Arts, politiques et pouvoirs
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Description

Les articles réunis dans cet ouvrage abordent divers aspects du royaume du Dahomey sous l'angle des conséquences de sa confrontation avec la France et de la colonisation, à travers les diverses formes d'expression plastique. La circulation des objets dahoméens hors de leurs lieux de production, en poursuivant en Occident d'une certaine manière la voie ouverte par les cabinets de curiosité, va être à l'origine de leur intégration dans une conception universaliste (et figée) de la culture.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 75
EAN13 9782296698109
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Arts, politiques et pouvoirs

Les productions artistiques
du Dahomey (Bénin) :
fonctions et devenirs
Collection « Ethnoesthétique »
Dirigée par Nadine Martinez

Cette collection s’adresse à tous ceux qui souhaitent approcher les œuvres d’art selon une double lecture : la philosophie de l’art enrichie par les données de l’ethnologie (dans son sens large d’étude d’un contexte de production et d’utilisation). Les écrits , de différents formats, dynamisent une jeune science : l’ethnoesthétique . Auteurs et lecteurs se rencontrent autour de la recherche du sens de l’oeuvre d’art.

Contact : site de l’Harmattan

Déjà publié

Nadine Martinez, Art contemporain/ art traditionnel. Aller-retour Mali-Mali , 2009.
Nadine Martinez, La réception des arts dits premiers ou archaïques en France , 2010.
Nadine Martinez, Ecritures africaines , 2010.


© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris


http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11744-0
EAN : 9782296117440

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Marlène-Michèle BITON


Arts, politiques et pouvoirs


Les productions artistiques
du Dahomey (Bénin) :
fonctions et devenirs


Réflexions


L’Harmattan
* Renvoi vers la bibliographie


Couverture : Portrait photographique de Béhanzin (droits réservés).
Avant-propos
L’ensemble des articles réunis dans cet ouvrage abordent divers aspects du royaume du Dahomey sous l’angle des conséquences de sa confrontation avec la France puis de sa colonisation, à travers plusieurs formes d’expression plastique en terre d’Afrique et en terre d’exil.
Les catastrophes que constituent pour une société les défaites militaires venant d’un conquérant nouvellement apparu dans le champ géopolitique, que celles-ci soient suivies d’un asservissement durable ou non, modifient en effet fondamentalement l’ensemble de ses structures. Le caractère spécifique de ces dernières, qui intégrait à la fois le dynamisme propre de la société considérée et les interactions historiquement établies avec ses voisins habituels, s’efface plus ou moins rapidement pour être remplacé par la vision des vainqueurs.
L’histoire des conquêtes coloniales occidentales, que ce soit en Amérique, en Afrique ou en Asie, est un exemple de ces situations où les sociétés conquises sont amenées à se penser à travers « la vision des vaincus ». À cet égard, le rôle, le changement de statut, de fonction des représentations qui sont associées aux artefacts pour lesquels une intention, un savoir-faire, une partie de la fonction excèdent ou sont détachés d’une destination purement utilitaire - ce qui dans la culture occidentale recouvre très grossièrement les catégories de l’art, (sous les diverses locutions par lesquelles il se décline : art, objet d’art, art décoratif, ornementation, art religieux, etc.) - sont particulièrement représentatifs de la violence de la confrontation. Le butin, qui dans les conflits entre sociétés proches se résout par un changement de propriétaire, aboutit dans ce contexte historique à une redistribution des artefacts. Les fonctions de ces derniers s’effaçant en grande partie du fait de la perte d’autonomie et de l’acculturation, leur perpétuation se modifie en assimilant involontairement (par l’appropriation) ou consciemment les représentations que le vainqueur y associe. En retour, comme à la fois l’histoire de l’art et des institutions muséales l’ont montré, cette confrontation va aussi rénover, avec le temps, la vision des vainqueurs.
La chute du royaume et ses conséquences immédiates en terme de destination du butin indique, cette fois du côté des vainqueurs, un infléchissement dans la fonction attribuée aux produits de l’appropriation guerrière, généralement dévolue à l’enrichissement, vers la constitution de collections muséales publiques. Infléchissement illustré ici par le travail « de copie » et de conservation de Waterlot, méticuleuse fourmi accumulant les collections en provenance de sociétés qui lui semblent en danger.
Les articles sur les bas-reliefs d’Abomey et sur le vodoun Legba montrent que la production artistique, liée soit au domaine religieux soit à la mise en scène du pouvoir royal, intègre leur fonction à leur réalisation plastique. C’est ainsi que la disparition du royaume modifie la fonction des bas-reliefs : ceux-ci deviennent une part du patrimoine historique perdant désormais leur actualité, ne subsistant que comme témoignage d’un passé sans relation au caractère sacré du pouvoir et abandonnant la partie liée à la cosmogonie de leur décor. En ce qui concerne le vodoun Legba, si ses fonctions religieuses résistent mieux, il est significatif d’observer la vision dépréciative qu’ont pu en avoir les premiers visiteurs occidentaux et même les auteurs africains.
La circulation de ces objets en poursuivant d’une certaine manière la voie ouverte par les cabinets de curiosité, spécificité européenne, va être à l’origine d’une intégration de ces sociétés dans une conception universaliste et figée de la culture.


P.R.-R./M.-M. B., Vanves, mars 2010.
De la chute du roi Béhanzin et de ce qu’il advint du butin
DE LA CHUTE DU ROI BEHANZIN
ET DE CE QU’IL ADVINT DU BUTIN


Quand on s’intéresse à l’histoire de la conquête du Dahomey par les troupes coloniales françaises, l’impression qui domine est celle que l’on ressent devant les désastres qui transforment inévitablement les acteurs d’un drame en personnages tragiques. De ce fait l’appréciation de leur rôle, compris trop vite comme un destin, n’évite pas toujours les simplifications et occulte généralement les interrogations. En particulier la vie du roi Béhanzin {1} laisse le sentiment d’inachevé et de tristesse que donne toujours le destin d’un homme dont on sait qu’il se réduira au bannissement et à l’exil.
Ces impressions proviennent essentiellement du fait que le rôle joué par Béhanzin dans cette tragédie reste en grande partie méconnu et les questions inhérentes à ce point, sans réponses certaines. En effet, on ne peut s’empêcher de s’interroger sur la possibilité pour Béhanzin d’agir autrement au cours de cette guerre qui allait le déposséder de son pouvoir, et en supposant qu’il l’eût pu, de se demander en corollaire : « Est-ce que l’histoire du royaume en eût été infléchie » ?
Il ne s’agit pas bien sûr, de se livrer à un exercice vain de réécriture de l’Histoire à partir des enseignements acquis au cours de la période de plus d’un siècle qui nous sépare de ce conflit, mais peut-être d’essayer de mieux appréhender sa propre implication au long de ces événements déterminants et ses conséquences.
Ces questions - dans une certaine mesure, toujours d’actualité, puisque ces circonstances historiques eurent des effets qui se perpétuent de nos jours - sont posées ici et qu’il y soit répondu ou non, elles méritent d’être traitées par tous, historiens classiques ou historiens traditionnels familiaux ou royaux ou par toute personne posant comme préalable l’humilité devant les faits et la prise en considération de multiples angles de vue. Et ce, à partir du moment où il n’y a pas essai d’utilisation et de manipulation de la figure devenue maintenant quasiment légendaire du roi Béhanzin - au fur et à mesure qu’elle disparaît dans l’épaisseur que le temps crée entre elle et nous. En effet, Béhanzin ne mérite pas d’être utilisé, dans un sens ou un autre, comme un héros positif ou négatif, ni d’être tardivement et miraculeusement trouvé nouvel adepte d’une religion révélée contre une autre, d’un clan contre un autre, d’une région contre une autre. Le respect demande que l’on se mette à son service et non pas que l’on s’en serve.
1 : Préparation du Centenaire de Béhanzin à Djimé, décembre 2005.
Aujourd’hui les cendres de Béhanzin se sont refroidies et le temps passé a permis de cicatriser quelques douloureuses blessures. Les organisateurs du colloque « Centenaire de la Mort du roi Béhanzin, 1906-2006 » avaient justement désiré commémorer ce court règne et s’étaient donné comme objectif d’en rappeler les circonstances et de faire connaître ce personnage. Il est grand temps d’essayer de présenter des interprétations sur son règne et son action, un tant soit peu objectives et d’examiner avec sérénité la période concernée et au-delà de la légende, de réévaluer enfin la figure de Béhanzin en évitant des instrumentalisations partisanes.
Pour ce, il est nécessaire d’évoquer rapidement la vie de ce roi et à quel contexte historique fort complexe il fut confronté de manière brutale ; quelles furent ses initiatives, ses buts, sa démarche, son champ d’action, ainsi que l’aboutissement de cette guerre et ses conséquences.

Les sources

Une des premières difficultés rencontrées réside dans le fait que la plupart des renseignements dont nous disposons sur Béhanzin ont été consignés par des personnes qui n’étaient ni de sa culture ni de son camp, en fait des ennemis plus ou moins hostiles, même si une certaine considération pour la figure de leur adversaire peut quelquefois percer chez certains. On naviguera donc à travers les préjugés européens et plus précisément français de la fin du XIXème siècle : articles de missionnaires, de journalistes, relations de guerre officielles et récits de soldats que la période a produits. On remarque que le nombre de militaires ayant éprouvé la nécessité de laisser leurs mémoires sur leur guerre au Dahomey est impressionnant : écrits servant principalement à justifier leurs actions, à célébrer la gloire de leurs chefs et la leur par la même occasion {2} . Parmi ces productions, la plus utile semble celle laissée par le capitaine Edmond Aublet dont le témoignage abondamment illustré - donnant en particulier le plan de toutes les batailles - a souvent été utilisé mais pourtant rarement cité {3} . Il faudra aussi se méfier des ouvrages récents sur Béhanzin qui peuvent se révéler plus des odes hagiographiques utilisables et utilisées à des fins politiques que de véritables mises à plat historiques.
Voici donc quelques-unes des précautions nécessaires pour tenter d’évaluer le rôle de ce roi.

Le contexte géo-politique

La conséquence historique de ce règne si court qui aboutit à une défaite s’étirant sur plus d’une année suivie d’une reddition volontaire est objectivement la mise sous tutelle du territoire mais aussi l’intégration du royaume dans un ensemble colonial plus large, dans lequel l’ancien Dahomey n’occupera territorialement qu’une modeste place.
Le royaume fon s’est trouvé confronté très vite à une montée des périls dont l’accélération pouvait, même pour un observateur occidental, être imprévisible. En effet, la France au début de cette période n’avait pas de politique clairement déterminée de conquête ou de colonisation comme le déroulement des faits a posteriori pourrait le laisser penser. Elle était traversée par des contradictions importantes sur ce sujet : l’écho de la défaite de 1870 se faisait sentir aussi bien par le soin que déployait l’armée à retrouver des parcelles de gloire que par celui des politiques à rendre « sa » place à la France. Comme le disait Jules Ferry, en 1885, l’expansionnisme est un devoir qui s’impose car :
« Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde en regardant comme un piège, comme une aventure, toute expansion vers l’Afrique et vers l’Orient […] pour une grande nation […] c’est abdiquer […] c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième » {4} .
2 : Cartes de l’Afrique de l’Ouest et du Bénin .
Mais pour les opposants aux conquêtes, les priorités économiques doivent être recentrées sur les besoins des Français. La IIIème république se doit de consolider son régime et d’œuvrer à l’unité du pays. Pour d’autres, l’unité se fera en quelque sorte autour d’un combat commun, celui de porter la République ailleurs.
Par rapport à la logique de colonisation qui allait l’emporter, la prise d’Abomey ne peut être réduite à une simple chute de capitale ou à celle d’un royaume d’Afrique, en fait il s’agissait là d’un verrou important et pas seulement en terme de tactique militaire ; la défaite du royaume eut également une portée symbolique dont les conséquences se traduisirent dans la conquête de territoires environnant le Dahomey, plus grands que ce dernier et porteurs (pensait-on) d’espérances économiques.
Le lieu était donc d’importance. Bien que tout en longueur, il remplissait un triple rôle {5} : stratégique, économique et politique. En effet, il offrait de nombreux avantages : désenclaver la partie centrale de l’Afrique occidentale que la France était en train de conquérir en offrant une façade maritime à son nouveau domaine sur le Golfe de Guinée {6} ; inscrire un coin entre ses deux concurrentes directes, l’Angleterre et l’Allemagne. Ces deux nations s’implantaient elles aussi dans la région et avaient trouvé des points d’appui de part et d’autre du Dahomey. L’Allemagne briguant une place en Afrique {7} , s’ancrait à l’ouest, au Togo, et l’Angleterre la rivale traditionnelle, à l’est, dans l’actuelle Confédération du Nigéria et à l’ouest, en Gold Coast. Le Portugal essayera un temps de troubler le jeu vainement.
Ainsi l’Europe à la fin du XIXème siècle exportait en Afrique et en Asie ses rivalités internes et son expansionnisme économique et politique, croyant trouver de nouveaux marchés à ses productions et des matières premières à bon prix, avant que ses contradictions et ses alliances ne les fassent éclater sur son propre terrain, en août 1914.
3 : Assiette H.B.& Co, Terre de fer, « Les factoreries françaises à Kotonou ».
Les champs de bataille étaient alors « exotiques » : la Conférence de Berlin (1885-1886) avait vu les nations industrialisées européennes et non-européennes se partager l’Afrique en « zones d’influence ». Les guerres de vitesse sur le terrain visaient à conquérir les parties convoitées, peu ou mal délimitées à Berlin, comme le centre de l’Afrique - ou zones que la diplomatie n’avait pu ou su entériner. Les nations concernées s’autorisaient à pénétrer le continent à partir d’établissements côtiers déjà en leur possession. C’est pourquoi, en ce qui concerne la France, elle mettait tant d’importance à prouver que les terrains des factoreries nommées pompeusement « Établissements français du Golfe du Bénin » lui avaient bien été cédés par des traités antérieurs passés volontairement entre elle et les autorités dahoméennes.
Les sociétés africaines à cette époque étaient en crise dans la plupart des régions. De son côté, l’Europe avait accru singulièrement son développement technologique et par l’intermédiaire de ses nations les plus industrialisées, elle se lançait à l’attaque de l’Afrique. Devant le déséquilibre des forces en présence, le continent dans son entier ne résista guère longtemps et perdit son indépendance- à part l’Ethiopie et le Liberia. Au Dahomey, il n’y eut pas de front uni contre les troupes étrangères. Il tomba. Pourtant le Dahomey à la fin du XIXème siècle était une des sociétés africaines les plus structurées sur les plans politique et culturel mais connaissait aussi depuis plusieurs dizaines d’années de sérieux problèmes économiques qui l’affaiblissaient structurellement.
Après la conquête du royaume, les vainqueurs réunirent dans la même entité géographique autour de royautés subsistantes ou recrées, des populations réparties en chefferies, en structures villageoises autonomes, en petits royaumes pour former un territoire nommé d’abord « Dahomey et dépendances » (ce qui rappelait et confirmait bien le poids du Dahomey dans ce dispositif), puis le territoire fut désigné par les termes de Colonie du Dahomey, partie orientale d’un sous-ensemble, l’Afrique occidentale française (A.O.F.), elle-même partie de l’Empire colonial français et ce, pour soixante-six années.
Le nouvel ordre imposé de l’extérieur accéléra le processus qui entraîna l’Afrique, continent relativement fermé sur lui-même, de manière brutale dans l’économie mondiale (processus auquel participèrent d’autres nations déjà nommées).
Au Dahomey, une fois gagnée cette position stratégique, la France affirmait sa présence, gênant et surveillant les autres puissances occidentales à l’œuvre dans le Golfe de Guinée.
Pourtant, l’histoire coloniale de la France ne répondait pas à une véritable planification. Sa politique d’expansion s’était mise en place au coup par coup, au fil des évènements et en fonction des rapports de force définis d’une part, lors de la Conférence de Berlin (1885-86) et d’autre part, par la diplomatie et l’action militaire sur le terrain, au gré des opportunités.
Un des points déterminants se jouait à Paris, au sein de l’Assemblée Nationale.
À l’époque, la situation politique en France était loin d’être paisible, entre les attentats anarchistes qui ensanglantaient la rue, les scandales politiques et les diverses factions qui s’affrontaient pour le pouvoir au Parlement (le Parti colonial, parti transversal, est créé en 1892 à la Chambre sous la direction d’Eugène Etienne, député d’Oran) {8} . Elle se traduisait par des chutes rapides de gouvernements et par voie de conséquence, sur le continent africain soit d’avancées militaires, soit de reculs stratégiques ou de pauses diplomatiques.
Contre toute attente cette petite région d’Afrique résista. Le Dahomey, pays d’une surface d’environ {9} 40.000 km 2 , présentait alors des structures politiques relativement stables, offrait une culture variée, vertébrée et en même temps unificatrice ainsi qu’une réelle armée, mais son avenir dès le début du conflit était scellé. Ses armes de traite vieillies et dépassées, ses techniques peu efficaces confrontées à une technologie supérieure, à des cadres militaires de métier pour la plupart déjà rompus aux conflits sur les terres d’Afrique et d’Asie, secondés par des auxiliaires africains ne pouvaient l’emporter. La France, ses armes, ses hommes et sa technologie eurent raison des régiments de combattants obstinés, des « amazones » {10} aguerries, et surtout des maladies pernicieuses, des soifs inextinguibles, des fièvres.
Les temps avaient changé, les vainqueurs qu’Abomey avait eus à connaître par le passé, tuaient, razziaient, emportaient des hommes, prélevaient des butins, imposaient des tributs, mais finissaient toujours par repartir chez eux. Rien de tel avec les Français. Ceux-ci s’installent, mettent en place une administration qui détruit les anciennes structures et leur substitue une nouvelle organisation sociale, politique, économique et culturelle. Les nouveaux maîtres défont les rois, en créent d’autres, distribuent des parcelles de pouvoir, divisent, interviennent, gèrent.

Le destin d’un chef d’état

Dans ce cadre mondialisé qui le dépassait, la place dévolue à Béhanzin était plus qu’étroite. Comment s’est-il inscrit dans cet espace ? Que pouvons-nous savoir de son court règne, que savons-nous du roi, de l’homme ?
D’abord quelques dates, éléments certains : tout d’abord, son nom est Kondo, il est désigné dauphin, vidaho, vers 1875 et monte sur le trône prenant le nom de Béhanzin, bien plus tard, fin décembre 1889. Il perd sa capitale, Abomey, le 17 novembre 1892 et sa reddition est reçue officiellement en date du 26 janvier 1894.
Le Dahomey avait connu tout au long du XIXème siècle des règnes particulièrement longs : le roi Ghèzo, grand-père de Béhanzin avait gouverné 40 ans (1818-58) et le roi Glélé, son père, 31 ans (1858-89). Aussi, sans entrer dans la querelle de savoir si le règne de Béhanzin fut long de deux ou quatre années (c’est-à-dire finit-il le 17 novembre 1892 avec la chute d’Abomey ou en janvier 1894 à la proclamation de sa déchéance par le général Alfred Amédée Dodds, commandant en chef des forces du Bénin ou bien encore lors de sa reddition à Goho ?), il peut être considéré comme anormalement bref et uniquement accompli sous des auspices guerriers.
La guerre était aux portes du royaume avant même que Kondo-Béhanzin ne monte sur le trône. Les quelques répits qu’il connut furent consacrés à la guerre. Il rencontra un ennemi dont les ambitions changeaient les perspectives de l’histoire de la région et le transformaient lui, par la prise de sa capitale, en maquisard puis en banni. Aurait-il pu sauvegarder l’indépendance et la souveraineté de son royaume et de son peuple ? A cette question, la réponse est sans doute négative : Béhanzin n’avait aucune chance de l’emporter. Il était confronté au « rouleau compresseur » d’une puissance européenne mieux équipée que ses soldats et ses fameuses et farouches « amazones », bien décidée à conquérir des parcelles d’Afrique et de gloire. La succession des faits qui s’ensuivirent démontre bien le caractère inexorable des événements.
4 : Abomey, triai 1851. Présentation du portrait du Président de la République , Louis-Napoléon.
A la suite de divers incidents et contentieux entre divers protagonistes, tels les marchands français de la côte dahoméenne, une délégation, avec à sa tête le Père Dorgère, se rend fin 1889 auprès du roi Glélé dans sa capitale, Abomey. Elle est chargée de confirmer et rafraîchir les traités déjà signés entre la France et le Dahomey - après la visite d’Auguste Bouët en 1851 {11} , puis en 1878 - par ce roi ou ses représentants. Les marchands sont désireux alors de s’affranchir des droits de douane dont le Dahomey tire une bonne partie de ses ressources et font la sourde oreille. Ils refusent que le pouvoir dahoméen soit représenté sur la côte par le yovogan {12} . Ils se fondent sur des traités anciens {13} , réclament des terrains - nous avons vu plus haut quel en était l’intérêt et prétendent accéder à une liberté totale du commerce et disposer de lieux, de la plage à la lagune sur une largeur de six kilomètres.
La délégation française souhaite officiellement trouver un compromis avec le roi Glélé. Elle a pour objectif complémentaire de vérifier l’état d’esprit de l’entourage royal et le niveau de mobilisation des troupes. Elle est reçue par Kondo, le vidaho, futur Béhanzin, car Glélé très âgé est au plus mal et laisse son fils gérer les affaires en son nom. La délégation offre des cadeaux de la part d’Eugène Etienne {14} . Ils sont accueillis comme des camouflets. Même Alexandre L. d’Albéca, chef du bureau politique puis premier administrateur français de Ouidah, les trouve passablement ridicules et se fait un plaisir d’en donner la liste. Il s’agit d’:
« […] une collection pittoresque d’échantillons de notre industrie nationale : un casque de dragon à visière verte, une longue-vue marine, un stéréoscope qui fait voir les merveilles de Paris en 1889, six pièces de soie et trois de velours, un yatagan avec fourreau grenat, un bonnet d’astracan […] une boîte à musique jouant plusieurs airs dont la Marseillaise, le Père la Victoire, six douzaines de chaussettes de laine, douze parapluies, vingt caisses de li-queurs » {15} .
5 : Portrait photographique de Béhanzin.
À quoi Kondo offensé, répond furieux : « Nous avons des armoires pleines de pareils bibelots » et trouve que « […] les cadeaux sont insignifiants et les desiderata sont exorbitants » {16} .
Au nom de Glélé, Kondo s’oppose farouchement aux demandes des délégués français et reprend les arguments développés auparavant par son père. Les Français le jugent « intraitable ». Glélé et Kondo refusent de céder une once de terrain et rappellent leur opposition au traité matérialisée par le fait que Glélé a fait décapiter ceux qui ont osé signer en son nom ! Les relations laissées par les membres de la délégation font apparaître Kondo comme un interlocuteur dur, intransigeant, peu enclin à dégager un compromis. Apprenant alors l’aggravation brutale de la santé du vieux roi, la délégation prend peur et s’enfuit craignant d’être considérée comme responsable de sa fin prochaine ou même soupçonnée de l’avoir empoisonné.
La guerre semble inévitable. Fin décembre 1889, Glélé décède et Kondo lui succède sous le nom de Béhanzin.
Le nouveau souverain ne peut accepter les propositions françaises, mélange d’ultimatum et de provocations qui selon lui, visent à grignoter son pouvoir et à terme lui ôter toute légitimité. Conscient du passé glorieux de sa famille qu’il est dans l’obligation de soutenir, il ne peut ni ne doit faire moins que son père et répondant à la conception fon de l’univers, ni céder, ni vendre la terre. D’ailleurs comment le pourrait-il ? Pour lui, c’est une idée impossible même à saisir, en effet la terre ne lui appartient pas, ni à lui ni à aucun homme, c’est celle des ancêtres et des divinités ( vodoun ).
Mais c’est une logique incompréhensible aux Français. Paris va profiter de cet incident auquel s’ajoute opportunément l’appel à l’aide du roi Toffa de Porto-Novo {17} , petit royaume de la Côte. Ce dernier ayant commis quelques indélicatesses vis-à-vis du royaume d’Abomey auquel il devait son trône contre Solingbé, concurrent malheureux évincé en sa faveur {18} , désirait s’affranchir désormais de son allié et trop puissant cousin et sollicitait l’aide française contre Béhanzin. Ce fait nouveau et providentiel renforça en France les partisans d’une intervention militaire musclée contre Abomey. La demande de Toffa la légitimait et permettait de s’appuyer sur un allié africain qui offrait une base-arrière sûre.




6 : Portrait du général Alfred-Amédée Dodds.



OFFICIERS DE LA COLONNE DE 1892.

7 : Dahomey : officiers de la colonne de 1892.



8 : Toffa, roi de Porto-Novo.



9 : Le roi Toffa et sa cour.

En outre, les dirigeants des factoreries, en majorité de Marseille, réclamaient une présence armée forte et constante car ils disaient vivre dans une insécurité permanente préjudiciable au négoce. La France envoie donc des troupes de marine. Sa supériorité militaire et technologique lui permettant d’ignorer ce qui était inacceptable et non-négociable pour le roi du Dahomey.
Les hostilités sont déclenchées. Le corps expéditionnaire est dirigé par le colonel Alfred Amédée Dodds {19} « métis sénégalais », formé à Saint-Cyr. Dodds possède une expérience des guerres coloniales, en particulier au Sénégal et en Indochine. Il obtient une première victoire, passe un accord avec Béhanzin et fait une pause dans le conflit, car Paris hésite et préfère arrêter les hostilités. La majorité à la chambre renâcle : en effet, le coût des opérations joint à une accalmie dans les relations franco-anglaises fait naître de fortes réticences à poursuivre dans cette voie. Paul Déroulède tempête à l’Assemblée nationale contre Jules Charles-Roux {20} et déclare tout net qu’il ne veut pas entraîner la France dans une guerre pour que :
« […] trois ou quatre marchands puissent s’enrichir à Cotonou »…
L’accord trouvé le 3 octobre 1890 semble satisfaire toutes les parties : les Français ne payeront plus de droits de douane, mais « À titre de compensation pour l’occupation de Cotonou, il sera versé annuellement par la France une somme qui ne pourra… dépasser 20.000 francs (or ou argent) » au roi dahoméen. En échange de cette somme les Dahoméens abandonnent la gestion du commerce de Cotonou mais leurs droits de propriétaires sont reconnus par le fait de recevoir une rente, sorte de loyer. En échange, Béhanzin accepte le protectorat de la France sur le royaume de Porto-Novo. Le Dahomey obtient cependant de la France qu’elle s’oppose aux incursions de Toffa en territoire sous contrôle dahoméen {21} .
Les troupes coloniales repartent alors, laissant de petites garnisons et une administration qui met en place rapidement des structures dans le Sud. Après un bref répit, les forces pro-coloniales qui avaient eu le dessous en France reprennent le pouvoir. Soutenues par les factoreries de Marseille et de Bordeaux et leurs représentants ainsi que par les militaires qui ne voient pas d’un bon œil s’envoler l’occasion de médailles et d’avancement {22} , elles reprennent le pouvoir à Paris. Eugène Etienne, ex-député d’Oran et chef du Groupe colonial français (second groupe à la Chambre) désire contourner les accords franco-anglais. L’Assemblée Nationale ragaillardie par l’alliance passée avec la Russie {23} qui lui permet de revenir en force sur la scène internationale, vote les crédits nécessaires à une nouvelle campagne militaire au Dahomey.
Audéoud, le résident français à Porto-Novo convainc la métropole de la nécessité de détruire le Dahomey.
La France expédie de nouveau Alfred Dodds (devenu général lors de la première campagne dahoméenne) pour en terminer avec Béhanzin. Un des moyens courants, la provocation, est employé : une canonnière force le passage sur la lagune, les Dahoméens s’y opposent, le feu parle, qui tire le premier ? Le prétexte est trouvé, il faut châtier Béhanzin qui « […] humilie le drapeau français et bafoue les accords ».
Dodds recrute massivement des troupes ouest-africaines - en particulier chez les Ouloff et les Toucouleur - elles sont craintes car elles se payent localement sur la population en attendant la solde. Toffa, le roi de Porto-Novo est sollicité, il devra fournir quelques milliers de porteurs qui seront recrutés de force {24} .
Face à cette armée mieux dotée sur le plan technologique, le devin en chef de Béhanzin, le bokonon Guédegbé, demi-frère de son père, aurait prédit la défaite {25} et aurait déconseillé d’emprunter la voie de la guerre. Il n’est guère besoin d’être devin pour être de son avis. Mais quelle autre voie suivre, la France la désirant si ardemment ?




10 : Les troupes africaines de l’infanterie de marine.



11 : Canonnière remontant l’Ouémé. Protège-cahier scolaire.



Capagne du DAHOMEY (1993)
Entrée du drapeau à Abomey

12 : Entrée des Français dans Abomey.




13 : Bivouac à Abomey, place Simbodji.
14 : Abomey, palais incendié et pillé de la place Simbodji.
Béhanzin n’avait plus le choix, il essaya d’être à la hauteur de ses obligations, de ses ancêtres. La guerre s’est imposée à lui. Les militaires français lui rendirent hommage en proclamant que la résistance dahoméenne fut plus efficace et plus longue que prévue. Plusieurs auteurs soulignent ce fait comme le commandant de cercle, Auguste Le Hérissé qui écrit en 1911 {26} :
« La colonne française envoyée contre Béhanzin trouva devant elle, un adversaire dont personne ne soupçonnait la force de résistance ».
Béhanzin se bat, mais simultanément tente de négocier. Dodds atermoie, essaye de gagner du temps. La colonne militaire remonte alors le cours de l’Ouemé et à partir de Dogba rejoint la capitale. Du 12 septembre au 17 novembre 1892, date de l’entrée des troupes à Abomey, dix-sept combats meurtriers sont livrés {27} . Le 1 er décembre 1892, la colonne d’Abomey est dissoute. Dodds dont les forces faiblissent, en effet les Français ont perdu par maladies ou par suite de maladies, quatre fois plus de militaires qu’au combat, retourne sur la côte {28} . Il désire partir avant l’étiage des fleuves et déclare, de retour à Porto-Novo, le 3 décembre 1893, la déchéance officielle de Béhanzin et le bannit à jamais du pays. Il place le royaume sous le protectorat exclusif de la France.
Désormais, Béhanzin erre dans la partie Nord d’Abomey, lançant des opérations de guérilla et changeant de place sans cesse, face à des petites unités mobiles. Ses troupes sont de plus en plus étiques, son entourage malade devient la proie au doute. Dès lors, Béhanzin n’a plus sa place au Dahomey, il doit partir, ce que prévoyait Dodds dès le début des opérations {29} .
Les missionnaires ne sont pas de reste {30} , Vathelet, aumônier de la colonne {31} au Dahomey, ne se contente pas de réclamer sa déchéance, il veut plus. Ses propos peu amènes pour un homme d’église, sont rapportés ainsi par l’administrateur colonial, Alexandre L. d’Albéca {32} :
« Mais, disait le bon abbé Vathelet en prenant le frais sur le balcon du fort français de Ouidah, où le commandant supérieur du Dahomey avait établi son quartier général le 2 février 1893, la monarchie dahoméenne est un ténia : il ne suffit pas d’en disperser les anneaux, il faut pour la détruire complètement, pour l’empêcher de renaître, prendre la tête ».
La guerre reprend au printemps 1893. La défaite militaire et politique paraît de plus en plus inéluctable. Les brigades volantes traquent activement Béhanzin. Le 9 novembre 1893 une partie significative de la famille royale et de ses proches se rend à Goho {33} « […] des princes et des ministres, des chefs militaires y compris quatre oncles et sept frères de Béhanzin ». On évoque la reddition de Béhanzin, on l’attend d’un jour à l’autre, car il est à cours de ressources. Un cadre civil chargé de l’intendance dans une lettre à ses parents, écrit à ce sujet que : « Béhanzin attend que son premier féticheur se décide à se rendre pour se joindre à lui » {34} .
Béhanzin de son côté continue de parlementer avec le général Dodds mais emploie également les moyens modernes de l’époque : il fait paraître des articles dans la presse européenne pour attirer l’attention de l’opinion publique sur le Dahomey, « petit pays » contre lequel :
« […] une grande puissance comme la France, possédant les armes les plus destructrices, foule aux pieds et extermine un peuple qui ne lui a rien fait et dont le seul crime est d’être ignorant et faible » {35} .
Il retourne les arguments utilisés contre lui qu’on dit « cruel et sanguinaire » et fait écrire avec une certaine grandiloquence et subtilité dans des quotidiens anglais :
« Je fais appel à la philanthropie et à l’humanité chrétienne des grandes nations civilisées » {36} .
En cela, il manifeste une intelligence politique certaine, utilisant des moyens qui, à l’époque, étaient loin d’être courants et construisant une rhétorique argumentative habile ou trouvant des appuis pour le faire en son nom. Mais peu d’écho à ses appels… Il tente par ailleurs de s’appuyer sur l’Allemagne, la Belgique et l’Angleterre, mais ses conseillers étrangers tombent aux mains des Français. Tout en continuant la guerre, Béhanzin expédie fin 1893 à Paris via Lagos puis Londres, puisque toute la côte dahoméenne est sous contrôle français, une petite délégation conduite par Chettigan et Ayounkounkoun {37} , afin de rencontrer Sadi Carnot, le Président de la République {38} . En effet, Béhanzin présume (ou veut le faire croire) que le général Dodds outrepasse les instructions reçues et que ce dernier agit en contradiction avec les valeurs que la France dit vouloir propager. Mais, le Président Carnot refuse de recevoir les représentants dahoméens et fait savoir qu’il exige d’abord une soumission totale de Béhanzin. Les délégués confinés dans leur chambre, Hôtel Terminus {39} , n’auront pas l’occasion de délivrer leur message et leurs propositions. Ils repartent déconfits, mis à mal par le froid et la honte. Certains même, humiliés, n’osent plus rentrer chez eux. Parmi ceux qui retournent au pays, l’administration en exilera au Gabon {40} .
Au Dahomey, Alfred Dodds dès le mois d’octobre 1893 tente d’obtenir des proches de Béhanzin, prisonniers retenus à Zagnanado puis à Goho, un accord pour une destitution complète du souverain par la nomination d’un successeur. Ils rechignent. Le général les menace de mettre un ennemi ou un homme déchu sur le trône. Puis, du 13 au 20 décembre, cinq frères du roi, dix femmes de Glélé, des femmes de Béhanzin, des cabécères sont appréhendés {41} . Afin de garder le pouvoir ou ce qu’il en reste au sein de la famille et penser désormais le Dahomey en termes d’avenir, les captifs obéissent et rejoignent les vues des vainqueurs {42} . Ils désignent Goutchili (ou Goutini), frère de Béhanzin, et son chef de guerre, le gaotâ {43} , mais celui-ci étant alors en campagne, son oncle Topa-Mélé et sa sœur Yaya Migansi partent le chercher et le ramènent au camp {44} . Avec quels arguments ? Est-il désigné vraiment par les prisonniers ou par Béhanzin lui-même ? Quoi qu’il en soit cette nomination accorde un sursis provisoire au royaume par l’intronisation de Goutchili sous le nom d’Agoli-Agbo, le 15 janvier 1894.

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