De clap en clap
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

De clap en clap

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Ce récit, dédié au cinéma de la deuxième partie du vingtième siècle, nous emmène parmi les tournages de cette époque. C'est d'abord l'enfance d'un cinéaste, puis ses premiers pas d'assistant stagiaire sur Fantômas, aux côtés de Louis de Funès et de Jean Marais. Les films s'enchaînent avec Jean-Luc Godard, Claude Sautet, Gérard Oury, Michel Audiard, Yves Boisset ou Roger Hanin, au coeur de la création du cinéma français des années 70. L'assistant devient réalisateur ; un autre regard sur ce métier nous est alors donné.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 250
EAN13 9782296802575
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DE CLAP EN CLAP
Une vie de cinéma
Graveurs de mémoire


Dernières parutions

Claude CROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947 , 2011.
Pierre MAILLOT, Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène , 2010.
Georges LE BRETON, Paroles de dialysé , 2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à l’Everest , 2010.
Jean PINCHON, Mémoires d’un paysan (1925-2009) , 2010,
Freddy SARFATI, L’Entreprise autrement , 2010.
Claude ATON, Rue des colons , 2010
Jean-Pierre MILAN, Pilote dans l’aviation civile. Vol à voile et carrière , 2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu universitaire , 2010.
André HENNAERT, D’un combat à l’autre , 2010.
Pierre VINCHE, À la gauche du père , 2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au service de l’État , 2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos , 2010.
Hélène LEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi , 2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l’Occupation (1940-1942) , 2010.
Charles CRETTIEN, Les voies de la diplomatie, 2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L’humanitaire en partage. Témoignages , 2010,
Daniel BARON, La vie douce-amère d’un enfant juif , 2010.
M. A. Varténie BEDANIAN, Le chant des rencontres. Diasporama , 2010.
Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n’est pas l’Afrique. Récit d’une Française au Gabon , 2010.
Micheline FALIGUERHO, Jean de Bedous. Un héros ordinaire , 2010.
Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action , 2010.
Claude GAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (1940-1945) , 2010.
Jean-Pierre COSTAGLIOLA, Le Souffle de l’Exil. Récit des années France , 2010.
Jacques FRANCK, Le sérieux et le futile après la guerre , 2009.
Henri-Paul ZICOLA, Les dix commandements d’un patron , 2010.
Jean-Claude Sussfeld


DE CLAP EN CLAP
Une vie de cinéma
Récit
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54315-7
EAN : 9782296543157

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
À mon père
À ma mère
Pour mes enfants et mes petits-enfants


À la vie
Prologue À Babel un soir… Robert Sussfeld
Paris, 26 janvier 1946

Il y a un an déjà…
Il y a un an seulement…

Depuis plusieurs jours, les « biens informés » nous disaient bien que les Russes avaient déclenché une nouvelle offensive ; mais nous avions déjà si souvent entendu cela… Un nouveau bobard, sans doute, un faux bruit lancé par les S.S. eux-mêmes, comme d’habitude, pour provoquer ensuite une déception plus grande encore et amenuiser notre moral.
Cette journée du 17 janvier 1945 s’était passée comme les autres : réveil à 5 heures « Aufstehen ! Betten bauen ! » « Debout ! Faites vos lits ! » Comme un an plus tôt, comme six mois auparavant, comme la veille, nous avons été expulsés à coup de « gummis » par les chefs de blocks et les Stubedienst (chefs de bâtiments et de chambrée), quelques minutes après le lever, et nous étions restés à grelotter, vêtus de nos pauvres hardes rayées, enfonçant dans la neige jusqu’aux chevilles, attendant la distribution d’une écuelle de tisane froide.
Il y en avait bien qui essayaient de se réchauffer en se réfugiant dans la baraque des latrines, pressés les uns contre les autres, mais il n’y avait là, place que pour quelques-uns. Et encore ! Ils risquaient à chaque moment de se voir chassés à coups de pieds ou à coups de poings par quelque condamné de droit commun dont les états de service : meurtres, assassinats, dénonciations, étaient suffisants pour qu’il se soit vu attribuer une bonne place. Enfin les bouteillons de tisane arrivaient, portés par deux êtres hâves qui devaient peser moins lourd que leur fardeau, et ils étaient déposés devant la longue file de gueux qui espéraient tromper leur faim par l’absorption d’un peu de liquide qui remplirait leur estomac. Mais il fallait attendre encore que passent avant eux les « bessere menschen » c’est-à-dire tous ceux qui avaient pu, par quelque bassesse, capter les faveurs de ces tout-puissants chefs de blocks. Enfin résonnait le gong : l’appel. Hurlements de bêtes sauvages de nos chefs à brassards rouges, jaunes et noirs, coups de n’importe quoi pourvu que ce soit des coups. « Par cinq ! Par cinq ! Alignement ! » Et ceux qui avaient le malheur de se courber, sous la rigueur implacable du froid, recevaient en traître, un coup de poing dans le dos, un de ces coups de poing qui faisaient si mal.
Soudain arrivait le S.S. chargé de l’appel.
« Stillstand ! Muntzen ab ! » (« Garde à vous ! saluez ! ») et, d’un seul geste, les deux cents hommes découvraient leurs crânes rasés et faisaient claquer leurs bonnets de police. Imperturbable, la trique à la main, le blockfurhrer (S.S. responsable du bâtiment) comptait les rangées de cinq pour voir si le bétail était au complet. Y en avait-il un de mort pendant la nuit ? Peu importait. Il gisait là dans la neige, les yeux révulsés, mais il fallait que le compte y soit.

Nous avions les pieds gelés dans nos galoches déchirées, les mains engourdies par 30° de froid, mais nous devions encore stationner de longues minutes dans la nuit, jusqu’à ce que retentisse le « Kommando formieren. »

Alors, c’était la ruée vers l’allée centrale pour le départ au travail, la ruée pour essayer d’éviter les coups qui pleuvaient sur les retardataires, la ruée pour tenter d’être dans les premiers rangs. La bousculade la plus effroyable s’ensuivait. Les malheureux qui tombaient étaient piétinés par les autres, un salopard profitant de la mêlée générale pour voler à son voisin la cuiller qu’il avait payée d’un morceau de pain, le couteau qu’il s’était fabriqué d’un bout de fer aiguisé sur une pierre plate. Puis l’ordre rétabli, la longue colonne s’ébranlait, marchant au pas scandé par le « links, links » (Gauche, gauche) des kapos (internés chefs de chantier).

Les sentinelles groupées à la porte du camp s’ébranlaient une à une pour encadrer notre lamentable défilé. Les chiens couraient en aboyant, mordant parfois l’un de nous qui s’abattait en hurlant. Pourquoi ? Pour rien. Pour amuser un post (gardien S.S.) qui lui en avait donné l’ordre. Et si le malheureux, blessé et saignant, ne se relevait pas pour suivre quand même, il était tué sur place à coups de talon. Le sol glissait terriblement sous nos semelles de bois, et pourtant il fallait courir de nos pauvres jambes qui avaient déjà du mal à supporter notre corps.

Nous regardions avec une envie résignée nos gardiens marcher le long de la colonne, bien vêtus, les mains dans les poches, cigarette aux lèvres. Ah ! Ces cigarettes ! Que n’aurions-nous donné pour en avoir seulement une bouffée !

Au bout de quatre kilomètres, nous arrivions à ce que l’on appelait le Kommando : une grande enceinte de plusieurs kilomètres carrés, entourée de barbelés, à l’intérieur de laquelle se construisait une centrale électrique. Nous étions rassemblés sur la Central Platz, et une fois encore on nous comptait. Il n’en manquait jamais. Comment en aurait-il manqué ?

Nos geôliers gagnaient alors leurs postes de surveillance et par groupes, nous rejoignions avec notre Kapo et nos « verarbeiters » (contremaîtres), ces suppôts des S.S., les civils pour qui nous devions exécuter les travaux les plus pénibles.

Comme c’était dur de saisir ces barres de métal couvertes de neige et brûlantes de froid dans nos mains nues. Il fallait transporter des rails, décharger des pierres ou du sable, sans répit, sans une seconde d’arrêt. Nous regardions comme des êtres bizarres ces civils qui veillaient à ce que le travail soit fait, ces hommes qui étaient, comme nous, faits de sang et d’os, mais qui couchaient dans des lits, qui n’avaient pas faim, qui pouvaient fumer, lire, recevoir des lettres et en écrire, regarder des photos d’êtres chers, se laver, se réchauffer, boire quand ils avaient soif, et penser à autre chose qu’à un espoir lointain de délivrance. Il y avait bien des braseros autour desquels la neige fondait, mais ils nous faisaient plus encore peut-être ressentir le froid, puisque nous n’avions pas le droit de nous en approcher. Et ces Kapos ! Ces abominables Kapos dont tout le travail consistait à nous crier sans répit : « Schneller ! Los ! » (« Plus vite ! allez ! ») Se pouvait-il que ce soient des internés comme nous, et qu’ils soient aussi cruels, n’acceptant aucune fatigue, aucun répit et se contentant de répondre à nos plaintes d’un coup de poing sur la poitrine qui nous envoyait rouler dans la neige, en disant : « Travaille, tu n’auras pas froid ! »

Quand un charroi de pommes de terre roulait en grinçant vers la cuisine des civils, nous risquions de nous faire assommer pour essayer d’en ramasser une, que nous dévorions telle que, crue, en cachette.

Nous restions incrédules, quand une seconde nouvelle arriva : « L’équipe de nuit n’est pas partie pour la mine. »

Bien souvent dans nos conversations – qui ne roulaient que sur trois sujets : le froid, la faim, la libération – nous avions imaginé le sort qui nous serait réservé le jour où l’avance russe obligerait les S.S. à évacuer le camp. La plupart pensaient qu’on nous anéantirait au gaz ou à la mitrailleuse. D’autres estimaient, au contraire, qu’en nous réveillant un jour, nous trouverions le camp déserté par nos gardiens. J’étais de ceux-là. Les événements devaient nous montrer que les uns comme les autres nous étions dans l’erreur.

Aussitôt l’appel fini, on nous informa que le « Blocksperrer » c’est-à-dire l’interdiction de sortir des baraques, était décrété. Cet ordre, en général, était donné quand les camions arrivaient d’Auschwitz pour apporter le ravitaillement, afin d’éviter les risques de vol ; il cessait quand ces mêmes camions avaient quitté le camp, chargés de cadavres de ceux qui étaient morts dans la quinzaine, et des vivants qui, devenus trop faibles pour travailler, étaient emmenés pour être passés à la chambre à gaz. Mais nous savions que ce double transport avait eu lieu l’avant-veille, et jamais il ne se reproduisait plus d’une fois par semaine. Il y avait donc quelque chose d’anormal.

La distribution de la soupe, au cours de laquelle chacun reçut sa part complète, et qui ne fut pas assaisonnée de coups, ancra en nous plus profondément encore cette impression. Bientôt ce fut une certitude. L’équipe 2 de la mine qui, partant pour travailler à midi, ne rentrait qu’à deux heures du matin en temps ordinaire, rentrait déjà. Puis le gong… Un coup… Deux coups… Trois coups... Les chefs de blocks étaient appelés chez le Lagerführer (chef de camp). L’un de nous, bravant la consigne, sortit alors de la baraque. Nous l’attendions avec anxiété et ces minutes de repos, qui nous semblaient toujours passer trop vite, n’en finissaient pas. Enfin, il revint : « Ça y est, les gars, cette fois c’est pour de bon. On évacue le camp ce soir ; le garde-mites a distribué tout le magasin d’habillement à ses petits copains, les types de la mine sont prévenus quasi officiellement. »

Il n’avait pas terminé sa phrase que le gong retentissait de nouveau : Une fois... Deux fois… C’était l’ordre aux Stubedienst de se rendre aux cuisines.

À ce moment, le chef de block revint et nous invita à nous réunir. Cette fois, je vous affirme que le rassemblement ne fut pas long à se faire, et que le silence le plus total s’établit aussitôt. « Le Lagerfürher, dit-il, nous a fait appeler pour nous informer que le camp serait évacué ce soir. Seuls resteront ceux qui sont physiquement incapables de marcher. Je crois inutile de vous dire qu’il vaut mieux ne pas être de ceux-là. Vous avez le droit d’emporter des couvertures. On a appelé aux cuisines pour partager entre les blocks le ravitaillement qui reste en magasin. Chacun touchera un pain entier et un bloc de margarine. Je vous conseille d’économiser cette nourriture, car on ne sait pas si deux, quatre ou huit jours s’écouleront avant qu’il soit possible de vous donner quoi que ce soit d’autre. Allez ! Préparez-vous et attendez l’ordre de départ. »

En un clin d’œil le groupe était dispersé, et chacun se précipitait vers sa paillasse pour ne pas risquer de se voir voler sa couverture, sa pauvre couverture de coton qui allait le protéger un peu du froid impitoyable pendant les jours qui allaient suivre. Les commentaires allaient leur train et tous ces individus décharnés, qui se complaisaient d’habitude dans un morne silence, échangeaient leurs impressions en arrachant de la fibre des paillasses pour en bourrer leurs godasses déchirées : « À ton avis, on part à pied ou en wagon à bestiaux ? – T’es pas fou ! En wagons à bestiaux ! Pourquoi pas en sleeping pendant que tu y es ! Ils ont trop besoin de leur matériel ferroviaire pour transporter leurs troupes. » – « Eh bien moi, dit un petit Polonais qui s’était confectionné un véritable plastron de fibre de bois, je vais « organiser » une paire de chaussures. »
Et il partait fouiner, à la recherche de godasses abandonnées par l’un des veinards qui en avaient eu des neuves du magasin d’habillement, mais qui seraient quand même en moins mauvais état que les siennes.

Tout à coup, nous perçûmes une rumeur confuse de l’extérieur ; c’étaient les stubedienst qui avaient touché aux cuisines, du pain et de la margarine et qui étaient assaillis dans la cour. Nous courûmes aussitôt vers eux, et nous jetâmes dans la bagarre. Depuis deux heures nous agissions d’une façon qui, la veille ou deux jours avant, nous aurait coûté dix fois la mort après les supplices les plus raffinés.

Enfin, à 22 heures, retentissait le gong ordonnant le rassemblement. Il se fit dans une pagaille indescriptible.

Complètement débordés d’une part, et craignant peut-être la vengeance dont l’heure approchait d’autre part, les chefs de blocks et kapos nous laissaient en paix. Des cartons de fromage, de margarine, de cigarettes venant des magasins de S.S. gisaient éventrés et vides, dans la neige. Des échanges se faisaient entre internés selon ce qu’ils avaient réussi à piller. On avait dix paquets de cigarettes pour un pain, alors que le cours normal était de 15 ou 16 « pipes ». Le bloc de 500 grammes de margarine valait 100 grammes de miel, 50 grammes de saucisse ou 500 grammes de pain : nous n’en croyions pas nos yeux. C’était l’effondrement complet devant l’abondance de denrées que nous n’avions vues depuis de longs mois que dans les casse-croûte de nos gardiens.

Sans ordre, sans pointage, sans vérification, sans presque que nous nous en rendions compte, notre cortège s’ébranlait, franchissait une dernière fois la porte du camp. Les bagages des S.S. avaient été chargés sur des traîneaux, puis recouverts de toiles de tente vertes et noires, et les premiers groupes d’entre nous devaient les pousser.

Nous marchions à petite allure, et bientôt les 4 000 « haftlings » (internés de notre camp) de notre « lag » s’en éloignaient, sans oser montrer la joie qui gonflait les cœurs. Le silence de la nuit n’était déchiré que par les « ho » que criaient pour s’aider ceux qui poussaient les traîneaux. Les autres ruminaient leurs pensées, et sentaient à peine les paquets de neige qui se collaient aux semelles de bois et faisaient trébucher à chaque pas. Le bruit sourd des chocs des pieds contre les racines d’arbres, pour décoller ces satanés glaçons, résonnait au milieu du crissement provoqué par les pas de 8 000 pieds qui se traînaient péniblement. Nous nous demandions avec angoisse quel sort avait été réservé à ceux qui étaient restés au camp, trop mal en point pour essayer seulement d’entreprendre la nouvelle et ultime aventure qui nous était imposée. Des S.S. étaient-ils restés pour les garder ou bien, déjà, avaient-ils été massacrés ? Questions sans réponse…

À deux kilomètres du camp, arrivés à la bifurcation, nous prîmes la route de droite au lieu de celle de gauche qui menait au kommando. Au loin, nous voyions se silhouetter la grande tour qui devait dominer la centrale électrique le jour où elle serait terminée. Nous avions pris, quelques compagnons et moi, l’habitude de l’appeler la Tour de Babel. Les travaux étaient effectués par des internés russes, polonais, belges, italiens, hongrois, français, roumains, tchèques, grecs, yougoslaves, hollandais, par des déportés de toute l’Europe qui chaque jour crevaient à la tâche, puis étaient remplacés périodiquement par de nouveaux convois de bétail humain plus frais. Le plan s’échelonnait sur cinq ans : trois déjà s’étaient écoulés ; nous avions toujours eu la certitude que l’avance russe empêcherait de mener le projet à bonne fin. Ce que nous ignorions, c’est combien d’entre nous et lesquels seraient encore là pour assister à l’interruption des travaux de la tour de Babel du XXe siècle.

Peu à peu, la silhouette s’estompa et disparut.

Quelle sensation magnifique nous ressentions, de marcher sur une route que nous ne connaissions pas : c’était l’avant-goût de la liberté, et l’ivresse remplissait les cœurs.

Soudain retentit un claquement sec qui nous ramena à la réalité : une sentinelle avait abattu un traînard. Alors, j’essayai de me concentrer et adressai avec ferveur au ciel la prière que je formulais chaque soir, depuis deux ans, avant de m’endormir : « Mon Dieu, faites que la guerre soit bientôt finie, faites que bientôt ait lieu la réunion autour de la table familiale de mon père, ma sœur, les siens et moi, tous en bonne santé moralement et physiquement, pour que nous puissions nous entourer les uns et les autres d’une tendresse, dont les souffrances que je vis me font comprendre le prix. »

Je fus rattrapé par un compatriote qui me demanda à voix basse : « T’as du pain ? – Oui, répondis-je, deux, et toi ? – Moi aussi. Restons ensemble, car ceux qui n’en ont pas risqueraient de nous le barboter. Si on cassait la croûte ? – Tu crois que c’est permis ? Ils ne vont pas nous tirer dedans ? Oh, et puis tant pis, on verra bien ! »

Eh oui, Tant pis ! On aurait bien vu ! Peu importait ce qui allait se passer. Le principal était que nos souffrances touchassent à leur fin. Serions-nous tués ? Ou en sortirions-nous ? De toute façon, nous n’avions plus pour longtemps à avoir encore le ventre creux, les membres transis et le corps moulu de coups. Cela nous donnait du courage. Nous pûmes enfin réaliser le rêve qui hantait nos nuits, affamés depuis des mois : nous mangeâmes toutes nos provisions, n’interrompant ce repas pantagruélique que pour fumer des cigarettes que nous allumions l’une après l’autre, et pour sucer un peu de neige. Nous n’avions plus faim ! Quelle drôle de chose de ne plus avoir faim . Nous avions encore à manger. Nous mangerions quand même. Nous avions eu assez faim sans rien manger pour nous offrir le luxe de manger sans avoir faim ! Faim ! Manger ! Manger ! Faim ! Ces mots qui n’ont l’air de rien et qui transforment un être civilisé en une bête sauvage, égoïste et meurtrière.

La nuit ne s’était pas achevée sans que quelques-uns d’entre nous, épuisés, ne se soient écroulés, achevés ensuite d’un coup de crosse ou d’une balle de revolver. Ceux qui devaient assouvir un besoin naturel étaient dans l’obligation de trottiner jusqu’en tête de la colonne (la faiblesse de nos jambes ne nous permettait plus de courir depuis belle lurette) ; puis ils se mettaient sur le bord de la route, et malheur à ceux qui n’étaient pas rhabillés quand arrivait à eux le dernier rang ; ils étaient abattus comme des chiens, et un mince filet de sang sur la neige leur servait d’épitaphe.

Le 18, vers 10 heures du matin, nous avions marché sans arrêt et commencions à nous sentir fourbus quand on nous fit pénétrer dans une vaste cour d’usine. Les lourdes portes furent refermées et quelques S.S. armés de mitrailleuses se postèrent sur les toits des bâtiments, tandis que les autres allaient se reposer.

Quand à nous, rien. On nous laissait là, serrés les uns contre les autres, sans une pierre pour nous asseoir. Toute la journée passa ainsi, le froid nous pénétrant profondément et malgré notre fatigue intense, nous fûmes heureux quand, au crépuscule, nous vîmes un remue-ménage annonçant le départ. Des civils apportèrent des bouteillons de café chaud. Sitôt qu’ils furent aperçus, ce fut la ruée, mais nous fûmes vite calmés par une rafale de mitrailleuse, et seuls ceux qui étaient aux abords immédiats purent boire un demi-litre de boisson chaude. Trois, quatre cents peut-être en tout eurent cette faveur, mais trente autres gisaient dans la neige, sanglants et inanimés.

Nous reprîmes la route après avoir eu la surprise de voir que les traîneaux SS étaient abandonnés et remplacés par une grande charrette traînée par un cheval. Comme c’était bizarre, ce contact avec le monde ! Nous traversions des villes aux rues animées par des voitures, des tramways et des promeneurs chaudement vêtus et bien chaussés. Puis la campagne et à l’aube du 19, on nous fit de nouveau stopper. Mais cette fois, nous n’étions même pas dans une enceinte, nous nous arrêtions là, au bord de la route, et pour éviter tout risque d’évasion, on nous ordonna de nous asseoir.

Harassés de fatigue, n’en pouvant plus, nous ne sentions même plus la neige qui transperçait nos hardes, ni le sol dur qui meurtrissait nos os décharnés. En quelques secondes, tous avaient sombré dans le plus profond sommeil.

Quand nous fûmes réveillés quelques heures plus tard par les cris de « Los ! Weiter ! Aufstehen ! », nous étions complètement engourdis par le froid et quelques dizaines furent laissés là, terrassés par la congestion, dans la position même dans laquelle ils s’étaient endormis. La marche hallucinante reprit et de temps à autre retentissait le claquement familier qui nous faisait comprendre qu’un de plus n’assisterait pas à la fin de l’effroyable épopée.

Vers minuit, nous atteignîmes une enceinte de barbelés au centre de laquelle se dressait un vaste hangar. Ordre nous fut donné de nous y entasser. À grand-peine, un millier et demi d’hommes purent s’y caser, s’y étendre, étroitement serrés les uns contre les autres. Les deux mille autres survivants durent rester dehors et s’installer, tant bien que mal, se groupant par deux ou trois, pour s’étendre sur une couverture posée à même la neige, en se protégeant avec une autre, pelotonnés pour éviter au maximum la morsure du froid. Tout à coup, un ordre arriva : il fallait que cinq minutes plus tard tous soient dans le hangar, et ceux qui resteraient à l’extérieur malgré les instructions, seraient impitoyablement massacrés.

Alors, commença une série de scènes, dont l’horreur ne peut que difficilement être décrite, et qui durèrent pendant un jour et demi. Affolés, les « Haftling » voulurent se ruer dans le hangar, dont les portes avaient été barricadées par ceux qui étaient à l’intérieur. Comme des forcenés, ils s’emparèrent à vingt d’un tronc d’arbre et, s’en servant comme d’un bélier, tentèrent d’enfoncer l’énorme battant qui craquait sous la poussée. Les malheureux glissaient sur la neige, et bientôt s’affalèrent, épuisés, aussitôt remplacés par d’autres, qui parvinrent après des efforts surhumains à défoncer le lourd battant. Celui-ci s’écroula dans un bruit effroyable, écrasant sous son poids ceux qui étaient couchés à proximité. Entraînés par leur élan, les hommes qui avaient réussi à pratiquer l’ouverture trébuchèrent et furent aussitôt foulés aux pieds par la horde haletante qui n’attendait que le succès de l’entreprise pour se précipiter à l’intérieur. Des hurlements de terreur et de souffrance déchiraient l’obscurité, proférés par les malheureux qui recevaient subitement des coups de pied en pleine tête. Butant sur les dormeurs, les assaillants s’effondraient, étouffant les premiers avec leur poids. En quelques secondes, la mêlée fut générale, les internés se piétinant réciproquement et culbutant les uns par-dessus les autres ; un vent de folie hystérique se propagea et pendant des heures entières, tous ces hommes qui auraient dû être unis dans leur malheur, s’entretuaient dans la nuit.

Quand le rassemblement fut ordonné, l’aurore pointait, et on put alors établir le bilan de cette horrible nuit : plus de 200 cadavres jonchaient le sol du hangar, les yeux révulsés, les têtes écrasées. Les mauvais instincts de certains les avaient poussés à étrangler leurs compagnons de misère pour s’emparer du peu de nourriture qu’ils pouvaient avoir sur eux, de leurs chaussures. Des êtres hâves étaient devenus fous, et déambulaient comme des automates jusqu’à ce qu’ils soient abattus comme des chiens enragés. Nos gardiens eux-mêmes avaient retrouvé leur fureur et bousculaient à coup de crosse ceux qui ne se hâtaient pas assez. Il fallut rapidement former la colonne et repartir. Les hommes étaient exténués et dormaient littéralement en marchant. Les sentinelles hurlaient comme des forcenés ; ce fut pire encore quand on nous fit quitter la route nationale pour emprunter des chemins de traverse. Nous enfoncions jusqu’aux genoux dans la neige fraîche qui recouvrait de profondes ornières dans lesquelles nous nous tordions les chevilles. Plus d’un laissait ses galoches, arrachées par cette boue durcie, et devait continuer pieds nus. Un épais brouillard nous entourait, amortissait le son des balles frappant les hommes qui s’écroulaient, épuisés, de plus en plus nombreux.

Le commandement de notre détachement devait avoir appris les nouvelles concernant l’approche de l’Armée Rouge, car les sentinelles, comme des déments, activaient la cadence malgré la difficulté croissante de la marche. Animées d’une sorte de folie de massacre, elles se mirent à tirer n’importe où, dans les rangs même, pour forcer le troupeau humain à se hâter. Plus l’épuisement devenait général, plus le massacre s’accentuait.

Complètement hagards, tenant encore debout par un inexplicable miracle, les survivants de cette boucherie étaient sur le point d’abandonner à leur tour, quand un dernier sursaut d’énergie leur fut donné par la nouvelle provenant, on ne savait exactement d’où, que notre supplice touchait à sa fin. Effectivement, la colonne bifurqua pour s’engager dans une large allée dont la neige avait été déblayée, et qui aboutissait à un camp immense : Blechammer. Aussitôt les barbelés franchis, le dispersement fut autorisé et nous nous laissâmes tous aller en nous effondrant sur des paillasses d’un mètre de large que nous partagions à deux ou trois. Les baraques étaient déjà occupées par d’autres, arrivés quelques heures auparavant, amenés de Gleiwitz, Moniowitz et autres enfers. Une fois de plus, le repos fut de courte durée. L’ordre de rassemblement fut donné, mais rares furent ceux qui eurent la force de se lever. Malgré la menace d’anéantissement pour ceux qui resteraient et la promesse de vie sauve pour les autres qui continueraient la route, quelques dizaines seulement obtempérèrent aux injonctions des S.S.

Nous, qui étions incapables de faire un pas de plus, nous entendîmes, comme dans un rêve, le départ de nos camarades, puis ce fut le néant d’un irrésistible sommeil. Dans la nuit toutefois, nous fûmes réveillés par des crépitements insolites et nous dûmes constater avec terreur que les baraques brûlaient, allumées par des grenades incendiaires. Grâce au ciel, le vent glacial de la Silésie ne soufflait plus, et le feu s’éteignit de lui-même, laissant quelques blocks intacts où nous nous entassâmes. Nous restions quelques centaines à peine sur quatre mille partis le soir du dix-sept.

Au petit jour, nous attendîmes le gong de l’appel, mais rien ne retentit. Alors, nous nous risquâmes à l’extérieur, et eûmes la surprise de voir le camp abandonné par les S.S. Ce fut alors la course vers les magasins de vivres, et là encore, les « haftling », tels des loups entre eux, s’entretuèrent pour se dévaliser mutuellement, et voler aux voisins le butin dont ils s’étaient emparés.

Quelques sentinelles retardataires abattirent une centaine d’entre nous, et, quand le soir vint, le camp enfin abandonné entièrement à lui-même était jonché de corps dont les têtes éclatées ou les ventres ouverts laissaient échapper la cervelle ou les boyaux.

En quelques heures, les détritus de toutes sortes et les cendres des feux allumés pour faire cuire des pommes de terre se mêlaient aux cadavres dont le froid empêchait la décomposition. Le sol des baraques était recouvert d’une épaisse couche de boue provoquée par la neige des souliers qui, en fondant, se mêlait à la poussière et au sable. S’échapper ? Impossible. Des détachements de la Wehrmacht en retraite passaient encore devant le camp, et tout essai de sortie équivalait à un suicide. Nous étions dans le no man’s land, et mieux valait attendre patiemment l’arrivée des Russes qui ne sauraient tarder.
Comme dans un immense campement de bohémiens crasseux et sauvages, notre communauté vivait dans une semi-liberté retrouvée.

Les jours et les nuits passèrent ainsi, troublés par des bruits de bombardement plus ou moins rapprochés.

Comme d’habitude, nous étions couchés le soir du 25 janvier et l’un de nous, un hongrois, chantait une mélodie de son pays, quand la porte fut ouverte d’un coup de pied, et des soldats verts à croix gammée envahirent la baraque : « Los ! Aufstehen ! Weiter gehen ! » Nous n’en croyions pas nos oreilles. Comment ! Nous attendions les Russes et de nouveau c’était les Allemands ! Pourtant, il fallut bien se rendre à l’évidence. Une dernière patrouille avait reçu l’ordre de nous ramasser dans sa retraite.

En quelques minutes, nous étions rassemblés et partions de nouveau vers une destination inconnue.

Alors, sentant bien que je serais incapable de continuer, me révoltant contre l’idée possible de recommencer cette vie de forçat et de retrouver les souffrances du passé, je résolus de risquer le tout pour le tout, et au bout de cinq kilomètres, en passant près d’une maison et ne voyant aucune sentinelle aux abords immédiats, je me réfugiai d’un bond dans l’encoignure de la porte. Le détachement passa, je n’avais pas été vu. Je me dirigeai au hasard vers une grange voisine, ne sachant pas très bien ce que je ferais ensuite, quand un ordre retentit : « Halt ! Hande auf ! » Je ne répondis pas ; plié en deux, je me hâtais vers mon but quand, au moment où je franchissais la porte, retentit une détonation : immobile, j’entendis un sifflement dans le foin.

Je sentais le sang couler dans mon dos et mon bras s’engourdir ; je restais sans bouger de longues minutes. Ce fut mon salut. Les pas s’éloignèrent et je me hissai tant bien que mal en haut d’une meule pour ne pas être découvert si on venait fouiller par là. Calant mon épaule blessée, malgré la douleur et le froid, je m’endormis et ne me réveillai qu’au jour. J’hésitai longtemps sur la conduite à tenir. Le sang coagulé collait ma chemise et j’étais incapable de me servir de mon bras droit, le moindre mouvement me faisait un mal horrible. Alors, comme dans un rêve, je repris la route pour regagner Blechammer. Elle était déserte et la crainte que j’avais de rencontrer un Allemand ne se concrétisa pas. Seul, un homme à bicyclette me dépassa et d’un coup de poing, je ne sais pourquoi, m’envoya rouler dans la neige.

Je me relevai à grand-peine et parvins enfin à me traîner jusqu’à Blechammer. Là, une animation intense régnait. Je compris bientôt pourquoi : les Russes étaient arrivés dans la nuit. J’eus la chance de rencontrer immédiatement un prisonnier de guerre français qui fut le premier à me parler comme un homme. Il me fit donner des vêtements civils, m’offrit du chocolat et des « gauloises », puis il me remit à l’hôpital civil où les sœurs me soignèrent et me dorlotèrent. C’était le 26 janvier 1945. Jamais je n’oublierai cette date car ce fut celle qui marqua véritablement mon retour à la vie.

Ensuite, ce fut Kattowice où je repris peu à peu figure et manières civilisées, puis Odessa, et enfin Marseille, la France et Paris. La plus grande joie de mon existence m’y attendait : je retrouvais en bonne santé mon père, ma sœur, tous ceux qui m’étaient chers. Le ciel avait exaucé ma prière.

Rien ne peut plus maintenant nous empêcher d’être heureux, nous qui avons vu cela. Toutes les petites contrariétés de l’existence, c’est si peu de chose…

Écrit à Paris en janvier 1946.

Sans avoir faim, sans avoir froid, sans être battu, la cigarette aux lèvres.
Séquence 1 Moteur !
On est de son enfance comme on est d’un pays.
Antoine de Saint-Exupéry
Un gamin de Passy 1948-1965
Naître sur un film
Je suis né sur un film, lors d’un tournage, comme un personnage imaginaire inventé par le metteur en scène, pendant les prises de vue. Le film s’appelle Patte blanche. Un nom qui va parfaitement me correspondre.

En ce mois de juillet 1948, maman a décidé d’accompagner son mari en Bretagne, sur le tournage. Elle se sait enceinte, mais l’accouchement n’est prévu que pour la fin août. Elle pensait qu’elle serait mieux au bord de la mer, avec mon père et l’équipe du film, pour supporter cette interminable grossesse qui fait d’elle un ballon de baudruche.

Il fait chaud en cette fin de mois de juillet en Bretagne.
Dans son ventre, je sens les vibrations de son âme. Je la fais souffrir, je le sais bien. Je dois faire quelque chose ? Il faut la délivrer de mon poids et en même temps, quand je vais apparaître, ça va être le choc, les crises de larmes, alors évidemment j’hésite. Je vais la décevoir.

Depuis des semaines, du fond de mon océan, je sens le cœur de maman. Je l’entends parler de moi, Martine par-ci, Martine par-là... Mais le problème c’est que Martine, ça ne va pas aller du tout. Je suis un garçon. Pour l’instant, je suis le seul à le savoir. En même temps, je ne peux pas rester caché des années dans le ventre de maman. Va bien falloir qu’elle sache. Je pèse le pour et le contre. Ça m’angoisse, je me tourne et me retourne dans mon liquide amniotique. Finalement je prends la décision qui s’impose : inutile de la faire rêver plus longtemps. Je dois sortir en avance, quitte à naître Briochin !

C’était un jeudi, le 29 juillet, l’équipe était partie travailler tôt le matin. Je me suis dit, c’est le moment, allez, courage !

L’hôtel de la Plage surplombe la mer. C’est une bâtisse du début du siècle, le toit d’ardoises prend son élan pour bondir vers les nuages. Derrière la vigne vierge se cache le granit rose. Les pins dessinent leurs ombres sur la terrasse. Une allée de gravillons mène au parking. L’endroit paraît désert.

Claude surgit dans le jardin par la double porte vitrée. Elle ressemble à un pantin désarticulé qui tient un ballon caché sous sa robe, comme pour faire une farce à une ribambelle d’enfants. Sauf qu’il n’y a pas d’enfants.

Un homme en salopette bleue la rejoint. Il la soutient, l’aide à avancer vers une étrange voiture à six roues, faite d’une simple cabine et d’un large plateau. Sur les flancs du véhicule, des barres de protection.
L’homme à la salopette ouvre la portière pour laisser passer la jeune coquine qui tient fermement son ballon tout en se précipitant sur la banquette. L’homme contourne l’avant de la voiture à grands pas, s’engouffre à son tour dans la curieuse embarcation. D’un tour de clé, il fait rugir le moteur et démarre en faisant patiner ses pneus sur le gravier. La jeune femme tient la boule à travers sa robe et regarde droit devant elle.
Merci Lucien. Heureusement que vous êtes là.
Lucien concentré sur sa conduite ne quitte pas la route des yeux.
J’étais sur téléphone... Une chance qu’y z’aient pas appelé.
Je ne comprends pas, c’est beaucoup trop tôt !
Et votre autre petit, qu’est-ce que vous en avez fait ?
C’est Jacqueline qui me le garde…
La voiture plateau file sur la corniche à vive allure. Un gyrophare jaune clignote sur le toit. Le ciel est chargé de nuages qui l’assombrissent. Lucien paraît inquiet.
Vous croyez que ça va aller ?
La jeune femme souffle comme une chaudière de paquebot tout en crispant ses doigts sur la boule. Elle grimace, se retient un instant avant de lâcher une faible plainte.
L’orage se rapproche.
Lucien…
Oui, Claude ?
Je crois pas que ça va aller…

Un éclair claque et dessine, le temps d’un battement de cils, les contours d’un pays imaginaire, éblouissant de lumière, qui meurt comme une bulle de savon.
Lucien tourne un instant son regard angoissé vers Claude. La jeune femme s’est affaissée sur la banquette, elle a levé les jambes et collé ses pieds nus, écartés, contre le pare-brise.
Non... Attendez, on y est presque…

En guise de réponse Claude se contente de hurler.

Lucien, pâle comme une page blanche, arrête son embarcation sur le bord du fossé. Au même moment, l’enfant surgit entre les cuisses de la jeune femme, le ballon se dégonfle dans un couinement de nouveau-né, et me voilà !
Coucou ! Surprise ! Je suis un garçon !

Claude fait la grimace. C’est plus de la douleur, c’est de la déception.
Quelle horreur ! Un garçon !
La voiture travelling se gare dans le crissement de ses huit pneus devant la façade blanche du joli petit hôpital de province.
Maman est déçue. Elle n’est pas habituée à ce qu’on lui tienne tête. Elle décrète tout net :
Qu’il retourne d’où il vient ! Je ne veux pas le voir !
D’ordinaire, lorsqu’elle souhaite quelque chose, elle l’obtient toujours.
Une femme en blouse blanche me prend dans ses bras et m’enferme rapidement dans une boîte transparente.
Tiens, je me dis, déjà le cercueil !

Des hommes en blanc transportent Claude dans une belle chambre avec vue sur mer. Mais Claude se fout de la mer, c’est la mère qui se lamente :
On avait prévu de l’appeler Martine, ça ne va pas être possible !
Pour elle, je suis un Martien. Juste un petit « e » qui passe de la dernière place à l’avant-dernière…
Un deuxième garçon ! Elle ne l’avait même pas envisagé ! Et maintenant elle est bien embêtée. Comment va-t-on pouvoir appeler cette chose ?

Moi, loin d’elle, enfermé dans ma boîte en plastique, je viens de lui faire une sacrée mauvaise surprise. Elle n’a même pas voulu me serrer dans ses bras ! Allez hop, direct en couveuse !

Robert, c’est mon papa. Il est super occupé. Régisseur général sur un tournage, c’est le pire des boulots. Premier arrivé, dernier parti. Quand il y a un truc qui ne va pas, c’est vers lui qu’on se tourne :
Ben alors Robert, qu’est-ce qui se passe ?
À la fin du tournage, Robert déboule dans la chambre de Claude, les bras chargés de fleurs. Sa femme est en larmes. Cette fois c’est Robert qui dit :
Ben alors Claude, ça ne va pas ? Qu’est-ce qui se passe ?
C’est un garçon !
Robert cherche à minimiser la situation :
C’est pas si grave que ça. L’important c’est qu’il soit normal.
Mais comment on va l’appeler ?
Je ne sais pas moi, Martin.
Martin ? Tu n’es pas sérieux, c’est le nom d’un âne !
Robert et Claude se creusent la tête. Rien ne va. Dès mon apparition, premier souci. Je m’en doutais. Lasse, désespérée, maman finit par lâcher :
Y’a qu’à l’appeler comme moi. Après tout, Claude, c’est joli, c’est simple. Ça va aussi bien à un garçon qu’à une fille. Pourquoi aller chercher midi à quatorze heures ?
Robert a le sens pratique. C’est le métier qui veut ça.
Claude, Claude, oui bien sûr, c’est joli. Tu sais comme j’aime ton prénom. Mais quand il va grandir, forcément un jour il recevra du courrier. Alors comment on fera pour savoir si c’est une lettre pour toi ou pour lui ?
Là, Robert marque un point. Claude est troublée. Elle réfléchit, hésite. Elle ne sait plus, elle est si fatiguée et tellement déçue. Robert la console. Faut qu’il trouve une solution.
Et si on l’appelait Jean-Claude ?
Maman sourit enfin. Elle savait bien qu’elle pouvait compter sur son homme.
Ainsi, pour les facilités administratives et postales, je m’appelle Jean-Claude.

Mais pour de vrai, je m’appelle personne.
La rue de Passy
Je suis un Briochin du XVI e . Paris est ma ville, Passy, mon quartier. J’habite dans une impasse. C’est très calme. De temps en temps, on entend crier Vitrier ! Vitrier ! C’est le monsieur qui passe dans la rue avec ses vitres sur le dos. Un autre aussi s’arrête régulièrement sous nos fenêtres. Il a une petite charrette avec une roue en pierre au milieu. Lui, il crie Rémouleur ! Rémouleur ! Mais ceux que je préfère ce sont les chanteurs des rues. Dès que je les entends, je cours dans le salon, je colle ma frimousse contre la fenêtre et je les vois en bas, tout petits. La dame chante en regardant vers nous avec sa voix qui résonne dans l’impasse, le monsieur et son accordéon l’accompagnent. Je crie :
Maman, y’a les chanteurs !

Elle me sourit, ouvre la porte-fenêtre, la voix de la chanteuse envahit l’appartement, je sors sur le petit balcon, je les vois à travers le fer forgé du garde-fou. Et maintenant je sais ce qui va se passer, c’est le moment que je préfère. Maman prend quelques pièces dans son porte-monnaie, elle les enveloppe dans un papier qu’elle roule en boule. Ça va être à moi de le jeter par la fenêtre, de le lancer le plus loin possible en direction de la chanteuse. Quelquefois, je rate, ça tombe sur le toit d’une voiture.
Le monsieur à l’accordéon ramasse le papier, puis il lève son regard vers nous et nous salue. Je suis trop fier.

Dans la rue de Passy, y’a une grosse dame que j’aime bien. Elle est habillée en noir avec un châle rouge. C’est la marchande de fleurs des quatre saisons. Quatre saisons parce que sa boutique, c’est juste une charrette. Maman lui achète souvent des fleurs, elle a de jolies anémones.
Dans la rue de Passy, il y a un endroit magique, le salon de thé Coquelin-Ainé. Quand je passe le long des grilles qui aèrent le sous-sol, un souffle chaud me caresse les jambes, une odeur de gâteaux, de sucre, de caramel, de vanille, de chocolat, me remonte jusqu’au cerveau, me fait rêver de pâtisseries dégoulinantes de crème.

Un peu plus loin, de l’autre côté de la rue, c’est le grand magasin chic pour dames chic Frank et Fils. Tout y est luxe, calme et volupté ! Les vendeuses, raides dans leur tailleur, ont le sourire avenant et la mise en plis impeccable. Le lieu doit avoir quelque chose de sacré, on y susurre plus qu’on ne parle.

En face, il y a Mambi , le magasin chic pour enfants chic. C’est là que maman nous achète nos vêtements

Plus loin encore, c’est les jardins de la Muette où maman nous emmène jouer à la sortie de l’école. Il y a un couple de gens âgés, très propres, très gentils. On dirait que mon frère et moi, on les attendrit. Ils sont toujours assis à la même place sur des fauteuils en fer, à nous attendre pour nous caresser la tête.
Un jour, ils ne sont plus venus, plus jamais.

À l’autre bout de la rue de Passy, on descend vers le Trocadéro. On va souvent y jouer. J’ai un harnais. Maman me tient en laisse pour éviter que j’aille n’importe où.

Ma grand-mère habite rue de Passy. Quand on va la voir, elle ouvre une petite boîte en fer et nous offre des bonbons. Chaque fois qu’on passe devant chez elle, je dis :
C’est la maison de bonne-maman !

Un jour, elle est morte, j’avais quatre ans. Papa et maman ne m’en ont pas parlé, mais depuis ce jour-là, je n’ai plus jamais dit :
C’est la maison de bonne-maman !
Histoire de leur faire comprendre que ce n’est pas parce qu’on ne dit rien aux enfants qu’ils ne savent pas.
4, villa Eugène Manuel
J’ai beaucoup de chance de grandir dans le XVI e arrondissement de Paris, près de la Muette, dans un immeuble 1930.
En face de l’immeuble il y a une clinique, et devant, les places de parking pour les voitures.
Notre immeuble a une porte vitrée très lourde, en verre et fer forgé. Dans l’entrée, il y a des grands miroirs dans lesquels je peux me regarder et quand personne ne me voit, faire des grimaces. À droite, c’est la porte vitrée des concierges. Ils sont très gentils, les concierges. Ils habitent dans un tout petit deux pièces, mais ils ne s’en plaignent pas malgré les deux grandes poupées, assises sur les étagères, dont les robes, larges comme des abat-jour, prennent beaucoup de place. Le monsieur concierge, il vient parfois chez nous pour faire les carreaux. Maman dit que c’est un homme de peine. Pourtant il n’a pas l’air triste. Il a juste une blouse grise et un escabeau.

Au fond du hall, l’ascenseur monte et descend, enfermé dans sa prison en fer forgé, avec l’escalier qui tourne autour, couvert d’un tapis rouge et de barres dorées. L’ascenseur est en bois avec des portes vitrées. Il fait beaucoup de bruit. C’est peut-être pour ça qu’à chaque fois que je le prends, la porte de la psychiatre du rez-de-chaussée s’entrouvre.
À travers l’interstice, je devine le visage de la vieille dame. Elle ressemble à une sorcière. Il paraît qu’elle est folle. Pour une psychiatre, c’est normal. Mais quand même, j’aime pas trop ça. Quand je vois son œil à travers la porte entrouverte, ça me fait peur.

Au troisième étage à gauche, c’est là que j’habite. Il y a des doubles portes en bois rouge.

Au septième étage, il a les Hersam. Chez eux, les serviteurs portent des gants blancs. C’est encore plus chic qu’à la maison. Monsieur Hersam, d’après ce que je sais, c’est le patron de chez Singer et par conséquent, c’est quelqu’un de très important. Moi je ne sais pas, je ne les connais pas, mais je ne vois pas ce qu’il y a de si important à être le patron des singes.

On a des copines avec mon frère. C’est Mireille et Jacqueline, elles ont nos âges. Souvent on va jouer en bas, dans l’impasse. Je trouve qu’elles ne sont pas très jolies, c’est tout ce que je peux leur reprocher. Ça fait beaucoup quand même. Elles habitent au huitième et dernier étage. Quand je prends l’ascenseur pour aller chez elles, ça me fout la trouille parce qu’il n’y a pas de toit dans l’ascenseur. Je regarde le plafond qui se rapproche de plus en plus vite au fur et à mesure que la cabine monte, et à chaque fois j’ai peur qu’elle ne s’arrête pas et finisse par crever le haut de l’immeuble pour s’envoler dans le ciel.

Mireille et Jacqueline ont de la chance. Elles ont un papa qui à un gros projecteur 16 mm. Certains dimanches, il nous montre les films de Charlot et de Laurel et Hardy sur un grand écran, comme au cinéma. Mireille et Jacqueline ont une maman très gentille, elle s’appelle Sabine. Elle s’entend bien avec ma maman. Eux aussi ils ont une bonne. Elle est toute petite, très fripée et très vieille. Elle s’appelle Marie. Elle est habillée tout en noir avec un tablier blanc et un chignon. Elle a connu Armand, leur papa, quand il était petit. Je n’arrive pas à imaginer l’âge qu’elle a, Marie, peut-être cent dix ans, peut-être plus. Armand, c’est un monsieur important. Il parle à la radio. C’est un spécialiste de la musique classique et du cinéma. Il s’appelle Armand Panigel, et il est chauve.
Sabine, leur maman, un jour, elle est tombée malade, et puis elle est morte, à trente-cinq ans, d’un cancer.
L’appartement du 3 ème
J’habite dans un appartement de plus de 200 m 2 . C’est très grand, surtout quand on est petit. Quand on pousse la porte du palier, on tombe sur une immense entrée. C’est comme un hall de gare. Maman dit que c’est très majestueux. À gauche, il y a la porte de l’office qui donne dans la cuisine. C’est un endroit où maman et papa ne vont presque jamais, juste quelquefois pour donner des ordres à la bonne.

En face, à droite de l’entrée, il y a les portes du salon et après celles de la salle à manger et en face, la double porte du bureau de mon père. On n’a pas le droit d’y aller, surtout quand il travaille. Au fond de l’entrée, c’est le couloir. Au bout à droite, la chambre de mes parents, un lieu sacré où l’on n’a pas le droit d’entrer non plus. Quand on veut y aller, mon frère ou moi, il faut d’abord frapper. C’est pareil pour le bureau du directeur de l’école.
Mes parents, dans leur chambre, ils ont un cabinet de toilette privé. Super privé.

À côté de la chambre de mes parents, à gauche, il y a les doubles vécés et plus loin, la salle de bain. À droite, c’est le dressing de mon père et le dressing de ma mère. Et enfin, à l’autre bout du couloir, tout au fond, la chambre des enfants, la nôtre. Elle donne sur la cour. La nuit, les arbres font des grandes ombres qui bougent et me font peur. Je pense que ce sont des géants. Parfois, j’ai tellement peur que je pleure. Mes parents ne le savent pas. Je les entends rire. Ils ont invité des amis à dîner.
Ils rient fort et moi je pleure doucement.

Dans la cuisine, y’a une autre porte qui donne sur l’escalier des bonnes, un escalier tout gris, sans tapis et beaucoup plus petit que l’autre. Mais il y a quand même un ascenseur. On l’appelle l’ascenseur de service. C’est juste pour rendre service quand le grand est en panne.

J’ai de la chance, je suis bien né comme on dit, il y a tellement de gens malheureux… Moi, quand je sors, je suis toujours propre et bien coiffé avec une raie sur le côté.
Comme dit le coiffeur de l’avenue Mozart en se tournant vers ma maman :
On lui fait une coupe à la Marlon Brando, comme d’habitude ?

Perché sur trois bottins, dans le fauteuil du coiffeur, je me regarde dans le miroir, quand il me met le long drap en nylon blanc qui me serre le cou et retombe de chaque côté du fauteuil. Ça fait comme un grand cornet avec juste ma petite tête qui dépasse. Je trouve que je ressemble à une glace à une boule. Une glace à la vanille avec du chocolat dessus parce que j’ai les cheveux noirs.

Marlon Brando, je ne sais même pas qui c’est.
Ma petite santé
Je regrette mon impatience. J’aurais dû attendre le mois d’août. Maintenant, je suis prématuré, j’ai une petite santé. D’abord, vers quatre ans, j’ai des migraines atroces, à tomber dans les pommes.
À sept ans, je suis un petit maigrelet baveux, faut tout le temps me moucher. Si la morve avait pu se transformer en or, on aurait été milliardaire à la maison ! Comme ce n’est pas le cas, on est allé voir le Docteur Godet, un otorhino recommandé par mon cousin médecin.
Son cabinet était à côté du Trocadéro, meublé triste et chic, façon bourgeois classique du XVI e . Un peu rond, le Docteur Godet va perdre avec moi le peu de cheveux qui lui restaient sur le caillou.

Son cabinet de torture, bien caché, insoupçonnable derrière une porte au fond de l’appartement à côté de son bureau, sera deux fois par semaine pendant quelques années, le champ de ses expériences sur ma gorge, mon nez et mes oreilles.
Il n’arrivait pas à me soigner. Le mystère était tel qu’il avait fini par refuser de se faire payer. C’était pour lui une question d’honneur. Il fallait qu’il trouve !

Coiffé d’une lumière aveuglante sur son front, le mineur de cavum explore sans relâche mes interstices, armé d’un grattoir.
J’ai droit à tout, les écarteurs de narines, les tiges imbibées d’acide pour cautériser les sinus, d’autres cautérisations à l’électricité, les sondes, les poires aspirantes, les mèches brûlantes, les liquides écœurants. Tout pour rien. L’exploration de mon cavum s’éclaire parfois d’un espoir, une piste à suivre, comme celle de la bride.
Il a découvert une bride congénitale, résidu de l’une de mes branchies, de quand j’étais encore dans le liquide amniotique. Avec mon impatience à venir au monde, la branchie s’est mal refermée et transformée en bride purulente, responsable de mes moucheries incessantes. Une opération est indispensable pour l’ablation.
Je suis endormi au Penthotal, le fameux sérum de vérité. Après l’opération, on me transporte, encore sous anesthésie, dans ma chambre. Mes parents, assis sur des chaises en plastique, pensent attendre tranquillement mon réveil. C’est sans compter sur le sérum de vérité. Je les injurie comme personne, les traite de tous les noms d’oiseaux, comme si je savais que cette opération n’avait servi à rien.
Je vais continuer à me moucher.
Désespéré – pas autant que moi – le Docteur Godet jette sa dernière carte sur le tapis : Ombredanne ! Bon sang, non mais c’est bien sûr ! Comme dirait le commissaire Bourrel à la télé dans Les Cinq Dernières Minutes.
Il faut me montrer à Ombredanne, lui, il saura ! Si on avait la chance qu’il accepte de nous recevoir, ça coûterait un peu cher, mais le jeu en vaut la chandelle !

Le Professeur Ombredanne, grand ponte parmi les pontes parisiens, a accepté de se pencher quelques instants sur mes sinus, par condescendance envers son ancien élève, le brave Docteur Godet. La bonne fée va-t-elle enfin assécher la rivière qui coule de mon nez ?
Plein d’espoir, nous nous rendons chez le Maître.
Nous attendons, silencieux, impressionnés, assis face à lui, dans son bureau. Il termine la lecture du dossier médical. Il est si vieux, il n’a pas d’âge. Il toussote, referme le dossier, se lève, prend le temps de jeter un œil à ma gorge et à mes oreilles, demande à ma mère une somme exorbitante et nous raccompagne vers la sortie, nous salue, puis se penche vers le Docteur Godet :
« Et bien, mon p’tit vieux, j’aime autant que ce soit votre patient que le mien ! »
Puis il claque la porte derrière lui.

Personne ne fit mieux.

Je finis par tirer un avantage de ma mystérieuse sinusite qui n’en était pas une, je devins dur de la feuille du côté droit et fus exempté de service militaire pour surdité partielle.
Lui, mon grand frère
Alain, mon compagnon de vie d’enfance.
Bébé, il ressemble à un gros pruneau. Dans la rue, quand maman le promène, il a du succès. Les femmes se penchent, émerveillées sur la poussette puis, se relevant, demandent immanquablement :
Le papa est noir ?
Sauf que papa est d’origine alsacienne… Il doit y avoir un hic dans la famille côté gènes.

À l’âge de quatre ans, il décide de devenir adulte. Ce qui veut dire qu’il doit rire le moins possible, prendre l’air profondément inspiré, dodeliner de la tête en écoutant un autre adulte parler, parcourir les journaux que papa ramène à la maison, et surtout, avoir une réponse et un avis sur tout. Mes parents le surnomment Mr Knows-All.
Moi, je me perds déjà dans mes rêveries.

N’empêche que tous les deux, on a souffert pareil quand ils nous ont mis le masque d’éther pour nous endormir et nous enlever les amygdales et les végétations. On a souffert pareil quand le docteur nous a coupé un bout de zizi. La circoncision, c’est plus propre qu’ils disaient. Et puis c’est moderne, tous les Américains le font ! Dans les années cinquante, quand on voulait être dans le coup, suffisait de faire comme les Américains !
J’ai eu la chance d’avoir des parents modernes…

Mon frère et moi, on est habillés pareil, mais on ne se ressemble pas.
Moi je suis Laurel, lui c’est Hardy.
D’abord, il me protège.
Dans le bac à sable, il fonce comme un bulldozer sur les petits enfants qui me bousculent. Il est grand, il est fort, il a vingt mois de plus que moi.
D’abord il me protège, puis, ensuite, il me bat.
Il est jaloux de l’attention que ma mère me porte, moi, le petit dernier, fragile, prématuré, maigrelet et pâlot, aux oreilles en chou-fleur. La chose à sa maman.

Je le respecte car il est le plus grand, je le crains car il est le plus fort. Cela ne m’empêche pas de jouer les mouches du coche et de me prendre, en retour, de bonnes torgnoles. Lui, c’est le bon élève, moi le cancre. Il est toujours impeccable, moi toujours débraillé.
À six ans, il veut être motard ou président de la république, moi clown.
Vers dix ans, il a sa chambre à lui, l’ancien bureau de mon père, un endroit sérieux. Moi je reste dans notre chambre à nous, de quand on était petits.

Quand mes parents sortent le soir, pour aller au théâtre, à une première, à un dîner ou au cinéma, ce qui leur arrive très souvent, ils mettent des habits élégants ; ma maman se pomponne et se parfume. Elle a des robes longues et des gants qui lui recouvrent entièrement les avant-bras, jusqu’aux coudes. Avant de partir, ils viennent nous embrasser et nous font promettre d’être bien sages. Ils nous laissent devant la télévision, dans la chambre d’Alain. Nous, on est comme deux petits anges, allongés côte à côte sur son lit.

Sitôt la porte refermée, il m’envoie des coups de poing dans les côtes pour me faire descendre, et plus vite que ça, sur la moquette. Il me traite de merde pour me faire comprendre que je n’ai pas à toucher son lit. Je me sens humilié à en pleurer. Je lui obéis parce que c’est lui le plus fort.

À la télévision, il y a Le Magazine Féminin. J’aime bien le regarder parce qu’il y a des leçons de couture et des dames en combinaison qui attendent d’essayer leur patron. J’aime bien regarder les dames en combinaison, je ne sais pas pourquoi.

Mon frère n’a connu que trois écoles : la maternelle, le primaire et le lycée. Il a eu son bac et il a continué avec sciences-po, sciences-éco et la préparation à l’Ena. Moi j’ai fait douze cours et collèges privés. Je n’ai pas passé mon bac, je me suis arrêté avant.
Les bonnes
Angèle.
Elle me console, me soigne, me nourrit, me prend dans ses bras… Douceur… Souvenirs de ses cheveux bouclés par une mise en plis. Un jour, il n’y a plus d’Angèle, elle a disparu, m’a abandonné. Du haut de mes petits trois ans, je ne comprends pas pourquoi. Je sens juste mon cœur qu’on arrache.
Angèle est vite remplacée.

Loulou.
Une jeune bretonne issue d’un milieu populaire, qui, à son tour, me prodigue toute l’affection et l’attention que réclame un petit enfant.

Loulou a une filleule d’un an plus âgée que moi et d’un an de moins que mon frère. Elle s’appelle Françoise. Elle est jolie. On se lèche nos langues devant l’armoire à glace de ma chambre. On éclate de rire.
Mon frère et moi, on a commencé à se disputer les faveurs de Françoise. Alain, qui a l’avantage de l’âge et de la force, se retrouve souvent vainqueur. Un jour pourtant, j’ai gagné, grâce au secours de Loulou.
Ce jour-là, dans la Talbot bleue à pédales, Alain joue les fiers devant la petite fille. Il se prend pour un bellâtre en voiture de sport.
Moi aussi, je veux jouer les héros et je trépigne dans l’espoir de pouvoir à mon tour prendre le volant et me pavaner devant Françoise. Mais Alain me jette par terre lorsque je tente de monter dans la voiture. Je me mets à pleurer à chaudes larmes. De sa cuisine, Loulou vient me chercher. Entre l’évier et la table de cuisine, elle me prend sur ses genoux, me console, me cajole comme si elle était ma vraie maman. Soudain elle se lève, elle a une surprise à me montrer. Je la suis plein de curiosité et d’espoir dans sa petite chambre qui donne sur le grisâtre escalier. Et là, je vois la rutilante voiture américaine ! Une magnifique décapotable pleine de chromes, brillante, toute neuve. Françoise venait de la recevoir comme cadeau de Noël.
Loulou me prête cette merveilleuse voiture. Dans la grande entrée de l’appartement du XVI e , enfourchant le véhicule à pédales, j’ai conscience, le cœur fier et l’âme heureuse, de tenir ma vengeance. Il ne me manque plus que des lunettes de soleil pour être le James Dean du troisième ! Lorsque mon frère me voit arriver avec un large sourire éclairant mon visage, au volant de la sublime voiture, ses cris de surprise et son regard envieux me font comprendre que pour une fois, je viens de gagner la partie. La Talbot bleue me paraît soudain bien insignifiante. Merci Loulou.

Souvent, les dimanches, nous les passons avec Loulou, Françoise et le bon ami de Loulou qui est un type très gentil. Avec eux, je fais la connaissance des bonheurs simples, des pique-niques sur l’herbe, des courses de chevaux à Auteuil, des guinguettes et des rires.

Françoise est en pension aux Orphelins d’Auteuil. Je vais parfois la chercher ou la raccompagner en compagnie de Loulou. L’endroit est beau, le jardin verdoyant, mais les murs pleurent la tristesse des enfants abandonnés.

Jour d’automne, dimanche soir, retour de la campagne. Loulou est dans le bureau de mon père, allongée sur la moquette, morte… Victime d’une embolie cérébrale.

Fifi.
Après la Bretonne, l’Antillaise. Grande, baraquée, Fifi est impressionnante. Philomène Brooks de son vrai nom. Pas vraiment chaleureuse, elle fait son travail avec application, sans plus. Nous avons vieilli, mon frère et moi, et nous n’avons plus vraiment besoin de quelqu’un pour nous garder. Après quelques années de bons et loyaux services, Fifi, qui a son caractère, s’adresse vertement à Madame. La réplique ne se fait pas attendre. Madame a la main leste. Elle lui décoche l’un de ces allers et retours dont elle a le secret. Un secret que je connais bien. La seconde suivante, Fifi rend son tablier, menace ma mère de porter plainte.
Elle sera notre dernière bonne.
L’anniversaire
À la maison, on fête les six ans de mon frère. Il y a plein d’enfants partout, et pour une fois, le double séjour nous est réservé à nous, les petits. Dans la salle à manger, à la place de la table, il y a une estrade avec des lumières, comme au théâtre. Il va y avoir un spectacle, rien que pour nous. Ma maman nous a dit que des clowns vont venir à la maison. On n’arrive pas à y croire quand soudain, on sonne à la porte. Pas de doute, c’est eux, les célèbres clowns Mario et Toto venus spécialement du cirque Bouglione. N’empêche que moi je n’en mène pas large du haut de mes quatre ans. Quand je vois le bonhomme avec sa grande veste à carreaux, ses cheveux frisés et son gros nez rouge, je me retiens pour ne pas pleurer et courir me cacher dans la cuisine. Et puis les clowns montent sur la scène, nous, on s’assoit tous par terre et ils font leur spectacle. Tout le monde rigole.

À la fin, après les applaudissements, les clowns retirent leurs perruques et leurs gros nez. C’est seulement à ce moment-là que je reconnais mon papa.
Je ne sais pas pourquoi, je me suis mis

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents