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Sociologie des techniques de la vie quotidienne

320 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 88
EAN13 : 9782296266742
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SOCIOLOGIE DES TECHNIQUES DE LA VIE QUOTIDIENNE

Collection

Logiques

Sociales

Dirigée par Dominique DESJEUX et Smaïn LAACHER
Dernières parutions: Gilles Barouch (préface de Michel Crozier), La décision en miettes. Systèmes de pensée et d'action à l'œuvre dans la gestion des milieux naturels, 1989. Pierre Jean Benghozi, Le cinéma entre l'art et l'argent, 1989. Daniel Bizeul, Civiliser ou bannir? Les nomades dans la société française, 1989. Centre Lyonnais d'Études Féministes, Chroniques d'une passion. Le Mouvement de Libération des Femmes à Lyon, 1989. Alain Bihr, Entre bourgeoisie et prolétariat. L'encadrement capitaliste, 1989. D. Allan Michaud, L'avenir de la société alternative, 1989. Christian de Montlibert, Crise économique et conflits sociaux, 1989. Louis Moreau de Bellaing, Sociologie de l'autorité, 1990. Marianne Binst, Du Mandarin au manager hospitalier, 1990. Didier Nordon, L'intellectuel et sa croyance, 1990. Françoise Crézé, Repartir travailler, 1990. Emmanuèle Reynaud, Le pouvoir de dire non, 1991. C. Dourlens, J.P. Galland, J. Theys, P.A. Vidal-Naquet, Conquête de la sécurité, gestion des risques, 1991. Norbert Alter, La gestion du désordre en entreprise, 1991. Christian Miquel et Jocelyne Antoine, Mythologies modernes et micro-informatique. La puce et son dompteur, 1991. Sir Robert Filmer, Patriarcha ou le pouvoir naturel des rois et observations sur Hobbes (sous la direction de Patrick Thierry), 1991. Bruno Péquignot, La relation amoureuse. Étude sur le roman . sentimental contemporain, 1991.

Didier Martin, Représentations sociales et pratiques quotidiennes, 1991. Henri Boyer, Langues en conflit, 1991. Henri Boyer, Lan$age en spectacle, 1991. Françoise Belle, Etre femme et cadre, 1991. Denis Duclos, L'homme face au risque technique, 1991. Michel Amiot, Les misères du patronat, 1991. Christian Lalive d'Épinay, VieilJjr ou la vie à inventer, 1991.

Sous la responsabilité

de

Alain GRAS, Bernward JOERGES et Victor SCARDIGLI

SOCIOLOGIE DES TECHNIQUES DE LA VIE QUOTIDIENNE

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1305-6

Préambule
Cet ouvrage collectif est né d'un colloque franco-allemand qui s'est tenu les 1er, 2 et 3 février 1990 à Paris, sous les auspices de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFO), du Wissenschaftszentrum Berlin für Sozialforschung (WZB) et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Au sein du CNRS, A. d' Iribame, directeur du PIRTIEM, se souciait de faire progresser la recherche française sur la thématique des « technologies et des modes de vie », en suscitant des dialogues avec d'autres chercheurs européens, notamment en Allemagne. Pour concevoir cette rencontre, il s'est adressé à V. Scardigli, dont l'équipe Modes de vie, Communication, Développement (MCD) effectuait depuis une dizaine d'années des recherches sur la thématique « technologies et modes de vie ». V. Scardigli ~ souhaité s'associer à A. Gras, dont le Centre d'Étude des Techniques, des Connaissances et des Pratiques (CETCOPRA)analyse les technologies de pointe, dans le cadre de l'Université de Paris I (Sorbonne) et d'un DEA Anthropologie des techniques contemporaines. A. Gras a établi une collaboration étroite avec B. Joerges (WZB) pour jeter les bases d'une coopération entre les chercheurs des deux pays. H. Bruhns, directeur du Programme franco-allemand du CNRS, nous a apporté son appui, permettant que le colloque ait lieu, avec une traduction simultanée, et ensuite que cette publication voie le jour. Ce colloque s'est tenu dans les locaux du ministère de la Recherche, et a bénéficié de l'aide de l'IRESCO (Colette Brault). Les responsables ont bénéficié de l'assistance de Caroline Moricot, sociologue à MCD, dont le rôle a été central pour la préparation scientifique du colloque et de l'ouvrage, comme pour l'organisation et l'accueil des quelque cent quarante participants à ces rencontres. Qu'elle en soit ici remerciée. Seule une partie des communications, très nombreuses et souvent très riches, est publiée ici, dans ce qui, espérons-le, ne sera qu'un premier tome. La traduction des textes allemands, souvent difficiles, a été effectuée avec une grande compétence par Françoise Laroche. 5

SOMMAIRE

Préambule. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alain GRAS Les techniques de la vie quotidienne et l'institution imaginaire du temps, du changement et du progrès
I LES POSITIONS FRANÇAISES ET ALLEMANDES Ilona OSTNER 1 - Technologie,

5 11

11

quotidien,

Lebenswe1t...........

19 31 45

Jacques PERRIAULT 2 - Le cheminement de l'usage au cours du temps Karl HORNING 3 - Le temps de la technique et le quotidien du temps Claude JA VEAU 4 - La socialisation au monde informatique: la rencontre « jeunes enfants-ordinateurs» dans la vie quotidienne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ingo BRAUN et Bernward JOERGES 5 - Techniques du quotidien et macro-systèmes techniques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Victor SCARDIGLI 6 - Appropriations quotidiennes: du téléphone à l'aéronautique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

61

69

87
7

II LE TEMPS, L'ESPACE, LE FOYER

Sibylle MEYER et Eva SCHULZE 7 - Téléviseurs contre machines à laver, ou l'influence du sexe sur l'évolution technique............

93

Victor SCHW ACH 8 - L'intégration des objets techniques dans la vie quotidienne. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103 Kurt MON SE 9 - Les nouveaux modèles de consommation et les tendances technologiques de la production et de 109 la distribution.............................. Claudette SEZE 10 - Les substituts sociaux au travail domestique.. 119

Christian WECKERLE Il - « Territorialités» de socialisation de la communication : intégrer le point de vue de l'acteurutilisateur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Gisela DORR et Karin PRINZ 12 - Technique et répartition des tâches au foyer.. Heidrun MOLLENKOPF 13 - Choix techniques et types de familles........

131 141 153

Pascal AMPHOUX 14 - Trois terreurs: imaginaire technique et éclairage domestique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 III LE CORPS, LES SENS, LA VIE
Roland ECKERT 15 - Technologie des sentiments: la vidéo érotique et autres écrans............................... 8

171

David LEBRETON 16 - Les techniques et le corps humain: le corps surnuméraire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. Sylvette DENEFLE 17 - L'entretien du linge: uniformité de l'équipement, diversité des pratiques
Jean-Claude KAUFMANN au lave-vaisselle 18 - Les résistances

183

189
201

Françoise LABORIE 19 - Incidence des nouvelles techniques de reproduction humaine sur la vie quotidienne des femmes et des couples lise HARTMANN-TEWS 20 - Les Fitness-Centers: le retour du corps

209 219

IV L'ESPRIT, LA MACHINE, L'AUTOMATE

Joëlle LE MAREC 21 - Imaginaire d'usage et informatique: le public de la bibliothèque publique d'information du centre Georges-Pompidou 227 Pierre-Alain MERCIER 22 - Télécommuniquer avec la machine Dominique BOULLIER 23 - Modes d'emploi: réinvention techniques par l'usager et traduction des 239 233

Detlef DISKOWSKI, Christa PREISSING et Roger PROTT 24 - L'enfant reste lui-même ou la technique l'univers quotidien de l'enfant

dans 247 9

Hans Rudolf LEU 25 - Les enfants et l'ordinateur futur métier? Wolfgang BOHM 26 - L'ordinateur au quotidien, d'une technologie

- Apprentissage

du 257

ou la socialisation 265

Philippe BRETON 27 - Existe-t-il un mode de socialisation propre aux informaticiens? ............................
Werner RAMMERT

273

28 - Matériel - Immatériel - Médiatique: les liens enchevêtrés de la technique et du quotidien.. 277
Bibliographie générale des textes traduits de l'allemand Les auteurs et leurs publications 291 305

10

INTRODUCTION LES TECHNIQUES DE LA VIE QUOTIDIENNE ET L'INSTITUTION IMAGINAIRE DU TEMPS DU CHANGEMENT ET DU PROGRÈS
Alain GRAS

Les interprétations du sociologue se font toujours dans le temps, elles sont donc toujours autant historiques que prospectives et la réflexion sur les techniques de la vie quotidienne doivent être replacées dans le cadre plus général de l'interrogation sur le changement social, problème fondamental de la sociologie, interrogation qui ne peut se faire qu'à travers l'exploration d'un imaginaire qui accompagne la description des faits. Or, si l'entrée des techniques dans l'univers domestique est assez récente, comme on pourra en juger, la société dite de consommation plonge ses racines dans un passé lointain qui donne à notre modernité un visage bien plus âgé qu'il ne paraît au premier abord. C'est dans le long terme qu'il faut juger les techniques et dans le long terme qu'il faut les voir se mettre en place. Les réflexions complexes et contradictoires que suggère la croissance de la société de consommation (par exemple nouvelle forme de domination ou processus continu de libération ?), valent évidemment pour les technologies de la vie quotidienne puisque celles-ci fondent l'existence de celle-là. Elles font resurgir d'une nouvelle manière l'interrogation qui habite la sociologie depuis sa fondation et accompagne celle du changement, à savoir celle du statut de l'individu dans le social qui est au fond un problème d'éthique. Question première de la modernité que Tocqueville prend comme axe de sa thèse sur l'Amérique et que toute la sociologie allemande naissante, avec Simmel, Sombart, Weber 11

utilise en filigrane de sa pensée jusqu'à ce que Tônnies en donne la forme contradictoire « Gemeinschaft-GeseUschaft ». Hypothèse évolutive aussi que Durkheim insère au cœur de sa vision du monde avec une autre opposition, celle du passage de la société mécanique à la société organique. Tous ces auteurs expriment en fait l'idée que tout phénomène social en devenir est porteur de significations contradictoires, et qu'une des tâches du sociologue est aussi de démêler cet écheveau de sens. C'est ainsi que bien avant la naissance officielle de la sociologie, Alexis de Tocqueville, a décrit avec finesse la manière nouvelle dont se façonne la dépendance à l'époque que d'aucuns voyaient comme celle de la naissance de la liberté. Ses réflexions dépassent, selon nous, largement le rôle du politique, elles englobent l'ensemble des significations qui organisent la nouvelle dépendance et visent le méta-système imaginaire (le « supersystem of belief and truth» de Sorokin) dans lequel prend forme la techno-science: « l'individu démocratique ne doit rien à personne, et n'attend rien de personne sinon de l'État, il se figure que son destin est entre ses mains et s'enferme dans la solitude: il est à côté de ses concitoyens et ne le voit pas... audessus de ces hommes égaux et libres s'élève (alors) un immense pouvoir qui travaille à leur bonheur, pourvoit à leur sécurité, facilite leurs plaisirs... c'est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l'emploi du libre-arbitre... le pouvoir couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, il force rarement d'agir mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse... les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître et y rentrent» (2). Le propos est, dans le cadre de la modernité technoscientifique, d'une actualité brûlante car il s'applique directement à cette chose qui allait accompagner l'État démocratique dans sa croissance, le grand système technique, État dans l'État ou infrastructure de l'État, avec sa manière originale d'exercer ou renforcer le pouvoir dans le fait quotidien. La modernité, qui se dit post (postérieure à quoi ?), n'a pas saisi que cette question du sujet face à la techno-science qui ne s'occupe que d'objets est à l'évidence la question-clé de notre civilisation, et lorsqu'elle annonce avec Vattimo sa propre fin «( La fine della Modernità ») ou que par la plume de Michel Henry elle crie sa peur de la nouvelle barbarie ou encore qu'elle trouve en Alain Finkelkraut son champion contre le relativisme culturel qu'elle a construit; la modernité, dis-je ne sait-elle pas que de Mme de Staël à LéviStrauss et Marcel Gauchet, l'annonce de la fin du lien social a constamment été renouvelée et que le monde finit tous les jours? Il n'y a rien, dans notre aujourd'hui socio-technique, de postérieur à une question sans réponse, celle du sens de la technique, du moins sans réponse ailleurs que dans celle que donnera 12

le social historique un jour. Mais il y a pourtant du post à chaque instant parce que cette différence - entre le « je ne sais quoi» et le « je ne sais rien» nous dirait le subtil Vladimir J ankélévitch - est aussi au cœur de tout être: en quoi suis-je pareil, en quoi suis-je différent? Victor Hugo dans ce terrifiant récit du « dernier jour d'un condamné à mort» évoque la concomitance du passé et de l'avenir tant que la différence absolue (la mort physique ici) n'est pas consommée « est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour? est-il bien vrai que c'est moi?... ma grâce! ma grâce! ou, par pitié, cinq minutes encore... » (3). Cette identité qui va disparaître est bien celle du sujet qui ne sait pas ce que sera la rupture. Et nous sommes tous "dans cette situation: à quel moment y a-t-il eu changement et qu'est-ce que ce changement? il y a eu « mort» de phénomènes dans lesquels j'étais impliqué mais finalement jamais mort de moi-même donc ces phénomènes ont une continuité à travers moi, et finalement comment puis-je dire que cela a changé? La réflexion philosophique se disant nouvelle qu'ont proposée à un certain moment tous nos bons maîtres parisiens paraît bien être d'une effrayante banalité dans son essence première. Et elle le restera tant qu'elle ne posera pas son regard sur l'effrayante et fascinante prétention d'une pensée et d'une action technoscientifique qui posaient le changement comme naturel et le progrès comme loi intemporelle (P. Sorokin eut même la bonne idée de se demander comment un être humain, donc temporel, peut énoncer ,des lois éternelles, donc hors du temps? (4) Aporie bien souvent oubliée par l'épistémologie). Ainsi y a-t-il toujours du « post» en train de commencer, parce qu'il y a attente d'un ailleurs, mais à un moment cet ailleurs devient visible de tous et tous le réalisent ensemble. Sans doute, cette nouvelle vision (la nouvelle épistémé de Foucault par exemple) n'a-t-eIle pas un caractère plus objectif que le reste, son objectivité ne réside que dans la compréhension ou mieux l'acceptation par tous, ou presque, du fait que cela a changé. On peut parler d'un tel changement entre le Moyen Age et le XVIII", entre le XVIII" et le XX", comme présentant un tel caractère d'évidence qu'il en devient un fait objectif, mais là encore un Chinois n'y découvrirait peut-être pas de grande mutation. Or qui a le droit de parier de changement, celui qui y est soumis ou celui qui observe de l'extérieur? En outre concernant le passé nous sommes toujours à la fois extérieurs et inclus dedans car, selon la formulation de Braudel « notre aujourd'hui date à la fois de hier et d'avant-hier... ». Mais les technologies de la vie quotidienne, se demanderat-on, en quoi sont-elles liées à cette dissertation sur le changement? Elles le sont en ce qu'elles proposent une image de l'homme dans le temps qui est un point d'aboutissement provi13

soire, ou mieux une matérialisation en même temps qu'un support du mouvement philosophique qu'entraîne la technique. Les technologies de la vie quotidienne sont une métaphysique de l'être moderne, une matérialisation du rêve occidental (5). Et les grands systèmes techniques (macrosystèmes techniques dans notre terminologie), tels que l'électricité, le train, les transports aériens et autres, sont le support de toutes ces technologies qui ne peuvent se concevoir qu'à travers un tissu matériel d'une ampleur sans précédent dans l'histoire de l'homme. La question revient alors: qu'est-ce qui change au niveau de l'être social? La technologisation globale de la vie de tous les jours doit en tout cas s'interpréter à différents niveaux :

- dans l'histoire domestique: la société d'après-guerre construit une nouvelle intimité?

a-t-elle

- dans le contexte socio-technique élémentaire: le paysage peint par les techniques au quotidien propose-t-il un autre symbolisme ? est-il inculcation de nouveaux principes adaptés aux macrosystèmes?
- dans le champ du politique: les contradictions internes qui se voient de plus en plus mettent-elles en péril la raison d'être de l'État, garant du progrès social? Le problème est de taille car il faut se souvenir que le progrès précisément, pour lequel la techno-science a fourni des indicateurs stables au cours des XIX. et XX. siècles, n'a jamais été perçu comme un bien en soi. Il accompagna, comme on l'a dit, la mise en place de la vision galiléenne objectiviste du monde mais il fut toujours un combat moral autant qu'un fait. On peut en juger à partir de ces quelques remarques de Flaubert en plein XIX. siècle: «Quel boucan l'industrie cause dans le monde! Comme la machine est une chose tapageuse! A propos de l'industrie, as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bêtes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui, à la longue, doit en provenir? Ce serait une effrayante statistique à faire! Qu'attendre d'une population comme celle de Manchester qui passe sa vie à faire des épingles? Et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes. Le travail se subdivisant il faut, à côté des machines, quantité d'hommes machines. Quelle fonction que celle de placeur à un chemin de fer! de mettre en bande dans une imprimerie! etc., etc. Oui, l'humanité tourne au bête. Leconte de Lisle a raison: il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais. Les rêveurs du Moyen Age étaient d'autres hommes que les actifs des temps modernes» (6). 14

Si l'on se souvient que la catastrophe du Heysel incombe à des hooligans arrières-petits-fils des fabricants d'épingles dont parle Flaubert, ou lorsque l'on observe la marée montante des exclus du progrès dans les métros, et autres lieux publics de nos grandes villes (qui se substituent aux anciens ponts, ce qui ne veut pas dire que la population est la même que celle de la cloche du début du siècle) on peut se demander si la vision de Flaubert ne garde pas toute son actualité. En contrepartie, si le désordreest un phénomène naturel et si l'on prolonge la thèse de Georges Balandier sur ce thème (7) ce chaos social n'engendreraitil pas un ordre néo-industriel '? Les nouveaux misérables, exclus du bien-être, se recruteraient alors parmi tous les insatisfaits du progrès... et du nouveau bien-être. Il est vrai, toutefois, que chaque époque possède ses indicateurs de bien-être à la fois moral et matériel. De nos jours la vitesse, entre autres, constitue l'un des indicateurs privilégiés comme le pense Paul Virilio, et dans la vie quotidienne elle construit un nouveau découpage du temps. Les engins ménagers, du frigidaire-congélateur à la cocote-minute, de la machine à laver le linge à l'aspirateur, « facilitent» la, vie, c'est-à-dire permettent à des actes traditionnels simples d'être exécutés très rapidement mais la nécessité d'exécution rapide est elle-même liée à une redéfinition inattendue des rôles féminins. Les femmes doivent maintenant travailler à l'extérieur pour assurer leur indépendance et en même temps continuer à assurer la plupart des tâches domestiques, d'où une pression sur le temps disponible encore plus remarquable que pour l'homme. Les courbes de la croissance des techniques de la vie quotidienne sont donc très étroitement corrélées avec celles de l'augmentation du travail salarié féminin. Lorsqu'on sait que les femmes sont aussi les moins fascinées par la technicité, on a là un résultat étonnant: le progrès ne se découvre dans l'univers féminin qu'après la Deuxième Guerre mondiale. Au lieu de se marquer par des indicateurs « fusées» ou « bombes» il devient enfin robot ménager et immédiatement utile. Mais tout aussi remarquable est le silence qui correspond à cette nouvelle application; les technologies de la vie quotidienne sont regardées avec mépris par tous les penseurs du développement qui n'y voient que retombées secondaires de l'évolution noble des grands secteurs industriels. Or, on peut avancer l'hypothèse que le déferlement des artefacts d'ingénieurs dans l'univers du quotidien depuis trente ans fut une nécessité autant symbolique que pragmatique: pragmatique en raison de la transformation de la condition féminine, mais symbolique parce que le progrès était profondément remis en question après les désastres de la guerre et Hiroshima. La voiture pour tous et les robots ménagers firent enfin entrer sur le devant de la scène les avantages du progrès; c'est précisément 15

de cette nouvelle donne culturelle que traite l'ensemble de cet ouvrage. Sans aucun doute la société contemporaine s'interroge pourtant sur le choix des indicateurs. L'individu moyen est devenu prisonnier d'une langue de bois techno-économique dont il ne maîtrise plus le sens parce qu'elle est une suite de sophismes qui n'ont plus de prise sur la réalité: il faut relancer le développement, la croissance, améliorer le cadre de vie, revoir l'urbanisation, etc. phrases qui apparaissent dans leur cruelle nudité de « flatus vocis », des paroles et rien d'autre. Par ailleurs, les indicateurs économiques se trouvent en complet porte-à-faux par rapport aux exigences qui émergent et qui transcendent le temps historique en s'appuyant sur des valeurs qui n'ont aucune raison d'être dans le monde technicien: l'identité, la solidarité (et son corrélat la xénophobie), la sensualité, la quête de soi, la peur de l'au-delà, etc. Michel Henry n'hésite pas à parler de « nouvelle barbarie» pour qualifier la société techno-scientifique telle qu'elle s'est historiquement affirmée contre les autres manières de penser le monde (8). Nouvelle barbarie parce que parfaitement intolérante elle a déclaré nulles et non avenues toutes les autres façons de « croire» en ce monde, prétendant être seule objective alors que, nous fait remarquer l'auteur fort justement, elle est bien fondée sur une subjectivité essentielle: celle de l'acteur humain qui pense le monde sous sa forme scientifique. Le progrès, c'est-à-dire l'évolution orientée dans le temps, est un concept hérité des lumières mais réadapté pour les besoins de la société industrielle et de la science (qui du reste prétend aussi nous dire ce qu'est le temps, ineffable naïveté des savants I), mais loin d'être une nécessité objective il est discutable. Et cette discussion peut légitimement englober tous les aspects de ce concept car il renvoie à un phénomène social total, celui d'un système de croyance qui avait pensé éliminer tous les autres, tous les savoir-faire, les traditions, les coutumes, les connaissances acquises et non théorisées, les certitudes associées et les sensualités. Bref toute une part de la réalité que Dreyfus appelle « holisme pratique» (à la suite d'Heidegger). Or, Jacques Ellul a bien montré, dans sa critique implicite des ethnologues classiques tels André Leroi-Gourhan, que l'évolution décrite le plus souvent par l'histoire des techniques se fonde sur une anthropologie (ou idéologie de l'homme dans ce cas) qui confond l'outil et le discours que l'on tient dessus (9). C'est à la faveur de cette confusion que toute innovation apparaît comme bénéfique. La tautologie progressiste passe sous silence les pertes affectives, sensibles, esthétiques qu'entraîne toute «amélioration» de l'efficacité technique. Cette situation paraît d'autant plus paradoxale que la science a repris à la scolastique médiévale un vieil adage homéostatique « sine Ipso nihil fit » qui 16

devient, lorsqu'on exclut Dieu, «rien ne se perd, rien ne se crée ». Mais elle n'en permet plus l'utilisation que dans le champ clos de la « physique» alors que le Moyen Age en faisait une application autant sociologique que technologique. Ainsi, au seuil du XXI" siècle il paraît nécessaire de retrouver une ancienne sagesse et de réfléchir sur ce que nous perdons lorsque nous « progressons », poser la question du pourquoi, repenser le jeu entre technique et économique comme obéissant à une logique sociale où les « besoins» ne sont pas ceux définis dans les ateliers et laboratoires des grands systèmes, et surtout pour cela se donner le temps de ne pas courir sans réfléchir. Il existe, en effet un paradoxe souligné par nombre d'auteurs: du temps est libéré par l'usage des nouvelles technologies mais quel sens, quel contenu met-on dans ce gain? « la raison économique est fondamentalement incapable de répondre à cette question» nous dit André Gorz pour qui « la crise de la raison est en réalité la crise des contenus irrationnels» de la modernité (10). Et ce sont les usagers que nous sommes qui devraient construire ce sens, en réagissant à la passivité de l'être consommateur. Tels d'ailleurs ces jeunes des ghettos noirs qui prenant l'artifice industriel à son propre piège récupèrent des airs célèbres, les détournent, les griffent violemment avec le saphir du tourne-disques (<<scratch mixing ») et affirment hautement que leur produit est éphémère. Le Rap, puisque tel est son nom, mène d'une certaine manière un combat exemplaire contre la modernité synthétique (I1) ; il est né chez les citoyens les plus démunis et les moins intégrés de cette société américaine qui reste, surtout après la guerre dite du Golfe, le symbole de la puissance technologique et du confort qu'elle apporte dans la vie quotidienne. Faut-il donc être un marginal pour voir tous les aspects illusoires du changement technologique et discerner l'éventuel risque social que renferment certaines innovations? Espérons que non car les sciences sociales, si elles sont neutres aux yeux de la morale publique, jouent un rôle de dévoilement et donc de mise à distance. Ces textes sont très divers et leurs interprétations apparaissent parfois comme contradictoires sur le sens à donner au mot progrès dans la vie quotidienne, mais c'est en croisant les regards que les sciences sociales peuvent donner une image de la réalité en mouvement. Elles nous aideront ainsi à rester intellectuellement branchés sur une société techniquement branchée!

17

Notes
(I) Nous faisons évidemment référence dans le titre à l'ouvrage de C. CASTORIADlS,L'institution imaginaire de la société, Paris, Seuil, 1989. (2) A. de TOCQUEVILLE, démocratie en Amérique, Gallimard, Paris, p. 340 La et 342. (3) Victor HuGO, Œuvres complètes. Les derniers jours d'un condamné à mort, Paris, Seuil, L'intégrale, t. l, p. 24. (4) P. SOROKIN,Time, space and causality, Russell and Russel, N., 1943, Ir" éd. et A. Gras, Sociologie des ruptures les pièges du temps en sciences sociales, Paris, P.U.F., 1980.

-

(5) Voir A. GRAS, S. POIROT-DELPECH, 'imaginaire des techniques de pointe, L Paris, L'Harmattan, 1990. (6) G. FLAUBERT,La bêtise, l'art et la vie, lettres rassemblées par A. VERSAILLE, Bruxelles, Ed. Complexe, 1991, p. 65. (7) G. BALANDlER,Le désordre, Paris, Fayard, 1988. (8) M. HENRY, La barbarie, Paris, Grasset, 1989. (9) H. DREYFUSet S. DREYFUS,Minds over machine, London, B. BLACKWELL, 1986. Et voir, entre autres, J. ELLUL, La technique ou l'enjeu du ~iècle, Paris, A. Colin, 1954, Ir" éd. (10) A. GORZ, Métamorphose du travail, quête du sens, critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, p. 17 et p. l3 et P. Bourier, Le travail au quotidien, Paris, P.U.F., 1989. (Il) Par exemple lce-T « Can the radio handle the truth! No... They're making radio wack, people have no escape/But even if I'm banned l'll sell a million tapes» (Est-ce que la radio peut atteindre la vérité? Non... Ils font de la radio élaguée, les gens n'ont pas le choix/Mais même si je suis interdit je vendrai un million de cassettes). Voir l'excellent article de R. SCHUSTERMAN L'esthétique du Rap. Une cul« ture populaire des ghettos noirs américains» in Regards sociologiques, n° l, 1991, pp. 51-68.

18

TECHNOLOGIE,

QUOTIDIEN, LEBENSWEL
Ilona OSTNER

T*

La réflexion critique sur de nombreux aspects de la civilisation plonge ses racines intellectuelles dans la culture allemande, par exemple chez W.H. Riehl et bien sûr la pensée conservatrice. Ces aspects sont présentés par elle comme moyens de destruction de la « Kultur », terme qui ne peut-être traduit ni en anglais ni en français par le simple mot de « culture ». En allemand ce terme dénote quelque chose de statique, durable et résistant au changement (1) et s'oppose souvent à civilisation, qui connote le fugitif, l'incertain, l'ouvert, le contingent au niveau structurel et aussi une relation idiosyncratique de la part de l'acteur. Cette opposition réapparaît en allemand avec les notions de « Gemeinschaft » (communauté), ou « Volk » (peuple) confrontées à celle de « Gesellschaft » (société). Bien ancrée dans la tradition germanique, la « contre-position» influença les manières de penser le développement d'une société moderne et elle fut responsable de ses échecs. En tant qu'idéologie elle a d'abord explicitement puis de manière plus insidieuse orienté les changements sociaux en Allemagne. Jouant constamment le rôle d'intermédiaire entre la tradition et les innovations inévitables, elle a donné une base à ce qui est décrit aujourd'hui comme une « incomplète modernisation» (Rueschemeyer) de la société allemande. Sa « stabilité dynamique» et des modes de vie adaptés à cette situation en furent les conséquences: des concepts dualistes ont modelé, et modèlent encore, la famille en tant qu'institution fondamentale. Je montrerai plus loin l'importance de ce fait à propos de la femme et de la technologie domestique. Cette critique de la culture se rapproche étroitement de la critique, sous-tendue par des craintes inavouées, des nouvelles technologies qui s'immiscent dans la vie, ou les vies, quotidiennes. Dans « Destruction de la Raison» (1962/1983), un livre sans 19

doute très partial, Georges Lukacs relie le mépris de Nietzsche pour la société démocratique égalisatrice (qui se réalise grâce aux augmentations de revenus des travailleurs qui leur permettent d'acheter biens et marchandises autrefois réservés à une élite) au pessimisme culturel classique qui prône le refus et le retrait dans le « mouvement de réforme de la vie » ou la « Lebensphilosophie » (philosophie de la vie) ou encore dans la pensée pré- ou crypto-fasciste. Cette critique retardera l'avènement d'une capacité collective à faire face au destin inexorable de l'évolution technologique. Dans l'Allemagne du dix-neuvième la manière binaire de parler de cette évolution produisit un discours bien particulier: celui du « Rationalisierung der Lebensweise» (rationalisation de la manière de vivre ou mieux du mode de vie). Ce discours ne soutenait pas tellement l'acquisition d'appareils ménagers qui auraient rendu plus facile la vie des femmes au foyer, comme ce fut le cas aux États-Unis. Il voulait plutôt améliorer l'organisation de la vie quotidienne d'une manière hygiénique, intelligente, disciplinée et économe. Les femmes restaient au foyer et devenaient responsables des succès et échecs, tels que la rupture familiale à la suite d'actes de violence ou de l'alcoolisme du mari. Aujourd'hui encore - et dans quelques fractions du mouvement des Verts - règne l'idée qu'une conduite raisonnable et responsable dans les activités quotidiennes n'implique pas l'usage de la plupart des équipements proposés à tous par l'industrie.

Critique culturelle

et vie quotidienne

En Allemagne, probablement plus que dans d'autres pays occidentaux, toute critique de la technologie porte à la fois sur l'avenir de notre culture et sur l'état de notre société. Ceci demeure vrai lorsqu'on met l'accent, sur « les technologies dans la vie quotidienne »; la famille est alors supposée, comme le veut l'École de Francfort par exemple, posséder une structure et une logique d'action différentes de celles que l'on trouve dans les lieux où sont inventées ces technologies diffusées. La sociologie allemande, comme la sociologie française - je renvoie ici aux écrits d'Henri Lefebvre ou Roland Barthes - font ressortir les liens entre la sociologie de la technologie et celle de la culture lorsqu'elles traitent des pratiques quotidiennes. Ceci suggère que la culture - ici aussi bien au sens de civilisation
que de société

-

intervient

de manière

autonome

par rapport

à la technologie. Les traditions, 20

les modes et manières de vivre,

Répétons-le: c'est bien un changement de modèles culturels et non le progrès technologique en lui-même qui explique cette situation. Inversement les nouvelles techniques domestiques réorganisent sans doute la vie de famille et favorisent ainsi le changement. En bref, les discussions les plus approfondies sur « technologies et vie quotidienne» nous amènent maintenant à prendre la « culture» comme un facteur explicatif en essayant d'éviter l'usage de la notion de bien et de mal à ce propos.

ont une influence sur le niveau de diffusion des objets techniques et sur le degré d'acceptation de ceux-ci. Cultures, coutumes et traditions influent sur le mode de vie autant que sur l'usage des techniques dans la vie de tous les jours. Dans un langage plus spécialisé et plus à la mode on parlerait de « différenciation sociale» (voir Simmel 1890-1988), pour étudier le degré d'individualisation des membres de la famille, leur niveau de liberté de choix, etc. en s'attachant à décrire comment la technologie agit sur la culture et réciproquement. L'image d'une « femme immobile », une mère-épouse au foyer attendant ses enfants et son mari s'est, par exemple, imposée en Allemagne. Et ce modèle culturel ouvre diverses perspectives en ce qui concerne l'équipement ménager. Aux États-Unis ou en Suède, par contraste, on a promu une représentation « mobile» de la femme qui est perçue aussi comme autonome et autosuffisante. Ceci conduit nécessairement à des techniques de la vie quotidienne de nature bien différente. Cette notion de « Culture» - un ensemble, cohérent et pourtant continuellement en changement, d'attitudes, idées, pratiques, rituels - aide à comprendre les différences entre les équipements techniques en Europe de l'Ouest (voir Scardigli 1987). Pourquoi la RFA qui commence à s'équiper dès les années soixante en appareils domestiques achète-t-elle des téléviseurs et seulement ensuite, comme en second choix, des machines à laver (voir Meyer Schulze 1989 et ici même) ? Quelles normes de propreté, quelles idées sur la place de la femme ont dû être modifiées avant que la machine à laver ne pénètre le seuil de la maison (voir Hausen 1987) ? On soutient aujourd'hui que le fait d'être prêt à accepter les trois-huit devrait changer le modèle de la vie quotidienne aussi bien que celui des équipements domestiques. Mais on doit donc se demander quels sont les changements d'attitudes et de mentalités envers la famille qui peuvent expliquer pourquoi de plus en plus de travailleurs en équipe passent d'une résistance ferme au travail continu à l'acceptation des nouvelles formes de ce type de travail imposées par les nouvelles technologies - du moins en Allemagne.

21

Le « monde bon )) et le « monde mauvais )) : « Lebenswelt)) et « vie quotidienne ))
Le terme « quotidien », « vie quotidienne» est polysémique aussi. Il a plusieurs sens divergents et ambigus. Quelques sociologues essayent donc de l'éviter, et de ne l'utiliser que dans un contexte bien défini - par exemple connaissance ordinaire (par opposition à professionnelle, fonctionnelle, spécifique) ou pratique quotidienne ou action quotidienne. Parfois même, la vie quotidienne est totalement séparée du « Lebenswelt » : ceci dépend
de la manière dont « Lebenswelt » est entendu - proche ou éloigné de la philosophie de la vie (<< Lebensphilosophie »). « Lebenswelt» fut quelquefois utilisé pour évoquer un monde sain et bon où les pratiques étaient naturelles. Parfois «vie quotidienne» et «Lebenswelt» connotent le même modèle d'action et d'interaction. Dans ce cas les auteurs sont d'accord entre eux (voir Horning 1988, Joerges 1988 - et
ici même

-,

Weingart

1988) pour

définir

la notion

de pratique

quotidienne

de la manière suivante: il y a peu

- « moins » ou « non» ou « pre » - différenciée: de formalisation au sens technique du terme (2) ;

- ou bien au contraire la pratique quotidienne peut être perçue comme hautement formalisée mais, cette fois, par le rituel qui rappelle constamment la présence d'une communauté à l'entour, cimentée par ce rituel. Mary Douglas (1974) estime cependant que la modernité est anti-ritualiste et reflète une tendance générale vers l'individualisation égocentrique et un mode d'action peu préoccupé de la collectivité, tendance renforcée par la technologie. En revanche, du fait que la pratique quotidienne est profondément enracinée dans le rituel qu'elle contribue à recréer, on peut penser qu'une « reritualisation » risque de se produire avec la diffusion de technologies que l'on utilise tous les jours (3) ; traits contrastés: melle » (3).
de rejeter toute

-

et encore,

la pratique

«raison

quotidienne

rituelle»

contre

est caractérisée

«rationalité

par des

for-

nous permet - c'est du moins notre thèse fondamentale. Elle aide, en revanche, à comprendre les usages différents des technologies. Les ingénieurs lorsqu'ils inventent de nouveaux produits sont obligés de tenir
forme de déterminisme technologique compte de ce fait et de cette véritable logique d'action

Cette logique de la vie et pratique

quotidienne

floue et contingente qu'elle soit 22

- aussi

et de s'y adapter.

Tout ceci mis bout à bout montre que la vie, la pratique, la connaissance quotidiennes signifient aujourd'hui distinction, diversité, contingence, et résistance, plutôt qu'aliénation et persuasion. C'est en tout cas une manière appropriée pour parler de l'impact culturel de la technologie. Certes quelques textes féministes rappellent qu'au cœur de la routine quotidienne se logent aussi monotonie, grisaille et autres contraintes. Par conséquent, une tendance à la fuite dans l'imaginaire peut se produire, dans une réalité imaginaire qui recouvre l'objet technique: la machine à laver ne se contente pas de laver les chemises, elle donne alors une conscience de soi à la parfaite femme au foyer! Cette tendance à fuir la réalité risque alors d'introduire des usages divergents et inattendus des techniques. Cette approche, défendue par Prokop (1976) et Barthes (1982), se définit explicitement comme critique. Elle donne aussi une [vision de l'interprétation] de la vie quotidienne à l'âge technique.

Les diverses modalités du débat
a) Le discours « ou-ou» et le discours « ni-ni» : une perspective générale sur les technologies et la vie quotidienne
En Allemagne, jusqu'à nos jours, le discours sociologique sur cette question se coule dans le moule du « pessimisme culturel» face à 1'« optimisme culturel ». Les « pessimistes culturels» se divisent en deux camps: les «rétro» conservateurs et les « rétro» critiques. Ceci est particulièrement vrai lorsqu'on met l'accent sur les « impacts de la technique sur la culture» dans un sens large et dans une perspective générale. Je mentionnerai par exemple Adorno et son disciple Devermann (voir bibliographie) que j'ose classer comme pessimistes culturels : le changement technologique et le mode d'usage de la technologie sont l'indicateur de ce qui est en jeu avec le capitalisme moderne. Pour Adorno la manière de fermer une porte, la manière d'« être» d'un bâti de porte, le réfrigérateur sont autant de fragments infimes de la vie. Il nous informe sur la manière dont l'homme moderne fréquente les choses, ce que soutenait aussi Henri Lefebvre. . En réalité, à un discours critique sur l'isolement créé par la vie moderne, la destruction des liens de communauté, etc., répond toujours un autre discours qui fait ressortir la création 23

de sens (idiosyncratique] de l'homme moderne lorsqu'il utilise les techniques qui lui sont fournies. En Allemagne le débat a rebondi avec la notion de « naturel» qui renvoit à une nature quasiment innocente et vierge; cette notion reprenant la place de l'ancienne « Kultur » ! Bref, les sociologues allemands continuent de débattre en termes d'alternative, même lorsqu'ils essayent de ne pas les radicaliser. Lorsqu'ils critiquent les anciennes techniques ils en arrivent souvent à de nouvelles. En ce qui concerne le mode d'usage des techniques on arrive ainsi aux possibilités suivantes:

- « einsinnig » (une seule logique d'usage) opposée à « eigensinnig» (appropriation personnelle) ;
usage universel opposé à usage spécifique; «eindeutig» (une interprétation seulement) opposé à « mehrdeutig » (interprétations multiples) ou « monosémie » et « polysémie» de l'objet technique. En ce qui concerne les changements trouve: sociaux introduits, on

-

- « universalisation culturelle» ou uniformisation opposée à « diversification culturelle» et pluraIisation; ou encore: - formalisation, ou mieux standardisation, en tant que dissolvant des liens traditionnels visibles dans les rituels, opposée à la persévérance du rituel et à la « re-ritualisation » dans l'organisation de la vie quotidienne promue par les nouvelles technologies (voir Joerges 1988).
Dans tous les cas la question se pose différemment suivant que l'on choisit un terme ou l'autre de l'alternative: les usagers utilisent-ils les techniques de manière divergente, inattendue, voire subversive? Est-ce qu'ils échappent ainsi à la tendance vers l'uniformisation des modes de vie? La technologie est-elle un facteur intervenant ou déterminant dans la dynamique sociale? Il me semble inutile d'aller plus avant dans la discussion puisque les défenseurs de ces divers points de vue sont bien représentés dans ce recueil, mais je voudrais toutefois revenir sur quelques points qui concernent la logique de la technique et celle de l'usage quotidien. Selon Bernward Joerges, en effet, une certaine logique industrielle de la technique (standardisante) pénètre le social parce que les individus sont confrontés chaque jour aux deux formes de logique: celle du rituel quotidien et celle de la professionnaIisation. En même temps, certains secteurs, selon cet auteur, rejetteront cette logique de la formalisation grâce au processus de ritualisation évoqué. Horning n'est pas d'accord avec cette vision d'une technologique univoque; il croit plutôt que 24

plusieurs « sociétés» sont incorporées dans chaque technologie et qu'ainsi de l'imprévu et du divergent en sortira. Weingart pour sa part estime que la technologie doit s'adapter à quelque chose d'extérieur à elle pour pénétrer dans le foyer; et enfin Rammert, dont je suis proche, insiste sur le rôle de la culture et de la tradition.

b) Technologie

et socialisation

lei le débat porte surtout sur l'impact de la télévision sur les enfants. Les controverses se développent pour savoir dans quelle mesure la famille est encore un « cosmos» (voir Tyrell 1987), et au-delà de la question de la télévision on cherche à connaître le temps passé devant l'écran, les programmes regardés, bref ce qui détermine ou influence au moins le processus de socialisation. Du reste on sait que le capital culturel et social de la famille influe beaucoup sur les effets soeialisateurs de la technique, et Tyrell souligne que les modèles d'usage de la télévision reflètent les caractéristiques socioculturelles des familles. D'un autre côté, comme la société globale, la famille a évolué de « unité parlant d'une seule voix» à « des individus dans des familles et foyers instables ». Différentes sphères d'action et de représentation sont à l'origine de ce processus: ici la famille, là le lieu de travail; ici les hommes, là les femmes; ici le féminin en apparence et en essence, là le masculin. Les frontières entre les divers rôles deviennent floues, et par conséquent les identités sont fragmentées. Georges Simme1 avait déjà il y a un siècle décrit cette évolution. D'un point de vue pessimiste la famille pourrait être alors le lieu d'une « consommation régressive » si chacun, par exemple, veut avoir son propre téléviseur, son appareil stéréo, etc. ce qui encouragerait les enfants à quitter tôt le domicile des parents.

c) Les femmes

et la technologie

La controverse fait aussi rage à propos du problème des femmes et du rapport avec les nouvelles technologies entretenu dans la profession, l'éducation, la qualification. La question clé n'est autre que celle-ci: « existe-t-il une manière féminine d'utiliser les techniques? » Les réponses sont nombreuses et contrastées, qui toutes laissent apparaître le sous-thème de la femme aliénée par les nouvelles techniques de reproduction. En outre, les appareils et les règles d'usage définissent qui peut les utiliser, quand, pourquoi, et ceci a toujours entraîné la cons25

truction de rôle sexuels différenciés et créé des identités masculines et féminines (voir Cockburn 1988) aussi bien que des rapports hiérarchisés. C'est vrai sur le lieu de travail et ça le reste dans la sphère privée. Deux points de vue contradictoires s'affrontent pour ce qui concerne les différences dans la manière dont les techniques sont comprises et utilisées: les uns affirment que l'homme (le mâle) est bien celui qui intègre le pouvoir et la domination dans la technologie, en produisant ainsi des pratiques irrationnelles (gaspillage) et même menaçantes. Les autres que les femmes ont tendance à mystifier la machine, ce qui se remarque lorsque celleci tombe en panne et qu'elles sont paralysées alors que l'homme sait faire face à la crise technologique. Les débats féministes les plus récents ont associé ce mode moins objectif de relation entre les femmes et la machine à un mode primaire de relations d'objet dans la petite enfance, avec une mère omniprésente et un père (symboliquement) absent. Ceci rendrait les femmes « auto-connectées)} ou « auto-référencées )} et les empêcherait d'avoir une attitude objective, distanciée, par rapport aux objets techniques. La majorité des textes sociologiques sur les techniques de la vie quotidienne ne font pourtant même pas allusion au fait que dans l'espace domestique ce sont pourtant les femmes qui utilisent principalement les objets techniques. On oublie aisément dans ces débats sophistiqués que ce sont elles qui détournent la technique et l'utilise avec une logique divergente. Ceci conduit au point suivant.

d) Technologies

dans l'espace privé

On retrouve en fait le débat général: les techniques aliènentelles les femmes par rapport à ce qui est considéré comme leur mission? Encouragent-elle le divorce en permettant aux femmes de quitter le foyer pour travailler à l'extérieur? Impliquent-elles plus ou moins de travail pour la mère? Comment modifientelles la logique du travail à la maison? Comment interviennentelles dans la division des tâches? L'optimiste trouvera dans ces techniques le moyen de développer de nouvelles possibilités dans la vie quotidienne. Mais les féministes s'accordent largement à penser que dans l'espace domestique le progrès technologique non seulement atteint vite un point où le coût excède le gain mais encore il accroît la distance entre les sexes, à l'extérieur comme à l'intérieur de la maison. Ce qui prouve combien le terme « culture)} - ici : ceci veut dire la famille et la normalité - est important: presque aucun 26

livre ou article, à l'exception de ceux venant des organisations féministes, ne fait référence au moins implicitement à la représentation de ce qu'est « la famille» et à la division des sexes pour expliquer les différences de diffusion, et d'acceptation des techniques dans la vie quotidienne. Comment rendre compte, par exemple, du fait que la généralisation de la machine à laver s'est faite bien après celle du téléviseur? ou pourquoi les femmes ont-elles résisté au micro-ondes? et encore pourquoi peuvent-elles dépenser tellement d'argent pour l'équipement de la cuisine avec l'accord de leur mari? etc. Nous avons dit qu'après guerre en Allemagne le rejet du modèle nazi et de celui de l'Est de la famille a conduit à une idéologie de l'espace domestique où « privauté» signifiait liberté par rapport à l'État, qui reconstruisait un système de « pater familias» et de « femme immobile », s'occupant exclusivement du mari et des enfants. « Retourner à la maison» fut un des clichés de l'après-guerre qui influença les politiques familiales des années 50 et 60. Ainsi le système des jardins d'enfants (Kindergarten) avec ses heures d'ouverture et de fermeture qui ne correspondent pas à ceux de l'école est-il une spécialité allemande. Ce modèle du retour à la maison pour y construire un « home» est devenu une seconde nature pour la femme allemande. Cela explique peut-être la lente pénétration du micro-ondes ou la consommation relativement faible des nourritures toutes prêtes. On voit donc que la construction politique et sociale du statut des femmes influe sur leur attitude face aux nouvelles technologies

lement réduisent ou même éliminent

qui modifient les tâches

-

- éventueldomestiques.

e) Technologie

et loisir

Dans ce secteur le ton du débat est plus pessimiste. « Loisir sans liberté ni autodétermination» opposé à « liberté de choix» dans une diversité de biens technologisés, mais liberté semblable à celle, par exemple, des « bodybuilders» ou des bricoleurs du dimanche. La liberté dans cette perspective critique est associée au déclin du collectif au fur et à mesure que l'individu, isolé par la technique, devient universel. Les techniques du loisir favorisent l'évasion, mais elles permettent en réalité d'échapper à un sentiment de vie en remplissant continuellement ce vide moral. « Faire des choses» et « aller quelque part» ou consommer, par ces manières d'être et d'agir l'homme moderne est constamment exposé à divers bruits, images, fIlms, et ces caractères de la technologie contemporaine peuvent être pris comme des moyens de fuir ce sentiment de vie et d'incapacité à agir par soi-même (4). 27

Les optimistes rétorquent que les nouveaux media vont amener l'individu à découvrir sa vraie nature - l'homo ludens (5). Toutes les activités peuvent se transformer en jeux, et par exemple un tremblement de terre - comme cela est arrivé à San Francisco - en un événement filmé (6). La réalité ne serait-elle alors qu'un jeu, se demandent les pessimistes du progrès, où chacun invente à sa guise ses propres règles et choisit d'être un perdant ou un gagnant? Que dire dans ce cadre de l'irruption de l'ordinateur à la maison? Pour l'instant on sait peu de choses en réalité, mais les premiers résultats vont à l'encontre des prédictions d'Alvin Toffler, et des scénarios optimistes de la maison électronique et du travail chez soi: les entreprises ont des stratégies divergentes pour décider si le travail à la maison rapporte ou non, et l'on ne peut savoir ce qu'il adviendra sans tenir compte de la segmentation du marché du travail ni du rôle décisif que pourrait jouer le travail des femmes dans la politique d'emploi de la firme. Dans un monde qui sans doute favorise l'isolement - tout particulièrement celui des individus qui sont moins mobiles, handicapés ou malades - les nouveaux moyens de communication peuvent combler le fossé entre les individus aussi bien que l'agrandir. Les nouvelles technologies sont capables d'aider un malade à se débrouiller tout seul, mais elles risquent aussi de transformer ce souhait en un ordre: ces nouvelles technologies une fois utilisables rendent inutile la demande du malade d'être aidé par les autres.

Conclusion
Cette présentation des divers points de vue sur la technologie du quotidien a insisté sur les controverses qui ont cours dans le milieu. La question de l'utilité de .la technique a été évitée, car on peut voir, grâce à cette discussion, que l'usage des appareils, tout particulièrement dans l'espace domestique, a de multiples facettes; l'utilité ne constitue que l'une d'elles. Quant à la question de savoir si ces techniques peuvent aider à résoudre les problèmes sociaux, la réponse n'est pas simple. Dans un environnement qui pousse à l'isolement, les media sont devenus une ressource primordiale pour s'ouvrir au monde extérieur, tout particulièrement dans une solution de crise

-

je songe aux divers

SOS téléphoniques. L'équipement technique peut ainsi être une aide et sauver des vies, en améliorant sa facilité d'usage (par exemple dialyse), et de telles technologies procureront, sans aucun 28

doute, une aide quotidienne au malade et à la personne âgée. En revanche, il va de soi qu'elles accentuent aussi la tendance à l'isolement. Je ne cherche donc pas à défendre une thèse mais à donner un aperçu de l'état de la recherche en l'illustrant par les controverses publiques sur la question. Mais je voudrais aussi qu'il soit bien compris que pour moi Culture et Tradition sont des notions essentielles dans la discussion sur « Technique » et sur « Quotidien ». La « Culture» (Kultur), c'est-à-dire les spécificités culturelles, doit rendre compte des modes d'appropriation de la technologie dans le quotidien, tandis que l'état de la recherche reflète les diverses « cultures scientifiques». Dans cet affrontement entre sociologues optimistes et partisans de la «Kulturkritik» on retrouve tout simplement dans l'ordre de la pensée les divisions qui imprègnent la société contemporaine.

Notes

* Traduit par William CORLEYet Alain GRAS. Le terme Lebenswelt que l'on peut traduire par monde vécu, monde de l'expérience, peut être gardé tel quel car il appartient en propre à la philosophie allemande (NDLR). Les références de tous les textes allemands sont regroupées en fin d'ouvrage. (I) Cette idée existe aussi en français « la culture c'est ce qui reste quand on a tout oublié» mais dans un sens bien plus littéraire (NDLR). Pour « Kultur » voir Norbert ELIAS, Uber den Prozess der Zivilisation, 1. 1, Frankfurt, 1978. (2) Voir Georg SIMMELpour « La psychologie des femmes », Zur psychologie der Frauen in Georg Simmel Gesamtausgabe, t. 2, Frankfurt, 1989, pp. 66-102. (3) Voir en particulier les textes de B. Joerges cités en bibliographie, b : 40 et b : 41 et celui publié dans ce recueil. (4) Sur ce thème voir évidemment l'École de Francfort et en particulier Theodor W. ADORNO, Minima Moralia, Frankfurt, 1985. (5) Voir par exemple Roland Eckert ici-même et in Kultur, Zivilisation und Gesellschaft, Tübingen, 1970. (6) Lorsque ce texte a été écrit la Crise du Golfe n'avait pas éclaté, il est évident que CNN et cette guerre télévisuelle renforcent ce que dit l'auteur, sans pour autant donner des arguments aux « optimistes» (NDLR).

29

LE CHEMINEMENT DE L'USAGE AU COURS DU TEMPS
Jacques PERRIAUL T

Le rôle que joue le temps dans l'évolution et la fixation des usages des machines à communiquer est de toute évidence très important mais encore mal connu. Le temps opère de plusieurs façons chez les différents acteurs qui interviennent dans le processus d'innovation. Chez les inventeurs, il est souvent le moteur de la création d'un nouvel appareil. Les usagers, eux, ont besoin de délais parfois fort longs pour adopter celui-ci et en mettre au point un emploi qui leur convienne. Le temps contribue ensuite à structurer l'expérience acquise d'un appareil par ceux qui s'en servent. Celle-ci accumule les enseignements tirés des essais, des utilisations conformes ou non au mode d'emploi, des exemples d'autrui et des interactions avec le milieu. L'épaisseur du temps dans l'analyse de la construction des usages n'est apparue que très progressivement dans les dernières décennies. Le discours technologique classique évacue la question du temps, car il postule que l'utilisation du matériel se propagera dans un délai très court. On doit une révision radicale de cette position aux divers mouvements sociaux qui depuis l'après-guerre ont inclus une critique de la technique dans leurs objectifs, que ce soit, par exemple, le consumérisme, les mouvements écologiques, ou bien encore certaines luttes syndicales qui eurent comme objet de stopper des conceptions du poste de travail déqualifiantes pour le personnel posté (1). Dans tous ces cas, les réflexions élaborées sur le terrain rétroagirent sur la source de l'innovation et attirèrent l'attention des chercheurs sur le rôle important du milieu d'insertion d'une nouvelle technique. Les analyses théoriques donnèrent de plus en plus de place au contexte dans l'examen des usages. Pierre Bourdieu, 31

Norbert Elias, pour ne citer que ces deux auteurs, ouvrirent des pistes de travail dans cet esprit qui furent largement empruntées par la suite. L'invention technique ne pouvait plus désormais être étudiée seulement en soi mais en compagnie de ses dimensions spatiales et temporelles. Pour illustrer ce jeu du temps et du contexte, deux phénomènes seront examinés ici. Le premier est la construction et l'évolution des représentations que se construisent les individus au sujet de l'usage d'un appareil, ici le phonographe. Le second est le décalage, que l'on peut constater sur de longues périodes, des lieux et des modes d'utilisation d'une technologie en l'occurrence l'informatique.

Le temps dans les représentations

individuelles

Les inventeurs anticipent largement sur l'utilisation effective des appareils. De ce fait, ils élaborent pour leur époque des utopies qui se réalisent parfois bien longtemps après. En 1878 le phonographe d'Edison est présenté au public en Amérique et en Europe, et aussitôt commercialisé. Il comporte une fonction d'enregistrement sur laquelle scientifiques et journalistes ont abondamment glosé. Désormais les possesseurs de cette machine pourront, écrivent-ils, enregistrer la voix des proches qui vont mourir, les avocats, s'entraîner à l'art oratoire et le papier d'étain gravé se substituera à la lettre dans les correspondances. Charles Cros, de son côté, avait imaginé le même appareil, le paléophone, littéralement « les voix qui viennent du passé ». Il s'en était expliqué dans « Le Coffret de Santal» ; «le temps veut fuir, écrivait-il, je le soumets ». Face à de telles prophéties, le comportement des utilisateurs potentiels et réels est difficile à prévoir. Les États-Unis et la France réagirent très différemment au projet de Graham Bell de raccorder par téléphone les habitations privées, les magasins et les usines. Les Américains, qui avaient découvert l'utilité du télégraphe lors de la conquête de l'Ouest, l'adoptèrent très vite, tandis que les Français attendirent la guerre de 14 pour commencer à admettre qu'il pouvait servir à autre chose qu'à de futiles conversations mondaines. 1879 pour les premiers, 1914 pour les seconds, cela constitue un décalage de trente-cinq ans pour le début d'adoption d'un outil. La représentation est un concept-clé dans l'analyse de la médiation entre les milieux techniciens et les milieux utilisateurs (2). Selon la définition qu'en donne Godelier dans « L'idéel et le 32