Danseuses de cabaret

Danseuses de cabaret

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Français
198 pages

Description

Si le cabaret parisien, depuis son avènement à la Belle époque, est un des lieux d'expression de l'identité féminine, il est également un lieu de consommation et de dégradation de cette même identité. Comment s'est lentement dessiné cet art populaire, quels en sont les composantes et les enjeux modernes ? Qui sont ces danseuses qui font le choix d'exercer dans le milieu du cabaret et du music-hall ? Quelles sont les images de "femme" qu'on leur fait incarner ? Comment expliquer cette dérive artistique ?

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Informations

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Date de parution 01 novembre 2009
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EAN13 9782296239302
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Mes remerciements à :

À Rita, Anouk, et Yannick

Nicole-Claude MATHIEU, maître de conférences à l'E.H.E.S.S.
pour son soutien et son dévouement indéfectible.
Darwish El Hawaghi, l’initiateur de cette étude.
Olivier Bickart et Vincent Chenille, pour leurs conseils avisés.
À Julie pour son enthousiasme et ses bonnes idées, Monique et
Gaëlle pour leur précieux soutien technique et leur stimulante
contribution.
Ottilie Eucher pour son aide et son amitié… ainsi qu’à Virginie,
Ruthlyn et tant d’autres…
À toutes les interviewées pour leur sympathie et disponibilité.
Pour toutes les « sans-papiers » d’Italie, qui ont inspiré cette
recherche.
Enfin à ma mère sans qui ce livre n’aurait pu voir le jour.

PRÉAMBULE

Lorsque j’étais danseuse professionnelle, j’ai souvent dû
répondre à cette même question : « Mais, à part “ça”, que
faitesvous professionnellement ?» À l’évidence, cela témoignait de
l’impossibilité pour la plupart des gens à imaginer qu’être danseuse
– et en l’occurrence de music-hall –, ce pouvait être un métier...
C’est donc pour parler de ce milieu méconnu, ou plutôtmal connu,
que le projet de ce livre a vu le jour.
1
D’après le Quillet , le mot music-hall vient de l’anglais (music :
musique ;hall :salle), salle de concert ou de théâtre avec
orchestre, où l’on donne des spectacles variés : morceaux de
musique et de chant, sketches dramatiques, tableaux vivants,
revues à grand spectacle avec effets de lumière et large usage de
machinisme, de danses, d’acrobaties.
Si le terme music-hall évoque le “grand spectacle” et des lieux
parisiens mythiques, le cabaret – à quoi il est souvent associé –
renvoie quant à lui au caractère intimiste des petites salles... Des
lieux donc, mais aussi un “genre” de spectacles qui, comme l’a
2
décrit Legrand Chabrier , s’apparente àune coalition de tous les
spectacles qui ne sont pas le théâtre.Éminemment populaire en
France, c’est l’espace où les danseuses se dévoilent le plus et ce,
depuis sa création. Les fins de ce genre de représentations visent
l’esthétique – du spectacle mais surtout du corps féminin – et le
plaisir, si ce n’est des sens, du moins celui de se divertir.
La “scène” music-hall et cabaret d’aujourd’hui recouvre un
large spectre, qui va du plus prestigieux au plus obscur. En haut de
la pyramide, il y a la “revue”, c'est-à-dire des “tableaux” de danse
en costumes (assez dénudés) de plumes et de paillettes et où l'on
chante parfois, parmi lesquels notre “french cancan” s’inscrit... Ce
sont des spectacles que l'on peut voir dans tous les grands cabarets
de renom du monde, et que les médias télévisuels retransmettent
régulièrement. Mais ce type de représentations se pratique

1
Cité par Jacques Feschotte,Histoire du music-hall,Paris, P.U.F, 1965.
2
Legrand Chabrier (1841-1894) – compositeur, principalement d'opérettes –
fréquente la vie artistique parisienne, et la maison d'édition Lemerre, qui est le
rendez-vous des Parnassiens.

7

également, à plus petite échelle, dans les casinos, les discothèques,
les restaurants, les mariages, les soirées privées en France comme à
l'étranger. Viennent ensuite toutes sortes de spectacles dérivés de
ceux-ci, et qui n'ont en commun que la nudité des corps qui
s'exposent de plus en plus, mais où l'on danse de moins en moins...
Il existe réellement une gradation qui s'exerce par rapport aux
types de spectacles, mais aussi en fonction des lieux où l'on se
produit. Suivant les endroits, les spectacles changent beaucoup, et
il en va de même de l’image et de la position des interprètes
féminines.
Mais outre l’aspect brillant ou misérable des spectacles, il sera
aussi question dans cet ouvrage de considérer les différents statuts
sociaux et professionnels des danseuses de music-hall et des
images de “femme” qu’on leur fait incarner, que de l’évolution et
des aléas de leur carrière. Au-delà de la vitrine rutilante des grands
cabarets, je tenterai de lever un bout du rideau vers les coulisses
afin de voir ce qu’il en est de ces danseuses qui ont fait le choix
d’exercer dans les divers milieux du cabaret et du music-hall.

QUESTIONS

Au tout début de cette étude, je suis partie d’un questionnement
qui s’est très vite révélé erroné : j’avais supposé que les danseuses
qui travaillaient au cabaret le faisaientpar défaut, c’est-à-dire faute
de pouvoir aller ailleurs – une sorte depis-alleren quelque sorte…
étant entendu que faire du cabaret ou du music-hall, selon moi, ne
pouvait pas être “intéressant artistiquement”. Cette problématique
n’a pas résisté très longtemps à la confrontation du “terrain” et à
mes tout premiers entretiens : en réalité beaucoup de danseuses
aiment ce métier et, qui plus est, ne souhaiteraient pas, ni
n’auraient voulu faire autre chose… Ainsi, moi-même, qui avais
évolué dans ce milieu, j’étais envahie par les jugements de valeur
et la discrimination. Je suis donc partie de ce constat pour en
comprendre la nature.
Sans doute, le plus frappant dans cet univers est l’aspectbinaire
de la représentation de la danseuse : à la fois dotée d’un pouvoir de
fascination et en même temps d’une forme de rejet et de mépris.
De plus, mon expérience professionnelle a fait apparaître que
l’image et le statut des danseuses semblent, selon les lieux où l’on

8

se produit, suivre ce même processus de représentations binaires,
comme si l’une justifiait l’autre. Aussi, à l’instar d’Howard
3
Becker ,je me suis dit queleur image justifie leur statut.J’emploie
le mot “justifier” dans le sens de “expliciter”, mais aussi de
“légitimer”. Il sera donc question ici, à la fois de l’image
symbolique des danseuses de cabaret, que de leur statut social et
économique.
L’histoire du music-hall et du cabaret parisien est étroitement
associée aux femmes interprètes artistes. L'un et l'autre se sont
construits ensemble, il allait donc de soi que parler des danseuses
de cabaret impliquait de considérer l'histoire du music-hall. Mais
très vite, je me suis aperçue que l’histoire de ce genre est comme
une pieuvre aux multiples tentacules, les influences qu’il a subies
sont très nombreuses et compliquent énormément la maniabilité du
sujet. Aussi, afin de délimiter le champ de mon étude, je suis partie
de plusieurs questionnements préalables.
D'où viennent ces spectacles ? Comment ont-ils vu le jour?
Quelles en sont les caractéristiques ? (Comme, par exemple, le fait
que ce soit un univers foncièrement masculin, de licence, et
souvent dangereux…) Enfin et surtout, pourquoi a-t-on commencé
à exhiber des femmes nues, à un moment de l’histoire où la seule
vue d’une cheville faisait chavirer ? Peut-on parler en France de
patrimonialisationde cet art, au départ populaire? Ces
représentations, bien que revendiquant une origine française,
semblent au contraire particulièrement influencées par l’Amérique
et font référence à ses codes esthétiques. Peut-on dire que la
construction de l’image symbolique des interprètes féminines au
sein de ce même art est corrélée à cette patrimonialisation ?
En considérant ce que l’on voit sur les scènes parisiennes de
renom et dans d’autres sphères de production de spectacles, je me
suis souciée de savoir – sous l’angle de la symbolique – à quelles
fins étaient destinés ces spectacles ; et je les ai traités comme
autant de trames narratives différentes émanant du même thème.
Mais, les images féminines ainsi représentées sur scène ne
renverraient-elles pas davantage à des représentations collectives
de la femme venues de temps plus anciens ? De quelles figures du

3
Becker Howard S.,Outsiders - Études de sociologie de la déviance,Paris,
Métailié, 1985.

9

féminin est-il question ? Et la formation en danse participe-t-elle à
cette “construction” ? Avec ces figures féminines, la danse apparaît
comme un des lieux d’expression de l’identitéféminine, un des
lieux où la féminité est mise en scène et modelée. Si être danseuse
demande une extrême exigence et un choix de vie, décidé très tôt,
il semble aussi que les critères esthétiques jouent un rôle
prépondérant : quels sont les enjeux de ces codes esthétiques ?
J’analyse aussi bien sûr le processus dudevenir danseusede
cabaret et les éléments constitutifs de ce métier ainsi que leurs
implications… Comment on construit son personnage, dans quelle
mesure on intériorise lerôle, quelle image on peut avoir de son
corps, hors de scène et sur scène, comment se vivent les relations à
l’intérieur d’une troupe, et surtout comment est vécu le rapport au
public – notamment selon la distance ou la non-distance imposées.
Enfin, je me suis interrogée sur le rôle des institutions, et plus
précisément sur celui qui concerne le statut d’“intermittent”. Les
réformes de ce régime ont fait la polémique récemment… Est-ce
que ces dernières n’encourageraient pas l’exploitation, et par
extension la précarité dans le parcours des danseuses ? Le marché
professionnel de la danse ne serait-il pas en définitive que
l’expression de cette même politique? Au delà dumoyen de
régulation sociétalequ’elles représentent, les danseuses de cabaret
apparaissent davantage comme unbien de consommation, mais
celui-ci semble bradé, au rabais et souvent dégradant…

TERRAIN,METHODES

Cette étude a été menée en m’appuyant sur des documents
audiovisuels de l’I.N.A (Institut national de l’audiovisuel),
notamment pour l’analyse des spectacles du Lido et du Crazy
Horse ; mais aussi pour ce qui concerne les interviews des artistes
danseuses, connues (comme Zizi Jeanmaire, Lisette Malidor) et
moins connues… ainsi que pour tous les autres protagonistes de
ces spectacles, et toutes les émissions qui concernent les lieux
mythiques de Paris. Des documents d’archives ont alimenté ce
corpus, notamment sur Joséphine Baker et Mistinguett, ainsi que
sur le music-hall du début du siècle dernier.
Parallèlement, j’ai mené des entretiens semi-directifs portant
sur une catégorie de danseuses intermittentes tant dans la sphère

10

permanenteque dans la sphèreitinérante. Ce panel recouvre les
catégories d’âge allant de 22 ans à 55 ans, ce qui m’a permis de
dégager d’autres perspectives.
Outre les nombreux ouvrages consultés portant plus
spécifiquement sur le music-hall, et qui m’ont beaucoup inspirée,
deux auteurs ont particulièrement orienté ma réflexion et mon
questionnement : de par leurs travaux théoriques portant sur des
sujets apparemment éloignés – sur les musiciens de jazz pour
Howard Becker et sur l’interaction pour Erving Goffmann –, ils
m’ont fourni de précieuses pistes pour ce milieu si spécifique du
cabaret.
Enfin, avec précaution – tant je voulais mettre de la distance,
par souci d’objectivité –, je me suis “rappelé” ma propre
expérience et monobservation participantedans ce milieu.
De cette expérience, j’ai gardé le goût du spectacle, aussi ai-je
pris le parti de traiter successivement les différentes phases de ces
divers questionnements comme autant detableauxque l’on voit au
cabaret ou au music-hall, un peu comme un spectacle qui a ses
propres actes et thèmes. C’est donc de manière un peu
“impressionniste” que j’aborderai ces différentes “histoires”. Ainsi,
lapoursuite– c’est le nom du projecteur qui éclaire de son pinceau
blanc la ou le(s) protagoniste(s) – illuminera successivement la
scène, le “côté jardin”, les coulisses et le “côté cour” dans leurs
aspects structurel, sociologique, psychologique et économique qui
constituent la toile de fond des spectacles et de l’expérience des
danseuses...
Étant donné la diversité des thèmes abordés dans le cadre de
cette étude, il ne peut être question, à chaque fois, d’analyses
approfondies. Il m’a paru davantage judicieux et souhaitable de
traiter plusieurs aspects de cette profession, ce qui, je l’espère,
permettra au lecteur d’embrasser une vue d’ensemble d’un milieu
fort peu connu.

11

Première partie
Le monde du cabaret et des spectacles

TABLEAU N° 1 : HISTORIQUE

La naissance et la patrimonialisation d’un art populaire ainsi que
la construction de l’image symbolique des interprètes féminines au
sein de ce même art.

E
A. DES ORIGINES AU XIXSIÈCLE : UNE CONSTANTE
MUTATION

I – Lieux et spectacles populaires : des influences diverses pour
creusets du music-hall et du cabaret

La genèse du cabaret et du music-hall parisien s’écrit avec
l’histoire de la capitale. C’est une histoire qui se construit au gré
des événements culturels, sociaux, politiques, mais aussi avec
l’urbanisation. Le cabaret parisien prend ses racines dans le
divertissement populaire. Paris, de tout temps semble-t-il, accueille
de nombreuses foires et marchés. Lieux commerçants, certes, mais
surtout, lieux dédiés aux réjouissances : spectacles de rue,
bateleurs, saltimbanques de tout crinyofficientdepuis toujours.
Enfin, lesbalspopulaires sontextrêmement répandus, et
constituentle moyen privilégié dese divertiretdeserencontrer…

e
AuXVIIsiècle, la France estle paysle pluspeuplé d’Europe,
cette croissance démographique s’accompagne d’une très forte
urbanisation – plus particulièrement à Paris – ce qui en toute
logique permet de comprendre la multiplication des lieux de
plaisirs quivas’exerceraucoursdu sièclesuivant.
Deslieuxparisiensparticipentàson histoire.Ainsi, le
PalaisRoyal constitueun premierpôle d’attraction etdesortie du“Tout
Paris”. À partirde 1700, Philippe III d’Orléans ymèneunevie de
débauche, maisc’estPhilippe IV, futurPhilippe-Égalité, qui en fait

13

le haut lieu parisien, en installantdesboutiques, des théâtres,un
jardin, desestaminetsd’un nouveaugenre…
1
Ils se nommentestaminets lyriques, etprennent sousla
Restauration le nom degoguettes– dont, aujourd’hui encore, on
retientl’expression : partiren goguette, quisignifie allerboire et
s’amuser– etcesontdeslieuxderécréation populaire pourles
ouvriersetlesartisansqui lesfréquententlesoir. Mêmes’ilsemble
évidentque detout temps, lesclientsdesaubergesaientprisplaisir
à écouter, à la fin d’unrepasbien arrosé,un chanteurou un poète
de passage etàreprendre des refrainsen chœur, ce conceptparaît
s’être développésurtoutgrâce à d’habiles tenanciers, qui eurent
l'idée detransformerce qui n’étaitqu’un plaisir trouvé auhasard
des rencontresenun plaisirinclusdansle prixde la
consommation.

Maisle cabaretest surtoutaffilié aumythique “boulevard du
2
Crime”, enréalité le boulevard duTemple. Ce boulevard de deux
centsmètresde longsera le hautlieududivertissementpopulaire
e e
durant toutle XVIIIetle XIXsiècle. Son agencementfavorisait
la déambulation qui étaitainsi créée autourde la promenade etdu
spectacle;maiscette disposition encourage aussi larencontre etla
communication… Ils’agitd’unerupture danslavie duParis
populaire : l’espace public etla convivialité populairevont se
construire ense dissociantde lareligiosité etdeslieuxdédiésaux
échangesmarchands. Maisquelle est sa particularité ?
3
On y trouve desguinguettesoù, encore et toujours, on mange,
4
on boiteton chante. Desbateleurs, desforains, desfunambules,
5
deshercules, desprestidigitateurs, des saltimbanques, des
danseursetdanseusesde corde, desgitanesquis’y installent avec
leurs tréteaux. Maisaussi des théâtres–trèsinspirésparla

1
Également: bistrotoucafé populaire.
2
Il devra cette appellation à la nature des spectaclesque l’on pouvait yvoir:
mimodrames, mélodrames, pantomimes…
3
Autre nom donné auxcafés-chantants.
4
Personne qui faitdes toursd’acrobatie, d’adresse, de forcesurla place publique
etdanslesfoires.
5
Personne qui faitdes toursde force.

14

6
“Commedia dell’arte”– petitsetgrands. Ainsi, le fameux théâtre
Nicollet, fondé en 1764 par un certain Nicollet. Celui-ci, banquiste
etfils“d’entrepreneursen marionnettes”, formeunetroupe de
“sauteurs”et“danseursde corde”pourassurerlespectacle : le
public de l’époque étaitparticulièrementfriand de bons spectacles
acrobatiques(ce lieudeviendra lethéâtre de la Gaîté, quirestesans
doute l’un desplus vieux théâtresparisiens). Ony trouve
égalementlethéâtre Lyrique, le Cirque olympique, les
Funambules, lesDélassementscomiques, lethéâtre desPygmées,
et tantd’autres… aujourd’hui disparus. Ouencore, plus
tardivement, celui de Madame Saqui qui auraunsuccès
ininterrompujusqu'en 1830. Maisaussi lesFoliesMayer, plus
connuesaujourd’huisousle nom de “théâtre Dejazet”– lequel a
survécujusqu’à nosjours– (dunom de la célèbre comédienne
Virginie Dejazetqui en fera l’acquisition en 1859). Ony voitaussi
de multiplesgoguettes, estaminets… etcafés-chantants. En effet,
dès1740, la commercialisation d’une certainesubstance – d’abord
illicite (vendue plusoumoins sousle manteauen 1672à la foire
7
Saint-Germain ) –va donner son nom àun lieu trèsprisé des
Parisiens: le “caffé”. Une multitude d’établissements s’ouvrentoù
l’on peutdégusterle dernierbreuvage à la mode, en écoutantdes
saynètesetquelques refrains. C’estainsi qu’estnée l’appellation
8
“cafés-chantants”. Ils sontlesancêtresdirectsducafé-concertou
plutôt, commedisentlesParisiens, lecaf’conc’.

LesSociétés bachiquesont vule jourdurantlarévolution de
1789,suivant une habitude populaire consistantàseréuniren
sociétépourboire etchanter… entre deuxguillotines. Elles vont
donner une couleur supplémentaire à cespremierscaf’conc’. Ce
sontdesendroitsderencontre dédiésà la discussion politique.
Bref, on n’ychante plus seulement, cela devient, aussi,un lieude

6e
Apparue auXVIsiècle, héritière d’unetradition quiremonte auxpantomimes
de la Rome antique;les troupesde Commedia dell’artesont toutesitinérantes.
e
Sonrayonnement seratel qu’elle laissera des tracesdans toute l’Europe. AuXIX
siècle, la commedia dell’arteseréincarnesurle boulevard ducrimesousles traits
dumime Debureau. http://www.universalis.fr.
7
www.universalis-edu.com –rubrique “café”.
8
Café-concert:théâtre oùles spectateurspouvaientécouterdeschanteurs, des
fantaisistes, descomiques troupiers touten consommant. Motfamilier: beuglant.

15

contestation politique. Cessociétésvontfermer sousl’Empire, car
ellesprovoquaientlasuspicion policière, pour réapparaître dèsla
e
révolution de Juillet. Il n’en demeure pasmoinsqu’auXVIII
siècle, lecaféestdevenu une authentique institution parisienne, et
ce genre d’établissement va continuerà produire de multiples
hybrides.
À l’évidence, le café parisien a jouéunrôle essentiel dans
l’histoire desidées. Outreson lien avec lethéâtre, c’estaussi avec
la presse, la politique, la littérature etlesartsdu spectacle qu’ilse
trouve apparenté. Ainsi, le Procope estl’antichambre
duThéâtreFrançaisjusqu’à larévolution, pourdevenirle lieuderéunion des
CordeliersoùDanton haranguerasespartisans... Également, des
cafés littéraires,tel le café de la Régence –situé auPalais-Royal –
où Diderot, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau aiment àvenir…
ainsi que Robespierre, etBonaparte. Ouencore plus tard, le café
er
Françoisq1 ,ui est une deshaltesde Verlaine.
Force estde constaterque ces univers sont strictement
masculins ;en effet, est-il nécessaire derappelerque la
proclamation desDroitsde l'Homme etduCitoyen ne concernait
précisémentque… l'homme etle citoyen, les révolutionnaires
ayant renvoyé lesfemmesdansleurscuisinesetautresespaces
9
strictementprivés.
Il fautle dire, cessociétéss’apparententaussi, dèsle départ, à
unesorte de monde parallèle où, contre-culture, contre-pouvoir,
licence etmilieuinterlopese mélangent...

Avec la popularité etla prospérité de cesendroits, la partie
“spectacle” vase développerconsidérablement. Ainsi, la plupart
des tenanciersferontl’acquisition d’un piano, et transformerontles
lieuxparl'adjonction d'une petitescèneà l’italiennequis’ouvre au
fond de lasalle (elleremplacera l’estrade d'alors), etparfoismême
une fosse d’orchestresera installée, ainsi qu'une galeriesoutenue

9
En 1789, lesdemandesféminines sont repousséesaunom de la fragilité du
e
régime (cf.PerrotMichèle, DubyGeorges,L’Histoire des femmes – XIXsiècle,
Paris, Plon, p. 90). Plus tard, le Code civil, dit“Napoléon”, promulgué le21 mars
1804, institue l’autorité absolue dupère etdupropriétaire. Cependant, letravail de
la femme etde l’enfant sera exploitésansaucune limitation.

16

10
pardescolonnes… laquelle fera désormaisoffice de promenoir.
Les tables serontdisposéesauparterre, où, pour respecterlesgoûts
de la clientèle la plushuppée, on installaitmême desloges. Cette
11
volonté d'améliorer l'aménagement scéniqueet spectatoriel
témoigne d'une profonde transformation dans la culture de
l'époque;on passe véritablement dans une autre manière
d’envisager la façon de se divertir : à l'instar de la culture
dominante qui disposait de la Comédie-Française, le peuple lui
aussi a désormais sespropresespaces scéniquesclosdédiésaux
“attractions”populaires.
Mais,une phase décisive dansl’histoire de l’urbanisme parisien
va mettre fin auboulevard ducrime età beaucoup d’autres
endroits: les travauxdubaronHaussmann.

II – Émergence de nouveaux lieux “à la mode” sur fond de
mixité sociale…

En 1862, le boulevard est rasé – exception faite du théâtre
Dejazet– etle Palais-Royal estdéfinitivement tombé en désuétude.
Désormais, devastesboulevards(Capucines, Italiens, Montmartre,
Poissonnière etBonne Nouvelle)s’étendentde la Madeleine
jusqu’à la place de la République (achevée en 1862) en passantpar
l’emplacementde la place de l’Opéra (l’opéra Garnier, commencé
cette même année,sera achevé en 1875). Ils vontdevenir, dansla
e
dernière moitié duXIXsiècle, le lieuoùl’Europese regarde
passer: le moyen pourlasociété élégante dese montrer,s’exhiber.
L’aménagementde cesfameuxboulevards va cependantcontribuer
à l’émergence de multiplescafés-concerts: l’Eldorado en 1861, la
Scala en 1876,situés surle boulevard de Strasbourg;l’Alcazar, le
Ba-Ta-Clan (enréférence à l’œuvre d’Offenbach) créé en 1864sur
le boulevard Voltaire, l’Olympia en 1886… et tantd’autres.

10
Le promenoirétait unesorte de galerie oùles spectateursdéambulaient, jusqu'à
e
la fin duXVIIIsiècle, ilsétaientdeboutetparlaientpendantles spectacles ;
c'étaitaussiun lieuderencontre…
11
On peutparlerd'une architecturespécifique ducaf'conc': ainsi à Paris, lasalle
duPalaisdesArts,rue Saint-Martin en offreuntrèsbon exemple;ilsuffiraitde
remettre des tablespourqu'elleretrouvât son cachetd'antan.

17

Si les boulevards sontdéfinitivementle lieuélégant, ilreste
qu’un petit“village”accolé à la capitale (ilsera annexé à Parisen
12
1860), dansle quartierde prédilection desapaches, des
prostituéesetduParisinterlope, faitmoult tapages: Montmartre.
Célèbre dès1800, par sesbalspopulaires réputéspourêtretrèsmal
famés: la Boule Noire, le bal Rochechouart, la Reine Blanche (qui
deviendra le Moulin Rouge) etplus tard grâce àsescafés-concerts,
etcabarets…
e
C’està Montmartre que leschoses se passentà la fin duXIX
e 13
siècle etdurant toutle premierquartduXXsiècle. Desrapins,
desintellectuels, et toutce qui compose l’intelligentsia parisienne
d’alors seretrouventdanslescabaretsde Montmartre eten fontle
cœurartistique de la capitale. Certes, il existe déjà l’Élysée
Montmartre (1807), maisc'estRodolphe Salisquiva créerle
14
premiercabaretmontmartroisen ouvrantle CaveauduChatNoir
aupied de la butte,surle boulevard Rochechouart, en 1881. Et très
vite, d’autrescabaretsferontirruption :lesQuat’Z’Arts, la Lune
15
Rousse, lesPantins, la Cigale en 1887et surtoutle Mirliton .C’est
aussi là, quevontnaître lespremières revuesà grandspectacle,
16
comme parexemple, à la Gaîté Rochechouartdès1882, puisaux
FoliesBergère en 1886et surtoutaumythique Moulin Rouge en
1889.

Touscesmultiplesapports venusdetantd’universdifférents
ontdonné naissance à ce que l’on appelle l’esprit français: le
cabaretparisien estessentiellementaxésur une identité populaire.
Ce nesontque desformesextrêmesde laspectacularisation de la
viesociale : mise enscène de drame, de comédie… Ilsnesesont
jamaisprisau sérieuxetilsontauguré ce qui allaitdevenirle
divertissementde masse.

12
En argot: mauvaisgarçons, crapules.
13
En argot: peintre.
14
Cf.ChauveauPhilippe, Sallée André,Music-hall et café-concert,Paris, Bordas,
1985.
15
Fondé parAristide Bruant, célèbre pour sa façon d’invectiverla clientèle… et
pourdeuxchansonspopulaires(“Belleville, Ménilmontant”, “Nini peaude
e
chien”). Source :www.udenap.org; site consacré à la chanson duXIX etdébut
e
XXsiècle : “Du tempsdescerisesauxfeuillesmortes”.
16
Vaste hangaroùdeschaisesetdes tablesétaientinstallées.

18

Mais qu’en était-il de cespremiers spectacles? Le caf’conc’,
comme partoutailleurs, nes’estjamaislimité auxexhibitionsdes
chanteurs ;déjà, on pouvait y voirdesattractionsqui préfiguraient
ce qui allaitdevenirle music-hall. En effet, il associait toutes
formesd'exhibition qu’il fusionnait: danse, musique, cirque bien
sûr, maisaussi lesdéclamations, despantomimes, et surtoutles
phénomènesde foire.Ainsi, aumilieudes séancesconsacréesau
chant, onvoitd’abordtimidementapparaître desnumérosde plus
en plusdivers: élémentsde cirque (femmesà barbe,ventriloques,
magiciens, phénomènesphysiques), mais également des spectacles
plus osés…

19