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Ville productive et mobilisation des territoires

De
222 pages
Les villes sont vues ici comme de nouveaux lieux productifs essentiels au fonctionnement de la mondialisation, et cet ouvrage vise à la compréhension du nouveau rôle de la ville au sein de la société postindustrielle. Pour s'affirmer comme un territoire à part entière dans la circulation mondiale, la ville est analysée comme un lieu d'agencement d'une nouvelle productivité sociale fondée sur les coopérations d'une multitude d'innovations sociopolitiques, économiques et urbaines de ses citoyens. Cette étude s'appuie plus particulièrement sur des cités d'Europe et du Brésil.
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VILLE PRODUCTIVE ET MOBILISATION DES TERRITOIRES

http://www.librairieharmattan.com diftùsion.hannattan@wanadoo.fr
harmattan 1(li),wanadoo. fr

@ L' Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01515-8 EAN : 9782296015159

Coordonné par Thierry BAUDOUIN

VILLE PRODUCTIVE

ET MOBILISATION DES TERRITOIRES

Publié avec les concours de la Direction des Relations Internationales du CNRS (PICS franco-brésilien CNRS/CNPQ) et du Conseil scientifique de l'Université Paris 8.

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

- RDC

ITALIE

Collection Maritimes dirigée par Thierry Baudouin, Michèle Collin et Jean Rieucau Mers, littoraux, ports sont au cœur des mutations qui bouleversent les rapports entre les sociétés et l'espace. La mondialisation de la production, des échanges, les exigences environnementales, les nouveaux modes de vie placent les sociétés littorales, les acteurs maritimes et portuaires au centre des recompositions spatiales et sociétales actuelles. Les représentations collectives, les images évoluent; une culture maritime renouvelée se met en place dans les cités portuaires du monde entier. Cette collection réunit universitaires, chercheurs, responsables des régions littorales et des villes portuaires, dans une démarche interscience et une approche comparative internationale. Comité éditorial: Thierry Baudouin, sociologue chercheur CNRS, Paris 8, Michèle Collin, sociologue chercheur CNRS, Paris 8, Jean Rieucau, professeur de géographie, Université Lumière Lyon 2.
Déjà parus

La politique maritime à l 'heure mondiale, Danièle Auffray, 2004. Ville portuaire, acteur du développement durable, Michèle Collin,2003. Mode d'appropriation d'un rivage. La baie du Mont Saint Michel, Michel Salilot, 2000. Les ports de plaisance. Equipements structurants de l'espace littoral. Nicolas Bernard, 2000. Urbanités des cités portuaires, coordonné par Thierry Baudouin, Michèle Collin, Claude Prélorenzo, 1997.

L'imaginaire marin des Français. Mythe et géographie de la mer, Michel Roux, 1997. Ces ports qui créèrent des villes, sous la direction de Claude Chaline, 1994. Ville et port XVllle-XXe siècles, sous la direction de Michèle Collin, 1994.

SOMMAIRE

fu.troducti on .......................................................................

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Thierry Baudouin: Ville productive et territoire commun Guiseppe Cocco: Au-delà du capital social, la constitution du commun Jeroen Klink: Une perspective brésilienne de gouvemance métropolitaine de l'ABC Alain Bourdin: Mobiliser et réguler, des démarches contradictoires? Leonora Corsini: Migration, mobilité et lignes de fuite: production et nouvelles teuitorialités Gerardo da Silva: Innovations logistiques dans les villes portuaires Arnaud Le Marchand: Entre l'échelle et le hasard: la gouvemance. Districts, ranges et conteneurs

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Fréderic Monié : Intégration productive et villes portuaires dans le Merc 0sur 181 Michèle Collin: De la ville productive post-fordiste 201

INTRODUCTION

Ce livre rassemble les investigations de chercheurs qui considèrent les villes comme de nouveaux lieux productifs essentiels au fonctionnement de la mondialisation. L'ensemble des auteurs participe depuis plus d'une dizaine d'années à des réseaux sur l'analyse des villes françaises et brésiliennes ainsi que sur les villes portuaires qui visent à la compréhension du nouveau rôle de la ville au sein de la société postindustrielle. L'optique commune essentielle de ces travaux est ainsi d'introduire la cité, certains diront plutôt la métropole, comme un acteur à part entière du procès actuel de circulation, au même titre que les deux structures de l'entreprise et de l'État jusqu'ici dominantes durant l'ancienne phase industrielle. On sait que les adaptations et transformations de ces dernières dans la mondialisation sont constamment étudiées, à travers notamment le rôle croissant des firmes multinationales et des confédérations continentales. De même, quelques métropoles globales ont été mises en évidence comme capables de regrouper les services nécessaires à cette nouvelle échelle dilatée de la production et du marché capitaliste. Mais cette mutation ne peut précisément être ainsi cantonnée à un seul grossissement d'échelle qui reproduirait les mêmes paradigmes de concentration hiérarchique qui ont structuré toute l'ère précédente, à un niveau simplement supérieur. Au-delà de cette taille désormais globale du marché et du commandement, il est également nécessaire d'appréhender les pratiques concrètes de circulation des hommes, des marchandises et des services dans le monde. Cette dimension, cette fois proprement mondiale, des rapports sociaux impliqués par ce procès de circulation met alors en évidence des mouvements de reterritorialisations beaucoup plus complexes et qui sont précisément révélés par les analyses du rôle des villes. La mise en

concurrence des cités, métropoles ou régions correspond en effet aussi à l'affirmation par chacun de ces territoires de ses stratégies spécifiques pour la captation des flux ou l'intégration de réseaux. En même temps que des normes globales émergent, ce sont ainsi de multiples productivités sociales issues de cultures et de savoirs au contraire très divers qui s'affirment. La mondialisation n'est nullement une massification universelle quoique disent, là encore, les analyses précisément globales qui tendent à s'en tenir aux profits que les grandes firmes tirent aujourd'hui de ces différences de potentiels entre les lieux. Les stratégies des villes éclairent l'autre aspect du phénomène, celui des initiatives et gouvemances au contraire très différenciées qu'elles génèrent en tant que territoires - au pluriel - de la mondialisation. Les manières dont les villes mobilisent leurs capacités et affirment de nouvelles dynamiques dessinent ainsi des subjectivités territoriales multiples. Les contributions de ce livre portent ainsi nécessairement sur des villes différemment contextualisées, en l'occurrence en Europe et au Brésil. On sort en effet des anciennes hiérarchies imposées par l'ancien premier monde de l'ère coloniale et ce sont des cités très différentes en termes de localisation et de développement qui innovent aussi des manières spécifiques d'élaborer des projets et stratégies pour affirmer leurs productions. L'interscience est donc également nécessaire pour dépasser les anciennes dichotomies disciplinaires et ce sont des économistes, géographes, politologues ou sociologues qui partagent et croisent ici leurs approches autour de la ville. Parmi ces analyses, plusieurs visent à préciser quelques variables propres à la taille de ces villes ou encore à leur environnement régional. Dans la mondialisation, les cités dites de taille moyenne sont ainsi à prendre tout autant en considération, d'abord parce que le processus de métropolisation mis en oeuvre ne procède pas seulement de l'individualisation autonome de la pensée dominante mais surtout de pratiques de coopérations. Les analyses présentées de ces reterritorialisations métropolitaines, allant de la proximité régionale à des relations

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intercontinentales en passant par le cadre national, traversent toutes la plupart des frontières instituées de l'ère industrielle. Les relations de ces nouveaux territoires pertinents de la mondialisation avec celui de l'État sont particulièrement investies, eu égard au centralisme encore très prégnant des environnements français et brésiliens majoritairement étudiés. Des divergences apparaissent sur la mise en relation éventuelle des capacités de mobilisation des acteurs avec le fonctionnement démocratique propre à la ville. Certains analysent une production de la cité essentiellement assurée par des politiques publiques pendant que la plupart mettent plutôt en évidence la centralité des conflits et la capacité créatrice de ces disensus pour la communauté citadine. Pour un grand nombre de chercheurs, c'est le degré d'autonomie dont peuvent bénéficier les cités au sein de structures étatiques plus ou moins centralisées qui apparaît comme déterminant de leur capacité de mobilisation des acteurs et des territoires. Le rôle de la culture et du patrimoine immatériel local apparaît alors comme essentiel dans l'activité économique. L'économie, en même temps que son rôle apparaît central dans les gouvemances de ces villes, semble ainsi être appréhendée de manière renouvelée par l'ensemble de ces affects territorialisés et se transformer elle-même. La ville productive dessine alors d'abord un territoire d'innovations des formes de production démocratiques. Thierry Baudouin

Il

VILLE PRODUCTIVE ET TERRITOIRE COMMUN Thierry Baudouin Sociologue chercheur au CNRS, Laboratoire Théories des Mutations Urbaines Institut Français d'Urbanisme, Paris 8, UMR 7136
RÉSUMÉ La mondialisation fait de la ville un acteur économique essentiel. Avec les formes instaurées durant l'ère industrielle par l'entreprise et l'État, ce lieu territorialisé innove des coopérations qui mettent en avant la démocratie comme un outil productif majeur. L'exemple des villes dites portuaires montre ici comment les disensus multiples des acteurs de la cité peuvent devenir productifs dans l'affirmation commune d'un territoire. ABSTRACT Globalisation has transformed the city into a major economic force. With powers of private company and state during industrial period, urban place have now the capacity to invent new forms of democratic cooperation as productive tools. The example of port cities shows that the multiple disensus of urbans actors can exert new forms of local power and influence on the global stage.

On considère ici le pouvoir des cités sur la gestion de leur avenir comme une caractéristique essentielle de la nouvelle production de richesses qui se substitue à celle de l'industrie fordienne. L'élargissement progressif des formes de gouvernance de la ville a d'abord été essentiellement mis en évidence par l'analyse des urbanistes. Leur notion de projet urbain a très utilement permis de formaliser une nouvelle approche de la production de la ville dans les domaines de la recomposition des quartiers centrée sur la recherche d'un nouveau modèle d'action publique. Au sein des États centralisés comme la France, cette dimension méthodologique pour assurer essentiellement la régulation d'un contrôle des impondérables de

processus techniques longs est logiquement décidée «par en haut» pour viser, en termes plus politiques, une meilleure « concertation» avec la «population locale». Ce nouveau « management» ne constitue pourtant qu'une très faible partie de la gouvemance telle qu'on l'entend ailleurs. L'apport des sciences politiques a alors consisté à provisionner ces collectivités locales encore très inexpérimentées des « meilleures pratiques» en la matière. La gouvemance y apparaît alors déjà comme une affaire de choix de nature politique pour la cité, même si elle continue toujours à se limiter à des problèmes d'adaptation locale de techniques de gouvemabilité venues d'ailleurs. Or, au-delà de ces choix de règles de gestion sous lesquelles la plupart des études tendent à ensevelir le phénomène en France, nous voudrions réinvestir ici la gouvemance en tant que pratiques spécifiques de chaque ville qui s'appréhende comme un acteur économique ayant besoin de modes socio politiques de régulation adéquats au développement de son propre territoire. Nous insistons particulièrement ici sur cette dimension économique déjà analysée (Remy 2000) qui paraît en effet essentielle pour comprendre la remise en cause, par ces pratiques de gouvemance, des anciens modes centralisés ou exogènes de gestion auxquels les mondes industriels nationaux avaient longtemps soumis les «collectivités locales ». À l'époque industrielle, cette collectivité locale n'était abordée en tant qu'espace économique qu'exceptionnellement, et pour mettre en évidence le déterminisme auquel ses habitants et son urbanisme étaient soumis par les véritables acteurs qu'étaient alors la firme et l'État-aménageurl. Mais la mondialisation constitue un procès transnational de marchandisation qui, d'une part, relativise l'État et par ailleurs demande l'extemalisation de nombreux services hors de l'entreprise. C'est ce processus de contextualisation des biens qui fait des villes un nouvel acteur essentiel de la production post1

On se souvient par exempleen la matière d'un chef-d'œuvre de cette vision

structuraliste de la ville fordienne, encore loin d'être disparue dans l'urbanisme français: Manuel Castel1s et Francis Godard, 1974.

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fordienne. Cela a pour conséquence de faire de la cité un cadre générateur de plus-values qui s'émancipe d'abord de l'ancienne logique de reproduction dans laquelle l'enfermait l'urbanisme industriel. Surtout, c'est la notion même d'économie qui est en passe d'être bouleversée par cet acteur territorialisé de la globalisation pour lequel le caractère durable du développement est en quelque sorte une qualité substantielle. La ville désigne donc un acteur de l'économique qui s'ajoute aux deux qui avaient régi les deux derniers siècles industriels, l'entreprise et l'État. Bien au-delà de quelques « cités globales », c'est bien l'ensemble des villes qui s'impose aujourd'hui comme lieu majeur de la création de richesses, comme le montre l'intense concurrence que la mondialisation introduit entre elles. A contrario, cette compétition révèle aussi les très faibles résultats des anciennes collectivités locales restées soumises aux États centralisés. On vient de voir que ces puissances publiques centrales exigent pourtant à présent de leurs collectivités quelques formes de gouvernance pour qu'elles s'affirment aussi, notamment sur le marché européen. Mais il s'avère que la gouvernance de chaque cité ne se décide ni ne s'impose d'en haut pour être d'abord un processus d'inventions (au pluriel) de ses acteurs en fonction des compétences de leur territoire et de leurs propres capacités. Ce processus d'innovations nécessairement spécifique à chaque cité dépend ainsi de son histoire ainsi que des stratégies projetées. Cela signifie la fin de la hiérarchisation traditionnelle dans la sphère publique: non seulement ces innovations ne sauraient être issues d'une décision venue d'un échelon supérieur mais, surtout, elles émanent d'une ville appréhendée comme une puissance publique en soi. Pour les villes des pays encore gouvernées par la structure régalienne de l'ère industrielle leur immense majorité comme les Français le savent tout particulièrement -, le processus est donc nécessairement lent et difficile. Nous en examinerons deux aspects principaux. Dans une première partie, les conditions de cette émergence de la ville productive dans les États restés centralisés seront mises en évidence dans les villes portuaires. On y analysera successivement les deux notions de communauté et de coordination 15

portuaires pour mettre en évidence le rôle décisif de la coopération comme forme productive moderne. Nous verrons ensuite que ces nouvelles gouvernances ne fonctionnent pas non plus selon le mode consensuel qu'imposaient les pouvoirs centralisées et hiérarchiques de l'ère industrielle. Les gouvernances de la ville peuvent même se caractériser principalement par leur capacité d'enregistrer des disensus et, surtout, de les valoriser dans le développement d'un territoire commun.

L'émergence de la ville productive: portuaires

l'exemple des villes

La mondialisation a profondément remis en cause les modalités productives qui fondaient l'ère industrielle, quand bien même cette dernière semble s'imposer encore à beaucoup comme un paradigme susceptible d'une pleine restauration, qu'il s'agisse du statut des salariés ou des pouvoirs du patron dans l'entreprise fordienne. Le changement concerne pourtant la manière même de produire, précisément à la fois en termes de travail et de territoire, les deux composantes de la société postindustrielle dont il est d'abord nécessaire de montrer ici l'interconnexion profonde, même si beaucoup de scientifiques regrettent aussi l'époque où sociologie du travail et urbanisme étaient deux « disciplines» bien distinctes. TIest en effet nécessaire de considérer de concert le dépassement non seulement des deux caractéristiques du travail propres à la fabrique, l'organisation hiérarchique et la division fonctionnelle, mais aussi de leurs deux formalisations spatiales de l'entreprise ainsi que de l'État. D'une part, les formes de travail et les lieux dans lesquels elles s'inscrivent à présent se multiplient mais aussi s'articulent différemment et, surtout, spécifiquement en fonction des acteurs qui les mettent en oeuvre comme nous allons le voir. Cette correspondance entre les structures productives et leurs formes spatiales n'a longtemps été soulignée que par le

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seul Foucault1. C'est la «crise », comme les Occidentaux ont longtemps dénommé ce qu'ils appellent aujourd'hui la mondialisation, qui a fait apparaître l'entière relativité de la spatialisation des structures productives dominantes de l'Occident. Il a bien fallu admettre très progressivement non plus un accident de parcours du capitalisme post-colonial mais bien la mise en œuvre d'un processus de déterritorialisation-reterritorialisation tel que l'avaient déjà mis en évidence Deleuze et Guattari dans Mille plateaux à la même époque en 1980. Les deux spatialisations industrielles jusqu'ici prépondérantes, celle de l'usine pour la production et celle de l'État-nation pour le marché, furent relativisées. D'une part le rôle sans cesse croissant de firmes globales diminue considérablement le pouvoir de l'entreprise traditionnelle tandis que, de l'autre, l'institutionnalisation de marchés à une échelle dorénavant continentale (Union Européenne, Mercosur, Nafta...) s'accompagne d'une fédéralisation des pouvoirs jadis souverains des États. On a alors été tenté d'expliciter cette remise en cause comme une disparition pure et simple du rôle même de l'espace dans la production moderne. Le capitalisme global, censé pouvoir désormais fabriquer n'importe quoi, n'importe où et n'importe quand grâce à sa nouvelle division du travail, permettrait dorénavant une circulation aussi permanente qu'ubiquitaire. En réalité, une telle analyse visait surtout à prolonger l'ancienne prééminence occidentale qui se trouverait cette fois simplement dilatée dans une massification à l'échelle de la planète tout entière. Non seulement Virilio, mais aussi Attali qui gémissait devant un leadership en voie de passer en Asie ou encore Coriat qui décrivait des réformes d'ordre essentiellement technologique mises en avant dans cette dernière région, ont puissamment contribué à retarder ainsi la prise de conscience en Europe de ce qu'est véritablement la mondialisation. Depuis, la notion d'échelle reste d'ailleurs très abondamment utilisée par tous les pouvoirs institués désirant simplement s'adapter à des mutations réduites à un banal effet de taille.
Cf., notamment, son avant-dernier cours au collège de France, Michel Foucault, 2004.
1

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Or les territoires productifs de la globalisation ne sont pas plus vastes, mais d'abord autres, et leur avènement ne peut être réduit à une déspatialisation d'un institué occidental qui serait désormais universel. TIss'inscrivent, tout au contraire, en pleine relation avec l'affaiblissement des formes de régulation des deux acteurs prédominants de la phase économique occidentale précédente. C'est Foucault qui souligne d'ailleurs aussi en permanence que la société n'évolue qu'à travers un dépassement permanent d'une forme de pouvoir par une autre. En l'occurrence, d'une part, l'affaiblissement de la structure régalienne et de son commandement hiérarchisé redonne à d'autres acteurs territoriaux des opportunités dont ils avaient été largement privés durant l'ère industrielle des marchés de dimension nationale. En même temps, l'éclatement de l'entreprise taylorienne comme institution monopolisant la totalité non seulement du procès de travail et de sa valorisation - de la conception à l'assemblage puis la vente des marchandises - mais aussi de la vie du salarié - de sa formation à sa retraite - induit une autre socialisation de la production reposant aussi sur des territoires différents. En même temps que les productions autrement socialisées, les nouveaux marchés transnationaux où elles sont valorisées dessinent la ville comme un territoire productif essentiel de la globalisation. Au marché captif de dimension fondamentalement nationale, se substituent des opportunités multiples de contextualisations d'une production désormais globale mais qui adapte de plus en plus spécifiquement ses fabrications aux lieux et aux temps de leurs consommations. En d'autres termes, si n'importe qui fabrique désormais n'importe quoi, n'importe où et n'importe quand, les assemblages de ces productions mondialisées en vue de leurs valorisations se complexifient tout au contraire de plus en plus finement à travers ce que l'on appelle leurs contextualisations. Ce n'est plus dans la production directe qu'est générée l'essentielle de la valeur mais bien à travers cette multiple marchandisation d'un produit prenant différentes formes adaptées à des consommations locales. On a ainsi vu naître, au sein de marchés d'une dimension désormais continentale, une activité logistique démultipliée pour la 18

contextualisation des produits. Bien évidemment, les anciens modes de pensée tentent toujours de préserver l'ancienne dimension nationale du marché. C'est encore tout particulièrement le cas en France où les ingénieurs d'État tentent de réduire cette logistique à l'ancien transport industriel tandis que, dans un autre camp, les antimondialistes détruisent des Mac Do qui ne sont pourtant symboliques que de la massification fordienne d'hier. Ces idéologies fordistes n'empêchent nullement la dimension glocale du capitalisme postindustriel de se fonder sur les compétences marchandes de cités. Ces dernières sont de plus en plus nombreuses à s'insérer dans des marchés transnationaux pour être à la fois capables de saisir les socialités particulières de leur arrière-pays et d'y adapter des productions globales. L'entreprise fordienne est en effet incapable de réguler sous la forme salariale traditionnelle le nombre énorme de compétences nécessaires pour saisir ces interfaces. L'économie disait jadis que les firmes pouvaient externaliser quelques services au sein de la fameuse, et vague, notion d'» ambiance» qu'utilisait Alfred Marshall dès 1919 pour caractériser l'utilité des cités du point de vue de l'entreprise. Pierre Veltz élargit de nos jours pour la firme cet usage de la ville qui accède au statut d' «externalité positive» (Pierre Veltz, 1996 et 2006). Le sociologue peut dire à présent que cette vision hiérarchique d'une externalité, positive ou négative, de la cité pour l'entreprise appartient au passé: c'est bien la ville qui devient le lieu essentiel de la production de richesses puisque c'est en son sein que sont innovés la plupart des services qui marchandisent des biens en perpétuelle transformation. Le libéralisme centre tout autour de l'activité entrepreneuriale, c'est-à-dire très audelà de la seule entreprise dans son acceptation fordienne. On vient de le rappeler, cette mutation est encore largement niée en Occident par les résistances des deux protagonistes du capitalisme industriel qui se réfèrent toujours au vieux monde. On connaît les chantages actuels aux délocalisations sauvages d'un patronat rêvant toujours d'en revenir aux OS de l'ère fordienne, qu'ils soient nationaux, coloniaux ou maintenant 19

post-coloniaux, tout comme la négation de la mondialisation d'une gauche antagoniste luttant pour le retour du plein-emploi dans les usines et contre une « américanisation ». La révolte des banlieues françaises de la fin 2005 a montré précisément combien le système français avait pu laisser les anciennes cités ouvrières des années soixante se dégrader durant plus de vingt ans sans rien y changer, comme si elles pouvaient encore servir, comme si les jeunes pouvaient encore aujourd'hui accepter de se définir en tant que simple force de travail sans formation devant se reproduire dans des cités proches de « leurs» usines! Il est important de noter ici que ces résistances des forces instituées de l'ancien monde productif par rapport au nouveau constituent une constante historique. Celles de la mutation précédente, lorsque l'anarcho-syndicalisme des métiers refusait l'usine taylorienne au début du 20° siècle, furent notamment bien analysées par Jacques Rancière1. Ces pratiques proprement réactionnaires, pour importantes qu'elles soient, ne doivent néanmoins pas masquer l'essentiel, les luttes beaucoup plus innovantes conduites aujourd'hui par les nouveaux acteurs de ces reterritorialisations de la mondialisation. Contraint de sortir des entreprises, ou des forteresses ouvrières selon le point de vue, les créateurs de richesses post-industrielles se fondent sur les spécificités d'autres territoires productifs où les villes jouent cette fois le rôle essentiel. Cette nouvelle territorialisation de la production a pour effet essentiel de bouleverser largement le rapport socio politique entre les acteurs productifs tel qu'on l'appréhendait dans la période industrielle. La création de richesses au sein de la ville concerne d'une part un nombre croissant d'acteurs et implique surtout des coopérations qui mettent en valeur l'existence d'un territoire qui est à valoriser. La ville peut se caractériser comme un instrument de captation de flux susceptibles de recevoir les valeurs que les divers acteurs de la cité peuvent ajouter. Cet outil à l'échelle d'une circulation globale implique la mise en
1 Notamment dans Les révoltes logiques, sa remarquable revue des années 1975-85. 20

commun d'un point de vue territorial. La notion de territoire commun émerge progressivement de cette contrainte, au départ purement économique pour chaque acteur, d'un espace dont la productivité dépend des compétences de beaucoup. En prenant pour exemple les villes les plus directement branchées sur le procès de circulation, les villes portuaires, nous examinerons deux formes concrètes de ces coopérations émanant successivement de communautés d'entreprises et de coordinations de travailleurs. On y verra plus clairement la nature de ces coopérations. Le dépassement de la nature antagonique des anciens rapports industriels de classe pour une nécessaire formulation de stratégies communes dans la cité ne génère en effet aucune participation ni collaboration consensuelle, beaucoup moins en tout cas que la forte institutionnalisation du fordisme avait pu en secréter. Tout au contraire, l'obsolescence de la machinerie hiérarchique propre au monde industriel génère au sein de la ville l'affirmation de disensus qui s'avèrent indispensables pour innover des solutions. Le rapport social fondamental entre le travail et le capital ne disparaît ainsi nullement mais se réagence selon des formes en devenir dont nous allons voir deux exemples.

L'exemple

des communautés

portuaires

La simple observation d'un classement des trafics laisse immédiatement apparaître la domination des ports dirigés par leur ville. La gestion aux mains des élus d'un patrimoine économique qu'ils ont en charge de développer se distingue de la logique des ports «autonomes» confiés à une technocratie d'État. En interdisant les anciens trafics nationaux « captifs », la mondialisation rend en effet de plus en plus inefficace la gestion proprement rentière de représentants de l'État et de dockers coupés de la société qui les entoure. Lorsque s'impose la concurrence, celle précisément des places capables d'élaborer des politiques de développement de leur territoire, les résultats sont clairs. Il existe de très importants ports d'État, mais ceux qui bénéficient directement de la gouvemance de leur cité 21

sélectionnent avec un bien plus grand dynamisme les flux qu'ils captent parce qu'ils visent aussi les plus-values que peuvent leur apporter les acteurs de « la place ». Au sein de chaque place d'Europe du Nord qui domine les échanges de l'Europe avec la mondialisation, une instance généralement dénommée communauté portuaire regroupe depuis longtemps les principaux acteurs privés et publics pour assumer des orientations économiques et politiques dont dépend une large part de la vie de la cité. Nous sommes en face d'une institution qui déborde donc la frontière du public et du privé dans deux directions. La communauté portuaire mène tout d'abord des stratégies territorialisées très différentes de la planification d'État de l'ère industrielle. La « place» contextualise ses activités dans des mouvements de reterritorialisations s'émancipant des anciennes fonctions instituées par le pouvoir central. Dunkerque par exemple ne se confine plus au rôle de port sidérurgique national pour s'affirmer beaucoup plus largement comme une ville portuaire flamande. Par ailleurs, la notion de communauté portuaire déborde aussi l'autre paradigme de l'entreprise qui a également dominé toute l'ère industrielle. Elle valorise l'ensemble des firmes de la place en mettant en évidence un cadre concurrentiel, c'est-à-dire à la fois conflictuel et coopératif. Chaque firme défend ses intérêts mais coopère aussi avec les autres sur certains objectifs. C'est cette intrication du territoire et de la coopération qui a pour conséquences essentielles de mettre en relation une multiplicité d'acteurs exprimant un intérêt commun vis-à-vis de stratégies spécifiques. Nos recherches comparatives européennes entre Anvers, Rotterdam, Gênes, Barcelone et Le Havre, Dunkerque, SaintNazaire ou Marseille ont mis en évidence que l'affirmation d'une telle gouvemance de la compétitivité de chaque ville est étroitement liée à cette interconnexion que la place est ou non capable de réaliser entre les potentialités économiques de sa situation géographique et les compétences et les dynamiques de ses acteurs (Collin 2001). Cette mise en relation de la contextualisation géoéconomique et des savoirs locaux ne peut être

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