Propos sur le cinéma

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Ce recueil de divers textes que Clément Rosset a consacrés au cinéma, pour la première fois réunis, est précédé d'un entretien avec Roland Jaccard. Ses goûts cinématographiques, souvent déconcertants et ironiques, permettent de mieux cerner la personnalité du philosophe.
À la suite d’un entretien avec Roland Jaccard autour du cinéma sur le 1er film de son enfance (Les naufrageurs des mers du sud par Cecil B. de Mille), sur les grandes revues cinématographiques (Positif, Les Cahiers...) et sur des thèmes tels que « Psychanalyse et cinéma » ou « Philosophie et cinéma », des extraits de textes parus dans différentes revues ou ouvrages de Clément Rosset sont mis à la disposition du lecteur.

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EAN13 9782130642107
Langue Français

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Clément Rosset
Propos sur le cinéma
Copyright
© Presses Universitaires de France, Paris, 2011
ISBN papier : 9782130586210 ISBN numérique : 9782130642107
Composition numérique : 2016
http://www.puf.com/
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Présentation
Ce recueil de divers textes que Clément Rosset a consacrés au cinéma, pour la première fois réunis, est précédé d'un entretien avec Roland Jaccard. Ses goûts cinématographiques, souvent déconcertants et ironiques, permettent de mieux cerner la personnalité du philosophe.
À la suite d’un entretien avec Roland Jaccard autour du cinéma sur le 1er film de son enfance (Les naufrageurs des mers du sudpar Cecil B. de Mille), sur les grandes revues cinématographiques (Positif, Les Cahiers...) et sur des thèmes tels que « Psychanalyse et cinéma » ou « Philosophie et cinéma », des extraits de textes parus dans différentes revues ou ouvrages de Clément Rosset sont mis à la disposition du lecteur.
L'auteur
Clément Rosset Clément Rosset est philosophe. Il a publié plusieurs ouvrages dans la collection « Perspectives critiques » dontUne passion homicide etÉcrits satiriques(2008), ainsi que tous ceux repris dans la collection « Quadrige » :L’anti-nature ;Schopenhauer, philosophe de l’absurde ;L’esthétique de Schopenhauer ;La philosophie tragique ; Logique du pire.
Table des matières
Avant-propos Autour du cinéma (entretien avec Roland Jaccard) Extraits de textes L’autre réalité L’outre-monde Aux frontières d’ici et d’ailleurs : Le lieu de la peur Une femme disparaît Le monde du silence C’est arrivé demain L’argent L’objet cinématographique Origine des textes
Avant-propos
n relisant ces écrits à l’occasion de leur réédition dans la collection E « Quadrige », je ne trouve rien de particulier à redire au sujet des textes de la seconde partie du volume. En revanche, quelques mots me paraissent nécessaires, ou utiles, en ce qui concerne sa première partie, l’entretien entre Roland Jaccard et moi à propos du cinéma (« Autour du cinéma »). Si les questions que me pose Jaccard ne prêtent pas à discussion, mes réponses ne me semblent plus toujours adéquates aux questions posées. Les outrecuidances et les erreurs y sont nombreuses. La première raison de ces défauts est que Jaccard connaît beaucoup mieux le cinéma que moi. Une autre raison est que j’oubliais souvent que je m’adressais, certes à Jaccard, mais aussi à un public (erreur inverse de celle de Franklin Roosevelt annonçant à la radio américaine l’entrée en guerre des États-Unis lors de la Seconde Guerre mondiale, et oubliant complètement la nombreuse assistance à laquelle il était censé s’adresser). D’où certaines confidences vaniteuses qui me gênent à la relecture : c’est que j’en arrivais à penser que j’étais en train de parler avec Roland Jaccard et perdais de vue le fait que ce que j’écrivais ainsi était destiné à être publié.
Pour mes outrecuidances, je ne saurais y revenir : on ne se refait pas. Pour mes erreurs, je voudrais en signaler au moins deux ou trois. Les exécutions dont je parle dans le second entretien n’ont pas eu lieu lors du « coup de Prague » mais sont l’œuvre des troupes de Mao Tsé-toung exécutant des « contre-révolutionnaires » en 1949 (année de la mort de Louis II de Monaco, ce qui explique que j’aie vu les deux faits relatés dans la même bande d’actualités précédant la projection desNaufrageurs des mers du sud, et marque aussi l’âge que j’avais alors : neuf ans). À la fin du sixième entretien, je parle un peu sans savoir quand je dis que la plupart des acteurs de films américains débarquent dans le cinéma sans être passés par le théâtre. Dans la même page, je déclare être très sensible au jeu de Catherine Deneuve, actrice qu’en réalité je n’aime pas. Mais je pensais à certains films où elle est excellente, sans doute grâce au talent de celui qui la met en scène, commeViva Mariade Louis Malle, plusieurs films de Jacques Demy, et surtout les films de Buñuel où elle joue un rôle principal (TristanaouBelle de jour).
Enfin, et pour résumer les explications compliquées que je donne dans notre treizième entretien : ce qui m’émeut profondément dans certains films, c’est la victoire de la vie sur la mort, ou plutôt les instants de victoire de la vie sur la mort. De même la victoire momentanée de l’amour sur la haine, condition de toute existence si l’on en croit Empédocle. C’est d’ailleurs aussi ce qui m’émeut particulièrement dans toute forme d’art.
Autour du cinéma (entretien avec Roland Jaccard)
1. Y a-t-il eu un premier film, comme il y aurait un premier amour ? Et si oui lequel ?
Non. Il n’y a pas eu de « premier film » – ou du moins, s’il y en a eu un, je ne me rappelle pas lequel – parce que j’ai mis un certain temps à m’intéresser au cinéma et à considérer celui-ci comme un art à part entière. En revanche il y a eu, alors que je n’avais que douze ans, une « première » pièce de théâtre (Le Cid à la Comédie Française), un « premier » opéra (Carmen à l’Opéra-Comique, dirigé par André Cluytens), un « premier » concert (un festival Ravel dirigé par Albert Wolff), tous spectacles dont je suis sorti bouche bée et bouleversé, au point que j’en suis ému encore aujourd’hui. Un phénomène analogue s’est certainement produit avec le cinéma mais plus tard, alors que j’avais plus de vingt ans, et sans que je puisse me rappeler s’il s’agissait d’un film de Buñuel – qui a été certainement un des premiers cinéastes à m’impressionner au point de me faire placer le cinéma au niveau des autres arts –, ou d’un autre film, peut-être russe, peut-être américain (mais alors il s’agirait d’un film ancien et muet, et probablement burlesque) ou français. Je me souviens aussi avoir été ému par les premiers films de Fellini ; maintenant je préfère de loin certains de ceux qu’il a réalisés par la suite.
Tout ce que je peux dire de certain est que le premier film que j’ai vu, vers l’âge de dix ans, étaitLes naufrageurs des mers du sud, de Cecil B. De Mille. J’avais tenu à voir absolument ce film sur la recommandation enthousiaste de mes frères aînés, qui ne connaissaient pourtant ce film que par sa bande-annonce qui les avait frappés lors d’une séance de cinéma précédente. Et je puis rapporter à ce sujet un fait assez curieux et aussi assez révélateur, je crois, concernant le langage particulier au cinéma, plus précisément à ce qu’on appellerait aujourd’hui sa « narratologie ». Le fait en question est que je n’ai à l’époque strictement rien saisi de ce racontait ce film, son intrigue m’ayant totalement échappé. Or je ne crois pas que cette incompréhension soit à mettre sur le compte de mon très jeune âge. Car à cet âge j’étais parfaitement capable de comprendre ce que racontait un livre, par exemple un roman destiné à la jeunesse, voire un roman de Jules Verne dont j’étais fanatique. Mon incompréhension desNaufrageurs provenait en réalité de la différence entre le mode narratif d’un livre, auquel j’étais habitué, et celui d’un film, auquel je n’étais nullement préparé.
Il aurait fallu en somme m’avertir au préalable qu’un film, tout comme un livre, raconte une histoire, mais selon des procédés différents. Car dans un
livre, s’il est écrit simplement, l’histoire racontée s’ensuit linéairement et il n’y a pas à intervenir pour combler des « trous » qui seraient laissés dans l’ombre par l’auteur : on n’a qu’à se laisser guider par la trame du récit. Tandis que l’histoire racontée par un film se découpe en séquences hachées les unes par rapport aux autres, la compréhension des « intervalles instantanés » qui séparent ces séquences étant laissée à l’initiative des spectateurs, dans la mesure où leur signification est tenue pour implicite : si l’on veut comprendre, il faut rétablir, l’un après l’autre, le contenu supposé compris des nombreuses « chicanes » du récit. On pourrait en conclure, et je crois qu’encore aujourd’hui, et malgré les procédés de plus en plus complexes du roman comme du cinéma, cette assertion n’est pas complètement fausse, que contrairement à l’opinion courante un film est plus difficile à regarder qu’un livre à lire. À moins, bien entendu, qu’on ne mette en compétitionBlanche-Neige et les sept nainsde Walt Disney et laRoute des Flandresde Claude Simon.
2. Il est assez cocasse que le titre du premier film que tu aies retenu, toi le naufrageur de la philosophie, soit « Les naufrageurs des mers du sud ». Peut-on risquer l’hypothèse que si tu n’y as rien compris, c’est peut-être aussi parce qu’il anticipait sur ta vie et tes livres ? Le pouvoir de fascination de certains films ne tient-il pas à la manière dont ils se faufilent dans nos rêves et, parfois, les parasitent ? Et puis, nous le savons bien, nous ne retrouvons jamais notre histoire, pas plus que nous ne retrouvons nos amours, nous les reconstruisons avant un dernier naufrage… Le cinéma, sur ce point, nous facilite peut-être plus la tâche que la littérature, parce qu’il est à la fois plus abstrait et plus sensuel…
N’exagérons rien. Le fait que le premier film que j’aie vu ait étéLes naufrageurs des mers du sud est avant tout une coïncidence, sur les circonstances desquelles je me suis expliqué ci-dessus. Il est vrai, cependant, que cette coïncidence est curieuse, et ce à plusieurs égards. Je passe sur le côté « naufrageur de la philosophie » que certains lecteurs, dont toi, ont perçu dans la plupart de mes livres ; ce n’est pas à moi d’en parler ni d’en juger. Je reviendrais plus volontiers sur le côté « naufrageur » tout court. J’ai toujours été fasciné par les catastrophes, particulièrement maritimes, comme en témoigne mon analyse du naufrage duTitanic, dans laLogique du pire, et mes fréquentes allusions au même naufrage dans d’autres livres. Ces catastrophes illustrent à mes yeux à la fois la fragilité des entreprises humaines et leur caractère souvent cocasse ; cocasse dans la mesure où, par exemple, ni le Titanicle bateau mis en scène dans les ni Naufrageursla moindre n’avaient raison de sombrer, sinon par la faute d’un capitaine aveuglé par ce qu’il croyait être l’absolue sécurité de son bord (dans le cas duTitanic), ou celle d’un armateur pratiquant la baraterie (dans le cas desNaufrageurs; cela je ne l’ai su qu’après, quand on m’a expliqué le film) : elles illustrent ainsi à la fois le tragique et le comique attachés à la condition humaine. Or, les seules images qui me sont restées desNaufrageurssont celles d’un plan où l’on voyait, filmé
depuis le bas du mât principal, le guetteur donnant l’alerte du haut de la vigie, puis celle d’un contre-plan montrant, depuis la vigie et en pleine verticale, l’image des récifs bouillonnants d’écume où la navire commençait déjà à se briser en miettes. Le même scène, horrible et hilarante, advient dans le cas du naufrage duTitanic, quand les hommes de veille signalent la présence de l’iceberg fatal au moment même où celui-ci est sur le navire et entreprend d’en éventrer le flanc tribord.
Les mêmes raisons me font aussi apprécier le naufrage évité de justesse par l’habileté des trois marins du canot pris dans la plus effroyable des tempêtes, à la fin de l’admirableHomme d’AranRobert Flaherty. Cette tempête, de prodigieusement tournée sur le vif, nous change agréablement des nombreuses tempêtes en bassin qu’on a pu voir par la suite sur les écrans. Et, puisque nous parlons cinéma, j’en profite pour te signaler que Flaherty est à mes yeux un des plus grands cinéastes de toute l’histoire du cinéma. Je souscris tout à fait au jugement que portait sur lui S. Kracauer, le situant entre Homère et Hésiode. Un de mes « premiers films », dont tu parlais dans ta première question, a étéNanouk l’esquimau.
Il y a encore autre chose que je dois dire, pour revenir à ta seconde question, à propos ou plutôt autour de cette séance de cinéma à laquelle j’assistai pour la première fois. À l’époque, comme tu dois t’en souvenir, ces séances comportaient deux parties : une seconde où l’on vous projetait le film, une première où l’on vous gratifiait d’un documentaire (qui était généralement un prodige d’ennui), suivi d’une séquence résumant les « actualités » de la semaine, enfin d’une séquence publicitaire produite par l’inévitable Jean Mineur. Entre les deux, des dames avec leurs glaces et leurs bonbons. Or les « actualités » qui furent projetées ce jour-là contenaient deux séquences qui firent se dresser les cheveux sur ma tête d’enfant et qui n’ont cessé par la suite de se faufiler de temps à autre, comme tu le dis, dans mes cauchemars. La première séquence débutait par un long gros plan sur la tête figée par la mort de Louis II de Monaco, qui venait de décéder et dont on s’apprêtait à célébrer les obsèques. Cette première vision que j’avais d’un cadavre, vu à l’écran certes mais enfin d’un cadavre pour de bon (Louis II n’allait pas se relever après les prises de vue), m’impressionna durablement. La séquence qui suivit fut bien pire. On y voyait des camions transportant des centaines de prisonniers, debout, les mains liées derrière le dos, jusqu’à une place d’une ville d’Europe centrale où les camions s’arrêtaient. Les prisonniers, l’un après l’autre, étaient alors appelés à descendre et à parcourir quelques mètres, avant d’être abattus d’un balle tirée à bout portant dans leur nuque par des sicaires habillés en policiers. Bref des hommes menés méthodiquement à l’abattoir, tels ces animaux destinés à l’équarrissage qu’on peut voir dans leSang des bêtes de Franju, avec pour seul commentaire duspeakerdes actualités quelque chose comme : « La situation se tend en Tchécoslovaquie ». J’ai su en effet par la suite