Poétiques de la bande dessinée

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Description

En plus de cent cinquante ans, les bandes dessinées se sont beaucoup diversifiées, voire segmentées en fonction des marchés (comic-strip, récit d'aventures et science-fiction, manga, journaux intimes, etc.). Voici un ensemble d'études consacrées à quatorze auteurs qui, malgré certains absents sans doute remarquables, constitue un corpus représentatif.

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Publié par
Date de parution 01 novembre 2007
Nombre de visites sur la page 467
EAN13 9782336283999
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Direction de publication
Bernard Darras
Rédaction en chef
Marie Thonon
Édition & révision
Pascal Froissart
Secrétariat
Gisèle Boulzaguet

Comité scientifique
Jean Fisette (UQÀM, Québec)
Pierre Fresnault-Deruelle (ParisI)
Geneviève Jacquinot(ParisVIII)
Marc Jimenez(ParisI)
Gérard Loiseau(CNRS, Toulouse)
Armand Mattelart(ParisVIII)
J.-P. Meunier(Louvain-la-Neuve)
Bernard Miège (Grenoble)
Jean Mouchon (ParisX)
Daniel Peraya (Genève)

Comité de rédaction
Dominique Chateau(ParisI)
Bernard Darras(ParisI)
Pascal Froissart(ParisVIII)
Gérard Leblanc (École nationale
supérieure « Louis-Lumière »)
Pierre Moeglin (ParisXIII)
Alain Mons(BordeauxIII)
Jean Mottet(Tours)
Marie Thonon (ParisVIII)
Patricio Tupper(ParisVIII)
GuyLochard (ParisIII)

Correspondants
RobertBoure (ToulouseIII)
Alain Payeur(Université duLittoral)
Serge Proulx(UQÀM, Québec)
Marie-Claude Vettraino-Soulard (ParisVII)
Lesarticlesn’engagent que leursauteurs ; tousdroits réservés.
Toutereproduction intégrale oupartielle, faitesansle consentement
deson auteuroudesesayantsdroits, estillicite.

ÉditionsOp. Cit. — RevueMEI« Médiation etinformation »
6,rue desRosiers.75004 Paris(France)
Tél. & fax:+33(0) 1 49 40 6657
Courriel :revue-mei@laposte.net

Revue publiée avec le concoursduCentre national dulivre

Illustration de couverture :
e
Marc-Antoine Mathieu,2003.La2 333dimension.Paris: Delcourt(détail).
© GuyDelcourtProductions,2003, Mathieu

Sommaire

Présentation des auteurs......................................................................................VII
Poétiques de la bande dessinée. Ouverture
Pierre Fresnault-Deruelle & JacquesSamson .......................................................1

Entretien
Vie etœuvre de Jirô Taniguchi
Entretienréalisé parBenoîtPeeters.......................................................................7

Dossier
Cadre etdémesure.Little Nemosans repères
Christ....................................................................................................ophe Genin21
Hergé ouL’intelligence graphique
Pierre Fresnault-Deruelle .......................................................................................39
Une esthétique de la contrainte
YvesLacroix............................................................................................................. 55
Tardi,sa marque,sonsouffle
Viviane Alary............................................................................................................71
Nomadisme etidentité graphique. Moebius,une poétique de l’errance
Philippe Marion ........................................................................................................ 89
L’histoire dumonde où toutpeutexister
Erwin Dejasse .........................................................................................................109
Rumeurs…
VincentBaudoux................................................................................................... 123
Corto Maltese, l’espacerecomposé parla conscience etla mémoire
Bernard Darras....................................................................................................... 135
Keep on… Crumbin’
BorisEizykman ......................................................................................................149
Alberto Breccia, « l’humoristesanglant»
Philippe Mar1celé .....................................................................................................71
Permanencesde la Ligne claire. Pour une esthétique des trois unités
dansL’ascension duHaut-Malde David B.
Jan Baetens& Hilde Van Gelder....................................................................... 183

Présentation desauteurs

L’Originede Marc-Antoine Mathieu, ouLesurcroîtde l’œuvre
Sylvain Lemay......................................................................................................... 195
L’instabilitéstylistique d’ArtSpiegelman
Pierre Alban Delannoy.........................................................................................207
Unevision furtive de JimmyCorrigan
JacquesSamson ......................................................................................................221
Bibliographiquesélective. Pour une poétique de la bande dessinée
Mario Beaulac , Pierre Fresnault-Deruelle etJacquesSamson .....................235

Conditionsde publication....................................................................................239
Numérosparus...................................................................................................240
Bulletin d’abonnement......................................................................................... 245

Présentation desauteurs

VIVIANEALARY, Professeure des universités,rattachée auLaboratoire de
recherche duCRLMC(Centre derecherches surleslittératuresmoderneset
contemporaines). Si, en matière derecherche, l’axe principal estla bande
dessinée espagnole – l’approche étantà la fois sémiologique etculturelle –,
plusgénéralement ses travauxportent surlesformes qui associent texte et
image etles relationsentre la littérature etlesarts visuels.
JANBAETENSenseigne à l’Institutd’étudesculturellesde l’Université de Leuven
(Louvain). Fasciné depuisde nombreusesannéesparla bande dessinée, ily
a consacré plusieursessais, dontHergé écrivain(1989 – dont une nouvelle
édition estparue en2006à Paris: Flammarion-Champs) etLa langue
d’appoint. Lareprésentation de la main dansla bande dessinée franco-belge(Éd.
Weidler,2006).
VINCENTBAUDOUXestenseignantà l’École derecherche graphique des
institutsSaint-Luc à Bruxelles(Belgique). Titulaire d’un coursde narration
graphique à l’usage desétudiants souhaitant sespécialiserdansla bande
dessinée oul’illustration. Sa passionvatoutefoisaux« maquisards» de la
créationquesontlesdessinateursde presse, lesdessinateursd’humeuret
d’humour telsSaul Steinberg, Sempé, Tomi Ungerer, Ronald Searle,
Reiser, Ralph Steadman.
MARIOBEAULACestprofesseuren bande dessinée à l’École multidisciplinaire
de l’image (ÉMI) de l’Université duQuébec en Outaouais(UQO). Iltravaille
actuellement sur unethèse doctoralesurla convergence dugraphique et
duphotographique dansl’image filmique avantl’avènementdunumérique.
BERNARDDARRASestProfesseurà l’Université de ParisI(«
PanthéonSorbonne »). Ilydirige lesformationsauxMétiersdesartsetde la culture,
un Masterprofessionnel en Multimédia interactif et un Masterde
recherche en Étudesculturelles. Il estDirecteurduCentre derecherche
« Images, culturesetcognitions» oùil poursuitdes
recherchescomparativesetdéveloppementalesdansleschampsde lasémiotique cognitive et
desétudesculturelles. Il dirige larevue internationale de communication :
MEI« Médiation etinformation »etlesite d’analyse d’images
IMAGESANALYSES(http://imagesanalyses.univ-paris1.fr).
ERWINDEJASSEarédigé de nombreuxarticles surdifférents sujets relatifsà la
e
bande dessinée, notammentpourlarevue9 art. Il estl’auteur, avec
Philippe Capart, d’un essai intituléMorris, Franquin, Peyo etle dessin animé
(Éditionsde l’An2) etil a assuré le commissariatde l’exposition
« Muñoz /Breccia : l’Argentine en noiretblanc » (PalaisdesBeaux-Arts
de Charleroi). Il enseigne l’Histoire de la bande dessinée à l’Institut
supérieurdesartsSaint-Luc età l’Université de Liège. Férud’Artbrutetde
créations« horsnormes», il estconservateurduMad,un musée également
situé à Liège. Il a œuvré à la conception de plusieursdizainesd’expositions
etdirigé, avec Bénédicte Merland,une monographie consacrée à l’artiste
AnnyServais.

Présentation desauteurs

PIERREALBANDELANNOYestMaître de conférencesen Sciencesde
l’information etde la communication. Il enseigne etconduit ses recherches
ensémiotique de l’image à l’Université de Lille (« Charles-de-Gaulle »). Il a
consacré de nombreusesétudesà la bande dessinée etnotammentà
l’œuvre de Spiegelman. Iltravaille également surla photographie de presse.
Dernierouvrage paru:La pietà de Bentalha(Paris: L’Harmattan,2005).
BORISEIZYKMANestMaître de conférencesd’esthétique à la Faculté desartsde
l’Université de Picardie (« Jules-Verne »). A publiéquelqueslivresetde
nombreuxarticles surla littérature descience-fiction, lesbandesdessinées,
l’analyse desimagesetl’esthétique de laviequotidienne.
PIERREFRESNAULT-DERUELLEestProfesseurà l’Université de ParisI
(« Panthéon-Sorbonne »). Il est sémiologue et travaille le plus souvent sur
l’image fixe. Il a publiéunequinzaine de livres surla propagande etla
publicité, la peinture classique etla bande dessinée. Il dirige le Musée
critique de la Sorbonne (http://mucri.univ-paris1.fr) ainsique le
Centre derecherches surl’image (CRI). Il estpartie prenante duMaster
professionnel en multimédia interactif. Bienqu’encorevert,PFDa les
cheveuxblancs.
CHRISTOPHEGENINestné en 1958, agrégé de philosophie, docteurèslettreset
scienceshumaines, etactuellementmaître de conférencesà l’Université de
ParisI(« Panthéon-Sorbonne »), oùil enseigne l’esthétique etlathéorie de
la culture. Il estmembre duCentre derecherche « Images, cultureset
cognitions». Il a publiéRéflexionsde l’art(Kimé : 1998). Surla bande
dessinée, il a écrit« Esthétique desartsappliqués: défense etillustration de
la bande dessinée » (ActesdesJournéesacadémiques. Paris:CRDP, 1993), et
« Homo bulla est», inL’image entresenset signification(A. Beyaert-Geslin
[dir.]. Paris: Sorbonne,2006).
YVESLACROIXest retraité de l’Université duQuébec à Montréal. Ses recherches
ontporté principalement surlarhétorique des récitsen imagesetil atiré
son miel de Franc, Bourgeon etTardi. Commissaire d’une expositionsur
Chantal Montellier(Paris, 1994) puis responsable avec Philippe Sohetdu
Groupe pourl’étude des récitsen images(UQÀM), il a publié avec lui deux
essais surAndreas.
SYLVAINLEMAYestprofesseur régulieretDirecteurdesprogrammesde l’École
multidisciplinaire de l’image (ÉMI) de l’Université duQuébec en Outaouais
(UQO). Il a été engagé lorsdudémarrage duprogramme en bande dessinée
dubaccalauréaten « artsetdesign». Auparavant, il avait rédigéun mémoire
de maîtrisesurla bande dessinéequébécoise, plusprécisément surl’œuvre
conjointe de Réal GodboutetPierre Fournier. Il a complétésascolarité
doctorale en étudeslittérairesà la mêmeuniversité et sathèse portesurle
Printempsde la bande dessinée québécoise.Il a dirigé le collectifRegards surla
bande dessinée(Montréal : Les400coups,2005).
PHILIPPEMARCELÉestl’auteurd’unevingtaine d’albums ;il a en outre écrit sur
ce médium plusieursarticles. Parailleurs, dansle cadre deson
enseignementà l’Université de RennesII, il a en charge descours surla bande
dessinée, etnotamment surla bande dessinée etla politique. De façon plus
générale, ils’intéresse auconceptde narration danslesartsplastiques, età
son évolution, la bande dessinée apparaissantcomme instauratrice des
paradigmesde la narration « moderne » en image(s). C’estce conceptde
narrationqui lui paraîtdevoirêtreréexaminé etpeut-être,réévalué.

MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

PHILIPPEMARIONestmembre de l’Observatoire du récitmédiatique et
ProfesseurauDépartementde communication de l’Université catholique
de Louvain oùil enseigne la narratologie médiatique. Une partimportante
deses recherchesportesurl’analyse comparée des récitsen imagesetdes
médiasnarratifs.
BENOÎTPEETERSest romancier,scénariste etcinéaste. Il est surtoutconnupour
lasérieLescitésobscures(en collaboration avec FrançoisSchuiten) etpour
ses travaux surHergé. Avec desouvragescommeLire la bande dessinéeou
e
Töpffer, l’invention de la bande dessinée, ils’estaussi faitlethéoricien du9 art.
PourArte etl’INA, il a dirigé lasérie de documentairesComix.Il est
égalementl’auteurdeHergé, filsde Tintin.
JACQUESSAMSONa enseigné la littérature etle cinéma auCollège de
Maisonneuve (à Montréal) etla bande dessinée à l’École multidisciplinaire de
l’image (UQO). Il œuvre dansle domaine de la bande dessinée depuisle
milieudesannées soixante-dix(entre autres, organisation de colloqueset
d’expositions, publicationsd’ouvragescollectifs, chroniquesetcritiques) et
e
estmembre ducomité derédaction de larevue9 art(Angoulême).
HILDEVANGELDERestProfesseure en histoire de l’artmoderne et
contemporain à l’Université de Leuven (Louvain). Elleyestégalement
directrice duLieven GevaertResearch Centre forPhotographyand Visual
Studies(http://www.lievengevaertcentre.be). Sesactivitésde
recherchese concentrent surl’insertion dumédium photographique dans
l’artde l’après-guerre et surlesmoyensdontdisposeune image artistique,
figurative etabstraite, pour témoignerd’un engagementcritique enversla
société. Elle arécemmentdirigé la publication dulivreConstantin Meunier.
A dialoguewith Allan Sekula(Louvain,2005).

IX

Poétiquesde la bande dessinée.
Ouverture

*
Pierre Fresnault-Deruelle
Université de ParisI« Panthéon-Sorbonne »
& Centre derecherche« Images, culturesetcognitions» (CRICC)

**
JacquesSamson
Collège de Maisonneuve (Montréal) & École multidisciplinaire de l’image (UQO)

e
Baptisée à justetitr9 Ae «rt», la bande dessinéesouffre encore
etmalgrétoutd’un déficitde prestige. Dansles secteurslesplusconservateurs
de l’Université (ils sontnombreux), elle estencoreun artd’ilotes,tout
juste bon, danslesmeilleurscas, audéveloppementdesCultural Studies.
S’il apparaît que celles-citrouventleurjuste place dansle champ du
savoir, ilsemble enrevanche fortdommageable devoirlesditesCultural
Studiess’orientermassivement vers unesémiotique de laréception au
détrimentd’unesémiologie centréesurlesœuvreselles-mêmes. S’il n’est
pas question de développer une n-ième plaidoirie en faveurd’un moyen
d’expression en mal dereconnaissance, nousavonsnéanmoins trouvé
opportun de convoquerici lesproposde Marie-Josée Mondzain. Celle-ci
écrivait récemment que lesaffichistesnesontpasdesplasticienscomme
lesautrespuisqu’ils s’intéressentà la communication alors que lesartistes
toutcourt se désintéressentlargementde cette fonction. Devons-nous
en conclure, disaitensubstance la philosophe,que les
réussitesgraphiquesnesontpasde l’art ?« Peut-être faut-il aucontraire, à la lumière
despratiquesetdesœuvresgraphiques, penser toutautrementla définition de l’artlui-même et
desa prétendue autonomie. (…)si l’artn’a que faire de la communication,
enrevan1
che, comme le graphiste il esten charge d’unetransmission ». On peutparier que,
dans un contexte différent, l’auteurdeL’image
peut-elletuerauraitpuaisément remplacerle mot« affichiste » parlevocable « cartoonist».
Bref, il nousestapparunécessaire d’élargirlespectre desétudes surla
narration graphique ducôté de l’esthétique.

*
pierre-fresnault@orange.fr
**
jacques.samson@sympatico.ca
1
Mondzain, Marie-Josée,2004. «Introduction aucatalogue »(Chaumont).
Paris: Pyramyd.

MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

La bande dessinée ason génie propreque les sémiologuesontlongtemps
1
réduità laspécificité des. De faion langaget, elle participe d’un idiome
bien à elle ouplutôtfonctionne à partird’unesynthèsespécifique de
codesnonspécifiques(cadrages, ellipses, ballons,
gestuellesdespersonnages,syntaxe descases, etc.). Parallèlement(ouconjointement) à cette
approche, le corpusde la bande dessinée avu se développer touteune
narratologie à proposde laquelle on peut se demander si elle faisait
figure d’objetà (re)construire ou, aucontraire, de prétexte
pourdévelopperdesméthodesd’analysesémantique ouautres. Très vitese posa la
question desavoir s’ils’agissaitdeservirla bande dessinée oudes’en
servir. Lasociologie, l’histoire, lesétudesde contenus, en outre, firent
florès, parfois sans que l’image mêmesoitconvoquée (ou si peu).
Loin de nousd’ignorerl’apportde certainesde cesétudes,qui furentet
continuentd’êtreutiles, parfoismême extrêmementéclairantes(on
songe, entre autres, auxétudesde Tisseron oud’Apostolidès). Maisnous
en arrivonscependantàun pointoù, désormais,se fait sentirla nécessité
d’aborderlesœuvrespourelles-mêmesou,si l’on préfère,
pourl’appropriationsingulière dulangagetellequ’elleserévèle chezX ouY.
Letrae
vail estd’ailleurscommencéqui, danslarevue9 Art, parexemple (ou
danslasérieComixde la chaîne Arte), considèreque lesauteursde
grande envergure doiventêtrerésolumentinscrits–
critiquesconséquentesà l’appui –dansle domaine descréateursde l’époque. Puissent
les textes qu’onveutprésentercélébrerconvenablement, mais
sansarrogance, l’inestimablevision dumondeque nousoffrentlesfilsde Töpffer
etde McCay.
2
On l’a compris, l’approche privilégiée dansce numéro deMEIest
d’ordre esthétique ou,si l’on préfère, poétique au sensoùla poétique est,
à nos yeux, la mise aujourdesliens quivontde lavision d’un monde
donné à la nécessité inspirée d’une esthétique.
Nousn’avonspaséchappé à l’obligation de devoir trancher. Autrement
ditnombre d’auteursconsidérables sontpassésauxoubliettes,
notamment quelquesgrandsclassiquesetcertainsauteursd’aujourd’hui. Dans
lesouci de ne point tropsacrifier, non plus, à ce coderhétoriquequiveut
qu’untexte d’introductions’arrange pour tisser un discoursau sein
duquel la logiqueveuilleque chaque contributeur trouve naturellement sa
place, nousavonsdécidé de nousentenirà laseule ligne éditricequi fut
la nôtrà pae :rtirde diversescontributionsmonographiques,
intuitivement retenuespourleur qualitéreconnue parla critique,rassembler
suffisammentde matière pourébaucher une poétique de la bande dessinée.
Nousnetarderonsguère àsavoir si avonsatteintnotre but.

1
2

Les signatairesde ceslignesdoiventà cetégard faire amende honorable…
Nous remercions très vivementles responsablesde larevuequi nousontfait
l’honneurde nousaccueillirdansleurspages.

2

Ouverture

P. Fresnault-Deruelle& J. Samson

Un mot, encore,sur troisauteursdontlesapprochesici proposées
s’écartent untant soitpeude la ligne éditoriale : Sempé, Taniguchi, Pratt.
Sempé, comme onsait, n’estpas un auteurde bande dessinée,stricto
sensu. Nous voulions, cependant,que figureune contributionsurce
grae
phiste dontlesliensavec le 9art sontdesliensde cousinage (un
Américain n’auraitaucune difficulté àqualifierSempé decartoonist). Concernant
Taniguchi, maître nippon ensa matière comme ensa manière, nousne
pouvionsdisposer, pourdes raisonspratiques,que d’une interview. Or,
cetype de présentation ne devaitpas, à nos yeux, constituer un mode
d’approche desœuvrespressenties: il était trop journalistique. Une
exception futfaite cependant, dontnouspensons qu’ellesonne d’unton à
partmaisnon discordantavec lereste dunumérnoo :usl’avonsdonc
retenue. Hugo Pratt, enfin, a ététraitésuivant une grillesémiotique,
c’est-à-direselonune procédure largementétrangère aumode
d’investigation dominant. Nouspensons que lespoéticiensoules rhétoriciensde
ce numéroverrontlàune occasion deseréjouir: letextesurCorto
Maltese,oùl’esthétique gardesa place, dégageune direction d’analyse
avec laquelle l’on doitdésormaiscompter.

NOTA BENE. — Les responsablesde cette livraison deMEItiennentàsignalerà
certainsayants-droitque, malgré desdemandes réitéréesd’autorisation
dereproduction, quelques-unes sont restéeslettresmortes. Lesauteurset/ou ayants-droitconcernés
peuvent s’adresserà Pierre Fresnault-Deruelle, Professeurà l’Université de ParisI
(pierre-fresnault@orange.fr).Celui-ci forme levœuqu’ils voudrontbien
considérerqu’il estici question d’une publication de nature purement universitaire faisant
usage d’illustrationsàtitre de citation.

3

ENTRETIEN

Vie et œuvre de Jirô Taniguchi

*
Entretienréalisé parBenoîtPeeters
Romancier,scénariste etcinéaste

Nous sommesnombreuxà avoirété impressionnés, en 1995, parla publication en français
deL’Hommequi marche, longrécitcontemplatif etmuet, auxantipodesdesidéesalors
habituelles surlesmangas. Nous sommesplusnombreuxencore à avoirété bouleversés, en
2002et 2003, parlesdeux volumesdeQuartierlointain,traduitsetadaptésau sensde
lecture occidental parFrédéric Boilet, avec autantde patience que detalent. La puissance
émotionnelle du récit, la parfaite lisibilité dudécoupage, lasubtilesimplicité dudessin
inscrivaientd’emblée cette histoire parmi leschefs-d’œuvre du roman graphique. Le jury
d’Angoulême2003nes’yestpas trompé, décernantpourla première fois un desesprix
majeurs(l’Alph-Artdumeilleur scénario) àun albumvenuduJapon. L’œuvre de Jirô
Taniguchi, né en 1947, nese limite pasà ces récitsintimistesquesont, en plusdesdeux
albumsdéjà cités,Le Journal de mon père,Terre derêvesouL’orme duCaucase
(en collaboration avec Ryuichiro Utsumi). Taniguchi est un
auteurétonnammentpolymorphe dont seuleune petite partie de l’œuvre estaujourd’huitraduite en français. Il fautau
moinsciterAu tempsde Botchan(en collaboration avec Natsuo Sekikawa), Le
Sommetdesdieux(en collaboration avecBakuYumemakura, prixdumeilleurdessin
auFestival d’Angoulême2005) etLe Gourmet solitaire(avec Masayuki Kusumi).
Taniguchi est, depuislesannées1970, grand amateurde bandesdessinéeseuropéennes. J’ai
eula chance de lerencontrerà de nombreuses reprisesetde pouvoirdialogueravec lui,
généralementparl’entremise de Frédéric Boilet. Cesontd’ailleursTaniguchi et sesassistants
qui ont réalisé les tramésgrisde notre albumTôkyô estmon jardin. Le
présententretien a étéréalisé à Tôkyô, enseptembre2004, pendantla préparation dudocumentaire
1
Profession Mangaka(série « Comix», production Arte &INA).

BenoîtPeeters. — Est-ce quevouspourriezévoquer votre méthode detravail ?
Jirô Taniguchi. — D’abord, à partirde films, de lectures,
d’enviespersonnelles, j’ai l’idée d’une histoireque j’aimeraisdévelopperetj’en parle
à mon éditeur responsable. S’il estd’accord, je commence àréfléchirplus

*
1

benoit.peeters@lespierides.com
Merci à Corinne Quentin etFrédéric Boiletde leuraide précieuse.

MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

concrètement. Quand j’expose l’idée à l’éditeur, elle estloin d’êtretoutà
faitaupoint. Je présente le prologue,
lesgrandeslignesdudéveloppementetde la fin, etnousen discutons. Il arrive aussi, danscertainscas,
que jetravaille avecunscénariste, cequi modifie leschoses… En fait,
pourchaque nouvelle histoire, la méthodevarieun peu.

BenoîtPeeters. — PourQuartierlointain,parexemple, de quelle manière
aviezvousprocédé ?
Jirô Taniguchi. — J’avaisexposé lesgrandeslignesduprojetà l’éditeur
dumagazine danslequel elle allaitparaître. Puis, nousavons réfléchi
ensemble aucontexte danslequelsituerl’histoire. Etaprès réflexion il nous
asembléque le mieux seraitd’utiliserleslieuxde ma propre enfance. La
taille de Tottori, maville natale,semblaitcorrespondretrèsbien à
l’histoire. Jesuisdoncretournésurplace pourme documenter ;j’aivisité
une école,un atelierdetissage, etj’ai prisde nombreusesphotos. Tous
cesdétailsconcretsm’ontpermisde nourrirlerécit. Maisbeaucoup
d’élémentsn’étaientpasencore définis quand j’ai commencé à dessiner.
Concernantla conception de laviequ’a le personnage dupère, par
exemple, j’ai lesouvenirde ne pasavoir sucequ’elleseraitjusqu’à ceque
j’écriveréellementla grandescène avec lui.
Pourd’autres récits, comme pourceluique jesuisentrain deréaliser
autourdunaturaliste Seton, ma documentation estpluslivresque. Mais
dans touslescas, je n’aime pasécrireunscénariotrop détaillé de manière
purementlittéraire. Cequi me plaît, c’estd’avancerchapitre parchapitre,
en développantles séquences sous une formequi estplutôtcelle d’un
story-board. Cesontdéjà despagesde bande dessinée, découpéesen cases,
mêmesi ony trouvesurtoutdesbulles. Cette phase du travail
estessentielle. C’estpeut-être cellequi me plaîtle plus, mêmesi c’estaussi la plus
laborieuse etla plusdifficile.

BenoîtPeeters. — Quandvousécrivezcesdialogues, est-ce quevous visualisezdéjà le
contenudescases?
Jirô Taniguchi. — De manièretrès vague… Jesais s’ils’agitd’un plan
d’ensemble oud’un grosplan. Maisje n’ai pasencore d’image nette à ce
stade. Je nevoispasencore la composition exacte, l’attitude
despersonnages. C’est une foisletexte écrit,quand je commence à dessiner
réellement,quetoutcelase précise. Au stade de ce premierdécoupage,rien
n’est vraimentdéfini d’un pointdevue graphique.

BenoîtPeeters. — Vous travaillezlescénario chapitre parchapitre. Pourquoi ?
Vousne préféreriezpasle construire entièrementavantde dessinerlespages?
Jirô Taniguchi. — Cequi compte, pourmoi, c’estd’avoirl’idée de la fin.
Puisje construispeuà peul’histoire en direction de cette fin. Ma façon
de faire estassezproche de la construction d’un puzzle, je crois. Plutôt
que de dessiner une histoire en fonction d’untrajetpréalablement tracé,
je préfère me fixer un but, etavancerpetità petitdans sa direction. En

8

Jirô Taniguchi,parBenoîtPeeters

coursderoute, je peuxavoir toutes sortesd’idées, intégrerde nouveaux
élémentsetlaisserlerécitprendre plusd’ampleur. Je n’aimeraispas
devoir toutdéciderdèsle départ.

BenoîtPeeters. — Et surle plan graphique, commentprocédez-vous? Jevous vois
entouré de quatre assistants. Quel estleur rôle précis? Etquels sontlesélémentsdont
vous voulezabsolument vouscharger vous-même ?
Jirô Taniguchi. — Jeréalise moi-même lescrayonnésetl’encrage detous
lespersonnages. Pourlesdécors,s’ilya desphotos, je lesdonne aux
assistants. S’il n’yen a pas, j’esquisse ceque j’ai entête etje leurdonne
desindications. Environ deux tiersdesdécors
sontdessinésparlesassistants. Ilsposentaussi les tramesde gris, à partirdesindications que je
leurdonne.

BenoîtPeeters. — La justesse desexpressionsdes visages, desattitudes, est une des
caractéristiquesdevotretravail. Commentprocédez-vous? Faites-vousposerdes
modèles? Jouez-vous vous-même les scènesdevant un miroir?
Jirô Taniguchi. — Non, je ne faispasce genre de choses. Je ne pose pas
devantle miroir. Je mereprésente leschosesdansmatête. J’attacheune
grande importance aux sentiments, auxémotions, etje m’efforce de les
dessinerde manièresensible… Dansla plupartdesmangas,
lesexpressions sontoutrées, exagérées, pour que
leslecteurscomprennentimmédiatement. Maisdansmon cas, j’ai euenvie d’essayerle contraire… Par
exemple, pourévoquerlatristesse, je ne dessine pasforcément unvisage
triste. J’essaye desuggérerla profondeurde cettetristesse, par une
expression de colère parexemple. Je cherche de nouveauxmoyenspour
exprimerles sentimentsde manière plusfine. Donc, globalement, cela
conduità desexpressionspluscalmes. Dansmeshistoires,
lespersonnagesne hurlentpas, je ne lesfaispas s’exciter. Je peuxles représenterde
dos. Ilsontplus tendance à laretenue.

BenoîtPeeters. — Une autre chose frappante pour unregard occidental, dans vos
albums, c’estle contraste entre despersonnagesgraphiquement simplifiésetdesdécors
trèsprécis, quasi photographiques(Illustration 1). Pourquoiunetelle différence de
traitement?
Jirô Taniguchi. — Je penseque même lesdécors sontchargés
d’expression, etenquelquesortequ’ils sontaussi euxdesacteursde
l’histoire. Jeveuxdoncque leslecteursles regardentattentivement. Que
lesdécorsaidentà comprendre les sentimentsdespersonnages. Jeveux
que le lecteur s’yintéresse autant que possible etc’estpourcelaque
j’essaye de les traiteravecune grande précision. Quand on
écritdeshistoiresàtonalitéquotidienne,s’inspirerde photospeut
renforcerlesentimentderéalité etdonc faire adhérerdavantage le lecteurà l’histoire.
Bien entendu, il ne fautpas tomberdansl’excès, il fautconserver un bon
équilibre entre deséléments trèsdétaillésetd’autres qui lesontmoins.
Maisen cequi me concerne, j’attacheune grande importance à la
précision desdécorsetdesobjets. Peut-êtretrop parfois…

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MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

Illustration 1. ChezJirô Taniguchi, contraste entre despersonnages
graphiquement simplifiésetdesdécors trèsprécis, quasi photographiques

Source :Quartierlointain,tome 1, Tournai : Casterman,2002, p. 41. © Jirô Taniguchi etCasterman

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Jirô Taniguchi,parBenoîtPeeters

BenoîtPeeters. — Est-il difficile pourvousde formerdesassistants, de lesinitierà
votrestyle,votre manière detraduire lesphotosoude placerles tramésgris?
Jirô Taniguchi. — Non, je netrouve pascela difficile, maispeut-être cela
l’est-il pourlesassistants. Dès qu’arriveun nouvel assistant, je lui montre
letravail de celuiqu’il doit remplaceretje lui demande de dessinerde la
même façon. Etpuis,quand il aun peuplusl’habitude, je lui demande
deschosesde plusen plus variées. L’apprentissagese faitpeuà peu. Il
existe doncunesorte de hiérarchie entre mesassistants.

BenoîtPeeters. — Est-ce qu’ils restent trèslongtempsàvoscôtés?
Jirô Taniguchi. — Cela dépend. Ilyen aquirestentlongtemps, d’autres
qui abandonnent rapidement. L’ambiance detravail ne convientpasà
certains, etdansce casils s’envont. Pourla plupart, ils restentenviron
troisansdansmon atelier. Quelques-uns restentpluslongtemps, cinqou
sixans. Ensuite, ilsprennentleurindépendance. Certains réalisentalors
leurspropresmangas,tandis que d’autresévoluent vers un autre métier.

BenoîtPeeters. — Vousn’utilisezpasl’ordinateur, même pourles tramesde gris?
Jirô Taniguchi. — Non, paspourl’instant. Je n’ai paseuassezdetemps
pourbien maîtriserl’outil etarriverà des résultats qui mesatisfassent.
Maiscelaviendra peut-être. J’y songe detempsentemps.

BenoîtPeeters. — Actuellement,vousmenezde front troishistoires trèsdifférentes.
Est-ce que cela nerend pasleschosesplusdifficiles?
Jirô Taniguchi. — Pourmoi, ça ne l’estpasdu tout. C’estplutôt un
moyen dese changerl’esprit,une manière deresterfraisentravaillant sur
plusieursmangasà la fois. Il arriveque je meretrouve bloqué dans une
histoire. À cesmoments-là, le faitde passeràune autre permetde me
changerlesidéesetderetrouver un nouveau souffle. C’estdonc plutôt
rafraîchissant.
Selon leshistoires, la façon de dessineretletraitementdespersonnages
diffèrent. En ce momentje dessinetroishistoiresen parallèle etles trois
styles sontassezdifférents. Pourchaque projet, j’essaye d’adapterlestyle
graphique. Peut-êtrequ’à premièrevue la différence nesevoitpas tant
que ça, maisparexemple pourSeton,QuartierlointainouL’homme qui
marche, j’aisciemmentcherché à fairequelque chose de différent.

BenoîtPeeters. — Vousêtes surtoutconnuenOccidentpour vos
récitslesplusintimistes, maisquand onregardevosalbumsparusauJapon, onvoitquevousavez
travaillé danslesgenreslesplusdivers. Est-ceun choix? Une nécessité ?
Jirô Taniguchi. — Àvrai dire, je m’intéresse à deschoses très variées. La
science-fiction parexemple, mêmesi je ne l’ai pasbeaucoup pratiquée.
Et quand j’aivule filmLeseigneurdesanneaux, je mesuisdit que c’était un
genre d’univers que j’aimerais vraiment traiter un jouren manga.

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MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

Je n’ai pasenviequ’on merange dans unseul genre.
Monsentimentprofond, c’est que j’ai envie detoutaborder sousforme de manga. Si c’était
possible de faireun livre de philosophie en manga, jevoudraisletenter.
D’ailleurs, j’yai déjà pensé. Dansle domaine de la poésie, adapteren
manga deshaïkuscomme ceuxde Basho, cela pourraitm’intéresser. Ily
a donc des tasde domaines que j’aimeraisencore approcher. En ce
moment, cequi me faitle plusenvie, cesontleshistoiresde fantômes, celles
de Koizumi Yagumo parexemple. Sonuniversfantastique derevenants,
cet universétrange, jesuis vraiment tenté de letraiteren manga. J’y
réfléchis régulièrementetc’estpourme construireune baseque j’étudie
actuellementl’œuvre de Koizumi Yagumo.

BenoîtPeeters. — Et ya-t-il desgenresqui nevous tententpasdu tout? On nevous
imagine pas tellementdansl’érotisme oudansl’humour…
Jirô Taniguchi. — Desmangasérotiques, il m’estarrivé d’en dessiner
autrefoisetje penseque je pourraisencore en faire. Maispourle
momentje n’ai pasd’idée intéressante etje netravaille pasdansce domaine.
Concernantla comédie, lesgags, c’est vraique je ne mesenspas très
doué etje ne m’y risquerai pas.

BenoîtPeeters. — Le magazine danslequelvouspublieza-t-ilune grande influence
surl’histoire ? Travaillez-vousen fonction d’un public précis, d’une cible ?
Jirô Taniguchi. — En cequi me concerne, je ne cherche pasà adapter
montravail aumagazine. Je penseque c’estlerôle de l’éditeur. Moi je
raconte cequi me plaît, à ma manière. Maisnaturellement, je choisis
aussi le magazine en fonction de l’histoireque jeveuxdévelopper…

BenoîtPeeters. — À ce qu’on m’a ditpourtant, le protagoniste
deQuartierlointaincorrespondtoutà faitaupublic deBig Comic,larevue pourlaquelle l’histoire
a été créée… C’est unsalaryman, d’une quarantaine d’années…
Jirô Taniguchi. — Hum… Oui, cela a dûjouerde manière plusoumoins
consciente. Effectivement, comme c’étaitce genre derevue, je penseque
c’estcestyle d’histoirequi m’est venuà l’esprit. Le lectoratde larevue
Big Comica laquarantaine, cequi étaitaussi mon cas quand j’ai
commencé cette histoire. J’ai donc choisiun personnagequi étaitde la même
générationque moi et que l’éditeur qui était venumetrouver. Etdonc,
oui, commevousdites, d’une certaine manière j’ai adapté le personnage
aupremierpublic de l’histoire.
Jetravaille actuellementpourlarevueYoung Jump, etil est vraique je
prendsen compte le fait que je m’adresse à deslecteursplusjeunes.
Généralement, j’aitendance à mereprésentermentalement un lecteur qui
meressemble, plutôt qu’un publicquiseraitfaitd’enfants, de femmesou
de jeunes… Pourtant, lorsque je lisdescommentairespositifsde jeunes
lecteurs surmontravail, oude personnesâgées, cela me fait trèsplaisiret
j’ai lesentimentd’être compris.

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Jirô Taniguchi,parBenoîtPeeters

BenoîtPeeters. — Est-ce que les réactionsdeslecteurspeuventinfluencerle
déroulementde l’histoire ?
Jirô Taniguchi. — Pourleslongues sagas, oui, les réactionsdeslecteurs
peuventavoir une certaine influence. Maisjusqu’à présentje n’ai jamais
écritdesériesde grande ampleur, etdonc le plus souvent, c’est une fois
la publicationterminéeque j’ai des réactions significatives.

BenoîtPeeters. — Avez-vous une idée dunombre de pagesde mangasquevousavez
produitesaucoursdevotre carrière ?
Jirô Taniguchi. — Je n’ai jamaisfaitle compte, jeseraisincapable de
donner uneréponse précise. Maiscomme je dessine environtrente à
quarante pagesparmois, depuisaumoins trente ans…

BenoîtPeeters. — … Cela faitaumoins12 000pages! De quoi donnerdes
complexesà presquetouslesdessinateurseuropéens!
Jirô Taniguchi. — Oui, etpourtantjesuisconsidéré commeun auteur
lent. Àune époque, on a même dit que je n’étaispas unvrai dessinateur
de manga. Ilyaunequinzaine d’années, lerythme
desmangakasquitravaillaientbeaucoup pouvaitdépasserlescentpagesparmois. Etmême
deuxcentspourlesplusproductifs. Maismoi, même à cette époque,
j’atteignaisdifficilementcinquante àsoixante pagesparmois. Quand
j’étaisjeune, le maximum ça a été cent vingtpages. Je n’ai pu tenirce
rythmequ’un an. Maintenant, jeréalise à peuprès quarante pagespar
mois. Pour unmangaka, ce n’estpasbeaucoup.

BenoîtPeeters. — Etaumilieude cette énorme production, quels sontlesalbums
auxquels vous tenezle plus?
Jirô Taniguchi. — Ilyaquelques récits quireprésententpourmoi des
moments-charnières, des tournants. Ilya d’abord cequi estlié à ma
collaboration avec lescénariste Sekikawa Natsuo. C’estparceque je
l’airencontréque montravail a évolué. J’ai commencé àréaliserdeschoses
différentesde ceque j’avaisfait seul jusqu’alors.
Nousavonsfaitensembleune histoire intituléeTrouble ismybusiness.La deuxième étape
correspond àune autrerencontre, avec KaribuMarley,unscénariste avecqui
j’airéalisé desmangasd’action,une histoire autourde la boxe. Etlà
encore, j’aitravaillé dans unsensnouveaupourmoi, c’était une manga
réaliste, crue. Ilya euensuiteLe chien Blanco,une histoireque j’ai écrite
moi-même. Ce n’estpas un de mes récitslesplusconnus,
maispersonnellementj’ensuis satisfait. Puis vientAu tempsde Botchan,une histoire
trèslittérairequi mesemble marquer un autretournant…

BenoîtPeeters. — Enrègle générale,vouspréférez travailler seul ouavecun
scénariste ?
Jirô Taniguchi. — C’estévidemmentplusfacilequand
ilyaunscénariste. On peut travailler sansavoiràréfléchirà l’histoire et se concentrer

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MEI, nº26(« Poétiquesde la bande dessinée »),2007

surlesdessins, lestyle, l’expression des sentiments. Donc entermesde
facilité, c’estmieuxavecunscénariste. Maisbiensûrcela ne marcheque
quand mesenviescoïncidentparfaitementavec ceque lescénaristeveut
écrire. Souvent, ce n’estpasle cas. Alors, ilvautmieuxcréer soi-même
l’histoire.

BenoîtPeeters. — Vousêtes vous-mêmeun narrateurhorspair. Vousn’avezjamais
euenvie d’écrireunscénario pour un autre dessinateur?
Jirô Taniguchi. — On m’a demandéun jourd’écrire non paslescénario,
maisle découpage d’une histoirequeréaliserait un autre dessinateur.
Maisj’ai craint que cela ne débouchesur une œuvre impersonnelle etje
n’ai pasaccepté la proposition.

BenoîtPeeters. — Maisécrireunscénario completpour un dessinateurquevous
admirez, parexempleun auteureuropéen, c’est une chose qui pourrait vous tenter?
Jirô Taniguchi. — Oui, ceseraitJbien !’enserais ravi. Je nesaispas si
Moebius seraitd’accord detravaillerde cette manière (pourIcare, c’est
moiqui dessinais sur unscénario de lui). Entoutcas, jeserais
trèsheureuxde collaboreravec desauteurscomme Enki Bilal
ouFrançoisSchuiten,si c’étaitpossible. J’apprécie leur travail depuis trèslongtemps. Mais
il fautbiensûr tenircompte de l’obstacle de la langue. Malgré mon
amourde la France etdesa culture, je ne parle pasle français. Ethélas
même pasl’anglais. J’aimeraisbeaucoup apprendre
deslanguesétrangères, maismonrythme detravailrend la chose difficile…

BenoîtPeeters. — Plusieursdevosalbums semblent,sinon
directementautobiographiques, dumoins trèsnourrispar votrevie personnelle. Pourriez-vousnousparler un
peudevotre enfance, devotreville natale ?Avez-vousparexemple desfrèreset
sœurs?
Jirô Taniguchi. — Hum… Que dire?… Il mesembleque j’étais un
enfantordinaire. J’avaisdeuxfrèresaînés, jesuisle benjamin de la
famille. Je lisaislesmangas que mesfrèresachetaient. C’estcomme cela
que j’ai commencé à lire desmangas. Puismesparentsm’en ontacheté
euxaussi. Je dessinaisbeaucoup. Je mesouviens que le papierétait un
produitcher. Alors, c’estaudosdesprospectuspublicitairesou surles
mursblancsde notre maisonque je dessinaismespremiersmangas.
Couché par terre, je dessinais surle basdesmurs ;ilsontfini parêtre
couvertsde mesdessins. Maiscela, je ne m’ensouvienspasdirectement,
cesontmesparents qui me l’ont raconté… Voilà, je nevoispasceque je
pourraisdire de plus surmon enfance…

BenoîtPeeters. — Est-ce quevous vouliezdéjà devenirmangaka?
Jirô Taniguchi. — Devenirdessinateurde manga, c’étaitplutôt unrêve
un peuflou qu’unevolonté concrète. Enfant, je nesavaispascomment
on devientmangaka. Je n’avaisaucune idée de ceque cela impliquait
concrètement. J’ignoraismêmequ’on pouvaitdevenirassistant. Laseule

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Jirô Taniguchi,parBenoîtPeeters

méthodeque j’imaginais, c’étaitde proposerdeshistoiresà
desmagazines. J’yai pensé, maisje nesuispasarrivé à créer une histoire complète
etfinalement,touten gardantle désird’être dessinateur, j’ai décidé de me
faire embaucherdans une entreprise. Maisauboutdesixouhuitmoisde
travail de bureau, je mesuismisàréfléchirà ceque jevoulais vraiment
faire etj’ai eulesentiment querien ne m’intéresseraitautant que les
mangas. C’estalors que j’ai appris qu’on pouvaitdevenirassistantd’un
dessinateuret que j’airéussi à me faire engager.

BenoîtPeeters. — Quelsétaientlesauteursde mangasquivousavaientmarqué ?
Jirô Taniguchi. — Enfant, comme beaucoup de Japonais, c’étaient
surtoutlesœuvresde Tezuka Osamu. Un peuplusâgé, aucollège etau
lycée, je mesuisintéressé davantage augekiga, lesmangas réalistes. J’ai
découvert qu’il existaitdesmangasdestinésauxadultes, desauteurs tels
que Saito Takao ouHirata Hiroshi, etje
mesuisparticulièrementintéressé à ce genre. MaisKyûta Ishikawa,
l’auteurdontjesuisdevenuassistant, créait quantà lui desmangaspourlesjeunesgarçons, dushonen.

BenoîtPeeters. —Étiez-vousdéjà nourri de littérature ?
Jirô Taniguchi. — Quand j’ai commencé àtravailler, je n’avaispasencore
lugrand-chose, maischezl’auteurauprèsduquel jetravaillaisilyavait
énormémentd’étagères rempliesde livresavec desdocuments surles
animaux, maisaussi des romans. C’estlàque j’ai commencé à lire età me
direque la lecture étaitnécessaire pour unmangaka. En général, ce n’était
pasdes romans trèspopulaires qui m’attiraient, maisplutôtdeschoses
un peumarginales.

BenoîtPeeters. — Etle cinéma, comptait-il beaucoup pour vous? Y a-t-il desfilms
quivousontparticulièrementmarqué ?
Jirô Taniguchi. — Concrètement, je ne pourraispasciter tel ou tel film
qui m’aitinfluencé de manière directe, maisceque je peuxdire c’est que
touteslesimages qui me marquent s’accumulenten moi. Des scènes vues
dansdesfilms qui m’ontpluoum’ontimpressionnéviennent
s’incorporerà montravail d’auteurde manga, etinfluencerleshistoires, leur
construction… Peut-être même leurdécoupage, la manière detraiter
l’espace etletemps. Envousparlant,quelque chose de plusprécisme
revienten mémoire :dansL’homme qui marche, j’aivoulucréer une
ambiance proche de celle desfilmsd’OzuYasujiro, j’avaiscette idée dans
latête entravaillant surce livre (Illustration2).
Maisprofondément, je crois que c’estenterme de mangaque jeréfléchis
d’abord. J’aime ce langage etlespossibilités qu’il offre. Un despoints
fortsdesmangas,quis’estdéveloppé aprèsTezuka Osamu, c’estle jeu
avec lescases, leur taille, leurs rapportsdansla page. Cela permet
d’exprimercequi estde l’ordre de l’instantané etcequi estinscritdans
untemps trèslong, ça mesemble êtreune caractéristique extraordinaire
desmangas. Cesontdeschoses qui continuentà me passionner.

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