//img.uscri.be/pth/b90fb5744f1477ff6dcad1c2507c9542ca165881
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Vers la cité hypermédiate

De
284 pages
Quelles cités habiterons-nous demain ? Les nouvelles technologies vont-elles y détruire la convivialité ou au contraire générer des fraternités nouvelles ? Comment seront imaginés, pensés, dessinés, construits, organisés et gérés nos habitations, nos lieux de travail, nos écoles, nos villes, à l'heure de l'internet ? Quelles démocraties, quelles sociétés les édifieront. Quelles citoyenneté trouvera place ? Quelle sera l'Architecture dans cette redistribution des cartes ? Plusieurs pistes possibles sont ici exposées pour traduire en terme d'architecture et de villes les nouvelles méthodes d'approche du réel, les univers conceptuels, issus des plus récents paradigmes scientifiques et philosophiques.
Voir plus Voir moins

Vers la Cité hypermédiate
Du modernisme-fossile à l'hypercité-immédiate

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions
J-M. STEBE, Architecture~ urbanistique et société, 2001. J. P. TETARD, La nécessaire reconquête du projet urbain, 200l. F. NAVEZ-BOUCHANINE, Lafragmentation en question, 2002. D. PINSON, La maison en ses territoires, de la villa à la ville diffuse, 2002. D. RAYNAUD, Cinq essais sur l'architecture, 2002. E. LE BRETON, Les transports urbains et l'utilisateur: voyageur, client ou citadin?, 2002. S. HANROT, A la recherche de l'architecture. Essai d'épistémologie de la discipline et de la recherche architecturales, 2002. F. DANSEREAU et F. NA VEZ-BOUCHANINE (sous la direction de), Gestion du développement urbain et stratégies résedentielles des habitants, 2002. Bernard LAMIZET, Le Sens de la ville, 2002. Rodrigo VIDAL ROJAS, Fragmentation de la ville et nouveaux modes de composition urbaine, 2002. François DUCHENE, Industrialisation et territoire. Rhône-Poulenc et la construction sociale de l'agglomération roussillonnaise, 2002. Michel MOTTEZ, Evry 1965-2007, 2002. Laurent DESPIN, La refondation territoriale: entre le monde et le lieu, 2003. Xavier XAUQUIL, L'investissemement industriel en France. Enjeux contemporains,2003.

Jean MAGERAND

et Elizabeth MORTAMAIS

Vers la Cité hypermédiate
Du modernisme-fossile à l 'hypercité-immédiate

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan

Hongrie

FRANCE

Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 T01'ino

ITALlE

Collection Villes et Entreprises dirigée par Alain Bourdin et Jean Rémy
La ville peut être abordée selon des points de vue différents: milieu résidentiel, milieu de travail, milieu de culture. Ceux-ci peuvent être entremêlés ou séparés. Il en va de même des groupes sociaux qui communiquent à travers ces divers types d'enjeux. La dimension économique n'est jamais absente, mais elle entre en tension avec la dimension politique. Ainsi peut-on aborder la conception urbanistique ou architecturale, l'évaluation des politiques sociales ou socio-économiques et les formes d'appropriation par divers acteurs. Pour répondre à ces interrogations, la collection rassemble deux types de textes. Les premiers s'appuient sur des recherches de terrain pour dégager une problématique d'analyse et d'interprétation. Les seconds, plus théoriques, partent de ces problématiques; ce qui permet de créer un espace de comparaison entre des situations et des contextes différents. La collection souhaite promouvoir des comparaisons entre des aires culturelles et économiques différentes. Dernières parutions Claire BROSSAUD, Le vaudreuil ville nouvelle (Val de Reuil) et son « imnginairebatisseur». Identificationd'un champ autour d'une ville,2003.

@ L'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4543-1

PREFACE

par Jean Frébault, Président de la section "aménagementenvironnement" au Conseil Général des Ponts et Chaussées. Il est paradoxal, à première vue, d'avoir demandé au praticien de l'urbanisme que je suis, plus à l'aise dans les projets concrets que dans les abstractions, de préfacer un ouvrage qui rend compte d'un travail de recherche et dont le propos conceptuel et théorique dérangera, et pourra prendre les lecteurs à contre pied. Pourtant, ce qui m'a intéressé dans la démarche poursuivie par Jean Magerand et Elisabeth Mortamais, c'est ce décalage, et les provocations qu'il induit. Ces deux chercheurs, également professionnels-praticiens de l'architecture et du paysage explorent de nouveaux chemins dans l'univers des utopies urbaines. Ils le font en relation avec un monde et une société contemporaine qui changent rapidement sous nos yeux, plus vite souvent que notre capacité à en comprendre le sens. L'avant-gardisme est-il une réponse à ce besoin de construire de nouveau repères ? Je ne puis le dire, et je pourrais comme d'autres lecteurs critiquer ou contester telle ou telle hypothèse de travail, tel présupposé. Mais ce qu'il faut saluer et encourager, c'est la prise de risque assumée par les auteurs, qui, au-delà de prises de positions radicales et du rejet de quelques idéologies dominantes, expriment aussi des doutes et appellent à un regard critique sur leur propre cheminement La planète est une entité fragile, les chiffres et la prospective nous interrogent. Il est souvent difficile de faire la part entre ce que nous souhaitons, ce qui est souhaitable et qui est inéluctable. Dans un contexte où l'Homme s'est parfois fait dépasser par ses techniques, la prudence s'impose certes, mais l'aménagement du territoire nous oblige à une anticipation perlnanente. Notre organisation sociétale devient de plus en plus complexe, les solutions sont chaque jour plus difficiles à élaborer. Regarder vers

l'avenir est une obligation, mais écouter notre futur est un exercice périlleux. Vouloir construire le lendemain prend parfois des figures d'acte insensé. Mais oublier notre avenir serait un acte suicidaire. La solution raisonnable est de faire front en organisant un débat permanent afin d'éclairer un peu mieux le devenir de nos sociétés, et qui mobilise toutes les énergies intellectuelles, prospectives, théoriques et pragmatiques. Les responsables politiques doivent disposer de ces éléments afin de pouvoir effectuer des choix judicieux. Dans ce cadre là, toutes les idées nouvelles qui s'inscrivent sous le signe de la tolérance méritent d'être exprimées, entendues, analysées, critiquées, amendées si nécessaire. Poètes, artistes, philosophes, techniciens, experts, doivent pouvoir exprimer leurs hypothèses. Elisabeth Mortamais et Jean Magerand veulent situer leur démarche dans la tradition des architectes qui depuis la Renaissance et aux grandes époques de mutation, à travers leurs écrits, projets ou réalisations qui font "manifeste", ont porté un regard sur l'avenir, fait le lien entre pragmatisme et considérations intellectuellement novatrices. Démarches de projection dans le futur souvent généreuses ( le cadre de vie Il idéal "), parfois radicales, rarement suicidaires mais souvent télnéraires, elles ne trouvent pas aisément leur place aujourd'hui dans une société pleine d'incertitudes et de contradictions, qui rejette souvent les "maîtres à penser" . Sur le fond, on retiendra pour l'essentiel que cet ouvrage met d'abord l'accent sur un monde contemporain caractérisé par la complexité, le bouleversement rapide des modes de vie, la mobilité croissante des individus, cette mobilité étant à la fois physique et mentale et induisant des formes de raccourcis dans l'espace et dans le temps. Ces mutations sont bien entendu encouragées par les grandes mutations technologiques de notre temps, les nouveaux moyens de communication et les gains de vitesse, mais aussi les nouvelles communications immatérielles, l'informatique, la cybernétique, la robotique. Cette analyse induit pour les auteurs une critique de l'héritage du mouvement moderne qui a si fortement marqué la pensée architecturale et urbaine depuis le milieu du 2Üème siècle: perçu comme un message universel, hors du temps et aussi hors du territoire il lui est en gros reproché de 8

proposer une réponses trop complexité et discussion est

vision figée et simplificatrice de la réalité, et des fragmentées et rationnalisantes où l'incertitude, la les dynamiques sociétales n'ont guère leur place. La ouverte!

Les auteurs nous plongent ensuite (ou plutôt en même temps) dans un univers où le rapport à l'espace, la perception de l'espace changent radicalement de nature, par l'intrusion des nouvelles technologies dans la vie de chacun. Car le sujet n'est pas seulement celui de la révolution informatique et des conceptions assistées par ordinateur, qui suppriment les planches à dessins dans les agences d'architectes. C'est aussi, à l'image de ce qu'Internet commence à nous proposer à travers les liens "hyper-textes", la capacité de se connecter sur plusieurs territoires en même temps, de combiner visions matérielles et immatérielles de la cité, de jouer sur la multiplicité de liens sociaux et culturels, de vivre autrement le rapport espace-temps en abolissant quasiment les distances. La forme de l'ouvrage surprend, elle déroutera certains. La manière même de construire un point de vue en assemblant des fragments de sujets très différents est inhabituelle et apparaît étonnante de prime abord. La lecture est écartelée entre des textes démonstratifs très construits n1ais très différents. Cette confrontation génère des frictions mais pas de réelles contradictions. Le lecteur averti ressentira les fUlnets et les symptômes de la lecture hyper textuelle. L'assemblage ainsi constitué semble construit à partir d'un texte beaucoup plus vaste. Cette forme d'écriture un peu "brusque" est finalement en parfaite cohérence avec le fond du discours. La vision par fragments d'informations choisies et juxtaposées est un clin d' œil à l'approche du réel par les "machines intelligentes" telles que nous les définissent les auteurs. Mais c'est bien au lecteur de maîtriser cette sorte de "zapping" et de construire sa propre pensée Cet essai pousse à l'interrogation permanente. Les auteurs prônent-ils un monde idéal, ou veulent-ils nous alerter sur un futur inéluctable et abominable? Leur lecture diffractée du réel s'oppose-t-elle à une culture moderne qui serait aveuglante? Peuton unilatéralement annoncer la mort du modernisme architectural? Au nom de quoi, de quelle logique? Où commence la science9

fiction, où s'arrête le rationnel? Les "nouveaux outils" nous emmènent-ils tout droit vers cette "Cité hypermédiate" que nous annonce le titre de l'ouvrage? Et de quoi est constituée la matérialité de cette cité bien immatérielle et abstraite? Quel quotidien nous prépare-t-elle ? Toutes les questions que se pose le lecteur ne trouvent pas forcément de réponse dans les limites du texte. Mais amener le lecteur à se poser des questions n'est-il pas la principale garantie d'une lecture enrichissante ? La remise en cause par les auteurs d'un certain "modemismefossile" interpelle. Comment un modernisme pourrait-il bien être dépassé? Mais au fil de la lecture, le point de vue du lecteur évolue. Il sent que ce qui pouvait paraître paradoxal porte en lui les germes de réalités plausibles. Les auteurs font glisser progressivement le Modernisme de ses bases cartésiennes disjonctives vers les nouvelles bases des sciences de la complexité. Par moments, apparaissent clairement les contours d'un modernisme renouvelé. L'instant d'après, le lecteur se ressaisit. Son entendement le tromperait-il? Se trouverait-il face à un mirage conceptuel? L'hypothèse du changement de paradigme accompagne le lecteur tout au long des textes. Cet essai sans concession nous fait tour à tour douter de nos cultures, redouter l'avenir et espérer à la fois. L'ouvrage dérange, il brise le confort intellectuel d'une certaine modernité. Mais en semant le doute, il invite chacun à explorer d'autres formes de vérité. La limite entre lucidité et provocation est parfois difficile à percevoir et le lecteur doit être en permanence sur ses gardes. L'ouvrage interroge sur la place l'homme dans ces nouveaux dispositifs. Avons-nous réellement besoin de ce monde construit autour des technologies nouvelles? A première vue, cet univers abstrait qui s'ouvre à nous ne paraît pas correspondre aux aspirations profondes du citoyen telles qu'elles s'expriment habituellement. Par nature, l'homme n'aime pas qu'on change ses repères culturels. Quant on interroge l'usager, sauf exception, il ne souhaite rien d'autre que ce qu'il connaît parfaitement. Cet essai nous propulse donc dans un monde où l'individu se trouvera de toute évidence contraint dans une culture qui n'est pas la sienne. En même temps, l'histoire nous a appris que l'évolution obligée des 10

techniques nous transporte en permanence et de manière inéluctable vers des mutations culturelles. La question est de savoir si elles seront subies ou maîtrisées, et comment 1'homme pourra les anticiper et se les approprier. Nos concitoyens expriment finalement des attentes contradictoires, beaucoup d'entre eux se sentent à l'aise dans ces nouvelles formes de modernité, mais une partie importante de la population est aussi à l'écart ou refuse cette révolution technologique qui déstabilise. Il faut être très attentif à ces inégalités. Entre mondialisation et besoin d'ancrage local, il faut construire de nouveaux repères à notre société, et il faut quelque part "atterrir" . Les nouveaux espaces de réflexion ouverts par les auteurs de cet ouvrage ne peuvent rester en friche. Ces propos invitent résolument Jean Magerand et Elisabeth Mortamais à poursuivre leur recherche, et peut être de le faire avec d'autres qui pourraient les rejoindre

Jean FREBAUL T

Il

QUESTIONS POUR UNE REVOLUTION

L'Architecture, l'urbanisme, et le paysage dans la tourmente des N.T.I.C.I
IN.T.I.C.
: Nouvelles techniques de l'information et de la communication.

charnières de l 'histoire, une invention capitale - qui ne résulte jamais du hasard - bouleverse l'ordre des choses, infléchit la trajectoire d'une société et enclenche un nouveau mouvement de longue durée. Imperceptiblement, depuis une bonne décennie, nous sommes entrés dans un mouvement de ce type. " Ignacio RAMONET 2.

" On connaît le mot de Karl Marx: "donnez-moi le moulin à vent etje vous donnerai le moyen-âge. " Nous pourrions ajouter, en le paraphrasant: "donnez-moi la machine à vapeur, je vous donnerai l'ère industrielle." Ou en l'appliquant à l'époque contemporaine: "donnez-moi l'ordinateur, je vous donnerai la mondialisation. "Même si de tels déterminismes sont forcément excessifs, ils résument bien cette idée centrale: à des moments

L'ordinateur est devenu, à lui seul, l'emblème d'une époque alors même qu'il entre à peine dans les habitudes du grand public. Quand on connaît les perfectionnements et les prolongements qui attendent cette machine, l'assertion d'Ignacio Ramonet nous en dit long sur l'importance des mutations culturelles du futur proche. En fait l'ordinateur semble n'être que le symbole de la partie émergente de l'iceberg. Face au "réel", tel qu'il est identifié et défini par nos sciences et nos cultures, entrent actuellement en action des nuées de savoirs, de méthodes, de théories, de concepts. Tous sont de facture nouvelle, et commencent à éclairer d'un jour inhabituel notre compréhension du monde en général et de la nature en particulier. Citées, entre autres, et en vrac, les sciences de la complexité, la théorie des chaos, l'écologie scientifique, la systémique, la théorie des ordres émergents, la cybernétique, l'intelligence artificielle, la physique quantique, les fractales, la théorie de la relativité, co-génitrices de l'ordinateur (ou de ses perfectionnements), ont déjà contribué à bouleverser des pans entiers de notre relation au réel. ..et au virtuel, partie intégrante du réel. Avec "l' imprédictibilité maîtrisée", c'est un nouvel univers de questionnements qui s'ouvre, remettant en cause nos certitudes laborieusement acquises depuis des siècles.

2

Ignacio Ramonet, Nouvelle économie, Le Monde diplomatique N°SS3, avril2000, p.l. 15

Nos vieux paradigmes3 volent en éclats sous le boutoir de ces nouvelles méthodes d'analyse, de quantification et d'évaluation. L'empire des statistiques et des probabilités succède aux certitudes déterministes du cartésianisme. Il s'ensuit une période trouble, perturbant les convictions que nous nous étions construites. Dès lors, il devient légitime de s'interroger sur la nature même du doute qui s'installe: sera-t-il un prédateur d'initiatives intellectuelles ou bien au contraire, construira-t-il de nouveaux référents méthodiques? Pour ajouter à la confusion née des N.T.I.C., l'informatique et son sbire, l'ordinateur, s'en mêlent à leur manière. Ils pénètrent tous les savoirs et toutes les activités humaines. Ils génèrent du bouleversement et du chaos apparent c'est-à-dire, au premier sens du terme, du désordre dans les sociétés contemporaines. Dans un même temps, en entrant par la grande porte dans tous les secteurs d'activités et de réflexions, les deux comparses deviennent connus de tous, jouent le rôle de référence commune et prennent peu à peu le statut de dénominateur méthodique et organisationnel commun. Paradoxalement, par ce biais, derrière le désordre qu'ils induisent, se tissent des liens de plus en plus solides entre tous les savoirs, initiant un véritable langage universel que nous tâcherons d'entrevoir dans cet ouvrage. Dans ce contexte de bouillonnement "souterrain" et mystérieux, qu'adviendra-t-il de spécificités comme l'architecture, le paysage ou l'urbanisme? Plus généralement, quel sera le comportement des

domaines de la conception 4 dans cette nouvelle donne? Telle
pourrait être la question centrale de cet ouvrage. Pour mieux saisir les mutations qui peuvent atteindre ces domaines, nous avons choisi de les re-positionner dans le contexte plus global de notre société tout entière.
3 Joël De Rosnay définit ainsi le paradigme: "mode de pensée faisant référence à des principes fondamentaux partagés par une communauté. Un changement de paradigme résulte de l'émergence de nouveaux modes de pensée et de référence. " Joël De Rosnay, I 'Homme Symbiotique, Editions du Seuil, Paris, 1995, p.380. Nous entendrons le mot paradigme dans ce même sens lorsque nous l'emploierons dans cet ouvrage. 4 D'une manière générale, dans cet ouvrage nous emploierons le mot conception pour désigner la conception en architecture, en paysage et en urbanisme. Le mot "concepteurs" désignera les architectes, les urbanistes, les paysagistes. 16

Des modes de vie remis en question Jusqu'à présent, dans le modernisme triomphant, les domaines de la conception d'aménagements ont été les instigateurs d'un

ordre matériel et spatial maîtrisé par un savoir-faire "moderne" 5.
Cette modernité-là était escortée d'un "ordre moderne", lui-même en adéquation dynamique avec les modes de vie contemporains qu'il générait. Il produisait et assumait, pour partie, le confort, la stabilité et la sécurité qui l'accompagnaient. Il était aussi et surtout en harmonie avec les approches et discours scientifiques, techniques, culturels qui constituaient les avant-gardes de son époque. Aujourd'hui, l'ordre moderne semble devenir inopérant, pour gérer nos sociétés, pour donner à tous un vrai logement, et à chacun le droit à une vie décente. Pourquoi ces savoir-faire, qui ont façonné notre culture, notre civilisation, restent-ils subitement inefficaces après avoir rendu tant de "bons et loyaux" services? Pourquoi deviennent-ils néfastes à la résolution de nos problèmes cruciaux? Pourquoi l'épopée moderne semble-t-elle tourner court et s'essouffler? Banlieues violentes et invivables qui se répandent, insécurité urbaine, dysfonctionnements économiques sont là pour nous le rappeler; l'ordre moderne perd, apparemment, chaque jour, un peu plus de son efficacité, il ne peut plus faire face à cette dégradation qui s'accélère. Les démocraties contemporaines, ellesmêmes, purs produits méthodiques et culturels de ce modernismelà, manquent de moyens, d'invention et très certainement de méthodes efficaces pour résoudre ces problèmes. Le phénomène continue de s'aggraver maintenant et le spectre de nos changements de mode de vie s'accélère, premier symptôme
5 Nous ne conférons pas aux mots moderne, modernisme et à la modernité, leur sens philosophique faisant référence à l'époque de la pensée dite "modernecartésienne". Nous faisons ici explicitement référence à l'époque qui a précédé et suivi la naissance de l'architecture moderne et qui touche de près ou de loin à l'utilisation de la notion d'espace dans l'aménagement et la construction. Il s'agit plus particulièrement d'une certaine modernité née à la fin du XVIII siècle et se prolongeant jusqu'à nos jours. Cette modernité se superpose, à peu de chose près, à la révolution industrielle et à son entrée dans notre quotidien. C'est d'un modernisme technique et scientifique dont il est question pour ce qui concerne la période précédant la naissance de l'architecture moderne et d'une modernité à dominante culturelle pour ce qui concerne la période située entre les années 20 et nos jours. 17

tangible d'une rupture insaisissable à la fois.

encore

plus

cruelle,

menaçante

et

Le malaise de la conception Force est de constater que les domaines de la conception ne font pas exception. Ils subissent, "quelque part", les mêmes tourments et connaissent les mêmes profonds malaises. Symptôme criant, les institutions et décideurs qui encadrent nos sociétés sont, semble-t-il, au premier abord, pour la plupart, incapables de comprendre les motivations profondes conduisant les maîtresd'œuvre à concevoir dans le cadre d'une modernité sans faille. Pourtant, paradoxalement, et tout particulièrement en France, la qualité de la réflexion et de la production, architecturale et urbanistique, est unanimement reconnue dans ces domaines. Nous nous attacherons donc à identifier les caractéristiques de ce paradoxe afin de déterminer la nature exacte de cette "qualité modernisatrice" qui semble boudée par nos démocraties contemporaines. Les concepteurs eux-mêmes se plaignent de l'accumulation des tracasseries sécuritaires, juridiques, économiques, réglementaires et techniques toujours plus nombreuses. La société sécréterait-elle une dose de plus en plus forte de contraintes, au point d'empêcher ses spécialistes d'atteindre leur objectif de qualité? Y aurait-il une sorte de "front commun de fait" contre la véritable qualité architecturale, et urbanistique? Les forces décisionnelles et le goût dominant se ligueraient-ils contre le talent de professionnels de l'aménagement unanimement reconnus? Interroger le passé pour répondre au futur A priori, pouvoir apporter une réponse à toutes ces interrogations sur le devenir des métiers de la conception semble procéder de l'astrologie plus que de la prospective. ComIne pour embrouiller un peu plus la situation, le vieux dicton affirme que l'histoire ne se répète jamais. Heureusement, comme par chance, certains processus d'évolution des savoirs scientifiques semblent se reproduire cycliquement, à des moments-clés 6.Ainsi, se créeraient des points de repère pour ceux qui s'intéressent au futur.
C'est du moins ce que démontre T.S. Kuhn dans La structure des révolutions scientifiques, éditions Flammarion, Paris, 1983. 18
6

Cette hypothèse de similitude entre notre époque et les époques passées sera donc sous-jacente à toutes les investigations que nous menons ICI. Pour tenter d'établir le bien-fondé de ce principe, nous nous pencherons tout particulièrement sur "l'époque-berceau" du modernisme au sens où nous l'avons défini précédemment. Observer le Mouvement Moderne au sein de son époque. Précisons en préalable que, dans cet ouvrage, nous aurons en permanence en filigrane le "projet"7 comme point de convergence des discours théoriques Modernes. Prévenons également le lecteur; notre discours s'élabore au fil d'une série de textes indépendants et parfois iconoclastes. Le point commun entre la plupart des articles que nous présentons, est qu'ils se situent à l'interface entre des savoir-faire passés et d'autres en devenir. Ils prennent appui pour partie sur l'étude des mécanismes d'élaboration des méthodes modernes au XIXe et leur prolongement au XXe siècle. Dans ce contexte, et au sein des domaines de la conception en aménagement, il semblait difficile d'échapper à l'évocation de l'Académisme des Beaux-arts et du rôle répressif qu'il a joué à l'encontre du Modernisme. Sûrement a-t-il d'ailleurs contribué, dans un jeu d'actions-réactions, à solidifier le Mouvement Moderne. Nous méditerons sur cette hypothèse. Dans le temps de gestation de naissance et d'installation de cette modernité, nous "pisterons" sommairement quelques transferts et traductions de méthodes, d'un domaine à l'autre, jusqu'à ce qu'elles aient terminé leur cheminement - généralement avec beaucoup de retard - dans les démarches des concepteurs. Nous chercherons à découvrir, dans cette époque, quelques points caractéristiques des mécanismes de transfert de savoirs et de méthodes entre sciences, techniques et arts. Mécanismes qui, semble-t-il, ont sous-tendu l'évolution de tous ces domaines
"Projet" est entendu au sens "projet d'architecture". Il s'agit du dispositif de mise en forme de la matière dans l'espace suivant les impératifs d'un programme, d'un principe de construction, d'une théorie, d'une inscription dans le site, d'une capacité d'usage, d'une fonctionnalité etc. Généralement le projet est traduit sous forme de documents graphiques et maquettes permettant une visualisation dans les trois dimensions. Il est l'anticipation, symbolique et conventionnelle, avec une taille réduite (gérée par une échelle), d'un espace à aménager ou d'une construction à effectuer. 19 7

suivant une même logique et qui ont donné naissance à "l'explosion moderne". Au sein de cette ébullition intellectuelle, nous nous efforcerons de mettre en évidence quelques mécanismes de traduction de méthodes scientifiques en démarche de projet architectural, paysager ou urbain. En particulier, nous nous intéresserons au vecteur, devenu dénominateur commun, et constitué autour de la fusion "espace-temps-mouvement". Dans ce contexte d'une époque à fort potentiel de développement, nous reviendrons sur la manière dont le "spatialisme" a constitué des bastions conceptuels au sein des discours modernes. Nous évoquerons la manière dont ces derniers se sont construits puis développés jusqu'à devenir hégémoniques. Une époque gémellisée ? Avec la révolution moderne nous avons la chance de posséder un exemple fabuleux de mutation rapide et fondamentale sur lequel repose l'essentiel de nos cultures contemporaines. Quels enseignements peut-on tirer de cette révolution et surtout comment? Par ailleurs, l'explosion de la productivité du XIXe siècle et la dynamisation de la productivité par l'informatique sontelles similaires quant à leurs mécanismes? Les effets secondaires indésirables de ces deux révolutions techniques et les perturbations qu'elles produisent ont-elles des points communs? Retrouverait-on aujourd'hui, dans cette logique, au sein de notre époque, certains mécanismes de réaction en chaîne similaires à ceux qu'a connu la société du XIXe siècle, que ce soit au niveau technique, scientifique, social ou artistique? L'aménagement comme révélateur d'une civilisation ... Afin de simplifier un peu notre travail, nous poserons comme postulat que les domaines de la conception ont toujours exprimé avec fidélité les aspirations profondes des sociétés qui les ont produites. Ils peuvent être l'expression exacte des modes de pensée, des attitudes, des techniques, des cultures d'une époque résolument tournée vers l'avenir, ils en sont alors les emblèmes. Ils peuvent tout aussi bien devenir les contrepoisons d'évolutions trop précipitées et prendre le statut de "valeurs refuges" face à des devenirs incertains. Ces domaines sont, par leurs réalisations opérationnelles et par leur mode de réflexion, des miroirs "déformants-re- formants". Ils expriment en trois dimensions, à 20

l'articulation entre la matière et l'espace, l'organisation fondamentale de la civilisation qui les élabore. Ils en traduisent aussi les contradictions et les paradoxes. Nous tenterons donc d'apercevoir fugitivement, au-delà de ces domaines, au-delà de l'effet de miroir, la manière dont notre civilisation moderne s'est mise en place. Nous essayerons ensuite d'identifier les symptômes d'installation d'une nouvelle civilisation. L'informatique exclue du champ de la conception L'histoire ne nous semble que de peu de secours pour identifier les potentiels de l'informatique au sein des savoirs de la conception. Du fait de sa jeunesse, cette technique récente n'a encore que bien peu été étudiée par les historiens. Le rôle "destructeur-re-fondateur" de l'informatique dans différents domaines a souvent été évoqué ces années dernières, y compris dans la presse destinée au grand-public. Mais un deuxième phénomène semble apparaître, qui risque d'être vecteur de mutations fondamentales: l'informatique entre massivement dans notre culture quotidienne. Constatons simplement, pour l'instant, dans ce préalable, que face aux contraintes hyper8- complexes, de tous ordres, l'informatique est devenue un fournisseur de solutions efficaces. Après que cette technique se soit totalement intégrée aux savoir-faire des agences de concepteurs, se pose la question de la place de l'informatique dans l'univers de la conception; se cantonnera-t-elle à son rôle de simplificateur de tâches permettant un gain de temps? Ou bien alors translnettra-t-elle ses "gènes méthodiques" à la démarche de projet 9 ? Se pose ainsi cruellement la question du statut de l'informatique dans le processus de création. Nous tenterons d'aller encore plus loin et nous nous interrogerons sur les potentiels de lecture que nous offre l'informatique; celle en temps réel en particulier. Nous rechercherons les typologies "d'écriture" qui peuvent lui être associées. Enfin, nous évoquerons l'univers méthodique qui

8

Le préfixe "hyper" revient à de nombreusesreprises dans l'ouvrage. Il évoque

pour nous un univers à "n" dimensions. 9 La démarche de projet correspond au processus de mise en forme des idées du concepteur. Son objectif est d'élaborer un projet au sens où nous l'avons préalablement défini. 21

accompagne l'informatique; nous parlerons à ce propos des "méthodes informatiques"lo. A ce propos, constatons simplement, pour l'instant, que la plupart du temps, un front commun s'oppose à ce que l'informatique échappe à son statut d'outil d'exécution et accède au rang de "partie intégrante de la conception"ll. Toute tentative de modeler une démarche de conception sous l'égide de l'informatique apparaît aussitôt comme un sacrilège perpétré par la "secte des technosciences". Avant de définir l'esprit du temps... Afin de mieux discerner nos futurs potentiels, afin de mieux cerner la problématique de l'impact des méthodes informatiques sur la pensée contemporaine en général et sur la conception en particulier, nous avons voulu évaluer un peu mieux quelques-unes des caractéristiques principales de notre époque. Nous avons donc formulé un certain nombre de questions, se rapportant à ce thème: comment le processus de naissance et d'évolution de la pensée du Mouvement Moderne, peut-il, une fois identifié, servir de modèle comparatif pour évaluer le potentiel d'évolution de nos savoirs dans le contexte des N.T.I.C. ? Partant de là, comment se définit la nature profonde d'une époque? Comment la conception l'exprimet-elle en général? Pour ce qui concerne notre époque, quelles en sont les caractéristiques scientifiques, techniques et méthodiques fondamentales? Quels ingrédients identifiables constituent "l'esprit de notre temps"? Quelles sont les pistes pour exprimer la spécificité de notre époque dans les domaines de la conception?
10 Nous mettons sous ce large générique de "méthodes informatiques" toutes les approches et méthodes nouvelles, qu'elles soient distillées par l'informatique ou qu'elles soient directement en résonance avec elle. Entrent par exemple dans ces catégories les dérivés cybernétiques de première et deuxième génération comme l'intelligence artificielle. Mais aussi, l'outil informatique qui en se combinant à "l'intelligence naturelle" et en l'assistant, a favorisé l'émergence de nouvelles méthodes spécifiques. Nous pensons également là aux différentes approches des "complexités inextricables" dans laquelle l'ordinateur permet à l'entendement humain de "prendre pied" et de naviguer en toute sérénité. Ces différents univers méthodiques, entre autres, s'additionnent et se complètent pour constituer ce que nous avons appelé les "méthodes informatiques". Il Les a priori professionnels sont tellement puissants qu'il est pratiquement impossible de faire admettre la différence entre l'outil informatique et les "méthodes informatiques" au sens où nous les avons définies précédemment.

22

Dans ce processus, quelle place occuperont les N.T.I.C.? Les domaines de la conception du Ille millénaire peuvent-ils reprendre à leur compte l'hypothèse de l'incertitude qui se généralise dans les autres savoirs, sous la pression des sciences de la complexité? Nous tenterons, dans cet ouvrage, d'apporter quelques éléments de réponses partielles et partiales. D'une nouvelle approche du réel à une nouvelle approche de la conception? Notre souhait est de porter, sur notre époque et sur ses potentiels, un regard personnel, qui "surfe" sur les nouvelles analyses scientifiques et philosophiques. Notre objectif est d'en tirer de nouveaux regards de concepteurs et par-là même de pouvoir fonder des modes d'écriture correspondant à ces changements de lecture. C'est principalement en termes de contexte et de méthodes que, dans cet ouvrage, nous posons la question de l'incidence des nouvelles technologies sur le renouveau de la conception. Avant de traduire un langage scientifique ou technique en langage architectural, paysager ou urbanistique - ou vice versa - il est nécessaire de posséder préalablement un "vecteur de traduction méthodique". Comme nous l'avons évoqué, le Mouvement Moderne, possédait le sien et c'était le trio "espace-tempsmouvement" dont les éléments fusionnent dans la spatialité. Les savoirs émergents, eux, ne traitent pas d'espace ou bien ils en traitent en termes très spécifiques. Il devient donc nécessaire, en premier lieu, de démontrer que la spatialité peut très bien être atteinte par le phénomène de désuétude partiel ou total; tâche difficile, voire suicidaire dans un contexte de spatialisation consensuelle et généralisée. Il convient ensuite d'identifier la nature des nouveaux dénominateurs communs susceptibles de "s'interfacer" entre tous les savoirs. Après cela, afin de "muscler" un peu nos assertions, nous mettrons en évidence la nature et le rôle effectif (ou potentiel) des nouveaux codes "inter-savoirs" déjà existants. Nous nous assurerons qu'ils sont indubitablement générés par les méthodes des nouvelles technologies. Nous testerons la manière dont de récentes approches émergent et dont elles ont déjà pu commencer à influencer l'évolution de nos savoirs de concepteurs. Enfin, en guise d'application, nous testerons quelques manières de traduire des langages et méthodes, 23

liés aux technologies nouvelles, en langages de concepteurs. Ou plus exactement, nous tenterons d'illustrer la manière dont il devient possible de construire un nouveau discours fondé sur les nouvelles bases paradigmatiques telles qu'elles se dessinent aujourd'hui. En d'autres termes encore, nous positionnerons les prémices d'un discours qui répondent à nos exigences quant à la nécessité de formuler des réponses d'aménagement "authentiquement contemporaines", c'est-à-dire en harmonie avec les nouvelles cultures qui se font jour. Nous essayerons de prévoir l'évolution potentielle des nouvelles démarches de conception, au contact des logiques de l'informatique. C'est en analysant les processus de migration des méthodes et des savoirs à partir de "l'intelligence de synthèse"12 que nous baliserons les principales pistes de réflexion sur le renouveau de la démarche de conception. A partir de là, nous proposerons des projets fondés sur ces nouveaux savoirs et sur ces nouvelles interprétations de la complexité. Il s'agit donc ici de prendre appui sur les approches renouvelées du réel mais aussi de proposer de nouvelles méthodes d'assemblage de ce réel. Cet apprentissage est, de notre point de vue un passage obligé pour que nous apprivoisions les nouvelles perceptions de l'univers complexe dans lequel nous vivons. C'est aussi dans cette optique que nous proposons de nous pencher à nouveau sur l'évolution de la pensée et des discours liés à la conception. C'est seulement à partir de là que nous serons véritablement en mesure de proposer une démarche de projet puis des projets architecturaux, paysagers et urbanistiques adaptés aux dimensions du nouveau paradigme et capables de participer à la synergie intellectuelle qui se développe en son sein.

12 Nous nommerons "intelligences de synthèses" tous les systèmes, méthodes, démarches, approches informatiques ou non, permettant de reproduire, imiter ou même comprendre tout ou partie de fragments de l'intelligence humaine. Nous donnons à ce terme un sens étendu; celui" d'intelligence artificielle" auquel l'on ajoute les intelligences humaines qui s'en trouvent prolongées, modifiées, interprétées et parfois même amplifiées. 24

Vers des univers infiniment précis, qui entrent en osmose avec l'imprédictible et les "logiques floues". Si nous avons choisi de situer cette typologie de recherche à l'articulation entre le "prédictible" d'une certaine science et "l'imprédictible" des concepteurs, c'est qu'un doute soudain et généralisé est au centre du débat qui nous confronte au réel. Ce doute est peut-être l'un des nouveaux communs dénominateurs entre les sciences qui se sont longtemps voulues "exactes", objectives et la conception suspectée de satisfaire aux exigences d'un subjectif discutable doublé d'un métaphorisme naïf. En un mot, avouons que nous avons certainement plus hâte d'émouvoir et de partager que de démontrer ou de convaincre. Cet ouvrage est construit à partir d'une série d'articles interagissant COlnme autant de fragments autonolnes. L'essentiel du discours se trouve peut-être au sein des non-dits, logés dans les vastes no man 's land, qui entourent nos textes. Les obsessions qui en suintent permettront au lecteur de mieux sentir la spécificité dont nous dotons ces non-dits. Cette manière d'écrire, d'une part s'oppose à la linéarité du discours, et d'autre part permet une construction complexe dans son développement. Nous voulions ainsi user d'une "manière"13 qui s'adapte à l'immensité et la complexité du champ à traiter. Nous avons enfin comme ambition d'utiliser un procédé qui illustre les nouveaux positionnements face au savoir et à la réflexion sur ce savoir. Une critique virulente du modernisme. Nous tiendrons tout au long de cet ouvrage des propos très durs contre le modernisme d'aujourd'hui que nous traitons, sans ménagement de "modernisme-fossile". Nous tentons, ainsi, de démontrer les contradictions que porte en elle la modernité contemporaine. Il ne faut surtout pas voir dans ces jugements intransigeants, particulièrement virulents et sans concession une attaque basse contre les concepteurs. Nous sommes, au contraire, particulièrement fiers d'appartenir à ce milieu où la sincérité des convictions et la qualité de la production passent avant toute autre considération; ces domaines constituent encore un îlot de
13Le mot "manière" est utilisé dans son sens "à la manière de", en référence aux architectes ou artistes dont on imite les spécificités, styles ou caractères architecturaux ou artistiques. 25

générosité, de bonne foi et d'ingénuité dans un océan de mondialisation perverse. Il faut interpréter nos propos avant tout comme une autocritique de notre pratique, de notre propre culture moderne, de notre propre époque. Nous nous y sentons totalement immergés et elle fait partie intégrante de notre savoir-faire et même de nous-mêmes. Depuis notre plus jeune âge nous sommes formatés par ce modernisme-là. Nous avons le sentiment que ce patrimoine intellectuel et culturel est un lourd handicap pour pouvoir franchir le seuil des nouveaux savoirs qui se mettent en place, propulsés par de nouvelles approches scientifiques et techniques, le tout dopé par l'outil informatique. Il faut surtout voir dans notre intransigeance vis-à-vis du modernisme une volonté de remise en cause du travail que nous avons effectué pendant la première partie de notre vie professionnelle; exercice difficile et périlleux qui consiste entre autres à renoncer à la reconnaissance acquise au sein d'un discours dominant et cela pour mieux faire aboutir des idées qui apparaissent au plus grand nombre comme appartenant au domaine de la fantaisie et de l'irrationnel, voire du ridicule ou même de l'inadmissible. Au-delà de nos propos parfois rugueux, il faut comprendre notre intention de provoquer, à notre manière, un électrochoc destiné à attirer l'attention sur le grand défi qui est lancé pour le XXIe siècle. De notre point de vue, le débat qui se profile à l'horizon est primordial et historique. Les paysagistes, les architectes et les urbanistes ne peuvent pas se permettre d'en être absents. De par leur formation, de par leurs savoir-faire en matière de conception, ces métiers sont potentiellement des forces de propositions, ils ont un rôle de premier plan à jouer dans l'élaboration d'un projet cohérent pour une civilisation nouvelle, à la hauteur de nos espérances. Il serait dommage que, comme au XIXe siècle, ils rejoignent l'avant-garde avec un siècle de retard ou presque. C'est la qualité de notre cadre de vie de demain qui en dépend et cette qualité passe par la construction d'une "utopie pragmatique" librement consentie... Puisse cet ouvrage participer à l'élaboration de cette utopie.

26

PETITES PRECISIONS SUR LE RAPPORT QUE NOUS ENTRETENONS AVEC LE POSTMODERNISME.14

Terme à prendre dans son acceptation globale philosophique. Nous esquiverons ici le débat sur le Postmodernisme, rendu particulièrement ambigu dans le domaine de l'architecture. Pour mémoire, les architectes ont donné une signification bien particulière à ce terme qui recouvre pour eux une reconnaissance de tous les courants de pensée architecturaux présents ou passés comme appartenant à un débat contemporain. Nous estimons que cette attitude allait bien sûr à l'encontre du "postmodernisme lyotardien" qu'il faut mettre en correspondance avec l'exposition "les lmmatériaux" ayant eu lieu à Beaubourg au milieu des années 80 et justement organisée par lF.Lyotard. Cette exposition a été, pour nous, l'une des portes d'entrée dans le nouveau paradigme. Pour la petite histoire, elle a été l'occasion de rencontrer lF Lyotard. Cet entretien inoubliable a largement contribué à nous faire prendre une attitude critique sur notre propre culture moderne de l'époque.

14