Coelacanthe

Coelacanthe

-

Français
228 pages

Description

Le coelacanthe est l'objet de bien des fantasmes. Devenu à ses dépens vedette médiatique (son effigie est imprimée sur les billets de banque des Comores), les scientifiques étudient sa possible survivance dans les îles Salomon, sur les côtes mexicaines...

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Date de parution 11 octobre 2018
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EAN13 9782140102752
Langue Français
Poids de l'ouvrage 7 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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UNE ESPÈCE ANIMALE À L’ÉPREUVE DE L’IMAGE
Nouvelle édition revue et augmentée
Cœlacanthe
Une espèce animale à l’épreuve des médias
Le cœlacanthe, dont l’espèce la plus représentative est le Latimeria
chalumnae, n’ était avant 1939 connu des scientifques qu’ à l’ état fossile (les
Macropoma), justifant son rattachement au « taxon Lazare ». Comment
ce poisson de faible fond, à la teinte sombre, à l’envergure médiocre, a
fasciné les médias au point de revendiquer dans les années cinquante le titre
de « grand-père de l’Homme » ?
Le cœlacanthe est l’objet de bien des fantasmes : afaire commerciale
dans les îles Comores (alimentant le marché noir asiatique) ; course au
« spécimen » naturalisé dans les muséums (amenant à la quasi-extinction
de la souche comorienne) ; étude anatomique (vestiges de poumons,
palettes natatoires) dans le seul but de conforter l’hypothèse (pourtant
biaisée) du « grand-père de l’Homme »…
Devenu à ses dépens vedette médiatique (son efgie étant même
imprimée sur les billets de banque comoriens), le cœlacanthe s’extraira de
ce marasme par un retour à son objet scientifque initial : dans les années CŒLACANth E
quatre-vingt, le cœlacanthe est enfn flmé dans son milieu naturel (Hans
Fricke, 1987). Les scientifques étudient alors la possible survivance de
Une espèce animale à l’épreuve des médiasnouveaux foyers de cœlacanthes : dans les îles Salomon par l’enquête
de terrain de Jérôme Hamlin ; sur les côtes mexicaines après l’étude
d’énigmatiques écailles par Michel Raynal ; sur un territoire espagnol par
les ex-voto à l’image du cœlacanthe expertisés par Raphaël Plante.
Florent Barrère est enseignant en communication et multimédia à Florent Barrère
l’IUT de Cergy (Université Paris-Seine). Docteur en cinéma (Paris 1
Panthéon-Sorbonne), membre actif des Amis du Muséum, collaborateur
de la revue de cinéma Éclipses, il a aussi écrit dans Figures de l’Art
(revue d’esthétique). Préface de Jean-Paul Debenat
Postface de Michel Segonzac
Illustration de couverture : © Hans Fricke et Jurgen Schauer, 1987.
24 €
ISBN : 978-2-343-15884-6
Florent Barrère
Cœlacanthe


























Cœlacanthe
~
Une espèce animale
à l’épreuve des médias










Champs visuels
Collection dirigée par Pierre-Jean Benghozi,
Raphaëlle Moine, Bruno Péquignot et Guillaume Soulez

Une collection d'ouvrages qui traitent de façon interdisciplinaire des
images, peinture, photographie, B.D., télévision, cinéma (acteurs, auteurs,
marché, metteurs en scène, thèmes, techniques, publics etc.). Cette collection
est ouverte à toutes les démarches théoriques et méthodologiques appliquées
aux questions spécifiques des usages esthétiques et sociaux des techniques
de l'image fixe ou animée, sans craindre la confrontation des idées, mais
aussi sans dogmatisme.

Dernières parutions

Alexia ROUX et Saad CHAKALI, Humanité restante. Penser l’évènement
avec la série The leftovers, 2018.
Guillaume LAVOIE, L’imaginaire du chemin de fer dans le western
américain. Essai sur un mythe cinématographique, 2018.
Jean MONTARNAL, La « qualité française ». Un mythe critique ?, 2018.
François MARTIN (dir.), Animer Starewitch, 2018.
Isabel NOGUEIRA, L’image dans le cadre du désir, Transitivité dans la
peinture,la photographie et le cinéma, 2018.
Florent BARRERE, Une espèce animale à l’épreuve de l’image. Essai sur le
calmar géant. Nouvelle édition revue et augmentée, 2017.
Eric BONNEFILLE, Maurice Tourneur. Une vie au long cours, 2017.
Rémi FOURNIER LANZONI, Rire de plomb. La comédie à l’italienne des
années 70, 2017.
Raphaël ROTH, À l’écoute de Disney. Une sociologie de la réception de la
musique au cinéma, 2017.
Hyun Jung CHOI, Origines et prémices du personnage documentaire. La
liminalité du personnage documentaire I, 2017.
Hyun Jung CHOI, Émancipation et évolution du personnage documentaire.
La liminalité du personnage documentaire II, 2017.
Jean-Pierre ESQUENAZI, Eléments pour l’analyse des séries, 2017.
Camille GENDRAULT, Voir Naples ? Le cinéma et la ville, Mutations de
fin de siècle (1980-1998), 2017.
Michel CONDÉ, Cinéma et fiction, Essai sur la réception filmique, 2016.
Gábor ERÖSS, L’Art de l’histoire. Construction sociale de l’authenticité et de
la vraisemblance historiques au cinéma, 2016.
Anne BENJAMIN, Cinéma et incitation à l’action, 2016.
Martin BARNIER, Isabelle LE CORFF, Nedjma MOUSSAOUI, Penser les
émotions, Cinémas, séries, nouvelles images, 2016.
Paul OBADIA, FBI : portés disparus, Une infinie tristesse, 2016.
Florent Barrère




Cœlacanthe
~
Une espèce animale
à l’épreuve des médias

Préface de Jean-Paul Debenat
Postface de Michel Segonzac



















































































Du même auteur
Une espèce animale à l’épreuve de l’image. Essai sur le calmar géant
(Troisième édition revue et augmentée l’Harmattan, octobre 2017)



Communication sur le calmar géant :

e« Le motif du poulpe dans l’œuvre de Jules Michelet », 3 édition
« Les Lectures du CRP19 » (Université Sorbonne Nouvelle, France). Juin 2017.

« L’imaginaire érotique de la pieuvre », Equipe de recherche ERCIF
(Université Bordeaux Montaigne, France). Juin 2013.

« Calmar géant. Le poulpe colossal et l’énigme des abysses »,
Société des amis du Muséum (MNHN Paris, France). Octobre 2012.



Communication sur le cœlacanthe :


« Le cœlacanthe au Jardin des plantes : un bien culturel français »,
Société des amis du Muséum (MNHN Paris, France). Octobre 2018.

« Cœlacanthe : le grand-père de l’Homme ? »,
XII° colloque européen de cryptozoologie (Dinant, Belgique). Avril 2013.

















































© L’Harmattan, 2018
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-15884-6
EAN : 9782343158846










Ce livre est dédié à Jean-Paul Debenat (1943-2017),
grand ami de recherche et éminent spécialiste de la
science cryptozoologique, qui m’a fait l’immense honneur
de préfacer la seconde édition de cet ouvrage.


















REMERCIEMENTS

Ce texte présente le manuscrit retravaillé de la première partie originelle
de ma thèse de doctorat en sciences de l’art (spécialité cinéma) soutenue à
Paris 1 Panthéon-Sorbonne, axée sur l’étude scientifique et esthétique du
cœlacanthe. La seconde partie, tout entière vouée au calmar géant, a déjà fait
l’objet d’une première publication en février 2012 aux éditions de
l’Harmattan, Une espèce animale à l’épreuve de l’image. Essai sur le calmar
géant et de plusieurs articles et conférences au Muséum d’Histoire naturelle
de Paris (octobre 2012), à l’Université Bordeaux 3 Michel de Montaigne
(novembre 2013) et dans le cercle plus intime mais non moins fructueux de
la cryptozoologie (Colloque européen, Dinant, avril 2012).
Pour ce second éclairage sur une espèce méconnue, je tiens à exprimer ma
gratitude envers mon directeur de recherche Jean Mottet qui a toujours
encouragé cette entreprise, et ceci avec une sollicitude croissante envers un
sujet aussi difficile, composite et inédit. Je remercie aussi les professeurs des
universités Dominique Chateau et Alain Chareyre-Méjean pour leurs
lectures du manuscrit et les encouragements qui en ont découlé. Je tiens à
remercier mes plus grands soutiens dans la tenue esthétique de ce travail : le
professeur Bernard Lafargue, qui m’a transmis le goût des philosophes et de
l’épreuve, mes compagnons de route de l’écriture cinématographique Estelle
Bayon et Michael Delavaud ; Paul Cotoni, grand artiste en devenir de l’art
périlleux de la bande dessinée ; Jérémy Montheau, qui m’a permis de mieux
connaître les archives théâtrales du cœlacanthe ; enfin Grégory Beaussart,
versé en science cryptozoologique, pour leurs regards avisés sur le dossier.
Je remercie aussi mes amis s’étant aventurés dans l’enquête animale, qui
ont été les premiers intéressés par mes travaux et qui ont su m’apporter
précision scientifique et goût pour la confrontation des sources : Eric Joye,
pour ses nombreuses relectures et son soutien indéfectible ; Michel Raynal,
pour sa connaissance bibliographique hors norme du dossier du cœlacanthe ;
Michel Segonzac et Jean-Paul Debenat, pour leurs relectures attentives du
manuscrit ; François Lallier, directeur à Roscoff et Marianne
CambonBonavita, chercheur Ifremer-Brest, pour leurs pertinentes contributions dans
le domaine abyssal ; Raphaël Plante pour ses nombreuses remarques sur les
ex-voto de cœlacanthes ; et enfin Catherine Coursier, qui m’a confié plus de
vingt années de coulisses du Muséum d’Histoire naturelle et m’a donné
accès à des sources rares…
Je tiens à remercier tout particulièrement le professeur J.L.B. Smith,
ichtyologue de renom, auteur inspiré de la plus belle monographie sur le
cœlacanthe, Old Fourlegs, et grand scientifique passionné et maudit qui se
vit peu à peu dépossédé de la quête de sa vie.
Merci enfin à toute ma famille proche qui a su me supporter dans cette
épreuve moralement épuisante mais enthousiasmante.
9
Sommaire


Le cœlacanthe en chiffres ................................................................... 13

Préface de Jean-Paul Debenat ............................................................ 15

Introduction
Les promesses de l’Océan .................................................................. 23
Dans les rets du cœlacanthe ............................................................... 27

Chapitre I
Les pionniers scientifiques du cœlacanthe .............................. 29


1. Miss Latimer : la coïncidence de l’image ...................................... 32
2. Le professeur J.L.B. Smith : l’échec de l’image ............................ 43
3. Le professeur Jacques Millot : le spectacle de l’image .................. 56


Chapitre II
Le Grand-Père l’Homme est enfin trouvé ! ............................ 75

1. Le cœlacanthe à l’épreuve de l’« image-slogan » .......................... 79
2. Le cœlacanthe à l’épreuve du darwinisme ..................................... 84
3. Le cœlacanthe à l’épreuve de l’imagerie 3D .................................. 92
4. Le cœlacanthe à l’épreuve de l’art ................................................. 97


Chapitre III
La quête documentaire du cœlacanthe .................................. 119

1. Jacques Stevens, le pionnier visuel du cœlacanthe ..................... 124
2. Hans Fricke et l’image anthropologique (Thalassa) ................... 129
3. Nicolas Hulot et l’« image-symbole » (Ushuaïa) ....................... 137
4. Laurent Ballesta et l’« image-vaine » (Gombessa) ..................... 153
11
Chapitre IV
Le cœlacanthe dans la zoologie prédictive ........................... 165

1. L’« image-puzzle » de Jérôme Hamlin
Le cœlacanthe dans les îles Salomon .............................................. 172
2. Les mystérieuses écailles de Michel Raynal
Le cœlacanthe australien ................................................................. 175
3. La quête de Raphaël Plante
Les ex-voto de cœlacanthe .............................................................. 178
4. La méthodologie de la zoologie prédictive
Le cas du papillon prédit 184



Conclusion
Les noirs secrets des abysses ........................................................... 187
Au hasard des caméras robotisées .................................................. 196


Postface de Michel Segonzac .......................................................... 199

Erreurs, raccourcis, approximations ................................................ 207
Le cœlacanthe et ses cousins fossiles .............................................. 209
La complainte du cœlacanthe 210
Le cœlacanthe dans la bande dessinée ............................................ 211
Filmographie ................................................................................... 213
Bibliographie sélective .................................................................... 215










12
Le cœlacanthe en chiffres


2

- c’est le nombre d’espèces actuelles décrites : le cœlacanthe de souche
africaine (Latimeria chalumnae) et le cœlacanthe de souche indonésienne
(Latimeria menadoensis).

- c’est aussi son rang comme animal le plus étudié ces vingt dernières années
derrière l’homme, donc bien devant les primates supérieurs, la pieuvre et les
dauphins.

3

- c’est le poids en grammes de son cerveau, le plus faible rapport
encéphalique chez un vertébré actuel, aussi bête soit-il…


150

- c’est la profondeur moyenne en mètres de son habitat marin. Les îles
Comores ont l’habitat du cœlacanthe le plus profond, et le canal du
Mozambique le moins.

350

- c’est l’écart en millions d’années entre les formes actuelles (Latimeria
chalumnae, Latimeria menadoensis) et les formes fossiles (Macropoma,
Mawsonia, Megacœlacanthus).









13
1938

- c’est l’année de la découverte par Miss Marjorie Courtenay-Latimer du
premier spécimen actuel de cœlacanthe (Latimeria chalumane).

1954

- c’est l’année de l’exposition temporaire « Les Poissons archaïques »
orchestrée par le Muséum d’Histoire naturelle de Paris sous l’égide du
professeur Jacques Millot.

1962

- c’est l’année de la première captation cinématographique d’un
cœlacanthe par le documentariste animalier Jacques Steven

1997

- c’est l’année de la découverte par Mark V. Erdmann de la seconde espèce
non éteinte de cœlacanthe (Latimeria menadoensis).

2000

- c’est l’année des premières prises de vue documentaires du cœlacanthe
indonésien Latimeria menadoensis à bord du JAGO (Hans Fricke, Mark V.
Erdmann, Raphaël Plante).









14
Préface de Jean-Paul Debenat

« Dans l’eau, l’heure des poètes précède même celle des savants. Nous
avons besoin d’écrivains et de poètes dans les profondeurs de la mer, autant
que de biologistes et de géologues pour nous aider à débrouiller la
complexité de ce que nous voyons… »

Philippe Diolé (1908-1977), plongeur, auteur, compagnon de Jacques-Yves
Cousteau.


« La mer est vaste, très vaste… » écrit Florent Barrère, ce sont les
premiers mots de son introduction à Cœlacanthe, une espèce animale à
l’épreuve des médias. La lecture de l’ouvrage de Florent Barrère procure des
moments de plaisir indicible. Pourtant, il m’incombe de les exprimer
puisque, porté par l’enthousiasme, j’ai accepté d’en rédiger la préface. Tout
d’abord, j’ai été assailli par une série de réminiscences, un souvenir en
appelant un autre, remontant des profondeurs d’une mémoire assoupie. Ce
phénomène se déclencha instantanément, et la trame de lectures d’autrefois
se mélangea à l’expérience vécue.
Moby Dick (H. Melville), Vingt mille lieues sous les mers (J. Verne), Le
Vieil Homme et la Mer (E. Hemingway) entre autres se mêlèrent à des titres
de récits tels L’Expédition du Kon-Tiki (Thor Heyerdahl), ou bien encore
The ring of bright water du naturaliste et écrivain Gavin Maxwell. Ce
dernier, fasciné par une loutre en Irak, la ramène et l’élève en Ecosse au bord
de la mer. Il faut faire l’effort de lire cette histoire, adaptée au cinéma en
1969 ; elle relate les liens tissés entre Maxwell et l’animal sauvage.
Mais ce sont surtout les poissons qui ressuscitent à l’évocation de ces livres.
Florent Barrère, quant à lui, mentionne précisément l’épisode du Gempylus
serpens, ou Gempylus ophidianus, un escolier serpent qui se réfugia dans la
cabine/cabane du radeau Kon-Tiki. C’était la première fois que l’on
observait un exemplaire vivant de ce poisson qui atteint jusqu’à 55
centimètres. Les Anglais l’appellent « snake mackerel », serpent maquereau.
Il possède de 48 à 55 vertèbres. Remontant en surface la nuit, il se nourrit de
maquereaux et poissons volants et il sert d’aliment aux marlins et aux thons.
A l’évocation des thons, les images défilent dans mon esprit. On sait que
les thoniers pêchent parfois à la palangre. Nous sommes à bord de La Perle,
navire de l’Institut Scientifique et Technique des Pêches Maritimes (ISTPM,
devenu Ifremer en 1982). Nous sommes à l’été 1978 et constituons un
équipage de 17 personnes, marins, scientifiques et stagiaires. Nous étudions
les déplacements du thon germon. Nous le pêchons et le rejetons à la mer
après l’avoir marqué. Le navire est équipé de tangons portant les lignes et
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hameçons. Les tangons sont des perches mobiles en bois. Dressés comme
des mâts, on les abaisse en position horizontale, perpendiculaires à la coque.
A l’arrière, trois lignes de traîne sont également munies de leurres. La plus
longue mesure une centaine de mètres. Il faut de la patience pour la remonter
et des gants pour éviter l’échauffement du gros fil en nylon.
Un jour, cette ligne s’agite de manière inhabituelle. Au bout d’un
moment, un genre de créature serpentiforme se dessine. Au milieu de
l’océan, on s’attend souvent à rencontrer des êtres mystérieux ! Finalement,
on remontera non pas un escolier serpent mais une aiguillette ou orphie,
poisson aux arêtes vertes, long d’un demi-mètre.
Mais une prise inattendue causera bientôt l’embarras, un jour de brume.
Un albatros pique sur la ligne la plus longue, attiré par le leurre. Et nous
devons le tirer et le hisser à bord.

« Souvent pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers »

(Charles Baudelaire).

Il vaut mieux respecter ce grand oiseau dont l’envergure peut dépasser
trois mètres. Son bec crochu est redoutable. On ne s’amuse pas avec un
albatros. S’il meurt, le bateau sera maudit. Notre albatros se réfugie dans le
coin bâbord. On jette une couverture sur sa tête et on s’efforce d’immobiliser
les ailes qui battent furieusement. Enfin, on parvient à le maintenir tandis
qu’un homme hardi, les mains sous la couverture, agrippe le cou puis retire
l’hameçon abominable. L’oiseau blessé va, cette nuit, rester prostré. Au
matin, il semble plus calme. On le soulève et on le propulse dans les airs. Il
volète puis retombe à l’eau. Il flotte tel un canard et le bateau poursuit sa
route. Bientôt, l’albatros s’efface dans le brouillard. La journée commence
mal et le malaise est palpable.
Peu après, un dimanche, par beau temps, la malchance s’abat sur nous. Le
feu se déclare dans la salle des machines et il faut évacuer : on gonfle les
canots et on vérifie les équipements de survie. Personne n’a répondu aux
SOS et la balise Argos est en panne. Nous sommes à mi-chemin entre la
France et l’Amérique du Nord… Mais tout finira bien : portes fermées, le
feu s’éteindra de lui-même et nous regagnerons Brest grâce au moteur
auxiliaire, à la vitesse moyenne de six nœuds. L’expédition avait cependant
commencé sous les meilleurs auspices, me semble-t-il. En effet, j’avais pu
voir le rayon vert, si rare et si fascinant. Je l’ai vu deux fois dans ma vie.
« Le rayon vert est tenu pour un phénomène mythique… Le phénomène
existe pourtant bel et bien… ».
Les livres ne sont pas les seuls ferments de l’imagination, il faut
considérer également les contes, les témoignages et les images de toute sorte.
Sans oublier les sons, chants, cris ou bruissements, captés sur place. A ce
16
propos, connaissez-vous le poisson chanteur Midshipman (Poritys notatus) ?
On le trouve en Californie – California singing fish – et en Alaska. Lorsque
la mer descend, le poisson-chanteur reste parfois à l’air libre car il est
capable de respirer. Il produit des vocalisations peu variées : il grogne ou
murmure. Certains prétendent qu’il imite le digeridoo ! Je l’ai entendu avec
stupéfaction sur la côte rocailleuse de l’île de Kodiak ; c’est un poisson
sonore, aujourd’hui. Ce sera un poisson chanteur si l’évolution le permet.
Notre chalutier, la Dutch Maid, un senneur, pêchait le saumon au nord de
l’île. Nous longions la côte, cherchant un endroit dégagé pour aller y brûler
des déchets, épluchures, emballages… Après une courte averse, nous avions
vu un renard à l’allure efflanquée – le pelage trempé lui collait à la peau –
scrutant les flaques et trous dans la rocaille, à la recherche de crustacés,
petits poissons, coquillages. Lorsque nous en avions le temps, rarement, la
faune et la flore s’offraient à nos regards éblouis, loin du tourisme.
Le spectacle d’une baleine bleue se projetant hors de l’océan remplissait
l’équipage de joie. Pendant quelques instants, nos gestes de travailleurs de la
mer restaient en suspens. Notre cerveau s’arrêtait, ou plutôt devrait-on dire
que nous étions possédés par le spectacle. Chaque être en était comblé
jusqu’à la plus infime partie de soi. Nous pensions tous : « La baleine est
heureuse ». Ce bonheur nous éclaboussait.
Que dire du jour où, travaillant à terre, au bord de la rivière, je vis à
marée descendante – et l’on sait que les marées du Pacifique Nord sont
brusques et puissantes – deux baleines blanches (ou bélugas) remonter le
courant. Elles suivaient les rives de près, chacune de son côté, happant les
petits poissons ou crevettes qui étaient entraînés vers la mer, portés par le
courant, ce fut sous le soleil d’été en Alaska, un moment bref et intense mais
qui fut inoubliable.
L’un des mérites de l’ouvrage de Florent Barrère consiste en son rôle de
déclencheur d’images, celles que le lecteur porte en lui, héritage d’ancêtres
lointains ; images glanées auprès de sa famille, de ses maîtres ; illustrations
fixes ou animées qui s’inscrivent dans la mémoire, souvenirs de lectures ou
de moments vécus au contact d’une faune familière ou étrange parfois. J’ai
envie de dire que, pour moi, l’expérience vécue fut nourrie de lectures
passionnantes. Il me faut souligner un genre de littérature particulier : le récit
à caractère documentaire et scientifique. A cet égard, j’ai déjà mentionné
Gavin Maxwell. Je pourrai également citer le livre célèbre de Farley Mowat,
Mes amis les loups (Never Cry Wolf) de 1963. Mowat est un conteur né et
son livre se prêta magnifiquement à l’adaptation qu’en tira Carroll Ballard
pour son film Un homme parmi les loups (1983).
Mais loin de tout souci de fictionnalisation, on trouve des comptes-rendus
qui procurent autant de plaisir qu’un roman. C’est le cas de Old Fourlegs
(1956), l’ouvrage du professeur J. L. B. Smith relatant la découverte par
Marjorie Courtenay-Latimer d’un « Fossile vivant », le cœlacanthe, poisson
apparu il y a au moins 400 millions d’années. On croyait qu’il s’était éteint il
17
y a quelque 65 millions d’années. Chaque étape de la découverte du
cœlacanthe est exemplaire, depuis sa capture en Afrique du Sud par
Hendrick Goosen, capitaine du chalutier Nerine, le 22 décembre 1938.
L’histoire est typique des obstacles dressés par l’establishment, sceptique
devant cette découverte inattendue, ce qui crée une tension dramatique
durable. L’affaire du cœlacanthe fut considérée comme un cas d’école au
regard du cryptozoologue Bernard Heuvelmans. Après bien des
controverses, J. L. B. Smith put écrire : « Désormais, sous le coup de la
découverte, les hommes de science dans le monde entier s’affairaient pour
tirer le mystère au clair : comment un animal aussi gros et d’aspect aussi
étrange était-il parvenu à passer inaperçu pendant tout ce temps ? » (Old
Fourlegs, 1956).
De son côté, Bernard Heuvelmans affirme : « Il est significatif que
l’histoire de la découverte d’un animal inconnu s’est toujours déroulée selon
un scénario quasi identique… On chercherait en vain un exemple d’un
animal de grande taille passé tout à fait inaperçu aux yeux des peuplades
proches de son habitat » (Sur la Piste des Bêtes Ignorées, 1955).
Aujourd’hui, on préfère le terme de « créatures à évolution lente » -
expression que ne renierait pas Bernard Heuvelmans – à celui de « fossiles
vivants », expression qui cependant reste populaire. L’impression
d’approcher un être surgi du passé se manifeste en écoutant les propos d’un
autochtone. Ce fut le cas lorsqu’on me parla pour la première fois du poisson
chanteur. D’autres créatures fascinent, véritables mythes en chair et en os :
baleines (blanches, bleues ou bien orques), poissons serpentiformes, étranges
comme l’orphie ou archaïques… Ces créatures portent une charge
symbolique puissante. Pensez au saumon qui quitte son berceau d’eau douce,
grandit en mer et remonte rivières et torrents, changeant de forme (le bec) et
de couleur pour aller se reproduire et mourir. Rappelons la cérémonie qui
salue la prise du premier saumon chez les Amérindiens du Pacifique
NordOuest : elle revêt une importance notable, y compris de nos jours.
Aujourd’hui, nous profitons, outre les récits, illustrations, visites
touristiques, d’une profusion d’images animées. Elles nous sont fournies par
des réalisateurs de talent : Le Monde du Silence de J.-Y. Cousteau et L.
Malle, et bien d’autres. La télévision propose des émissions populaires,
Thalassa de Georges Pernoud ou bien Ushuaïa, Opération Okavango de
Nicolas Hulot. Les progrès de la technique et de la mise en scène filmique
sont dévoilés par Florent Barrère et ainsi, nous pouvons mesurer l’ampleur
des moyens mis au service du Grand Poisson, sous la forme du cœlacanthe.
Grâce aux images, même si leur dramatisation mérite quelques critiques, on
voit l’animal se mouvoir, lent, majestueux et rare. Le calmar exerce un effet
d’hypnose similaire. Mais la différence entre eux est de taille. En effet, le
calamar est un géant dangereux. Qui voudrait se trouver à portée de ses
tentacules ? Mais le cœlacanthe est pacifique, comme l’indique son
déplacement lent, infime comme le mouvement de ses nageoires étranges.
18
On s’en persuade aisément : le cœlacanthe, au-delà d’une star de la
Préhistoire, est devenu un mythe.
On connait l’importance, disons, du killer-whale (l’orque épaulard) chez les
Indiens du Pacifique Nord-Ouest. On a comparé « sa masse ovoïde à la
conjonction de deux arcs de cercle, qui symbolisent le monde d’en haut et
celui d’en bas, le ciel et la terre » (J. Chevalier et A. Gheerbrant).
Un jour, une Indienne de Sitka (Alaska) m’a dit : « Il faut apprécier la
structure des représentations indiennes ; il faut, par exemple, saisir la
signification de la baleine dans un cimetière indien [avec ses magnifiques
totems sculptés] ».
Il faut en effet s’y efforcer, afin de saisir le rôle de Guide des « grands
poissons » chez de nombreux peuples de la Terre. Transformation,
résurrection – à la manière de Jonas – ou encore Eclaireur sur le chemin de
l’immortalité, telles sont les fonctions majeures attribuées à l’orque épaulard.
Dans l’hémisphère sud, les autochtones qui pêchent depuis longtemps des
cœlacanthes, en Afrique du Sud, autour des Comores ou bien même en
Indonésie, leur accordent-ils un « pouvoir » particulier ? En tout cas, ce qui
importe ici, c’est qu’il soit source de fascination universelle. A cet égard, on
trouve à la fin du livre de Florent Barrère une photo admirable – entre autres
– suivie de « La complainte du cœlacanthe ». Dans ce petit poème, on peut
lire : « Je ne suis pas la clef ». A savoir : je ne suis pas le grand ancêtre de la
lignée humaine. Mais il est certain que le cœlacanthe, et son image, ouvrent
les portes d’un imaginaire qui renvoie… jusqu’au Dévonien supérieur ; pour
beaucoup, il renvoie surtout aux formes antédiluviennes qui peuplent la
mémoire collective. C’est la première incarnation du Grand Poisson,
symbole universel promis à une longue lignée d’avatars.
Le travail de Florent Barrère, issu d’une solide thèse de doctorat,
s’applique ici à un livre grand public, toujours précis et ancré dans une
perspective moderne : celle de l’image. Ainsi, le regard du lecteur s’affine et
s’enrichit grâce à l’ouvrage de Florent. Ses propos sont clairs, vifs et se
lisent avec plaisir. Cela mérite d’être souligné. Tant de publications
« cryptozoologiques » lassent par la médiocrité d’un contenu répétitif et par
la faiblesse de l’écriture. Or, « le style, c’est l’homme » pour reprendre les
termes de Buffon dans son Discours sur le style (1753).

Longue vie au Cœlacanthe !


Jean-Paul Debenat
Pont St Martin
23 octobre 2013


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Jean-Paul Debenat (gauche) avec Bernard Heuvelmans (droite)



Jean-Paul Debenat, docteur ès-Lettres, est maître de conférences en
Littérature Comparée à l’IUT de Nantes. Il est depuis sa plus tendre
jeunesse passionné par le thème de l’homme sauvage, et l’auteur de
Sasquatch et le Mystère des Hommes Sauvages (Le Temps Présent, 2007) et
de A la Poursuite du Yéti (Le Temps Présent, 2011), ouvrages traduits en
américain chez Hancock House Publishers. Il a également écrit sur le thème
de l’aviation avec Avions et Pilotes : entre Histoire et Légendes (Editions du
Mont, 2007) et Avions et Pilotes d’exception (2016).










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Du poisson à l’amphibie puis aux reptiles
puis à l’homme, il manquait un chaînon :
le Grand-Père de l’Homme est enfin trouvé !


(Archives cinématographiques Gaumont, mars 1954)