Dialogues avec Daney et autres textes

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Recueil de textes (22 textes) d'humeur autour du cinéma et de Serge Daney, chroniques publiées dans Libération, 17 textes sont des dialogues la plupart inédits et inventés entre Louis Skorecki et Serge Daney

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EAN13 9782130639800
Langue Français

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Louis Skorecki
Dialogues avec Daney et autres textes
2007
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2015 ISBN numérique : 9782130639800 ISBN papier : 9782130560845 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.
Présentation
Ces "dialogues" réunissent 39 textes autour de la cinéphilie dont 17 réels dialogues avec Serge Daney publiés dans Libération de 2002 à 2006.
Table des matières
Oh boys,(Brigitte Ollier) Autres textes (1) Sabotage à Berlin La nuit du chasseur La flèche et le flambeau La Chinoise La Habanera La règle du jeu Autopsie d’un meurtre Carmen Jones L’invraisemblable vérité Ponette Bonjour tristesse Les enfants terribles Dialogues avec Daney Je n’ai pas tué Lincoln Zelig Les deux cavaliers La religieuse Rancho Notorious Les anges du péché (1) Les anges du péché (2) À l’est d’Eden La vérité sur Bébé Donge When Willie Comes Marching Home Dr Bull Trois ponts sur la rivière L’affaire Maurizius Sushi, sushi
Stromboli Le voyeur L’homme à la croix Autres textes (2) Les enfants terribles (2) Le théâtre des matières Simone Barbès ou la vertu Alouette, je te plumerai Le déjeuner sur l’herbe Les nuits de la pleine lune Circle of Danger Falstaff Mes petites amoureuses Femmes, femmes
Oh boys,
Brigitte Ollier
E ne sais plus si j’ai d’abord connu Louis ou Serge, ou l’inverse ; dans ma mémoire, Jils se séparent. Louis, téléphonant de Deauville, je crois, pour des bricoles, une virgule, un adjectif, il n’a pas changé, toujours insupportable. Et Serge, de dos, penché sur sa machine à écrire, Jean Eustache s’est suicidé, nous sommes bouleversés, il l’écrit. Serge est mort, je ne suis pas allée à son enterrem ent. La dernière fois où nous nous sommes vus, c’était à la Bastille. Il m’avait invitée à déjeuner dans ce restaurant très laid où il donnait ses rendez-vous, il buvait du pastis, il disait : « Ça me fait du bien. » Il disait aussi que la France l’accablait, l’extrême droite, Le Pen, et cette douce corruption qui, déjà, décomposait notre beau pays. Il avait eu des mots gentils, il n’était pas gentil, il était un critique redoutable. Nous avions eu de bons moments au journal et à la radio,Microfilms, c’était nous. L’émission était diffusée le dimanche soir sur France Culture. J’ai gardé la dépêche AFP qui annonçait notre premier invité, Jean-Pierre Mocky, et rangé mon cahier avec les nom s des stars. Mais je n’ai pas oublié ses facéties pendant le générique – ça me rendait dingue – « tu sais Béo, je n’ai rien préparé ». Il parlait. Louis parle de lui. De cinéma. De lui et du cinéma. Et, depuis peu, de mode, de théâtre et d’espaces verts. Il a un avis sur tout. C’est grâce à lui que j’ai découvert Douglas Sirk et le pépiniériste fou amoureux d’une veuve à la taille fine et au regard de lionne. À la fin, avait prévenu Loulou, solennel, Rock est sur son lit tapissé de couvertures écossaises, il est sauvé, et une jolie biche apparaît. Avec Jean-François, nous étions émerveillés. Jean-François et Xavier, c’était ma bande. Nous avions un langage secret, des surnoms mystérieux et quelques ennemis intimes. Louis n’a jamais eu de surnom, même Serge l’appelait Loulou. Comme dans le film de e Pabst. Et de Pialat, j’étais passée sur le tournage, dans un bar sombre du XIX arrondissement, j’avais aperçu mon héros, Maurice Pialat, de loin. Serge et Louis, Louis et Serge, j’ai du mal à les revoir ensemble. C’est mon défaut, je fabrique de l’oubli, mais ça me sauve du pire. Car il y a eu de longs silences entre nous,Libérationà loisir une hiérarchie de l’intranquillité ; c’est une oasis cultive hantée par des coupeurs de têtes : merci Mao. Des copains ont disparu, d’autres ont survécu. La vie. Pierre est parti discrètement ; maintenant, il dirige l’École des beaux-arts et de design de Cluj-Napoca, il est spécialiste de l’œuvre de Brancusi. Christian, je l’ai croisé cet automne au jardin du Luxembourg, il joggait ; le lendemain, il filait à Berlin, il est premier violon dans un orchestre assez fameux, il a deux fils. Hélène s’est installée à Harlem avec Martine et Michel, elle danse, milite et brille, comme d’habitude. Près de
Montparnasse passe la silhouette de Louella en costume detrader. Et me reviennent alors mes films préférés,Charulata,Le mépris,The Ghost & Mrs. Muir,À nos amours, Thérèse,Les diamants sont éternels etDe battre mon cœur s’est arrêté. Marissé m’a envoyé le cédé, je l’écoute en boucle, ça me touche, cetinfime sur la folie de la création, la solitude, l’incompréhension. Loulou est imprévisible. Capable de se lancer dans le vide, de se faire haïr dès qu’il entre dans sa phase Bob Dylan, c’est son côté Juif de Lascaux. Et de me surprendre, comme mon oncle Lilian – pas écrivain, pas Juif, mais prompt à dégainer sa philosophie de gardien de but.Il entrerait dans la légende, son troisième livre, a propulsé Loulou dans l’enfer de la haine ; je ne l’ai pas lu, il me l’a donné sans dédicace. Vacarme à la parution, accusations, règlements de compte, il a fait face. Est-ce que j’ai vu ses films ? Je ne sais plus, j’ai l’impression de l’avoir vu grandir. Ses parents, les camps, Alain Resnais, Fritz Lang, John Ford, Hollywood, Marrakech, Jean-Luc Godard, Robert Frank, Andrea & Pablo, Tanger, Jane Bowles, l’Hôtel Washington, Billie, Elvis, Marilyn, Jean Negulesco, Jean Renoir, Julie London, Luc Moullet, Orson Welles, Xavier Lambours, Dityvon, Jean-Christophe Averty, Stephen Dwoskin, Sandrine Bonnaire, Pascale Ogier, Éric Rohmer, Isaac B. Singer, Pierre Trividic, Chris Marker, Jean-Claude Brisseau, Jacques Lourcelles, Mathieu Amalric, Jincy Willett, Frédéric Beigbeder. Sa danseuse étoile. Ses fabuleux enfants, son bronzage nature, ses pieds nus, sa coquetterie de dandy prolo, son vélo, ses chaussures rouges. Ses excès de curiosité. Ses exagérations systématiques, René-Jacques comparé à Picasso, et qui a failli ne pas s’en remettre. La dernière blague qu’il prépare et qui n’amuse que lui, tu as raison Béo, même Manu me l’a dit. Et Bouziane, et Nidam, et pourquoi pas Angela Davis ? Et l’affiche de son prochain film, la trilogie desCinéphiles, la monteuse est formidable, tu sais qui c’est, je te l’ai dit Béo, ah oui, je voudrais te montrer un truc, ça prend trois secondes, je l’ai fait lire à Marie, ah oui, Marie, ça ne l’a pas gênée, elle. Oh, merci, Brigitte, c’est fou ce que j’ai à faire, tu n’imagines pas ? Serge était discret. Françoise voyageait parfois en sa compagnie. Il marchait. Le soir où Mordillat était venu à la radio, grève de métro, et Serge avait lancé, « rentrons à pied », sur ce ton enjoué qu’il affectionnait. À Cannes, nous nous fréquentions de près avec lesboys. Oh boys, indociles. Louis, saoulant de précision ; Serge, croisant ici et là ses amis d’Afrique et d’Asie, et revenant au bunker avec sa grimace d’enfant boudeur privé de piscine. Une année, nous avions souri avecFort Saganne,Trois heures sans boire, et sa chronique,Au dernier rang. Serge disait : « Ah Béo », et me tendaitBouvard & Pécucheten format de poche. Serge était bavard, enjôleur, séducteur. À ses débuts àLibération, nous l’attendions avec impatience,boys & girls. Il envoyait des cartes postales. Et arrivait à l’aéroport comme à la radio, sifflotant.Libération, longtemps, lui avait semblé un terrain d’exercice propice au partage des idées. Il était un crack de l’écriture, il pensait
prodigieusement vite, c’était un cerveau-chameau, paresseux comme un...