La bande dessinée à l'épreuve du réel

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Français
163 pages
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Description

Depuis une trentaine d'années, la bande dessinée a considérablement élargi son champ d'investigation et s'est mise à explorer des domaines jusqu'alors inaccessibles ou interdits, comme l'autobiographie, le journal, le témoignage, l'histoire, le carnet de voyage, l'enquête documentaire ou le reportage journalistique. Dans ces genres inédits des auteurs ont émergé : Art Spiegelmann, Marjane Satrapi, Fabrice Neaud, Joe Sacco. Voici un état des lieux de ces nouveaux territoires de la BD.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 janvier 2008
Nombre de lectures 332
EAN13 9782296189850
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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non thématique (coord. parBernardLeconte) Cinéma (coord. parClaudeLaboisse,BernardLeconte etCharles Tesson) Interactivité (coord. parClaudeLaboisse) Images abymées (coord. parBernardLeconte) L’image et le corps (coord. par YannickLebtahi etFrançoise Thomé-Gomez) La lyre et l’aulos : hommage àChristianMetz (coord. par BernardLeconte) L’audible, visible et scriptible (coord. parPhilippeBootz et AlineLeonardelli) Le cinéma, cet obscur objet du désir (coord. parPatrick Louguet Images et pédagogie (coord. par YannickLebtahi etBernard Leconte) Cinéma et télévision –Jeunes chercheurs d’ici et d’ailleurs (coord. parNathalie deVoghelaer) Multimédia –Entre fermeture et ouverture : les multimédias (coord. parPhilippeBootz et YannickLebtahi) Pour une politique de la représentation (coord. parReynold Humphries) a:\ littérature(coord. parPhilippeBootz, coéd.Mots-Voir) Le montage : état des lieux réel(s) et virtuel(s) (coord. par StéphaneBenassi etAlphonseCugier) Image(s) etSociétés (coord. parMichelChandelier etIsabelle Roussel-Gillet) Écrans etPolitique (coord. parBernardLeconte etErika Thomas) Le film architecte (coord. parAnneGoliot-Lété) Impuretés cinématographiques (coord. parAlphonseCugier et PatrickLouguet)
Les numéros 1 à 13 et le hors série sont disponibles sur commande au prix de 15(22pour le numéro double 6/7) franco de port à :CIRCAV-GERIICO,IUP Information etCommunication –Université deLille 3, rue VincentAuriolBP35, 59051Roubaix cedex 1, téléphone : 03 20 65 66 04
À paraître
n° 20
Publicité etRecherche (coord.F.Minot et Y.Lebtahi)
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Avant propos
Pourquoi tant de héros de bande dessinée sont-ils reporters ou journalistes ?ClarkKent, aliasSuperman, est journaliste au Daily Planet.Est-ce parce que laBD, depuis ses origines, n’a ja-mais cheminé loin des questions du réel ?RicHochet appartient à la rédaction deLa Rafale.On sait que les comics strips améri-cains sont nés dans les journaux, dans ces pages qui bruissaient des nouvelles du monde et que nombre de ces dessinateurs fai-saient aussi partie d’une rédaction.Fantasio est l’envoyé spécial duMoustique.Les reportages de ces héros nous emmènent à la découverte du monde et leurs aventures se confondent alors avec les péripéties de l’histoire des nations.Le cas le plus fameux est, bien entendu,Tintin, reporter auPetit Vingtième, dont les péré-grinations nous transportent de l’UnionSoviétique naissante, aux conflits duMoyen-Orient, ou bien nous plongent dans la guerre froide, les dangers de la prolifération des armes ou le terrorisme ; bref un condensé de l’histoire du siècle dernier.Comme le dit VincentBernière, « avec tous ces personnages fictifs, parmi les plus illustres, ayant embrassé la carrière de journaliste, il était dit qu’un jour ou l’autre, la bande dessinée se préoccuperait plus 1 particulièrement de reportages. » Depuis une trentaine d’années, la bande dessinée s’est effectivement tournée vers l’actualité, l’enquête documentaire, le reportage, mais aussi vers des domaines jusqu’alors inexplorés dans les cases : l’autobiographie, le journal intime, le carnet de voyage, le récit de témoignage.Des auteurs ont émergé dans des genres inédits dont ils sont devenus des représentants incontestés :
1 e Vincent Bernière « La BD sur le terrain » 9Art n°7, janvier 2002, pp. 46-55.
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Art Spiegelman ouMarjaneSatrapi, pour l’autobiographie,Fabrice Neaud,JulieDoucet, pour le journal, ou encoreJoeSacco pour le reportage de guerre. L’abondance de cette nouvelle production, sa diversité et le recul du temps permettent aujourd’hui sinon de faire un état des lieux de ces nouveaux territoires, du moins d’entamer une réflexion sur la manière dont la bande dessinée a traversé l’épreuve du réel et comment elle s’en est trouvée peu ou prou transformée.C’est l’objet du dossier que présente la nouvelle livraison duCIRCAV. On trouvera dans les pages qui suivent sept études.Les unes sont vouées plus spécifiquement à un auteur :PierreFres-nault-Deruelle se consacre à l’examen attentif des deux tomes de La Guerre d’Aland’EmmanuelGuibert ;JanBaetens étudie le traitement de la réalité dans une fiction(Love Hotel)et dans un documentaire(L’Apprenti Japonais)du même auteur,Frédéric Boilet, l’un des maîtres actuels du manga.BorisTissot publie l’entretien qu’il a eu avec le reporter dessinateur américainJoe Sacco.Même si ces articles, au-delà des auteurs étudiés, concernent aussi la problématique du réel au travers de genres spécifiques – le témoignage pourLa Guerre d’Alan, les rapports de la fiction et du documentaire, pourJanBaetens, le reportage pourSd’autresacco – contributions abordent plus directement la question des genres : JonathanHaudot étudie les récits testimoniaux, portant son analyse sur deux œuvres consacrées à laShoah,Mausd’ArtSpiegelman etAuschwitzdePascalCroci.MarioBeaulac aborde un genre original, rarement évoqué : la biographie d’un auteur deBDpar un autre auteur deBD.I:l présente trois œuvres La Vie exemplaire deJijépar YvesChaland,LesAventures d’HergéparBocquet, Fromental etBarthélémy etMc CayparBramanti etSmolderen. De son côté,PierreAlbanDelannoy examine la manière dont le contact avec la réalité vécue immédiate a bouleversé l’écriture bédéistique et la forme plus générale de l’album.ErwinDejasse consacre son article à la place qu’occupe la photographie dans la bande dessinée, en mobilisant des exemples tirés des œuvres d’AlbertoBreccia, YamadaNaito,JeanTeulé,EmmanuelGuibert etDidierLefèvre(Le Photographe).
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La bande dessinée à l’épreuve du réel
L’épreuve de la réalité a été, sans aucun doute, pour la bande dessinée d’abord une épreuve de reconnaissance.Celle-ci, longtemps cantonnée dans le registre de la littérature enfantine ou dans celui de la distraction, a trouvé son émancipation en prenant les réalités du monde, qui n’étaient souvent qu’un cadre pour des fictions d’aventures, comme objet plein et entier.Dès lors qu’ils ont publié des histoires empruntées à la réalité historique ou à des faits sociaux et politiques actuels, les comics ont été pris au sérieux et reconnus au même titre que les autres modes d’expression, comme le prouve l’obtention du prixPulitzer pourMausou les réactions du gouvernement iranien à la publication puis à la sortie du film tiré dePersépolis, laBDautobiographique deMarjaneSatrapi, pour ne citer que ces deux exemples. Très vite, les auteurs ont dû faire leurs preuves sur ce que MarioBeaulac nomme « l’ancrage factuel » et sur la restitution des « réalités irréductibles », comme les appellePierreFresnault-Deruelle : ce sont ces faits ou ces objets qui ne s’inventent pas et qui parce qu’ils s’imposent au dessinateur l’obligent, qu’il s’agisse, par exemple, du « rendu architectural des maisons deLosAngeles ou celles de laMittel Europa» (Fresnault-Dlaeruelle) ou de « représentation fidèle des uniformes et des armes », dont parleJoe Sacco àBorisTissot.Bien entendu, la dimension documentaire a été surtout prise en charge par l’image, sous la forme du dessin réaliste que présenteErwinDejasse : ce « bon dessin [qui] tente de donner l’illusion de la réalité, notamment par la maîtrise de la perspective cavalière et le respect des proportions anatomiques ». D’une certaine façon, l’introduction de la photo dans laBD, à des étapes variées de sa production, en phase préparatoire ou inscrite dans les cases elles-mêmes, a pu assurer cette même fonction d’objectivation du monde. Il semble cependant que la tentation du réalisme et du parti pris documentaire ait été rapidement écartée par les auteurs qui se sont donnés le réel pour objet.Sacco explique qu’« il n’est pas toujours possible de reproduire fidèlement un épisode ».Il faut composer avec les faits, c’est-à-dire reconstruire la réalité, la
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reconstituer selon une démarche proche de ce queFrançoisJost 2 a appelé le discours de feintise .Dans ces conditions, la fiction « sert paradoxalement et non sans force le dessin documentaire », comme l’écritJanBaetens.Cette alliance de la fiction et du réel, c’est ce que tente de fairePascalCroci dansAuschwitzà partir des témoignages de déportés qu’il a consignés.La valeur de la reconstitution, c’est bien entendu sa vérité.D’autant que l’auteur dessinateur ne reconstruit pas toujours, loin s’en faut, une réalité qu’il a lui-même connue.La question est au centre de ce queJo-nathanHaudot, dans son article« Maus et Auschwitz », appelle « le témoignage de témoignage ». La véracité d’une reconstitution ne s’apprécie pas au réa-lisme documentaire des images.S’agissant deLa Guerre d’Alan, Fresnault-Deruelle pense l’identifier dans « »l’écriture du constat dont fait preuveGuibert et qui passe notamment par des dessins « fort peu illustratifs ».PourMaus,PierreAlbanDelannoy la trouve dans les hachures queSpiegelman substituent au paysage des camps. L’une des témoins dontCroci a recueilli la mémoire, écrit : «Les personnages que vous avez imaginés ne relèvent pas de la 3 réalité que nous avons vécue » .C’est là l’un des défis que constitue l’épreuve du réel : la réalité peut sans doute difficilement se séparer de l’expérience qu’on en fait.C’est pourquoi ce qui préoccupeSacco, il le dit lui-même, c’est de « faire sentir au lecteur ce qu’est la vie à un endroit comme par exempleGorazde, à l’est de laBosnie ». Or cette approche sensible du vécu, ce sont souvent des anecdotes ordinaires très éloignées des grandes fresques narratives que les comics ont mis en scène autour de personnages fictifs aux pouvoirs surnaturels.Ici, au contraire, c’est d’une réalité modeste, banale dont témoigneLa Guerre d’Alan.Les cases ne montrent pas les moments prégnants de l’action (il y en a du reste très peu) mais des instants quelconques, voire insignifiants de la vie du soldat, des temps morts, des passages à vide.
2 François Jost, cité par Jean Pierre Esquenazi « Qu’est-ce que le dis-cours vrai ? »Champs Visuelsn° 2, 1996. 3 Texte cité et commenté par Jonathan Haudot, p. 42.
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