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Deleuze et l'art

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Description

L’art occupe dans la pensée de Deleuze une place déterminante. De la littérature au cinéma, de la lettre à l’image, Deleuze théorise le domaine de l’art avec des concepts très nouveaux, attrayants et difficiles : corps sans organes, machines désirantes, devenir-animal, rhizome, lignes de fuite... Il s’agit ici d’en exposer le fonctionnement exact en montrant pourquoi l’art, selon Deleuze, devient une machine à explorer les devenirs des sociétés : critique et clinique, il détecte et rend sensibles les forces sociales. Mais l’art produit surtout des effets réels, et non pas simplement imaginaires : l’image n’est donc pas une donnée mentale mais bien une réalité existante.
Cet ouvrage se propose de faciliter l’accès à l’œuvre décisive de Deleuze, en restituant ses parcours dans un souci d’extrême clarté.

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Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782130738916
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0180€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

2005
Anne Sauvagnargues
Deleuze et l'art
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130738916 ISBN papier : 9782130552895 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
L’art occupe dans la pensée de Deleuze une place déterminante. De la littérature au cinéma, de la lettre à l’image, Deleuze théorise le domaine de l’art avec des concepts très nouveaux, attrayants et difficiles : corps sans organes, machines désirantes, devenir-animal, rhizome, lignes de fuite… Il s’agit ici d’en exposer le fonctionnement exact en montrant pourquoi l’art, selon Deleuze, devient une machine à explorer les devenirs des sociétés : critique et clinique, il détecte et rend sensibles les forces sociales. Mais l’art produit surtout des effets réels, et non pas simplement imaginaires : l’image n’est donc pas une donnée mentale mais bien une réalité existante. Cet ouvrage se propose de faciliter l’accès à l’œuvre décisive de Deleuze, en restituant ses parcours dans un souci d’extrême clarté.
Ta b l e
d e s
m a t i è r e s
Cartographies de l'art : de la littérature à l'image
Le goût pour la littérature
Du littéraire au sémiotique
La rencontre avec Félix Guattari
La critique politique de l'interprétation
L'image, affect et percept
Critique et clinique
Expérimentation des marges et fonction clinique
Sacher-Masoch et l'« effet masochiste »
Contre le syndrome sado-masochiste
De la symptomatologie à la capture de forces
Le signe comme force : Spinoza et l'éthologie
L'affect de la force
Sémiotique et éthique
Nietzsche et la symptomatologie
L'heccéité et l'art capture de forces
L'image, longitude et latitude
L'image cinématographique et l'affect
Typologie des signes et éthologie de la puissance
Le corps sans organes
Artaud et la critique de l'organisme
« 18 novembre 1947 – Comment se faire un corps sans organes ? »
Virtuel et actuel
Antonin Artaud et Lewis Carroll
Louis Wolfson
Simondon et la modulation des forces et des matériaux
Devenir contre ressemblance
La critique de l'interprétation et la machine
La critique de l'interprétation
Guattari et la critique de la psychanalyse
De l'interprétation à la transversalité
De la machine transversale à la machine littéraire
La machine désirante
Le schizo contre Œdipe
La machine contre le signifiant
L'art mineur
Langue mineure et ligne de fuite
Linguistique mineure
Linguistique et sémiotique
Mineur et majeur
Le bégaiement créateur
L'agencement collectif d'énonciation et la critique du pouvoir
Clinique et variation continue
Rhizomes et lignes
Schizophrénie et intensité
Molaire et moléculaire
Artaud le schizo
Les principes du rhizome
Codage machinal et sémiotique
Coupure et multiplicité
Lignes molaires, lignes moléculaires, lignes de fuite
La violence de la sensation
Imperceptible, indiscernable, impersonnel
Michaux, capteur de forces et d'affects
Peindre la sensation
Les figures de Francis Bacon
Les mouvements de la figure
Vibrations et corps sans organes
Dépasser la figuration, peindre la sensation
Art et immanence
Devenir contre ressemblance
Plan d'immanence, plan de transcendance et critique du structuralisme
De la différence entre les arts
Résolution du dualisme et transformation du problème des arts
L'affection de l'image
L'image-cristal
Cliché et vision
Conclusions
Les quatre principes de la sémiotique
Cartographie des concepts et examen de la méthode
Diagnostics de l'art
Devenirs et histoires de l'art
Index des noms
A B C D E F G H J K L M N O P R S T U V W
Index des notions
Chapitre 1
Cartographies de l'art : de la littérature à l'image
a pensée de Deleuze est suffisamment complexe pour avancer avec prudence et Ldécouvrir pas à pas l'ensemble de son œuvre, en détaillant les modalités de rencontre avec l'art qu'on y trouve. C'est la méthode qu'on se propose de suivre dans cette ouverture : observer le statut de l'art au plus près de son fonctionnement empirique dans le corpus, pour établir la cartographie dynamique de l'apparition des problèmes et des concepts, en tenant compte de leur arrivée et de leur disparition. Un tel relevé permet d'éviter l'élaboration abstraite et de dégager les orientations et les enjeux de l'art en serrant exactement les tensions de cette pensée en devenir. La première constatation qui s'impose est très simple : l'importance de l'art éclate au seul énoncé d'une liste chronologique des publications. Du seul point de vue descriptif, Deleuze consacre plus du tiers des titres qu'il publie à des analyses d'œuvres[1], sans faire mention des nombreux articles par lesquels, avec sa méthode caractéristique, il prépare ses ouvrages, et qu'il ne reprend pas toujours en volumes séparés. La littérature (un roman,À la recherche du temps perdu,en 1964, une œuvre, celle de Kafka en 1975, une pièce de Carmelo Bene,Richard III,pièces de trois Beckett, de nombreux articles sur Zola, Tournier, Klossowski, Lewis Carroll, etc.), mais aussi la peinture de Fromanger (1973), de Francis Bacon (1981), le cinéma classique et néoréaliste, un moment de l'histoire des styles, le Baroque, font successivement l'objet d'études séparées. Deleuze consacre des livres entiers à des œuvres souvent récentes et même contemporaines, et fournit ainsi un vrai travail de critique, qui dépasse de loin l'intérêt pour l'art, même marqué. C'est un nouvel usage de l'art, dont la rencontre et l'exercice s'avèrent indispensables à la pensée. La manière dont il se sert des œuvres comme terrain d'expérimentation et de validation nous permet de saisir sur le vif la fabrique conceptuelle de sa philosophie. Il y a là une manière de penser et d'utiliser l'art qui déborde le cadre des études explicitement esthétiques et diffuse dans l'ensemble de son œuvre. Même dans les études qui ne prennent pas explicitement l'art pour thème, les analyses qui lui sont consacrées sont décisives. Faire l'inventaire de ces usages, observer leurs zones de variation devrait nous permettre de poser des jalons dans cette œuvre complexe. Une périodisation de la question de l'art fournit les éléments nécessaires pour établir une cinématique du système. « En fait quand un penseur comme Nietzsche, un écrivain comme Nietzsche, présente plusieurs versions d'une même idée, il va de soi que cette idée cesse d'être la même »[1], écrivaient Deleuze et Foucault à l'occasion de la traduction française de l'édition complète des écrits de Nietzsche par Colli et Montinari. L'ordre d'apparition des problèmes s'impose d'abord longitudinalement,
d'où l'intérêt d'un inventaire cursif de l'ensemble de l'œuvre permettant de repérer les noyaux stables et les zones de transformations touchant l'art. Cet examen fournit une périodisation qui ne s'attache pas à soumettre la pensée de Deleuze à une chronologie, ni à la détendre sur le cadre d'une évolution historique qu'il a si souvent critiqué. Une périodisation ne consiste pas à privilégier l'ordre chronologique ou à restituer la genèse d'une pensée. Elle vise plutôt à esquisser une cartographie, c'est-à-dire un relevé dynamique du système qui ne s'arrête pas à un cliché statique, mais cherche à rendre sensibles les devenirs de la pensée. Sans doute Deleuze s'est-il toujours réclamé de la pensée systématique, mais les systèmes ne s'immobilisent pas comme des cristaux statiques, intemporels et homogènes autour d'un état invariant de la pensée. Ils forment plutôt des mobiles, auxquels s'applique le principe d'extériorité si bien défini par Deleuze pour Foucault : toujours partir de l'extérieur, définir un système par ses points de force externes, non par une consistance interne intrinsèque.
C'est une question de méthode en général : au lieu d'aller d'une extériorité apparente à un « noyau d'intériorité » qui serait essentiel, il faut conjurer l'illusoire intériorité pour rendre les mots et les choses à leur extériorité constitutive[1].
Un système doit être défini par ses enjeux, ses impacts, ses emprunts, et contacts externes, autant que par ses variations, ses lignes d'erres, ses vitesses, ses allures nullement homogènes. De telles déterminations se dégagent des textes, en irradiant vers les problèmes concrets et les références textuelles qu'ils mettent en jeu. S'en tenir à une statique du système reviendrait à éliminer les devenirs de la pensée au profit d'une téléologie de l'œuvre ; observer la transformation cinétique des concepts ne s'en remet pas à l'émiettement historique, mais s'intéresse aux trajets et expose les déplacements de concepts. Cela permet en outre de ne pas privilégier un mode énonciatif, affirmatif ou polémique toujours endogène, mais de plaider, conformément au principe d'extériorité, pour un mode d'exposition exotérique : Deleuze passe du privilège de la littérature à l'im plication politique de l'art puis à la sémiotique de la création. On peut détailler ces moments distincts en les considérant comme trois philosophies de l'art. Ces différentes plages ou « plateaux » définissent également des lignes de contextualisation différentes, théoriques et pratiques : quels auteurs et quelles œuvres assurent à quel moment quelles analyses répondant à quels problèmes ? L'impact d'une méthode externaliste permet de tracer des itinéraires dans l'œuvre, en tenant compte des vitesses et lenteurs de circulation des notions, avant d'en proposer une lecture cursive. Non que le concept se réduise à ses conditions d'apparitions textuelles ni à ses coordonnées spatio-temporelles, mais il n'est pas un événement autonome du système, encore qu'il soit créé. On ne peut dissocier un concept des circonstances externes de sa constitution, non plus que du relevé de ses mouvements et de ses migrations, qu'elles conduisent à des déplacements ou des confirmations du système. Il faut donc passer d'une statique abstraite du système, qui néglige la chronologie et la contextualisation, à une dynamique des problèmes qui dresse la carte de leurs
variations successives. De plus, il faut corréler la dynamique du système avec son champ d'individuation, de contextualisation intellectuel et social. Les concepts relèvent d'une pragmatique et répondent à des enjeux qui ne sont pas exclusivement théoriques, ce qui revient exactement à ce que Deleuze, nous le verrons, nomme avec Guattari une logique « rhizomatique ». Cela im plique d'accorder l'attention la plus grande à l'appareil de références attestées pour établir les composantes des concepts dans les doctrines et les auteurs avec lesquels Deleuze discute, et cela d'autant plus que l'usage qu'en fait Deleuze est curieux et problématique, comme on peut s'y attendre de la part d'un philosophe qui professe une théorie du masque et de la création, constamment hostile à l'établissement d'une doxa, et à cause de cela, hostile à la réification des doctrines en savoirs constitués. Pourtant, on ne comprend rien à Deleuze si on ne restitue pas méthodiquement son travail de référence, qui est le plus souvent implicite et masqué par ses réélaborations successives. Pour autant, on ne transformera pas l'œuvre de Deleuze en manteau d'Arlequin, s'agissant d'un philosophe qui a spécialement théorisé la pratique de la philosophie comme création de concepts. S'intéresser à l'irruption du nouveau impose de repérer le profil de courbe d'un concept dans le système, en tenant compte spécialement de son point d'entrée, et de sa zone de dissipation, des secteurs théoriques qu'il met en jeu, des connexions pratiques qui en découlent. Ce sont là en somme des gammes préparatoires, destinées à faciliter l'entrée dans cette pensée contractée et vivante. On aurait tort également de considérer cette périodisation comme un préalable absolu à toute lecture systématique : outre qu'il appartient à chaque périodisation d'être relative à la matière qu'elle traite – les plateaux ici proposés ne sont nullement exclusifs d'autres découpages –, l'ordre logique de la consistance interfère souvent avec l'ordre historique de l'individuation des notions et de leur zone opératoire. Considérons donc cette entrée en matière comme on le fait d'exercices d'assouplissements, moins sommaires qu'il n'y paraît, et dont le mérite pédagogique consiste à faciliter ou à améliorer le doigté du système. Ils nous permettent de définir au moins trois plages différentes, trois états de variation du système : des premières œuvres àDifférence et Répétition,la question de l'art passe d'abord par le privilège de la littérature. Avec Guattari, et le tournant pragmatique de la pensée à partir deL'Anti-Œdipe,Deleuze amorce une critique de l'interprétation et une logique des multiplicités qui lui permet, aprèsMille Plateaux,se consacrer de pleinement à la sémiotique de l'image et à la création artistique. On ne se propose pas ici de détailler ces trois plateaux, mais de repérer la tension problématique qui les lie, et fait passer Deleuze de la littérature à l'image.
Le goût pour la littérature
Examinons d'abord la configuration que dessine la liste des publications explicitement centrées sur des analyses d'œuvres. Jusqu'à 1979, tous les titres portant sur l'art sont consacrés à la littérature, ce qui signale la prépondérance, la primauté, l'exclusivité d'un intérêt pour la littérature, qui s'affirme comme le premier secteur de l'art théorisé par Deleuze. À partir de 1980, après la période intense de travail « à