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RÉHABILITATION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL

De
200 pages
L'objet de cet essai est clair. Il s'agit d'une approche sociologique de la réhabilitation du patrimoine architectural ancien comme un nouveau champ de légitimation de la domination des notables et de l'Etat dans l'espace social à base locale ou territoriale. Cette recherche est conduite à partir de la réhabilitation du " Foyer du célibataire " de Strasbourg.
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LA RÉHABILITATION

DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions William Isaac Thomas et Florian Znanieck, Fondation de la sociologie américaine,2000. Mamix DRESSEN, Les établis, la chaîne et le syndicat, 2000. Lilian MATHIEU, Sida et prostitution. Sociologie d'une épidémie et de sa prévention, 2000. Janine FREI CHE et Martine LE BOULAIRE, L'entreprise flexible et l'avenir du lien salarial, 2000. Catherine BERNIÉ-BOISSARD (sous la direction de), en collaboration avec Valérie ARRAULT, Espaces de la culture - Politiques de l'art, 2000. Pascal NICOLAS-LE STRA T, Mutations des activités artistiques et intellectuelles,2000. Geneviève CRESSON, Les parents d'enfants hospitalisés à domicile, 2000. Arnaud Du CREST, Les difficultés de recruter en période de chômage, 2000. François De SINGLY (dir.), Être soi parmi les autres, 2001. Dominique REVEL, La préCarité professionnelle au masculin et au féminin, 2001. Pierre VERDRAGER, Le sens critique. La réception de Nathalie Sarraute par la presse, 2001. Michèle FELLOUS, À la recherche de nouveaux rites, 2001.

Emmanuel AMOUGOU

LA RÉHABILITATION DU PATRIMOINE ARCHITECTURAL
Une analyse sociologique de la domination des notables

Préface du Pr Christian de Montlibert

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:
- Etudiants d'Afrique Noire en .t<rance - Une jeuneJse sacrifiée ?,

Préface du Professeur Christian Editions L'Harmattan, Paris, 1997.

de MONTLIBERT,

- .Afro-Métropolitaines - Emancipation ou domination masculine ?, Préface du Professeur Jean ZIEGLER, Editions L'Harmattan, Paris, 1998. - L'Espace de l'Architedure, (avec la collaboration André Kocher), Editions L'Harmattan, Paris, 1999. A paraître: 2000 -2001 : de M.

- Un village nègre sous le froid - La stigmatiJation de l'Autre, Préface du Professeur Pierre BOURDIEU, du Collège de France, Editions Présence Africaine, Paris. - Propos sur le métissage, Editions L'Harmattan, Paris.

La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0235-X

A

la mémoire de ma mère

Préface

En me parlant de son projet d'étudier la fonstruftion d'un fqyer pour les célibataires il y a un siècle, puis d'analYser les fonflits qui sont nés de la rénovation de œs bâtiments a1!jourd'hui, Emmanuel Amougou a su, tout de suite, m'en montrer l'importanœ. Ces dédsions ne pouvaient pas se fomprendre .sans une attention portée aux struftures sodales et tout partir.:ulièrement à la volonté des notables strasbourgeois de la Jin du XIXe siècle. S'intéresser aux représentations sodales et aux traitements imposéJ aux dlibataires f'était se œntrer sur une (atégorie négligée dont la position dépendait pourtant des imbricatiom de l'organisation de lafamille ou de la parenté et deJformes pnsupar le fapitalisme. LA relation qui unit organisation familiale et organisation de !'é(onomie n'a œrtes jamais été univoque, mais ne peut pas pour autant être ignorée si l'on veut fomprendre la situation réservée aux dlibataires. Tout montre, en iffet, que durant de longues Périodes et dam nombre de sodétés l'organisation de la parenté a (ommandé l'organisation de la produftion et de l'khange. Dans l'Antiquité, la plus grande partie des entreprises fommerdales autour de la Méditerranée étaient des entrepnses fondées sur des relations de parenté: Weber note d'ailleurs à œ propos que « la famille est partout la plus vieille unité de soutien d'une a(tivité tYJmmerdale fontinue... )) Dans ces sodétés préindustnelles la (ooPération entre lu parents était une faradénstique (ommune puisque la produdion et la distn'bution des biens néœssaires à la vie quotidienne par le groupe familial (J"ouvent le groupe élargi) aSJUrait une protedion tYJntre les

aléas de l'existenœ. Dans une telle situation les célibataires ne posaient pas de véritables problèmes. Lorsque, cadets puînés, ils mettaient en t'ause l'intégrité du patrimoine dans œrtaÙ1Jgroupes plus que dans d'autres d'ailleurs puisque l'exhérédation des frères et sœurs cadet(tes) n'a jamais été généralÙée - on pouvait tOt(jours leur colifier des missions commerdales plus aventureuses (découvrir de nouvelles régions) ou des activités diverses utiles à la famille (défricher les "bordures" de la propriété) ou compter sur leurs prières pour le salut de l'âme des d{funts. A1!Jourd'hui encore, dans cette penpective, le dlibataire peut êtrefonctionnel, pour peu que l'on sache i'amoufler, à SeJ yeux et aux yeux des autres, par du liens a1fedifs fortJ les contraintes qu'on lui fait subir. Si œ !Jstème qui a longtemps perduré dans la pqysannerie franf'aÙe s'nt dfondré il y a quelques années, c'est que les conditions sodales - du fait surtout de la smlarisation plus longue des enfants des ruraux - n'étaient plus réunies pour que fondionne cette anesthésie .rentimentale à même de traniformer en dévouement l'e>..ploitation du jiÙ dlibataire qui restait à laferme. Avec le t'aPitalisme industriel la situation de la famille et par mnséquent celle du dlibataire va changer. Ou plus précÙément la situation de la famille populaire se modifie alors que la famille des bourgeoÙ ne change guère. C'est sans doute de cet éi'art structurel que naissent les stratégies des notables qui veulent créer un foyer pour œs sans famille que sont les dlibataires ouvriers. Car if faut le dire, contrairement à œ que troyait Weber 10rJqu'if ciffirmait que (( la strudure familiale, spéàalement le groupe de parenté aSJ"ocié, étranglait le développement du capitalisme)) et soutenait que (( la grande réuSJ"itedes religions éthiques et d'abord celle des sedes moralu et ascétiques du protestantÙme jût de briser les chaînes de la parenté )) la famille a été un des fadeurs eSJentieÙ du déZJeloppement du capitalisme industriel du XIXe siècle: les hÙtoriens ont bien montré

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que l'accumulation du capital et son réinvestissement que ce soit chez les Siemens, chez les Michelin, Motte, Schlumberger ou les Ford, dépendait des stratégies etplacements familiaux. Elle l'est emYJre ! L 'héritage et plus largement l'organisation de la succession (on l'a vu récemment en France chez Dassault, chez Promodès ou en Italie chez Fiat avec les Agnelli ou dans le commerce de luxe avec les Cued) est t0t!/ours une question centrale. "L'esprit du caPitalisme" est pétri de l'importance acmrdée à la parenté, à la lignée, aux stratégies éducatives et matrimoniales pour éviter les ruptures et les mésalliances qui ne pourraient qu'entraîner le morcellement et la dilapidation du patrimoine. Cette place de la parenté dam le capitalisme ne choquera que lu théoridens du néolibéralisme qui, fasdnés qu'ils sont depuis deux sièdes par le mythe de Robinson Crusoé et de Vendredi croient en{Y)re que l'individualisme et l'intérêt sont les ingrédients principaux de la société. Mais, en même temps, l'implantation des fabriques et leur extension,rédame une maind'œuvre de plus en plus nombreuse et de plus en plus dodle. Les pauvres, ceux qui n'ont jamais possédé d'autres mqyens d'existence que l'acds aux biens communaux, ceux qui ont été expropriés de la possemon des mqyens de subsistance, souvent des samfamille et sans fqyer, seront les premiers à être recrutés. Cette main-d'œuvre, panni laquelle les célibataires sont nombreux, est remuante, fréquente les t'abarets, s'ciffronte dans les rixes, ne fait pas tOtgour.r preuve de la plus grande quantité et qualité de travail - les emplqyeurs s'en plaignent. On fête volontiers la "Saint-Lundi". Que les enfants naissent dans ces bandes d'ouvriers et d'ouvrières qui, comme le note Marx, vont d'une jàbrique à l'autre à la recherche d'emploi, que la mortalité Ùifantile (J'ans parler des ÙifàntiddeJ) progresse, que le tYJmubinage soit très répandu, que les femmes qui occupent les emplois les plus déqualijiés et subissent toutu les formes de domination aient

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une probabilité entend, mariage,

élevée de se prostituer, de l'usine,

choquent

une bourgeoÙie qui, de l'Eglise comme le le Il

non contente de développer hors des murs la famille,

un encadrement imposer

ejjicace dans la fabrique, avec l'aide On comprend,

le souci de l'épargne.

montre si bien Emmanuel Amougou, que le et la dlibataire
ouvrier(e) aient été une cible de choix de ces stratégies moralisatrices.

stiflit d'examiner quelques déclarations d'Auguste Comte et de Le Plqy, les deux théoriciens les plus féconds du paternalisme, pour le comprendre: le premier souhaitait que l'on apprenne à ces ouvrierJ (( une soumÙsion habituelle, to,!jours ennoblie par le respect et souvent émanée de l'attachement. .. )) et le second pour qui "la famille-souche" demeurait l'idéal désapprouvait (( tout J)lstème d'organisation qui compromettrait la sécurité de la famille ou qui tendrait à affaiblir ses vertus... )) et réprouvait d'un même élan (( la perte des crqyanœs religieuses (dont) les hommes ont plus à sotiffrire que de l'invasion de la pauvreté )). En somme œs notables de la Jin du XIXe siècle ne pouvaient sans se trou1Jer en contradÙ:tion avec eux-mêmes développer

leurs entreprises à partir des liens de parenté et en même temps
imposer des modes d'existence aux ouvriers qu'ils emplqyaient. qui refusaient les bietifaits de la famille

Un siècle plus tard, le capitalisme a bien changé. L--es opérateurs financiers, actionnaires, fonds de pe11Jion, jOnds de plaœment, ont une liberté d'autant plus considérable que les Etats ont mis en place du politiques de dérégulation et de déréglementation - les historiens de l'économie di.rent d'ailleurs que le tapital a retrouvé une liberté d'action qu'il n'avait plus depuis la première guerre mondiale la rentabilité du tapital a été restaurée, les entreprises, dem"ère les multinationales dont la puissance ne ceJj"ed'augmmter, imposent une flexibilité et une individualisation du travail jusqu'alors inconnues. Dans ces conditions, on comprend que lu organisations de solidarité,

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les collectifs, queiJ qu'ilr soient, deviennent des obstacles et que les demandes de licem'iement des délégués soient en hausse constante, on

t'Omprend aussi, que la famille, qui dresse avec ses modes de fondionnement des bam'ères à la généralisation de la flexibilité, soit dévalorisée. En somme le salarié idéal at!Jourd'hui serait un
célibataire sans tradition, sans attaches, sam locali.ration, libre de son temps. Mais comme le montre si bien Emmanuel Amougou autant les notables duXIXe siède formaient un groupe unifié s'aa:ordant sur les o~jedifs moraliJateurJ aJSignés au fqyer du célibataire, autant le Comité de Pilotage chargé de la rénovation du foyer, en 1995, est divisé. Tous n'ont pas emvre t'Ompris ou s'ils l'ont compris le rifusent, que le salarié idéal ne doit plus avoir defamille. D'autres savent bien que ce rystème rf!jette lu (~'nadaptables" dans le chômage et la pauvreté et veulent que le foyer demeure un lieu d'accueil des exclus. Cu t'Oriflits ne se règleront qu'avec la cession de la gestion et de la réaliJation des travaux par la Société Coopérative des Logements Populaires qui en avait jusqu'alorJ la charge à la Sonaîvtra, ou, pour le dire autrement avec la renonciation de l'adion sociale au prrifit de l'économie; sous réJerve que celle-ci accepte un t'Ompromis avec la volonté de ne pas laiSJer trop d'exdus dans la dérive. Emmanuel Amougou avait fJU juste. Le traitement du célibataire se révèle être un révélateur des traniformations de la strudl/re sociale.

Christian de MONTIJBERT,

Janvier 2000.

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«Une domination sociale unifiée n'est qu'une fiction tant elle se morcelle en autant de formes ct de contenus qu'il y a d'espaces de pratiques sociales partiellement autonomes, et à fortiori, de champs qui, on le sait, ont leurs propres règles de fonctionnement. Pourtant les différents types de domination ne sont pas isolés les uns des autres, ils forment une structure dont l'intensité des liens varie avec les tensions sociales. »

Christian

de Montlibert,

La domination politique.

«La divulgation de l'analyse scientifique d'une forme de domination a nécessairement des effets sociaux mais qui peuvent être de sens opposés: elle peut soit renforcer symboliquement la domination lorsque ses constats semblent retrouver ou recouper le discours dominant (dont les verdicts négatifs prennent souvent les dehors d'un pur enregistrement constata tif, soit contribuer à neutraliser, un peu à la façon de la divulgation d'un secret d'Etat, en favorisant la mobilisation des victimes. »
Pierre Bourdieu, La domination masmline.

INTRODUCTION
Tenter de comprendre la fonction sociale1 d'une institution à travers la gestion d'une catégorie socialement déterminée c'est, au-delà des descriptions habituelles, se donner les moyens d'examiner les conditions sociales qui ont favorisé non seulement son émergence mais également contribué, sous des formes diverses, à son maintien dans le temps et dans l'espace.

1. La notion de "fonction" telle que je tente de l'utiliser ici s'appuie essentiellement sur son caractère heuristique comme l'a judicieusement souligné Ch. de Montlibert. Pour lui, « La notion de fonction permet de dévoiler une double perspective entre l'individu et le milieu organisationnel ou social en général, c'est-à-dire entre deux phénomènes se construisant et jouant respectivement le rôle de signifié et de signifiant et par rapport auxquels peuvent être développées des stratégies. On peut distinguer dans le champ d'une pratique organisée en fonction deux domaines différents dont l'importance réciproque varie d'ailleurs beaucoup selon la nature ou le niveau de la pratique considérée: un domaine où règne un grand déterminisme externe et où interviennent beaucoup d'actions causales qui échappent à la volonté personnelle du titulaire de la fonction (moyens matériels, Règlements...); un domaine où s'exprime l'activité des personnes, où les influences ne jouent pas de façon causale aveugle, mais où agit plus spécialement un sujet (qui n'en est pas moins déterminé socialement )>>.Cf. Introduction au raisonnement sociologique, p.l77.

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La Domination

des Notables

L'analyse du Foyer du Célibataire, construit à Strasbourg en 1910, et de sa pérennité en tant qu'institution2 de contrôle et de domination obéit à cette fonne d'investigation qui doit éclairer autant les logiques sociales à l'œuvre dans cette ville à la fin du XIXe et du début du XXe siècle, que les représentations sociales liées aux catégories sociales marginalisées dont les célibataires des familles ouvrières constituent une des fractions les plus stigmatisées. A l'évidence, une telle orientation, fondamentalement sociologique, ne saurait mettre entre parenthèses le regard que les membres des catégories dominantes de l'époque portaient sur les classes populaires dont les comportements jugés anormaux représentaient une menace pour la société, et, surtout pour les fractions dominantes comme cela a été moult fois repris par les analystes de la « question sociale» générée par la société industrielle. Le célibataire, à n'en pas douter, constitue, dans toutes les sociétés humaines, une catégorie socialement et
2. Considérer Le Fqyer du Célibatairecomme une institution revient à dire que sous sa forme observable (donc matérielle), elle constitue , une objectivation de l'institutionnalisation de la domination sociale qui pèse sUt les célibataires. A propos de l'institutionnalisation, Christian de Montlibert montre bien qu'il s'agit de deux phénomènes qui participent de l'analyse de l'institution: « La mise en place progressive d'une institution, son développement, la manière dont elle se réalise dans un appareil d'une part et le mode d'emprise et de façonnage qu'elle exerce sUt les ressortissants ou plus précisément l'inculcation des représentations et le contrôle des pratiques qu'elle est à même d'assurer », Cf. Introduction au raisonnement soâoJogique, p.187.

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historiquement déterminée. Dans la mesure où la définition de son statut, (bien que souvent considéré comme transitoire et involontaire) est liée à celle de marié. Deux statuts qui, comme on le sait, ne prennent leur sens (social) que parce qu'ils rendent compte, positivement et/ ou négativement, de l'institution familiale dont le mariage constitue traditionnellement la condition la plus généralement légitimée par l'Etat, l'Eglise et les individus eux -mêmes. C'est en effet cette réalité sociologique que tentent de masquer aujourd'hui le marché de la consommation qui s'est organisé autour des célibataires ou des "solol', et la multiplication des assertions officielles qui prétendent saisir les caractéristiques des transformations de la vie conjugale telles que, "les familles monoparentales", les "mères célibataires", les "femmes isolées", "hommes seuls" etc. Pourtant il existe une relation étroite, entre ces deux catégories, marié/célibataire qui relève de la logique différentialiste qui structure, sut d'autres plans, des oppositions telles que: normal/ anormal; initié/non-initié; sacré/ profane; prohibé/ autorisé; aîné/ cadet; légitime/illégitime; homme/femme; chaud/froid; chrétien/ païen; gauche/ droite; croyant/ non-croyant; orthodoxe/hérétiques; national/non-national etc. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait, comme le soulignait E. Goffman3 (et bien d'autres) que
3. Erving Goffman, Stigmate - Lu cadressoâaux du handicaps,éd. de Minuit, Paris, 1975, p.ll. C'est aussi dans cette même logique différentialistc que Joseph Jurt a montré récemment, à propos de la

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«la société établit des procédés servant à répartir en catégories les personnes et les contingents d'attributs qu'elle estime ordinaires et naturels chez les membres de chacune de ces catégories»? Tout se passant en effet comme si, dans le cas des célibataires, le mariage, voire la famille, constituaient des institutions "naturelles" à partir desquelles se déterminent le classement et le déclassement des individus du fait de leur statut. Pourtant, comme l'a bien souligné Emile Durkheim, ni la consanguinité, ni la famille, encore moins le mariage, ne sauraient relever d'une autre nature que sociale. «La famille, dit-il, ne doit donc pas ses vertus à l'unité de descendance: c'est tout simplement un groupe d'individus qui se trouvent avoir été rapprochés les uns des autres, au sein de la société politique, par une communauté plus particulièrement étroite d'idées, de sentiments et d'intérêts. La consanguinité a pu faciliter cette concentration »4. De la même façon, E. Durkheim montre que la formation de la solidarité conjugale n'est réalisable que parce que l'homme et la femme sont deux composantes d'un tout. Et on ne comprend cette solidarité que par
littérature que «le monde social est le lieu et le produit d'un processus de différenciation progressive» pour bien signifier que la constitution du champ littéraire s'organise aussi sur les bases d'une différenciation sociale constitutive de son "processus d'autonomisation". Cf. Joseph Jurt, «Histoire sociale de la littérature et la question de l'autonomie », in Regards Sociologiques,n017-18, Strasbourg, 1999, pp.29-44. 4. Emile Durkheim, De la divisio11 travail social,éd. P.UF, Collection du "Quadrige", 11° éd., Paris, 1986, p. xviii.

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rapport à la division du travail sexuel qui peut s'étendre à toutes les fonctions organiques de la société. « En effet ditil, l'homme et la femme isolés l'un de l'autre ne sont que des parties différentes d'un même tout concret qu'ils reforment en s'unissant. En d'autres termes, c'est la division du travail sexuel qui est la source de la solidarité . conJuga Ie... »5.
Ainsi, si la famille et le mariage relèvent des rapports sociaux que les individus ou les groupes d'individus entretiennent à un moment donné de leur histoire et dans une formation sociale particulière, autant dire que les représentations qui entourent ces deux institutions sont, elles aussi, le résultat de ce processus qu'il convient de caractériser d'arbitraire. C'est à partir de ce dernier que se construisent aussi des formes de consécration positives ou négatives qui, à un moment donné, caractérisent le marié et/ ou le célibataire. Si mariage et célibat ne sont pas fondés en nature, mais plutôt le résultat de construction d'un arbitraire sociaJ5, relevant des rapports sociaux spécifiques, il n'est pas exagéré de considérer le célibat comme un stigmate au sens justement où l'entendait Goffman. Stigmatisation du célibat et valorisation du mariage d'autant plus accentués que le sens que véhicule l'ensemble des couples d'oppositions qui y sont associés

5. Emile Durkheim, Op. Cif., p.19. 6. Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie,éd. P.U.F, "Quadrige", 8è édition, Paris, 1983.

Collection

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participe selon les sociétés ou les espaces sociaux, de la mise en place (ou en forme) des pratiques d'encadrement et de contrôle social destinées aux catégories ne répondant pas aux normes et à l'ordre socialement et préalablement établi et conforme à la vision du monde des groupes qui maîtrisent (en monopolisant) la définition de ce que doit être la société. Toutefois, le travail de définition et de distribution des attributs n'est jamais fini, et la stigmatisation catégorielle des fractions marginalisées peut prendre des formes diverses. De la même façon, les mêmes catégories stigmatisées peuvent assurer paradoxalement des fonctions sociales diverses, sans pour autant sortir définitivement de la domination dont ils font l'objet. Ainsi, dans des formes de vie sociale spécifiques, le célibat peut-il offrir, dans certains cas, des garanties de protection et de défense dans les fonctions dirigeantes comme c'est le cas dans l'armée. Il peut également garantir l'abnégation face aux « tentations» supposées déroutantes dans l'exercice d'une fonction spirituelle comme c'est le cas chez les membres de certaines confessions religieuses. Dans des sociétés dites traditionnelles, donc peu différenciées, des célibataires peuvent être amenés à assurer le maintien dans la communauté, des épouses (veuves) d'un mari défunt afin de contribuer à la reproduction et à la survie du lignage et du nom. Mais ces fonctions, bien que légitimées dans ces sociétés ne relèvent pas souvent de la codification formalisée des pratiques. Elles fonctionnent sous le mode du non-dit et ne peuvent se réaliser que si les célibataires indiqués bénéficient d'une moralité jugée

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