Le monde arabe dans les albums de Tintin

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Hergé est un auteur fasciné par l'aventure exotique, qui projette sa vision influencée par l'orientalisme sur des contrées qu'il n'a jamais connues. L'image qu'il donne de son Orient imaginaire dérive de sa conception du monde, marquée par une personnalité complexe et évolutive, son milieu catholique et traditionaliste et l'époque coloniale, durant laquelle il a composé les aventures arabes de son héros. Cette édition revue et augmentée apporte de nouveaux éclairages et de nombreuses précisions ; elle analyse notamment quelle place occupe l'Orient arabe dans l'évolution psychologique d'Hergé.

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Date de parution 15 septembre 2016
Nombre de visites sur la page 46
EAN13 9782140017551
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0112 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Louis Blin

LE MONDE ARABE
DANS LES ALBUMS
DE TINTIN

Seconde édition
revue et augmentée

Préface d’HenryLAURENS
Professeur au Collège de France






Le monde arabe
dans les albums de Tintin

Comprendre le Moyen-Orient
Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dernières parutions

Julia ROY,L’ONU et les réfugiés palestiniens, Le rôle de
l’UNRWA, 2016.
Jonathan HASSINE,Les réfugiés et déplacés de Syrie,
Une reconstruction nationale en question, 2016
Mohamed-Ali ADRAOUI (dir.),Les islamistes et le monde,
Islam politique et relations internationales, 2015.
Gaït Gauhar ARCHAMBEAUD,Afghanistan, anthropologie de
l’égalité sur une zone de fracture du système-monde,2015.
re
Louis BLIN,Le monde arabe dans les albums de Tintin, 1
édition, 2015.
Nicolas TENEZE,Israël et sa dissuasion, histoire et politique
d'un paradoxe, 2015.
Inan SEVINÇ,L’exécution des arrêts de la Cour européenne
des droits de l’homme par la Turquie, 2015.
Mesut BEDIRHANOöLU,La conception turque de la laïcité, à
l’épreuve du standard européen de société démocratique, 2015.
Ibrahim Ö. KABOGLU et Eric SALES, Le droit constitutionnel
truc. Entre coup d’État et démocratie,2015.
Gérard FELLOUS,». Cancer d’unÉtat islamiqueDaech – «
monde arabo-musulman en recomposition. Un conflit
international long et incertain, 2015.
Mamduh NAYOUF,Vers le déclin de l'influence américaine au
Moyen-Orient ?,2014.
Hillel COHEN,Les Palestiniens face à la conquête sioniste
(1917-1948). Traîtres ou patriotes ?,2014.
Pierre JAQUET,L’Etat palestinien face à l’impuissance
internationale, 2013.
Firouzeh NAHAVANDI,L’Iran dans le monde, 2013.
Aline KORBAN,L’évolution idéologique du Hezbollah, 2013.
Samy DORLIAN,La mouvance zaydite dans le Yémen
contemporain, 2013.
Gamâl AL-BANNA,L’islam, la liberté, la laïcité et le crime de
la Tribu des "Il nous a été rapporté",2013.

Louis Blin



Le monde arabe
dans les albums de Tintin

Seconde édition revue et augmentée

Préface d’Henry Laurens
Professeur au Collège de France





Du même auteur

Un administrateur colonial au cœur de l’Islam
(avec Luc Chantre et Philippe Pétriat)
Publication de l’Université de Provence, 2016

Alexandrie et la Méditerranée. Entre histoire et mémoire
(dir., avec Caroline Gaultier-Kurhan)
Paris, Maisonneuve et Larose, 2006

Le pétrole du Golfe. Guerre et paix au Moyen-Orient
Paris, Maisonneuve et Larose, 1996

L’économie de la paix au Proche-Orient
(dir., avec Philippe Fargues)
Paris, Maisonneuve et Larose, 1995, deux tomes

L’économie égyptienne.
Libéralisation et insertion dans le marché mondial
Paris, L’Harmattan, 1993

Algérie, 200 hommes de pouvoir
(avec Nourredine Abdi, Ramdane Redjala et Benjamin Stora)
Paris, Indigo Publications, 1991

L’Algérie, du Sahara au Sahel.Route transsaharienne,
économie pétrolière et construction de l’Etat
Paris, L’Harmattan, 1990

© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09863-0
EAN : 9782343098630

Préface

Comme on le sait, Malraux dansLes chênes qu'on abat
rapporte cette boutade du général de Gaulle: "Au fond,
vous savez, mon seul rival international, c'est Tintin!
Nous sommes les petits qui ne se laissons pas avoir par les
grands. On ne s'en aperçoit pas à cause de ma taille..."

Une autre anecdote, souvent rapportée sans indication de
provenance, mentionne une conversation de table en 1958
entre le général et madame Salan en 1958. De Gaulle lui
aurait demandé ce qu’elle lisait: «Spirou et Tintin, mon
général » et en réponse il aurait dit : « Tintin, je veux bien,
mais qu’est-ce que vous lui trouvez à Spirou ? »

Cela démontre d’abord que de Gaulle était plutôt
insensible à l’humour et au génie animalier de Franquin,
qui, il est vrai n’avait pas alors atteint sa pleine maturité,
et qu’au contraire, du vivant même de Hergé, Tintin avait
atteint, au moins en Europe, un immense succès avec la
vente de plusieurs dizaines de millions d’albums. Pourtant,
à l’occasion du cinquantième anniversaire de la première
publication de Tintin, en décembre 1978, Hergé se prêtait
à l’exercice de faire parler Tintin de son père, c’est-à-dire

5

1
d’Hergé lui-même. Sa naissance était due au hasard d’une
commande d’éditeur de presse :

« Pourlui c'était vraiment sans importance, ce n'était pas
un événement capital, et il ne pensait pas que j'existerais
plus de six mois. Hergé se destinait au journalisme et à la
photographie et c'est pourquoi il a fait de moi un reporter.
A l'époque l'archétype du journaliste, c'était quelqu'un
s'embarquant sur un grand paquebot à destination de
l'Asie, le journaliste c'était un grand voyageur, c'était
Albert Londres ou Joseph Kessel et mon père a voulu que
je sois un peu leur sosie rêvé. Mais pour lui mon existence
n'avait pas plus d'importance qu'un rêve et jamais, au
début, il n'a pensé qu'il vivrait de mes aventures. Je suis né
comme on fait une blague entre copains oubliée le
lendemain. Et ce n'est que quatre ou cinq ans après ma
naissance que mon père m'a vraiment pris "au sérieux" si
j'ose dire. »

C’est seulement à la fin des années 1940, à l’occasion de
la première publication des albums couleur et du journal
portant son nom, que Tintin a été diffusé en dehors de la
Belgique et a commencé sa carrière internationale.

Si Tintin est un grand reporter sur le modèle d’Albert
Londres et de Joseph Kessel, il est aussi un boy scout de
quatorze ans. En un demi-siècle de publication, il a pris
trois ans de plus. Il se définit ainsi :

« Jesuis un journaliste qui a l'esprit boy-scout. Avoir
l'esprit boy-scout, c'est avoir une certaine curiosité pour la
vie, la nature, les animaux et les êtres humains ; c'est aussi
un certain sens de la débrouillardise; et c'est enfin une
certaine fidélité dans l'amitié. Tout cela est peut-être un
peu naïf, mais c'est ainsi et je ne le regrette pas. »

1
http://www.lexpress.fr/culture/livre/tintin-s-explique_479047.html.

6

Toujours selon le personnage, le voyage et l’exotisme sont
les dimensions complémentaires du reportage et du
scoutisme :

« Ce qui compte pour moi, c'est l'exotisme. Et la France ce
n'est pas l'exotisme, même s'il est vrai qu'on peut trouver
de l'exotisme partout, par exemple dans certains quartiers
de Bruxelles. Mais, d'une manière générale, ce qui était
important pour moi et pour mon père, c'était le voyage:
toujours cet esprit de reportage d'un Joseph Kessel ou d'un
Albert Londres partant au bout du monde pour voir ce qui
s'y passe. »

Il est même encore plus affirmatif, ce qui compte est le
voyage en soi et non l’arrivée.

Dans cette auto-analyse, Tintin se montre particulièrement
subtil dans l’interprétation à faire du voyage, qui est à la
fois décor extérieur et démarche intérieure :

« Peut-être.Mon père pense que la précision du décor
donne beaucoup plus de crédibilité aux personnages et
qu'ils prennent d'autant plus de poids et d'épaisseur que les
engins qu'ils utilisent ou les pays qu'ils visitent sont
proches de la réalité. Et j'ajouterai un point important:
pour que mon père lui-même croie à mes histoires et à mes
aventures, il faut qu'il m'entoure d'un maximum de
crédibilité. Mon père s'est servi de moi découvrant le
monde pour se découvrir lui-même. »

Dans cet entretien, Tintin remarque que son succès repose
sur le fait que s’il a été lu au départ par des enfants, ce
sont ces derniers devenus adultes qui continuent à le lire.
Il surestime d’ailleurs l’âge de ses premiers lecteurs, qu’il
pense être le même que celui de Tintin.

7

Comme beaucoup de maîtres de la bande dessinée de sa
génération, pour Hergé le voyage est essentiellement
documentaire. Il décrit des parties du monde dans
lesquelles il ne s’est jamais rendu. S’il lui arrive de
s’appuyer sur une documentation, il ne cherche pas
l’exactitude des lieux (surtout dans les premiers albums),
il les invente selon ce que son imagination les lui
représente.

Il en ressort une grande différence dans ses diverses
œuvres.Tintin en Amériques’inspire beaucoup desScènes
de la vie futurede Georges Duhamel et au-delà de tout le
courant anti-techniciste de la pensée européenne de
l’époque.Le Lotus bleumontre un grand souci de réalisme
et d’information qui tourne au militantisme politique.

Il n’en est rien des relations entre Tintin et les Arabes,
sujet de ce livre. Louis Blin s’appuie sur une érudition
impressionnante qui passe par la comparaison des
différentes versions des albums de Hergé, qui a
régulièrement redessiné et modifié le récit en fonction en
particulier des demandes de ses éditeurs. Il démontre avec
brio le véritable jeu de piste que représente
l’enchevêtrement des codes à déchiffrer et des mystères à
élucider, en dépit de l’apparente simplicité de la ligne dite
claire qui définit l’œuvre. Certes on a bien ici une vision
assez paternaliste qui est celle de l’époque coloniale,
temps de la formation d’Hergé, mais ses personnages
arabes ont une profonde humanité. On appréciera en
particulier l’analyse duCrabe aux pinces d’or comme
protestation contre l’occupation nazie de la Belgique.
Surtout, la force de cette recherche réside dans la
reconstitution de la démarche intérieure d’Hergé qui,
allant chercher une renaissance en Orient au début de son
entreprise, se trouve finalement amené à faire une satire

8

grinçante de l’Occident dans sa dernière œuvre, restée
inachevée.

À la veille de la seconde guerre mondiale, Hergé invente
le «pays de l’or noir». Il est probablement l’un des
premiers à utiliser cette expression pour désigner l’Orient
arabe qui était encore dans les années 1930 une zone de
production relativement marginale. Dans la dernière
aventure posthume de Tintin, on est à l’époque des chocs
pétroliers et des pétrodollars. Même si on est de bout en
bout dans la pure fiction et dans les méandres du voyage
intérieur d’Hergé, on ne peut qu’être impressionné par le
raccourci historique: ceux qui étaient sous la tente dans
les années 1930 veulent maintenant constituer chez eux un
grand musée d’art occidental.

L’exotisme d’Hergé nous paraît maintenant lointain,
même s’il a façonné l’imaginaire de plusieurs générations
e
d’enfants dans la seconde moitié du XIXsiècle. Pourtant,
la prégnance de son œuvre reste toujours aussi forte, aussi
énigmatique. Elle est maintenant une passion d’adultes.
Les études savantes sur son œuvre surprenaient Hergé, qui
affectait de voir en elle un amusement. Sans doute ne
voulait-il pas savoir ce qu’elle révélait sur lui-même.

Ce livre de Louis Blin est une contribution importante à la
tintinologie due à un grand tintinophile qui, pour le plus
grand bonheur de ses lecteurs, se livre au décryptage tout
aussi bien de son exotisme apparent que de l’aventure
intérieure qu’elle représente. C’est aussi, par son sujet, une
e
approche des années essentielles du XXsiècle. Il faut en
remercier l’auteur.

9

Préface d’Henry Laurens
Professeur au Collège de France

Introduction

A défaut d’être un homme célèbre, Tintin est l’un des plus
illustres personnages du XXème siècle, sur lequel il a
exercé une influence plus forte que la plupart de ses
contemporains. On mesure mal l’impact d’Hergé sur
l’imaginaire européen. Aucun autre auteur n’a autant
marqué la psyché des Européens nés entre 1920 et 1990,
pour faire gros, principalement mais pas seulement
francophones. La seconde génération des lecteurs de
Tintin, née entre 1940 et 1960, «a regardé le monde à
2
travers les lunettes Tintin». Le général de Gaulle avouait
3
Tintin pour «seul rival international». Tintin est traduit
en près de cent langues et ses ventes dépassent les 220
millions d’exemplaires. Témoin de son temps, Tintin l’a
également façonné. Pour comprendre Tintin, il faut le
replacer dans l’univers intellectuel et l’époque de son
créateur Georges Remi, dit Hergé. Tintin est un «héros
4
imaginaire dans un monde réel».


2
APOSTOLIDESJean-Marie,Lettre à Hergé, Les Impressions
Nouvelles, 2013, p. 114.
3
GODDIN Philippe, Hergé, lignes de vie, Bruxelles, Ed. Moulinsart,
2007, p. 822.
4
FARRMichael,Tintin, The Complete Companion, Londres, John
Murray, 2001.

11

Il en va de même pour la question spécifique du rapport de
Tintin aux Arabes, curieusement laissé à l’écart par les
« tintinologues ».Il convient aussi d’éclairer les ressorts
de la vision péjorative qu’avait Hergé de certains pays où
il a envoyé son héros, qui a fait couler beaucoup d’encre à
propos des Noirs, mais fort peu en ce qui concerne les
Arabes. Ces préalables permettront d’analyser les rapports
de Tintin avec les Arabes dans les diverses aventures où
ceux-ci apparaissent, sous l’angle politico-historique, mais
aussi psychologique, qu’Hergé ait conscience ou non du
message délivré. De nombreuses interprétations nouvelles
peuvent aussi être dégagées d’un arrêt sur les personnages
arabes d’Hergé comme sur les lieux où il envoie son
héros. Après l’exposé de la façon dont Hergé traite la
langue arabe dans ses albums, puis de la réception de
Tintin par ses lecteurs arabes, on pourra tirer des
conclusions d’ensemble sur la question des relations entre
Tintin, les Arabes et l’Orient en général. L’univers
intellectuel et politique de la période créatrice d’Hergé, ses
déterminants littéraires, cinématographiques et
idéologiques font de son œuvre un épigone de
l’orientalisme européen, au décryptage duquel l’auteur
nous a invités en constellant d’énigmes sa création
littéraire et artistique. Les aventures de Tintin forment une
malle aux trésors auxquels mènent des jeux de piste qu’il
nous faut décrypter.

12

1 - Hergé, Tintin et le monde

Le système de valeurs d’Hergé est tiré du scoutisme, tel
qu’il l’intègre en 1920: c’est un idéal pour la vie, une
manière de voir le monde et une attitude en société. Ses
années de scoutisme lui permettent de quitter une
atmosphère familiale qui étouffait cet enfant frondeur à
l’esprit libre. Le scoutisme était porteur d’une mythologie
de l’accomplissement de soi-même par la camaraderie et
la symbiose avec la nature, qui donna à sa vie la couleur
dont elle manquait.

Hergé et la politique

Sur le plan politique, le mouvement scout catholique
colportait alors de manière implicite une idéologie de type
maurrassien qui, au lieu de poser les questions de société
en termes politiques, dénonçait pêle-mêle la haute finance
internationale et des bandes de trafiquants. Cette idéologie
accusait de mystérieuses personnes d’avoir conspiré pour
accumuler des profits grâce à leur position de fournisseur
des belligérants de la première guerre mondiale, puis
d’avoir influencé les termes du traité de Versailles à leur
profit. L’air du temps était à la dénonciation des trafics en
tout genre, surtout dans la presse d’extrême droite, qui
colportait la vision d’un univers de complot mondial, de
gouvernement occulte et d’explication cachée des choses.
Dans le même ordre d’idées, la mentalité scoute du jeu de

13

piste, faite d’énigmes à résoudre, marquera toute l’œuvre
5
d’Hergé .

Tous les Européens de l’Ouest de sa génération furent
horrifiés par les boucheries de la première guerre
mondiale. Comme beaucoup d’enfants élevés durant la
Grande Guerre, qui coïncide pour lui avec l’école
primaire, ou à ses lendemains, Hergé a ainsi été marqué
par le pacifisme, qui récusait lui aussi les clivages
politiques. Bien que royaliste comme la plupart des
catholiques traditionalistes de son époque, il a subi
l’influence d’un anarchisme de droite, prégnant dans
certains milieux pacifistes à partir de la première guerre
mondiale. Il était notamment un lecteur fidèle du
Crapouillot, journal de tendance anarcho-pacifiste créé en
1915 et influent jusque dans les années trente, c’est-à-dire
pendant la jeunesse d’Hergé. On retrouve ces idées chez
beaucoup d’écrivains et d’artistes français de tous bords
nés dans le premier tiers du XXème siècle, notamment les
surréalistes, jusqu’à Prévert ou Brassens par exemple,
avant la rupture militante de mai 1968. Le pacifisme a
facilité la montée du nazisme, à l’encontre de son éthique
et sans bien sûr le savoir ni le vouloir.

L’absence de conscience politique d’Hergé est aussi due à
son origine sociale plutôt favorisée et à sa réussite
professionnelle, qui l’enferment dans l’égoïsme bourgeois
6
des droites européennes de son époque . Son indifférence

5
Hergé avoue lui-même : « Je me suis si bien emberlificoté dans mes
énigmes que j’ai bien failli ne jamais m’en sortir » (SADOUL Numa,
Tintin et moi. Entretiens avec Hergé, Flammarion, 2003, p. 99). Il va
jusqu’à inventer deux langues, l’arumbaya dansL’Oreille casséeet le
syldave dansLe Sceptre d’Ottokar, tout en laissant aux lecteurs le soin
d’en déchiffrer le sens caché, véritable invite à la découverte.

6
Hergél’admet lui-même à propos de ses œuvres de jeunesse:
« J'étaisnourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je
vivais. »

14

à la démocratie et sa philosophie individualistele
conduisent à accepter le monde tel qu’il est, sans vouloir
le changer. Récuser le clivage gauche-droite revient à
prôner la préservation d’un ordre établi qui lui convient.
Ajoutée à son tropisme pacifiste, cette neutralité apparente
déboucha sur un attentisme frileux pendant la seconde
guerre mondiale, qui lui sera reproché à son issue. Il avait
beau être nationaliste (donc royaliste en Belgique) et
allergique à l’occupation étrangère, la voie était alors
étroite entre démission et complicité. Hergé était un
individualiste anticapitaliste. Exaltation de l’individu et
dépolitisation du social vont pour lui de pair. Ce credo
exclut tout engagement collectif contre l’ordre établi et se
situe donc à l’opposé de la mobilisation politique
anticapitaliste de gauche. Hergé est tout le contraire d’un
militant. Il récuse sciemment toute conscientisation
politique. Il est foncièrement conservateur par scepticisme
et non par militantisme. Devenu agnostique, il avait pour
maxime favorite l’aphorisme de Nietzsche: «Toute
7
conviction est une prison .» Il ne conserve de la religion
que le sens du devoir et du péché et un complexe de
culpabilité. Enfin, l'humour et la dérision qui imprègnent
toute l’œuvre d'Hergé sont tout à fait incompatibles avec
l'adhésion à une idéologie quelconque.

Foncièrement humaniste, Hergé se sent solidaire des
opprimés et des exploités, mais ne milite pas en leur
faveur, ce qui marque les limites de son engagement. Sa
démarche est d’ordre émotionnel et non politique, ce qui
rend d’ailleurs cet auteur très actuel. Il aurait pu faire
sienne cette maxime de Joseph Kessel, qu’il admirait:
« Leshommes m’intéressent plus que les idées.» Dans
une lettre écrite à sa femme en 1949, Hergé exprime sa
« visiondu monde moderne: tant de laideurs, de


7
GODDIN,Hergé…, op.cit. p. 946.

15

compromission :les marchands de canons, les grands
trusts sacrifiant sans remords la vie des hommes. Aux
prises avec eux, un héros sans peur et sans reproche,
8
Tintin . »

Hergé a imaginé son héros comme un justicier, un
chevalier à l’esprit missionnaire et vertueux luttant contre
les forces du mal. Tintin a un côté Don Quichotte. Né en
janvier 1929, au début de la montée du fascisme en
Europe, Tintin est un boy-scout intrépide de 19 ans (selon
les dires d’Hergé). Sa sympathie va aux faibles. C’est un
chic type toujours prêt – selon la devise scoute – à
défendre un homme victime de la misère, de l’injustice ou
de la violence, quelle que soit son origine. Tintin peut aller
au bout du monde et braver mille dangers pour sauver un
ami, mais il ne se battra pas pour le bonheur ou la cause de
tous les malheureux. Il peut tendre la main à un homme,
pas à un peuple. Il n’a pas d’éthique d’intérêt public,
collectif, encore moins politique. Il pourchasse les bandits,
sauve ses proches, mais ne s'intéresse pas aux causes des
conflits qu’il traverse. Tintin a beau éprouver de la
compassion pour les opprimés, des Peaux-rouges deTintin
en Amérique auxhabitants des bidonvilles du San
Theodoros dansTintin et les Picaros, il ne croit pas en un
monde meilleur. Hergé invoquait son signe des Gémeaux
pour expliquer son incapacité à prendre parti et le
balancement incessant dans son œuvre entre le bien et le
mal. Sur le plan idéologique, Tintin – donc Hergé – évolue
petit à petit vers une attitude de plus en plus sceptique et
blasée à l’égard de la réalité. D’album en album, Hergé
retire Tintin du monde politique. Alors qu’il s’engage dans
la mêlée à ses débuts, il ne finit par quitter le nid douillet
de Moulinsart que pour tirer ses amis du danger et ne


8
ASSOULINE Pierre,Hergé : biographie, Paris, Gallimard « Folio »,
1998, p. 422.

16

s’intéresse plus au sort du pays où ils évoluent. Hergé
donne une bonne image de sa vision politique dans la
dernière partie deTintin et les Picaros. Dans un contexte
de coups d’Etat cyniques qui sont autant de farces dont les
peuples sont les dindons, déferle un carnaval surréaliste
résumant le propos: il n’y a rien à espérer de l’action
politique, dont il vaut donc mieux se tenir à l’écart. La
révolution que traverse Tintin n’est qu’une révolution de
palais, où il ne prend pas parti. Tintin est devenu pacifiste.
Il arbore le sigle “peace and love” sur son casque de
mobylette. L’ambivalence de Tintin, déchiré par des
tourments intérieurs et des cas de conscience qui le
dépassent et contrarient son esprit chevaleresque, lui
confère une humanité attachante qui explique en partie son
succès. Comme il renvoie dos à dos les extrêmes, chacun
peut, en effet, y trouver son compte. La popularité de
Tintin peut alors, fait exceptionnel, transgresser cultures,
époques et classes sociales.

Le parcours de Tintin à travers le siècle, ses idéologies et
ses crises, forme de véritables archives du XXème siècle.
Cela en fait un héros très marqué du siècle passé. Les
multiples références implicites d’Hergé à la littérature et
au cinéma de son époque sont de moins en moins
comprises par nos contemporains. Il risque donc a priori
de devenir démodé à notre époque, davantage soucieuse
de préserver une planète menacée par l’homme que de la
façonner selon son bon vouloir. Si tel n’est pas le cas,
c’est que la saga de Tintin ne se déroule pas seulement
dans le monde, mais aussi dans son for intérieur.

17

Une exploration de soi-même

9
Hergé disait qu’il était Tintin , alors que sa vie prouve le
contraire. Il n’a jamais quitté l’Europe de l’Ouest avant
l’âge mûr. Tintin est plutôt le fils rêvé qu’il n’a pas pu
avoir, celui qu’il aurait voulu être même. Hergé l’a créé, il
en est le père. C’est pourquoi il a toujours refusé que
quiconque signe une de ses aventures avec lui. La
personnalité de Tintin est un condensé de ce qu’il aurait
voulu être, mais qu’il n’a pas été. L’égocentrisme
exacerbé d’Hergé est lié à sa fascination pour le monde de
l’aventure où seuls le courage, la détermination et la
ténacité permettent à l’individu d’arriver sain et sauf à bon
port. Tintin aspire donc toujours au dépassement de soi,
selon la morale scoute, à être plus que lui-même ou même
à être autre chose que ce qu’il est. C’est un éternel
insatisfait, un angoissé existentialiste, dans la pure
tradition du XXème siècle, qui voulait forger un homme
nouveau, capable de changer le monde. Il est le Prométhée
de la bande dessinée.

Les tintinologues analysent les moindres détails des
albums de Tintin pour mieux les comprendre, car chacun
perçoit, à un degré ou un autre, l’existence d’une histoire
derrière les histoires. Une cohérence interne soutient
l’ensemble et en fait une œuvre, pour ne pas dire un chef
d’œuvre, renfermant une telle richesse énigmatique
qu’apparaissent sans cesse sous leur plume de nouvelles
interprétations. L’utilisation des outils de la psychanalyse


9
Plusieursouvrages ont tenté une approche psychanalytique des
aventures de Tintin. Voir notamment TISSERON Serge,Tintin et le
secret d'Hergé; APOSTOLIDES Jean-, Paris, Hors Collection, 2009
Marie,Les Métamorphoses de Tintin, Flammarion, 2006etDans la
peau de Tintin, Les Impressions nouvelles, 2010; DAVID Michel,
Une psychanalyse amusante, Tintin à la lumière de Lacan, Epi - La
Méridienne, 1994, 301 p.

18

10
et de l’ésotérismea jeté au cours des dernières années
des éclairages pénétrants sur l’œuvre d’Hergé, qui vont
bien au-delà du commentaire des récits et des
circonstances de leur production ou même des études
politico-historiques qui lui ont été consacrées. Les
analystes ont ainsi mis en évidence la place de cet auteur
dans la pensée, tout à la fois classique car elle en traite des
paradigmes fondamentaux et novatrice car elle le fait de
manière originale, probablement grâce à un outil qui l’est
lui aussi, la bande dessinée. Celle-ci combine en effet le
texte et le dessin, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives.
Il reste à synthétiser les diverses approches critiques, ce
qui s’avère aussi complexe que l’œuvre elle-même.

On ne peut pas évoquer à proprement parler de sens caché
ou d’ésotérisme voulu dans l’œuvre d’Hergé. Même si
celui-ci a truffé ses albums de références d’ordres
multiples, souvent implicites et parfois difficiles à
appréhender, il ne les a pas pour autant cryptés de manière
consciente. Les nombreux renvois à ses convictions
11
maçonniques ,jamais avouées, n’en font pas davantage
une œuvre maçonnique. Il n’avait d’ailleurs pas la
prétention de bâtir un corpus cohérent, se laissant guider
par son inspiration. S’il n’a jamais révélé les ressorts
profonds de son inspiration, laissant la tâche à ses
critiques, c’est probablement qu’il n’y parvenait pas
lui


10
SurHergé et l’ésotérisme, voir notamment ASSOULINE Pierre,
Hergé…,op.cit., ; SADOUL Numa, p.332 et 359Tintin et moi.
Entretiens avec Hergé, Tournai, Casterman, 1975, p. 71 et 72;
PORTEVIN Bertrand,Le monde inconnu d’Hergé, Dervy, 2008,
350 p.
11
Les albums de Tintin sont constellés de références et de symboles

francs-maçons. Sur ce point, voir notamment REIBEL Olivier,La vie
secrète d’Hergé, Dervy, 2010, 485 p. et PORTEVIN Bertrand,Le
démon inconnu d’Hergé ou le génie de Georges Remi, Dervy Poche,
2004, p. 223 sq.

19

12
même, comme il l’a avoué. Il n’avait pas conscience de
la profondeur de son œuvre, qui le dépassait, comme tout
13
grand artiste. Il s’est contenté de se raconter à travers les
tribulations de ses personnages, sans même se rendre
compte qu’il contait là sa propre quête spirituelle et
identitaire. A chaque héros nouveau venu correspond un
trait de son caractère, les acolytes de Tintin en
représentant les diverses facettes. Sa personnalité s’étoffe
à mesure qu’il explore le mystère de ses origines, en
particulier grâce à ses adjuvants. La comédie humaine
inventée par Hergé reflète sa personnalité complexe et
évolutive, décryptée peu à peu par les analystes. En
inversant ses initiales pour en faire un nom de plume codé,
Georges Remi avait, dès ses débuts, ouvert pour lui-même
la voie des énigmes et des identités changeantes.

La découverte fondatrice ayant permis de fixer le cadre
des horizons philosophiques de l’œuvre d’Hergé est celle
de la place centrale occupée dans sa personnalité par le
trouble sur ses origines: le fait que son père soit né de
père inconnu a pesé sur lui au point de sous-tendre toute sa
14
création .Son grand-père aurait été le roi des Belges
luimême, selon certains, ou au contraire un parfait anonyme.
La femme «fautive »- suivant les critères de son milieu


12
« Il y a dans toute création une énorme part d’inconscient », indique

avec lucidité Hergé à Patrice Hamel et Benoît Peeters dansPériodique
Minuit, 25, 29 avril 1977.

13
« Al’instar de nombreux artistes, Hergé a été l’intercesseur

talentueux et inconscient des vibrations profondes de l’humanité»,
écrit Jacques Fontaine (Hergé chez les initiés, Dervy, 2001, p. 17).

14
“LesAventures de Tintin” reprennent, de façon souterraine, toutes
les hypothèses qu’Hergé échafaudait, enfant, autour de ce secret
familial. Dans son œuvre, il a probablement repris, pour une part, ces
questions de façon consciente ; mais aussi, pour une grande part, de
façon inconsciente», écrit le découvreur de cette énigme, Serge
Tisseron (Psychologies, avril 1999).

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