. On peut affirmer en effet qu'il n'y eut pas de politique urbaine de prestige, comme dans maintes autres capitales4, ni même de politique urbaine tout court. Pour faire bref, l'affirmation résolue du libéralisme économique postérieure à 1984 en Guinée aboutit à la levée de certaines contraintes pesant sur l'espace urbain au nom du libéralisme et à la mise en œuvre d'investissements en ce qui concerne certains équipements urbains. Les développements récents dans un contexte d'extension spatiale de Conakry démontrent en quoi l'accès à l'énergie, à l'eau ou la collecte des ordures peuvent être des éléments de structuration de la ville.

EQUIPEMENTS URBAINS ET VILLES-PORTS Par ailleurs la politique d'équipements urbains s'intègre dans le cadre de l'économie, dont elle sert les objectifs d'extraversion. Dans le cas des installations portuaires, cela concerne à la fois l'adduction d'eau pour l'approvisionnement des bateaux ou des usages industriels et la demande en énergie exigée par des entreprises (à Conakry par exemple, il s'agit du frigorifique pour les bananes). La disponibilité en eau figure toujours parmi les arguments décisifs dans le choix du site lors d'une fondation urbaine. C'est un enjeu fondamental pour la viabilité du port. Cet impératif économique joue-t-il en faveur ou au détriment de la population urbaine?
4

S. Dulucq, La France et les villes d'Afrique noire francophone. Quarante ans d'intervention (1945-1985), Paris, L'Harmattan, 1997. 16

Autrement dit, l'existence d'une demande initiale par l'équipement portuaire est-elle suffisante pour susciter des investissements conséquents et avoir des retombées positives pour l'ensemble des habitants de la ville? Ce marché solvable vient-il compenser la faible capacité locale de financement pour la consommation privée et amorcer, concrètement et métaphoriquement, la pompe? Le même type d'interrogations concerne les besoins en énergie ou en moyens de transport et la question de savoir si les équipements sont conçus initialement en fonction des intérêts des acteurs économiques les plus visibles ou dans une logique globale de développement urbain, à l'œuvre tardivement. C'est dans ce contexte que l'on peut par exemple envisager les voies Decauville construites pour desservir le port et les maisons de commerce mais sans grandes retombées générales. De manière générale, les villes-ports bénéficient des premiers équipements, notamment en matière d'électrification. La concentration des investissements dans ces villes ralentit fortement l'équipement de l'intérieur. Dans un second temps, les villes-ports les recyclent souvent lorsqu'elles s'adaptent à une nouvelle phase technologique et les cèdent aux centres secondaires. Bouaké est un bon exemple de ce cas de figure; sorte de ville-port de l'intérieur, carrefour commercial et point de rupture de charge, elle ne fut équipée que dans les années 1950, bien après Grand Bassam ou Abidjan.

Au fil des années et des décennies, les réponses varient en fonction des besoins et de la conjoncture économique, notamment de la capacité du port à entraîner et fixer d'autres activités économiques que le seul chargement de produits et déchargement de marchandises. Les choix peuvent relever de diverses logiques dans lesquelles les intérêts des. entrepreneurs et des catégories de population urbaine sont diversement pris en compte. Ce questionnement renvoie aux modalités de prise de décision et de financement des équipements. Dans le contexte colonial, à de très rares exceptions près, les investissements sont assurés par l'État en Afrique sud-saharienne ou aux Antilles. Les privés n'interviennent que dans le cadre d'une incitation industrielle immédiate, à l'instar des concessions minières et de leurs retombées en terme d'évacuation portuaire. La confrontation avec des études de cas en Afrique du Nord et en Asie met en évidence la diversité des 17

situations et des acteurs et l'impact sur les équipements. Après les indépendances, alternent des phases d'investissement public dans le cadre des nationalisations et plus tardivement d'incitation et d'ouverture à l'action privée.

EQUIPEMENTS ET ORGANES DE DECISION Les modalités selon lesquelles les décisions sont prises et le contexte institutionnel déterminent les priorités adoptées, de la rigidité coloniale à l'internationalisation actuelle des acteurs, lesquels acteurs pouvaient déjà être internationaux à l'époque coloniale et notamment à ses débuts (en Tunisie, par exemple, on voit des rivalités importantes entre les opérateurs anglais, français et italiens). Dans la majorité des cas, les instances de décision se situent au niveau central de l'État, des services publics et des organes de décentralisation administrative lorsqu'ils existene. C'est ainsi que les villes-ports sont généralement dotées d'une municipalité, à la marge de manœuvre plus ou moins large, incluant une fraction variée de la population, locale ou étrangère. Se pose alors la question des compétences réciproques des divers organes et des moyens financiers à leur disposition. Les services dont les municipalités ont la responsabilité légale représentent à la fois une charge pour elles (les investissements initiaux, l'entretien) mais aussi une source de revenus (perception de taxe, génération de bénéfices.. .). La privatisation des services ne s'applique souvent que très récemment notamment dans le cadre des plans d'ajustement structurel, même si certains exemples peuvent être trouvés au tout début de la période coloniale. Dans le cadre de la hiérarchisation administrative française, les tractations se font constamment entre les différents niveaux: le ministère des Colonies, le gouvernement fédéral, la colonie, le service local des Travaux Publics, les services municipaux et finalement les concessionnaires privés. Les questions techniques et financières sont examinées aux différents stades car si le lieutenant-gouverneur ou le
Thème de la régie ou de la concession dans le système colonial français, de la municipalisation des services dans le contexte britannique. 18

résident peut négocier directement les concessions, il doit toujours les soumettre aux services techniques fédéraux d'autant que le financement doit être approuvé par le gouverneur général. Ceci alourdit constamment le processus et explique finalement les longues années d'inaction, le décalage entre la volonté de modifier l'état des choses et les maigres réalisations. Dans un premier temps, les investissements sont généralement réalisés par les gouvernements qui cédèrent ensuite, sous forme de régie, les équipements aux municipalités créées par la suite. Ce système procure des ressources supplémentaires aux institutions locales, qui bénéficient des revenus tirés de ces services (vente de l'eau ou de l'électricité), mais à la condition que les investissements ultérieurs soient I imités car I a marge bénéficiaire est souvent faible. Elle l'est d'autant plus que le transfert comprend certaines clauses, comme la cession gratuite de l'eau pour les immeubles du gouvernement. Les services municipaux ne sont donc souvent rentables que dans une perspective malthusienne. Le discours est constamment marqué par la contradiction entre le caractère insuffisant et obsolète des installations et l'accroissement des demandes des urbains: on reconnaît les deux sans prendre les mesures indispensables pour y remédier. De ce fait, année après année, les travaux sont repoussés ou réalisés au minimum. La célébration d'un événement sert parfois de prétexte à l'amélioration de l'aménagement de la ville comme dans le cas de Pointe-à-Pitre. Le problème se situe donc au niveau de la prise de décision et du financement dans un contexte où la solvabilité des consommateurs est limitée et les investisseurs privés rares ou exigeants.

ENTRE CENTRALISATION GOUVERNEMENT MUNICIPAL

ADMINISTRATIVE

ET

La définition des villes en tant qu'organe administratif municipalité - a des implications financières évidentes et pèse donc sur la délimitation spatiale du territoire municipal. Celui-ci ne peut être étendu impunément car cela implique des charges financières. L'intervention récente de multinationales ou d'ONG (locales ou étrangères) modifie la situation en diversifiant les acteurs et leurs stratégies. 19

Dans le contexte colonial français, les municipalités prennent souvent la forme d'appendices de l'administration. La présence au conseil municipal de rares notables locaux (un ou deux) ne peut guère être une garantie de la défense des intérêts du plus grand nombre. Par ailleurs lem althusianisme économique qui caractérise l'approche de l'administration explique les longues tergiversations et le décalage entre l'évidence des besoins et les décisions souvent minimalistes. Les rapports techniques et les enquêtes détaillées s'enchaînent, les mêmes questions sont discutées au fil des années sans que la situation ne s'améliore réellement. L a v ive croissance spatiale et démographique qui caractérise les villes après la seconde guerre mondiale ne modifia pas fondamentalement les termes du problème. De même que les premières Communes Mixtes avaient été fondées au début du XXe siècle pour doter les villes d'une certaine autonomie budgétaire, de même on cherche une solution administrative (financière et décisionnelle) pour l'équipement des banlieues après 1945. Le problème n'est pas réglé avant les indépendances, même si la création de sociétés immobilières et l'injection d'argent public par le biais du FIDES pour l'Afrique sub-saharienne, introduisirent une nouvelle donne. Dans les colonies britanniques, la notion de municipal trading fut transposée dans un contexte de pénurie totale. Ainsi, à Freetown, la municipalité, inaugurée en 1895, entièrement élue par la population locale sur des bases censitaires draconiennes, hérite d'une ville aux équipements très déficients:
«Les rues non pavées et envahies par l'herbe, l'absence de trottoirs, les caniveaux béants, l'éclairage médiocre, l'indifférence pour les installations sanitaires -ce que parfois votre nez vous rappelle désagréablement- semblent indiquer une situation de grand laissez-faire et vous poussent à désirer ardemment la future municipalité, dans l'espoir qu'elle affichera bientôt de meilleurs résultats» 6.

Description du Révérend Ingham, Britannique qui résidait à Freetown depuis dix ans environ (1968 [1ère éd. 1894], p. 313) "The unpaved and grass-grown streets, the absence of sidewalks, the open gutters, the poor arrangements of lighting, the inattention to sanitary matters, of which one's nose gives at times a painful reminder, suggest, at first sight, a very laissez faire regime, and makes one long for the coming municipality, in the hope that it will soon have greater results to show". 20

Un siècle après la fondation de la ville à la fin du XVIIIe siècle, l'adduction d'eau n'est toujours pas réalisée, malgré les demandes pressantes des habitants et la prise de conscience de l'urgence sanitaire. Les maigres revenus affectés à la nouvelle municipalité ne lui permirent pas plus de remédier à cette situation tout en dissuadant rapidement les initiatives privées. Les Britanniques appliquèrent à Freetown les principes qui avaient fait leurs preuves en métropole: la faible implication des autorités centrales au niveau local renvoyait au credo du libéralisme économique. En Grande Bretagne le processus avait généralement été le suivant: des investisseurs privés prenaient l'initiative des premiers équipements, municipalisés dans un second temps. Or, manifestement, la première étape ne pouvait se dérouler de façon identique dans le contexte colonial car les aléas de la rentabilité dissuadaient les investisseurs étrangers, pour lesquels les garanties semblaient faibles, alors que les entrepreneurs locaux n'avaient souvent ni les compétences techniques, ni l'assise financière nécessaires pour se lancer dans de telles entreprises. La municipalité craignait, elle, d'être la proie de projets uniquement spécùlatifs. De ce fait, la plupart des grands projets, discutés dès 1895, ne purent aboutir pour les raisons aussi bien financières que légales7. Les attentes exprimées face à la municipalité de Freetown se retrouvent ailleurs, que la structure municipale soit strictement administrative ou plus ouverte à la participation de la population à la gestion. Comme en métropole, les fonctions d'une municipalité comprennent explicitement la salubrité, l'éclairage et la sûreté des rues ainsi que l'exécution des travaux communaux. L'érection en municipalité va en effet de pair avec des exigences en terme d'équipements urbains: le lien est direct entre le statut légal d'une agglomération et I es équipements a uxquels elle peut prétendre. Ceci est encore plus évident dans le cas de la capitale.
Ceci n'empêche pas la municipalité de mettre en avant les travaux accomplis en dépit de moyens financiers limités, en particulier en matière d'éclairage et de salubrité publique (Goerg, 1997, vol. l, p. 585 sq.).

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SERVICES PUBLICS, ETATS ET PRIVATISATIONS
Willy JACKSON

Si la mondialisation est un phénomène ancien qui s'inscrit dans le temps long de l'histoire!, elle ftanchit cependant dans les années 80 un palier qualitatif nouveau caractérisé par une intégration plus poussée des marchés des biens, des services et des capitaux. Nouveau credo de cette fin de siècle, la mondialisation est censée, d'une part, améliorer et finalement égaliser les performances économiques des pays participants et, d'autre part, procurer bien-être à tous les humains2. Ce discours sécurisant trouve son fondement dans l'idéologie du libéralisme économique remis au goût du jour après l'effondrement, à la fin des années 80, des résistances socialiste et tiers-mondiste devant les forces du marché. Mais si l'épuisement d'un discours alternatif a consacré le règne sans partage de l'économie de marché, il a aussi eu pour conséquence d'en révéler les contradictions, notamment dans la sphère des relations économiques internationales. Ainsi, le capitalisme libéral se trouve-t-il en situation de porte-à-faux par rapport à sa croyance en une dissémination généralisée et harmonieuse de la richesse dans le cadre de la mondialisation. Caractérisée par une polarisation des richesses3, la mondialisation néolibérale en cours apparaît en réalité comme une vaste machine à exclure. Ce constat est fait par le PNUD en ces termes: «La mondialisation a ses gagnants et ses perdants »4. Au plan national, la mise en mondialisation des sociétés afucaines s'est traduite par une crise de l'action publique, une remise en cause des services et équipements publics. Il s'agit là d'un retournement de tendance. En effet, la garantie d'un service public a
Lire, à ce sujet, Gemdev, Regards croisés sur la mondialisation, n° 26, 1998. FMI, Rapport annuel 1997, WashingtanD.C., 1997, p. 26. S. Amin, Les défis de la mondialisation, Paris, L'Harmattan, 1996,345 p. PNUD, Rapport mondial sur le développement humain 1997, New Yark, Paris, Econornica, 1997,p. 10.

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longtemps été, surtout au lendemain des indépendances, un signe fort de l'engagement politique de l'État à défendre l'intérêt général, à prendre en charge les investissements nécessaires en matière d'infrastructures sociales pour la satisfaction des besoins des populations. L'irruption dum ondial d ans lee hamp du local à partir des années 80 va cependant conduire l'État à réévaluer son mode d'intervention dans le domaine des services et des équipements publics. Appréhender le schéma d'adaptation et d'ajustement de l'État aux nouvelles contraintes internationales dans le secteur de l'eau constitue I a trame de cette réflexion. On examinera tout d'abord les mécanismes de dessaisissement par l'État de sa mission de service public. Sera ensuite examiné le mode d'intégration del' eau d ans I a logique marchande du libéralisme mondialisé.

MONDIALISATION ET REMISE EN CAUSE DE LA MISSION DE SERVICE PUBLIC DE L'ÉTAT Au cœur de la relation discordante entre mondialisation et service public set rouvent deux éléments majeurs: I a délégitimation de l'État et l'érosion de sa souveraineté.

La délégitimation de l'État La dépossession par l'État de la fonction de régulation sociale qui fut la sienne dès l'origine est une donnée essentielle de la mondialisation. Apparu en occident à la fin de la période médiévale5, l'État a, dès le départ, concentré deux fonctions essentielles et indissociables: le pouvoir et le service. Détenteur du pouvoir, l'État l'est parce qu'il se voit reconnaître l'exercice du monopole de la violence légitime (droit de police, droit de faire la guerre) et celui d'édiction des règles de droit. En contrepartie de ce pouvoir qui lui est
Voir Actes de la Recherche en sciences sociales, n° 118, juin 1997, «Genèse de l'État moderne ». 24

délégué, l'État se doit d'assurer à chaque membre du corps social une protection dans l'accomplissement des fonctions sociales. L'État se fait alors le gendarme des libertés individuelles démultipliées dans le cadre du capitalisme naissant. Le contrat social de l'État est structuré autour de cette dualité des fonctions sociales: d'une part, opprimer, exploiter; et, d'autre part, libérer, protéger. Cette dialectique du nécessaire lien social va, tout au long de l'histoire, connaître des expressions politiques différenciées, en réaction chaque fois contre la trop grande emprise de la fonction d'oppression. Ainsi, à l'absolutisme du pouvoir royal sera opposé le concept de l'État de droit censé être, à l'intérieur du libéralisme économique, le garant de la liberté individuelle et de la propriété. Mais le libéralisme économique, contrairement à l'imagerie sociale qui lui est attachée, s'est toujours appuyé sur l'intervention de l'État. Ainsi le développement du capitalisme industriel fut-il, au XIXe siècle, en Europe comme aux États-Unis, accompagné par des initiatives du pouvoir étatique de toutes natures: fiscalité, expropriation, lois, règlements, guerre6. L'État a toujours été partie prenante de l'activité économique, soit pour l'encourager, soit pour la réguler dans le but de réaliser le progrès social. Aussi la nécessité de satisfaire les revendications sociales des XIXe et XXe siècles amena-t-elle le pouvoir à opérer une redistribution au profit des classes exploitées, ce qui lui valut d'être désigné « État providence ». Dans la tourmente de la crise économique des années 30, le keynésianisme ne fut ni plus ni moins qu'une entreprise de réintroduction de l'État dans la fonction de régulation économique aux fins de tempérer les excès du libéralisme. Quant au modèle socialiste, il se distinguera par sa volonté de remplacer le « gouvernement des hommes» par « l'administration des choses », signifiant ainsi son ancrage dans l' économisme.

L'érosion de la souveraineté de l'État Le pouvoir de l'État dans l'ordre économique s'abreuvait aux sources de la souveraineté, notion consubstantielle à l'État dès
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Lire M. Chemillier-Gendreau, Humanité et souverainetés. Essai sur la fonction du droit international, Paris, La Découverte, 1995. 25

l'apparition de ce dernier. Compétence des compétences, la souveraineté permettait à l'État de déterminer le champ de son intervention dans les domaines interne et externe. L'État était l'instance qui, sur un espace géographique déterminé, détenait l'exclusivité de la décision politique. L'internationalisation des fonctions économiques et sociales qui s'accélère au sortir de la deuxième guerre mondiale avec la création, au niveau universel et régional, d'une multiplicité d'organisations opérationnelles constitue le premier défi pour un pouvoir étatique jusque-là territorialisé. Mais cette dynamique de la coopération internationale n'a pas vraiment eu pour effet d'entamer le pouvoir souverain de l'État, ce dernier étant, d'une p art, libre d'adhérer 0 u non à ces institutions et, d'autre part, pouvant moduler son consentement à être lié aux politiques communes en fonction de ses intérêts propres. La souveraineté de l'État n'a été grignotée, puis sérieusement écornée que dans le processus de la construction européenne, tous les autres mouvements d'intégration économique, et notamment africains, se caractérisant par une réticence des États à transférer ne fût-ce qu'une parcelle de leur souveraineté aux organisations régionales? Ainsi, la souveraineté a-t-elle été le levier, le biais par lequel l'État s'est trouvé conforté, légitimé dans sa fonction économique, de régulation sociale. L'État en Afrique a d'autant plus aisément endossé ce rôle qu'il est apparu comme la seule structure organisée face à l'inexistence de forces productives et sociales, et à la défaillance du capitalisme privé. Alors, il s'est fait développeur, interventionniste, dirigiste8. Ce nationalisme économique était entretenu et porté par la fiction juridique de la souveraineté. Il était admis que l'État jouissait d'une souveraineté totale, entière et plénière qui l'investissait de la compétence d'agir dans le domaine de l'activité économique et sociale. Mais, en réalité, sous ce formalisme infusaient des liens de dépendance multiformes tissés pendant la période coloniale et maintenus après les indépendances. Au moins l'État en Afrique conservait-il une certaine autonomie de décision qui lui permettait
W. Jackson, Le Cameroun et l'intégration économique régionale, Thèse de Doctorat, Science Politique (Relations internationales), Paris 7, UFR GHSS, 1993, 1016 p. J. Kwimo, L'interventionnisme économique au Cameroun et au Congo, Thèse de Doctorat d'État, Droit public, faculté de Droit et de Sciences économiques, Orléans, 1985. 26

d'affecter une part non négligeable de ses ressources financières aux budgets sociaux (éducation, santé, emploi, etc.). Avec la mondialisation des années 90 se produit une césure dans la perception du rôle de l'État en matière économique. En effet, tirant argument de la crise économique qui frappe les pays africains pendant ces années, et passant sous silence leur responsabilité particulière dans la détérioration de la situation de ces pays, les États occidentaux et les institutions financières internationales sont arrivés à persuader les gouvernements africains qu'ils n'avaient pas pour vocation de réguler les marchés, mais de faciliter leur expansion par le démantèlement des barrières aux échanges. La financiarisation et la marchandisation de l'économie ont de fait réduit la marge de manœuvre de l'État, son pouvoir d'initiative et d'intervention dans l'arène économique comme en témoigne l'acceptation sans conditions des programmes d'ajustement structurel conçus précisément dans le but de neutraliser le rôle économique de l'État: «Les programmes d'ajustement mis en œuvre par les différents pays n'ont pas tous été les mêmes mais l'un de leurs objectifs communs a été de réduire le contrôle exercé par l'État sur les marchés et à faire cesser sa participation directe à l'activité économique »9. La mondialisation s'est donc traduite en Afrique par une érosion del a souveraineté del 'État, des a capacité à déterminer I es priorités de son action politique. Face à I am ondialisation, l'État en Afrique n'est plus maître des décisions essentielles. Sas ouveraineté est disloquée et altérée par les pouvoirs financiers (FMI, Banque mondiale, 0 MC, etc.). L'État n'est a lors plus que 1er elais, le soustraitant de politiques conçues ailleurs, le garant d'une rationalité économique qui, acquise au dogme de la rentabilité financière, sacrifie les investissements dans les secteurs à forte demande sociale comme celui de l'eau. Avec cette déterritorialisation et dématérialisation des fonctions étatiques perceptible dans le mouvement des privatisations, de braderie des biens publics, s'opère un glissement, un basculement vers une période de post-modernité où l'État se trouve en quelque sorte vidé de sa substancelO.
9 Nations Unies, La situation économique et sociale dans le monde 1997, Nations Unies, New York, 1997. 10 Consulter, entre autres, I-A Camilleri et 1. Falk, The end of sovereignty? The Politics of a Shrinking and Fragmenting World, A1dershot, England, Edward 27

Ce discours d'encerclement et de réduction du rôle économique de l'État était le prélude nécessaire à une immixtion des instances internationales dans le secteur de l'eau en vue de sa libéralisation.

L'EAU: UN NOUVEAU CHAMP D'INTERVENTION LIBÉRALISME MONDIALISÉ

DU

De l'avis des experts internationaux et de la Banque mondiale en particulier, la crise que traversent les pays africains à partir des années 80 est le résultat d'un manque de flexibilité de leurs économies par rapport au marché mondial. Aussi va-t-on assister, impulsé par ces instances internationales, à la mise en place d'un nouveau projet idéologique d'ouverture des économies africaines à la concurrence internationalell. Les politiques de l'eau prônées par les institutions internationales vont ainsi osciller entre logique sociale et logique marchande.

L'eau: un bien social D'après les statistiques des institutions internationales, les deux tiers de la population rurale (273,5 millions d'habitants) et un quart de la population urbaine (45,6 millions d'habitants) vivant en Afrique subsaharienne ne disposaient pas en 1997 d'eau potablel2. Les sécheresses, l'insécurité alimentaire et les maladies d'origine ou à transmission hydrique causent chaque année des millions de décès dans la région. Le taux de décès d'origine diarrhéique (17 pour 1000) est le plus élevé du monde. En milieu urbain, la contamination de
Elgard, 1992; B. Badie et M.-C. Smouts, Le retournement du monde. Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la FNSP, Dalloz, 1992 ; B. Badie, L'État importé. L'occidentalisation de l'ordre politique, Paris, Fayard, 1992. Il Banque mondiale, L'Afrique subsaharienne, de la crise à une croissance durable. Étude de prospective à long terme, Washington D.C., Banque mondiale, 1989. 12 Findings, Région Afrique, n° 74, juin 1997. 28

l'eau causée par la pollution industrielle, les médiocres pratiques sanitaires, l'absence d'un système d'assainissement viable, la forte croissance démographique accentuent encore la difficulté de la gestion des ressources en eau. Aussi diverses initiatives vont-elles être prises au niveau international pour souligner l'importance de l'eau en tant que denrée sociale. En 1977, par exemple, s'est tenue sous l'égide des Nations Unies, une conférence sur l'eau à Mar deI Plata (Argentine) qui allait aboutir à la Décennie internationale de l'approvisionnement en eau potable et de l'assainissement (1980-1990) avec l'objectif ambitieux d'un accès universel à une eau salubre et à un assainissement adéquat. Suivra, après le constat d'échec de cette initiative, la Déclaration de Dublin sur l'eau et le développement durable (1992) qui reconnaît le droit fondamental de tout être humain à disposer d'une eau potable et de procédés d'assainissement. Les problèmes de l'eau seront présents dans d'autres arènes internationales: Sommet de Rio sur l'environnement et le développement (1992), notamment le chapitre 18 de la Déclaration qui en est issue et qui vise à initier une «Révolution bleue» susceptible d'assurer une durabilité des ressources en eau de la terre; conférences de Vienne sur les droits de l'Homme (1993), du Caire sur la population et le développement (1994), de Copenhague sur le développement social (1995), de Pékin sur les femmes (1995). On signalera aussi, comme autres évènements, la conférence des Nations Unies sur les établissements humains ou sommet de la ville Habitat TI à Istanbul (1996), le premier forum mondial de l'eau à Marrakech (1997), le deuxième forum mondial de l'eau à La Haye (2000). Pour terminer, on mentionnera quelques initiatives récentes: conférence d'Accra sur l'eau et le développement durable en Afrique (avril 2002), Sommet mondial sur le développement durable à Johannesburg (août 2002). Il s'agit pour la société internationale, au-delà de toutes ces rencontres, et des enjeux propres au secteur de l'eau, de débattre d'une nouvelle conception du développement. On a ainsi parlé de développement durable, défini par la Commission Brundtland comme la capacité « de répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs »13.Est
13 Commission mondiale sur l'environnement et le développement, Notre avenir à tous, Montréal, Éditions du Fleuve, 1988, p. 10. 29

ensuite apparu le concept de développement humain, terme qui, pour le PNUD, signifie le processus d'élargissement de la gamme de choix des individus en tenant compte non seulement du revenu, mais aussi d'autres facteurs décisifs sur la qualité de la vie urbaine tels que «une alimentation adaptée, l'accès à l'eau potable, l'amélioration des services de santé, un accès plus large des enfants à un système éducatif de meilleure qualité, des transports à prix abordable, la possibilité de se loger convenablement, un moyen de subsistance sûr et l'accès à des emplois productifs et gratifiants »14.Ainsi défini, ce concept apparaît assez voisin de celui de sécurité humaine également lancé par le PNUD en 199415.A été de même suggéré, toujours dans l'optique de renouvellement de la pensée sur le développement, la notion de «développement social », qui enrichit le développement humain d'une dimension collective. La conférence de Copenhague en 1995 avait en effet relevé le caractère interdépendant du développement économique, du développement social et de la protection de l'environnement. Les trois composantes forment la trame du développement durable car, comme souligné par la commission Brundtland, «un monde qui permet la pauvreté endémique sera toujours sujet aux catastrophes écologiques et autres »16. L'eau est ainsi apparue comme un bien social s'intégrant dans une perspective globale de développement, de satisfaction des besoins des populations. La nécessité d'agir dans ce domaine était d'autant plus urgente que s'observe un grand décalage entre infrastructures urbaines et demandes sociales.

L'eau: un bien marchand Si l'eau a été appréhendée dans les instances internationales comme étant un bien social essentiel, elle a aussi été élevée, dans le
14

PNUD, Rapport mondial sur le développement humain J996, Paris, Economica, 1996, p. 55. 15 PNUD, Rapport mondial sur le développement humain J994, Paris, Economica, 1994. 16 Commission mondiale sur l'environnement et le développement, Notre avenir à tous, op. cit. 30

virage néo-libéral de la décennie 80 en bien marchand soumis à la convoitise des grands groupes internationaux:
« La gestion efficace des ressources hydriques en Afrique subsaharienne doit obligatoirement pouvoir s'appuyer sur une législation bien adaptée et concrètement applicable ainsi que sur des incitations fondées s ur le j eu du marché (que cette législation ne saurait remplacer). L'efficacité et l'applicabilité concrète de la législation et de la réglementation sur l'eau dépendent dans une large mesure non seulement de la portée et du contenu des textes, mais aussi de la qualité, de la fiabilité, de la compétence, de la transparence et de la « contrôlabilité » des institutions concernées >P.

Étaient ainsi posées les bases du démantèlement du monopole de l'État dans la gestion du secteur de l'eau. Par les mécanismes de la vie en commun, l'État se trouvait jusqu'alors investi de la mission de service public de l'eau définie comme activité d'intérêt général. Il n'en serait plus de même dans la nouvelle configuration de l'économie mondiale ouverte:
« Les pays africains doivent accélérer leur transition du dirigisme à une approche participative. Il leur faut élaborer des solutions s'inspirant des règles du marché et adopter des politiques privilégiant l'application d'instruments économiques pour répartir l'eau, en fixer le prix et prendre les décisions d'investissement. »18.

La plupart des pays africains ont adhéré à ces directives en adoptant ou en réformant leur réglementation sur l'eau pour la rendre conforme aux nouvelles contraintes internationales. Ainsi en est-il par exemple du Cameroun dont I a I ai n° 98/005 du 14 avril 1 998 porte régime de l'eau. Si ce texte affirme dans son article 2 alinéa 1 que «L'eau est un bien du patrimoine national dont l'État assure la protection et la gestion et en facilite l'accès à tous », il stipule aussi que «l'État peut transférer tout ou partie de ces prérogatives aux collectivités territoriales décentralisées» (article 2, alinéa 2) et que «La gestion de l'eau peut en outre faire l'objet de concessions ou d'affermages» (article 2, alinéa 3). Il convient de relever que cette possibilité de délégation par l'État aux collectivités territoriales de la
17

Banque mondiale, Gestion durable des ressources en eau en Afrique. Défis et opportunités, Washington D.C., Banque mondiale, 1997, pp. 86-87. 18 Findings, op. cit., p. 3. 31

gestion de l'eau demeure toute théorique. En effet, la décentralisation au Cameroun est un sujet délicat en raison de la tendance marquée des autorités à la monopolisation du pouvoir. En raison de la mondialisation, les services de distribution d'eau qui jusque-là étaient assurés au niveau local et national par des sociétés publiques ou para-publiques seront désormais conftontées à la concurrence de nouveaux acteurs. Ainsi en est-il au Cameroun avec la privatisation annoncée de la SNEC (Société Nationale des Eaux du Cameroun).

En érodant la capacité de l'État à être maître des décisions essentielles, à définir la sphère de son intervention politique, la mondialisation a contribué au démantèlement des services publics, en particulier dans le secteur de l'eau désormais soumis à une logique marchande. La fin du service public de l'eau risque d'accentuer les disparités entre populations en matière d'approvisionnement et d'assainissement, entre quartiers riches et quartiers pauvres en milieu urbain. A la logique de pure rentabilité financière appliquée au secteur del' eau est inévitablement associée une logique d'exclusion sociale. En effet, ce sont les populations les plus fragiles économiquement qui sont en priorité affectées par des dysfonctionnements tels que les coupures d'approvisionnement en eau potable, l'augmentation du prix de l'eau, la mauvaise qualité de l'eau et un assainissement défectueux. L'eau n'est pas seulement un bien économique, mais aussi un bien social ayant un impact dans la préservation de l'environnement. Le régime mis en place en matière d'utilisation des ressources en eau dans le cadre de la mondialisation n'est pas de nature à satisfaire la demande sociale. Aussi voit-on apparaître dans les villes afucaines, en marge du réseau géré par les opérateurs principaux souvent en situation de monopole, une diversité d'opérateurs indépendants offtant des solutions alternatives de nature informelle en matière d'approvisionnement en eau et

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d'assainissement 19.
Ces solutions ne peuvent véritablement contribuer à une amélioration del a situation. La question cruciale est celle-ci: l'État doit-il continuer à assumer une mission de service public? Nous avons souligné que la capacité d'agir des États africains avait été plombée par les mécanismes implacables de dilution de la souveraineté générés par la mondialisation. Nécessité s'impose donc d'introduire dans le débat I a problématique der eterritorialisation du pouvoir, de réapropriation par l'État de la décision politique. Ce besoin se fait de plus en plus sentir au sein même des organisations internationales qui, après avoir tenu pendant longtemps un discours de mise à mort de l'État, sont aujourd'hui amenées à reconnaître en lui, à l'image de la Banque mondiale, un instrument essentiel de la vie économique:
« Le développement a besoin d'un État qui agisse, d'un État qui, dans un rôle de catalyseur et de promoteur encourage et complète l'activité des entreprises privées et des particuliers. S'il est indéniable que le développement par l'État a échoué, il en est de même du développement sans l'État »20.

Voir B. Collignon et M. Vézina, Les opérateurs indépendants de l'eau potable et de l'assainissement dans les villes africaines, Programme eau et assainissement, Groupe Banque mondiale-PNUD, 2000, 16 p. 20 Banque mondiale, Rapport sur le développement humain 1997. L'État dans un monde en mutation, Washington D.C, 1997, p. iii. 33

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BIBLIOGRAPHIE

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PREMIERE PARTIE

UNE ELECTRIFICATION ET PARTIELLE

TARDIVE

LA POLITIQUE DE RESEAUX D'ELECTRIFICATION EN AFRIQUE : COMPARAISON AFRIQUE DE L'OUEST/AFRIQUE DU SUDI
Catherine COQUERY -VIDROVITCH

L'histoire de l'électrification en Afrique a été très peu étudiée. La moisson bibliographique est inexistante. Les travaux proprement d'histoire urbaine sur la question sont rares. Il n'existe à ce jour qu'une bonne étude récente sur l'électrification en Afrique du Sud (Christie, 1984), et une synthèse plus brève sur l'Afrique occidentale (Sarfoh, 1990). Pour le reste, on décompte de rares analyses de l'électrification dans les campagnes des pays sous-développés issues de 1a Banque mondiale ( 1975) 0 u, tout récemment, del' AFREPEN (African Energy Policy Research Network, 1 999), en particulier sur l'Afrique centrale et orientale. C'est maigre, et tout est en anglais. Du côté français, on trouve un mince fascicule avant-guerre (François, 1937), et quelques travaux inédits de maîtrise (Ardurat, 1999; Saupique, 2000; Robert, 2001 ; Engilberge, 2002) sous l'égide de l'Association pour l 'Histoire de l'Électricité en France, plus rarement des allusions brèves à l'occasion de certaines thèses publiées ou inédites (Seck, 1970; Danfakha, 1990). Tout le reste est à faire, alors que la documentation ne manque pas, à glaner dans des fonds d'archives variés et fort complets -notamment la série «Travaux publics» et, après-guerre, ceux du FIDES et du FAC-, et aussi dans de nombreuses revues techniques d'époque, coloniales ou non2.
Ce bilan a été présenté comme rapport intermédiaire du présent contrat. Il a été publié depuis lors avec le sous-titre: « Ou comment faire de l'histoire sociale à partir de sources économiques» dans « L'Électrification Outre-mer de la fm du XIXe siècle aux premières décolonisations », Outre-Mers. Revue d'Histoire, na 334-335, 1ersemestre 2002, pp. 71-84. Les archives de l'AOF sont néanmoins pauvres avant la Seconde Guerre mondiale. Aux Archives nationales du Sénégal, p our I a Guinée, par exemple, trois gros dossiers, en fait très techniques, concernent les années 1950 et le 39

Ce travail est à entreprendre absolument, car l'étude de l'électrification aux colonies ouvre des pistes multiples. C'est évidemment, au premier chef, un domaine encore quasi-vierge d'histoire économique, via l'histoire des réalisations des grandes firmes métropolitaines en ce domaine, et le rôle qu'elles ont joué dans l'équipement: production minière et amélioration du réseau ferré (cas de l'Afrique du Sud), etc. Mais les implications vont bien au-delà; en témoigne une brève étude prémonitoire en histoire urbaine à propos de l'éclairage public à Tunis (Belaid, 1998), et quelques indications sur l'histoire des dockers de Durban à la suite de l'électrification du port (Atkins, 1993); on pourrait aller beaucoup plus loin en histoire sociale, en s'interrogeant, ce qui semble n'avoir guère été tenté outremer, sur les incidences de l'électrification dans la vie quotidienne et les changements de mentalité. On sait, par exemple, qu'un spectacle encore habituel dans nombre de quartiers populaires est celui d'écoliers travaillant leurs leçons sous un lampadaire public, et il ne s'agit pas nécessairement de quartiers précaires où les rues ne sont pas encore éclairées. . . Quel fut, quel est encore l'impact de l'électrification domestique sur les transformations sociales, en un temps où les organismes internationaux en sont encore à promouvoir l'électrification des campagnes, tandis que nombre de quartiers urbains sont toujours dépourvus d'équipement électrique? Tout ceci apparaît comme un immense chantier encore en friche, où le travail conjoint des historiens et des anthropologues peut se révéler
FIDES (renseignement aimablement communiqué par Odile Goerg). Avant 1945, seul le Sénégal est actif. On trouve mention de concessions dans plusieurs villes, par exemple la CEEIA (Compagnie des Eaux et de l'Électricité de ['Ouest africain), dans les communes de Saint Louis, Louga, Rufisque, Thiès, Diourbe!, Kaolack, Ziguinchor et un dossier sur Saint Louis dans les années 1930. Autrement dit, seules les communes de plein exercice (Dakar, Rufisque et Saint-Louis) et les communes mixtes sont considérées dans les plans d'électrification (elles seront en principe 44 pour toute l' AOF à la veille de l'indépendance, chiffre très augmenté à partir de 1955). Les dossiers concernant l'électricité sont classés dans plusieurs sous-séries P, dont la plus riche est Urbanisme (4P). Il Y a aussi Routes et Ponts (5P), mais curieusement le répertoire le moins intéressant est précisément intitulé « Eau et électricité» (7P).

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extrêmement efficace pour p eu qu'on l'inscrive dans des projets de recherche concertés. C'est le résultat que nous attendons de l'action concertée entreprise par le laboratoire SEDET3, qui entend comparer l'élaboration et les implications de la constitution de réseaux de services urbains (eau, électricité et transports) dans différentes villesports francophones outre-mer: Maghreb et Afrique noire, mais aussi Madagascar et Caraïbes. Ce p roj et entend examiner et comparer les effets sociaux de l'électrification dans un certain nombre de villes africaines. Compte tenu des maigres sources antérieures à la Seconde Guerre mondiale, et de l'électrification encore plus limitée des villes tropicales petites et moyennes de l'intérieur du continent à cette époque, nous avons privilégié les villes-ports, souvent mais pas toujours en même temps villes-capitales ou, en tous les cas, villes métropoles, à partir des années 1945. L'étude permet ainsi de dresser un bilan des actions effectuées dans la dernière phase coloniale. Elle permet aussi de voir dans quelle mesure et comment les politiques nationales ont poursuivi ou transformé les programmes à partir des indépendances. L'objet n'est pas de faire de I'histoire économique une fin en soi; il n'est pas question de se cantonner dans une recherche macro-économique comptabilisant prioritairement le coût des programmes, les investissements effectués, les prix de revient et les secteurs de consommation. Il est de saisir, à travers, entre autres, ces indices, qui sont les seuls qui abondent dans les sources disponibles, l'impact que l'introduction de cette nouvelle technologie exerça sur les Africains. La question privilégiée n'est donc pas celle de l'industrialisation et du développement économique qui purent ou non en résulter, mais celle de l'action de la culture matérielle sur le consommateur: qui, dans les villes, fut équipé en premier? Quel fut l'effet, dans la vie quotidienne, par exemple de l'éclairage public, et de l'introduction d'une ampoule électrique dans la maison? Qui en a profité? Qui ne le put pas, et pourquoi? Quels changements furent ainsi engendrés dans le mode de vie, et, partant, le mode de penser? Quand, pour reprendre cet exemple, l'enfant scolarisé passa-t-il pour apprendre ses

Sociétés en Développement dans l'Espace et le Temps, Université Paris-7 Denis Diderot/CNRS, ACI, programme « Politique d'équipement et services urbains dans les villes du Sud », 1999-2001. 41

leçons de la lampe à huile au réverbère, et de l'éclairage public à celui de la maison? L'un des seuls qui ait abordé ce type de problèmes est K. Atkins: il explique comment l'apparition de l'énergie électrique sur le port de Durban dès la fin du XIXe siècle transforma la vie ouvrière (car, à la différence de l'Afrique tropicale, l'électrification d'Afrique du Sud fut presque en avance sur celle de Grande-Bretagne). Jusqu'alors, les dockers refusaient obstinément le travail de nuit, pour des raisons religieuses essentiellement, I a nuit é tant led omaine des esprits malfaisants. Mais l'usage, à partir des années 1880, de l'électricité sur le wharf de Durban accéléra l'évolution. Depuis quelques années déjà, attirés par le travail de nuit mieux payé, les dockers respectaient moins ce couvre-feu naturel: ce fut alors aux Blancs de s'inquiéter, d'où l'instauration d'un couvre-feu officiel à 21 heures, à Petermaritzburg dès 1871, à Durban trois ans plus tard. Ces lois furent renforcées avec l'électrification publique, et ont été maintenues jusqu'à la fin de l'apartheid (Atkins, 1993). C'est dans cette lancée de modernisation de leurs conditions de vie que les ouvriers, compte tenu de l'allongement de la journée de travail, commencèrent aussi der evendiquer, à partir deI 881, le respect du week -end. Il s'agit donc de repérer et analyser des transformations du même ordre, mais qui eurent lieu apparemment avec un demi-siècle de décalage en Afrique tropicale. L'enquête a rassemblé une équipe franco-africaine, étant entendu que beaucoup des documents existants, et bien entendu les témoignages de terrain ne sont abordables que sur place. Les points d'impact portent sur les villes de Dakar (Sénégal), Cotonou (Bénin), Conakry et Fria (ville de l'aluminium) en Guinée, Abidjan (Côte d'Ivoire), Douala (Cameroun) et, en Afrique orientale, sur le couloir du Mozambique le long de la côte malgache. Nous y avons adjoint, à titre de comparaison, et pour, entre autres, mesurer le décalage entre des villes sous emprise européenne et des villes secondaires, quelques exemples de l'intérieur: Ouagadougou (Burkina-Faso), et aussi Bouaké et Bondoukou (Côte d'Ivoire). Je me contenterai ici de faire le point de nos maigres connaissances sur l'Afrique noire en ce domaine, et d'indiquer quelques-unes des pistes de recherche offertes par les documents repérés. 42