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Montage créatif et processus esthétique d'Eisenstein

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Description

Eisenstein envisage le cinéma dans ses origines artistiques et pose le montage comme un travail sur le sensible. Le montage n'est pas une idée abstraite mais un travail ludique où l'impulsion du film se fonde sur l'organique, l'éprouvé et la quête de l'extase, au sens de sublime émotion de l'art. Eisenstein a produit des films libérés des codes, de représentations pour imposer la pulsion, l'émotion, la force de l'image.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2008
Nombre de lectures 321
EAN13 9782296193024
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Exrait

To my mother and to my wife
Introduction
Théorie et esthétique
L’esthétique n’est pas une problématique indépendante de l’art et de la théorie. En Esthétique, la théorie est le produit du mouvement de l’art et de la force de la vie. Elle s’incarne dans le don total du pensé. Dès que l’art a radicalement changé, la théorie doit évoluer, rompre. La théorie ne se fige pas, sinon elle meurt avec l’art qu’elle a programmé ou qui l’a produite. La théorie permet de révéler la vie à des artistes qui veulent se sentir plus libres, plus aptes à produire les idées les plus épanouissantes de leur art. La théorie n’est pas un savoir déclassé et dépassé, elle est branchée sur le nouveau, le non su, le récent, la légèreté de l’être ou la matrice de la forme. La théorie incarne la vie pensante et trépidante du savoir à une époque donnée, elle incarne une époque de la vie, sinon elle n’a pas d’objet.Confisquer lavie n’est pas l’objet du savoir mais celui du pouvoir. Le pouvoir possède la puissance de corrompre le désir de connaissance que pratiquent le savoir et l’art. Mais il n’en a besoin que lorsqu’il est faible théoriquement. La théorie n’a de mort que d’elle-même. Comme la vie elle est périssable. Elle ne possède aucune puissance d’éternité ni de tyrannie de l’abstraction. Les théoriciens pratiquent l’esthétique et les artistes l’envisagent comme processus interactif de la connaissance en art entre savoir et pratique de la pensée de l’art.
Lorsque la théorie est un lieu de mort, elle n’a d’autre objet 1 que detherroriserselon la formule du critique Serge Daney. Ce néologismetherroriservient de la combinaison entreterroriseret le motthéorie.Il signifie dans quelle terreur notre époque tient la théorie. Lorsque l’usage du langage repose sur la terreur mise en mots, il n’a pas d’autre fonction que de confisquer le sens critique et son héritage révolutionnaire. Cet héritage permettait à tous d’avoir accès au savoir, au pouvoir de la raison et de la sensation, au sens critique. Le discours des tyrans en herbe feint de croire au sens critique tout en méprisant avecvéhémence la moindre critique. Le tyran ordinaire, c’est moi, c’estvous, c’est nous,
1 Daney, Serge,La rampep. 85., Petite bibliothèque des Cahiers du Cinéma,
lorsque nous voulons contrôler une once de la liberté d’autrui. Le pouvoir de l’ignorance gestionnaire sur le savoir est presque une tragédie moderne de l’impuissance de l’innocence. Pour le tyran ordinaire, l’autre est le terrain d’expérience de son petit pouvoir bureaucratique, verbal, de sa violence. L’autre est notre victime favorite, usuelle, dont les blessures nous font rire tant notre bêtise envers les sachants est grande depuis que le tyran parle en nous. La pédagogie dogmatique ne repose que sur du déjà dit, du déjà pensé par d’autres, du récité comme une croyance imposée. La liberté de penser ne supporte pas le prêt à apprendre et à rabâcher du catéchisme. En rapport avec la création, Daney élabore l’idée que pour le créateur, l’œuvre est du déjà joui, du déjà aimé. Elle est du déjà consommé, du déjà fabriqué, de l’achevé. Et il énonce l’idée que le spectateur ne fait que remâcher un plaisir déjà éprouvé par l’artiste, selon la consistance de ce qui a été épuisé, consumé, vidé et digéré au préalable. L’œuvre perd son statut de virginité, d’origine des émotions pures et devient un produit qui se donne les apparences de la nouveauté dans la réception. Tandis que l’artiste l’a déjà consommée à partir du déjà éprouvé, du déjà vécu dans une insomnie des émotions singulières offertes au voyeur que nous sommes, nous ne consommons que le mastiqué que nous prenons pour du nouveau. L’œuvre filmique, affirme Daney, est aussi cela, du déjà travaillé par d’autres et du déjà joui par les artistes, avant que le critique et le spectateur n’entrent dans la salle. Inventer et créer relèvent de la jouissance artistique du créateur du déjà initialisé et du déjà consommé. La jouissance du spectateur vient après. Daney réfute l’impression de la page blanche, de l’idéologie de la spontanéité de la construction de la réception, de l’impression de la première fois à la vue du film. Le regard des images relève d’un travail, d’un préalable de l’art : le déjà éprouvé. La théorie n’est alors que la théorie de la construction des émotions et des désirs fondamentaux. La théorie du montage chezEisenstein fait partie de ce fluxde savoir sur le construire et le déconstuire des désirs initiauxqui fondent le regard et l’entendre dans la continuité du récit filmique. La théorievient du désir de comprendre le monde de l’art fabriqué pour un public. La théorie meurt lorsqu’elle évacue les interrogations fondamentales, lorsqu’elle nie la création, rejette les créateurs et n’admet que les poncifstendance. Elle n’épuise pas la vie de l’œuvre d’art mais la revivifie en restituant les enjeuxet les
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fastes d’un art qu’elle veut vivant. L’ignorance méprise la théorie comme compliquée, inaccessible, parce qu’elle n’admet pas la complexité du vivant. La théorie n’est pas le produit à la mode mais demeure liée au nouveau, au scandale, au souffre, au discours comme critique du monde tel qu’il est. La théorie critique, vide les abcès, défait les vieilles lunes des pensées dogmatiques. Il faut alors tout massacrer : les patrons de service, les exploiteurs des idées neuves, les voleurs des trouvailles des autres, les accusateurs de plagiat qui n’ont pas d’idées neuves, les chercheurs opportunistes et autres récupérateurs de talents ou somnifères vivants. La théorie vide, érigée en dogme, provoque la nécrose des plaies de la pensée et met l’art sur table de dissection. Vous y voyez vite l’art suppurer entre leurs mains de tueurs. Vousvoyezles artistes et les chercheursvite transformés en paillasson du politique et du discours jugé correct. Parfois, on exhibe l’artiste ou le penseur en souffre-douleur du pouvoir aveugle ou bien on affirme que sa pensée est trop complexe. Parfois, on affirme que dans la modernité, il n’ya pas de génie méconnu et blessé mais des incompétents. L’ignorance n’a pas de limite, lorsque l’égalitarisme lui assigne des pouvoirs institutionnels. En ce sens l’égalitarisme est une forme de bêtise. Car qui pense n’est pas égal à qui ne pense pas. Notre époque ne fait pas la différence et s’enfonce plus loin dans le mépris actif du savoir. Le conformisme pompier a hué, méprisé, sifflé les penseurs et les artistes de cette époque auvu de tous. On arrive à huer le talent d’une jalousie certaine. On lui barre le chemin si cela nous est possible. Nous affirmons même qu’il faut que les artistes payent doublement, pour leur talent et pour leur audace de nous dire que l’on peut être en soi quelqu’un, plutôt que le relais possible de la tyrannie du pathologique des politiques. C’est de cette tyrannie du névrotique dont le pouvoir s’abreuve pour nous désigner de manière négative, nous rabaisser, nous résigner au monde. L’univers stalinien s’est désigné comme un conformisme haineux. Eisenstein a subi à des titres divers cette pression psychique, politique, culturelle du déni, du négatif, du processus d’attribution de fautes imaginaires à avouer, de culpabilité, au nom de la théorie de Marx, Engels, Lénine. On dit à présent que la violence contre qui pense autrement est normale. Tout se légitime. A qui le tour d’imposer sa façon de penser auxmasses et de se
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servir de la théorie comme d’une épée de Damoclès posée sur la tête de la théorie même ?
Le mauvais usage du mot théorie ne se légitime pas. Le ressassement pédagogique stalinien sur le montage n’est pas de la théorie mais un abus et relève de l’art du fossoyeur. Lorsque l’art cherche sa voie, la théorie seule cherche et produit des idées neuves. Les idées ne viennent pas d’ailleurs. On peut dire que la théorie incarne la pensée d’une époque enrichie de multiples expériences créatives. L’art est le produit de ce que des hommes donnent à vivre. La pensée est le produit collectif d’une génération, d’un mouvement, d’un partage généreux. Quand la théorie est en panne, c’est l’art qui avance, libre, conquérant. Quand l’art est en panne, c’est la théorie qui réfléchit sur le monde de l’art qui ouvre la voie où l’art s’engouffre. En réalité, l’art n’a aucun lien avec le pompiérisme, le dogmatisme, le puritanisme néo-bourgeois et la terreur stalinienne dont la Russie mafieuse est le produit direct. L’art russe des années trente-quarante est pris au piège de la sottise et du déni d’ignorance des maîtres au pouvoir. La sottise répétée, propagée, imposée, a produit le réalisme socialiste et les mécanismes de l’obscurantisme.Cela n’en a pas fait unevérité de l’art, mais un échec du discours policier enclin à projeter ses limites dans la réalité et à gouverner les esprits par laviolence.
Les liens positifs avec la philosophie
Les liens d’Eisenstein avec la philosophie sont nombreux. Ils incarnent déjà un souci de théorisation esthétique qui a fait concurrence avec le marxisme dogmatique officiel de 1917 à 1948. Eisenstein investit la théorie philosophique afin de la tirervers le haut. Il cherche à apporter une densité de la pensée dans la réflexion sur l’art. Mais sa conceptualisation est celle d’un praticien qui théorise.
Le cinéma révèle la scène de la représentation du monde au sein du dispositif écran de l’art. Il incarne un enjeu où se jouent toute la tragédie et le pathétique de l’histoire des hommes. Dans les études cinématographiques, il est peu courant que soient liées l’esthétique et les autres pratiques artistiques. Mais il est un fait avéré, depuis Althusser, qu’il n’existe pas d’avancée théorique sans
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