Médecins et malades dans la peinture européenne du XVIIème siècle
242 pages
Français

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Description

Ce livre est une passerelle jetée entre art et médecine, particulièrement au XVIIe siècle, siècle d'or de la peinture européenne. Le génie du peintre s'est mis au service de la souffrance, entre cauchemar et beauté. La verve de l'artiste met en scène l'horreur comme pour la conjurer : splendides scénographies de la peste, magnificence de l'estropié, cortège des nains, des possédés, des malvoyants, des goitreux, des mutilés de la guerre ou de la vie.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2008
Nombre de lectures 257
EAN13 9782336262307
Langue Français
Poids de l'ouvrage 9 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MEDECINS ET MALADES
DANS LA PEINTURE EUROPEENNE
DU XVIr SIECLEHistoires et Idées des Arts
Collection dirigée par Giovanni Joppolo
Cette collection accueille des essais chronologiques, des
monographies et des traités d'historiens, critiques et artistes d'hier et
d'aujourd'hui. À la croisée de l'histoire et de l'esthétique, elle se
propose de répondre à l'attente d'un public qui veut en savoir plus sur
les multiples courants, tendances, mouvements, groupes, sensibilités
et personnalités qui construisent le grand récit de l'histoire de l'art, là
où les moyens et les choix expressifs adoptés se conjuguent avec les
concepts et les options philosophiques qui depuis toujours nourrissent
l'art en profondeur.
Déjà parus
Stéphane LAURENT, Le rayonnement de Gustave
COURBET,2007.
Catherine GARCIA, Remedios Varo, peintre surréaliste,
2007.
Frank POPPER, Écrire sur l'art: de l'art optique à l'art
virtuel, 2007.
Bruno EBLE, Gerhard Richter. La surface du regard,
2006.
Achille Bonito OLN A, L'idéologie du traître, 2006.
Stéphane CIANCIO, Le corps dans la peinture espagnole
des années 50 et 60, 2005.
Anne BIRABEN, Les cimetières militaires en France, 2005.
M. VERGNIOLLE-DELALLE, Peinture et opposition sous le
franquisme,2004.
Anna CHALARD-FILLAUDEAU, Rembrandt, l'artiste au fil
des textes, 2004.
Giovanni JOPPOLO, L'art italien au vingtième siècle, 2004.
Dominique BERTHET (sous la dir.), L'art à l'épreuve du lieu,
2004.
Olivier DESHA YES, Le corps déchu dans la peinture française
du XIX' siècle, 2004.
Camille de SINGLY, Guido Molinari, peintre moderniste
canadien. Les espaces de la carrière, 2004.Jean-Marc LEVY
MEDECINS ET MALADES
DANS LA PEINTURE EUROPEENNE
DU XVIIe SIECLE
Tome I
L'Harmattan(Ç)L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-04872-0
EAN : 9782296048720PREFACE
La médecine du Grand Siècle, celui de Louis XIV.
Qui ne pense aussitôt aux railleries de Molière justifiées par une
pratique dérisoire entachée de fatuité scolastique? Mais, s'il connut
des Diafoirus, ce siècle de rationalité et de méthode marque un
tournant décisif avec le début de l'expérimentation qui
conduit à la découverte de la circulation du sang par William
Harvey. Cette révolution suscita de vives oppositions si bien que
Louis XIV décida de faire enseigner la circulation au Jardin
royal, court-circuitant ainsi la dogmatique Faculté. Puis, ce fut le
quinquina, amené du Pérou par les Jésuites et actif dans les fièvres
paludéennes si répandues à cette époque, qui entraîna une querelle
similaire que le roi trancha en prenant lui-même et avec succès
cette nouvelle drogue qui inaugura l'ère chimique. En Europe,
comme en France, il y eut aussi des médecins, des chirurgiens et
des accoucheurs qui ont laissé un nom célèbre dans l'histoire de la
médecine.
Le professeur Jean-Marc Lévy, éminent médecin
d'enfants et féru de peinture, a choisi l'époque classique - l'âge
d'or de la peinture européenne pour illustrer les
représentations des malades et des médecins en ce temps-là. Il
convient de rappeler combien la vie était alors précaire par les
guerres incessantes et la multitude des infections
endémoépidémiques, dont la peste était la plus redoutée. Les peintres, en
particulier napolitains et vénitiens nous ont laissé des reportages
nombreux et d'un réalisme saisissant sur ce fléau qui
n'épargnait personne et décimait périodiquement la
population européenne. Au XVIIème siècle, l'horreur n'est
plus cachée comme auparavant, la dure réalité s'impose. Un
tel choix est favorisé par l'évolution de la pensée scientifique.
Mais, dans l'ignorance de la cause du mal et d'un traitement
efficace, le seul recours était divin, dans l'intercession des saints.
Mais à quel saint se vouer?
A côté des intercesseurs généralistes, comme la Vierge
au manteau bleu protecteur, d'autres avaient la réputation de
guérisseurs spécialisés. Saint Sébastien était même
5prophylactique, car ayant survécu aux flèches des hommes, il
était chargé de les protéger contre les envoyées du ciel
pour châtier l'humanité pécheresse. Son iconographie comprend les
plus grands noms de la peinture; sa guérison par les soins d'Irène
symbolise la religion-médecine. Les images de Saint Roch sont
répandues sur tous les continents où a sévi la peste. Ce saint
français, originaire de Montpellier, est contemporain de la peste
noire du XIVème siècle et des danses macabres. Secourant les
pestiférés, il fut lui-même atteint d'un bubon dont il guérit
spontanément, c'est pourquoi il est figuré montrant du doigt son
adénopathie inguinale. Ainsi, était-il considéré apte à guérir les
malades par sa thaumaturgie. Il s'était mis spontanément en
quarantaine en se réfugiant dans une forêt où un chien (de là vient
peut-être le nom de roquet) lui apportait du pain chaque jour. Si
saint Roch est le principal saint anti-pesteux, le dévouement de
saint Charles Borromée pendant la peste milanaise de 1576 lui
valut une abondante iconographie.
L'exaltation des saints au XVIIème siècle a été
encouragée par les prescriptions du Concile de Trente en réaction
contre la tendance iconoclaste des protestants. Les saints tridentins
tels qu'Ignace de Loyola ou Charles Borromée sont
particulièrement célébrés et représentés. Le résultat est une
floraison exceptionnelle d'art religieux lié au mécénat de l'Eglise
catholique. Les scènes de guérison miraculeuse du Christ, de ses
apôtres ou des saints intercesseurs sont légion dans les églises et
dans les musées. Le plus souvent, il s'agit d'aveugles, de
paralytiques ou de possédés, c'est-à-dire d'hystériques et
d'épileptiques. La religion réformée étant hostile à la peinture
religieuse, les artistes hollandais se tournèrent vers les portraits
individuels, en famille ou en groupes de la bourgeoisie marchande,
ainsi que vers des scènes de genre, comme celles des cabarets et ils
développèrent un véritable marché de l'art.
Dans la peinture d'histoire, de nombreuses maladies
sont reconnaissables, comme la lèpre et les écrouelles
tuberculeuses que le roi de France, vicaire et intercesseur du
Christ, avait le pouvoir de guérir par le « toucher» le jour de
son sacre. Les maladies les plus fréquemment représentées
6sont les nanismes, hypophysaires et osseux, ces derniers n'ayant
été individualisés et distingués de l'achondroplasie qu'à une date
récente. Jean-Marc Lévy nous convie au Prado, le musée le plus
riche en nains. Ils étaient nombreux autour du souverain
espagnol. pour rompre la rigidité de l'étiquette, le distraire de sa
mélancolie par leurs facéties et le peintre de l'âme qu'était
Vélazquez ne pouvait qu'être séduit par une situation aussi
contrastée, qui met en valeur les qualités humaines et la dignité des
êtres disgraciés dont il a fait de si émouvants portraits.
Les Ménines sont une quintessence allégorique de la peinture.
Des princes italiens comme les Médicis de Florence et les
Gonzague de Mantoue entretenaient également une cour de
nains, de même que le prince-évêque de Salzbourg. Cette coutume
serait venue d'Egypte, où le couple roi - nain, bouffon du roi, est
retrouvé dès les premières dynasties pharaoniques. A Madrid et
dans d'autres musées européens, on peut voir des portraits de
nains qui incitent à proposer un diagnostic rétrospectif par la
seule analyse morphologique. Les personnages obèses sont
fréquents chez les peintres hollandais et flamands, comme
Jordaens. La jeune monstrua obèse de Carreno de Miranda exhibée
à la cour de Charles II a des signes correspondant au syndrome de
Prader-Willi. L'étonnante femme à barbe allaitant de Ribéra
pourrait bien être une forme virilisante tardive d'hyperplasie
congénitale des surrénales. Jacques Callot a gravé maintes fois
des gobbi, des nains difformes et des estropiés pendant son
séjour à Florence et ses deux Tentations de saint Antoine grouillent
d'êtres lilliputiens qu'il faut examiner à la loupe. Cet intérêt des
artistes pour représenter les maladies n'appartient pas à une période
particulière. Toutes les cultures se sont penchées sur cet aspect du
mal éprouvé dans la chair. La statuaire des anciens égyptiens et des
précolombiens en est un des témoignages les plus précoces.
La peinture du XVIIème siècle - l'âge baroque - est réaliste, y
compris dans les infirmités physiques, pour être accessible à tous et
fortifier la ferveur religieuse, suivant les préceptes tridentins. En
fait, catholiques et protestants se rejoignent dans une
même considération charitable pour les malades et les infirmes.
7La dernière partie de l'ouvrage documente le statut social et
l'activité des médecins-. Les artistes hollandais en ont peints dans
leur cabinet ou en visite prenant le pouls, mirant les urines,
mais n'auscultant pas, puisque cette invention par Laennec
date du début du XIXème siècle. Ils se sont spécialisés aussi
dans les leçons d'anatomie. Celles-ci prolongent les gravures faites
un siècle plus tôt par les élèves de Titien pour illustrer le De
Fabrica de Vésale, lequel fait sa leçon dans un théâtre anatomique,
comme il en existe encore dans l'Italie du Nord. Dans ses deux
leçons d'anatomie, œuvres majeures peintes à vingt ans d'écart,
Rembrandt affirme l'ouverture du siècle à la science. Les peintres
flamands prisent les scènes de genre sur le mode réaliste, aussi
font-ils bonne place à la triade saignée -ventouses- clystère et à la
petite chirurgie de campagne. Les charlatans ne sont pas
oubliés, tant il est vrai qu'ils sont de toutes les époques. Le
médecin de famille apparaît en milieu aisé. Je me rappelle avoir
vu dans la maison de Rembrandt une eau-forte datée de 1647
représentant le médecin du peintre, Ephraïrn Bueno. Le
Rijksmuseum conserve de lui un portrait comparable, mais
avec une attitude de trois-quart inversée. Ephraïm Bueno
appartenait à une famille de médecins juifs portugais; il avait
soutenu son doctorat à Bordeaux en 1642 avant de s'installer à
Amsterdam, où il était connu également comme poète et
Impnmeur.
Si de nombreux livres ont paru récemment sur la
médecine du Grand Siècle, il manquait un parcours
iconographique pour rendre sensibles les contrastes de ce siècle
partagé entre l'exigence rationnelle du savoir et le recours aux
saints recommandé par la réforme tridentine. Jean-Marc Lévy a su
trouver les oeuvres de cette période dans les collections
publiques et privées, les analyser et les grouper par thèmes au
regard de sa double expertise, médicale et iconologique. Enfin, il a
adapté par une nouvelle mise en forme, ce qui était initialement
sa thèse d'histoire de l'art, pour la satisfaction d'un plus vaste
public.
Professeur Jacques Battin
Membre de l'Académie Nationale de Médecine
8e XVIIe siècle apparaît comme un siècle de contrastes,L et à maints égards, de dualité. En Europe, le pouvoir
politique évolue vers la monarchie absolue. Mais le monarque
absolu n'est ni un tyran, ni un dictateur, ni un despote. Il s'agit,
selon les termes de François Bluchel d'une monarchie
administrative, administrée et régularisée par cette administration
même, la souveraineté du roi étant limitée par le respect des lois
immuables, c'est-à-dire de la loi de Dieu et du droit des sujets, de
même que par le jeu des institutions coutumières, en particulier
des parlements auxquels revient d'enregistrer et de publier les lois.
La situation sociale est elle aussi très contrastée: les classes
dirigeantes possèdent d'immenses biens, la plupart des terres, à
une époque encore largement dominée par l'agriculture, alors que
le petit peuple - du fait d'un déficit permanent de la production
agricole - est souvent victime de disettes et de famines,
ellesmêmes génératrices d'agitation et d'émeutes. L'extrême misère
populaire est aggravée par les épidémies fréquentes, au premier
rang desquelles figurent les pestes, et par les guerres incessantes et
meurtrières, telles les dernières guerres de religion sous Louis
XIII, la guerre de Trente Ans qui ravage l'Europe, surtout centrale,
de 1618 à 1648 ou encore les guerres franco-espagnoles. Alors que
les déplacements des troupes et leurs exactions appauvrissent les
populations tout en favorisant la dissémination des maladies
transmissibles, les souverains ou les princes de l'Eglise
promeuvent, encouragent et soutiennent des réalisations artistiques
exceptionnelles.
Le mouvement des idées va bientôt lui-même osciller entre
deux pôles: d'une part celui de l'expérimentation et de la
recherche scientifique, à la suite des travaux de Galilée, d'autre
part celui de l'irrationalité, de la vérité révélée; la plupart des
humains en effet depuis le roi jusqu'au moindre des sujets,
interrogent encore le monde comme s'il s'agissait d'un vaste livre
couvert d'évènements signes qui manifestent à chaque instant la
pensée de Dieu, l'intervention divine directe dans les affaires des
2.hommes L'intérêt que portent les peintres aux malades et à ceux
1 BLUCHE F. 1990, p. 1046-1048
2 CORNETTE 1. et MEROT A 1999 p. 86
9qui les soignent illustre très clairement ce dernier aspect de la
dualité du XVIIe siècle, partagé entre le savoir médical s'orientant
résolument vers la démarche scientifique et le secours de la
religion, l'espérance en la guérison miraculeuse, accordée par
Dieu grâce à la médiation de la Vierge et des saints.
L'état de santé des européens, soumis aux carences
alimentaires, aux infections, aux mutilations, n'est sûrement pas
florissant et il n'est donc pas étonnant que dans leurs tableaux, les
artistes de l'époque représentent assez souvent des personnages
paraissant malades (même lorsqu'ils figurent dans des peintures
dont le sujet n'est pas spécifiquement la maladie). Le quotidien est
âpre, le trépas tragique ou violent constamment redouté: A fame,
peste, bello, libera nos Domine (de la faim, de la peste, de la
guerre, délivre-nous Seigneur) est une formule que bien des curés
inscrivent, entière ou tronquée, sur le registre paroissial
accompagnant la litanie comptable des mises en sépulture lors
des années des grandes mortalités, comme en 1693 ou en 1709
dans le royaume de France 3.
Malades et médecins intéressent les artistes
indépendamment des écoles auxquelles on peut les rattacher, de leur style personnel. Ils ont en commun une
pulsion vers le «réalisme », vers la représentation de la nature
telle qu'elle peut être perçue par l'œil de l'observateur.
Par rapport aux époques précédentes - dont chacune a eu ses
images de malades et de médecins - les peintres du XVIIe siècle
se font les interprètes directs de la réalité. Cette tendance répond à
l'esprit de la Contre-Réforme, alors parvenue à son plein
épanouissement. Le langage pictural issu du Concile de Trente
(1545-1563) s'est exprimé avec force dès le dernier tiers du XVIe
siècle. La signification de la scène immédiatement accessible à
tous et destinée à aviver la ferveur religieuse, la simplicité des
acteurs évoluant dans le décor de la vie quotidienne, le souci de la
décence, de l'harmonie gestuelle, de la vérité psychologique des
3 CORNETTE J, et MEROT A 1999, p. 16
10personnages, tous ces éléments vont s'imposer assez largement
dans la peinture du XVIIe siècle. En même temps, on vient à
penser que la création divine doit retenir l'attention des hommes
même dans ses imperfections. Dès lors, il semblera moins
choquant de mettre en image l'éventuelle laideur de certains corps,
3bis.d'infirmités ou d'anomalies physiques
Cette tendance est amplifiée en outre par l'intérêt croissant
qu'à l'époque on accorde précisément au corps. Le siècle
précédent a été marqué par l'aspect triomphant des études
anatomiques, dont le fleuron demeure l'ouvrage de Vésale De
humani corporis fabrica libri septem datant de 1543. Les travaux
des grands anatomistes, sur lesquels nous reviendrons brièvement,
ont alors eu pour corollaire ceux de grands artistes s'inscrivant
dans le sillage de Léonard de Vinci et s'attachant à illustrer ces
travaux (tel Jean de Calcar, élève du Titien, pour la « Fabrica» et
que Vésale dirigeait d'ailleurs personnellementt L'étude du corps
a également passionné les esprits du « Grand Siècle». Les
théâtres d'anatomie étaient fréquentés par un public très diversifié,
beaucoup de « gens de qualité» se joignant dans les gradins des
auditeurs aux étudiants en médecine ou aux praticiens confirmés.
La situation sociale des médecins - dont l'appartenance
idéologique, la curiosité scientifique, les préjugés, les possibilités
thérapeutiques étaient variables, les exposant souvent aux railleries
et aux critiques - était assez favorable. Certains d'entre eux furent
des notables de poids dans la société où ils évoluaient (nous le
soulignerons notamment à propos des leçons d'anatomie chères
aux peintres hollandais). La considération accordée à certains
médecins s'ajoute donc à celle que l'on porte alors couramment à
la médecine. Cette considération est encore renforcée par le désir
plus général de se documenter sur les phénomènes naturels,
concrétisé par les cabinets de curiosité. Il s'agit de collections
disparates, formées dans les différentes cours d'Europe et
réunissant toutes les raretés du monde, qu'elles appartiennent au
règne minéral, végétal ou animal. Les amateurs éclairés vont
3bis ECO U. 2004 chapitre V : la beauté des monstres P. 130-]53.- -
p.4 GRMEK. M.D. 1997 12
Iljusqu'à entretenir dans leurs cours des êtres anormaux, regardés à
l'époque comme monstrueux (porteurs d'anomalies congénitales,
nains, « hommes sauvages », - c'est-à-dire particulièrement velus -
comme nous en rencontrerons dans notre démarche). Le souci
grandissant des malades intervient sans doute aussi dans la
y héberge égalementcréation de nouveaux hôpitaux, même si l'on
des mendiants, voire des délinquants 5.
L'intervention des commanditaires se modifie; elle se
diversifie selon les pays, selon les caractéristiques économiques ou
religieuses des populations. En Italie, comme l'a bien montré
Francis Haskell dans son remarquable ouvrage sur l'art et la
société au temps du baroqué, la carrière d'un artiste de talent
dépendait en grande partie de ses liens avec un ou plusieurs
mécènes (prince ou cardinal), auxquels il réservait sa production;
les mécènes assuraient sa subsistance et lui permettaient, souvent
après des débuts difficiles, de se lancer. De manière plus générale,
dans les pays catholiques, l'Eglise demeure le commanditaire
principal, maintenant la prépondérance de la peinture religieuse.
Dans la Hollande réformée, la situation devient différente.
D'une part le calvinisme, à certains égards iconoclaste, aspire à
plus de sobriété, plus de réserve ou même d'austérité, réprouvant
avec fermeté les fastes de l'Eglise catholique et l'utilisation
qu'elle fait des images; il rejette en particulier celles de la Vierge
et des saints. La peinture religieuse y perd, mais l'art du portrait y
gagne: les riches marchands, les patriciens des villes souhaitent
être représentés isolément, en famille ou en groupes, ces derniers
portraits collectifs devant décorer les locaux des gardes civiques
ou des corporations auxquelles ils appartiennent. D'autre part,
c'est en Hollande que se développe alors un véritable marché de
l'art, tant sous forme d'un commerce ambulant, notamment dans
des foires, que d'un négoce en boutiques pour les tableaux et les
estampes. Pour acheter des œuvres, on peut d'ailleurs se rendre
chez les artistes, dont l'atelier est organisé comme une petite
entreprise artisanale; la plupart des peintres proposent, en plus de
leur propre production, des tableaux d'autres peintres. Les
5 Marcel CANDILLE. L'hospitalisation des malades en France. ln. POULET 1. et al. 1978. Tome V. p. 8 à 49.
6 HASKELL. F. 1991.
12commandes proviennent surtout des milieux bourgeois. La
demande s'accentue durant la première moitié du XVIIe siècle,
liée à l'augmentation du pouvoir d'achat des classes moyennes;
c'est en Hollande que le revenu moyen par habitant est alors le
plus élevé d'Europe? On assiste ensuite à une récession à laquelle
l'invasion française de 1672 n'est pas étrangère 8.
Les sujets choisis par les peintres ne sont donc plus
seulement religieux, mais davantage qu'auparavant également
profanes. A la suite de Félibien9, on hiérarchise les «genres de
peinture» puisque l'art ne doit pas seulement ravir l 'œil, mais
aussi élever l' espritlO.Le « grand genre », le plus noble sur le plan
moral, le plus exigeant du point de vue technique et culturel, est la
peinture d'histoire. Celle-ci regroupe l'histoire des peuples,
I'histoire religieuse et la mythologie; sa forme la plus subtile est
la peinture allégorique. Le portrait connaît un développement
considérable: portraits d'apparat, comme ceux des souverains,
aussi bien que psychologiques ou collectifs (le calvinisme
hollandais demeurant favorable à la représentation des personnes
dans le cadre des structures sociales que sont la famille et les
divers groupement associatifs). Le souci de la ressemblance - en
d'autres termes le parti pris de réalisme - et l'attention portée à
l'expression psychologique des personnages marquent la plupart
de ces représentations. Ainsi s'explique que les artistes de
l'époque aient figuré en plus des sujets dont ils connaissaient la
maladie ou les anomalies physiques, d'autres dont ils se sont
contentés de rendre les éléments pathologiques fournis par leur
observation très attentive et seulement identifiables, à l'orée du
XXIe siècle, par le regard médical contemporain. Le paysage,
pratiqué pour lui-même, connaît un essor différencié,
particulièrement important aux Pays-Bas; en Italie, l'image de la
nature domestiquée, calme, a des couleurs plus lumineuses et
comporte la présence de l'homme, avec volontiers des épisodes ou
des allusions bibliques. Quant à la « peinture de genre» ou « scène
7 SCHAMA S. 1991 p. 437
8 CORNETTE 1. et MEROT. A 1999 p. 168
9 FELIBIEN A 1972
10 LANEYRIE-DAGEN N. 2002 p. 24
13de genre », elle est en quelque sorte la sœur cadette de la peinture
d'Histoirell : elle raconte, dans des scènes de rue ou d'intimité, la
vie quotidienne des contemporains de l'artiste. Nous négligerons
ici la nature morte (ou «vie coyte » comme on l'appelait alors en
France), placée au bas de la hiérarchie parce qu'elle ne représente
pas l'homme.
Au XVIIe siècle, Rome devient le centre artistique le plus
marquant, le plus actif, vers lequel convergent tous les artistes,
ceux d'Italie comme d'ailleurs; leur flux, commencé au siècle
précédent, se poursuit et s'amplifie. Les idées créatrices
diffuseront dans toute l'Europe à partir de Rome où triomphe
l'esprit catholique de la Contre-Réforme attachée au rôle spirituel
et social des images. En peinture, le maniérisme - avec ses formes
allongées, ses lignes serpentines, son colorisme recherché, son
espace totalement rempli - va progressivement laisser place à
d'autres conceptions. Les Romains cultivés se passionnent pour
les débats agitant les écoles de peintres, dont les deux principales
sont celle des Carrache, fondateurs à Bologne de l'Académie des
« lncamminati» (artistes «acheminés» sur la voie de la vraie
peinture, la voie du beau idéal) et celle de Caravage (Michelangelo
Merisi) pour qui seule compte la vérité, telle qu'HIa voit, même
lorsqu'elle est laide. Ces deux écoles (l'académique et la
caravagesque) eurent de nombreux disciples dans tous les pays
européens; chez maints artistes d'ailleurs s'unissent les
innovations romaines et la tradition antiquisante. Il est frappant de
constater que l'esprit d'observation et la verve de beaucoup de
peintres talentueux furent stimulés tant par le spectacle de malades
ou d'anormaux que par l'activité des médecins ou des chirurgiens
d'alors.
~~
Il Ibid. p. 50
14LA MÉDECINE ET LES MÉDECINS
AU XVIIe SIÈCLE
Il est plaisant de considérer l'image de la médecine et des
médecins du XVIIe siècle telle qu'elle est réfléchie par le miroir de
Molière. Qui pourrait prétendre qu'il ne s'agit pas d'un miroir
déformant? Des médecins de son époque, comme l'écrit
MazzoliniJ Molière a ridiculisé tout à la fois le langage
ésotérique, la volonté acharnée d'affirmation sociale,
l'impuissance pratique et même le danger que présentent certains
de leurs remèdes. Mais s'il est des médecins vaniteux, suffisants,
prétentieux, ignorants, stupides, intéressés et cupides, ils sont de
y compris le nôtre! L'évolution des connaissancestous les temps -
et de la pensée médicale au XVIIe siècle fut marquée de progrès
qui méritent d'être brièvement rappelés et qui s'inscrivent dans la
démarche générale du « grand siècle» vers la raison, la cohérence,
la rigueur. Cette évolution a été particulièrement bien retracée par
Mirko Grmek2. Elle prend appui sur les recherches anatomiques
qui, durant les XVe et XVIe siècles, furent l'apanage des villes
universitaires italiennes. Contrairement à ce que l'on croit parfois
encore, l'Eglise Catholique ne s'est pas opposée au développement
de ces recherches. Sixte IV, dans une bulle de 1472, a qualifié
l'anatomie d'utile à la pratique médicale et artistique3. Léonard de
Vinci s'était beaucoup impliqué dans des études anatomiques.
Léonard de Vinci a pratiqué des dissections à Milan vers 1490, à
Florence entre 1503 et 1506, à Milan derechef vers 1510-1511.Il
aurait disséqué une trentaine de cadavres de tous âges. Sa
technique inventive (sections en série et en plusieurs orientations,
mise en évidence de la mécanique squelettique, moulage en cire
des cavités) aboutit à de nombreuses découvertes dont l'influence
sur les anatomistes demeura malheureusement marginale.
1 MAZZOLINI RG. « Les lumières de la raison: des systèmes médicaux à organologie naturaliste)} in GRMEK M.D.
J'
1997 p. 93
2 GRMEK M.D. et BERNABEO R. « La machine du corpS}}p. 7 à 36 in GRMEK M.D. 1997
3. Ibid. p. 8
15Il en fut ainsi pour d'autres artistes illustres: Verrocchio,
Michel-Ange, Dürer, Mantegna, Rosso Fiorentino... Leur activité
influa sur la recherche scientifique, renouvelant les rapports entre
la peinture et la nature, imposant de prendre en compte l'exactitude
de l'observation et la précision. On sait la place éminente que
Vésale (1514-1564) occupa dans le renouveau des connaissances
anatomiques auquel contribuèrent aussi ses successeurs (Real do
Colombo (V. 1520-1599), Gabriele Falloppia (1523-1562),
Fabrizio d'Acquapendente (1533-1619) à padoue4, Bartolomeo
Eustachi (1510-1574) à l'université la Sapienza de Rome...).
L'ouvrage célèbre de Vésale « De humani corporisfabrica libri
septem» est enrichi de plus de 300 illustrations, la plupart
réaliséespar des élèves du Titien, sous la direction de
Vésaleluimême. Les planches gravées à Venise en 1542,furent confiées à
Bâle à l'imprimerie de Jean Herbst, dit Oporinus. Quelques
semaines après la parution de la Fabricafut publié un résumé en
latin, l'Epitome.
La disponibilité de cadavres restant faible (car limitée aux
suppliciés), on vit se développer l'art de reproduire les parties du
corps en ivoire, bronze, plâtre, bois et surtout cire. L'artiste sans
doute le plus remarquable dans le domaine de la céroplastie allait
être Gaetano Zumbo.
Ainsi, le XVIe siècle avait vu le triomphe de l'anatomie: la
description du corps humain était presque achevée, mais le
fonctionnement de ses organes demeurait l'objet d'hypothèses
hasardeuses ou de certitudes fausses. Au XVIIe siècle sont
acquises bien des notions physiologiques, concernant les fonctions
vitales.
On doit à William Harvey (Folkestone 1578 -
HampsteadEssex 1657) reçu Docteur en médecine à Padoue en 1602, la
description exacte de la circulation du sang. Jusqu'alors, on
admettait à la suite d'Hippocrate et de Galien, que le foie
représentait le primum mavens de la circulation, le centre
formateur et régulateur du flux sanguin. Harvey, dans son ouvrage
siège de la Facultè de médecine, la salle des professeurs, voisine du théàtre anatomique,4 A Padoue, au Palais du Bô -
abrite encore les portraits de ces illustres anatomistes.
16Exercitatio anatomica de motu cardis et sanguinis in animalibus,
paru en 1628 à Francfort sur le Main, fait du cœur l'élément
moteur premier du circuit sanguin.
Selon Harvey, le sang est animé d'un mouvement continuel,
comprenant deux parties séparées par un retour au cœur, à savoir
la circulation pulmonaire et la circulation générale. Il écrivait :
«Le sang passe d'abord de l'oreillette droite au ventricule, du
ventricule à travers les poumons jusqu'à l'oreillette gauche et de
là dans le ventricule gauche, dans l'aorte et dans toutes les artères
s'éloignant du cœur; aux extrémités du corps, le sang passe des
artères dans les veines et par les veines vers la base du cœur où il
revient rapidement ». Harvey, après avoir établi que les pores
inter-ventriculaires supposés par Galien n'existent pas, a
démontré que la double circulation (pulmonaire et générale) ne
correspond pas à deux appareils indépendants mais forme un
système continu en circuit fermé; de plus, selon lui, le sang ne
peut que passer des plus petites artères aux plus petites veines (et
inversement dans la circulation pulmonaire); de la sorte, il
pressent l'existence des capillaires que Malpighi découvrira dans
le poumon quatre ans après la mort de Harvey. Celui-ci est le
premier à édifier en médecine, la notion d'appareil fonctionnel et
de système physiologique.
Harvey a cependant de nombreux opposants: en France, Gui
Patin (1601-1672) le contredit violemment et traite ses partisans de
« circulateurs» en les assimilant aux médecins errants qui
parcourent les villes pour y vendre des potions douteuses. Ce sont
les prises de position de Louis XIV qui ont précipité la défaite des
« anti-circulateurs ». Après que Johann Vesling eut décelé en 1634,
les vaisseaux chylifères du mésentère dans le corps d'un pendu
ayant fait un copieux repas avant de mourir, Jean Pecquet
(16221674) met en évidence le circuit de la lymphe, conduite par les
chylifères mésentériques dans le réceptacle abdominal (qui porte
aujourd'hui encore le nom de « citerne de Pecquet ») puis dans le
canal thoracique pour se déverser dans la circulation veineuse
sous-clavière. On put en conclure que les chylifères ne véhiculent
pas leur contenu vers le foie, mais directement dans la circulation
17générale du sang. Le foie perdit ainsi brusquement et
définitivement son rôle d'organe hématocentrique5.
Galilée est à l'origine du regain d'intérêt porté à la
dynamique du corps humain. Appliquant entre autres aux
mouvements des articulations, à l'action des muscles, à la marche
et à l'équilibre les lois mécaniques du monde organique, il donne
une impulsion décisive aux travaux des iatrophysiciens. De son
côté, l'iatrochimie, florissante durant la première moitié du XVIIe
siècle, doit beaucoup aux réflexions de Paracelse et de ses
disciples6. On élabore de nombreuses recettes pour préparer des
composés de mercure, d'arsenic, de plomb, d'antimoine et d'autres
substances que la toxicologie moderne considère toutes comme
assez dangereuses. Le philosophe Robert Fludd s'efforce de
donner une interprétation chimique de la nature, alors que Van
Helmont (1577-1624), puis Franciscus de Le Boë (dit Sylvius) et
Thomas Willis (1621-1675) contribuent à l'essor de la médecine
chimique et des recherches sur les processus physiologiques. Ces
recherches et ces avancées remettent en cause le système
d'Hippocrate et de Galien, fondé sur les quatre humeurs et régnant
encore au XVIIe siècle!
Selon la doctrine des quatre humeurs d'Hippocrate et de Galien,
la santé de l 'homme serait liée au maintien de la juste proportion
du sang, de la bile jaune, du phlegme et de l'atrabile ou bile noire;
la prééminence d'une humeur déterminerait le tempérament
(sanguin, bilieux, phlegmatique ou atrabilaire); la maladie
dépendrait de l'excès ou de la viciation de l'une ou l'autre des
quatre humeurs (par exemple la jaunisse en cas d'excès de la bile
jaune, le rhume en cas d'excès de phlegme, le teint rougeâtre en
cas d'excès de sang ou la diarrhée en cas d'excès de la bile noire).
La doctrine avait pour coral/aire thérapeutique, les efforts
d'élimination d'humeurs en excès ou viciées, à l'aide notamment
de saignées, d'émétisants, de purgations, de clystères...
Un siècle avant la découverte de l'oxygène par Lavoisier, on
commence à soupçonner le rôle des échanges entre l'air inspiré et
5 GREMK M.D. et BARNABEO R. 1997. p.27
6 DEBUS AG. « La médecine chimique» in GR.MEK M.D. 1997. p. 37 à 59
18le sang circulant dans le poumon? En physiologie nerveuse,
Thomas Willis distingue substances grise et blanche, définit les
réflexes, identifie le système vago-sympathique8. La physiologie
générale expérimentale a pour pionnier Santorio (1561-1636) qui
étudie scientifiquement chez l'homme des échanges métaboliques
en s'appuyant sur des mesures instrumentales quantitatives9.
Santorio fut aussi le premier à mesurer la température du corps
humain, à montrer sa constance à l'état normal et les divers degrés
de son augmentation en cas de fièvre. Mais mesure et
quantification, instruments indispensables pour les sciences, ne se
sont imposées que bien plus tardIO.
Les mystères de la procréation commencent à se dévoiler.
Jusqu'alors, la doctrine d'Aristote gardait sa suprématie: la
semence de 1'homme se constitue de petits hommes déjà formés,
d'homoncules, l'utérus de la femme ne servant que d'habitacle
nourricier. A la suite des observations de Jan Ham, Van
Leeuwenhoek (1632-1723) démontre l'existence dans le sperme
des animalcules que nous appelons spermatozoïdes. Régnier de
Graaf (1641-1673) entrevoit la fonction de l'ovaire: en 1673, il
décrit le follicule d'évolution cyclique auquel son nom demeure
attaché.
A partir du XVIIe siècle s'élabore la description moderne de
la pathologie. Ainsi, Thomas Sydenham (1624-1689) en
Angleterre, dépeint magistralement la sémiologie de nombreuses
maladies (scarlatine, rougeole, coqueluche, grippe, érysipèle,
chorée, goutte, pneumonie...). Glisson (1597-1677) identifie le
rachitisme, Willis plusieurs affections du système nerveux central,
en même temps qu'il signale la saveur sucrée des urines chez les
diabétiques! L'époque est encore dominée par les infections
épidémiques, aggravées par les carences et la mauvaise hygiène
alimentaire. Seule la lèpre est en régression (les dernières
maladreries françaises seront fermées en 1695).
7 DELMAS A. Histoire de l'anatomie. ln POULET 1. et aL 1978. Tome III p. 71-129
8 BARIETY M. 1963 p. 526-530
9 A Padoue, au palais du BO cité plus haut, sont conservés les instruments créés par Santorio pour étudier ces échanges.
10 RUDOLPH G. « Mesure et eXpérimentation». ln GRMEKMD. 1997, p. 61-75
19Diverses hypothèses ont tenté d'expliquer cette régression:
mesures draconiennes d'exclusion, rôle de la Peste Noire autour
de 1348, augmentation de la production lainière en Europe
permettant même aux plus pauvres de n'avoir plus besoin pour
lutter contre le froid, de se serrer la nuit à plusieurs dans le même
lit, ce qui favorisait la transmission; pour Grmek aurait également
joué la montée de la tuberculose à partir du XVe siècle, alors que
se transformaient les conditions socio-économiques et
démographiques en Europe Occidentalel!.
La peste bubonique, en revanche, sévit dans toute l'Europe.
Après la poussée dramatique.de 1347 à 1350 (<<Peste Noire »,
«Mort Noire »...), durant laquelle elle ravage toute l'Europe, la
peste s'y maintient du XIVe au XVIIe siècle, les épidémies
connaissant une alternance de poussées brèves durant quelques
années et de régressions. Elle est périodiquement réimportée soit
d'une région proche par voisinage, soit de régions lointaines par
voie maritime. Elle frappe les campagnes et les villes, entraînant
des taux de mortalité impressionnants12. La peur de la peste est
inscrite dans les esprits. Nous reviendrons sur la maladie et son
retentissement social à propos des nombreux tableaux qu'elle a
inspirés.
Non moins redoutée était la variole ou «petite vérole »,
propagée par les campagnes militaires, les brassages de population,
les pèlerinages comme celui de la Mecque, les navires venant
d'Orient. Les épidémies, parfois bénignes, sont d'autres fois très
sévères (comme celles de 1627 à Londres, de 1668 à Reims, de
1670 à Paris...); chez l'enfant, atteint avec prédilection, la
mortalité peut être effroyable13.
Le caractère spectaculaire de l'accès palustre, sa périodicité,
ont permis d'affirmer qu'à la Renaissance, le paludisme touchait
l'Europe, surtout les zones marécageuses du littoral italien d'où il
s'est largement répandu au XVIe siècle. Au XVIIe, il devient la
Il MOLLARET H.H. Les grands fléaux. ln GRMEK 1997 p. 258
12 Ibid. p. 254
13 Voltaire a écrit au XVIIIe siécle «Sur 100 personnes, 60 au moins oot la petite vérole; dans ces 60, 10 en meurent
dans les années les plus favorables et 10 en conservent pour toujours les fàcheux restes. Voilà donc la cinquième partie des
hommes que cette maladie tue ou enlaidit sûrement ». SENDRAIL M 1980 p. 345.
20maladie dominante après la variole. Sa létalité oscille entre 30 et
50 % ; en 1602, dans la seule région de Naples, 40 000 personnes
en seraient mortes. Lancisi, conseiller de Louis XIV, préconisa
l'assainissement des régions palustres par le drainage, l'irrigation
et le reboisement.
Le typhus, aussi vieux que l'homme, semble-t-il,
accompagne les guerres et toutes les misères. Il apparaît avec son
exanthème pétéchiall4 et ses graves signes nerveux dès que se
concentrent des populations, dès que les conditions de vie sont
déplorables. De 1628 à 1632 France, Pays-Bas, Allemagne, Italie
sont le siège d'épidémies et à la fin du XVIIe siècle, toute l'Europe
septentrionale connaît une recrudescence du typhus.
Les maladies diarrhéiques, notamment la dysenterie
bacillaire et ses hémorragies intestinales, accompagnent - avec la
peste et le typhus - les armées en campagne. Durant la guerre de
Trente ans, la dysenterie a diffusé dans toute l'Europe et y a
persisté, endémique avec des poussées épidémiques, lors des
XVIIe et XVIIIe siècles (on sait qu'en 1792 à Valmy, l'armée
prussienne a perdu beaucoup plus de soldats du fait de la
dysenterie que du fait des combatsI5).
La syphilis - après sa diffusion d'une extraordinaire rapidité
lors des dernières années du XVe et au début du XVIe siècle, où sa
gravité extrême entraîne une mortalité élevée - prend, vers le
milieu du XVIe, un aspect plus insidieux. Son caractère vénérien a
été reconnu d'emblée et très tôt on a préconisé son traitement par
le mercure et le bois de Gaïac. Au XVIIe siècle, la maladie
demeure florissante, mais sa propagation est moins explosive, elle
tue beaucoup moins qu'auparavant.
La phtisie, c'est à dire la tuberculose, qui touche l'humanité
depuis au moins le néolithique, exerce, elle aussi, ses ravages. Il
semble que la tuberculose ganglionnaire cervicale, donnant ce
14 Il s'agit d'une éruption généralisée de taches plus ou moins punctiformes de coloration violacée (par extravasation
sanguine dans la peau.), ne s'effaçant pas à la pression
15 MOLLARET RH. Les grands fléeux. ln GRMEK M.D. 1997, p. 262.
21qu'on appelait les «écrouelles» ou les «scrofules », sévisse
particulièrement en Espagne, en Italie et dans les îles britanniques.
On sait l'effet favorable que « le toucher royal» était censé exercer
sur ces lésions apparemment fréquentes. En Grande-Bretagne, la
tuberculose enlève, selon Sydenham en 1665 presque les deux tiers
!6.de ceux qui meurent de maladies chroniques Quant à la rage,
elle règne dans toute l'Europe, propagée dans les villes par les
chiens errants, dans les campagnes par les chiens, les loups, les
renards. L'inefficacité de tous les essais thérapeutiques, y compris
la cautérisation au fer rouge des plaies de morsure, aboutit à
l'étouffement des malades entre deux matelas, pratique qui s'est
poursuivie au-delà du XVIIIe siècle!7. L'importance des infections
explique pour une bonne part le taux considérable de la mortalité
infantile. On admet que vers 1700, seul un enfant sur deux
atteignait l'âge adulte.
En-dehors des fléaux infectieux, le XVIIe siècle connaissait
des maladies de nature toxique ou carentielle et de nombreux
chapitres de la pathologie commençaient timidement à s'écrire.
Le Feu de Saint-Antoine ou Mal des Ardents était propre lui
aussi à semer l'épouvante. Les malades souffraient d'une chaleur
intense insupportable, de convulsions, de nécrose étendue des
membres qui se desséchaient, se brisaient et finissaient par
tomber!8. Ce n'est qu'au XVIIIe siècle que fut dissipé le mystère
du Mal des Ardents: François Quesnay (1694-1774), médecin de
la Pompadour, put attribuer l'affection à la consommation, lors de
périodes de disette, de grains de seigle avariés, corrompus et
!9;réduits en forme d'ergot de chapon l'altération des grains
résulte de leur contamination par un champignon (claviceps
purpurea) renfermant plusieurs alcaloïdes identifiés par des
chimistes bâlois. L'ergotisme, car il s'agit de lui, exceptionnel de
nos jours, se caractérisait par une vasoconstriction génératrice de
troubles vasculaires et neuropsychiatriques.
16 Ibid. p. 267
pas encore de traitement éprouvé de la rage déclarée. Par contre la vaccination est pleinement17 A notre époque, il n'est
efficace.
18 MOLLARET H.H. Les grands fléaux. ln GRMEK M.D. 1997 p. 271
19 SENDRAIL M. 1980 p. 235
22Le scorbut atteignait les marins lors de la navigation de
longue durée; on connaissait l'efficacité préventive et
thérapeutique du chou aigre et dès 1600, celle du jus de citron.
Dans les régions montagneuses de France, d'Espagne,
d'Autriche, de Suisse, se rencontraient goitre et crétinisme,
provenant d'une insuffisance thyroïdienne par carence en iode.
On s'intéressait aux fluxions articulaires (que Baillou
désigne par le terme de rhumatisme au XVIIIe siècle) et à la
goutte. Celle-ci fut très bien décrite par Sydenham qui l'appelait
«Mal des seigneurs et seigneur des maux»20; c'est une maladie
par pléthore, de sujets trop bien nourris et amateurs de vins
généreux. Sydenham en fut lui-même victime et l'activité de
Rubens fut diminuée par ses nombreuses crises.
Les maladies mentales formaient un groupe très confus et la
description des affections neurologiques était à peine esquissée.
Thomas Willis isola l'épilepsie, Sydenham la démence précoce et
il considérait l'hystérie comme la plus fréquente des maladies
mentales. Les aliénés étaient incarcérés, souvent enchaînés...
Les cancers étaient étudiés depuis l'Antiquité; dès le Ille
siècle, Galien distinguait tumeurs bénignes et tumeurs malignes.
Au XVIe siècle, Ambroise Paré dresse le tableau précis du cancer
de la matrice et du cancer du sein. Au XVIIe, le hollandais Tulp,
l'ami de Rembrandt, affirme que le cancer est contagieux.
Gendron, médecin de Monsieur, conçoit la maladie comme « une
modification des tissus, s'étendant par une prolifération
envahissante» et prescrit de l'extirper alors qu'elle en est encore
à son début. A Rouen, de Houppeville rapporte le premier cas de
guérison de cancer du sein par l'amputation chirurgicale de la
21.mamelle
C'est aussi au XVIIe siècle que commence le
développement, facilité par le microscope, de la parasitologie en
temps que discipline scientifique.
20 Ibid. p. 362.
21 POULET et aI.1978. voL 8 p. 64-95.
23Le maître incontesté de la parasitologie naissante est l'italien
Francesco Redi qui aurait individualisé plus d'une centaine
d'espèces de parasites et qui aurait posé les premières sapes
contre la croyance, encore longtemps admise, de la génération
spontanée. Seul Harveypostulait alors que tout être vivant devait
22.provenir d'un germe ovulaire
Si, de manière générale, la médecine demeure impuissante,
quelques progrès thérapeutiques peuvent cependant être
mentionnés. Le principal est l'utilisation de l'écorce de quinquina
contre les fièvres. La fièvre désigne alors tout malaise général
accompagné d'une sensation de chaleur excessive: les variétés des
fièvres sont donc très nombreuses23. Le quinquina parvient en
France grâce à Robert Talbor, pharmacien et aventurier anglais,
auquel Louis XN achète en 1679 son prétendu secret pour la
somme assez énorme de 48000 livres. Une autre plante
bienfaisante est rapportée d'Amérique: « l'ipécacuana ». La racine
d'ipéca est active contre les dysenteries. En cardiologie, on a
recours à la feuille de digitale pourprée. Le Parlement de Paris,
après des querelles véhémentes, autorise l'emploi de l'antimoine
dans certaines indications limitées. On prescrit des dérivés
métalliques: le mercure contre la syphilis, le fer contre l'anémie,
les sulfates de cuivre et de zinc contre les troubles de la peau (les
formules de Jacques Dalibour, chirurgien de la gendarmerie de
Louis XN ont encore cours de nos jours !). Cependant, sauf
exception, il n'y a pas de vraie codification de la préparation des
médicaments; chaque apothicaire fabrique ses mélanges en
fonction de traditions locales et de critères personnels. Des
médecins rejoignent des herboristes sur les champs de foire pour y
vendre des potions miraculeuses. D'où le discrédit de la
thérapeutique médicamenteuse. Le public reste attaché aux moyens
physiques ou naturels: il se fait prescrire des régimes alimentaires
fantaisistes ou contradictoires, des purgations, la pose de ventouse
et des saignées. Beaucoup de saignées! Souvent trop de saignées!
Nous reviendrons plus longuement sur ces méthodes
thérapeutiques alors usuelles à propos d'images de médecins qui
les appliquaient ou les faisaient appliquer par des
chirurgiens22 THEODORIDES 1. Histoire de la parasitologie. ln POULET 1. et al. 1978. Vol. 8 p. 148-]75
23 Rappelons qu'on ne disposait pas encore du thennomètre médical.
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