Génération Propaganda

Génération Propaganda

-

Livres
160 pages

Description

La société Propaganda Films a beau être inconnue du grand public, elle est pourtant responsable de quelques-unes des images les plus cultes des années 1980 et 1990. En 15 ans d'existence, elle aura favorisé l'essor des Guns N' Roses, iconisé Madonna et Janet Jackson, révolutionné l'esthétique et le business de la publicité, participé à la création des séries Twin Peaks et Berverly Hills 90210 et révélé des metteurs en scène comme David Fincher, Michael Bay, Spike Jonze, Mark Romanek et Antoine Fuqua.

Avec ses clips, ses pubs, ses films et ses séries, la société a joué un rôle central dans la culture populaire américaine, en conjuguant les opportunités offertes par l'émergence de la chaîne 100% musicale MTV et du blockbuster avec celles de l'ère du pitch, ces résumés censés contenir toute une intrigue en une poignée de mots.

Conçu d'après les témoignages des principaux acteurs de cette folle épopée, Génération Propaganda retrace un pan inédit et essentiel de l'histoire de la télévision et du cinéma américains.

Benoit Marchisio a participé à l’écriture de Paul Verhoeven, Total Spectacle (Playlist Society, 2016). Il collabore régulièrement avec SoFilm et travaille pour France Télévisions.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 08 avril 2017
Nombre de visites sur la page 1
EAN13 9791096098071
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page  €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème
À mes parents À ma soeur À Mini
PROLOGUE « SI TU T’EN SOUVIENS, C’EST QUE TU
N’ÉTAIS PAS LÀ. »
Les fêtes font partie intégrante de la mystique hol lywoodienne. Les starlettes rêvent d’en être, les producteurs s’y pavanent et l es célébrités s’en lassent. Pour les studios et les sociétés de production, elles sont u n moyen comme un autre de rappeler qu’ils sont la puissance motrice indispens able à la création de l’illusion collective. Teintées de scandale lorsque la MGM con voque ses meilleurs commerciaux pour les régaler d’alcool et de filles mineures dans une grange isolée en 1937, auréolées de glamour quand elles réunissen t les talents un soir d’avant-première sous les flashs de la presse, elles consti tuent un indicateur très fiable de la réussite de l’entité organisatrice. C’est ainsi que Propaganda Films, la société de production de clips, de pubs, de programmes télévis és et de films fondée en 1986 par quatre réalisateurs – Nigel Dick, David Fincher , Greg Gold et Dominic Sena – et deux producteurs – Sigurjon « Joni » Sighvatsson et Steve Golin – va officialiser sa place au sein du jeu hollywoodien. Trois ans après sa création, elle s’est déjà imposée comme l’interlocutrice des plus grands arti stes, des marques les plus prestigieuses, et des chaînes de télévision et des studios de cinéma les plus ambitieux. Guns N’ Roses, Madonna, Michael Jackson et Slayer ont déjà passé les portes du studio. Coca-Cola figure parmi leurs clie nts. Propaganda Films s’apprête à figurer au générique deTwin Peaks, la série télévisée que David Lynch et Mark Frost développent pour le compte de la chaîne nationale A BC. Polygram Filmed Entertainement, filiale du géant néerlandais Philip s, soutient leur ambition de produire des films à Hollywood. Fincher et consorts ne sont pas loin d’être sur le toit du monde. Il faut marquer le coup.
C’est au Los Angeles Theater, bâtiment mythique pla nté au beau milieu du centre-ville de la Cité des anges, que cette fête d ’exception aura lieu en décembre 1989. À l’époque, Downtown LA n’est pas une destina tion évidente pour ceux qui cherchent un bar tendance ou une boîte en vogue – S unset Boulevard, avec son Whisky a Gogo et sa Viper Room, est alors un point de chute plus classique. Organiser dans ce quartier de Los Angeles une soiré e aussi monumentale, où les invités se comptent par plusieurs centaines, manife ste déjà une volonté de ne pas faire comme tout le monde ; une impression validée par le choix des véhicules qui emmènent lesguestst mal faméejusqu’au Diamond District, la zone particulièremen où se trouve le théâtre. « Ils avaient affrété des bus scolaires gigantesques qu’ils avaient customisés », se souvient une participante. « Chaque véhicule avait sur le toit une énorme sculpture. Je me souviens d’un sphi nx. Moi, je roulais avec le gorille. » Une fois à l’intérieur, l’invitée s’émer veille du bruit et de la fureur : trois
scènes ont été montées, chacune à un niveau différe nt. Nigel Dick, musicien à ses heures perdues en plus d’être réalisateur et l’un d es fondateurs de Propaganda, a fait venir son groupe, qui se dispute la vedette av ec une formation menée par Joni Sighvatsson. Sur les murs, on projetteMetropolis etNosferatu et, sur un écran géant, les clips produits par la société depuis ses débuts. Les invités – comédiens, techniciens, patrons de labels, producteurs – pénèt rent dans un lieu où la fête semble ne jamais devoir s’arrêter. « C’était une de ses fêtes qu’on nous décrit, mais auxquelles on ne croit pas, jusqu’à ce qu’on s’y re nde. Je crois bien que cela a duré plusieurs jours », résume, hilare, Aristides McGarr y, producteur pour la société de 1987 à 2001. Au menu : « De la nourriture, de l’alc ool et pas mal d’autres choses aussi… À l’époque, on s’amusait autant qu’on travai llait. C’est-à-dire énormément », rapporte l’invitée. Mais c’est probablement Greg Go ld, réalisateur et cofondateur de « PF », qui parle le mieux de cette soirée : « Si t u t’en souviens, c’est que tu n’étais pas là. »
Avec cette soirée, la dernière avant de revenir à d es célébrations plus modestes au cours desquelles seules les personnes les plus h aut placées dans la société se réunissent, Golin, Sighvatsson, Fincher, Gold, Dick et Sena s’approprient un rituel vieux comme l’industrie et impriment dans la tête d e tous qu’ils sont arrivés au sommet sans dévier de leur ligne directrice : propo ser des contenus rentables, neufs, audacieux et portés par des metteurs en scèn e aux idées inédites. Depuis ses débuts, Propaganda bouleverse l’esthétique audiovis uelle et innove sans cesse. Et ça marche : tout le monde s’arrache les services de la société. HBO, Fox, The Rolling Stones, Pepsi, David Lynch : autant de noms qui s’associent au talent de ces jeunes pousses qui offrent une cure de jouvence sau ce MTV à l’Amérique. Tout le monde veut être de la partie : à son pic, Propagand a emploiera plus de cinquante metteurs en scène, un chiffre astronomique, quand l a plupart des sociétés de production de clips ou de publicités plafonnent à h uit ou dix. Parmi ceux-là, en plus de David Fincher et de Dominic Sena, on retrouve Mi chael Bay, Spike Jonze, Mark Romanek, Alex Proyas ou encore Antoine Fuqua ; des réalisateurs qui marqueront le cinéma américain des années 1990 et 2000.
Le souvenir de cette ascension fulgurante laissera un goût amer le jour où viendra la chute. Trop ambitieuse, trop brillante, trop irréfléchie, trop brouillonne. Et peut-être finalement trop sage ? C’est en voulant s uivre les règles que cette société mavericksignera son arrêt de mort dans une indifférence po lie, à peine marquée par un entrefilet dans quelques parutions professionnel les. Pourtant, en quinze années de vie, de 1986 à 2001, Propaganda Films aura eu le temps de laisser une empreinte indélébile dans l’histoire de la télévisi on et du cinéma américains. École pour stylistes audacieux et laboratoire d’idées pou r des labels et des marques en manque de fraîcheur, la société de production a imp osé son style et ses metteurs en scène au sein du jeu hollywoodien, avant de se fair e phagocyter par ce dernier. Ce
qu’elle laisse en héritage n’en est pas moins préci eux et essentiel pour projeter une nouvelle lumière sur le cinéma américain contempora in.
LES SIX FONDATEURS DE PROPAGANDA Le prodige, le gentleman, le styliste, le hippie, le businessman et l’Islandais
VIDEO KILLED THE RADIO STAR : LES
DÉBUTS DE QUATRE RÉALISATEURS
La création de la société Propaganda Films est le r ésultat d’un long processus qui commence dans les années 1970 en Angleterre. À cette période, la télévision britannique diffuse déjà des clips au sein d’émissi ons cultes suivies par des millions de téléspectateurs. Le lancement de MTV aux États-U nis, au début des années 1980, va ensuite accélérer la mise en place d’une i ndustrie à même d’alimenter une demande croissante ; elle s’organise autour de soci étés de production à la recherche de réalisateurs susceptibles de délivrer les vidéos les plus marquantes.
NIGELDICKETLECLIPVIDÉO
Dans ce business encore balbutiant, n’importe quel Anglais désireux de devenir réalisateur de clips peut aisément convaincre un re présentant d’un label de musique du bien-fondé de sa démarche. Comme le confirme Mic hael Kuhn, alors cadre chez Polygram, une des majors les plus importantes de l’ industrie du disque, le marché du clip au milieu des années 1970 est un Far West aux opportunités infinies pour qui est armé d’un tant soit peu de culot : « N’importe qui pouvait réaliser un clip. Des mecs venaient dans nos bureaux et disaient qu’ils étaien t réalisateurs même s’ils n’avaient rien à nous montrer. Ils étaient en général accompa gnés d’une jolie fille qui prétendait être productrice et, s’ils avaient une b onne idée, ils réalisaient. » Si les patrons de labels sont si peu regardants, c’est que la demande explose pour ce que l’on appelle encore les « pop promos ».
Les groupes et les artistes dont le single tourne b ien à la radio ont de grandes chances de participer à l’émission mythique de la B BC,Top of the Pops, qui répertorie chaque semaine les meilleures ventes de disques. Or, même si le programme se vante d’être en direct, la réalité est tout autre. Kuhn précise : « Quand tu passes six mois à enregistrer un morceau en stud io au bout d’un long et pénible processus, il est impossible de reproduire ce son e n direct quelques jours ou quelques semaines après la mise en vente du titre. » Trois options s’offrent alors aux groupes : soit ils passent en play-back, soit leur chanson passe en fond sonore pendant que les danseuses du collectif Pan’s People se trémoussent face caméra sur une scène minuscule, soit ils envoient un clip à la BBC pour pallier leur absence et éviter un numéro de danse désuet. C’est régulièr ement la troisième solution qui est choisie, et de jeunes metteurs en scène voient leurs petits films diffusés à la télévision. Rares sont les groupes qui tiennent rig ueur de la qualité du résultat final, les produits finis étant rarement exceptionnels : q uelques plans des musiciens sur fond neutre en train de chanter le morceau, et le tour est joué.
Il faut attendre Queen et la stratégie de promotion de « Bohemian Rhapsody » à l’automne 1975 pour voir un groupe se pencher série usement sur la question du clip. Freddie Mercury et les autres membres, peu fans deTop of the Pops, jugent impossible de défendre leur titre en play-back ; la structure et le rythme de la chanson leur paraissent bien trop complexes à mimer . Et Queen est en tournée, ce qui est un argument béton pour éviter un passage su r le plateau de l’émission. À l’instar de ce qu’il a pu faire sur quelques-uns de ses précédents titres, notamment « Killer Queen » ou « Liar », le groupe décide donc d e produire une vidéo promotionnelle, mais cette fois en conférant à cell e-ci une véritable dimension esthétique.
[1] Le 10 novembre 1975, le quatuor rejoint Bruce Gower s dans un studio en périphérie de la capitale anglaise. Aidé de ses ass istants, le réalisateur reproduit les
éléments de la pochette deQueen II : un halo de lumière venu du ciel éclaire les visages orientés vers le haut des quatre hommes, di sposés en losange, cadrés serrés et les yeux rivés vers l’objectif. Il leur f ait chanter quelques vers dans cette position. Pour certaines séquences, Gowers filme un miroir à plusieurs facettes reflétant les quatre artistes, afin d’atomiser leurs visages aux quatre coins de l’écran. Enfin, il capte le groupe en train de jouer la chan son pour le reste du clip. Le clou du spectacle est l’effet d’écho du visage de Freddie M ercury lorsque ce dernier tient la note sur la dernière lettre du mot « magnifico ». C ’est en filmant un moniteur vidéo renvoyant l’image du chanteur cadré à gauche de l’é cran que son visage se démultiplie, par effet devideo feedback. Tourné pour 4 500 livres sterling en un peu plus de quatre heures, monté en un temps record, le « pop promo » est envoyé à la BBC qui le diffuse dans la foulée, une petite semai ne après le tournage. Entre-temps, Queen est déjà reparti sur les routes.
La diffusion du clip de « Bohemian Rhapsody » fait l’effet d’une bombe. Paul Fowles, historien du rock, juge qu’il marque le déb ut d’une ère nouvelle, où l’image devient centrale dans la stratégie marketing d’un g roupe. Les labels qui sont dans l’incapacité d’envoyer leurs artistes à la télé ont désormais un mètre-étalon à respecter, d’autant plus queTop of the Popsn’est pas la seule émission qui a besoin d’être alimentée en « pop promo ».The Old Grey Whistle Test, sa concurrente un peu plus alternative diffusée sur la BBC 2 depuis 1 971, est elle aussi en demande. Ainsi, des majors comme Polygram commencent à mettr e leur nez dans ce nouveau créneau. Les indépendants suivent, et les labels de tous horizons commencent ainsi à produire de plus en plus de vidéos.
Chez Stiff Records, structure fondée en 1976 par Da ve Robinson et premier tremplin de groupes et d’artistes comme Devo, Madne ss, The Damned ou encore Elvis Costello, on fonctionne à l’artisanal : le pa tron réalise tout, dans un espritdo-it-yourself revendiqué par ce label spécialisé dans le punk et la new wave. Un jour, Robinson, toujours désireux de minimiser le nombre de ses factures, demande à un de ses coursiers de venir superviser un tournage. C omme ce dernier fait preuve d’efficacité et d’esprit d’initiative, il devient r apidement l’homme à tout faire de Robinson, avant de devenir producteur de tous les c lips tournés par son boss – un par mois en moyenne. Il se fait connaître dans le m ilieu et, en 1982, après cinq ans passés chez Stiff Records, l’ancien coursier est re cruté par Phonogram, un label chapeauté par Polygram, commevideo commissionnercelui qui supervise les (soit boîtes chargées de réaliser les clips des groupes q ue son employeur défend). Son nom : Nigel Dick.