Les liaisons dangereuses au cinéma

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Les Liaisons dangereuses au cinéma questionne le motif de l'adaptation cinématographique à travers les trois adaptations majeures du sulfureux roman de Laclos, celle de Roger Vadim Les Liaisons dangereuses 1960 (1959), celle de Stephen Frears Dangerous Liaisons (1988) et celle de Milos Forman Valmont (1989). Voici le premier volet du diptyque consacré aux Liaisons dangereuses et à la façon dont le cinéma s'est emparé du roman de Laclos.

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Date de parution 01 septembre 2014
Nombre de lectures 9
EAN13 9782336356532
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Anielle Weinberger

LES LIAISONS DANGEREUSES
AU CINÉMA

Par où commencer et comment mettrefin

P
Le artipris du cinéma







LES LIAISONS DANGEREUSES
AU CINÉMA



















Collection « Le parti pris du cinéma »
dirigée par Claire Mercier

ESSAIS—MONOGRAPHIES—CINÉFABLES


Entre objectivité et subjectivité, entre récit et drame, entre
œuvre et marchandise: mort ou métamorphose du cinéma? Nous
publions desessaisque ce terme unit dans une ambiguïté parce
féconde la critique et les cinéastes. Desmonographiesqu’on parce
peut imaginer un temps où, le cinéma disparu, les films ne
subsisteront que par les descriptions vivaces qui leur auront été
consacrées et qui, déjà, en donnent une image. Nous publions aussi
des scénarios et plus largement des textes qui ont pris place dans le
processus de production descinéfables. Parce que de projet de film
qu’il était, le scénario tend lors de chaque projection du film à
redevenir fluide et à aller se déposer ailleurs… Chaque auteur de la
collection s’aventure personnellement à interpréter ce que peut être
Le parti pris du cinéma.


Comit éde lect ur e:

Guillaume Bourgois, Jean Durançon, Dominique Laigle,
Arthur Mas, Claire Mercier, Bruno Meur,
Martial Pisani, Pauline Soulat

Anielle WEINBERGER





LES LIAISONS DANGEREUSES
AU CINÉMA


Par où commencer et comment mettrefin







Dans la même collection

Anielle Weinberger,Le Danger des Liaisons, 2014.

Aurélia Georges, Élodie Monlibert,L’Homme qui marche, 2013.

Robert Bonamy,Le fond cinématographique, 2013.

Suzanne Liandrat-Guigues, Jean-Louis Leutrat,Rio Bravo de
Howard Hawks, 2013.













© L’Harmattan, 2014

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-03847-6

EAN : 9782343038476




Avant-propos




1
« Enforme d’introduction» auRécit filmique, André
Gardies ne manque pas de relever «la constellation d’idées
2
reçues »sur l’adaptation, «ou, à tout le moins, de fausses
questions. C’est l’un des mérites (on lui reproche tant de
choses, à commencer par son jargon) de la théorie du cinéma
3
que d’avoir débusqué ses impertinences.» Et de spécifier à
juste titre : « Le plus souvent c’est dès le début que la question
est mal engagée, lorsqu’on se propose notamment d’analyser le
possible jeu des équivalences entre les deux pratiques
artisti4
ques. »
Nous discernons bien là un rapprochement d’idées avec
notre essai qui vise, non pas tant à appliquer une proposition
comparative exprimant une modalité égale, supérieure ou
inférieure entre les trois adaptations cinématographiques du
roman épistolaire de Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos, Les
Liaisons dangereuses,parution en 1782 –c’est-à-dire, Les
Liaisons dangereuses 1960 ;de Roger Vadim, 1959Dangerous
Liaisonsde Stephen Frears, 1988 etValmont de Milos Forman,
1989 –, qu’à appliquer le mode de comparaison dans le sens
littéraire, selon le Larousse, «un procédé stylistique qui
consiste à mettre en rapport deux termes comparés dans une

1
A. Gardies,Le Récit filmique,Hachette Livre, 1999, p. 3.
2
Ibid., p. 4.
3
Ibid.
4
Ibid.

7

intention de clarté ou de poésie.» Tractation qui peut nous
conduire, pour l’analyse du travail de l’adaptation, à tenter le
franchissement de la frontière entre comparaison et
métaphore.
On doit à l’exemplarité même du sujet d’avoir dirigé nos
recherches et nous inciter à éprouver, de ce point de vue, le
motif de l’adaptation.
D’une part, parce que le premier film,Les Liaisons
dangereuses 1960, a provoqué un scandale comparable à celui du livre
e e
original lors de sa parution auXVIIIsiècle :laVRépublique
agitant comme jadis sur l’avant-scène du théâtre dumonde
l’ordre, la morale et la religion; le spectre du vice et de la
contrefaçon.
D’autre part, en raison du caractère singulaire des trois
adaptateurs :Roger Vailland, écrivain-scénariste; Christopher
Hampton, dramaturge-scénariste; Jean-Claude Carrière,
scénariste. Une originalité de parcours à l’instar de Laclos, auteur
d’un seul roman, et des trois scénaristes et des trois réalisateurs,
qui permet de confronter les différents points de vue sur
l’adaptation et constitue par là-même un exemple sans
précédent dans le cinéma.

Roger Vailland/Roger Vadim

Du romanesque libertin à l’imaginaire viril,Liaisons Les
dangereuses 1960, métamorphose de la vie de la bonne société
en jeu strictement codifié.

Christopher Hampton/Stephen Frears

De la théâtralité deDangerous Liaisons àla dramaturgie
libertine. Sous les feux de la rampe, la scène organisée de
manière picturale: jeu de masques, parade rituelle, coups de
théâtre.

8

Jean-Claude Carrière/Milos Forman
Du souffle épique de Diderot contre la vision sadienne des
Liaisons. Valmontla conception musicale de l’œuvre. ou
Dédramatisation, désacralisation et démystification.

De la scène inaugurale à la clôture.Jeux d’échos.
La problématique du processus de l’adaptation implique
un travail de démonstration dont la méthode la plus appropriée
à notre sujet indique tout particulièrement les débuts et les fins
des films.
La désignation des scènes d’ouverture et de fermeture, si
elle embrasse un terrain a priori déjà défriché dans les histoires
du cinéma, se particularise pour ce qui relève de notre propre
analyse dans le choix de l’adaptation desLiaisons dangereuseset
de ses modes d’application dans les filmsLes Liaisons
dangereuses 1960, Dangerous LiaisonsetValmont.

Une élection qui plébiscite d’autant ces «échos à
distance »que fait apparaître Jacques Gerstenkorn: «De tous
cesjeux d’échos,plus faciles à mémoriser sont ceux qui les
5
encadrent le récit» – «amplitude maximale lorsqu’il s’agit
6
d’un encadrement» précise-t-il lui-même. «Par
encadrement métaphorique, j’entends le fait qu’une relation d’analogie
7
relie le début du film à sa fin» parce que «à l’échelle d’un
film entier, il est fréquent d’éprouver un sentiment dedéjà vu»
et nous voudrions y associer ledéjà lu, « sanspour autant


5
J. Gerstenkorn,La métaphore au cinéma, Librairiedes Méridiens,
Klincksieck et Cie , 1995, p. 63.
6
Ibid., p. 65.
7
Ibid., p. 63.

9

retrouverlittéralement –c’est nous qui soulignons – les mêmes
8
images ou une scène reproduite à l’identique».
« Le travaild’écriture consiste dans la transformation des
matériaux légués par une tradition, fournis par des
prédéces9
seurs »,note Michel Delon à propos de Laclos. Juste
introduction à cette mission exploratoire des lettres «clés »qui
ouvrent au roman épistolaire comme elles le verrouillent, et
des séquences correspondantes dans les trois films.
Toutefois, prendre l’auteur aupied de la lettre,la étudier
structure, la composition, le mouvement qui va du roman aux
films et des films au roman autorise une mise en rapport en
forme de contrepoint grâce à laquelle vouloir rester collé au
texte en se reposant sur les ouvrages d’analyse du roman et les
études biographiques sur Laclos est peut-être la meilleure
façon de dégager des perspectives, des points de vues nouveaux
dans les films par l’étude du scénario, des travaux sur
l’adaptation, l’écriture et la mise en scène.


8
Ibid.
9
M. Delon,P.-A. Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses,Études
littéraires, Presses Universitaires de France, 1986, p. 45.

10

« J’étais en garnison à l’île de Ré, et après avoir écrit ces
quelques élégies des morts qui n’en entendront rien,
quelques épîtres en vers, dont la plupart ne seront jamais
imprimées, très heureusement pour le public et pour moi,
étudié un métier qui ne devait me mener ni à un grand
avancement ni à une grande considération, je résolus de
faire un ouvrage qui sortît de la route ordinaire, qui fît
du bruit, et qui retentît encore sur la terre quand j’y
aurais passé…*»
P.-A. Choderlos de Laclos

Les Liaisons dangereuses.
Pierre-Ambroise Choderlos de Laclos.
1782. Le siècle des Lumières, sept ans avant la Révolution.
C’est au printemps, le 23mars, que le Mercure de France
annonce la parution en librairie desLiaisons dangereuses,premier
roman du petit-fils d’un officier royal anobli, lui-même officier
supérieur dans l’artillerie, P.-A.Choderlos de Laclos, né à
Amiens le 18octobre 1741. Connu seulement par quelques
poésies fugitives publiées au Mercure et dans l’Almanach des
Muses, et par l’échec cuisant à la Comédie-Italienne d’un livret
adapté d’Ernestinede Mme Riccoboni. C’est dans sa morne vie
de garnison à Grenoble qu’il aurait fréquenté les milieux
libertins des roués mais il en aurait été plus le témoin que l’acteur au
point d’échapper par l’écriture de son roman à la solitude et
l’ennui des villes de province.
Comme le stipule Béatrice Didier, « le lien entre l’homme
10
et l’œuvre n’est pas si simple» ; sacarrière militaire n’a pas
satisfait toutes ses ambitieuses espérances, de petite noblesse
Laclos doit en partie son avancement à l’ancienneté plutôt qu’à


*rapportée par Tilly, ConfidenceMémoires, Tome I,Édition Henri
Jonquières, pp. 221-227.
10
B. Didier,Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Pastiches et ironie,
Éditions du Temps, Paris, 1998, p. 5.

11

des exploits guerriers. Mais le corps d’artillerie, dédaigné par
les nobles, suppose des connaissances techniques qu’il acquiert
à l’École de la Fère, au point d’y inventer plus tard le boulet
creux –notreobus – et servir sa plume d’acier : « Le langage du
temps use des mêmes termes pour la guerre et pour l’amour »,
écrit Roger Vailland et si les militaires, désespérant de voir finir
une paix en France qui va durer trente ans, se traînant de
garnison en garnison, s’exercent pour passer le temps à la poésie,
tous n’ont pas la virtuosité de plume de Laclos, pas davantage
son aptitude de géomètre, responsable de la fortification de l’île
d’Aix où il commande cinq cents hommes.

Géomètre, chef de chantier dans l’île de Ré, c’est en
capitaine de bombardiers (1779) et capitaine commandant de
canonniers (1780) qu’il met au point minutieusement une
attaque en règle contre l’aristocratie, frein à sa carrière
militaire, à sa carrière dramatique – l’échec en 1777 de l’opéra
comique d’Ernestine devantun parterre royal,
Marie-Antoinette et la cour – et à sa vie amoureuse en une marquise de
l’aristocratie grenobloise dont son personnage fictif, Madame
de Merteuil, serait une pâle copie. «Le roman desLiaisons
dangereusesa produit tant de sensations, par des allusions qu’on
a prétendu y saisir […] Il en est résulté enfin une clef générale
qui embrasse tant de héros et d’héroïnes de société, que la
police en a arrêté le débit, et a fait défendre aux endroits
publics où on le lisait, de le mettre désormais sur leur
cata11
logue »,rapporte Moufle d’Angerville.

Après cesLiaisons dangereuses « météoresdésastreux qui
e 12
ont apparu sous un ciel enflammé, à la fin duXVIIIsiècle »,
selon Tilly, il fait encore parler de lui avec la publication d’un
Éloge à Vauban, undéboulonnageen règle qui met un terme à


11
Moufle d’Angerville,Mémoires,Londres, John Adams, 1793, tomeXX.
12
Tilly,Mémoires, op. cit.

12

ses écrits, après l’accueil déjà froid desLiaisonsdans l’armée et
par la censure du Maréchal de Ségur. Au service du duc
d’Orléans à partir de 1788, il n’écrira plus que des textes rattachés à
son action politique jacobine, à l’exception de sesmémoires de
poudreset de la correspondance avec sa femme Marie-Solange
Duperré qu’il ne cessera jamais d’aimer.
Bonaparte – admirateur desLiaisonsou du boulet
creux ? –le nomme, en 1800, général d’artillerie dans l’armée
de Naples, à Tarente, où il finit ses jours, non pas dans un
combat singulier tant attendu, mais de dysenterie, le 5
septembre 1803.
« Que Laclos fut géomètre et officier d’artillerie l’aida
certainement à découvrir le type sous les individus et les règles du
13
jeu sous les fioritures», convient Roger Vailland.


Les Liaisons dangereuses 1960.
Roger Vadim/Roger Vailland.

En 1959, Roger Vailland, romancier notoire au parcours
singulier, signe pour Roger Vadim, ancien journaliste révélé par
son premier filmEt Dieu créa la femme,adaptation libre une
inspirée desLiaisons dangereusesde Laclos. « Pour Roger
Vailland, le roman est un grand livre parce qu’il estla peinture
réaliste d’une classe sociale à la veille de sa chute.Laclos,
affirme-til estl’ennemi de classe des Valmont,son roman, etune bombe
destinée... à servir d’arme à la bourgeoisie, classe montante, contre
14
l’aristocratie, classe privilégiée. »


13
R. Vailland, préface auxLiaisons dangereuses,Club français du Livre, 1957,
p.XXVII.
14
J.-L. Seylas,Les Liaisons dangereuses et la création romanesque chez Laclos,
Librairie Droz, Genève – Librairie Minard, 1965, p.87, et note 12, citant
Roger Vailland (Laclos par lui-même,p. 138 et p. 8).

13

Après procédure, la Société des Gens de Lettres exige la
mention1960 pourjustifier de la version contemporaine des
Liaisons. Le scandale accompagne la sortie du film le 9
septembre 1959. «Une grande première interditein extremis, des
ministres réunis en toute hâte […] il y avait bel et bien en cet
automne 1959 une affaireLiaisons dangereusesqui divisait
l’opinion comme la presse qui la reflétait. […] À cette occasion,
Roger Vailland put constater une nouvelle fois la place qu’il
occupait dans le monde littéraire français et la considération
que lui valaient ses derniers romans. À Vadim tous les coups,
15
pour lui toutes les indulgences, sinon les compliments.»
Roger Vailland (1907-1965), membre co-fondateur du
Grand Jeu avecRoger-Gilbert Lecomte et René Daumal:
«Moi-parmi-les-simplistes ;contre-ma-famille,
parmi-la-classebourgeoise. Ce conflit donne naissance à un art, une littérature (Le
Grand Jeu), à une mythologie (Bubu, le simpliste), à un style de
16
vie, à un érotisme» à relayer le surréalisme. En 1942, visant
Roger Vailland entre dans la Résistance et adhère au Parti
Communiste. De cette période militante date sa collaboration
avec Louis Daquin pourBel Amil’œuvre de Maupas- d’après
sant. En 1953, il écrit unLaclos par lui-même; pour Roger
VadimLes Liaisons dangereuses(1959),Et mourir de plaisir
(1960),Le vice et la vertu(1963) et son dernier filmLe jour et
l’heureRené Clément (1963), tout comme son essai deLe
regard froid.« Les travaux cinématographiques de Roger
Vailland épousent ainsi les aléas d’une sensibilité saisonnière:
engagement, libertinage, solitude orgueilleuse. Ce curieux
mélange de cynisme et de mysticité n’a cessé depuis sa mort de lui
17
valoir une pléiade d’amis posthumes.»

15
Y. Courrière,Roger Vailland ou Un libertin au regard froid,Plon, 1991,
p. 810.
16
Ibid., p. 71, note 3 : « Roger Vailland,Écrits intimes».
17
G. Gordon, « Les écrivains-scénaristes »,Cinématographe,n° 53, p. 59.

14

Ce « curieux mélange » rejoint « le compromis entre une
18
sincérité certaine et un certain mal du siècle» qui caractérise
Vadim pour Georges Sadoul. «Vadim gaspille. Je ne suis
prodigue que pour mes plaisirs. Vadim se laisse posséder. Je ne
m’engage jamais sans me ménager une porte de sortie. Quand
je commence d’aimer je pense à la rupture. Il a tout, qu’il
dé19
truit en se détruisant», écrit Roger Vailland.
Vadim, cinéaste de la «nouvelle vague» selon
l’expression de la journaliste Françoise Giroud pour désigner les
jeunes gens de 1958, fut même à l’origine de cette génération
cinématographique avec Agnès Varda et son filmLa pointe
courte, dès 1956.
Jusqu’à?Sait-on jamais:c’est l’état de grâce (1967),
« Nousl’aimons parce qu’il parle de ce qu’il connaît. […]
Vadim fait déjà partie de cette race chère à Cocteau des
chiffonniers de génie. Il trouve ses dialogues à l’Élysée-Club, ses
idées de mise en scène à Saint-Tropez et son rythme dans la
Ferrari Europa qui le rapproche de Rossellini. C’est notre seul
20
cinéaste moderne», pouvait-on lire dansLes Cahiers du
cinéma1957. Quatre ans et sept films plus tard, après enLes
bijoutiers du clair de lune (1957-58),Les Liaisons dangereuses
1960(1959),Et mourir de plaisir(1960),La bride sur le cou,le
sketchL’orgueil dansLes sept péchés capitaux (1961-62),Le
repos du guerrier(1961-62) etLe vice et la vertu(1962), le ton a
changé :« QuandRoger Vadim se souvient de ce jeune
homme, il peut nous donner la nostalgie de ce que personne
d’autre, mieux que lui, ne saurait faire; hélas! le souvenir se
brouille et s’efface, le rêve n’est plus que vision d’art
début-de


18
G. Sadoul,Le cinéma français(1890-1962), Flammarion, 1962, p. 132.
19
R. Vailland,Archives personnellesinRoger Vailland ou Un libertin au regard
froid,d’Yves Courrière,op. cit.,p. 802 et note 1.
20
Cahiers du Cinéma, n° 71, mai 1957, “Roger Vadim” inDossiers du cinéma,
Cinéastes III, Casterman, 1974, page 199.

15

siècle, Éros l’ultime foyer d’anciens combattants bien fatigués :
l’Éternel épargnera-t-il Vadim ? Lui en tout cas s’en moque. Il a
e
choisi la voie de son salut : la fadeur bourgeoise de
laVRépu21
blique »,lit-on en décembre 1962 dans lesCahiers du cinéma.
« Jene veux nullement rouvrir, à ce propos, l’éternelle
22
querelle des adaptations cinématographiques mais…» écrit
Tristan Renaud. Mais quand même. Le malentendu vient de ce
que, pour l’essentiel, l’œuvre de Roger Vadim repose sur des
adaptations commemises à jourmais qui seront jugées tout au
plus comme des misesau goûtdu jour.

Dangerous Liaisons.
Stephen Frears/Christopher Hampton.
En 1988, Christopher Hampton, jeune dramaturge anglais
ayant découvert le roman de Laclos durant ses études, signe
avec Stephen Frears l’adaptation cinématographique de sa
pièce,Les Liaisons dangereuses,écrite pour la Royal Shakespeare
Company et dont la première représentation eut lieu en 1985 à
Stratford-on-Avon dans la mise en scène de Howard Davies.
Jouée dans une quinzaine de pays, dont la France,
récompensée six fois, cette pièce valut à Christopher Hampton
l’Oscar de la meilleure adaptation pour le film de Stephen
Frears,Dangerous Liaisons, en 1989.
Christopher Hampton a étudié l’allemand et le français au
New College d’Oxford. Sa première pièce,When did you last see
your Mother ?, écrite à dix-huit ans, sera représentée à Oxford.
C’est là que sont jouées la plupart de ses pièces de jeunesse, il
en devient le premier auteur dramatique résident, ainsi que le
directeur littéraire.


21
Cahiers du Cinéma, n° 138, décembre 1962,ibid.
22
T. Renaud,« RogerVadim »,Dossiers du cinéma, Cinéastes III,
Casterman, 1974, p. 197.

16

Il se forge là une réputation qui lui vaudra sans doute une
certaine bienveillance de la critique universitaire ; le présentant
e
comme un fin connaisseur duXVIIIsiècle français, on accrédite
davantage ses travaux de plume desLiaisons dangereuses
théâtrales que le cinéma de Stephen Frears. «Dans la version
pour la scène de Christopher Hampton, bon dix-huitièmiste,
on était plus près du texte et du cynisme original, mais
enca23
naillé »,pointe de la sorte Laurent Versini.
Si on lui doitTotal Eclipse (1968),Savages(1974) et
Treats (1976),c’est son travail de traduction et d’adaptation
que nous retenons ici, comme celui de l’écrivain hongrois
Ödön von Horwáth, et des adaptations en anglais d’Hedda
Gabler, Tartuffe, Oncle Vania.
Sa première pièce pour la télévision est sa première
rencontre avec Stephen Frears qui réaliseAbel’s Will (1977).
Suivent plusieurs adaptations dontL’Hôtel du Lac, deAnita
Brookner, jusqu’au très remarquéA dangerous Method (2011)
réalisé par David Cronenberg d’après la pièce de Christopher
Hampton elle-même adaptée du roman de John Kerr et, pour
Anne Fontaine, celle dePerfect Mothers d’aprèsDoris Lessing
en 2013.
On retiendra de sa filmographieThe Honorary Consul
(1983) de John Mackenzie,The good Father(1986) de Mike
Newell pour qui il écrit en 1989Carrington, maisqu’il réalise
lui-même en 1995, signant là son premier film. L’année
suivante, il passe à sa deuxième réalisation,Secret Agent,tout en
adaptantMary Reillypour Stephen Frears, qu’il retrouvera en 2009
pourChérid’après Colette.
Deux représentations de la première tournée mondiale de
la Royal Shakespeare Company avecLes Liaisons dangereuses,
les 11 et 23décembre 1990 à Paris, mise en scène de David

23
L. Versini,«Le roman le plus intelligent», Les Liaisons dangereuses de
Laclos,Honoré Champion Éditeur, 1998, p. 193.

17

Leveaux, nous ont permis, comme le note Eithne O’Neill, « de
constater les différences essentielles entre la version présentée
par la Royal Shakespeare Company et le film de Frears. Bob
Crowley avait conçu, pour huit changements de lieu, un seul et
unique décor qui, grâce à une stylisation théâtrale, drapé de
somptueux tissus de couleur ivoire, servait de boudoir, de salon
et de champ de bataille. L’interprétation très cérébrale, voire
distante, était scandée par une rapidité marquée du débit. Les
costumes pastel soulignaient le contraste entre les
machinations des libertins et l’innocence apparente des victimes.
Aucune sentimentalité n’était permise à la fin. La marquise de
Merteuil continuait comme avant. En tout, onze changements
descènes(contre à peu près deux cents dans la version
filmi24
que). La convention épistolaire avait été abandonnée.»

1985. Le Festival d’Edimbourg fait le succès d’une œuvre
dramatique réalisée pour Channel Four:My beautiful
Laundrettepar uninconnu,Stephen Frears, qui a derrière lui trente et
un films pour la télévision britannique. Des collaborateurs de
renom comme Neville Smith, Tom Stoppard, Christopher
Hampton, Chris Menges ou Georges Fenton soulignent la
qualité d’apprentissage d’un cinéaste formé à l’école de la
Télévision anglaise à l’instar de Mike Leigh, Ken Loach ou Peter
Greenaway.

Jeune diplômé de l’Université de Cambridge, Stephen
Frears, né à Leicester en 1941, entre dans les années 60 comme
assistant metteur en scène de Lindsay Anderson au Royal
Court Theatre. C’est par lui qu’il fera la connaissance de Karel
Reisz. Il assiste Anderson sur le tournage d’Ifet colla- (1968)
bore avec Reisz surMorgan; à partir de quoi Stephen Frears
fera partie de la Nouvelle Vague britannique avecGumshoe
(1971), son premier long métrage.The Hit(1984) précèdeMy

24
E. O’Neill,Stephen Frears,Éditions Payot et Rivages, 1994, p. 200.

18

beautiful Laundrette, Prick up you EarsetSammy and Rosy get
laid(1987) qui lui valent une réputation internationale. De là,
Dangerous Liaisons (1988),film tourné en France, marque sa
première incursion dans le cinéma américain.
Pour Stephen Frears, «Les Liaisons dangereusesun est
livre intemporel qui traite de l’amour avec un modernisme
étonnant. La présente adaptation s’inscrit dans le droit fil de
[ses] trois dernières réalisations : c’est une histoire d’amour, de
passion et de manipulation.
L’action deDangerous Liaisonsdavantage au emprunte
roman de Laclos qu’à la pièce de Christopher Hampton; le
dialogue, en revanche, vient principalement de la pièce. Le ton
25
du film est très contemporain, très ironique.»

Donald Westlake adapte le roman noir de Jim Thomson,
The Grifterspour Stephen Frears en 1990. Eithne O’Neill note
à ce propos que «Frears tient à ce que le scénariste soit
toujours présent. Un film est pour lui une entreprise menée en
collaboration. L’intelligence de Frears, sasensibilité littéraire –
26
c’est nous qui soulignons – ont inspiré Westlake.»
Accidental Hero(1992) ferme cette première trilogie
américaine avant de retrouver Dublin pourThe Snapper, écritpar
Roddy Doyle et tourné en 1993 pour la BBC, un portrait d’une
famille irlandaise qu’on retrouve dansThe Van en1995. Il
retourne aux U.S.A. pourMary Reilly, adapté une fois encore par
Christopher Hampton etHi-lo Country,1999, son premier
western d’après le roman de Max Evans, scénario de Walon
Green –La Horde sauvage –et produit par Martin Scorsese,
film qui traite de l’adaptation au changement qu’évoquent les


25
S. Frears, C. Hampton,Les Liaisons dangereuses, Un film de Stephen Frears,
Scénario de Christopher Hampton, D’après le roman de
Pierre-Ambroise-François Choderlos de Laclos, Faber and Faber/pour l’adaptation française. Éric
Kahane, Jade-Flammarion, 1989, p. 6.
26
E. O’Neill,Stephen Frears, op. cit.,p. 205.

19

propos d’Eithne O’Neill : « Les allers et retours entre l’Europe
et les États-Unis, la diversité dans le choix des genres comme
dans la distribution des rôles, la complexité des rapports que le
cinéaste entretient avec les différents systèmes de production :
tout cela ne saurait masquer une perception constante du
monde. Violente et drôle, provocatrice et tendre, son œuvre
n’est éclatée qu’en apparence. Elle suit un itinéraire, dessine
27
une vérité. Serait-elle sa vision de l’homme ?» Une
alternance confortée parThe Queen (2006),où Helen Mirren incarne
Elisabeth II,et le tournage en France de l’adaptation deChéri
de Colette (2009). Retour en Angleterre pour l’adaptation du
roman gothique de Posy Simmonds,Tamara Drew (2010).
Lady Las Vegasen 2012 conjugue le Royaume-Uni et les
ÉtatsUnis et préfigurePhilomena(2014), une coproduction BBC et
Pathé France pour l’adaptation deThe Lost Child of Philomena
Leede Martin Sixsmith.


Valmont.
Milos Forman/Jean-Claude Carrière.

En 1988, simultanément àDangerous Liaisons,met en se
chantier le film du cinéaste tchèque Milos Forman qui, après
avoir vu la pièce de Christopher Hampton et lu le roman de
Laclos, décide de partir de l’œuvre originale pour réaliser son
dixième film,Valmont,cinq ans de silence depuis
aprèsAmadeus.

L’adaptation librement inspirée desLiaisons dangereuses
de Laclos est signée Jean-Claude Carrière, scénariste mais tout
autant écrivain, dramaturge, acteur, réalisateur et professeur,
conjuguant ses qualités professionnelles à la pédagogie, pour
l’enseignement du scénario.


27
Ibid., p. 10.

20

Licencié en Lettres et diplômé en Histoire à l’École
Normale Supérieure de Saint-Cloud, il abandonne sa vocation
pour le dessin et l’écriture. C’est en 1961, après la publication
de son premier romanLe lézard, qu’il co-signe ses premiers
films, avec Pierre Étaix. En 1963, c’est avecLe journal d’une
femme de chambreque commence sa collaboration avec Luis
Buñuel qui durera 14 ans et six films, deBelle de jour(1966) à
Cet obscur objet du désir (1977).Scénariste de Louis Malle,
Jacques Deray, mais aussi de Volker Schlöndorff pourLe
tambour (1979)etUn amour de Swannde Jean-Luc (1983),
Godard pourSauve qui peut (la vie);Nagisa Oshima(1980) ;
Philip Kaufman pourL’insoutenable légèreté de l’être, bien sûrLe
retour de Martin Guerrede Daniel Vigne (1981) en passant par
leDantond’Andrzej Wajda et tant d’autres.

Andrzej Wajda dont on peut retenir les propos suivants:
« Laplupart de mes quarante films sont basés sur des œuvres
littéraires. […] J’en veux pour exemple mon travail sur le film
Danton.Révolution française avait fourni tant d’œuvres La
dramatiques et littéraires qu’on ne pouvait plus écrire qu’un
scénario s’appuyant directement sur les faits historiques.
JeanClaude Carrière prit comme base de scénario la pièce de
Stanisława Przybyszewska, doublé de son regard personnel tant
sur le drame de Robespierre que sur l’image de ses idées
utopiques et de la défaite inéluctable du Comité de salut public. »
Des propos qui rendent compte, dans la multiplicité des
adaptations de Jean-Claude Carrière, d’un point de vue
semblable.

Ainsi, le titreValmont soulignela liberté d’inspiration et
l’axe principal du film. Ce titre avoue à la fois et pour la
première fois en regard du roman de Laclos, la dualité de toute

21

28
adaptation, « le respect et l’irrespect» selon la belle formule
de Jean-Claude Carrière qui précise : « Les dangers qui
menacent toute adaptation, c’est comme disait Valéry en parlant du
monde, l’ordre et le désordre. Si on jette par-dessus les
buissons les rapports des personnages dans lesLiaisons, on en
fait un vaudeville. Si on insiste sur la méchanceté des
personnages, on a l’impression que ce sont des fous. Nous, on
voulait savoir ce qui les faisait avancer. Nous avions deux
points de repère: la séduction de Cécile et la mort de
29
Valmont. »Jean-Claude Carrière retrouvera Milos Forman
en 2007 pourLes fantômes de Goya.

L’itinéraire de Milos Forman depuis Caslav,
Tchécoslovaquie, aux U.S.A. passe par une éphémère enfance : il n’a qu’une
douzaine d’années en 1942-1944 il est déjà aguerri par la
tragique expérience de ses parents arrachés à la vie à Auschwitz
et Buchenwald. Il sera alors un enfant un peu livré à lui-même,
rebelle, thème récurrent de toute son œuvre, il se reconnaîtra
dans l’enfance volée desQuatre cents coupsFrançois Truf- de
faut.
Recalé de l’Académie des Arts, il va s’orienter vers le
cinéma en 1955, à l’École des Hautes Études Cinématographiques
de Prague, la FAMU. Il y fait la rencontre de Milan Kundera à
qui il doit la découverte du roman de Laclos,Les Liaisons
dangereuses.
Prague, les années soixante :Concours,L’as de piqueetLes
amours d’une blonde, trilogie sur la jeunesse mais « mobile, sa
caméra saisit l’air du temps, capte les errances des jeunes gens
sans maquillage et ne peut s’empêcher de constater avec une
douce ironie que le compte à rebours de cette jeunesse filmée

28
J.-C. Carrière,« l’ordreet le désordre»,Studio Magazine33, 1989,, n°
p. 76.
29
Ibid.

22

approche à son terme. Que l’innocence, l’idéalisme et la
naïveté de ces fins d’adolescence sont menacés par l’âge adulte et la
responsabilité qu’ils n’arrivent pas encore à assumer (thème
que l’on retrouvera une vingtaine d’années plus tard dans le
30
personnage de Cécile, la jeune fille deValmont) ».Au feu les
pompiers(1967) annonce le printemps de Prague et une sorte
d’invite aux États-Unis pour Milos Forman. Mais comme le
stipule Saïd Areski, « Milos Forman reste, pour le commun des
Européens, un cinéaste du Vieux Continent qui se hâte
lentement. […] Là réside sans doute l’explication de cette
propension avouée chez Forman à imposer la plupart de ses films telle
une partition musicale sur laquelle bien souvent s’inscrivent
des envolées qui font que certains films sont devenus des
œu31
vres majeures. Comme autant d’opus.»
U.S.A., les années soixante-dix:Taking off, co-écritavec
Jean-Claude Carrière en 1971 – trois ans plus tard Milos
Forman met en scèneL’aide-mémoire,pièce écrite par Jean-Claude
Carrière –Taking Offreste un film tchèque tandis queVol
audessus d’un nid de coucoufait sortir Forman littéralement de sa
réserve à l’égal du personnage de Big Chief, le colossal Indien
qui sait, écrit Serge Daney «(et Forman fait semblant de le
32
savoir avec lui) qu’il faut en finir avec la réserve.» D’où ce
réalisme lucide dansHair(1979).
L’Amérique et la vieille Europe, les années quatre-vingt:
Ragtimed’après le roman de E. L.Doctorow, au tournant du
siècle etlà-bas commeailleurs sans illusions sur la famille, la
morale et les bons sentiments.

30
C. Anger,« Petitbagage pour Milos Forman», inThéâtres au Cinéma,
Milos Forman – Franz Kafka, Collection Magic Cinéma,Tome 8, 1997, p. 18.
31
S. Areski, « Milos Forman,l’escargot entêté»,inThéâtres au Cinéma, Milos
Forman – Franz Kafka,op. cit.,p. 8.
32
S. Daney,« Volau-dessus d’un nid de coucou», inThéâtres au
Cinéma…, op. cit.,p. 31.

23

Amadeus, d’après la pièce de Peter Schaffer adaptée par
lui-même, marque un retour à Prague pour Forman qui y
e
reconstitue leXVIIIsiècle viennois.Amadeussur s’achève
« Mozart[qui] gagne le ciel dans la fosse commune du
cime33
tière de Vienne et devant la postérité», alors queValmont
gagne l’enfer dans un discret tombeau à l’abri de tous les
regards.
AvecValmont,1989, « Milos Forman, l’éternel exilé,
réinvente un monde sans pesanteur, où les individus n’ont aucune
autre préoccupation que le mal d’aimer » et d’aimer mal.
« Ce sont les glissements de ma mémoire qui m’ont
décidé d’adapter le livre de Choderlos de Laclos, en voyant
l’adaptation de Christopher Hampton pour le théâtre j’ai été sidéré
de constater à quel point la pièce était différente de mes
souvenirs. J’ai relu le livre que j’avais adoré 35 ans auparavant, et je
me suis rendu compte que la pièce était très fidèle. Ma
mémoire avait éliminé des passages, en avait ajouté ou privilégié
d’autres, cela m’intriguait. En particulier, je me suis aperçu que
les personnages étaient beaucoup plus méchants dans le livre
34
que ce dont je me souvenais», confie Milos Forman. Tous
fous, humains, trop humains : « DansValmont,mon but a été
de respecter cet aspect humain. La méchanceté pure ne l’est
pas. En revanche, si elle est produite par la passion, elle l’est. Je
suis parti de là. »
Valmontclôt la trilogie du flash-back géographique,
historique et culturel formanien des années 80.



33 er
J. Siclier,« Amadeus »,Le Monde,novembre 1984, in 1 Théâtresau
Cinéma…, op. cit.,p. 37.
34
S. Dacbert«Valmont,la dernière passion de Milos Forman», Le film
français, décembre 1989, p. 18.

24




LES LIAISONS DANGEREUSES


trois adaptations

LES LIAISONS DANGEREUSES 1960
DANGEROUS LIAISONS
VALMONT


DÉBUTS ET FINS DE FILMS