La genèse du cinéma d'auteur iranien

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Cet ouvrage constitue une analyse approfondie d'une des figures majeures du cinéma iranien contemporain, celle d'Ebrahim Golestan, à la fois traducteur de Shakespeare, de Georges Bernard Shaw, de William Faulkner et pionnier de ce que l'on pourrait qualifier de cinéma d'auteur. Selon le critique Jonathan Rosenbaum, il n'est pas possible de bien comprendre le nouveau cinéma iranien, porté notamment par Abbas Kiarostami et Jafar Panahi, sans se référer à Ebrahim Golestan. L'ouvrage permet de (re)découvrir ses films cachés et/ou perdus de l'histoire du cinéma iranien.

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Date de parution 15 juin 2017
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EAN13 9782336792941
Langue Français

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4e de couverture

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COLLECTION L’IRAN EN TRANSITION

Dirigée par Ata Ayati

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Titre

Farid Esmaeelpour

 

 

 

 

 

La genèse du cinéma

d’auteur iranien :

Ebrahim Golestan

 

 

 

Préface de Serge Le Péron

Postface de Jean Douchet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Copyright

 

© L’Harmattan, 2017

5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

 

www.harmattan.com

 

EAN Epub : 978-2-336-79294-1

 

© L’HARMATTAN, 2017

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

 

www.harmattan.fr

diffusion.harmattan@wanadoo.fr

 

EAN Epub : 9782343120997

Dédicace

 

À Fereydoun Hoveyda

Remerciements

Je tiens à remercier Serge Le Péron, Jean Douchet, Zakaria Hashemi, Frédéric Sabouraud, Frédéric Sojcher, Ata Ayati, Ladan Taheri (National Film Archive of Iran) et la Cinémathèque française.

 

Je voudrais remercier en particulier Ebrahim Golestan pour sa gentillesse et sa disponibilité et Zahra Nouhi sans qui cet ouvrage aurait été difficile à achever.

Préface

Les grands cinéastes ont tout l’avenir devant eux

Farid Esmaeelpour a dû faire preuve d’une détermination sans faille pour remettre au grand jour l’œuvre d’Ebrahim Golestan, auteur injustement oublié d’un cinéma iranien aujourd’hui reconnu dans le monde entier. Les évènements politiques qu’a connu l’Iran à la fin du siècle dernier, les circonstances particulières de la production des films du cinéaste, ainsi que sa personnalité réfractaire aux compromissions ont rendu ce travail aussi difficile que passionnant à suivre et à lire. L’idée qu’un jeune cinéphile iranien décide de sortir de l’oubli un cinéaste de son pays âgé de 95 ans était en soit des plus sympathiques. Inscrire un nouvel auteur dans l’Atlas du cinéma mondial, c’est comme ajouter une couleur à nos livres de géographie aurait pu dire Serge Daney. Le fait qu’on découvre ainsi une œuvre qui fait décidément date dans l’histoire du cinéma rend rétrospectivement l’entreprise indispensable.

Ebrahim Golestan, homme érudit (traducteur de William Shakespeare, George Bernard Shaw, William Faulkner ou Ernest Hemingway), n’est pas simplement le premier à avoir posé les fondements d’un cinéma d’auteur dans son pays – ce qui est déjà énorme. Il fait partie de cette lignée des créateurs du Septième Art à avoir creusé en son sein le sillon central du réalisme dont les formes successives ont, à chaque fois, marqué une étape de son évolution. Depuis les frères Lumière cette notion ontologiquement inhérente au cinéma n’a cessé de hanter les cinéastes. Ebrahim Golestan fait partie de cette boucle « réaliste », qui a traversé le vingtième siècle cinématographique et qui opère de manière tout aussi déterminante sur les écrans des salles obscures aujourd’hui.

Ainsi a-t-il pu logiquement, dès ses premiers films, prendre langue avec Arthur Elton qui fut avec John Grierson l’un des protagonistes du British Documentary Film Mouvement. Leur approche spécifique du documentaire dans la cinématographie anglaise, de la fin des années 20 jusqu’aux années 50, s’est trouvée d’emblée au diapason des travaux d’Ebrahim Golestan. Au cours de cette décennie, Golestan a réalisé une quinzaine de films industriels et éducatifs, auxquels il a apporté la force d’un regard et d’une écriture singulière. Au même moment des cinéastes français réalisaient pareillement des documentaires qui avaient pour sujets le métro et les mines de charbon (Roger Leenhardt), un abattoir (George Franju), le polystyrène (Alain Resnais)... Ebrahim Golestan a posé avec la même acuité poétique son dévolu sur l’or noir, qui changeait alors la face du monde et singulièrement les destinées de l’Iran. Et comme ces réalisateurs, il ne s’est pas contenté de décrire les mécanismes de l’univers industriel qu’il filmait. Il cherchait dans ces images ce qui se raconte de l’histoire de l’humanité. Farid Esmaeelpour a raison de dire combien le fait de ne voir dans ses films sur le pétrole que leur côté démonstratif est une erreur de jugement, révélatrice d’une absence de regard impardonnable. Il s’agit en fait d’œuvres qui ont pour sujet l’Homme, la nature et l’histoire qui se noue depuis des millénaires entre eux. Le pétrole est par excellence le sujet qui relie la planète Terre ancestrale et l’aventure humaine contemporaine. « Cette année, l’année dernière, il y a des milliers d’années »... dit le commentaire magnifique du film que Golestan a réalisé, en écho à ses films pétroliers, sur le site archéologique des « Collines de Marlik », au nord de l’Iran en 1963.

La réalisation de ces films se situe en permanence à la hauteur de la dramaturgie gigantesque qui bouleverse son pays ces années-là... Jusqu’à la catastrophe ultime filmée en 1961 dans Un feu. Contre l’incendie consécutif à une explosion dans un puits de forage, les ouvriers de l’industrie pétrolière doivent alors combattre nuit et jour... « Alors que le feu avait éclairé autrefois la nuit des premiers hommes », dit Farid Esmaeelpour.

Selon lui, ce film constitue d’ailleurs un tournant dans l’œuvre du cinéaste. L’aventure historique inaugurée avec l’ère du pétrole se trouve dans ce documentaire indéfectiblement liée à la condition humaine. Depuis ses premiers films, Ebrahim Golestan accorde en effet une place centrale à ceux qui sont les acteurs et les victimes de l’Histoire en marche dont il est le témoin.

Dans la trajectoire artistique dont il fait partie, on le trouve donc aux côtés de Rosselini et du néoréalisme. Il s’agit moins ici d’influence que de pas effectués sur le même chemin. Le gigantisme de ce monde est filmé du point de vue de ses habitants.

C’est bien en celà que les films d’Ebrahim Golestan sont à l’origine de ce qui va advenir du Septième Art en Iran. Ce pourquoi Abbas Kiarostami se sentira si proche de ce précurseur avisé, qui a toujours eu le souci de s’entourer de peintres, de poètes et d’écrivains au sein du studio qu’il fonda en 1959 pour produire ses films et ceux de ses amis.

Les scénarios des deux films de fiction, avec lesquels il a clos son œuvre cinématographique, montrent des humains en proie aux affres de leur chienne de vie. Mais la réalisation dépasse largement le récit qui en est fait. C’est de l’Iran en particulier et du monde en général qu’Ebrahim Golestan nous parle. De son présent et de son avenir.

Le critique américain Jonathan Rosenbaum a comparé son premier long métrage de fiction La brique et le miroir à Alphaville de Jean-Luc Godard, dont l’action se situe dans le futur.

Présent et futur ! Jeune cinéphile, le même Godard découvrait éberlué quelques années plus tôt, à la Cinémathèque d’Henri Langlois, que les ruines dans lesquelles Murnau faisait errer en 1922 son Nosferatu annonçaient prémonitoirement les images du Berlin en ruines de 1945.

Hasard dont la cinéphilie débusque les secrets ! Dans une scène de La brique et le miroir, tourné en 1965 et présenté plus tard à son tour à la Cinémathèque française, Ebrahim Golestan avait introduit, dans l’échoppe d’un forgeron de Téhéran, le portrait d’un imam inconnu nommé Khomeini...

Les grands cinéastes sont des visionnaires : ils filment l’avenir.

Grâce au travail de Farid Esmaeelpour nous savons désormais que l’un d’entre eux s’appelle Ebrahim Golestan.

 

Serge Le Péron

Introduction

Pourquoi est-il nécessaire d’en savoir plus sur Ebrahim Golestan ? La réponse pourrait être simplement « parce qu’on ne le connaît pas assez ». Mais une réponse plus adéquate est qu’il faut connaître Golestan afin de mesurer l’importance de son rôle dans le cinéma iranien. Car, à son époque, il a redéfini à lui tout seul, les notions de film et de cinéma. Une redéfinition qui transparaît dans ses films. Son regard, ses méthodes de production et son utilisation des équipements de tournage, le rendent unique dans l’histoire du cinéma iranien. Il a inspiré, directement ou indirectement, les générations suivantes de cinéastes iraniens et il est l’un des fondateurs du cinéma d’auteur en Iran. Un cinéma qui s’épanouit plus tard avec Kiarostami, Shahid Saless, Panahi et Farhadi.

Malheureusement le cinéma d’Ebrahim Golestan n’a jamais été assez vu ni étudié et ce pour différentes raisons. Ses films sont parmi les premiers films iraniens à avoir été sélectionnés dans des festivals internationaux, comme Oberhausen, Venise et Pesaro. Ils ont aussi été projetés à la Cinémathèque française. Pourtant ils sont peu accessibles aux admirateurs et aux critiques du cinéma iranien. La situation sociopolitique de l’Iran, avant ou après la Révolution islamique est l’une des raisons pour lesquelles ses films n’ont pas été diffusés largement. Le personnage de Golestan, avec sa modestie typiquement iranienne, qui n’accorde pas beaucoup d’importance à la présentation et la publication de ses œuvres, est une autre raison de cette situation. S’y ajoutent une inimitié, une malice et des malentendus de la part du milieu du cinéma iranien de l’époque. Une inimitié pas seulement envers ce cinéaste, mais envers ses films et sa façon de penser. La vie et le personnage de Golestan, et son franc-parler ont également suscité ces hostilités.

Certains iraniens lui reprochaient d’être proche du gouvernement du Shah. Mais il faut connaître les complexités de la société iranienne. Ce sont ceux qui ignorent les méandres de cette société et l’histoire de l’Iran, qui peuvent émettre un tel jugement erroné. En effet Golestan avait une bonne relation avec beaucoup d’intellectuels et aussi certains grands gestionnaires iraniens. Mais il ne faut pas oublier qu’une grande partie des gérants de grands établissements en Iran étaient issus de grandes familles aristocrates iraniennes. Ils avaient suivi des études supérieures à l’étranger et à leurs retours, occupaient beaucoup de postes importants en Iran. Certains d’entre eux étaient des hommes très honnêtes et justes. Par exemple Fereydoun Hoveyda1 était un diplomate iranien et un ami proche de Golestan, ou encore Mehdi Samii, le directeur de la banque centrale iranienne, etc. Toutes ces relations n’impliquaient pas une relation corruptrice entre Golestan et le gouvernement. Si tel avait été le cas, on en aurait trouvé des preuves dans les documents découverts et publiés après la révolution. Ainsi son comportement révèle bien davantage son indépendance. Abbas Milani, écrivain et directeur du programme d’études iraniennes à l’Université de Stanford, dans son livre sur Amir Abbas Hoveyda, le Premier ministre puissant du gouvernement de Pahlavi, raconte une anecdote sur Golestan qui rend compte de sa relation compliquée avec le gouvernement.

Milani explique que Golestan et Hoveyda se connaissaient bien. Ils ont travaillé tous les deux à la Compagnie Pétrolière de l’Iran. Ils avaient aussi des amis communs comme Sadegh Choubak2. Fereydoun Hoveyda, le frère d’Amir Abbas, était un ami très proche de Golestan. Cette relation a parfois facilité le travail de Golestan. Par exemple après la production du film Les Joyaux de la couronne de l’Iran, le ministère de la Culture ne voulait pas envoyer le film au laboratoire pour les étapes techniques de post production, mais Hoveyda l’a envoyé directement de sa part au Grande-Bretagne. Pourtant cette relation ne comblait pas l’écart entre le politicien et le cinéaste dans la société non-démocratique iranienne. Par exemple pendant la projection du film Les secrets du trésor de la vallée de Djinn au Shah, Hoveyda donne des explications et compare les personnages avec les vrais membres du gouvernement ce qui provoque l’interdiction de la diffusion du film.

Aussi Milani raconte qu’un soir Golestan était invité chez son ami Fereydoun Hoveyda. Par hasard, Amir Abbas Hoveyda passe chez son frère le même soir et fait une remarque sur la propreté de la chemise de Golestan (il rentrait tout juste du travail) et ils commencent tous les deux à se disputer. Finalement Golestan enlève sa chemise, la jette sur lui et dit « tiens, ça sent la conscience, ça ne pue pas quelqu’un qui a vendu son âme ». Les gardes du corps d’Amir Abbas Hoveyda s’en prennent à Golestan, mais il leur fait signe de ne pas s’en mêler. Hoveyda et Golestan se calment et commencent à parler. Plus tard dans la soirée, Amir Abbas Hoveyda discute avec Golestan et se plaint du système de parti unique du Shah. Quelques semaines plus tard, au cours d’une soirée en honneur de Jacques Chirac, Hoveyda et Golestan se rencontrent. Amir Abbas Hoveyda présente Golestan à Chirac et dit « Il est notre meilleur écrivain et cinéaste et nous interdisons souvent ses œuvres ! »3. Cette histoire montre bien la complexité des relations de Golestan. Pourtant il reste toujours indépendant dans son travail et son art.

Si j’ai cité cette anecdote sur Golestan, c’est pour montrer qu’il existe un préjugé sur le personnage de Golestan et son travail. Le premier pas pour moi, en tant que chercheur, est d’ouvrir le rideau sur ces préjugés, qui ont même touché les critiques cinématographiques.